ET SA CORRESPONDANCE AVEC VOLTAIRE
sonne à cette pauvre raison humaine qui commence à faire des progrès el <il'i ll été obscurcie en France pendant des siècles... Je vous suis très obligé de votre souvenir ; et je me souviens toujours avec douleur que vous avez été à Dijon, qui est ma province, et que je n'ai pu avoir L'honneur de m'entretenir* avec vous : mais vos lettres m'attacheni à vous, monsieur, autant que si j'avais eu le bonheur de vous voir. »
8° Lettre de Voltaire au comte de la Touraille.
Ferney, 1(J janvier l 76*7.
Il lui recommande M. de la Harpe, actuellement «à Ferney (1) et « qui mérite assurément la protection du «ligne petit-fils du grand Gondé. II a beaucoup de mérite, et il est très pauvre... Adieu, monsieur, agréez les assurances de mes tendres et respectueux sentiments, et ayez la bonté de me mettre aux pieds de Sun Altesse Sérénissime. »
9° Lettre de Voltaire au comte de la Touraille.
Ferney, 9 novembre 1707.
« je n'ai pu répondre, monsieur, aussitôt que je l'aurais voulu à la lettre par laquelle vous eûtes la bonté de m'apprendre votre excommunication (2). J'étais enchanté de vous avoir pour confrère ; et il était bien juste qu'un doyen félicitât avec empressemenl un novice tel que vous : mais j'étais dans ce temps-là sur le point d'aller à tous les diables... Je me flatte que, si vous êtes excommunié auprès* de quelques habitués de paroisse, vous ne l'êtes pas auprès de l'habitué dé la gloire. Les lauriers de Gondé garantissénl des foudrer
(1) M. de la Unir Jean Kr u via-
tique <'i critique, élu ai
2 Dans la des Jat i contre al!."
comme la Chalotais avait pris parti contre ces derniers, qui avaient été expulsés on août 1762, par ordre de Louts XV
40 LE COMTE DE LA TOUIlAILLK
de l'église- Je vous souhaite, monsieur, beaucoup de joie et de plaisir dans ce monde, en attendant que vous soyez damné dans l'autre. Ne montrez pas ma lettre à M. l'archevêque si vous voulez que j'aie l'honneur d'être enterré en terre sainte ; mais, si jamais vous lui parlez de moi, assurezle bien que je ne suis pas Janséniste. Conservez-moi vos bontés. Voulez-vous bien me' mettre aux pieds de son altesse sérénissime. »
f 10° Lettre du comte de la Touraille àrMonsieur de Voltaire, à l'occasion du nouvel an.
Paris, Hôtel de Condé, 2 janvier 1768.
« Je ne vous écris plus si souvent, monsieur, mais je vous lis toujours ; j'ai quelquefois le plus grand besoin et le plus grand désir de vous consulter ; cependant, comme je suis dans l'habitude des sacrifices, je me prive de cette consolation pour n'être pas compté parmi les importuns qui abusent indiscrètement de votre grande politesse. Je ne vou* parlerai pas, monsieur, de la nouvelle année. Pourquoi se féliciter sur les époques de notre destruction ? La sincère amitié ne sait pas faire de vains compliments ; cette bêtise d'usage ne fait que rappeler le temps qui passe sans rien gagner sur le temps qui commence. Je ferai toujours, monsieur, des vœux pour que le ciel prolonge votre vie : elle importe à l'empire des talents et de la raison ; mais je vous avouerai que je suis justement indigné de la licence qu'on donne à la calomnie d'empoisonner impunfment, à la faee des nations, la plus glorieuse vie qu'ait jamais ourdie la destinée. Pourquoi les hommes célèbres ne sont-ils pas respectés dans leur patrie qu'ils honorent ? Ce sont de prétendus apôtres des bonnes mœurs et de la religion qui soudoienl des scribes faméliques on passionnés pour vous calomnier et pour multiplier des volumes de sottises ou d'absurdités ; et il<- donnent à ces œuvres do ténèbre?, qu'on n'a Inès et çru'on ne lira jamais, le titre cle « réfutation »"..". Ces Erôs-
ET SA CORRESPONDANCI1: AVI C VOtTAlRI. M
