LE COMTE DE SAINT-GERMAIN ET M. DE GISORS
celle que le roi entretient en Allemagne, ont entrepris et exécuté les plus grandes choses *. » C'est à merveille, pouvait-on lui répondre ; mais du temps de ces grands généraux et de ces grandes choses, il y avait sur le trône Louis XIY et Louvois au ministère. La machine était la même , les ouvriers seuls n'avaient plus la même énergie, le même tempérament physique et moral ; conmie les premiers dans leur pleine vigueur étaient rudes, les derniers, dans leur mollesse , semblaient modérés par comparaison. Despote, Louis XV Tétait aussi bien que Frédéric II, mais Frédéric II Tétait seul à la grande façon de Louis XIV.
Entre les esprits que tourmentait le problème de la réformation de Tarmée, il y en avait deux qui, de loin et sans concert, s'étaient à peu près rencontrés dans leurs méditations, Tun autorisé par Texpérience d'une carrière déjà longue, l'autre au début de la sienne, mais d'une sagacité précoce et d'un jugement sain, le comte de Saint-Germain et le comte de Gisors. Tous deux ils condamnaient le nombre excessif des- officiers généraux, mal instruits, plus mal exercés, ne connaissant pas le soldat, à peine connus de lui en temps de guerre, jamais en temps de paix. Tous deux ils demandaient, pour étabhr par des rapports certains cette connaissance mutuelle et si nécessaire, que non-seulement les brigadiers, mais aussi les maréchaux de camp fussent maintenus à la tête de leurs régiments, sauf à se faire suppléer pour le détail par des colonels en second qui auraient ainsi le temps et les moyens de se former.
1. Méaioire parlicalier de M. Paris Duvertiejr pour S. A. S. M. le cumlc dp ClermonI ; 26 janvier 1768. Papiers d« Clermoiil , 1763, t. 1, n« 7.
362 OPINION DE M. DE aiSORS
Tous deux ils protestaient contre Tabus qui se faisait, grâce aux complaisances de la cour, du titre de colonel. Tous deux ils condamnaient également le nombre excessif des officiers subalternes, et ils demandaient, mais plus expressément M. de Gisors, le doublement des compagnies. « Les commissions de colonel ne devant pas être multipliées, disait-il, il faudroit donner du relief à rétat du capitaine, le rendre pour cet effet plus rare et rétablir par là la subordination qui n'existe plus
du lieutenant au capitaine Augmenter le nombre
des enfants qui composent nos lieutenants seroit pernicieux; laisser arriver à des compagnies des jeunes gens de dix-sept ans, qui n'ont aucune expérience, ne seroit pas sage, et refondre par le doublement nos nouvelles compagnies dans les vieilles seroit l'opération la plus utile*. »
(i Difficulté plus grave : où recruter les jeunes officiers?
. Sur cette question, M. de Gisors, M. de Saint-Germaîn etDuverney lui-même étaient d'accord, car c'était pour y répondre que Duverney avait imaginé l'École militaire ; mais l'institution n'était pas encore en état de donner ses fruits. On prenait un peu de toutes mains; les candidats les plus assurés de réussir étaient des fils de familles bourgeoises, assez aisés pour acheter leurs grades le plus souvent et d'ailleurs pour s'entretenir. Cependant c'était ceux-là qui en campagne criaient misère, ou parce que leurs ressources n'étaient pas aussi grandes qu'ils les avaient fait paraître, ou parce que le goût du bien vivre et le relâchement des mœurs les épuisaient en dépenses
1. Gieors h Belle-lsie, 15 janvier 1758 [350U, ii« 51]. Voir aussi une lettre sans date, mais qui doit Mre du 2'2 décembre 1757 [3146, noua].