I.E COMTE
faire trioinplier en présence d'un tribunal i imposant comme celui du roi, et devant des adversaires redoutables, comme M. l'évêque de Troie, qui s'annonçait, dit-on, favorable aux représentations de Saint-Gyr.
Le roi, fort surpris et inquiet, se leva. Le père Lacliaise, au lieu de le prier de se rasseoir et de forcer la discussion sur l'heure, consulta un regard de l'archevêque, qui eachaîna sa langue. Le père Lachaise se tut. Jaspin aussi. Ce fut heureux surtout pour ce dernier, qui se, donnait, depuis quelques minutés, beaucoup de peine pour chercher les moyensdefuir honorablement le combat.
Les deux opposans, après leur prolégomène, firent une deuxième révérence et se retirèrent, trop heureux d'échapper au terrible Jaspin-Auguslin-Chrysostôme.
La marquise désolée, essaya vainement de les retenir.
— Madame, lui dit tout bas l'archevêque, je vous supplie de n'en rien faire.
Alors le roi, craignant de paraître, en restant, choisir, parmi les adversaires, alors qu'ils ne s'étaient pas donné la peine de discuter, le roi si timoré en matière religieuse, se tourna vers la marquise.
— Il me paraît, dit-il, madame, qu'on n'est pas encore assis sur un terrain nivelé. Nos guides ne savent point s'y diriger euxmêmes, comment nous hasarderions-nous?
Quant à moi, je déclare que j'attendrai.
— Oh ! sire, s'écria Racine, si Voire Majesté eût seulement écoulé le premier acte.
— Ces admirables chœurs de M. Belair, dit Jaspin timidement.
— Composés celte nuit, dit la marquise, et que nos filles chantent merveilleusement bieri après trois heures seulement déiude.
Le roi regardait toujours fuir le lazariste et le curé. Plus on insistait pour le fiire demeurer, ilus il se souhaitait dehors. Il croyait voir partir les anges et tremblait de rester en société des démons. S'éiant soulagé par quelques mots polis à Racine, par quelques gracieusetés à la marquise, il retourna vivement k Versailles.
On voyait par le cabinet ouvert à deux baltans, les belles jeunes fiUes, déjà installées à leur pupitre, et Antoinette, adossée tristement au chanibranle de la porte, ciierchaiten vain dans la salle, Gérard qui la dévorait des yeux et ne pouvait se faire voir d'elle, sous peine de prouver « pr/on, en se démasquant, combien c'est cho^e profane, au couvent, que le théâtre, et à quel point les lazaristes et les curés ont rai-'on, lorsqu'ils prohibent les tragédies jouées par des fiUes.
Le roi parti, la marquise oidonna aussitôt à M. de Lavernie, de fermer celle perle du cabinet. Le jeune homme sortit de sa cachetle et obéit avec un soupir — joie et chagrin : il allait êlte vu de sa fiancée, au moment même où il la séparait de lui.
Mais on ne manque point assez de génie quand on aime, pour oublier qu'une porte se tire par le deliors comme par l'intéiieur, et lorsque les doigts s'appliquent sur le dehors, ils semblent appeler le frôlement d'une main secourable, qui, de l'autre côté, peut aider à refermer cette porte.
C'est ce qui no manqua point d'arriver. Aussitôt qu'Antoinette eut aperçu Gérard, elle laissa voler vers lui son cœur avec son legGrd; leurs yeux se croisèrent dans ce court moment,'leurs mains se rencontrèrent sur la froide serrure, et ce bonheur immense ne coûta pas un remords à la conscience de Mme de Maintenon, puisqu'elle ne voulut pas même voir leur sourire.
Les filles parties, le roi dehors, la scène changea étrangement de face, aux yeux de l'observateur. Racine, Gérard et Belair furent congédies, ainsi queRubanlel avec une rapidité qu'ils ne pouvaient com^prendre; la marquise fixa un nouveau rendez-vous:
poète, musicien vl fiancé, prirent congé, l'un le cœur gros, Rubantel dépité d'avoir manqué le spectacle, les autres sournoisement allègres, à mesure qu'ils s'éloignaient.
La marquise recommanda de loin à Belair de se tenir prêt et de venir quelquefois pour ses leçons — à Racine, d'avoir bon courage, à Gérard de prendre palience. — Jaspin, nui se préparait à les suivre, fut arrêté tout net par ua reste::.! qui n'eût pas déparé le : sortez! de Bajaz^t, s'il eût été a Iressé à Racine.
— Oui, restez! ajouta le. marquise, ces messieurs parleront volontiers devant vous, monsieur l'évèque.
Et à peine les profanes étaient-ils exclus du temple, que la scène changea eneore d'aspect. L'archevêque, que la piésence de Jaspin gênait bien un peu, aUa pourtant fermer les portes, emmena le P. Lach.iise au milieu même de li ciiàmbre, et, s'/idressant à Mme de Maintenon, tandis que Jaspin restait ébahi de ces prépara lits mystérieux :
— Madame, dit-il, en saccad mt ch ;qne mot, comme s'il craigiîaiî de faire enU'Mdre deux paroles de suite , nous avons eu riionneur, le père Lacliaise el moi, de vous prier de nous ménager celle entrovua secrète pour vous annoncer une lettre deN. S. Père le pape. N. S. père a pris con-eil de sa cour et consulté les souveraines intflligenres qui diligent laplupartdes cours européenHes;
DE LAVERNIE.
voici, autant que vous en pourrez juger, sa réponse Utlérale, tracée en chiffres, dans la dépêche qui nous est parvenue. Permellez que je vous la transmette, ayant médité depuis tantôt chaque caractère du message, de concert avec le révérend père Lachaise, que je prends à témoin.
Le confesseur du roi fit un signe d'assentiment.
— Que vais-je entendre 1 se dit Jaspin , petit comme un atùnie en face de ce conciliabule, qui prenait toutes les allures d'une conspiration de cour. M. de Harlay tira un épais papier des profondeurs de sa poche de velours, — ses archives, comme on sait.
— J'écoute, messieurs, dit la marquise, fort calme en apparence, bien que le sang eût tout à fait abandonné ses joues pour affluer au cœur avec impétuosité.
— Madame, dit l'arciievêque, qui n'était plus cet écervelé oublieux que nous avons vu , mais un rusé diplomate , riche d'une mémoire à cent compartimens, N. S. Père voit avec douleur la guerre qui déchire l'Europe et divise les princes chrétiens. Assurément, le principal auteur de cette guerre, le prince d'Orange, n'est point catholique, et l'intérêt apparent de l'Eglise serait qu'on le poursuivît jusqu'à sa ruine ; mais il réunit aujourd'hui deux couronnes, et peut faire durer si longtemps la lutte, qu'elle devienne fatale aux cathoiiiiuesqui la soutiennent. N. S. Père pense donc qu'il vaudrait mieux essayer de la paix, et vous supplie d'intercéder auprès du roi pour l'oblenii.
Telle est la première partie de sa lettre. Voici maintenantla seconde. Permettez-moi, madame , de garder le silence , pour laisser la parole au confesseur de Sa Majesté. ]| s'agit de scrupules trop délicats pour èlre traités par une personne aussi étrangère que je le suis à la confiance du roi.
— Parlez donc, monsieur, dit brièvement la marquise au père Lachaise.
— Madame, dit le jésuite, N. S. Père voit avec douleur la position mixte et fausse où se trouve le roi, a la face de toute l'Europe, depuis ce mariage clandestin que votre désintéressement refuse de publier comme il devrait l'êtie. La paix revenue en Europe, N. S. Père estinin c^ue le bon exemple doit être donné par le loi très chrétien , (ils aîné de l'Eglise, et il vous adjure, en conséquence, de faire déilarer au plus tôt ce mariage , assuré ([ue vous scrcv. , dit-il , — et c'est écrit, — de son assentiment et de celui de deux des princes souverains les filiis considérables, qui sont S. M. Guillaume 111, roi d'Angleterre , et le duc de Savoie , re-
connaissans tous les deux des bons offices que vous avez perpétuellement rendus à la cause de la pacification générale. N. S. Père ne doute pas que vous ne vous empressiez de faire cesser tout schisme, toute guerre et tout scandale , par une prompte exécution de ia loi naturelle et religieuse, puisque vous êtes déjà la femme du roi , de fait et devant Dieu.
La marquise baissa la tête , incapable de porter, sans fléchir, celte fortune que le ciel envoyait une seconde fois à sa noble ambition.
— C'est pourquoi , reprit l'archevêque , nous supplions Votre Majesté d'obtempérer au désir de N. S. Père, et d'en finir avec la guerre, qui ronge la prospérité de ce royaume , et avec la calomnie , qui ronge toute la splendeur de votre renommée.
Elle releva son front pensif et pâle.
— Messieurs, dit-elle, celte paix que vous me demandez, nuit et jour je travaille à l'acquérir. Je prie Dieu, je supplie le roi, je tends la main à tous ceux qui, comme moi, désirent le bien de l'Etat, le repos de l'humanité. Mais j'ai un adversaire, toujours terrassé, toujours renaissant. En vain le ciel fait-il des miracles, comme celui de Salon, par exemple, pour éclairer le roi; comme ma rencontre avec le roi Guillaume à Saint- Ghislain, pour concilier des inimitiés réputées implacables; l'adversaire dont je vous parle eiface l'effet de chaque miracle , il veut la guerre , il la fait , il la fera. Prenez garde, messieurs, j'ai déjà reculé, moi, devant celte terrible tAche , personne ne m'y ayant aidée. Noire Saint -Père lui-même échouerait. Vous qui m'ajiporlez son message et qui me conseillez de faire la paix en Europe . m'apportez-vous les moyens d'y l)arvenir?
Jns|)in, à ces paroles, trembla de voir jaillir du parquet l'ombre irritée du redoutable Louvois.
L'archevêque, regardant de tous les côtes, trahit, par sa pantomime effrayée, son refus de choisir une franche attitude.
Le jésuite , lui , prit courageusement la sienne.
— Voici, dit-il, ce que j'apporte, moi qui ob/'irai toujours sans biai>er à Noire Saint- Père et à ma conscience. A partir de ce soir, j'instruirai le roi du danger que court son <1ine dans celte voit- oblitjue. Peut-ê.re ne ferni-je (pie répéter les avis salulaires apportés au roi par le visionnaire de Salon; mais entin, je les appuierai de toute mon autorité. Je pousserai le roi à déclarer son mariage, et je m'engage à cesser de diriger sa
coDScience , s'il ne s'engage à reconnaître publiquement sa femme; \oilà, dis je, mon contingent ; j'ajouterai que toute la société de Jésus marche derrière ma parole.
— Merci, mon pbre, dit la marquise en saluant avec un regard lumineux de reconnaissance la promesse si termement accentuée du père Lachaise — et vous, monseigneur, que ferez-vous?
L'archevêque, une seconde lois interpelé avec cette vigueur, n'osa plus tergiverser.
— C'est, dit-il, je le déclare, un choix à faire entre Mme de Maintenonet M. de Louvois
Et il s'arrêta pour ébaucher un timide sourire.
— Mais le maréchal de Salon a-l-il commencé l'œuvre, — pouvons-nous continuer utilement?
— Lesais-je, monsieur? répliqua fièrement la marquise.
— Eh bien, madame, le choix peut-il être douteux? dit M. de Harlay en couvrant son ambiguïté d'une révérence.
— Vous avez entendu, monsieur l'évêque, dit la marquise à Jaspin, vous êtes témoin.
Jaspin comprit alors pourquoi on l'avait fait rester.
— Alors, reprit le père Lachaise , vous ne me démentirez point ; quoi qu'il arrive, en un mot, vous acceptez, madame ?
— Devo le main, oui, mon pèrel
— Eh bien, j'aurai l'honneur, madame, de vous appeler, avant deux jours, Voire Majfsté.
L'archevêque sentit la cruelle leçon que le jésuite venait de lui faire, à lui, qui prononçait si cavaUèrement, si hypocritement peut-être, le mot avant d'avoir osé attaquer la chose.
— Oh! j'ai l'avance sur vous, mon révérend père, dit-il en grimaçant un second sourire.
Et il fourrait déjà la lettre du pape dans sa terrible culotte.
La marquise voulut bien lui faire l'honneur de supposer qu'il agissait avec distraction.
— Monseigneur, dit-elle, pardon ; ]e ne voudrais pas que vous perdissiez encore ce papier-là; veuillez me le remettre ou le donner au père Lachaise.
M. de Harlay s'empressa de donner le bref à la marquise.
Et comme le jésuite scellait encore son engagement d'un regard clair et loyal, l'arthevêque aima mieux baisser les yeux et j jpaellre une main sur son cœur.
— A demain, dit le père Lachaise.
— A demain, répliqua la marquise.
— A toujours, minauda le prélat.
Tous deux sourirent.
La marquise retenant Jaspin,
— Eh bien, dil-elle, monsieur, vous traité-je en amie, et melivré-je honnêtement à vous? êies-vous bien maintenant mon confesseur ?
— 05» madame 1 répliqua le digne homme en s'agenouillant, comptez sur moi, malgré tout , quel que soit le péril qui me menace ! Il n'est rien que je préfère à vous, en ce monde. — Pardon, il y a quelqu'un.
— Gérard, n'est-ce pas?
— Oui, madame.
— Je vous le permets, dit-elle avec un sourire. Oui, sacrihez-moi à lui; mais une fois reine, cioyez-vous que je ne saurai pas le défendre? Après-demain, il est sauvé, a propos, que pense voire probité du j( suite et de l'archevêque qui sortent de chez moi?
— Que c'est l'archevêque qui est le jésuite, et qu'il a encore plus peur que moi deM. de Louvois, répliqua Jaspin.
La maison du posit iSIarie.
Lorsque Gérard et Belair furent sortis de Saint-Cyr et revenus à Versailles avec Racine et Rubantel, ils demandèrent à celui-ci ce qu'il comptait faire, puisque la répétition manquee avait dérangé ses plans pour le reste du jour.
— Je ne sais , répliqua le vieux soldat d'un ton chagrin. Il n'y a que moi à qui des malheurs pareils arrivent Ne croyezvous pas que ce soit une comédie?
— Non, dit Racine naïvement, c'est une tragédie, monsieur le marquis.
— Eh 1 je ne vous parle pas de votre pièce, M. Racine, s'écria Rubantel, de mauvaise humeur, je vous demande si cette répétition n'a pas manqué par quelque comédie qui se sera jouée entre le roi et les curés grands et petits qui se trouvaient là ?
— Peut-être bien , dit Racine aussi triste que Rubantel et qui ne comprenait pas que le vieux soldai faisait de son exclusion une question toute personnelle.
— J'étais un intrus là-dedans, ajouta Rubantel , et l'on s'est empressé de me mettre d> hors. Voilà à quoi m'a servi la protection de mon ami M. l'évêque de Troie. Oh 1 j'aurais dû me méfier de sa Grandeur!
— Allons , dit Lavernie en souiàfint . ne
DE LAVERNIE.
vous en prenez point à ce digne Jaspin, le plus sincère des hommes.
— D'accord, mais enfin l'on m'a mis dehors.
— Et moi aussi, dirent Belair et Gérard.
— Et moi aussi, soupira Racine.
— Oh! vous autres I... grommela Rubantel avec une grimace bonifie de rélicences.
— Eh bien, quoi ? dii Gérard.
— Eh bien, vous, s'écria le général incapable de garder ce qu'il avait sur le cœur, vous m'allez souhaiter le bonjour pohment, vous allez continuer à me pousser dehors avec grâce, et quand j'aurai tourné les talons vous rentrerez à St-Cyr par quelque petite porte et la répétition recommencera.
Exclamation des trois autres , prolestations de Gérard : rien ne vainquit l'opiniâtre amour-propre du général.
— J'ai un moyen de vous convaincpe, hélas ! monsieur le marquis, dit Racine, reconduisez-moi en voiture chez ma lemme, à Paris, vous verrez si je reiourne à Saint- Cyr I Que je voudrais, pour l'avenir d\ithalie, pouvoir rentrer à St-Cyr, mon manuscrit à la main, lorsque vous serez parti — mais non.
— On va bien se moquer de moi, répliqua Rubantel. Moi qui, sur l'invitation de noire ami Jaspin, avais laissé entendre à quelques personnes que j'allais à Saint-Gyr.
— Eli bien, vous y êtes allé.
— Oui; mais cetlè répétition?
— Je vous supplie, pour mon propre honneur, monsieur le marquis, s'écria Racme, de paraître y avoir assisté.
— Ohl om... dirent Gérard et Belair en se serrant la main avec intention, oui, il est de la dernière importance qu'on croie que cette répétition a eu lieu, et que nous y avons tous assisté.
— Moi je déclare que je l'affirmerai, dit Belair.
— Et moi aussi, assura Gérard.
— Moi, je ne me vanterai p-as qu'elle a manqué, murmura le désolé llacine ; mes ennemis auraient trop beau jeu.
— Me voilà donc forcé, dit llubantel un peu réconcilié avec sa situation, de taire comme vous, et de soutenir que j'ai vu la répétition d'Athalic.C'esi mentir, mais puisque me voici à Versailles, jour de Dieu I je veux mentir comme les autres I
Chacun se mit à rire.
— J'ai encore une idée, continua Rubantel, c'est que je ne pourrai pas même taire ce mensoiige-là.
— Pourquoi ?
^- Parce que je ne coocaiâ pas un mot
de la pièce, et que j'aurai l'air d'un âne si l'on m'en parle.
— Rien de plus aisé , répliqua Belair ; je vais vous apprendre le premier vers. Retenez bien ceci :
Oui, je viens dans son temple adorer l'Etemel.
Après avoir lancé ce vers-là, vous ferez le mystérieux, et cela vous suffira dans les compagnies.
— 11 est vrai que ce n'est pas à dédaigner, dit Rubantel. Voyons :
Oui, je viens adorer dans son temple...
— Non pas, non pas, s'écria vivement Racine.
— Si fait, riposta Rubantel.
— Le vers serait taux!... prenez garde, insista Racine. A mon tour, j'ai une idée : au lie» de citer des vers détachés, dont M. le marquis ne se souviendrait peut-être pas, il fera mieux de venir avec moi, je lui raconterai la pièce et il sera tout à fait instruit.
— Ah 1 j'accepte, dit Rubantel. Partons, venez, Géraru, virtuose, venez!
— Nous connaissons la pièce, répliquèrent les deux jeunes gens.
— J'avais rmtention, ait Racine, de prier M. le marquis d'accepter mon modeste dîner.
— Et moi de vous mener tous dîner à la Pomme-de-Pin, dit Rubantel.
— Imj ossible, quant à nous, répondirent Gérard et Belair.
Et Gérard, tout bas à l'oreille de Rubantel :
— Emmenez Racine, dit-il.
Tandis que Belair disait tout bas à Racine :
— Emmenez M. de Rubantel.
Alors le général lit monter le poète dans son carrosse et reprit avec lui le chemin de Paris. Tous les quatre se faisant au départ autant de signes d'intelligence à feux croisés qu'une loge maçonnique en pi ut dépenseï en dix séances.
Lorsque Gérard et Belair furent seuls :
— A nous deux, dit lielair, partons. Cette chère Violette doit-élre bien inquiète.
— Fort bien, répliqua Gérard, mais je suis encore plus in(]uietque Violette. N'oubliez pas que M. de Louvoissail tout, et que si nous ne prenons des i)récautions inouïes, il saura bientôt la seule chose qu'il ignore, je l'espère du moins, il saura où noas avons caché Violette.
— J'ea tremble, mon ami.
— Raison de plus pour être prudent ; il faut qu'on nous croie à Versailles ou dans les environs, il faut que l'on nouscroieloujours à l'opposé de l'endroit où est Yiolelle. Nous allons commander un dîner quelque part, nous pramener en attendant, et cette promenade, nous la lerons au galop, ventre à terre, par des chemins détournés.
— On nous suivra peut-être.
— Peut-être, mais je vais avec vous précisément pour veiller à cela. Vous courrez devant ; moi , l'arrière garde, je m'arrêterai de temps en temps à cent toises de vous, et je verrai bien si queliu'un nous suit. Pour nous suivre, il faudra que l'on coure, et malheur à ceux que je verrai courir derrière moi.
