LE LUXE A L'ARMEE
de cette vie inimitable que jadis Antoine et Cléopàtre avaient imaginée pour eux seuls, tandis qu'ici, au dixhuitième siècle, c'était toute une société qui s'y abandonnait et s'y énervait. L'armée fatalement s'y énervait avec elle. Ouand l'appel aux armes la tira de cette oisiveté de la paix où les défauts se propagent et se développent insensiblement, cette armée en qui la société se confiait, cette armée qui se croyait toujours égale à elle-même, se trouva tout à coup affaiblie par des besoins nouveaux, alourdie par des exigences nouvelles. Depuis l'officier général jusqu'au simple soldat, à tous les degrés de la hiérarchie militaire, Tintluence du temps, le goût du bien vivre, avaient créé des nécessités auxquelles on ne savait plus se soustraire.
Une ordonnance somptuaire, comme d'usage, avait réglé les équipages et la table des généraux et des colonels*; jamais on n'en avait vu d'aussi large ; elle ne l'était pas assez au gré des habitudes qu'elle devait contenir, et tout de suite elle fut transgressée. La vaissefie d'argent , les porcelaines et les cristaux s'étalaient dans des repas de tous les jours qui étaient des festins. Un lieutenant général, qui aurait dû être content de trente chevaux qu'on lui passait, en avait soixante et plus. Comment résister au torrent? Les meilleurs y étaient entraînés. Le comte de Gisors lui-môme avait vingttrois chevaux, sept de plus que ne lui en attribuait l'ordonnance . Il est vrai que lorsque tous les autres menaient avec eux des berlines et des chaises de poste, il était le seul qui n'en eût point, par respect pour les
1 . Ordonnance du 0 mars. — Voir Mémoirei du duc de Luynes , I. XV, p. 453.