‹ Le Comte de Gisors, 1732-1758Chapitre 99 sur 277 · OPINION ET CONSEILS · texte numérisé non relu

OPINION ET CONSEILS

maréchal, ajoutait-il quinze jours après, à qui je n'ai pas laissé ignorer le désir ardent que vous aviez qu'il marchât plus tôt que plus tard, est fâché que vous ne soyez pas totalement persuadé de l'impossibilité où il est, par le défaut de subsistances, d'exécuter ce qu'il souhaiteroit autant que vous, et s'est plaint à moi, en confidence, de ce qu'on s'est opposé à la formation des magasins que l'intendant vouloit établir par voie d'achats; celle des impositions que vous avez préférée n'a produit encore à Munster que soixante-dix mille rations (1). »

Le maréchal de Belle-Isle avait trop étudié, vu et fait la guerre, il avait trop de sens et de pratique pour s'entêter dans une théorie bonne en soi, mais que l'événement venait contredire, et sans la répudier en principe, il donnait par le fait raison à l'expérience du maréchal d'Estrées contre les systèmes de Pàris-Duverney. « Je comprends mieux qu'un autre, répondait-il à son fils, toute l'étendue de l'embarras de M. le maréchal d'Estrées par rapport aux subsistances. Il est dans le cas où il faut forcer nature, passer par-dessus toute sorte de considérations particulières, et imaginer toute sorte d'expédients qui sont rarement trouvés par tout autre que celui sur qui roule la besogne. C'est là le cas où il faut laisser en arrière pour un temps les équipages de tout le monde et faire marcher les officiers d'infanterie à pied. Il faut leur faire regagner cette incommodité par de bons traitements pécuniaires. Nécessité n'a point de loi; il y a des cas forcés que l'on fait entendre à notre nation plus qu'à aucune autre, quand on a pu

(1) Gisors à Belle-Isle, 6, 11 et 19 mai [3431].

une fois gagner son estime et sa confiance... Je suis bien persuadé de toute la volonté et activité de votre général pour marcher en avant. Vous pouvez lui dire que si j'en avois été cru, on lui auroit fait descendre par le Rhin un million de rations de fourrage. La Sarre, les Évèchés et le pays de Trêves regorgent de foin. Il n'est rien que je n'aie dit et fait pour cela. Mais en même temps j'ai pensé qu'il étoit impossible de soutenir la guerre en faisant des marchés chez les princes d'Allemagne où tout doit être exigé par impositions; bien entendu qu'il faut se faire obéir. Mais à présent que vous voilà en mouvement, cela ne doit pas empêcher que l'on ne fasse descendre des fourrages de la Moselle et c'est sur quoi je ne cesserai d'insister (1). »

Le régiment de Champagne avait enfin rejoint le gros de l'armée. Après avoir, d'après les ordres du maréchal, surveillé l'établissement d'un pont de bateaux à Dusseldorf avec double tête sur les deux rives du Rhin, le comte de Gisors était arrivé au camp sous Wesel, le 10 mai. A quelques jours de là on recevait la nouvelle d'une victoire remportée le 6, devant Prague, sur le prince Charles de Lorraine par le roi de Prusse. Parmi les jeunes officiers et les soldats chez qui les Autrichiens n'étaient pas en grande estime, on n'était point trop fâché. Tant mieux, se disait-on, il n'y a que les

(1) Belle-Ibleà Gisors, 12 ct'2i mai [3431].

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