— Eh bien, mon bon ami, dit Belair, puisque vous avez des idées pour moi, et que vous acceptez le rôle de providence, j'abuserai. — A cheval! et partons 1 Nos chevaux sont au Grand-Monarque — près du réservoir, prenons-les, en commandant ce fameux dîner dont vous parliez.
Gérard saisit Belair parle bras.
— Autre faute ! dit- il ; des gens qui vont dîner ne prennent pas leurs chevaux pour se promener. Il faut que nos chevaux restent à l'écurie ; de sorte que si l'on nous épie, on ne pouira pas croire que nous neus soyons beaucoup éloignés, nos montures étant à l'écurie.
— Alors nous irons donc à pied à Paris ; c'est loin.
— Point du tout, nous allons nous promener du côté des écuries des mousquetaires. J'ai là de bons amis, on nous prêtera deux chevaux, nous sortirons par la petite porte qui donne sur le Gours-la-Reine, nous couperons parles vignes versSaint-Gloud, nous traverserons le bois de Boulogne, et nous gagnerons le faubourg Saint-Germain. 11 faut éviter à tout prix dans Paris, le quartier de l'hôtel Louvois, où rôdent toujours force espions. Une fois sur la rive gauche de la Seine, nous laissons les chevaux, pour plus de précautions, dans le quartier Saint- Jacques, et nous nous rendons à pied à l'endroit mvstérieux. Voilà ce (]ue c'est que d'être officier, mon cher, on improvise un plan de marche comme vous improvisez une chanson ou une sarabande. Enroule...
Belair ravi, obéit comme un écolier. Il suivit Gérard qui s'acheminait lentement, comme un majestueux promenenr, vers le cabaret du Grand-Monarque, et qui prit un bon quart d'heure pour commander un dîner composé des mets les plus longs à préparer, laut en exigeait qu'on le fît dîner tout
de suite. L'hMelier le supplia de vouloir bien faire un tour de promenade en attendant; Gérard murmura Ijeaucoup, et finit par consentir. A force de marcher dans les rues en faisant vingt détours, il remarqua qu'on ne le suivait point, et entra chez les mousquetaires. Un quart d'heure après, il sortait avec son ami par la petite porte du Cours-la-Reine,et tous deux montés sur d'excellens chevaux prenaient la route à gauche au petit pas de promenade.
Gérard fit passer devant son compagnon, attendit quelques minutes pour voir si personne ne paraîtrait sur leurs traces, et n'ayant rien aperçu baissa la main et prit avef Belair un de c'es trois allongés gràceauxquels on fait quatre lieues et demie à l'heure. Le soleil touchait a son déclin. La campagne était calme et parfumée : les deux cavaliers observant de marcher au pas lorsqu'ils entraient dans quelque endroit peu-^ plé, s'en dédommageaient par un galop enragé sur les chemins déserts.
Us traversèrent de la sorte le bois où l'ombre commençait à s'épaissir, se jetèrent sur la rive gauche de la Seine, qu'ils passèrent dans le bac à la hauteur des Invalides, et s'engouffrèrent dan? tes rues de Paris jusqu'à la place St- André- des- Arts. Là ils mirent leurs chevaux dans une hôtellerie sûre, où Belair était connu, et, se secouant pour déroidir leurs jambes, se dirigèrent vers la rivière.
Le soir était venu; le fleuve, tiédi par les chaleursdes jours précédens,roulaitlentementses eaux di'unvert d'émeraude,que cent baigneurs faisaient écumer sur les sables de l'île St-Louis et de l'île Louviers. La foule recherchant la fraîcheur sortait des maisons ou respirait aux fenêtres. Gérard et Belair, pour être moins vus, remontèrent par l'île Saint-Louis, déserte comme toujours, et vinrent descendre au l)ord de l'eau par la pente de l'abreuvoir du quai Dauphin.
Là ils prirent un bateau qu'ils louèrent pour s'aller baigner, disaient-ils, jusqu'au port de la Râpée. Mais tournant la rivière à la pointe, entre les deux îles, ils allèrent rapidement aborder au port Saint-Paul. Là, Belair mit pied à terre, couTut faire des provisions dans la rue St-Antoine, acheta poulets rôtis, pains, vins de Bourgogne, gâteaux et fraises, rapporta le tout à son bateau, dans lequel Gérard l'attendait, et la nuit était tout à fait close lorsqu'ils redescendirent le fleuve vers le pont Marie, dont les maisons gothiques commençaient à s'éclairer.
La tranqmiïité était revenue; les baigneurs
DE LAVERNIE.
rentrés chez eux, soupaient: çà et là, peutêtre entendait-on le bruit de quelques couvercles de bois retombant sur les bouiiques à poisson où lis mariniers venaient de puiser la carpe ou l'anguille destinée au cabarit voisin. Gérard attacha son bateau à la troisième pile du pont Marie en amonl, sous l'une des rares maisons qui surplombaient.
Belair, qui regardait de lous ses yeux^ entrevit à une fenêtre au dessus de sa tôle une ombre chérie qui disparut avec un cri joyeux et revint bientôt pour laisser glisser dans le bateau même une échelle de cordes dont l'extrémité supérieure était solidement fixée aux crampons de fer de la fenêtre.
Gérard, le premier, grimpa lestement les dix échelons, et Belair, après lui, léger comme un écureuil, vint tomber aux pieds de Violette, qui l'étreignit d'un bras en pleurant de joie tandis qu'elle serrait la main de Lavernie.
— Eh 1 bon Dieu ! s'écria Gérard pour couper court à l'attendrissement, nous avons oublié notre souper dans le bateau.
— Oh 1 c^ue non pas ! dit Belair ; je n'ai rien oublié 1... Vous allez voir.
Et, en ramenant à lui l'échelle de cordes, il monta le panier aux provisions avec tous les inénagemens dus aux bouteilles, dont les bouchons effleuraient parfois l'arête vive de la pile du pont.
Lorsque les premiers momens d'émotion et de félicitations mutuelles furent passés, tandis que Violette, aidée par Belair qui épluchait les fraises, dressait son couvert et allumait eles bougies dans un vieux candélabre de cuivre qui avait éclairé les sabi)ats de quelques synagogues, Gérard parcourait des yeux la chambre et les objets qui l'environnaient.
— Oh I... que c'est triste! n'est-ce pas. dit Violette.
— C'est triste peut-être, répliqua Gérard, mais c'est sûr I... Songez qut; le pont Marie a eu deux arches emportées, il y a trentetrois ans par la crue des eaux, qu'il a péri, ce jour-là, une trentaine de personnes dont (deux notaires, ce qui a imprimé un elfroi notable aux parisiens, et mal noté à tout jamais le pont Marie. Aussi, depuis ce sinistre événoment, les maisons qui y son! restées, n'ont-elles été habitées que par leurs propriétaires.
— Tout au plus, dit Violette ; car le mien déménage le soir. Tout à l'heure il a f.iil son paquet, a formé sa bouti(|ue et est parti ; je suis toute seule dans la maison,
Ejykiiââai^fi^s mois,, Violette fjissonna. Un
regard tendre, un baiser de Belair lui rendirent l'assurance.
-;- Ma bonne Violette, dit-il, votre propriétaire est un vieux juif, orfèvre dé son métier, qui nous a loué cette maison, dans laquelle il n'habite pas la nuit, par déhcatesse sans doute.
— N'exagérons pas, dit Gérard, madame finirait par ne plus nous croire. — Non ; ce juif s'en va le soir parce qu'il a peur des voleurs. — Le paquet qu'il emporte, c'est la merme joaillerie d'argent qu'il vend dans sa petite boutique, ouverte le jour, aux paysans qui viennent de Charenton, deVillejuif, apporter leurs fruits et leurs légumt s à Paris.
— S'il s'en va le soir , c'est donc que la maison n'est pas sûre ! s'écria Violette.
— Pour un vieillard qui aurait de l'argent chez lui, c'est possible ; mais cette précaution même qu'il a de partir avec son trésor, tous les soirs, éloigne infailliblement les voleurs de la maison. Sinon ils y songeraient, vous avez vu par notre exemple qu'on y peut entrer par les fenêtres du côté de la rivière. Ne craignez rien : pourvu que votre retraite soit ignorée de tous, voilà tout ce qu'il vous faut. Sur la solidité de cette masure, n'ayez pas d'in quiétude; elle durera plus longtemps que nous et servira encore de nid à bien des tourterelles effarouchéees. Quant aux terreurs nocturnes qui naîtraient pour vous de la solitude, eh bien 1 mais cela regarde Belair ; il est le maître de vous rassurer.
Violette rougit et devint si belle, et le musicien la regarda si tendrement, que Gérard lui alla baiser la main en disant :
— H vous rassurera, j'en réponds.
Bientôt on se mit à table. Celte petite
chambre était tapissf'e d'une vieille tenture de Bruges à feuill;i'es, qui, sur la muraille, faisait encore son et'Iet; un lar?e lit ùgrands rideaux de damas vert meublait le fond; deux grands fau'euils de cuir fauve, à pieds torses, emboîtaient la cheminée dans leurs bras énormes. Sur une étagère moderne, assez propre, s'ét liaient quelques livres dépareillés. Un large vase de Chine, à ligures grotesques, renlcrmait une brassée de lilas quo la jeune le'mme avait su se procurer, b;en qu elle n'eût pas mis le [lied hors de la nuii«on.
(Jérard inquiet demanda d'où venaient ces fleurs, et si Violette avait commis quelque iraprurlence pour les avoir.
— Serait-ce une galanterie du propriétaire? demnndale musicien.
— Non, dit Violette, je m'étais oubliée à la teuêtrequi ëo^ne sui i'^au j d^ bateaux
descendaient la rivière chargés de jeunes gens iieureux qui revenaient en chantant , avec leurs maîtresses inondées de fleurs ; ils m'ont vu triste, penchée surl'apiiui delà fenêtre. En vérité, je crois que je pleurais. Une de ces femmes me regardait depuis longtemps tandis que leur bateau glissait ; elle a parlé bas à son amant , et celui-ci a pris ce beau bouquet, l'a fiché dans sa longue gaffe, et me l'a tendu au moment où la barque passait sous l'arche. J'ai saisi le bouquet, bien joyeuse et bien reconnaissante, le bateau a disparu. Je n'ai plus rien vu ; leurs chansons même se sont éteintes sous la protondeur de la noire arcade. Voilà comment me sont venues ces belles fleurs qui ont apporté en ma prison la joie, l'espérance et un souvenir de printemps que je ne puis savourer comme les autres, et qui pourtant sera peutêtre mon dernier printemps.
En disant ces mots, Violette passa son bras autour du cou de Belair et se mit à pleurer.
— Oh 1 fiotre amie, dit Gérard attendri, voulez- vous donc me rendre amères ces belles fraises et inodores ces beaux lilas et ces narcisses embaumés. — Ecoulez-moi, écoutez-moi bien, et vous verrez que l'avenir est tout rose et tout miel. — Vous venez que cette noire maison du pont Marie est l'antichambre d'un paradis que nous vous réservons, si vous êtes courageuse et prudente.
— Oh! parlez, parlez, dit la jeune femme en essuyant ses larmes, et tandis que vous parlerez, permettez-moi de tenir dans les miennes votre main et celle de Belair. Celleci me donnera le courage, celle-là m'inspirera la prudence. — Parlez!
C'était un tableau charmant bi©n digne de Miéris ou de Van Ostade que cette réunion de trois figures si poétiques, si brillantes de jeunesse, si variées de tons et d'expressions. Le candélabre de l'ortèvre juif, suspendu à la solive grossièrement scu'ptée, éclairait toute la chambre d'une douce lueur; sur la table, le vin riait en rubis dans les verres à longue tige ; les iraises purpurines s'élevaient amoncelées sur un plateau de faïence craquelée à fleurs. Au dessus des convives se penchaient les rameaux alourdis des lilas; Violette avait raison, le parfum de la jeunesse, de la vie, de l'amour, le printemps enfin était entré dans cette noire demeure.
Gérard, tenant la main de ^^olette comme elle le lui avait demandé, releva d'un regard le front courbé de Belair, que les dernières paroles de sa maîtresse avaient assombri
malgré lui, et reprenant lui-même avec vigueur la conversation qtii tournait trop à l'élégie :
—Pourquoi, chers amis, dit-il, vous épouvanter de l'avenir ? Consultez mon exemple ; ai- je été assez maltraité par la fortune I Aije subi des chances désastreuses ! Combien de fois n'ai-je pas couru risque de mourir, ou, ce qui est équivalent pour moi, d'être séparé d'Antoinetie. Cependant tout nuage a fini par se dissiper. Je touche au but. Mes ennemis lassés rampent à mes pieds. Je sais bien qu'autour de moi rayonne une protection angélique; mais, cette protection, ne l'avez-vous pas acquise, puisque je l'ai. N'est-ce pas à elle déjà que nous devons de tenir ici Violette, qu'attendait une captivité peut-être éternelle dans la Bastille?
— C'est vrai, murmura Belair.
Violette secoua la tête.
— Doutez-vous encore? demanda Gérard.
— Oui, je aoute : l'ennerai qui me poursuit n'est pas de ceux qu'on fatigue ou qu'on trompe longtemps.
— Je vous assure, dit Gérard, qu'il est bien las en ce moment et aussi trompé qu'on peut l'être. Madame de Maintenon le tient sous ses pieds ; voyez s'il a osé me faire poursuivre, moi, ou même Belair, bien qu'il ait dû apprendre que nous vous avons enlevée aux archers, bien qu'il en ait parlé au roi ; car enfin le roi nous a interrogés à ce sujet, et nous avons dû nous détendre en prouvant un alibi, comme on dit au parlement. Eh bien, Louvois qui a mordu tant de fois sur i-na pauvre personne, a fini par reconnaître que je suis doublé de chêne et d'airain, qu'il perdrait ses dents, et il y renonce.
— Oh 1 quant à vous, s'écria Violette, je ne crains rien; oui, vous serez désormais à l'abri de la persécution, mais moi, moi qui sais le secret de cet homme...
— Son secret!...
— Ne vous souvient -il plus de mon entrevue avec lui à Mons, des mots mystérieux que je lui ai glissés à l'oreille , de l'effet magique de ces mots? Eh ! monsieur, croyez-vous par hasard que je doive mon arrestation à cette plainte formée contre moi par M. Desbuttes?
— Je l'affirme dit Belair, et je me réserve d'en dire mon sentiment à ce coquin.
— Erreur ! erreur 1 continua la jeune femme ; j'ai eu le temps de réfléchir, à la Bastille, et je me suis convaincue que la plainte en adultère ne fut pour Louvois qu'un prétexte à lui fourni par son âme damnée Desbuttes. Le maître et le valet ont
DE LAVERNIE.
pactisé pour cetio infamie. Arrêtée pour le compte de M. de Louvois, j'eusse pu crier la vérité, j'eusse pu raconter ce que je sais. Si étouffé que soit le cri d'une prisonnière, il s'en exhale toujours quelque chose au dehors, neiût-ce qu'un soupir, ne fût-ce qu'un murmurel Mais, arrêtée pour un crime que les lois punissent justement, femme sans honneur, surprise en fuite avec un amant, que dire?... à qui m'en prendre 1 Comment faire remonter jusqu'au ministre une accusation, quand je suis coupable!...
— Mais vous n'étiez pas en fuite, s'écria Belair : ce Desbuttes votis avait prié de l'attendre à son passage dans Paris.
— La preuve? où est-elle?Cependant, j'étais à Paris avec vous, et, d'ailleurs, vous savez bieri que nous devions passer en Angleterre.
— Violette a raison, dit Gérard, et si elle sait récllpment un des secrets du ministre, elle fait i>ieB, non pas de trembler, puisque nous sommes là pour la délendre, mais de prendre ses précautions et de se défier. Il est fâcheux qu'elle ne puisse nous le dire, ce secret, afin que nous tenions nous-mêmes en échec M. de Louvois.
— Vous le saurez , dit Violette, ou du moins vous saurez tout ce que mon pire m'en a appris, et que je tremblais moi-même de me rappeler.
Au siège de Maëstricht , un berceau fut apporté on ne sait comment , à M. de Louvois, du seuil de sa tente, devant laquelle mon père était de garde. Il a vu le berceau, il a entendu l'exclamation de Louvois, et c'est à ce malheureux berceau qu'il a dû les persécutions de toute sa vie.
— Eh ! mon ami, s'écria Gérard tout-àcoup en saisissant la main de Belair, ce berceau... apporté en 1673... cette paternité si étrange de Van Graalt... cette naine , ou plutôt cette terreur que Louvois a toujours éprouvée pour Antoinette... ce nom de Savières qu'on lui faisait porter, quand aujourd'hui on l'appelle Van Graalt...
— Oui, répliqua Belair en l'interrompant et avec un doigt sur ses lèvres ; oui, il y a là un myst('re que Louvois veut éloullér à tout prix ; — mais , ma clihe Violette, il a transpiré déjà, malgré lui. — Mlle Antoinette de Savières est la fille reconnue de M. Van Graaft. — Louvois a perdu tousses droilssur celte jeune tille, que son père a réclamée. Qui sait si votre révélation apprendrait quelt^ue chose à Mme de Mainleiion et au roi ? Non, ne craignez plus. M. Van Graalt, en venant à St-Guislain réclamer sa tille, vous a débarrassée de toute la responsabilité du secret découvert.
— Eh bien moi , interrompit Gérard à son tour, je ne le crois pas. Peut-être M. de Louvois accuse-t-il Violette d'avoir appris à Van Graaft lui-même cette histoire du berceau de Maëstricht ; peut-être ne poursuit- il plus Violette par crainte qu'elle ne parle, mais par rage de ce qu'elle a parlé. En un mot, comme dit à peu près notre ami Racine dans son Athalie que vous avez si lestement mise en musique : Je crains Louvois, cher Belair, et j'ai encore d'autres craintes. Enfermons-la donc ici, cette chère petite amie; veillons sur elle assiduement pendant quelques jours. Cela vous sera facile, à vous, mon virtuose ; car vous pouvez ne pas la quitter.
— Mais il aura disparu, s'écria Violette, et si on le cherche et qu'onne le trouve pas, on aura des soupçons qui pourront aboutir à une découverte!
— Non, répliqua Gérard, attendu qu'à la première mention qui sera laite de notre ami, j'accours le prévenir et le chercher. Je sais le chemin. Dieu merci! — on entre chez vous par l'air, la terre et l'eau, — puis, tandis qu'on s'occupe là-bas d'Athalie, on oubhera Violette. Moi, j'aurai obtenu pdurelle un sauf-conduit, on trouvera un cairosse parmi ceu\ qui vont chercher à Valenciennes les eftets de voyage, que, par bonJieur M"'« de Maintenon y a laissés. Ce carrosse inviolable, notre petite amie l'occupera. J'aurai fait donner à Belair quelque mission pour rechercher de la belle musique d'orgues en Flandre. Les deux voyageurs se retrouveront à Gand ou à Anvers, et les voilà sauvés pour tout le rrgne de M. de Louvois. Or, ce ne sera pas long, attendu que je llaire pour cet homme quehpie disgrâce prochaine. Entre nous, le ciel doit cette revanche à tous les malheureux (|ui ont soultertparlui.
— Vous m'étourdissez avec tous res secrets, avec toutes ces intrigues, dit Violette,
«me compare moi , ])auvre femme, à ces petites mouches aux ailes dorées ([ui tombent dans une toile que les araigmes d'automne tendent le long des treilles, je, m'agite et m'y prends de plus en plus, et il nie semble voir le monstre nie regarder du lond (le sa caverne, et lourbir ses laulx ei ses scies pour me hacher en petits morceaux.
— Belair vous contera tous rcs secrets que v(jus ignorez, ma chère, lùnploye/ à cela, SI bon vous senihle, le temps ipie vous allez passer ensemble. Moi, je n'ai plus à vous adresser qu'une queslion, cr il m'est resté une vague inquiétude sur deux points conlus de notre < onversalion dans ma tente à Mons, quand j'étais aux arrêts.
-- Lesquels? demanda Belair.
— Vous m'avez dit, ce me semble, que vous étiez appelé en Angleleire où une posiiion brillante vous était offerte près du roi Guillaume.
— Assurément, dit Violette, et c'est cela qui nous avait décidés à passer en Angleterre.
— Ah 1 gardez- vous- en bien, s'écria Gérard, ce ne peut être qu'un piégequ'on vous tendait.