traies modernes, qui veulenl do la réputation en attaquant votre gloire, n'auront dans la postérité que relie rie libeîlistes jaloux et stipendiés. Quel mal avez-vous rlone fait à ces genslà, qui se plaignent si amèremenl de vous ? L'envie et la faim les dévorent, et ces hommes, aussi obscurs que leurs protecteurs sont hypocrites, ne doivent vous rendrai monsieur, que plus précieuse la sincère admiration des pins honnêtes gens du monde, qui n'ont aucun intérêt à vous nuire. Opposez à tout cela, monsieur, le sourire de la pitié ; la persécution est un malheur presque inséparable de la célébrité. Ecoutez sans impatience cette meute de roquets qui japille sans resse au pied du trône de voire immortalité. Ils redoubleront pour vous peut-être un jour la vénération des siècles à venir. Zoïle n'a fait qu'étendre la gloire d'Homère; \f;evius relie de Virgile. Ces vils détracteurs de la vertu sont morts dans la fange du mépris : <vl les grands hommes qu'ils ont O'itrajrés pont 'devrnn* des dieux. Pardonnez, monsieur, à la longueur de cette lettre : il esl permis d'exposer son indignation contre les méchants ; les combattre n'est pas une preuve de méchanceté ; les mépriser est le parti le plus sag:e. Je vous répéterai ce que vous écriviez autrefois à une dame de nos amies : « Les roues de la machine du momie sont en- « grenées de manière à ne me plus laisser l'espérance de « vous revoir jamais : mais ma tendre vénération pour vous « sera toujours dans mon cœur. »
11° Réponse de Voltaire au comte de la Touraille.
Perney, f«'\ rier 1768.
« Je suis aveugle et Bourd ; aussi, monsieur, je ne vois et n'entends plus ce qu'on veut faire et dire contre moi. Votre estime me dédommage du tort que me fonl mes ennemis. Ces messieurs m'ont pris pour ainsi dire au maillot et me poursuivent jusqu'à l'agonie. Vous avez raison, monsieur, de me donner des conseils si honnêtes contre les premiers mouvements de ta vengeance ; on n'en est pas tou-
jours le maître, mais plus elle est vivement sentie moins elle est durable. Je serais seulement fâché que Préron (1) se fît honneur de ma haine ; je ne me suis jamais oublié à ce point-là. Est-ce qu'on peut écraser un insecte qui nous jette son venin sans commettre le péché de la colère si naturel et si convenable ? Conservez, monsieur, cette aimable philosophie qui sait plaindre les méchants sans les haïr, et qui vient si poliment adoucir les tourments de ma caducité dans ma solitude : sur les bords de mon tombeau j'oppose à mes persécuteurs l'honneur de votre amitié ; j'en mourrai plus tranquille. — L'Ermite de Ferney. »
12° Lettre de Voltaire au comte de la Touraille.
Ferney, 15 mars 1768.
« Permettez que je vous dise, monsieur, la même chose qu'à monseigneur le prince de Gondé, que, si j'étais jeune et un de ses pareûts je ne demanderais pas mon congé. Je suis enchanté que vous soyez content de M. le duc de Ghoiseul. Par ma foi î c'est le plus aimable ministre que la France ait jamais eu ! J'aurais mieux aimé avoir une énigramme de lui qu'une pension de M. de Louvois. J'envie le bonheur de M. de Ghenevières qui jouit du bonheur de vous voir quelquefois. Je ferais exprès le voyage de Paris, si ma >anté absolument perdue me permettait de venir vous dire qu'il n'y a point de vieillard en Bourgogne qui vous soit attaché avec une plus respectueuse tendresse que le bonhomme Voltaire. »
(1) Fréron, Elie, né à Quimper le 18 janvier 1718, fils de Daniel et de Marie-Anne Le Campion, entra flans la congrégation des Jésuites, dont il sortit en 1739, sans .'noir reçu les ordres ; il fui di1 cependant « abbé Fréron ». Il fonda « l'Année Littéraire », composa, des ouvrages do poésie et de littérature et fui célèbre par ses démêlés avec Voltaire. Il mourut à Paris le 10 mars 1776. Il avait épousé : 1° à Paris en 1751 Thérèse Guyômar, morte en 1752 ; 2° à Loctudy, près Pont-1'Abbé, en 1766 Anne-Françoise Roy ou du Peninnira.
