PARIS-DUVERNEY
dont la vanité ridicule prêtait et se prêtait à la malignité des gens de cour; c'était un parvenu qui se respectait et qui voulait qu'on le respectât. Sorti d'un cabaret du Dauphiné, Duverney, à trente ans, était munitionnaire général de l'armée qui prit Fribourg en 1713. C'était de cette campagne, la dernière du règne de Louis XIV, que Pàris-Duverney aimait à dater sa réputation, et les services qu'il y avait rendus étaient ceux dont il était le plus fier. Sous la Régence, rival de Law et chargé avec ses trois frères de déblayer, après le chaos des dettes de Louis XIV, les ruines du Système, tout-puissant sous le ministère du duc de Bourbon, puis disgracié, traversant la Bastille et l'exil, rappelé par le cardinal de Fleury, enfin choyé par la marquise de Pompadour, il était devenu un grand personnage. Quelle que fût sa réputation de financier et quoiqu'elle soit restée dans l'histoire, il avait, dès 1726, abandonné les finances à son frère Montmartel, et c'était sur l'administration militaire qu'il avait concentré ses méditations et ses vues.
Egal aux plus grands munitionnaires du temps de Louis XIV, aux Jacquier, aux Berthelot, il connaissait à fond l'art difficile de faire vivre les armées; mais par une pente fatale de son esprit, tandis qu'il marquait la place des magasins et traçait la marche des convois, il se laissait aller à régler les mouvements des colonnes et à faire des plans de campagne. Sous l'administrateur il se flattait de pouvoir révéler, quand il lui plairait, un général en chef. Gomme c'était son principal travers, c'était sur ce point-là qu'il était le plus ombrageux, quoiqu'il le fût à vrai dire toujours et sur tous les points. A la moindre contrariété, à la contradiction la plus
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mesurée et la plus légitime, il se courrouçait et partait brusquement pour Plaisance. Plaisance était une maison (le campagne qu'il avait à Nogent, près de Paris, et qui était comme la tente sous lacjuelle Achille abritait ses colères. 11 est vrai qu'à peine Duverney s'était-il retiré à Plaisance, on le suppliait d'en sortir, et qu'il n'était sorte de soins qu'on n'employât pour apaiser son courroux. Chacune de ses retraites était suivie d'un triomphe. Etait-il donc si nécessaire à l'État? Assurément on tenait grand compte de lui ; mais il y avait encore autre chose, et sa souveraine importance n'était pas toute dans son propre personnage. 11 y avait son frère Montmartel, le grand financier, le banquier de l'Europe, avec qui Duverney vivait dans une intimité parfaite; lorsque Duverney partait pour Plaisance, la caisse deMonlmartel se fermait, et lorsque la caisse de Montmartel se fermait, le contrôleur général ne savait plus comment fournir à la dépense.
Après tout, il y avait chez Pâris-Duverney, au milieu de ses travers, un grand fonds de patriotisme; quand on le touchait par cet endroit, il se rendait. Malheureusement aux sentiments du citoyen se mêlaient trop souvent les ressentiments de l'homme, et quand celui-ci exerçait une vengeance personnelle, c'était au bien public qu'il se vantait de sacrifier sa victime. Du pouvoir ce n'étaient pas les splendeurs qui le tentaient; au plus haut de sa fortune, il se contentait d'un titre purement honorifique de conseiller d'Etat et de celui d'intendant de l'École Militaire ; mais comme l'École Militaire était son œuvre, sa création propre, sous un titre inférieur il y régnait en maître. De même il lui plaisait de peser, sans charge officielle, sur les affaires de l'État; il vou-
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lait être un conseiller de la couronne hors du conseil. Ainsi, dédaigneux des apparences du pouvoir, il en recherchait l'essentiel ; mais quant aux louanges personnelles, il n'y en avait pas d'assez fortes pour déconcerter son orgueil. Qui donc, hors lui, parmi les contemporains de Frédéric II, de Marie-Thérèse, de Montesquieu et de Voltaire, aurait accepté un compliment comme celui-ci : « Dès qu'une tète comme la vôtre, la plus forte peut-être de toutes celles de rEuro|>e, commence à s'étonner, songez-vous, monsieur, qu'un tel exemple est capable d'en renverser un million d'autres (1) ? »
L'homme qui écrivait en ces termes incroyables à Pâris-Duverney, M. de Crémille, n'était pourtant poiot un adulateur de bas étage. C'était lui-même un personnage considérable, un de ceux avec qui les généraux et les ministres avaient à compter, car il était auprès d'eux ce que M. de Chamlay avait été auprès des généraux et des ministres de Louis XIV. Pendant la guerre de la succession d'Autriche, de 1742 à 1748, il n'avait pas cessé d'être maréchal général des logis, c'est-à-dire chef d'état-major des grandes armées des Pays-Bas ou du Rhin. 1! avait d'abord été désigné pour remplir ces importantes fonctions auprès du maréchal d'Estrées, mais on avait jugé qu'il valait mieux le garder îi Versailles pour suivre, selon l'expression du maréchal de Belle- Isle, c'est-à-dire pour diriger la correspondance du ministre de la guerre avec l'armée d'Allemagne {^1 . A défaut de M. de Crémille, le comte d'Estrées, étant encore
(1) Crcmille à Duvcrnoy, 31 décembre 17o7. Correspondance de Duvernoy et de Crémille. [Mss. D. G.] {■2) Beilc-Isle au comle d'Estrées, 2 février 1757 [3t28].