— Qui donc ?
— Je ne sais ; mais cherchez bien parmi vos ennemis.
— Je n'en ai pas, dit Belair.
— Où est la lettre qu'on vous écrirait alors ?
— Elle a été prise avec mes papiers et mes bijoux par le commissaire, répondit Violette.
— Oh ! malheureux! dit Gérard, fie devinez-vous pas qu'en pleine guerre avec le roi Guillaume, votre projet de passer à son service est un crime de trahison, etqueLouvois, s'il a celte lettre, peut taire tomber votre tête sur un échafaud !
Violette, frissonnant, se jeta dans les bras de Belair.
— Heureusement, je suis là, continua Gérard, et je vous la garantis, cette charmante tête. Mais, avouez que l'homme, l'inconnu qui vous a écrit cette lettre et que vous appeliez un ami, n'est peut-être que Louvois lui-même, s'il a voulu vous perdre tous deux, ou bien Desbultes , s'il cherchait à se venger... ou bien...
— Ou bien, dit lentement Belair, un autre scélérat, un homme que j'ai failli tU' i et qui ne m'oubliera pas, tandis que m';i je l'oubliais.
— La Goberge 1 s'écria Violette.
— La Goberge, qui est passé en Hollande pour trahir Louvois.
— Vous avez raison, dit Gérard. C'est bon, le piège est éventé ; nous saurons nous en garantir.
— Ce La Goberge, continua Belair, qui, à Houdarde, m'a fait tomber celte énorme pierre sur la tète. ,
— Cet ami intime de M. Desbuttes, ajouta Violette, celui qui l'a aidé dans ses coquineries de jeunesse.
— J'arrive au Uesbuttes, interrompit Gérard ; vous savez que je tiens ce misérable pas la crainte qu'il aura de désobliger son parrain. Nous lui ferons donc lever, par sa sigDfiture, tout embarras, toute jioursuite ; il se désistera, on obtiendra une dissolution 4u B^ariage.
— Qui est null s'écria Belair.
— Oh 1 oui, aifirma Violette en rougissant.
— Eh bieni mes amis, reprit Gérard triomphant et épanoui par la joie, ne voilàt-il pas votre ciel dégagé? Où voyez- vous un nuage ? Plus de Louvois, — pour vous du moins ; — plus de Desbuttes, — plus de La Goberge ; — la liberté sur une terre étrangère, en attendant votre prochain rappel,— votre union indissoluble : car je lis dans les yeux de Belair qu'il rédige en luimême son contrat de mariage avec Violette.
— C'est signé ! s'écria le jeune homine avec un regard ciiargé d'amour.
— Soyons donc tous heureux, reconnaissans, et remercions notre ange gardien, qui est au ciel, et notre ange protecteur, qui est sur la terre, Raphaël, Gabriel, ou tout autre que nous adorons là haut sans le connaître, et, ici bas, MmedeMaintenon, notre protectrice et notre amie. Je bois à son bonheur, à sa gloire, à son repos, et Dieu, qui m'entend, sait qu'il n'entre dans mon souhait ni intérêt ni calcul. A elle ma vie, jusqu'à la dernière goutte de mon sang, puisqu'elle m'a donné Antoinette, puisqu'elle m'a sauvé de la mort et de l'opprobre, puisqu'elle me conserve mes amis ! Quoi 1 Violette, Violetle, vous pleurez 1
— C'est peut-être de joie, dit la jeuno femme, car je sens que mon cœur déborde. Ce ne peut être que de joie ! puisqu'entre vous deux, mon époux et mon ami, il n'est point de péril pour moi, pas plus que de douleur possible.
— Violette, s'écria Belair, voilà une de vos larmes, une perle tombée dans votre verre, buvons-la tous trois pour partager le mauvais sort qu'elle nous présage.
— De grand cœur, s'écria Gérard en étendant la main pour prendre le verre de la jeune femme.
— Non I non I répliqua Violette en le repoussant avec un accent protond et presque sombre ; ne mêlez point votre fortune à la mienne. De votre côté tout est riant, vermeil; tout est noir et lugubre du nôtre. A vous, dit-elle à Belair, à vous , mon fiancé, mon cher amour, à vous le droit de partager mes peines, puisque vous avez partagé toutes mes joies, buvez!
Belair saisit le verre de sa maîtresse et but la moitié du vin et de celte larme fatale.
Violette but lentement le reste et lança le gobelet dans la rivière par la fenêtre ouverte.
Gérard, dominé malgré sa force d'âme par l'çîrâeKÇ idée qui veûait d'iaspirer Yi<H
Dg LAVERNIE.
letle, la crut voir gd ce raoment pâle comme un fantôme; Belair aussi lui parut avoir pris la teintesinistre d'un spectre. Ces deux êtres si chers se tenaient par la main comme deux ombres d'amis qu'on a perdus et qu'on revoit ea songe.
11 secoua cette vision et ces idées navran- . tes, baisa les mains glacées de Violette, embrassa tendrement Belair, et déploya toutes les ressources de son esprit libre et enjoué pour effacer jusqu'aux moindres impressions de cette scène douloureuse. Mais le coup était porté. Tous trois n'avaient plus le sourire que sur les lèvres et se sentaient touchés au cœur.
Après avoir essayé d'égarer la conversation par mille détails frivoles, Gérard la ramena au positif.
— Nous disons donc, reprit-il, que dans ' sept à huit jours nous allons ouvrir nos ailes ' et nous envoler par delà les mers.
— Oui, répondit Violette, c'est cela.
— Violette ne pourra pas descendre comme nous par l'échelle de cordes, continua
t Gérard, elle sortira tout simplement par la porte de l'orfèvre. Nous rattendions avec un
; carrosse qui arrivera au moment même oii
. elle paraîtra. Puis, par le faubourg Saint- Antoine, nous gagnerons le carrosse de la
. marquise qui attendra, lui, à La Villelle, et tout est sauvé.
* — Admirable plan.
— Jusque là, continua Gérard, pas une ■ inapradence. Ne vous montrez pas même à
la fenêtre de la rivière, comme vous avez ; fait ce soir.
— Je le promets.
• — La maison est sûre et n'a pas d'autre issue que le pont?
— Je ne crois pas.
— Pas de voisinage ? Vous occupez bien '' toute la maison ?
— Non, répliqua Violette, il y a encore ' deux chambres au dessous, derrière la bou-
• tique de l'orfèvre.
— Pourquoi ne pas les avoir louées 1 de-
- manda (".érard.
— Je n'y ai pas songé, répondit Celair.
— Et moi j'y ai pensé ce malin envoyant :! le vieux propriétaire, dit Violette.
— Eh bien?
i — Eh bien, au moment où je lui ai demandé ces deux chambres, il venait de les louer.
* — A qui ?
î — A un voyageur, m'a-t-il dit, à une i sorte d'officier qui passe et ne restera pas
- huit jours à Paris.
- — Ge n'est pas danp:ereux, dit Belair,
— Je l'espère, répondit Gérard^ Où sontelles ces chambres ?
— Au dessous de la mienne. Tantôt j'y ai entendu du bruit, on nettoyait sans doute pour recevoir le nouveau locataire.
— On entend donc ce qui se passe dans ces chambres?
— Oui, en appuyant l'oreille sur le plancher du cabinet que voici.
— Belair, vous pourriez surveiller en cas de besoin; mais attendez donc, est-ce que je n'entends pas ?
— Quoi?
— On dirait le bruit d'un meuble qu'on heurte.
Tous prêtèrent l'oreille. Le bruit cessa.
— Faisons une ronde, dit Gérard; c'est de bonne guerre. Explorons les localités.
11 prit une bougie dans le candélabre, et commença son investigation, lîelair et Violette le suivaient, ap[tuyi?s l'un sur l'autre.
Auprès de la chambre de Violette était ce cajjinet noir dont elle avait parlé. H était à peine éclairé par une lucarne du côté delà rivière.
L'escalier tortueux, roide et haut, descendait de la chambre de Violette aurez-dechaussi'e, c'est-à-dire aux deux chambres occupées par le nouveau locataire, et séparées par un palier de la petite buulii|ue de l'orfèvre. Gérard voulut explorer jusqu'à l'escalier, pour se convaincre que la jeuoe lemme était bien en sûreté cliez elle : l'esca lier était percé d'une fenêtre oblongue donnant aussi sur l'eau.
— Peut-être, dit Gérard en remontant, y aurait-il quelque inconvénient à ce voismage si lîelair ne vous gardait pas chaque nuit, si vous sortiez par le même escalier (|ue ce locataire, et si, enfin vous deviez fiabiter cette maison plus de huit jours. Mais, comme vous ne bougarez pas de votre ( hambre, vous le jurez 1 . . n'est-ce pas, — comme vous ne serez jam.iis seule aux heures dangereuses, je vous trouve plus en siireté ici que le roi ne l'est chez lui à Versailles.
— Réjouissons- nous donc 1 dit Violette lorsque Gérard eut replacé la bougie dans le candélabre.
Gérard ferma les verrous de la porte ; ils étaient d'une énormilé rassurante?
— Je les ferme, dit-il, parce que vous no sortirez plus, et quemoi,pour sortir, j'ai un autre chemin. Attachez l'échelle, mou ami.
— Vous partez déjà ?
— Et co pauvre dîner qui refroidit à Versailles, s'écria-t-il en riant! et , ce qui est plus grave, mon servite deffiain matin à seot heures 1 et celle autre nécessité d'èlre à
ââ4
Versailles pour qu'on ne me cherche point à Paris
— Peut-être vous eussiez dû partir par la porte du pont, dit Violette; ces échelons qui aboutissent à la rivière, m'épouvantent.
— Songez donc, chère petite amie, qu'il faut reconduire le bateau ; et puis , l'eau est tiède. D'ailleurs, vous l'avez dit , ma bonne fortune est à toute épreuve.
Il embrassa encore ses amis. 11 remarqua que Violette, si doucement chaste et discrète avec lui , l'étreignait avec ce tendre regret qu'on met involontairement dans un dernier adieu.
Déjà il avait éteint les bougies, il était hors de la fenêtre, sur les échelons.
— Rentrez, dit-il à voix basse, rentrez. Vous, Belair, j'ai réfléchi, ne resiez pas absent trop longtemps de Versailles, revenez-y, si vous pouvez, demain, de bonne heure. Je laisserai, ce soir, votre clieval à l'hôtellerie. Adieu, rentrez; pour ne pas attirer l'attention du dehors, je secouerai l'échelle trois fois quand Usera temps que vous la retiriez à vous.
En eftet, il étendit le pied pour descendre ; mais, à ce moment, il aperçut en bas un homme qui venait de descendre comme lui par la fenêtre de l'escalier, et qui, tout occupé à démarrer son bateau et à taire le moins de bruit possible, n'avait pas regardé au dessus de sa tête.
— Tiens! pensa Gérard, en s' effaçant pour n'être pas vu, le locataire d'en bas était chez lui ; c'est lui que j'ai entendu. Ati ! il préfère aussi ce chemin-làl Laissons-le passer.
L'homme, en deux coups d'aviron disparut sous l'arche.
— Faut-il prévenir mes amis ? se dit Gérard. — Non. Violette n'est déjà que trop inquiète. Mais je veux savoir à quoi m'en tenir sur cet homme. Suivons-le.
Gérard, après avoir secoué trois fois l'échelle, détacha rapidement son bateau et força de rames pour rattraper l'inconnu. Mais celui-ci avait déjà abordé au quai des Ormes. Gérard, sans le perdre de vue, vint s'échouer au plus près sur la rive, tira le bateau sur le sable, pour ne pas perdre de temps à l'amarrer ; puis il s'élança sur les traces de son mystérieux voisin.
Cet homme suivit les quais et traversa Paris dans la direction du Palais-Royal.
Gérard observait de loin à chaque lumière la haute taillede l'inconnu ; le mauvais manteau dans lequel il se drapait malgré la saison, la longue épée qui lui Ijaltait les jambes et le large chapeau abattu sur son visage.
— Laide tournure, pensait Lavemie.
L'homme se dirigea vers la rue de Riche*
lieu, et Gérard frissonna en le voyant continuer à s'approcher de l'hôtel de Louvois situé dans cette rue, et s'arrêter dans la rua Golbert, sous l'arcade sombre en face de l'hôtel du ministre de la guerre.
— Plus de doute, se dit Lavernie , le voi-r sin de Violette est un espion !
L'homme, à chaque passage de piétons attardés dans la rue déserte , s'agenouillait et semblait mendier ; puis, les passans éloignés, il se relevait et continuait de guetter en face.
— Il attend quelque supérieur pour faire son rapport, pensa Gérard.
A la fin le jeune homme n'y tint plus : il attacha son mouchoir sous son chapeau pour s'en couvrir le visage c©mme d'un masque, et s'approcha.
L'homme se courba selon son habitude, en grommelant quelques paroles.
— Levez- vous, dit Gérard irrité , je veut voir votre visage.
Et il jeta par terre le chapeau de cet homme.
Celui-ci se releva d'un bond en cachant sa tête avec son manteau, puis ayant renfoncé son chapeau sur ses yeux :
— Pourquoi vous cachez-vous vous-mè-< me? repli qua-t-il.
Et il mit l'épée à la main pour empêcheÉ Gérard d'approcher de nouveau.
Celui-ci l'imita. L'inconnu tomba en gar-' de dans toutes les règles de l'art.
— Oh ! ok 1 pensa Gérard, j'ai affaire à ung lame.
Et il prit ses mesures pour croiser avan4 tageusement le fer.
Aussitôt, par la rue Neuve- des-Petits-* Champs, accourut à grand bruit un piqueuf à cheval tenant un flambeau et précédant un carrosse qui avançait rapidement.
— La porte 1 criait de loin cet homma dont les deux combattans reconnurent la li-« vrée.
La porte de l'hôtel Louvois s'ouvrit aussi-j tôt.
— M. de Louvois ! murmura l'inconnu é^ pouvante en fuyant à toutes jambes par là rue de Richelieu.
— Louvois! se dit Gérard, Louvois qui me croit à Versailles, rengainons!
Et il fit retraite par la rue Colbert.
— C'est égal, se disait-il, je donnerai* beaucoup pour comprendre comment cet inconnu vient en face de l'hôtel Louvois et s4 sauve quand M. de Louvois arrive. Je don-j
k nerais encore plus pour avoir vu son visa^
DE LàVSRNm.
^„. Mais , patience ! je le Tetrouverai. Dieu merci, je connais son adresse. En attendant, j'ai la preuve qu'il n'est pas espion de Louvois , sans quoi il ne se fût pas sauvé à l'approche de son maître.
Ainsi rassuré sur le compte de ses amis , Gérard ajourna tout commentaire, alla chercher son cheval à l'hôtellerie de la rue Saint- André-des-Arls , et regagna Versailles par une belle nuit tiède et sans nuages.
Les petit* présens entretiennent l'amitié.
Le lendemain, un carrosse fermé, escorté par un homme et deux valets à cheval, s'arrêtait aux portes avant d'entrer à Versailles. Le cavalier pénétrait tout seul dans la viHe et s'en allait demandant aux barrières des huissiers, avec un accent étranger, le palais de Versailles.
Cette question étrange stupéfia ceux qu'on interrogeait comme si on leur eût demandé où demeurait le soleil. Cependant on indiqua le palais à l'étranger. Celui-ci , après avoir écoulé les indications, demanda à Mme de Maintenon était à Versailles.
Les huissiers remarquèrent que le cavalier, malgré ses questions bizarres, semblait être un homme de qualité , qu'il avait deux grands laquais derrière son carrosse , qu'il était lui-même monté sur un fort beau cheval du Nord, et ils daignèrent répondre que la marquise était partie déjà pour Saint-Cyr, selon son habitude.
L'étranger demanda aussi minutieusement la route de Saint-Cyr, et, sans avoir parlé aux personnes que probablement renfermait ce carrosse si bien clos , il marcha en tête du petit convoi , dans la direction de Saint-Cyr.
Ce nom lui avait fait battre le cœur, un sang plus vif affluait à ses joues , sa figure mélancolique s'était animée depuis qu'il pouvait chercher à l'horizon la fameuse abbaye vers laquelle il conduisait son silencieux cortège.
Il suivit la route que nous connaissons , aperçut bientôt l'entrée de Saint-Cyr, et, poussant involontairement son cheval , vint prier le Suisse de demander pour lui audience à Mme de Maintenon,
On était poli à Saint-Cyr comme partout où régnait la marquise, lie suisse, un excellent Tourangeau, lorgna du coin de l'œil le
lourd carrosse toujours fenné qui s'était arrêté à trente pas du maître , le maître luimême , figure bizarre , mais respectable , et demanda quel nom il lui faudrait annoncer à sa maîtresse.
— Van Graaft , dit laconiquement l'étranger.
Ce nom illustré dans l'abbaye parla beauté, la bonté, la réputation de richesse d'Antoinette, cette pensionnaire dont la dot était un milhon; ce nom que la marquise honorait de son amitié, fit un effet magique. Les yeux du Tourangeau , habitués pourtant à bien des splendeurs, s'arrondirent à l'aspect du riche Hollandais, dont on parlait à Saint- Cyr comme d'un fabuleux Inca du Mexique.
Le Tourangeau sonna précipitamment pour avertir au parloir. H sonna deux coups de cloche , ainsi que pour un prince au sang ou un maréchal de France.
C'était bien Van Graft , pâli , maigri , les yeux brillant d'un feu plus intelligent, mais plus sombre. Ce visage trivial avait pris dans la douleur une expression réfléchie qui donne presque toujours certaine majesté.
Du fond des orbites creusées, et sous le pli d'une incessante méditation , jaillissait par intervalles un éclair, que Louvois lui-même n'eût pas soutenu , tant il révélait d'abîmes profonds, d'ulcérations effrayanlesdans cette âme ainsi dévoilée.
Van Graaft, depuis son entrevue avec Antoinette h Saint-Ghislain. avait perdu le repos , le sommeil. Chaque nuit cette ombre passait et repassait sous ses rideaux avec un sourire qui mendie la tendresse ; chaque nuit le malheureux croyait voir, escortant celle vision suave , un fantôme ensanglanté qui suppliait aussi et murmurait :
— Aime ma fille I
Rien n'avait pu distraire Van Graft de ces hallucinations douloureuses, rien que l'espoir d'une vengeance terrible , et un jour que Guillaume était venu rendre visite à son ami, peut-être s'agis^Sit-il encore de (juelque million, il entra sans se faire annoncer, comme c'était sa coutume , et aperçut le Hollandais occupé, dans sa clianihre du Boompjes , à entasser un amas énorme d'or de toutes les nations, sur une table de marbre au milieu de la salle.
Van Graaft comptait les piles et les aplanissait au niveau de dix mille livres par pile. Guillaume en compta jusqu'à cmquanle, formant un quadrilatère aux reflets rulilans, qui eût lente les voleurs comme la chair fraîche tente les vautours.
Le cube ainsi formé. Van Graaft plaça sur la face supérieure un papier qui reufer-
jDait ces mots émts de sd main ea larges et ! gros traits :
« Je dGnnejai les ciiaq cent mille livres que voici au premier, de quelque nation qu'il soit, qui m'apprendra que Louvois est mort.
» Mai 1691 . Yan Graall, de Rotterdam.» Le Hollandais fixa le papier par les quatre coins en j appliquant quatre doubles quadruples d'Espagne.
Le roi s'était apprQché pour lii;ç par-des^ sus l'épaule de son ami. Van Gjaaft l'entendit marcher et tourna la tête de son cùté. Guillaume, sans rien dire, sans manifester la moindre émotion, passa dans la chambre à coucher pour s'éiendre sur l'immense fauteuil où déjà nous l'avons vu, puis, 'du ton le plus naturel, demanda au négociant comment il se portait.
— Bien, répondit YanGraaft, enchanté de l'idée qu'il venait d'avoir.
Et l'on parla d'autie chose.
Puis Guillaume, fixant sur son compagnon ce regard Jicéré , qui pénétrait jusqu'aux ressorts de l'âme,
— Auriez-vous quelque répugnance à aller en France ? dit-il.
Yan Graaft pâlit.
—A Saint-Cyr? continua Guillaume de sa voix grêle et entrecoupée.