ET SA CORRESPONDANCI 4VKC Vol. TAIRE. 43
13° Lettre de Voltaire au comte de la Touraille.
Ferney, 20 avril 1768.
« Je vois, monsieur, que les Parisiens jouissent d'une heureuse oisiveté puisqu'ils daignent s'amuser de ce qui se
se sur les frontières de la Suisse, au pied des Alpes et du Mon! Jura. Je ne conçois pas commenl la chose la plus simple, la plus ordinaire, el que je fais tous les ans, a pu causer la moindre surprise l . Je suis persua.de que vous en faites autant dans vos terres lorsque vous y êtes. Il n'y a personne qui ne doive cei exemple à sa paroisse ;' et si quelquefois dans Paris le mouvemenl «les affaires où d'autres considérations obligent à différer ces cérémonies prescrites, nou< n'avons pas à la eampagne de pareilles oxcuses. Je ne suis qu'un agriculteur, el je n'ai nul prétexte de m'écarter <l<>- règles auxquelles ils sont assujettis. L'innocence de leur vie champêtre serait justemenl effrayée si j« n'agissais pas el si j»> ne pensais pas comme eux. Nos déserts, qui devraienl nous dérober au public de Paris, ne nous ont jamais dérobé ;i nos devoirs. Nous avons fait ;'i Dieu dans nos hameaux les mêmes prières pour la santé de la reine (2) que dans la capitale, avec moins d'éclat sans doute, mais non avec moins de zèle. Dieu a écouté uns prières comme les vôtres : et non- avons appris avec autant de joie que vous le retour (rime saut»'1 si précieuse. »
1) Voltaire avait communié à Pâques de I7é8. Il reconnaît dans SA lettre ;i la Touraille avoir accompli ci . qui fit bruil ;i Paris; Et.
dans une lettre à d'Alembert, il déclare également qu'il communiait chaque année, el qu'il cl nnait le pain bruil ù -a par
La reine Marie Leczh i terni e de Louis XV, née en 1703, ma en 1 725, mourul .> \ en ailles l»v JM juin ! ;..-
44 LK COMTB DE L\ ÏOU1U1LLK.
14° Lettre de Voltaire au comte de la Touraille.
Ferney, 16 septembre 1768.
« Je reconnais, monsieur, la justesse de votre esprit et 'a bonté de votre cœur dans la lettre que \ous m'avez adressée. J'ai toujours pensé que les athées étaient de très mauvais raisonneurs, et que cette malheureuse philosophie (1) n'est pas moins dangereuse qu'absurde. La plupart des hommes, et encore plus des dames, jugent sans réfléchir et parlent sans penser. Le monde est rempli d'autc mates qui ne méritent pas qu'on leur parle. Le nombre des sages est toujours extrêmement petit. Vous êtes non seulement de ce petit nombre des élus, mais encore du plus petit nombre des bienfaisants. Pour moi, à qui mon âge et mes maladies ne laissent que peu de temps à vivre, je serai jusqu'au dernier moment de ma vie au nombre non moins petit des reconnaissants.
15° Lettre de Voltaire au comte de la Touraille.
Ferney, 5 janvier 1769.
« Vous êtes bien bon, monsieur, de parler de microscope à un pauvre vieillard qui a presque perdu la vue. Il y a longtemps que je suis accoutumé à voir grossir des objets fort minces : la sottise, la renommée, la calomnie, leurs très humbles servants grossissent tout. On ne voit rien, ou presque rien, avec les lunettes de la vérité. Je remercie le digne petit-fils du grand Gondé de daigner se souvenir de moi du sein de sa gloire. Je me mets à ses pieds avec la plus respectueuse reconnaissance, et je vous demande instamment la continuation de vos bontés. »
(1) Voltaire traitant les athées de très raisonneurs et les philosophes de dangereux et d'absurdes !
Et SA CORRKSPONDANCK AVKC VOLTAIUF. 1.)
16° Lettre de Voltaire au comte de la Touraille.
Ferney, 29 mars 1769.
