‹ Le comte de Gisors, 1732-1758, étude historiqueChapitre 151 sur 422 · SÉVÉRITÉ DU MARÉCHAL D'ESTRÉES · texte numérisé non relu

SÉVÉRITÉ DU MARÉCHAL D'ESTRÉES

qu'il était fort fâché de lui faire une pareille visite, puis il ordonna qu'on amenât le lieutenant et les vingt grenadiers qui étaient la veille de garde autour du condamné. Aux grenadiers il dit que s'il faisait bonne justice, il les décimerait, mais que comme Tarmée marchait à l'ennemi, il comptait bien qu'ils sauraient mériter leur gi*âce ; puis il cassa l'ofllcier, lui infligea six mois de prison, et donna l'ordre d'envoyer au prévôt le sergent et le caporal. Alors haussant la voix et s'adressant à tout le bataillon, il dit : a Mes enfants, autant je chercherai à épargner votre sang en général , autant je sévirai contre la maraude où vous vous êtes adonnés par la négligence de vos officiers. »

Ici il faut laisser le comte de Gisors raconter à son père la suite de cette scène émouvante : « Remué, comme vous le pouvez croire, par un tel propos , je m'avançai et lui dis à haute voix : « Monsieur le maré- « chai , s'il y a eu hier un misérable de sauvé, il y a « bien des innocents de morts aujourd'hui, car c'est i< perdre pour nous mille fois plus que la vie que de « perdre l'estime et les bontés de notre général. » J'ose dire que la moitié de l'assemblée joignit ses larmes à celles qui m'échappèrent. M. le maréchal passa au second bataillon, s'arrêta pareillement vis-à-vis des drapeaux et dit, après un petit préambule sur la maraude, qiiii serait fàchetix pour lui d'être à la tête (fune armée de voleurs. Les deux autres bataillons n'eurent que des gracieusetés; mais jamais M. le maréchal ne pourra nous en faire d'aucune espèce qui réparent la plaie qu'une pareille scène et l'épithète d'armée de voleurs ont faite à nos cœurs. J'ai assemblé les officiers du régiment et leur ai parlé comme je le

i8« CHAGRIN DU COMTE DE GISORIS.

devois , pour leur faire sentir la différence qu'il doit y avoir entre la sensibilité et Thumeur, les bornes que cette sensibilité môme doit avoir et combien il seroit dangereux qu'elle ne devînt coupable, pour peu qu'elle se communiquât aux soldats ou bien qu'on voulût la faire partager à ses amis et à ses voisins. Comme il devoit y avoir une exécution hier, j'ai fait prendre les armes au régiment entier, afin qu'on ne nous soupçonnât pas d'avoir part à l'émeute, en cas qu'il y en eût une, et il n'y a sorte de politesse que je ne fasse en public au grand prévôt afin d'inspirer de la considération pour lui. Mandez-moi , je vous prie , mon cher père, de vous à moi, si vous approuvez qu'on soupçonne un régiment entier d'avoir part à l'évasion d'un coupable, que pendant que toute l'armée maraude, on choisisse un des régiments où on sait que la discipline est exercée le plus sévèrement pour lui faire une pareille mercuriale en public, et qu'on se sene de Texprcssion de voleurs en parlant aux drapeaux de Champagne. Vous devez être bien sûr que ceci ne fera que redoubler mon zèle et celui du régiment où on n'entendra jamais autant de murmures que dans les autres ; mais j'ai le cœur ulcéré ^ »

Dans ce cœur ulcéré, le sentiment du devoir n'avait pas cessé de tenir une grande place , et l'autorité du maréchal de Belle-Isle n'avait pas besoin d'un grand effort pour l'y rétablir. Sa réponse, qu'on va lire, n'eu est pas moins belle. « Il est malheureux pour le régiment et pour vous, écrivait-il à son fils, que le sort soit tombé sur lui ; mais, vu toutesles circonstances, j'aurois

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