Le Hollandais chancela comme si un nuage passait devant ses yeux. Jamais il n'eût "osé se formuler à lui-même cette terrible idée : revoir Antoinette ! ^t pourtant lorsque iiuillaume eut parlé, un immense désir, une soit" mextinguible s'alluma dans ce pauvre cœur, de se rattacher une dernière lois à une suprême espérance.
— Partez donc sur-le-champ, dit Guillaume, vous pouvez avoir louché la frontière de France dans deux jours ; suivez la route de Paris, vous v trouverez , marchant à pieds, errant elrnendiant trois iemmes allemandes — vous pouvez les aborder sans crainte, ce sont des princesses de la plus haute naissance — vous savez l'allemand, elles ne connaissent que cette langue— soyez leur interprète et conduisez-les chez Mme de Maintenon — je crois que vous ierez ainsi grand plaisir à cette dame. Oflrez à la marquise toutes mes amitiés , mes respects et comptez que je vous donne une conmiissioii dont vous me remercierez.
Yan Graaft n'ét.nt pas d'un naturel curieux ni questionneur. U savait que son ami ne parlait qu'à coup sur : il se contenta donc de lui dire :
— A quel endroit, à peu près, rencontrerai-je ces dames?
— Elles De peuvent faire plus de quatre â cinq lieues par jour. Elles ont passé àMons avant-hier, vous les trouverez au-delà de Yalenciennes,
^'an Graaft, sans faire une observation, sonna ses valets, eftierrière eux arriva La Goberge qui, en traversant la chambre aux cinq cent'miUe livres, poussa un cri, lut l'inscription placée sur la masse d'or, et s'abîma dans une de ces méditaitioas comm€ Satan les enseigne à ses damnés.
Guillaume voyait La -Goberge et méditait aussi.
Yan Graaft commanda des chevaux de poste et s'habilla sans hâter ni un geste, ni une iwrole; .puis quand U eut fiai : é'>.U
— Je suis prêt, dit-il.
Les valets s'éloignèrent respectueusement. La Goberge contcmplaiU'or et songeait toujours.
— Vous n'oublierez pas, Yan Graaft, dit lentement Guillaume, de prévenir Mme de Maintenon que je lui ménage, d'ici à quelques jours, une agréable surprise, que je lui destine un cadeau d'ami.
Van Graaft fit un signe d'assentiment.
— Eh bien! partez, mon ami, dit Guillaume en donnant la main à Van Graaft, qui se dirigeait vers l'escalier.
La Goberge, comme réveillé en sursaut, s'approcha et après avoir salué humblement le loi ;
— Ne m'emmenez- vous pas, mynheer?
dit-il à Yan Graaft.
— Pourquoi pas, répliqua celui-ci.
La Goberge s'élança par une porte de service afin d'arriver le premier au carrosse.
Guillaume, en se retournant, remarqua que le papier signé par Van Graaft avait disparu de la surlace du bloc d'or.
Voilà comment Van Graaft s'était mis en route, et l'on ne s'étonnera plus de le voir entrer à Sainl-Cyr, escortant ce lourd carrosse.
On ne le fit pas longtemps attendre au parloir. Mme de Maintenon achevait de dîr-er avec les jeunes fUles, qu'elle avait voulu dédommager de la remise d'Athalie et de leurs travaux stériles. Lorsque Nanon A'int prononcer à son oreille le nom du fiollandais, elle changea de couleur, et sans rien témoigner à Antoinette, sinon par un serrement de main et un amical sourire, elle quitta la table et passa chez elle aussitôt.
Yan Graait ému, tressaillant à chaque bruit de portes, s'attendait à voir entier sa vision, et cherchait le plus profond de l'ombre. La marquise apparut seule, et lui fit un accueil dont un prince eût été glorieux.
DE LAVEE'ilE.
Elle le fit asseoir -^peut-être, parce que connaissant les façons de ce barbare, elle préféra le gagner de vitesse en lui faisant une grâce qu'il se lût faite lui-même.
— Enfin, vous voilà donc, monsieur, ditelle ; je ne saurais vous exprimer toute ma joie. M 'apportez- vous quelque heureuse nouvelle du roi? S. M. n'a-t-elle point oublié le signalé service qu'elle m'a rendu et la reconnaissance éternelle que sa grandeur d'âme m'a inspirée.
— Madame, j'apporte une nouvelle preuve d'amitié de Guillaume, répliqua Van Graaft, toujours occupé des portes et distrait par son idée fixe.
— Vous me comblez. Laquelle? répondit la marquise, qui comprenait l'anxiété du l'oljftndais et se promettait de lui donner prompte et heareuse satisfaction.
— J'ai rencontré sur ma route ici, dit Van Graaft, trois personnes, sans argent, sans pain, presque sans habils. Ce sont de pauvres femmes qu'une grande calamité a ruinées.
— Vous les aurez secourues? demanda la marquise, car vous êtes bon.
— Madame, comme leur malheur vient de vous, c'est-à-dire de la France, je les ai amenées ici — d'eprès le conseil de Guillaume.
— Qui sont donc ces trois personnes? demanda la marquise.
— Mme la princesse de Veldens et ses deux filles, ruinées par la désolation du Palalinat, qui a été si lâchement incendié par les ordres de M. de Louvois. Dénuées de tout, sans asile et sans espoir, je les ai recueillies. Guillaume a pensé que vous seriez charitable et généreuse envers elles.
— Ahl Monsieur... s'écria la man[uise, pâle de joie et d'émotion, le roi Guillaume, qui a eu cette idée, vous qui l'avez mise k exécution, vous êtes pour moi deux amis qui n'épuiserez jamais ma reconnaissance.
Et en disant ces mots elle serra les mainç de Van Giaalt avec l'effusion d'un bon cœur, et le triomphe d'un esprit irrité qui yienge enfin ses offenses.
— Où sont-elles? continua la marquise vivement.
— En bas dans rnon carrosse.
— Quelqu'un les a-t-il vues?
— Personne, je n'avais avec moi que deux laquais qui me sont dévoués, et un autre serviteur qui, craignant cet infernal Louvois auserviceduquelilaété,n'apasosénie5uivre à Versailles, et se cache jusqu'à mon départ.
— Je puis faire venir'ici ces malheureuses femmes.
— levais les chercher, oii tranquillement 'fan Grafft.
— Leur carrosse est debors ! Eh bien, je veux que, contrairement à la règle de St,-- Gyr, ce carrosse, qui renferme tant de malheur et de noblesse, entre dans ma cour comme celui d'un roi ou d'un prince régnant! Restez, M, Van Graaft.
Elle sonna et donna sesordresàManseau.
On entendit l)ient(*tt entrer le carrosse dans la cour de Saint-Cyi".
Soudain le galop d'une escorte et le roulement d'une voitur'^ rapide ébranlèrent la route de l'abbaye.
— Le roi I s'écria In naarcjuise,
— Le roi? dit Van Graaft sans émotron. Et il cherchait à s'^'Hacer.
— Restez assis, vous dis-je, monsieur, fit la marquise en lui serrajit de nouv&iu la main.
Le roi parut au seuil de la chambre, et Van Graaft se leva. Louis XIV, son chapeau à la main, salua respectueusement la marquise et sans regarder Yan Graaft, qu'il avait partaitenaent vu, mais qui l'avait choqué assis chez Mme de Maintenon :
— Madame, qu'est-ce que ce carrosse que j'ai aperçu dans la cour? Àvez-vous ici quelque personne roj'dle ? La reine d'Angleterre et le roi Jacques seraient-ils venus vous rendre visite ?
— Non, sire, répliqua froidement la marquise ; mais il y a dans ce carrosse trois princesses allemandes que je me préparais à recevoir quand V. M. m'a fait i'fionneur d'entier chez moi.
— Il les faut recevoir, madame, dit le roi un peu confus d'avoir montré son dépit, car, en voyant Van Graait assis, il avait supposé que la marquise aurait eu la faiblesse d'étendre les privilèges du Hollandais jusqu'à lui permettre de faire entrer à St-Cyr son carrosse rotufier.
La marquise s'inclinî: et fit signe à Manseau.
— Qui sont ces princesses ? demanda Louis XIV.
— Madame de Veldens et ses deux filles, sire.
— Famille régnante, ajouta le roi, (]ui connais-^ail à fond, mieux que d'IIozier, U}S généalogies de toute la noblesse européenne. ^L
— Madame la princesse de Veldens ! annonça l'huissier.
Et l'on vit entrer dans la chambre, trois leinmes ou [liulùl lioisspeclres, pâles, maigres, vriues d'habits ^ouilK's. qui s'approchèrent en tremblant de Mme de Maintenon.
La marquise, à ce spectacle navraût ne put reteniv ses larmes et ouvrit à la malheureuse mère ses bras dans lesquels les trois princesses se précipitèrent en sanglotant.
— Qu'est-ce ceci 1 murmura le roi en reculant de so>prise et presque d'etfroi, et il s'oublia au point de consulter Van Graaft qui demeura immobile.
— Sire, répondit Mme de Maintenon en se dégageant doucement pour s'approcher du monarque, vous voyez trois princesses qui naguère étaient riches, puissantes, heureuses, et qui ont tout perdu dans l'iacen-
,die du Palatinat. Elles venaient à pied, en mendiant, demander du pain à la France qui les a réduites où vous les voyez, et sans la générosité de M. Van Graait qui, les rencontrant, les a recueillies dans son carrosse, ces victimes infortunées ne fussent pas même arrivées ici , devant le tribunal de Votre Majesté, souverain juge de toute oppression, souverain protecteur de toute souffrance.
Et se tournant vers Van Graaft, tandis que le roi consterné baissait, pour la première iois , les yeux devant des créatures humaines :
— Monsieur, ajouta la marquise, veuillez dire à ces dames, puisqu'elles ne conipren- Dent point la langue française, qu'elles sont en présence du roi Louis-le-Grand.
Aux premiers mots brefs et incisifs que prononça Van Graaft en allemand, les trois lemmes, poussant un sourd gémissement, tombèrent à genoux, les mains jointes, devan t le roi qui fondit en larmes en les relevant.
Par les portes restées ouvertes, et dans la galerie correspondant aux appartemens, on voyait les officiers de l'escorte, les officiers ne service et quelques seigneurs groupés silencieusement pour recueillu: jusqu'aux moindres détails de cette scène à la fois touchante et sublime.
Le roi, redressant sa têle majestueuse :
— Que ferez-vous, madanaie? dit-il à la marquise d'une voix allcrée.
— Sire, je compte prier ces dames d'accepter l'hospitalité dans Sainl-Cyr. Elles sont femme, mère et filles de princes, morts en défendant leur pairie et leur famill»^. Leur place est dans cette maison fondée pour secourir les filles des gentilshommes
.loyaux et pauvres.
Le roi s'adressant à Van Graaft avec un regard plein de douceur,
— .le V lis répondre à ces dames, dit-il, et du fond de mon ccuur.
Il s'approcha de la princesse de Veldens en lui prenant la main ;
— Madame, dit-il d'une voix émue mais sonore, il n'y a que le plaisir de vous faire du bien par moi-même qui puisse me dédommager de tout le mal qu'on vous a fait si cruellement contre mes ordres et à mon insu!
Van Graaft répéta mot à mot ces paroles solennelles du prince qui, devant tant de témoins, foudroyait ainsi d'un blâme énergique les cruelles exécutions de son ministre.
Et ciiacun se dit, quand le roi eut passé silencieux et morne,
— QuediraitM. deLouvois, s'il eut en?
tendu?
— Gomme la marquise doit être heureuse! dirent l(^s autres.
D'autres encore allèrent jusqu'à pronostiquer que Louvois était perdu.
La marijuise remercia Van Graaft par un de ces regards dont rien ne peut rendre l'éloquence. Peut-être n'était-il pas assez vengé, lui ; mais pour elle , quelle vengeance I en attendant mieux.
Elle s'occupa immédiatement des princesses, et dit à son ami le Hollandais :
— Attendez-moi, je reviens.
Le nuage marche.
Mais il en est des espérances de l'homme comme de ces Irais paysages qu'aperçoit le voyageur au miUeu du désert — arbres verdoyans, sources écumeuses, tout ce bonheur vu de loin s'évanouit à mesure que l'on approche — la verdure devient du sable, l'eau murmurante, c'est une lande de cailloux brûlans — ce suppUce s'appelle le mirage — tout voyageur au désert l'a subi deux ou trois fois : — tout homme dans sa vie le rencontre plus souvent encore.
Telle fut la douleur de Van Graaft lorsqu'il revit Antoinette. Ce fut au point que la marquise jugea le mal sans remède. Le Hollandais, à jamais déchu de ses illusions, fut généreux jusqu'au sublime. Il parla du mariage prochain de sa fille, déclara qu'il viendrait exprès de Rotterdam, afin de célébrer ce mariage avec la magnificence qui convenait à sa fortune, et il se fit présenter cérémonieusement Gérard de Laveraie, qui, malgré les découvertes auxquelles la révélation de Violette l'avéïit si puissamment aidé, témoigna au négocia nttout le respect, toute l'affectueuse pohtesse qu'un beau-père a droit d'attendre tùu gendre qu'il aurait choisi.
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DE LAVERNIE*
Puis, après quelques visites à Saint-Cyr, visites de plus en plus courtes , Van Graaft disparut et alla s'enfermer en quelque coin solitaire, dans une maison que venait de lui fixer pour séjour une dépêche mystérieuse de Guillaume.
Mais , aux termes de cette dépêche , Van Graaft avait dû prévenir de nouveau la marquise que son ami le roi Guillaume lui ménageait une surprise digne d'elle, — que ce présent arriverait au plus tard dans deux jours, et qu'elle s'arrangerait de façon à le recevoir secrètement , à quelque heure que ce fût du jour ou de la nuit.
Sur ce nouveau mystère, Van Graft avait pris congé, au grand étonnement de la marquise.
Cependant Gérard était retenu à Versailles par un service forcé d'inspections et de revues, par le mouvement inusité qu'occasionnait l'arrivée d'un ambassadeur musulman. 11 avait ordonné à Belair de se tenir constamment à sa disposition le jour, et affectait de se promener publiquement avec le musicien.
11 espérait ainsi dérouter la police de Louvois , et chaque absence de Belair passait
Eour un voyage fait à Paris, pour la coUaoration d'Athalie. Ces jours-là, Belair entrait ouvertement chez Racine, y dînait, la maison retentissait de musique, et le musicien ne trouvait pas toujours dans son poète la souplesse dont il avait abusé au camp de Staffarde pour mettre en musique les Fourgons et les Dragons de cet excellent Catinat. Racine défendait mieux ses rimes contre la tyrannie des notes.
Mais Belair, une fois libre, courait à la petite maison du pont Marie. Le luxe de précautions qu'il avait prises d'abord ne faisait que s'accroître. Averti par Gérard des étranges allures de son suspect voisin , Belair avait recommandé à Violette de ne point se montrer, de ne point chanter, de n'éveiller par aucun bruit les échos de la trop sonore masure.
En même temps il guettait ; Violette aussi ; mais , en dépit de leur surveillance , jamais ce voisin n'avait donné prise sur lui , jamais on n'avait réussi à l'apercevoir.
Et comme Gérard reprochait i Belair cette maladresse , Belair répondit , avec assez de raison, que l'on guette mal lorsqu'on se cache soi-même; que Violette se cachait; que, n'osant se montrer h la fenêtre , il lui était bien difficile de voir renlrer le voisin du côté de l'eau. Quant à l'entendre, oui, elle l'entendait rentrer, marcher dans sa chambre, tousser môme. Elle sentait monter à
elle l'acre parfum du tabac que fumait cet homme , et qui filtrait par les solives et les plâtres gercés de son plafond. Mais voilà tout , et ces indices n'étaient pas trop effrayans, s'ils n'étaient pas très positifs.
— En effet, disait Gérard à Belair, dans une de ces promenades qu'ils faisaient tous trois, c'est-a-dire tous quatre , car le chien Amour suivait toujours Jaspin en grommelant , je ne crois plus que ce voisin soit un espion , ou du moins un espion attaché à nos traces.
S'il en était ainsi , il eût déjà profité de la solitude où est parfois Violette pour la faire enlever et disparaître. Je sais bien que jusqu'à présent il n'a pu voir la jeune femme, et que , dans Paris , l'ennemi loge souvent cloison à cloison avec son ennemi sans le connaître jamais. Cependant Louvois n'em- • ploie que des hommes rusés , énergiques ; une cloison pour eux ne serait pas un rempart. Ainsi, plus de craintes, de ce côté, du moins. L'homme que vous avez cherché à découvrir vous eût découverts vous-mêmes, s'il y avait intérêt. Ne vous occupez plus de lui, mais tâchez de lui demeurer inconnus.
— Toutefois , interrompit Bdair, il importe que nous ne restions pas longtemps dans cette situation. Violette se consume de terreur , et chaque mouvement que fait ce voisin dans sa chambre, lorsqu'il s y trouve, glace d'épouvante notre malheureuse amie. Elle n'ose respirer dans son lit ; elle n'ose marcher; elle n'ouvrirait passa fenêtre pour tous les lilas qui s'épanouissent en France, pour tous les nuits de la terre promise.
Jaspin, qui écoulait sans parler, — car le digne homme, depuis son succès à la cour, était devenu un roihcr pour la discrétion , et, comme le disait Belair, il avait appris à fond la langue des poissons, — Jaspin se décida à ouvrir la bouche, d'où l'infortuné était condamné, par son illustration redoutable, à ne plus laisser tomber que des paroles d'or.
— Mes amis, dit-il, i'ai tout préparé pour l'exécution de ce que vous désirez. Le carrosse destiné à rapporter de Valencionnes les étoffes précieuses et les fines porcelaines delà marquise devait partir seulement le 20 de ce mois. Il y avait coïncidence entre ce départ et certaines commissions que la reine d'Angleterre a recommandées à Mme la marquise; mais j'ai obtenu que cet équipage partirait le 16. Il était naturel qu'on voulût partir le matin ; j'ai oblenu qu'on partirait le soir. Mme la marquise est pour moi l'indulgence et la bonté mêmes.
C'est Mlle Nanon Balltien qui est rjiargée
29flr
de convoyer ce carrosse. (Jaspin se servait de termes militaires depuis qu'il fréquentait des maréchaux de France.) Je prierai celte demoiselle d'avoir pour notre amie tous les égards qui sont dus au malheur, et, malgré la répugnance qu'éprouve ordinairement Mlle Balbien à se charger des affaires d'autrui , j'ai eu le bonheur de la décider pour cette occasion.
— Elle a dû bien regimber, fit observer Gérard en souriant.
— Mais oui , soupira Jaspin. Cependant , elle a fini par céder. Elle est tout à fait charitable, sans en avoir l'air. Son commerce ne sera peut-être pas infiniment agréable à Violette, mais il est sûr.
— Oh oui ! s'écria Belair en riant ; oui, elle'est d'un commerce extrêmement sûr, et gare à quiconque voudrait fouiller dans son carrosse.
^•— Voilà précisément ce qu'il nous fallait, répondit Jaspin. C'est donc bien entendu. Le seizième de ce mois, c'est-à-dire demain, à huit heures du soir, le carrosse partira de la grande écurie et fera sa première halte à Paris, à la porte Saint-Denis.
— Nous y serons ! s'écria Belair.
— Non pas, dit vivement Gérard, vou^ n'y serez point, vous, Belair.
— Non , non , dit Jaspin ; Je désire que Mlle Balbien ne vous voie pas. Cela l'offus^ querait : elle n'aime pas la musique.
— C'est différent , répondit Belair ; mais alors, comment Violette la rejoindra-t-elle?
— J'irai moi-même , dit Jaspin , chercher notre amie, que Gérard aura lait sortir de la maison du pont Marie. Tout est permis , voyez-vous, à l'homme qui porte l'habit de capitaine-lieutenant des chevau-légers du roi. Voilà pour la sortie de votre prison et pour la voie publique. Aussitôt que Violette sera dans la chaise où Gérard l'aura mise et où je l'attendrai , c'est moi qui mènerai la prisonnière à Mlle Balbien. De ma main, elle ne peut rien refuser.
— Mais alors, moi? dwnanda Belair.