« Je ne sais pas pourquoi, monsieur, vous dites à M. le duc de Clioiseul qu'il marche daus la carrière de Colbert (lj ; je ne le soupçonne pas du tout Être homme de finances, et je crois qu'il ne marche .que dans la carrière des Clioiseul : il est plus fait pour jeter son argent par la fenêtre que pour en lever sur les peuples. Il aura des armées brillantes et (àeft disciplinées ; les paiera qui pourra ! Mars n'aurait pas trouvé bon qu'on l'appelât Plutus. Cependant vos vers sonl jolis. Je vous en remercie de tout mon cœur, et je vois avec plaisir que vous êtes partisan du bon goût en aimant Lulli et Rameau. Je suis un peu sourd : je ne puis guère m'intéresser à la musique ; je suis aussi fort en train d'être parfaitement aveugle : mais je puis lire encore les ouvrages d'esprit, le plaisir l'emporte sur la peine. C'est un sentiment que vous m'avez fait éprouver par la petite brochure que vous avez eu la bouté de m'euvover (2). Agréez, monsieur, mes très sincères remerciements, et daignez me mettre aux pieds de monseigneur le prince de Condé. »
17J Lettre de Voltaire au comte de la Touraille.
Ferney, 17 septembre 1769.
« Je n'ai jamais prétendu, monsieur, qu'on dût s'offenser d'être compare à Jean-Baptiâte Colbert. ÈTai écrit seulement
(1) Voltaire fait allusion à 1' «Epltre à M. le duc de Clioiseul », écrite par le comte de la Touraille le 1" septembre 1768, mais l'auteur n'y parlait pas de Colbert, et disait au duc de Choiseul : « Vous qui marchez dans la carrière Des Péricles et des Sully... »
(2) Cette brochure était intitulée * Lettres a Monsieur de Voltaire sur les opéras Philosophi-couiiques, où l'on trouve la critique de Lucile, comêiie en un acte et en vers, mêlée d'ariettes. » — Paris, chez Fumes, 1709, ln-12.
4() LIS COMTE DE LA TOIJftAILLK.
qu'un ministre de la guerre et- de la paix n'avait pas plus de rapport avec un contrôleur général qu'avec un archevêque de Paris. Je vous avoue même que je ne souhaiterais pas du tout que M. le duc de Ghoiseul eût le contrôle général : il fricasserait tout en deux ans... A propos de générosité, je prends la liberté de demander à monseigneur le prince de Condé le congé d'un soldat de sa légion. J'ai fait un peu les honneurs de ma chaumière à cette Légion Romaine. J'er rappellerais le souvenir à M. le comte de Maillé s'il était à Paris. J'explique toutes mes raisons à. son Altesse Sérénissime ; mais ces raisons seront bien moins fortes qu'un mot de votre bouche, et je vous supplie d'avoir la bonté de dire ce mot à un prince qui ne se fait jamais prier quand il s'agit de faire des heureux. Agréez, monsieur, les respectueux sen» timents du vieux malade de Ferney. »
18° Lettre de Voltaire au comte de la Touraille.
Ferney, 19 juillet 1769.
« Vraiment, monsieur, je ne savais pas l'honneur que vous m'avez fait et l'obligation que je vous ai. Vous écrivez des lettres charmantes à des pédants ; et, après vous être fait tailler avec tant de courage, vous vous amusez à venger la pauvre innocence opprimée. Vous rendez justice à la mémoire de mon cher oncle, l'abbé Bazin. Je le verrai bientôt, et je lui dirai ce que vous avez daigné faire pour lui ; il y swra sensible : vous savez que les morts sont bien moins ingrats que les vivants. — Vous vous êtes fait mon chevalier ; vous voilà engagé par vos bienfaits. Ajoutez, monsieur, a toutes les grâces dont vous me comblez celle de me mettre aux pieds du digne petit-fils du grand Condé. Comptez, monsieur, jusqu'au dernier moment de ma vie sur le tendre respect de l'Ermite des Alpes. »
ET SA COREES PONDÀDCE AVKC VOLTAIRE. M
19° Lettre de Voltaire au comte de la Touraille.
