RETRAITE CHRÉTIENNE DE MADAME DE OISORS
Il ne reste plus que quelques mots à dire de ceux que la perte du comte de Gisors avait immédiatement et cruellement frappés. La plus naturelle et la plus eflicaee des consolations humaines manquait à sa veuve ; elle n'avait point d'enfant. Madame de (iisors consacra le reste de son existence au service des idées religieuses et à la pratique des vertus chrétiennes*. Pom* le maréchal de Belle-Isle, après avoir été célébré comme un héros, parce qu'il avait consenti à rester au ministère, Fopinion, dont la mobilité doit toujours quelque part rencontrer l'injustice, lui reprocha bientôt avec passion d'avoir cédé aux instances du roi. Elle lui fit même un crime d'avoir sur>'écu à son malheureux fils ; c'était donc, selon la foule malveillante, qu'il n'avait ni sensi-' bilité, ni cœur, ni entrailles, qu'il était un monstre d'égoïsme, d'ambition et de cupidité.
Vers la fin du mois de juin 17S9, un an après la mort du comte de Gisors, le maréchal de Belle-Tsle adressa la lettre suivante à Louis XV :
« Sire, mon âge, mon ancien attiichement pour votre personne et surtout vos bontés infinies doivent m'autoriser à ouvrir mon cœur à Votre Majesté. Il y a cinquante-neuf années révolues que je sers Votre Majesté et le feu roi votre bisaïeul, j'ose dire avec un zèle actif dont il y a bien peu d'exemples. De quatorze frères ou
I. Voir Œuvres posthumes Uu dur de Siveruai*. t. I*'"". !'•' parlic p. 240.
LETTRE DU MARECHAL DE BELLE-ISLE AU ROL VAb
sœurs, il ne m'en restoit qu'un qui a été tué en 1747; J'ose dire que Votre Majesté a perdu en lui un de ses meilleurs lieutenants généraux et qui eût le plus dignement commandé ses armées.
«< J'ai également perdu une femme qui, entre bien des qualités respectables, avoit eu celle d'être aussi occupée du bien de votre service que moi-même , et y a été extrêmement utile, surtout en Allemagne, où elle s'étoit concilié l'estime générale et la confiance des princes, des ambassadeurs, et de tous les notables de l'Empire à Francfort.
<t 11 ne me restoit plus qu'un fils unique que nous avions élevé dans les principes de religion et de dévouement à votre service. Dans le temps que j'avois la consolation de le voir si bien répondre à notre attente, il a plu à la divine Providence de me l'enlever, et avec lui tout ce qui me restoit dans ce monde. Frappé de ce coup de foudre, je me suis cru incapable d'aucune autre idée que de celle de ma mort.
a J'aurai dans trois mois soixante-quinze ans faits, j'ai de fréquents ressentiments de la blessure que j'ai reçue à la poitrine, ce qui, joint aux autres infirmités inséparables de la vieillesse et à une surdité dont Votre Majesté n'a que trop souvent occasion de s'apercevoir', je ne songeois qu'à la retraite, lorsque Votre Majesté, par les marques les plus distinguées de bonté, a daigné prendre part à ma douleur et m'a touché si profondément le cœur que je lui ai fiût le sacrifice de ce qui me reste de vie et de santé, en me livTant tout entier et uniquement à votre personne, à votre service et à vos
1 ; Ce membre de phraM efll ainsi incomplel dana U minute*
iiie DONATION DU MARKCHAL AT ROI.
affaires qui sont devenues les miennes. Je n'ai plus d'héritier naturel; ce que je possède même est en plus grande partie de vos bienfaits ou de mon échange * .
« Je puis dire avec vérité que ce que j'ai dépensé ou que je dois, qui monte environ à dix-sept cent mille francs, l'a été pour ou relativement à votre service, excepté ce que j 'ai employé à ma maison de Paris ou de Bizy. Je supplie Votre Majesté de trouver bon que mon attachement et ma reconnoissance ne se bornent pas à une simple effusion de cœur et que je lui fasse don de l'un et de l'autre... » Le maréchal priait le roi d'accepter, après sa mort, et ses dettes payées, tout ce qu'il avait de biens ; il en évaluait la somme à quatre millions trois ou quatre cent mille livres. « C'est, ajoutait-il, une restitution de vos bienfaits d'autant plus raisonnable que je ne fais tort à qui que ce soit et que je satisfais mon attachement pour votre personne et ma reconnoissance... Je finis. Sire, en assurant encore Votre Majesté que, de tous ses sujets, il n'y en a aucun sur la terre qui, comme moi, n'y tienne plus que pour elle, et dont l'attachement soit aussi pur, aussi complet et aussi indépendant de toute autre espèce de vue ni de considération quelconque. Mes vœux se bornent, Sire, à ce que vous en soyez bien persuadé ^. »
Des formalités financières et juridiques, des difficultés issues de la coutume de Normandie qui régissait le principal domaine du maréchal, les terres du duché de Oisors, embarrassèrent et retardèrent l'effet de cette donation. Elle n'était point encore un fait accompli