— Vous , répliqua Gérard , vous aurez soin de vous montrer le soir même à beaucoup de gens ; vous prendrez rendez-vous avec Racine pour le lendemain , et quand sonnera minuit, je vous mettrai à cheval, et vous rattraperez très facilement le carrosse. Suivez-le avec précaution , de façon à ne joindre Violette qu'auprès de la frontière. Alors, plus d'hésitations. Lorsqu'avec l'autorité de ma mie Balbien, et sous sa mante, vous aurez passé les postes, disparaissez avec Violette. Je me fie à vous pour le reste. Vous savez que je fais passablement un
plan ; celui-là est bon, je le garantis ; d'ailleurs, je l'ai concerté avec monseigneur l'évêque de Troyes, et nous ne saurions trér bûcher en route, élayés que nous sommes par la crosse de Sa Grandeur.
Belair eût sauté de joie si Jaspin ne l'eût retenu à la terre.
Ils étaient en ce moment près des bâtimens de la surintendance , où logeait Lour vois quand il résidait à Versailles. Louvois , comme on sait, comptait parmi ses charges celle de surintendant des bâtimens, revenu énorme, prépondérance colossale. C'était à la fois un droit d'entrer partout et de con-r trôler toutes dépenses chez le roi lui-même.
Jaspin arrêta donc les élans du joyev. . Belair, parce qu'il venait de reconnaîtiô, derrière une des \itTes de la surintendance, le sombre visage de Louvois, aussi occupé h regarder dans le parc qu'à lire une lettre qu'on voyait encore dans sa main.
Ce fantôme éteignit toute démonstration chez les trois amis. Jaspin leur conseilla même de se diviser. Louvois ne devait pas trouver bon que trois de ses ennemis causassent avec enjouement sous ses fenêtres. Et Belair, docile à cet avis , prit congé de Gérard pour aller faire part à Violette de tant d'heureuses promesses.
Tout à coup on vit sous la voûte le ministre, à pied, sans liasses sous le bras, se diriger, en distribuant ses sahitations , vers le château , à une heure qui n'était pas celle du travail.
Louvois pouvait tourner court et laisser ainsi ses deux ennemis derrière lui sans paraître les avoir aperçus ; mais il arrondit sa marche et arriva tout près d'eux avec un visage si rayonnant et si fier, avec un regard si ferme et si perçant, que Jaspin en frissonna jusqu'à la moelle de ses os.
Cette affectation à s'approcher et à regarder rendait indispensable un salut de l'ofaeier et de l'évêque. Gérard s'inclina froidement ; Jaspin fit sa révérence la plus longue et la plus basse. Louvois, comme s'il eût été heureux d'avoir encore une fois courbé de vant lui ses plus cruels ennemis , rendit à chacun d'eux un salut dégagé, presque ironique, et continua son chemin.
Jaspin, lorsqu'il le vit de loin,
— Il y a du nouveau, dit-il ; voilà Louvois qui se montre et nous brave.
— En effet, répliqua Gérard, depuis plusieurs jours il faisait le mort, et l'on croyait déià que la princesse de Veldens l'avait tué.
— Oh ! murmura Jaspin , tant qu'on n'aura pas écrasé la tête du serpent 1... Mais patience.
DE iAVEPNlE.
■— Yûjez I dit Gérard, il se retourne cpmme pour nous provoquer encore.
— Décidément, il y a quelque cIiosê — quelque chose de grave, et je cours prévenir la warquise, pour qu'elle prenne ses préjcautions, s'écria .laspin qui perdait contenance et laissait paraître tout son effroi sur son visage et dans sa démarche tremblante. — Vous nous aiderez, j'es[)ère 1
— Oii ! moi, dit Gérard, je me tiens prôt, dites-le bien à Mme de Maintenon, pour .tout ce qu'elle peut désirer de ma part : le bras, l'esprit et i'ànie. J'attendrai à l'hôtel des chevau-légers ce qu'on décidera de moi.
Louvois était entré chez le roi, nos deu?: amis se séparèrent.
Maintenant pourquoi ce triomphe sur les traits du ministre? pourquoi celte visite qu'il allait rendre hors de ses heures ?
Le soir même du jour où le conciliabule du père Lachaise, de l'archevêque et de la marquise avait eu lieu après la répélilion manquée, Louvois avait été averti par hu billet anonyme de se rendre à Paris au plus vite. Nous avons vu qu'il avait obéi.
Les avis anonym?s servaient souvent ce grand politique autant que les avis signés — une vengeance qui trappe dans l'ombre, est aussi utile à de certaines causes qu'un dévoûmeutqui sert au grand jour. Louvois, grâce aux rivelilésdes courtisans, avait appris cent fois leurs secrets et les avait appliqués à son intérêt i)rivô.
Il supposa donc qu'en cette circonstance il gagnerait quelque chose à obéir au billet anonyme. Nous favons dit, Gérard le vit arriver de nuit en son hùtel. Là il trouva sur son bureau même, sans qu'on sût comment cela s'était lait, un billet de la même écriture que le premier, (jui l'avertissait en termes discrets qu'il allait être question de nouveau, et plus ardemment que jamais, de déclarer le mariage de Mme de Maintenon. On engageait le ministre à veiller, à se défier des répétitions d'Athalie, on lui disait que des avis ultérieurs le tiendraient au courant, et que l'auteur de ces avis se réservait de se faire remercier plus tard.
Louvois frappé de cette nouvelle réiléchit. 11 (ut mis bientôt sur la voie par cette allusion aux répétitions (ÏAthalù'. Rien de |)lus aisé que de savoir quelles personnes avaient assisté à la dernière. Louvois consulta son rapport de police, lut les noms de Kubanlol, de Jaspin, du père Lâcha ise, de M. de Uarlay, et s'écria aussitôt :
' — Le billet est de l'archevêque !
Son idée première tut de courir chez le prélat et de te taire parler. Mais cette dé-
marche avait trop d'inconvéniens. Elle compromettait tout. Louvois s'abstint. Cependant il veillait, selon qu'on l'y avait engagé. Il sut bientôt que le père Ladiaise avait décidé Je roi : que le roi déjà ébranlé par lu visionnaire de Salon s'était ouvert à Mon-sieur, que la conspiration de ce mariage s'étendait, peu à peu, des sommités jusqu'aux cercles intérieurs de la cour.
Louvois apprit que la leine d'Angleterre, femme du roi Jacques, et le roi Jacques lui-r même, aidaient la marquise; que l'autre roi d'Angleterre, le véritable roi, Guillaume 11(, secondait Mme de Maintenon avec les princes européens désireux d' obtenir la paix. U sentit la chaleur naissante de ce commencement d'incendie qui menaçait de tout embraser.
Déjà, l'arrivée de VanGraaft et le coup terrible de l'apparition des princesses de ^ eldens avaient montré au ministre qu'on l'attaquait ouvertement, sans réserve. Le roi avait prononcé en cette circonstance des paroles qui eussent fait rentrer sous terre tout ministre qui n'eût pas été Satan. Mais Lou^ vois, aux oreilles duquel chacun bourdonna ces paroles terribles, teignit de ne pas les avoir entendues, s'enf'erraa pour ne point provoquer le roi dont les dispositions étaieni plus que menaçantes; et, sourdement, seul,c'esl-oi-dne, plus fort que l'univers ligué contre lui, Louvois retrempa ses armes, nourrit ses iorces, et attendit le résultat de l'expédition qu'il avait contiée à Desbultes. C'était son unique ressource ; mais le moyen était décisif, puisqu'il devaii fournir aii ministre la confirmation irré/ragaJjfe d'une accusation sous laijuelle allait succomber enfin son ennemi. Or, l'attente, c'esl-à-dire le fiel, rongeait roinule par minute ce caur de bronze.
Pendant son inaction les affaires du mariage continuaient sans obstacle; un jour de plus allait tout perdre ; le roi, d'après le conseil de Monsieur et des principaux ducs, avait fixé i'beure au p;jrlement pour une communication. C'en était lait si le roi eût prononcé tout haut ce mot que chacun murmurait tout bas.
Enlin une lettre arriva; — c'était cette lettre que Jaspin vil entre les mains de Lou- Nwis, c'était une lettre de Desbultes, appor- 1(0 par un rouriier qui avait semé sur sa roule dix cadavres do chevaux.
« Monseigneur, disait le financier, l>onnes nouvelles; notre boni me est plein de raison; il en s.iit plus qu'il ne laui pour que la dame soit honteusement chassée. — Je profite de sa lucidité; je vous l'apporte,
la victoire est assurée. Le 15 au soir j'entrerai à Paris par la barrière Sainl-Martin, daignez songer un peu à moi, monseigneur.
— Quoi! aujourd'hui, s'écria Louvois pâle de joie, oh ! Deltouttes, quand tu devrais n'arriver que demain, tu nageras dans l'or.
Et, serrant le précieux papier, Louvois courut chez le roi, comme nous avons vu, en écrasant sur sa roule ces vermisseaux qui un moment s'étaient enlacés pour l'arrêter.
Il n'avait point paru chez Louis XIV depuis l'aventure des princesses. On le croyait en pleine disgrâce. Aussitôt qu'il se montra le front haut, l'air assuré dans la galerie, ce iut un murmure qui se résolut comme toujours en félicitations.
Louvois traversa les rangs des courtisans et entra dans le cabinet du roi.
Louis XIV était froid, mais il ne savait pas être brutal. Tout roi qu'il lût, l'hospitalité lui était sacrée. D'ailleurs il devait tant à cet homme ! Cette tête de géant renfermait encore tant desecretsd'Etat, qu'il lallait bien la ménager.
Louvois, après s'être acquitté des cérémonieux devoirs d'une entrée en matière aussi délicate, demanda au roi si S. M. daignerait lui accorder seulement dix minutes de son temps précieux.
— Parlez, monsieur, dit le roi.
— Je vais sur-le-champ au but. Sire, — Totre Majesté est, je le sais, décidée à passer outrp à toutes mes objections contre la déclaration de son mariage.
— Oui, monsieur, dit Louis XIV.
— Je n'iHsisterai donc pas sur ces objections, reprit Louvois, frappé de l'air de résolution qui éclatait dans chaque parole du roi ; ce n'est plus au nom des grands intérêts de la politique que 'e viens une dernière fois comoattre la déclaration de ce mariage auprès de Votre Majesté.
— Je ne sais trop, alors, ce que vous pourrez invoquer, dit sèchement le roi.
— Je cesse de m'adresser au monarque, sire, et comme d'ailleurs je ne suis plus traité en ministre, je me trouve d'accord en cela avec la situation; seulement, homme de cœur et d'honneur, je m'adresse au premier gentilhomme de France, et je viens hardiment, froidement lui dire en face : Vous projetez une chose impossible. Votre alliance publique avec la personne que vous prétendez avouer ne se fera point pour des raisons qui intéressent l'honneur du gentilhomme et l'honneur du mari.
— Monsieur! s'écria le roi tremblantd'inquiélude et de colère — avez-vous bien ré-
fléchi aux paroles que vous osez me faire entendre... Est-ce assez de calomnies!..
— Je m'en porte garant, sire, dit Louvois immobile.
— Vous mettez votre tête en jeu 1 monsieur le marquis.
— Je le sais!...
— Et vous apportez des preuves, n'est-ce pas ? dit le roi épouvanté de cette infernale assur.'ince.
—Si Votre Majesté n'eût pas dû aujourd'hui même s'enchaîner à jamais par une communication imprudente au parlement, j'eusse attendu deux jours parce que ces preuves ne m'arriveront peut-être que ce soir, peut-être que demain ; mais comme je risque tout pour avertir une dernière fois mon prince, comme ma tête est là pourrépondredt ma parole, je viens supplier Votre Majestéde m' accorder un délai de deux jours. Après quoi, si je me suis trompé, si j'ai été trompé, le roi m'excusera en considération de mon zèle, ou me punira, suivant sa colère. Me voici, je m'incline et j'attends.
Le roi marchait à grands pas sans répondre.
— Deux jours, ce n'est rien, dit Louvois. Ce n'est pas une renonciation à votre projet, ce n'est "une insulte ni un embarras pour personne. Qui saura que j'ai obtenu ce délai de deux jours? Ce n'est pas moi qui m'en vanterai, de peur qu'on ne se jette à la traverse dans le dessein que je poursuis et poursuivrai jusqu'à la mort d'assurer le repos et la gloire de mon roi.
Le roi réfléchit profondément, et finit par dire d'une voix sombre :
— J'attendrai jusqu'à demain soir, monsieur de Louvois.
Sans un éclat de voix, sans un éclair de satisfaction, sans un souffle qui trahit son bonheur, Louvois s'agenouilla pour remercier son maitie et sortit du cabinet.
Le choc de deux fortunes.
Jaspin était déjà en route pour aller avertir la marquise, lorsqu'il réfléchit qu'il la trouverait entourée de monde, que c'était son jour d'audience, et que peut-être elle ne pourrait le recevoir sans attirer l'attention.
D'ailleurs à quoi bon éveiller l'inquiétude de la marquise à propos d'une crainte qui pouvait être chimérique? Jaspin était là,
DE LAVERNIE.
dans le chemin, à se consulter, laissant aller son carrosse au petit trot, lorsqu'il fut rejoint par le père la Chaise, dont les chevaux marchaient rapidement.
Le jésuite ayant reconnu Jaspin, le fi' arrêter, descendit en toute hâte et s'approcha de la portière. L'air sombre du contesseur de Sa Majesté ne présageait rien de bon.
— Tout est encore une fois perdu, glissa le père la Chaise à l'oreille de Jaspin ; le roi remet à deux jours sa communication au Parlement, je cours prévenir la marquise.
Et, voyant Jaspin atterré, le jésuite coHtinua sa route en homme qui connaît le prix d'une minute.
— Allons, se dit Jaspin, revenu de sa stupeur, mon pressentiment était fondé, Louvois a retourné l'esprit du roi. Cette lettre, que je lui ai vu lire était une nouvelle heureuse ; il faut, au lieu d'alarmer la marquise, découvrir quelque chose des projets de Louvois. Or, il n'est qu'un moyen, c'est de faire parler ce coquin de Desbuttes. Marchons !
Jaspin rebroussa chemin et rentra dans Versailles. Là, pas de Desbuttes. D'aller s'informer à la surintendance , Jaspin ne l'osait en personne. Qui envoyer ? Gérard ? Impossible , il était trop connu. Belair? Où le trouver ? Jaspin pensa à Uubantel et courut à son logis pour le prier de s'informer du traitant avec tous les ménagemens possibles.
Rubantel se chargea en rechignant de la commission et questionna dans les bureaux de la surintendance, il apprit que M. Desbultes n'était pas venu à l'hôtel depuis plus d'une semaine, et qu'on ignorait les destins de ce galant homme. Cependant on le supposait à Paris où il avait un logement dans l'hôtel Louvois. Il rapporta cette inutilité à Jaspin qui, sans perdre une minute, courut à Paris.
A l'hôtel Louvois, Jaspin n'était pas connu, d'ailleurs il croyait le ministre à Versailles et pouvait risquer de se montrer. Il lit parler le Suisse. Ce dernier, malgré toute la réserve d'un lonctionnaire de son importance, se laissa persuader par la bonhomie de Jaspin, et avoua que M. Desbutles, qui avait eflectivement une chambre à l'hôte], avait paru dix jours avant, traversant Paris en carrosse, pour porter quelque ordre pressé.
Jaspin, à cette nouvelle qui dérangeait son plan d'investigation, ne laissa rien percer de sa mauvaise humeur, récompensa largement le Suisse, et partit plus pensii que ja-
mais.—Un ordre !.. Quel ordre pouvait porter Desbultes ! N'était-ce point plutôt quelque machination à laquelle il se prêtait comme instrument. En quel endroit se rendait-il? comment le savoir? — Là résidait la plus grande partie du secret.
Jaspin savait le jour et l'heure du départ, c'était un commencement. En questionnant, pensa-t-il, le maître de poste de tous les premiers relais , on saurait retrouver la trace. Mais ily avin^t routes, distantes l'une de l'autre d'au moms trois lieues; ce circuit de soixante lieues pouvait durer trois jours, et, selon la loi du guignon, la chose qu'on cherche est toujours la dernière qu'oa trouve.
Jaspin commençait à perdre la tête. Paris est un labyrinthe dans lequel on perd tout, si l'on n'a un fil conducteur. Le fil maiiquait absolument au pauvre Jaspin. Tout à coup, au miheu de sa désolation, une idée lui traversa l'esprit.
— On De part point pour un voyage, se dit-il, sans avoir lait quelque emplette ou demandé quelques renseignemens. Uq drôle comme ce Desbuttes fait le gros dos partout et tranche du personnage ; il est donc impossible que, dans le quartier, ce paon n'ait pas laissé traîner quelqu'une de ses plumes.
Jaspin avisa des porteurs de chaises qui attendaient la {)ralique devant la fontaine Colbert. Ces honnêtes Auvergnats ont été de tout temps la providence des curieux.
Jaspin débuta par montrer un écu , et aussitôt une voix qui lui parut mélodieuse comme celle d'un séraphin, c'était pourtant le plus chagrinant de tous les patois allobro- ^cs, répondit qu'au jour, à l'heure indiquée, il était parti (4e l'hôtel Louvois un beau petit seigneur tout doré, aux jambes courtes, mais puissamment arquées, qui avait fait mettre une [>rovision (le vin dans son carrosse. Jaspin se fit montrer le marchand de vin et y courut.
Là, Jaspin questionna plus sâremeat. Il apprit que le susdit seigneur avait choisi dtt vin de Beaun(^, ; cela intéressait peu Jasjrin.
— Qu'a t-il dit au cocher? demanda l'évoque.
— il a dit : Chez le rcMisseurl
— Et le rôtisseur demeure ?
— Hue de la hVuillade.
Jasi»in s'y rendit. Le seigneur aux jamh«s torses avait acheté une poularde et dit à sua cocher:
— A Pantin.
Sur ce mot, Jaspin dressa l'oreille. Par Pantin, l'on allait sans doute à Home, puis-
LE COUTB^i
que tout chemin y conduit, dit le proverbe; mais on allait aussi en 'Champagne, et par conséquent à Elise-en-Argonne ou à Lavernie.
Jaspin, fort inquiet, se fit brouetter à la barrière Saint-Martin.
Le premier renseignement qu'il obtint des commis du Pied fourché, fut celui-ci :
Un seigneur tout magnifique, se voyant arrêté par les veaux qui encombraient la barrière, avait fait beaucoup de bruit en se penchant hors de son carrosse, et enfin dégagé avait crié au cocher :
— A Bondy 1 brûle I
Plus de doute, Desbuttes n'allait point à Rome, et Bondy était le premier relais de la route de Champagne.
A partir de ce moment, les idées de Jaspin se mirent à bouillonner comme des lingots dans le creuset. L'ne terreur vague, et plus douloureuse parce qu'elle n'avait pas d'objet précis, s'empara du pauvre Jaspin, qui chercha autour de lui des appuis et s'aperçut qu'il n'en aurait aucun.
Ainsi, Desbuttes allait à Elise, peut-être même àLavernie ; quel piège nouveau cachait ce nouveau voyage ? N'était-ce pas une bonne nouvelle envoyée par Desbuites à Louvois qui avait ainsi rendu la joie et l'orgueil au ministre ?
Devant cet abîme noir, béant sous ses pas, Jaspin frémissait d'instinct et appelait en vain sa raison qui s'obstinait à fuir.
Une demi-heure s'écoula ainsi. Jaspin ne voyait que ce carrosse, ce bancal doré, ces bouteilles de vin de Beaune et cette poularde galopant sur. la route de Lavernie.
Soudain, ranimant son esprit par l'excitation seule du cœur,
— Je ne cours, pensa-t-il, aucun danger, Gérard non plus ; mais la marquise est menacée. Le roi, en reculant sa communication au Parlement, montre une déîiancc qui outrage sa femme, et dont l'instigateur né peut être que Louvois. Or, si Louvois a envoyé Desbuttes à Lavernie, il faut que je sache dans quel but, et pour le savoir je n'ai encore qu'un seul moyen, c'est de m'y rendre moi-même, attendu que je ne puis 'me confier à personne, à Gérard moins qu'à tout autre.
Une fois arrêté à quelque chose, Jaspin devenait courageux, opiniâtre comme un mulet. A partir de ce moment il déploya une énergie, une activité que Louvois n'eût certes pas soupçonnées en cette grassouillette et veimeille'créature.
