‹ Le comte de Gisors, 1732-1758, étude historiqueChapitre 260 sur 422 · SI8 LETTRE DU COMTE DE GISORS · texte numérisé non relu

SI8 LETTRE DU COMTE DE GISORS

Cela D'ayant pas lieu , il est indispensable que vous donniez, d'une part, un successeur à votre ami, M. de Soubise, et que, de l'autre, vous vous rapprochiez de votre ennemi, M. de Richelieu; car, en vérité, sans cela rien ne peut aller, et je serai douloureusement a£Qigé de vous savoir dans le Conseil du roi absolument inutile pour la gloire de l'État ainsi que pour la vôtre personnelle.

« Vous l'avouerai-je , mon cher père? j'ai été intérieurement fâché , dès le commencement , de vous voir donner, pour le commandement d'une armée, votre suffrage à un homme qui n'avoit ni science ni expérience. Jamais les troupes n'ont eu la moindre confiance en lui , et ceux qui viennent de périr sous ses ordres sont regardés avec indignation comme des victimes immolées à la faveur. Si cette même faveur le soutient, malgré cet échec, dans un poste dont on le juge incapable, il ne faut rien espérer de ceux] qu'il commandera, et tout le public militaire sera révolté.

a La confiance en M. de Richelieu n'est pas beaucoup plus grande ; mais cependant , comme il est le plus ancien maréchal de France en état de faire la guerre, à votre refus, on trouve tout simple d'être sous ses ordres; on espère en sa fortune, et on juge avec raison que le courage qu'D a, joint à beaucoup d'esprit, le mettra en état de suivre avec audace les bons conseils qu'il pourra recevoir; mais il faut nécessairement qu'on l'éclairé, et qui Téclairera, si ce n'est vous? En môme temps, pour que vous le guidiez avec connoissance de cause, soit directement, soit indirectement, il faut que vous soyez exactement instruit de ce qui se passe ici. Vous ne le serez jamais, tant que ce sera un crime aux

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yeux du général d'être eu correspondance avec vous. Tout ce que vous direz contre le désordre qui règne ici dans toutes les parties sera attribué à rancune personnelle, et il suffira qu'une idée vienne de vous pour qu'on l'éloigné. Je crois bien, mon cher père, que par cette raison-là même on cherche à entretenir la discorde qui règne entre vous deux. M. Dumesnil esta l'affût de cela, et, en conséquence de la promesse qu'il m'a faite de m'avertir de toutes les tracasseries, il m'a dit qu'une lettre écrite par vous à H. de Soyecourt, dans laquelle vous lui promettez de le soutenir contre le maréchal, a beaucoup renouvelé Taigreur... Cette lettre est-elle réelle? J'en serois aflligé, parce qu'en effet M. de Soyecourt a tort... M. Dumesnil en même temps m'a dit qu'il ne vous écrivoit pas, parce que ce seroit manquer à son devoir de vous écrire, vis-à-vis des circonstances actuelles. M. de Crémille a été obligé, pour bannir toute méfiance de la part du maréchal, de lui montrer la lettre qu'il vous a écrite. Il est impossible que le roi soit bien servi, quand il sera libre à un général de donner Texclusion à un ministre chargé de la direction des opérations militaires, et que, prenant ses conseils de ce ministre, pn les altère ensuite secrètement dans l'exécution ; et le comble du malheur est que tout cela perce, et de là vient le peu de considération qu'on a pour toute espèce d'autorité.

« De toutes ces réflexions je conclus, mon cher père, avec la franchise que vous devez pardonner à mon amour, qu'il est indispensable que vous veniez commander l'armée, ou que vous m'autorisiez à chercher les moyens honnêtes de ramener M. de Richelieu à vous, ou que vous dominiez décisivement dans le Con-

seil , OU que vous le quittiez afin de ne pas partager injustement les justes reproches du public.

« Le premier parti m'inquiéteroit beaucoup relativement à votre santé. D'ailleurs ce n'est pas vous qui le proposerez; personne peut-être n'est assez citoyen pour l'imaginer. Si on vous le proposoit et que vous jugeassiez votre poitrine en état d'y résister, ce seroit une belle porte pour sortir de l'esclavage où vous êtes, et acheter bien glorieusement votre repos que de l'acheter en procurant la paix à l'Europe. Les princes de l'Empire, déjà accoutumés à recevoir la loi de vous, respecteroient les ordres qui en émaneroient ; le roi de Prusse trembleroit vis-à-vis de quelqu'un de qui il n'a pas rougi de se dire l'apprenti ; les troupes adoreroient leur père, les intrigues seroient étouffées, les pillards rentreroient sous terre, Tordre renaltroit; pleins de confiance, attendris de l'effort que vous daigneriez faire encore, il n'y a pas un de nous qui ne crût, pour y répondre, devoir sacrifier son sang et sa vie.

« Le second parti est le plus analogue à votre cœur généreux qui , quand il s'agit de servir la patrie, n'est plus susceptible de rancune.

tt Le troisième est bien. difficile pour quelqu'un qui ne coimolt que la droiture, qui ne veut s'élever aux dépens de personne, et dans un temps où la multitude des intérêts particuliers étouffe l'intérêt général. Pour que vos principes dominassent, il faudroit un renouvellement total dans les cœurs et dans les esprits de la cour.

Cl Le quatrième parti est le plus aisé à prendre ; il seroit le plus sûr pour votre gloire personnelle ; mais il me seroit amer que vous le prissiez dans un temps où

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