Ferney, 17 septembre 1760;
» Le livre, monsieur, dont vous nie parlez (1), est évidemment de deux mains différentes. — L'amitié dont vous
m'honore/ me console. Je vous prie de me la conserver ; j'en sens tout 1(3 prix, .le serais enchanté d'avoir l'honneur de vous voir ; mais il n'y a pas dappaience que vous puissiez quitter les Etats de Bourgogne (2) et la cour brillante du prince de Gondé pour des montagnes couvertes de neige, et pour un vieux solitaire devenu aussi froid qu'elles. »
20 » Lettre de Voltaire au comte de la Touraille.
Ferney, Ier juin L770.
« Je dois vous dire, monsieur, que mon ombre, ensevelie pendant six mois dans des neiges qui durent encore, esl de toutes les ombres la plus sensible : que je suis pénétré dans mon tombeau de toutes vos bontés et que je pense comme vous sur les affaires de ce monde el «le l'autre. Conservez. monsieur, vos bontés au vieil ermite. »
21° Lettre de Voltaire au comte de la Touraille.
mey, Lo septembre 1770.
« M. Dorât, monsieur, m'a galvaudé deux lois (3), Bans que je lui (m aie donné le moindre, sujel : je lui ai par-
(1) « L'Histoire 'lu Parlement de Paris » quo l'on avait faussement attribuée à Voltaire.
(2) La Touraille était alors aux Etats ec le prince Condé, «ini en était le présidenl m.'.
(3) Doit vt (Claude-Joseph), poète, né a Paris en i ;.:;. auteur de plusi< tragédies ou comédies, de poèmes, d'odes, le mana et
lirecteur du - Journal des Dames •>. Il mourul à Paris le 29 avril 1780.
Dorai avait attaqué Voltaire dans ses Vvis ;iu\ Sages du siècle ». et dans une ■ Epigramme », en réponse à celle le la Harpe, que Dorât croyait, à tort, avoir eu \ oltaire pour uuteur.
ls
fcfi COMTE DE LA. TOURA.ILLE
donné deux fois. Connue je nie meurs et que je veux mourir en bon chrétien, s'il me l'ait une troisième algarade, je lui pardonnerai pour la troisième fois, parce que je trouve qu'il a beaucoup de talent et de grâce ; mais ne lui en dites mot parce que je ne veux pas qu'on sache jusqu'à quel point je pousse les bonnes œuvres. Si la maladie qui nie tient me fait partir, recevez les adieux de votre très humble et très obéissant serviteur. »
22° Lettre de Voltaire au comte de le Touraille.
Perney, 1er mars 1771.
« Les cadets, monsieur, ne doivent pas marcher devant les aînés. Laissez-moi, s'il vous plaît, l'honneur qui m'appartient. J'ai soixante-dix-sept ans ; vous vous vantez d'avoir la goutte ; comme si je ne l'avais pas ! Etes-vous entouré comme moi d'une circonférence de cinquante lieues de neige qui vous rendent absolument aveugle pendant quatre mois de l'année ? C'est bien à vous vraiment de parler de partir avant moi ! Non, monsieur, nous ne verrons pas dans le pays où nous allons les Préron et les- Desfontaines (1) dont vous pariez ; ils seront dans le Tartare avec Sisyphe, et nous nous irons dans les Champs-Elysées converser avec Horace et Tibulle. Vous comptez parmi vos maux l'absence de mon bienfaiteur (le duc de Choiseul) ; c'est encore une conformité que j'ai avec vous et celle qui m'est la plus sensible. Quand vous serez quitte de votre goutte, monsieur, je vous supplie de me mettre aux pieds de monseigneur le prince de Coudé. — Le vieil ermite de Ferney. »
(1) L'abbé Des Fontaines (Pierre-François .Guyot), né à Rouen on 1085, jésuite et prêtre, critique distingué, qui collabora avec Fréron à plusieurs ouvrages contre les Philosophes et les Encyclopédistes. Il mourut à Paris le 16 décembre 1745.
ET Sa CORRESPONDANCE AVEC VOLTAIRE. 49
23° Lettre de Voltaire au comte de la Touraille.
Ferney, 5 juillet L774.