11 reteuine à Versailles, fait demander Gérard à l'hôtel d^ chevau-l^ger^, et aprèè
\ avoir chaingé de chevaux repart pôuî Parrg avec Gérard dans son carrosse.
Jaspin était devenu froid, concentré; Gérard bouillait de curiosité, d'impatience. Cependant il dut se résigner à essuyer des questions, lui qui en avait mille à faire.
Gérard avait emmené son laquais qui monta près du cocher de Jaspiii. Celui-ci commença par recommander à son élève le plus absolu silence sur le voyage qu'ils faisaient ensemble, et, se recueillant comnie s'il allait prononcer une harangue,
— Mon ami, dit-il, je ne pourrai aller chercher demain Violette comme nous l'avons promis à Belair. C'est vous qui vous chargerez de ce soin, et voici un mot de mol pour Mlle Balbien. Je l'ai crayonné à la hâte, tandis qu'on changeait de chevaux.
— Quoi I dit Gérard, où allez-vous donc? — La marquise m'envoie quelque part oîi
je ne puis tarder de me rendre. Gardez-vous de parler à qui que ce soit de mon départ : vous l'eussiez ignoré vous-même, tant j'ai hâte de partir, si je ne me fusse senti le double besoin de vous embrasser et de vous recommander ces pauvres enfans sur lesquels vous saurez veiller aussi bien que moi. Vous m'allez conduire jusqu'à Bondy pour qu'en toute je convienne avec vous de tout ce que nous avons à dire et à faire. — Qu'il vous suffise de savoir que les intérêts de votre protectrice seraient gravement compromis si je demeurais, ou si l'on savait que je suis parti. — Que ne congédiez-vous votre laquais, c'est un témoin gênant.
— Je suis sûr de lui, répondit Gérard, et vous devriez bien plutôt le prendre avec vous.
— Inutile ; mon caractère de prélat et ma faiblesse seront les meilleurs appuis pour moi. Vous allez donc prévenir Belaii de mon absence forcée; préparez à ma place le départ de Violette; retournez à Versailles où il est bon qu'on vous voie. Vous me direz d'abord malade, puis en tournée ; je pense revenir sous huit jours.
— En vérité, dit Gérard stupéfait de la résolution et de l'air mystérieux de son ami, vous me glacez, Jaspin. Bien souvent déjà vos rélijencês, vos étrangetés m'avaient surpris; je me suis demandé bien des fois si vous étiez encore le Jaspin si ouvert, si confiant, si libre, que j'ai connu depuis que j'existe. Mais aujourd'hui, j'avoue que je ne vous connais plus, et à vous voir si secret, si froid, si défiant, j'avoue que je ne sens plus près de moi un ami, et que je me demandé si mon cœur lui-même n'a pas changé pour
DE LA VERNIE
. Jaspin embrassa silencieusernent le jeune homme, mais sans témoigner cette effusion, cette ivresse tendres auxquels Gérard avait été accoutumé.
— En vain, dit-il, vous cherchez à m'interroger ; je ne puis vous répondre. Ce n'est ni défiance ni refroidissement ; c'est ignorance. Je fais en aveugle quelque chose dont je ne prévois pas l'issue ; seulement il faut que je fasse cette chose^ n'en demandez pas davantage. Âimez-moi d'autant plus que je Souffre d'avoir un secret pour vous.
— Mais je ne vous laisserai pas en cet embarras ; vous ne partirez pas seul !...
— Seul, au contraire, et vous tâcherez de m'oubUer à partir de tantôt.
Ils se turent tous deux après cet entretien bizarre. Les chevaux frais et menés par une main vigoureuse, firent les huit lieues de Versailles à Bondy en moins de trois heures, et le soir venait quand le carrosse arriva detànt la maison de poste.
Là, Gérard voulut insister encore pour accompagner Jaspin ou tout au moins lui être utile.
— Non, plus un mot, je vous supplie, répliqua l'évêque d'une voix émue, — je vais prendre ici des chevaux pour continuer vers Meaux; vous en prendrez, vous, pour revenir à Paris, car les miens doivent cire harassés. — Mon bon Gérard, interrompit-il en souriant, obéissez à votre maître, ce sera la première fois que je vous commande quelque cJiose depuis (jue vous êtes au monde.
— J'obéis, répondit Gérard.
Et tous deux entrèrent chez le maître de poste, où ils demandèrent quatre chevaux.
— Il lîie m'en reste que deux, répliqua le maître.
— J'en vois quatre à l'écurie, dit Gérard.
— Oui, mon gentilhomme ; mais deux de ces quatre sont retenus pour un carrosse que m'a annoncé tout à l'heure en passant un courrier extraordinaire qui a relayé ici.
Gérard et Jaspin se consultèrent du regard.
— Je prendrai les deux chevaux, dit Jaspin, je suis le jtlus pressé.
— Et moi, j'aUendrai qu'il rentre des chevaux frais à l'écurie, dit Gérard, ou que ceux qui nous ont amenés ici se soient reposés.
Cependant, les palefreniers et le cocher de Jaspin avaient attelé. L'évè(iue serra tendrement dans ses bras san élève qui lui gardait involontairement rancune, malgré toutes ses protestations.
Jasft^^ Sloïque pressa le départ, stimula leposluloD> et sou carrosse disDarut avfib
le bruit du tonûerre. Déjà la tiuit chargeait d'humidité les braitches touffues des chêne$ et la première étoile jaillissait de l'azur du ciel. Jaspin roulait depuis une demi-heure à peine dans un chemin étroit, rocailleui et bordé de fossés profonds, quand il etitendit un bruit formidable et des cris avec des cliquetis de fouet.
Une chaise traînée ou plutôt emporta par deux chevaux ardens arrivait comme la foudre par le détour de la route. Le postillon de Jaspin voulut jeter ses chevaux h droite, mais la roue tomba dans une ornière, ce qui lui fit perdre une seconde et l'empêcha de biaiser. Les chevaux s'entrechoquèrent, les carrosses se heurtèrent avec tracas, on entendit crier les ais rompus et pétiller les glaces brisées, un pêle^-mèle affreul s'en suivit. Des deux carrosses, l'un, à demi-plongé dans le fossé de droite, était dé-* chiré en mille pièces, c'était celui de Jaspin ; l'autre, incliné sur le tlanc, tremblait encore, mais sans blessure ; puiè des postillons sacrant et blasphémant, des chevaux^ hurlans et hennissans. Amour, aboyant poui» qu'on vnît tirer Jaspin de sa boîte, c'était un vacarme à faire trembler les arbres de la forêt.
Jaspin contusionné, mais plein de tail* lance, appelait à l'aide. Son postillon et soti cocher, à force de crier qu'on venait de tuef monseigneur, firent peur à l'autre poslilloii et à un grand laquais qui redressaient leur chaise dont le ressort était faussé. Jaspin, charitable comme un bon chn-tion, voulait s'enquérir des voyageurs de ce carrosse ennemi. On le pria de ne s'en point approcher et de s'occuper de lui-même.
Ce fut alors que, bien surpris, il parvint à se dégager du milieu des débris. La chaise était sur pieds, le postillon prêt à rej>artir.
Mais Jaspin, irrité, se jeta devant les chevaux.
— Savez-vous, s'écria-t-il, que je vous ferai pettdre, coquins, qui m'avez brisé mon carrosse, et ne m'aidez seulement {)oint à sortir d'embarras. Bristol !
— Service d'I-ltat ! répondit le postillon. Ces mots calmèrent un peu Jaspin, maiâ
ne le découragèrent point.
— Nous sommes préeédés, dit le postillon, par un courrier d'Etat et l'on nous attend. Laissez-nous passer.
— Vous voyez bien, reprit Jaspin, que vous m'avez rompu mon carrosse, tué ou blessé mes chevaux, et (p]e je ne puis reslei* sur la route au milieu d'im bois; qu'on me ramène seulement au relais, où je trouverai
i «m nouveau cvrosse. ja suppose que le
LËQOIITË
maître de cette voititfe, <îui s'obstine à ne point paraître, ne me refusera pas une place auprès de lui ; c'est bien le moins qu'il me doive.
Le postillon lui montrant le carrosse avec mystère :
— Regardez, dit-il, monseigneur!
La chaise était fermée et cadenassée comme une boîte.
^ Voilà qui est étrange, pensa Jaspin. — C'est quelque prisonnier d'Etat qu'on amène. — Mais vous ne pouvez me refuser de me reconduire au relais. J'irai par votre voiture, puisque vous m'avez privé de la mienne. Le siège est large, j'y monte, et partez si vous voulez.
Le postillon, n'osant refuser un si léger service à monseigneur, aida Jaspin à prendre place sur le siège vide du cocher. Le grand laquais qui lui abandonnait ce siège se réfugia derrière. Jaspin, après avoir encourage de son mieux son postillon et son laquais les laissa recueillir les chevaux et les débris épars sur le champ de bataille. Puis, clopin, dopant d'abord, mais guéris à grands coup de fouet, les chevaux de la chaise repartirent vers Bondy, et Jaspin, tout en se frottant les genoux et les épaules, put à loisir méditer sur ce contretemps dont les suites pouvaient être si fâcheuses, et malgré ses ennuis et ses meurtrissures, il se félicitait de n'avoir pas été brisé avec son carrosse, et d'arriver Dientôt à Bondy où il trouverait remède à tous ses maux.
Pauvre Jaspin, il ne se doutait guère de ce qui l'attendait à ce Bondy tant désiré !
•a LooTols ne trooTa pas ce qo'il atteudait, et on Desbnttes reçut ce qn'il a'attendait pas.
Ce courrier si pressé qui précédait la chaise, c'était Desbuttes, qui dans sa joie d'aller annoncer la bonne nouvelle à Louvois, était parti deux relais avant Bondy pour prendre les ordres du ministre et bénéficier de toute la spontanéité des iiommes d'Etat en pareille rencontre. Desbutles savait combien dure peu la reconnaissance : c'est un éclair ; il voulait tâcher de le monnayer.
11 avait donc fermé, comme on l'a vu, sa chaise, conduite par un postillon et un laquais à lui ; il avait enfourché les meilleurs chevaux de chaque poste, et déjà,» malgré les ténèbres, il voyait la barrière Saint-Mar-
tin, quand it fut croisé par deux cataliers qui, sortant des bas-côtes à son approche, vinrent lui couper la route.
Ces deux hommes, vêtus comme des marchands en voyage, c'était Louvois et son médecin Séron. Louvois prévenu de l'arrivée du carrosse pour le soir, voulut l'empêcher d'entrer à Paris, et lui indiquerune autre destination.
Louvois jeta un cri joyeux en reconnaissant Desbuttes. Celui-ci, essoufflé d'ailleurs, exagéra encore sa fatigue et ses suffocations. Le ministre le caressait et le réconfortait comme il eût fait pour son fils.
— Et le carrosse, dit-il enfin.
— J'ai une heure environ d'avance sur lui, monseigneur.
— Et. . . le personnage ?
— Raisonnable, lucide.
— Vraiment.
— Je lui parlais, il n'y a pas deux heures, monseigneur, et je vous réponds qu'il savait parfaitement se plaindre de la rapidité avec laquelle je le menais.
— Trop de rapidité peut-être, dit Séron d'un ton d'oracle.
— J'ai cru servir monseigneur, en me hâtant répliqua Desbuttes.
— Oui, oui, et vous m'avez servi à souhait, et vous éprouverez si je sais récompenser. Mais ne restons point ainsi sur cette chaussée ; déjà les quelques imbéciles qui demeurent aux environs, se mettent à leur fenêtre. Poussons en avant, allons jusqu'au relais ; je ferai prendre à ce carrosse une route détournée, je veux conduire notre homme à Meudon, chez moi : n'est-ce pas, Séron? là, nous l'aurons à notre disposition; là, je suis sûr qu'on ne me l'enlèvera pas.
Puis se ravisant, tout en marchant vers Bondy avec ses deux compagnons,
— N'était-ce pas imprudent , dit-il , de quitter ce carrosse?
— Oh ! monseigneur, nul ne m'a suivi,' deviné ; je n'ai pas rencontré un obstacle depuis le pays, dans des chemins où il eût été bien facile de me susciter une difficulté, tandis qu'ici, sous Paris même, à la portée de votre main... et d'ailleurs, le postillon et mon laquais ont pour mot d'ordre : « Service de l'Etat î » Avec cela ne traverserait-on pas l'enfer?
—11 est gentil, ce Desbuttes, dith'oidement Louvois avec un de ces pâles sourires qui naissent comme un feu follet et s'évaporent de même.
Desbuttes frémit de joie.
— Je ferai sa fortune, continua Louvois du même ton. .
DE LAVBRNIE.
— Oh monseigneur!., s'écria le traitant qui prit une basque de l'habit de son maître et la baisa dans un transport d'ivresse.
Cependant Louvois, dévoré d'impatience, avait lancé son cheval, et l'on approchait du relais.
Desbuttes commençait à s'inquiéter aussi de ne pas voir paraître la chaise.
— Celte chaise tarde bien! dit le ministre en tronçant son terrible sourcil.
• - Oh ! monseigneur, dit Desbuttes , il faut le temps de relayer.
— Voici les maisons de Bondy, la poste, et l'on ne voit rien. Vous avez eu tort d'abandonner cette chaise, il était inutile de venir en avant, ajouta Louvois avec mauvaise humeur.
— C'est imprudent en eltet," dit sentencieusement Séron.
Desbuttes sentait couler non pas du sang, mais du vif argent dins ses vemes. Tout à coup son oreille dilatée par la crainte et aiguisée par l'espoir, perçut au loin comme un roulement, et il arrêta son cheval.
— La voici ! monseigneur, s'écria le traitant d'une voix triomphante.
Louvois plongea sun regard perçant dans les ténèbres, et répontlit :
— En effet, jr,; vois quelque chose venir. Absorbôs qu'ils étaient tous trois dans
celle contemplation, ils n'avaient pas vu, à vingt pas de la maison de poste, adossé à un arbre, un homme qui les regyrdait passer, et qui bondit à ce mot: monseigneur, prononcé par l'imprudent Desbultes.
Cet homme n'était autre (lue Gérard, demeuré faute de chevaux à la poste et attendant pour se remettre en route la lin du souper de ses deux l)êies ; cet homme tourna silencieusement, à petits pas, derrii-re les trois cavaliers arrêtés, vint du plus prijs possible regarder le visage de celui que l'on avait appelé monseigneur, et, retenant un cri de surprise à la vue de Louvois, se posta dans l'ombre pour voir commodément ce qui allait se passer. Car la présence du ministre à celte heure, dans ce lieu, [)roiue:iait une aventure.
— Dieusoitloué I s'écria Desbutles; ce sont mes gens, je les reconn.îte bien maintenant.
Le Iront de Louvois se dérida.
-•Faites proniptcmcnt changi r les chevaux, dit-il, et congédii z le po-.udon, l)ien payé. Renvoyez votre laquais tout droit à Paris. Quant à nous, nous prendrons la traverse par Roniainville, IJagiiolet elCharonne. C'est vous qui mènerez; Séron nousguidera ; moi je monterai dans la chaise avec notre iiomme. Faites vile I
La chaise venait de s'arrêter devant la maison de poste , Desbuttes s'élança pour exécuter les ordres de Louvois resté dans l'ombre avec le chirurgien.
— Là!... merci, dit Jaspin de sa voix nCitée, tenez, postillon, voilà pour boire. — Aidez-moi à descendre vous, dit-il à Desbuttes, qu'il était bien loin de soupçonner si près de lui.
Et il se jeta mollement dans les bras du traitant, qui croyait aider à son laquais.
Tous deux poussèrent un ( ri en se reconnaissant. A ce cri , Louvois , qui trouvait déjà le temps long, s'avança pour demander à Desbultes la cause de°sa stupeur ; car le hnancier, devant celte tête de Méduse, était resté littéralement stupide et bJant.
Quand Louvois s'approchant eut reconnu Jaspin, quand Jaspin reculant eut reconnu Louvois, ce lurent de nouvelles et plus terribles émotions. Jaspin sentit ses tienoux se dérober : ous lui. Louvois roulant des yeux elfrayans, demanda d'une voix rude à Desbuttes ce que l'évèque faisait là, pourquoi* on le trouvait sur le siège de cette chaise.
Desliulles tremblait comme la feuille et bégayait des sons inarlicuiés. Devinant à sa propre lerreur ce qui se passait dans l'âme du ministie, pressentant un échec pour sa fortune, il lut saisi d'un accès de colère, et se jeta sur Jaspin comme un dogue sur un auiie, qui lui déroberait sa proie.
Jaspin poussa un cri lamentable, (|ui fit bondir du fond de sa cachette le prolecteur inespéré que Dieu lui réservait. Gérard aussi venait de reconnaître Jaspin, et, se plaçant auprès de lui, la main sur la garde de son épée, il regarda Desbultes avec des yeux si tlamboyans, que le linancier battit en retraite et se vint cacher deiriire son maître.
Quant à Louvois, celle nouvelle apparition avait achevé de le mettre hors de lui. \h''jh il s'avançait menaçant et provocateur, car pour (et homme le mot da:;ger n'existait pas ; mais Séron le retint par un bras, tandis que Jaspin de son côté cnlraînaitGérard en lui disiml tout bas avec angoisse:
— Oh I par pitié, parlons ; si vous saviez... parlons.
(iérard revint lentement, à reculons, vers la maison de posle, toujours observant ses ennemis. Jaspin avait la:l brider ks chevaux ri donné deux louis au maîln^ de posle [iGur (|u'on lui prélôt ('eux sdlcs. Il monta, fil monter Gérard el l'entraîna au galop, en lui disant :
— l ne voilure fermée, cadenassée... {*menée de là-l-ns par Desbultes, attendue par Louvois ! Oh ! mon cher Gérard, si ^êllo
ÎÙ
Buit même, n'importe par quel mojen, la
marquise ne sait pas ce que renferme ce carrosse, nous sommes tous perdus !
Ils disparu rent. ainsi aux yeux de Louvois, qui n'écoulait ni Desbuttes suppliant à ses genoux, ni Scron, qui lui recommandait de s observer en présence de tout ce monde.
Cependant les chevaux éiaient changés, le postillon paj'é, Uesbuttes avait tait raconter à son laquais et à ce postillon l'accident arrivé sur la route — la présence de Jaspin sur le siège s'expliquait ainsi bien clairement. Outre cela, le financier enîr'ouvrant avec sa clé une des portières, avait fait voir à Séron que la chaise renfermait encore le prisonnier.
Louvois, toujours sombre malgré toutes ces assurances, fit monter Desbuttes en po?îillon et entra dans le carrosse , qui partit rapidement par la roule de traverse dans laquelle les guidait Séron.
Quelques minutes après, on entendit un grand cri, des coups furieux irappes sur la portière de la chaise, et la voix du ministre, Yoi:: effarée, rauque, sinistre qui criait : ar- -rêtez ! arrêtez donc !
Desbutîes obéit — Séron revint près de la chaise — Louvois se jeta dehors, livide, les clieveux en désordre, et lui dit d'un accent que rien ne saurait vendre :
— Voyez donc ce qu'il y a dans ce carrosse... Séron, ce n'est pas un homme, c'est un cadavre.
Desbutîes sr.uta en bas de son cheval, Séron aussi. La chaise éiait afrêtée dans un endroit sombre, désert, oii filtrait à peine quelque clarté du ciel, sous les voûtes opaques des châtaigniers et des noyers qui bordaient le chemin.
Séron tira doucement à lui le vieillard qu'avait amené Desbuttes. Il ne s'aidait pas, il ne respirait pas.
— Je iui ai parlé, je l'ai secoue, dit Louvois, il n'a ni répondu ni remué.
Séron, après un examen minutieux et réitéré de ce corps déjà roide et de ce visage froid :
— L'homme est mort ! dit-il, Desbuttes s'arracha les cheveux et ses
dents claquèrent de terreur.
Louvois se redressa farouche et morne comme une statue de désespoir. Le plus effrayant silence planait sur cette scène terrible.
— Etes -vous bien sûr, monsieur, cju'il ne soit pas évanoui? murmura le désolé Df;-l'Ultes en interpellant Séron encore ageiiOuillé près du cadavre.
-^■La secousse l'aura tué, continua d'une
voix lamentable le traitant, qui s'effrayait deraltitwde sombre de son maître.
— Cette secousse n'aurait pas eu lieu sans la rencontre de M. Jaspin, dit sourdement le ministre.
— ïlélas!
— Et M. Jaspin ne se serait pas trouvé là, si on ne l'eût averti, continua Louvois d'un ton de plus en plus menaçant.
Desbuttes coinmença dé trembler.
— Maintenant, poursuivit Louvois, emporté par le Ûoide rage qui bouillonnait en iui, je comprends ce que je ne pouvais comprendre tout à l'heure — la présence de M. Jaspin sur le siège de ce carrosse et celle de M. de Lavernie à la maison de poste.
— Monseigneur ! hurla Desbultcs, qui fondait en larmes, en heurtant ma chaise, pîuvaiî-on espérer de tuer ce malheureux"?
— En heurtant ce carrosse, on espérait voir ce qu'il renfermait.
— Monseigneur, mais alors, on ne fût pas revenu à Bondy sur le même carrosse.
— Pourquor non ! puisqu'à Eondy l'on avait du renfort ; puisque M. de Laveinio avec deux laquais, armés sans doute, attendait à Bondy, et que nul ne pouvait m'y attendre, moi !
—Oh !... monseigneur, je vous jure, s'écria D?sbuttes en se tordant les mains et en protestant de son dévouement, de sa probité.
Ce malheureux mot alluma la poudre , Louvois fit explosion.
— Ta probité, coquin ! s'écria-t-iî dans un transport de fureur ; ton dévoûment, bélître ! Ah ! tu m'fis vendu à mes ennemis, ah ! tu m'as joué, mais tu mourras !
Et de sa main vigoureuse, dont la colcfe décuplait les lorces, il saisit Desbuttes palpitant, et le brisa de coups terribles, dont un geul eût suffi à assommer un bœuf.
Cependant, excité^ irrité par les cris étouffés du misérable , aveuglé par la rage qui l'enivrait, par la volupté de battre et de iaire souffrir, il cherchait une épée à son côté : il eût poignardé, déchiré, anéanti sa victime. Desbuttes commençait 5 râler et à mordre, lui aussi se révoltait et ne voulait pas mourir.
Séron l'arracha des mains de Louvois et le remit sur ses pieds ; mille tourbillons, des myriades d'étincelles passant et rep:issant devant ses yeux, l'étourdissaient et le firent vaciller pendant quelques minutes.
' — Tuez le ! tuez-le I... criait Louvois.
Ces terribles mots ranimèrent Desbuttes comme une fraîche aspersion d'eau bienfaisante; il se mit à genoux à dislance et sup-
DE LA\Eî\NiE.
plia encore avec les plus éloqueaîes protestalions.
— Eh bien ! va-t-en, puisque (u n'es pas mort, dit Louvois, disparais ! jetechas?e!... cl prie Dieu que jamnis il ne te plao s'jr mon cliomin ; prie le démon, ton maître, de te bien garder de ma colère; car si j'entends parler dé toi, si mes espions te découvrent, si lu 09rs respirer de façon à ê:re entendu, je te le jure, misérable, lu mourras en laml)eaux sur une croix de ter rouge que je vais commander exprès pour toi.
Saisi d'un veriige qui hérissait tous ses cheveux, cliancelant sous îe poids de ces paroles qui venaient le lapider une à une comme des pierres algues, Uesbuttes se releva et s'cniuit, croyent toujours sentir les ongles de cette main inévitable qui s'étendju h toutes les extrémités du monde.
11 s'enfuit au hasard, éperdu, hurlant et blaspliémant, soutenant d'une main ses habits en loques, oA de l'autre essayant d'étancherle sans qui couvrait son visage.
Quant à Louvois, tremblant encore, il îoraba plutôt qu'il ne s'assit, soutenu par Séron sur un des coussins de la chaise. Sa colère ajsouvic s'était abattue comme la boursouHluie de l'écume qui monte sur l'huile en ébullition.
— Mort..., dit-il après un long silence, mort avant d'avoir pu parler ou signer une déposition. Et c'était ma dernière espérance 1... Et le roi m'attend I
Sa tète pesante retomba dans ses deux mains. Ce ^énie puissant, invincible, ciierchait déjà à tirer parii de sa défaite mcmo.
— Il me reste le cadavre! murmura-t-il, et une accusation terrible contre ceux qui ont causé sa morî. Le roi verra bien qu'il y avait là un secret que les ennemis de l'a Mainlenon ont étoulïé par un crime. Car enfin,- Séron, cet homme est mort de mort violente, n'est-ce pas? C'est facile à prouver.
Le médecin, digne de son maître, avait déjà compris sa pensée. Do nouveau incliné sur le corps, il l'étudiaitavec le plus fervent désir de satisfaire bouvois.
^ — Non, dit-il enfin, ce front n'a pas une lésion ; pas une articulation n'est brisée, luxée même ; la mort a été produite par la trop grande rapidité do la cour^re, par le manque d'air ou par l'ébranlemcni tout moral imprimé au cerveau lors de la sijcousso physi(iue. Nul médecin n'oserait soutenir que le viftillard est mort assassiné. Pas même moi,
Louvois altéré se tut.
—C'est pourquoi, continua Séron, je vous
engage à remettre ce corps dans le carrosse et à le faire inhumer promptement, soit à Meu !on, soit en quelque autre endroit oii il ne puisse être découvert. Je m'en chargerai moi-même pour plus de sûreté. Mais, d'ailleurs, monsieur le marquis, vous avez eu tort de maliiaiter ainsi Desbultes, car il se vengera en allant tout raconter à la marquise ou à .laspin.
— Non, dit Louvois, Desbuttes n'en sdtt pas assez pour risquer de me braver de la sorte. D'ailleurs, SI je l'ai châtié, je puis le ramener à moi. il tremblera d'être (X)mpris dans le nombre des nialtotiersà qui je lais rendre eorge, et pour conserver ses ècus il me ménagera... Etre ménagé par Desbuttesl Oh ! misère'..
Et en prononçmt ces paroles, Louvois poussa un éclat de rire amer et voulut frapper la terre de son poin.?; mais il frissonna, car sa main venait de se heurter au cadavre.
U se leva précipitamment.
— Depuis quand cet homme est-il mort?
demanda~t-il au médecin.
— Depuis une heure à peine.
— Vous ne supposez pas qu'il fût mort, qu,*id Dcsbultes l'a quille poui' venir à nous?
— Non.
— Vous ne supjiosez pas que Jaspin ait 1 u se douter de cette mort?
— Non, puisque la chaise était fermée.
Non, puisque le postillon, le laquais et Uesbultes lui-même n'en savaient rien. Je répondrais de l'innocence de re malljeureux en toute cette aîfaire.
— S'ilel innocent, répliqua Louvois, si le hasciid seul a tout conduit, c'est doue la formne de mon ennemie qui vient de heurter la mienne.... Mauvais présage I.... Kh I bien, soitl... mais je vais in'eflorcer de retrouver Desbultesoùd'empêcherqu'il i)uisso communiquer d'ici à demain, soil avtc la marqwise, soit avec Jaspin, soit avec M. do Lavernie. J'ai pour cela des moyens stits. Kl demain, je ferai encore tremltlèr la marquise au seul nom de ce chirurgien qui savait le secret des Lavernie. Si elle ne tremble ]>as, elle, Jaspin, qui croira ip.e riiomme est cn<ore vivant, tremblera et parlera!... Non, tout n'est pas perdu ; (k^ l'audace! du san!:^!roid ! un profond silence. J'ai jusqu'à demain soir; c'est long, c'est éternel 1 l'.t d'aiPrurs, quand j'aurais échoué, t]uand j'aurais raan(iué à la jtarolo donnée au roi, il faudra bien (pie cela passe, comme ont passé t ml de choses, comme tout passera! Car je liens le roi, et j'ai l'avenir! Emportons cet homme à Meudonl
En achevant ces mo!s, Louvois abaissa «es regards orgueilleux jusqu'au cadavre ; on eut dit queco cadavre grimaçait comme un sourire d'ironie; il savait déjà, lui, la ■valeur de ce mot, r«iemr,prononcé par une houche mortelle. Peut-être le prononçail-il aussi, une heure avant d'être étendu trbid et endormi à jamais sur ce chemin sombre et désert.
Adieu.
Belair avait quitté ses amis pour porter tant de bonnes nouvelles à la petite maison du pont Marie.
Certes, rien n'est plus facile que d'aller de Versailles à Paris en deux heures. Mais Belair, nous le savons, avait adopté un itinéraire qui triplait la longueur du chemin. D'ailleurs, il n'entrait point chez Violette avant le soir, il occupa donc les derniers instans du jour à faire emplette pour la jeune femme, de tout ce qui lui s&rait nécessaire pour son voyage, ( t réussit à pénétrer dans la maison avec le même bonheur que les autres fois.
Violette regardait tristement les tapisseries de sa chambre ; elle ne jeta point le cri joyeux dont elle accueillait chaque arrivée dé son amant.
Celui-ci la prit par la main et l'amena en lace des derniers rayons du jour.
— Qu'avez -vous? dit-il, vous êtes pâle , vous êtes tiisle, vous avez encore pleuré.
iille essaya de caclier son visage.
— Que vous est-il arrivé, Violette ?
— Bien; mais ne faites pas attention à moi, je vous prie, je m'habituerai...
— A la Uberlé, au bonheur, ma chère vie, dit le jeune homme en la serrant tendrement dans ses bras. Demain! c'est demain le grand jour! demain vous êtes sauvée à jamais!
— Oh!... s'écria la jeune femme, est-il vrai?
Belair lui conta tout le plan de Jaspin, tout le zèle de leurs amis. Il étala les belles choses qu'il venait d'acheter, il laissa enfin <l<'border toute sa joie à l'idée de ce départ fixé au lendemain soir.
Mais son enthousiasme, au lieu d'édiaulierla jeune femme, sembla l'éteindre de plus en plus. Le premier mouvement passé, elle relomba dans une mélancolie plus profonde, et d'où rien ne la put arracher, ni les caies- ^•es, ni les protestations, ni les lolàlres saillies, ni les tendres reproclies.
— Enfin! s'écria-t-il , désolé lui-même, tant dsî tristesse n'est pas naturelle. Vous me serrez le cœur, Violette, vous ne m'aimez donc plus ?
— Oh I dit Violette en joignant les mains.
— Alors égayez-vous, puisque vous me voyez gai ; rassurez- vous, puisque vous me voyez tranquille ; n'offensez pas Dieu, qui a tout fait pour nous, par un visage sombre et un cœur mécontent.
— Il est des impressions qu'on ne peut vaincre, murmura- t-el!e. Tout, je ne sais pourquoi, me glace et m'épouvante.
— Vous allez quitter cette maison, rassurez-vous.
— Partons tout de suite.
— Vous savez bien que c'est impossible, répliqua Belair en haussant doucement les épaules. Vous ressemb'ez aux enCans pour qui l'on fait cuire un gâteau et qui le veulent avoir avant qu'il soit fait. Ce n'est pas aujourd'hui que vous pouvez partir, c'est demain.
— Eh bien ! repartit la jeune femme avec un frisson involontaire, ne m'empêchez donc pas de m'inquiéter et de pleurer jusqu'à demain. Oh! ne vous irritez pas, comprenez-moi, fussé-je incompréhensible.
— C'est vrai, répondit Belair, et je vous plains bien ; toujours enfermée, toujours tremblant de poser le pied sur ces parquets qui craquent, de peur qu'on ne vous entende au-dessous ; toujours éloignée de celte feoêlre, la seule issue ouverte à l'.iir et au soleil, effarée au moindre bruit, imprégnée avec terreur de ceitevapeur noire qui monte lenîement la nuit jusqu'à vous comme la mystérieuse pensée de cet homme ; et puis ce sifflement monotone des eaux sur l'arête de l'arclie, les cris luguh-res des mariniers, l'éliranlemenl perpétuel des solives vermoulues de celle masure, que le vent secoue en ses grandes tournées; oui, chère petite amie, tout cela est eilrayant pour une pauvre femme. Mais enfin, tout cela finit demain ; n'y pensez plus ; anticipez un peu sur le bonheur que demain nous promet à tous deux.
— Mon ami, dit Violette, en serrant convulsivement Belair sur son sein tremblant, mon ami, vous m'allez encore reprocher ce que je vais vous dire, mais je veux vous le dire avec un visage calme, avec des yeux bien assurés, avec une bouche souriante, et alors vous ne m'accuserez pas d'être une peureuse, un enfant exigeant. Non, ce n'est pas la solitude, ce n'est pas lebruit de l'eau, ce n'est pas non plus la fragilité de cette maison qui m'inquiètent... J'ai réfléchi sur
DE LAVERNIE.
tout cela — la solitude est ma sauvegarde, l'eau qui bruit est mon rempart, la tragile maison suffira bien à porter notre nid ; il n'est pas jusqu'à ce fiyiieur, notre voisin silencieux, sur lequel je n'aie aussi bâti mss commentaires — certes , il ne me connaît guère, il ne me soupçonne même pas, — notre vieux propriétaire a eu tout intérêt à lui cacher sa voisine comme il m'a caché à moi mon voisin. Rien de plus déraisonnable, de plus insensé que le frisson qui parcourt mes veines quand je pense à tout cela. Vos paroles tout à l'heure eussent dû achever de me faire joyeuse et patiente, car enfin, demain, c'est dans quelques heures; mais que voulez-vous, la vérité m'échappe ; je vous regarde en face, n'est-ce pas, avec des yeux bien brillans, je vous souris comme je vous aime, je comprends que vous me dites : A demain ! et je souffre. Ojj ! je souffre mon cher amant, parce que malgré tous mes efforts pour élever ma pensée à l'unisson de la voire, je ne sens ni dans mon cœur, ni dans mon esiirit, ni dans mon âme, ni en moi, ni hors de moi, je ne sens pas ce demain qui nous rendrait si heureux. Elle prononça ces mots avec un accent de douleur, avec une conviction déses[)érée qui firent sur le jeune homme une impression inexprimable. La lueur de ces doux yeux lui parut sinistre, le sourire, subileiïient effacé de ce pâle visage lui sembla l'effrayante transition de la vie à la mort.
— Hélas ! rép!iqua-t-il en frémissant malgré lui, si c'est ainsi que vous me donnez du courage...
— Vous avez donc besoin de courage ?
dit-elle.
— Je ne sais plus ce que je dis, vous m'avez troublé res()rii. .l'étais gai, j'étais en j)leinrôve d'espoir et (!<■ lumière; vous me réveillez, je ne vois plus que ténèbres, vous me dégoûtez de tout ce que j'avais désiré si ardemment.
Il baissa la tète pour cacher son émotion sous les dehors d'une tendre bouderie.
Violette vint s'asseoir entre ses bras.
— Ne pensons plus à ces laides terreurs, dit-elle, et puisque nous ne devons plus nous quitter...
Il fit un mouvement.
— Pourquoi avez-vous tressailli? demanda Violette.
— Rien, oh rien.
— Est-ce que vouï» ne oevei ^jùj lesit-r près de moi?
— .l'avais promise nctsamisdc paraître le plus possible ce soir à Versailles, afin de n'exciter aucun soupçon : je m'étais même en-
gagé à dire chez Mme la marquise le final
du deuxième acte d'Alhalie, les strophes du. lys et de l'impie : mais puisque vous désire/, me voir rester, je resterai, Violette. Oh 1 mon amour, pourraï-je vouloir vous causer un chagrin! on m'attendra, s'il le faut, à Versailles, mais que ma tendre amie ne pleure pasl
En disant ces mots il pressait sur son cœur avec des sanglots et clés baisers pleins de larmes la jeune femme qui renaissait à la flamme de cet amour passionné.
— Non, reprit-elle, pas d'imprudence à cause de mes sottes faiblesses, obéissez à nos amis, ne mécoatentez pas Mme de Main tenon, noire auguste protectrice, je redeviens raisonnable ; tenez, ne voilà-t-il pas le vieux^ juif qui part ; c'est l'heure de sa retraite, il me semble l'avoir entendu verrouiller sa porte.
— Et la porte de l'escalier se ferme aussi, dit Belair, votre voisin, ce terrible fumeur s'en va sans doute comme d'habitude racler la mandoline dans l'île Saint-Louis, sous quelque vieux jjalcon. Passera-l-il par la rivière ou par le pont? Attendez que je voie.
— Ne vous montrez pas à la fenêtre 1 qu'il prenne l'un ou l'autre chemin, que vous importe ? Ne vous éloignez pas de moi, le frisson me reprend quand vous n'êtes plus là.
— .le rosleiai, alors, s'écria Belair d'un ton vif, avec une légère nuance de mécontentement.
— Allons, allons, juïez-raoi plus favorablemenl : c'est fini. — Tenez, comme je suis brave 1 — Je vais, avant de me coucher, fairo tous mes petits préparatifs. — Non, je no préparerai rien... je ne me coucherai "pas... Les nuits ne sont pas longues, n'est-ce pas, en celte saison?... le jour vient à deux heures et demie. Il en est neuf, c'est cinq heures à passer...
— Mon Dieu ! Violette, que vows me faites mail s'écria IJ'Iair, eu crispant ses doi^is avec angoisse. Dites-moi que vous voulez me voir rester. Demeurons tous deux, c'est plus court et pli, s sage. Me voilà décidé, je reste avec vous; mais épargnez- moi : je ne comprends rien à votre agitation, à votre malaise, et j'en meurs de déplaisir.
VioleUe, passant ses deux bras charmans au cou de son ami, l'apaisa d'un baiser vh retenant son cœur (lui bondissait jusqu'à ses livres.
— A quelle heure avez-vous promis d'ôtre à Versailles? dit-elle.
— A neuf heures et demie ou dix heures, pend-nt le souper du roi
— Oh ! déjà... murmura VioleUe,
—Je o'y serai pas avant dix Iieuros et doinie en galopant bien fort.
— P;àrtcz donc, balbuîia-l-elle avec un soupir de désespoir.
Beiair inquiet, agité comme elle, allait et venait, toujours arr^^-lé au passage par ces bras languissons et ce regard chargé d'une douloureuse tendresse.
— Dites bien à M. de î.avernie, continua la jeune l'emme, renversée et palpitante, que je l'aimais oomme un fière.
— Que vous l'aiœiez?... mais vous l'aimez toujours, je suppose .' •
— Embrassez pour irToi ce digne .laspin ! Ali !... une caresse bien tendre au bon petit chien Amour... un de nos amis, aussi.
Elle s'apenut que son émotion la reprenait et gagnait Beiair iui-mêmi:. Quand la voix s'arrête au gosier, les larmes montent i'ien vile aux paupières.
— Partez, mon tendre cœur ; pars , mon doux ami, dit-elle; jamais je ne t'ai aimé comme en ce moment... Dis encore que tu m'aimes , laisse-moi cette dernière parole scellée par ton dûrnier baiser 1
Beiair tout éperdu, tout enivré de ces lugubres caresses :
— Tu a: raison, dit-il, Violette, nos coeurs n'avaient jamais pailé ainsi. Je sais bien qu'ils ne peuvent nous présager que joie et que tranquillité, mais enfiB, obéissons à l'instinct qui nous pousse. Je vole à Versailles, j'accomplis la promesse que j'ai faite à la marquise, et je reviens. Oh I ne crains pas pour moi la fatigue. Gérard a des chevaux vites comme le vent ; ils ne por.ent pas, ils enlèvent. Tu me leverras, Violette, avant que le jour ait blanchi les vitres... D'ici là, tu n'auras pas peur, n'est-ce pas?
— Non! non! reste à Versailles... le ciel est noir, l'oraçe menace; regarde les nuées 'xui se déchirent silencieusement.
— Je reviendrai, le dis-je, dis-moi adieu I Elle frissonna, et ne pouvant prononcer ce
mot, se tordit de douleur dans les bras du jeune homme.
Déjà il gagnait la fenêtre en saisissant l'échelle, elle courut après lui et l'éireigtiit si nerveusement qu'il chancela.
— Adieu ! dil-">^,lîe enfin avec un effort qui brisa sa voix et son cœur.
Ce cri étrange vilsrait encore dans l'oreille de Bnlair lorsqu'il toucha la rive. Il se retourna ; b'anclie et droite dans le sombre encadrement de la fenêtre, son amie lui faisait signe encore, et un nouvel adieu ])rononcésurle même ton mélancolique s^lissa jusqu'à lui parmi les gr-missemens de la rivière.