« Je suis coupable envers vous, monsieur, et d'autant plus coupable que, pensanl absolumenl comme vous, je devais vous faire sur le champ mes remerciements et vous envoyer ma profession de foi. Oui, monsieur, j'aime mieux « Le Tartuffe » et « le Misanthrope » que les comédies nouvelles. Oui, j'ose préférer Racine à nos drames : el j'aime mieux « Roland » et « Armide » que certains opéras. Ce n'esl pas parce que j'ai quatre-vingts ans que je pense ainsi, car j'avais le môme goût à quinze, et je mourrai probablement dans mon péché. Pardonnez-moi encore une fois, monsieur, de vous écrire si tard. Je suis Je plus négligent des hommes. J'égare tous mes papiers : je suis comme le siècle, je ne sais ce que je- fais : mais je sais bien ce que je dis en vous renouvelant tous les sentiments de ma très respectueuse estime. »
24° Lettre de Voltaire au comte de la Touraille.
Perney, lpr février 1777.
« Il est bien juste, monsieur, que ma colonie et moi (t) nous vous présentions nos remerciements. Nous vous devons la protection de monseigneur le prince de Condé et la lettre (lr M. le contrôleur général qui a dissipé les craintes de tous les artistes. J'espère qu'on ne souffrira plus au Palais Bourbon que Gilles Shakespeare l'emporte sur le grand Corneille (2). Je m'intéresse de loin à tous vos plaisirs. Ne me prenez plus mon titre de vieux malade, el conservez-moi vos bontés. »
(l) Association d'horlogers fondée à Genève avec le patronage de V< ltaire.
(2) On avait joué chez le prince de Condé une | e Shakespeare.
50 LE COMTE DE TA TOlîRAILLK
25° Lettre du comte de la Touraille à M. de Voltaire.
• Le Palais Bourbon, 1er août 1777 (1).
« On nous dit, monsieur, qu'Auguste et Mécène ont été quelquefois boire du vin de Palerne chez Horace, cet honneur ne l'aurait pas immortalisé si ses talents ne l'avaient seuls rendu digne des hommages de la postérité. Charles IX, voulant combler de joie son bon ami Ronsard, avait formé le -dessein de l'aller voir dans « sa maison des champs ; mais le poète répondit : « Cette marque de protection me serait glorieuse, mais elle ne rendrait pas mes vers meilleurs. » — D'après cela, monsieur, doit-on s'affliger de n'avoir pas vu l'empereur dans sa maison ? Je ne fais d'ailleurs que vous exprimer les opinions des gens sensés de ce pays-ci, qui s'intéressent à votre satisfaction. — M- le prince de Condé, monsieur, sera toujours disposé à seconder voire amour paternel en laveur de votre colonie ; et vous pouvez, de votre côté, compter sur l'assidu bienfaiteur des Bourguignons ; il en est, comme vous dites, le Titus adoré. — Je viens de quitter les superbes fêtes de Chantilly pour rentrer sans regret dans ma quiète solitude du Palais Bourbon, où j'ignore souvent s'il y a dans le inonde1 des gens plus riches ou plus heureux que moi. Je suis un peu comme ce paysan du Mont Saint-Gothard à qui l'on vantait les richesses du roi de France : « Je parie, dit-il, qu'il n'a pas de si belles
(l) L'empereur d'Autriche, Joseph II, sciait rendu à Paris incognito au commencement d'avril 1777 pour voir sa sœur le reine Marie-Antoinette. Puis il avait quitté Versailles le 31 mai et avait regagné Vienne en visitant Rouen, Le Havre, Honfleur, Caen, Dol, Saint-Malo, Brest. Lorient, Vannes, N;ini<s. Saumur, Tours, La Rochelle, Rochefort, Bordeaux, Bayonne, Hendaye, Toulon et Lyon. A Ferney, Voltaire comptait recevoir à son passage la visite de l'empereur e\ avait organisé des fêtes pour celte réception. Mais Joseph II après s'être arrêté à Genève le L3 juillet, traversa Ferney sans même faire ralentir l'allure de ses che- \;in\. On dit qu'il avait agi ainsi sur le conseil de sa mère, Marie-Thérèse d'Autriche. Le coup fut rude pour l'orgueil de Voltaire, qui se garda cependant de témoigner ouvertement sa déception.