— Imprudente! se dit Beiair attendri; par bonheur le voisin n'est plus là pour entendre...
Et il monta rapidement la berge. Au détour du quai il regarda encore, mais la douce vision avait disparu.
Non , ce voisin mystérieux n'était plus à portée d'entendre. Lui qui n'avait pas d'adieux à faire, il était sorti tranquillement comme d'Iiabilude, avait pris lecliemin dans lequel nous avons vu Gérufd le suivre, et bientôt il arpentait la rue Richelieu en observant les iibords de l'hôtel Louvois.
Une bonne heure environ s'écoula, pendant laquelle il répéta plus de vin.ul fois :
— Aurai -je plus de ch.ance aujourd'hui ? Ce voyage qu'il fait ne sera pourtant pas éternei.
Et le promeneur inquiet regardait à la fois de quatre côtés.
Tout à coup il vit de loin, arriver par le bout le plus obscur de la rue, longeant les rares maisons, et cherchant l'ombre, un homme qui niarchait rapidement malgré toutes les précautions qu'il semblait prendre pour n'être pas vu. C'était Desbuttes qui, rafraîchi par la course et mieux éclairé sur sa situation avait jugé prudent de ne pas aggraver par qui-lque démarche inconsidérée la colère du ministre, et de venir cherchera l'hôtel , avant que Louvois y eût reparu , cerîains papiers et certain sac, cachés dans la chambre qu'on lui prêtait, débris trop minces, hélas! de sa splendeur si vite erroulée. 11 se hâtait donc pour précéder à l'hôtel-Louvois la renommée de sa mésaventure.
Cette basse tournure, ce gros dos, ces petites jambes, frappèrent no.re guetteur, qui coupa aussitôt la rue à angie droit pour se trouver en face du nouveau venu.
Celui-ci voulut éviter la rencontre, mais levante compas du curieux mesurait par seconde quatre pieds au rrôoins; les deux hommes se rencontrèreni «=ous unelanioruM.
— DesbuPesl... c'est !)iea lui, s'écria le grand arpenteur.
— La Goberge!... murmura Desbutles épouvanté, car en ce moment il aurait eu peur d'un entant.
Instinctivement, \e& deux amis se retirèrent au plus épais de l'ombie.
— En quel état, bon Dieu ! dit le maître d'armes (pii palpait les hatits déchirés du tinanc'er, l'aurait-on tait quelque injure? t'a-t-on volé?
— Dépouillé, assassiné ! balbutia le [.etit horanie ; mais laisse-moi courir où j'ai affaire.
DE LAVERNIE.
— Oh ! non ; je te tiens, je ne te quitte plus.
— Un quart d'heure seulement, et je te réponds bien que je reviendrai ; je n'ai pas envie de prendre racine dans cet endroit maudit.
— Où vas-tu donc ?
— A riiôtel Louvois.
— Mais tu as du sang au visage 1
— Puisque je te dis qu'on m'a assassiné !
— Qui?
— Ce scélérat de Louvois, mon protecteur.
— Louvois t'a battu! Vous êtes donc brouillés"? dit La Goberge avec un tressaillement de joie qui fit jouer tous les muscles de sa hideuse figure.
— A mort !
— Et tu rentres chez lui !
— Pour y prendre mes bardes.
— Malheureux ! lu es i)rouillé avec Louvois et tu te risques dans sa caverne !
— 11 n'y est pas, je l'ai quitté à Bondy.
— Qu'en saîs-tu?,.. dit d'une voix glaranle le maître d'armes, ce diable d'homme ne rentre-t-il pas, quand il veut , par dessous terre? Sait-on jamais où est Louvois? n'est-il pas partout?...
— Au tait ! dit Desbuttes avec un commencement d'inquiétude.
— Crois-moi, ne séjourne même pas dans sa rue, l'air en est pernicieux.
— Mais (out ce qui me rêsie est là, dans cet hûlel, cent pistoles I
— Et tes millions... avec lesquels tu payais des secrélaires?
— Oh ! mon ami... j'ai tout perdu...
— L'ordonnance qui fait rendre gorge à la maltôte, n'est-ce pas?
— Tu sais cela ?
— Pardicu!...
— Je suis ruiné, mon cher, en bas de l'échelle. Mon inlàme nmitre m'a précipité I
— Et moi en haut, dit le maître d'armes en se rengorgeant ; mon excellent maître m'a mis au pinacle !
Desbultes le regarda douloureusement.
— Ainsi va le monde 1 soupira-t-il.
— Et moi qui suis un bon ronifiagnon, et non pas un égoïste conunii ccrlaini's gens de ma connaissance, j'ai pensé tout d'abord à un ancien ami, j'ai ruminé certains plans : je viens l'aider à remonler :
— Serait- d vrai?
— E'irouvel
— Tu me ferais gagner...
— La moitié de cincj cents mille livres.
— Sur la parole?
~- Sur une l)oniio signalurel
— -Aquoifaire?
— A te venger.
—De qui ?
— Je ne te dirai pas cela dans le quartier oij nous sommes.
— Mais enfin?.,.
— Oh I j'ai assez perdu de temps à l'attendre depuis dix mortels jours... Te voilà, me voilà, l'occasion est belle, je suis pressé, hâtons- nous.
—Tu m'a itendais ! ... tu avais donc besoin de moi ? dit Desbuttes avec cette défiance bien naturelle entre deux honnêtes gens de cette trempe.
— Mais oui.
— Explique au moins...
— Rien ici.
— Où, alors?
— Tu verras.
— Je ne ferai point un pas sans avoir trouvé un tailleur pour réparer cet habit qui me déshonore. Je n'ose passer devant les lanternes.
— Il s'agit bien d'un tailleur !
— Je n'irai nulle part sans cela. On a son orgueil.
— Chez le premier mercier venu, j'achèterai du fi!, des aiguilles et je te recoudrai moi-môiae en causant. Tiens, voilà notre affaire au coin de la rue des Fossés-Montmaitie.
— Mais poiir laver ma figure.
— La rivière.
— Où allons-nous?
— Chez moi.
— Est-ce loin?
— Pont Marie.
— Tu ne me trompes pas au moins I
— Viens donc 1
Et les deux coquins, après que La Cobergi' eut fait l'acquisition qu'<\xigeait l'orgueil de Dosbulles, se dirigèrent .î'pas précipités vers la maison du Pont-Marie.
Œuvre saii» noiii.
Une demi- heure après, le mîjîire d'armes guidait son digne ami dans les détours obscurs de la maison.
Lorsqu'il eut allumé une lampe et que Desbultes aperçut les murs sombres et nus de la salle basse, les nioubies trop rares, les solives enlumées du plafond, toute celle in- (iusirie parcimonieuse, destinée à cacher la misère du logis, il ne pat s'empêcher d" soin ire.
— Je comprends, dit La Goberge, tu n'admires pas mon mobilier, ni même ma chambrp,m3isje cherchais mes sûretés, vois tu, et l'on n'est pas en sûreté dans les palais. Cette maison donne sur la rivière ; dix pieds de corde à nœuds , et je suis dehors. Celte maison n'a pas d'habitans ; je n'y ai jamais rencontré personne. Ecoute uii peu quel magnifique silence... Excepté le vieux juif à qui j'ai loué et quelques amoureux, couples passagers qui ne se soucient pas de moi, ni Baoi d'eux, je ne crois pas que nul connaisse cette masure. Or, j'avais grand besoin de me cacher, comme tu penses, car si Louvois avait pu mettre sur moi sa lourde main, j'étais perdu j et je ne venais pas à Paris dans cette intention. Voyons, n'expertise pas ainsi mes meubles et assieds-toi.
11 approcha un escabeau de vieille tapisserie à pieds torses, et s'assit lui-môme dans un fauteuil, la table et la lampe entre eux.
— Tu n'es pas à ton aise , poursuivit La Goberge.
— Je voudrais de l'eau.
— Oh! quelle voix rauque!... Est-ce la soif qui t'a étranglé... ou Louvois?... Je crois qu'il te faudrait p utôl un coup de vin. En voici, et du meilleur.
11 se leva pour prendre une bouteille dans une petite armoire à trois angles , et versa rasade à son ami, qui ne but point avant de l'avoir vu boire.
La Goberge remarqua parfaitement cette réserve.
— Que penses- tu donc de moi. imbécile, dit-il avec sa rude famiharité ; si je te voulais du mal, j'eusse pu t'en faire dehors. Et encore une fois, puisque j'ai besoin do toi, fie-toi donc à mon hospitalité.
— C'est que, balbutia Desbuttes d'une voix Q peine mlelligible et en promenant encore son regard inquiet autour de lui, on ne sait en vérité pss où l'on est,
Il louciia un pan de la vieille tenture de cuir déchiquté, qui pendait à la muraille.
— Ah ! oui, tu veux voir si je n'ai caché personne pourt'entendrc, dit la Goberge — visitons les iocaliiés — regarde sous mon lit, sous ma table, sous mon fauteuil, palpe le cuir.
DesbuKes tout en ricanant faisait la visite domiciliaire, li touclia une porte parallèle à celle de l'esc.dicr.
— Ceci, dit La Goberge est une sorte de cabinet de toilette — pour ceux qui feraient delà loileitc. Quatre murs nus et noirs, sans fenêtre et saiî;> issue, regarde.
El, levant sa lumpe, il montra en ellel
l'intérieur vide de ce cabinet à son confiant ami.
— Commences-lu à te rassurer un peu, ditil, oui, n'est-ce pas? Eh bien ! assieds-toi, bois et causons.
Desbuttes s'assit et regarda piteusement son habit.
— A propos, tout en causant, reprit La Goberge, je te raccommoderai. — Donne ton habit, je puis bien faire pour toi ce que j'ai fait cent fois pour moi-même, et mets en guise de manteau ce grand vieux sac à bois sur tes épaules.
Il prit le fil, une grosse aiguille et commença, non sans dextérité, les réparations promises.
Desbuttes s'accouda sur la table, en le regardant, et La Goberge entama l'enlretien :
— Donc, lu es ruiné et je suis riche, tuas été chassé par ton maître, et moi, je suis adoré du mien.
Desl)uttes fil un signe d'assentiment.'
— Donc, tu m'as offert autrefois d'entrer kÂon service, et moi, je l'offre de t'enrichir.
— A quelles conditions?
— Là! là! pas si vite... jeune lion!... voilà déjà un bouton recousu , tt avec un fil auquel on pendrait un homme. — Conte-moi un peu ta mésaventure, que nous ayons le temps de nous reconnaître.
Besbultes abrégea, mais n'omit rien d'important dans ses démêlés avec le ministre.
— Je vois, qu'en effet , dit La^ Goberge, c'est entre vous wne querelle sérieuse. — Peste, quels ongles il a!... voilà un accroc d'au moins trois pouces, et dans la broderie — mettons le t'I en trois. Avoue que j'ai sagement fait de changer un pareil maître, contre relui que 'si choisi.
— Tu ne m'as pas dit quel est ton maître.
— Un hollandais, qu'il est inutile de le nommer pour l'instant, riche à cinquante millions, et qui les sème.
— Que c'est beau ! soupira Desbutles... et tu ramasses ? "*"
— Il les sème, c'est vrai, mais de manière à se faire pousser toutes ses petites fantaisies.
— C'est bien naturel.
— Ainsi, p.ir exemple, il en a une en ce moment, une qui l'obsède. Tu sais ce que c'est que d'avoir envie d'une chose ?
— Oh ! oui, j'aurais bien envie, moi, des deux cent cinquante mille Uvres dont tu me parlais dans la rue de Richelieu.
— Précisément, j'y arrive. Mon maître a envie de rendre à quelqu'un tout le mal que ce quelqu'un lui a fdit. C'est une fantaisie comme une aulie, et si je te disais com-
DE LAVERNIE.
ment ce quelqu'uTî s'appelle, tu la comprf-ndrais encore mieux.
Desbuites ouvrit de grands veux cl redoubla d'attention.
La Goberge, se rapprochant, comme l'autre se rcipi>rocbait, enfila patiemment une grosse «•liguillée do son énorme fil. Deshuttes lui arrè'a la main. C'tte preuve de l'intérôt qu'il excitait, lit sourire le maître d'armes. ^ — Oui, il y a là une histoire de femme s'duile, assassinée, que sais-Je, — tu n'as pas iiesoin de la savoir. — Le principal c'est que mon maître rêve conhnuellement qu'il est débarrassé de son ennemi ; il s'est logé cela dans la lêie; enfin, tu vas voir jus-ju'où i! pousse sa fantaisie. N'a-t-il pas promis cinq cenl mille livres au j)reraier qui lui viendrait annoncer que son ennemi est mort?
— C'est en effet une idée fantasque, dit Desbuttes.
— J.e la trouve telle.
— Et puis, promettre et tenir... sont deux.
— Oh ! il a fait mieux que promettre, il a signé. Or, quand myniieer, mon maître, a signé une chose, elle se fait ou se fera.
— Mais, dit Deshuttes, quand bien même il aurait signé cela, celle signature ne fera pas mourir l'ennemi en question. On vit cinquante ans malgré une signature pareille.
— Eh bien ! je ne suis pas de ton avis, je dis que c'est malsain. Un piiilosophe, je ne sais plus au juste le juel, affirmait que la haine des gens puissans ressemble à la colère desserpens et autres bêtes venimeuses, et qu'elle dégage des vapeurs tout à fait nuisibles, or, quand une haine est de force à signer des bons de cin^j cent mille livres, quelle terrible vapeur !
— Cela dépend des gens contre qui cette vapeur est lancée. S'ils sont de taille à résister, si le serpent souille sur le serpent, les deux venins se neulralisenl.
— Je ne crois pas, dit froidement La Goberge ; mais si tu as celte idée, n'en parlons plus.
— Explique-toi mieux, inlerrompit Desbutles, que le refroidissement suint de son iiQii inquiétait pour les -^;'>0,00() livres. — Mais lu ne cesses de |tarler par parabo'is : lu racontes que ton maître a un ennemi dont il voudrait être débarrassé, et lu w me nommes ni cet ennemi ni ton maître. — Tu me parles, d'une part , de 25U,00U livres à gaiJîner, et lu ne me dis pas ce (pi'il faut laire. — Or, je te connais assez pour >ou[)conner que tu me leras bien gagner mon argent. Enfin , tu annonces ure signature
de ce Crésus, et lu ne me la montres pas. Que v> ux-tu que je promette, ou seulement que je comprenne?
— Tu as raison, dit La Goberge après un moment de silence, et je ne sais vraiment pas pourquoi je tourne ainsi autour du l)uisson. .le vais répondre d'un seul coup à les trois questions.
Il se leva , retourna brusquement son fauteuil massif, dans un pied ducjuelau fond du bois creusé, il prit un papier qu'il déploya et mit, en l'aplatissant avec sa large main, sur la table (Jevant Desbutles.
C'était l'engagement de Yan Graaft.
— Louvoist s'écria sourdement Desbulles lorsqu'il eut fini de lire.
— Louvois est en effet l'ennemi dont mon maître voudrait ôlre déb irrassé.
— Un serpent capable de se défendre !
— Qui parle de l'attaquer? dit La Goberge. Est-ce éerit sur ce papier ?
— Je comprends rim[)ortance de la somme, continua Deshuttes, de plus en plus troublé par le lerrible nom ; mais si fort affriandé qu'on puisse être, on ne Ja tien; {)as.
— C'est une question de temps, dit La Goberge, en attachant sur Desbutles son œil féroce; je ne suppose pas que Louvois soitimmorlèl.
— Heureusement, non.
— Eh bien ! s'il doit mourir, comme tout le monde, tu admets bien qu'il y aura une personne quelconque qui, la première, saura sa mort.
— Certes !
— Cette personne -là n"a qu'à se présenter chez M. Van Graafi; comme elle aura réalisé la fantaisie de myniieer, niynlieer paiera les cinq cent mille livres, ainsi qu'il s'y est engagé-
— .le comprends.
— El, j'avais pensé que toi, qui vivais dansl'inlimitédu grand minislre,et le voyais à toule heure du jour, lu serais un des premiers informé de l'accident s'il avait lieu... Or, tu m'aurais averti, et nous aurions partagé — en amis — voilà tout — <''est telleiiient sirn|)le, que si M. de Louvois était là, dans un coin à nous écouter, il n'aurait pas le droit dose lAthvT de ce «[u > nous disons.
Deshuttes, à la seule idi'C de celle jircsen- (0 du ministre, trembla di s pieds à la tête. La Goberge le rassura par son rire diabolique.
— le malheur, reprit Desbutles, c'est qu'à dater de ce jour je ne «er.ii plus absez près di' Louvois pour surveiller sa sanlé.
— Oue c'est fàeli(,u\ que tu sois biouillo avec lui, iuste <iu niom'ii'...
sor,
— Où j'aurais pu prévoir ses maladies?
— Mais' oui... nous avons
rapides
aujourd'hui elles arrivent
des maladies si comiiic l'éciair !
— Quel dommage, dit Deshuites, qu'on ne puisse pas distribuer ces maîadies-ià comme on voudrait !
■ - j'en ai vu, répliqua La Goberge, qui vous troussaient uq iiomme en six heures, en Quatre, en dfcu:vl .
— El SI [îersonne n'est \h, on ne sait l'événement qu'après îout le monde.
— El alors, on perd Its cinq cent mille livres.
— Il y aurait un moyea, fit Dcsijutlcs, mais je ne suis plus dans la maison.
— Dis toujours.
— Ce que tu racontais de ce philosophe, tout à l'hGure, au sujet des Iiaines et des serpens, m'a décidément irappé. Sais-tuque je hais démesurément M. de Louvois?
— Je le crois bien.
— Et que si je me trouvais près de lui, ma haine dégagerait une vapeur extrêmement peiaidetise — tout (iron que je suis, je paiic que je ie rends malade !
— Sans conipler que ce serait une tri s bonne spéculation — car, s'il tonVnait malade du la sorte, tu le saurais le premier, nécessairement.
— Parbleu !
— Eh bienl si l'on essayait... rien que pour voir.
— Essayons, je demanderai à quelque cliimisie de m.:s amis, une recette pour donner tant d'àcrelé à ma vapeur liaincuse...
— Oh!. ..que ne disais-lu cela tout de suite; tu me fais souvenir que jai u:ie de ces recelîcs-ià. Je suis si rancunier !
La Gobarge tira len.erueiit de sa longue poche, une peli e boîio do vermeil, ferii;';; avis, et qui renfeimait une fiuio qu'à lit briller h la lampe.
— Que c'est- blanc et imllanl! dit Desbulles en irissoananî.
— Je m'étonnerais bien s'd n'y avait làdedans une belle maladie, continua La Go-
-^ Donne! fit précipitammrnt le financiÊr, jelanl lout-3-}ail le masque.
— M.nis, puisque tu ne peux reiourner à l'hôtel Louvois ! dit La Goberge.
— Je puis aller à la sunniendance, à Versailles. J'entrerai l'-ar les jardins, avant le jour : le mur de l'espalier est lias. Le cabinet du ministre est au rez-de-chaussée; derrière ce cabinet, où je n'ai pas même besoin d'cFilrer, (.'il un oliice dans lequel on
met chaquâ soir l'eau de Forges qu'il doit boire le lendemain. Nul ne m'aura vu entrer, nul ne me verra sortir. Voilà comme je parle, moi! Est-ce c'.air? est-ce net? me fais-je compiendre?... A ton tour.
— Je continue, dit La Goberge, et je serai aussi clair que toi. Quand vas-tu à Versailles ?
— Quand tu voudras!
— Nous clioisironsnutre temps — d'ici là, je ne le quitte plus, lu ne t'en étonneras pas, tu pars pour la surinlendance — je t'accompagne — ce que lu risques, je puis bien. Je risquer. — Louvois ne m'en veut pas plus qu'à toi. — D'ailleurs, si tu avais mal calculé, si nous étions surpris, — cela s'est vu, hélas ! — comme on nous lerait subir millo abominables tortures , je t'avertis qu'avec l'un de ces pistolets, je le tue sans douleur, cl me lue aussitôt avec l'autre. — Si au contraire lu as ^éu^si, si la maladie est bien inoculée, sur de toi, je t'escorte et nous allons louclier ensemble les cinq cent mille livres, suis -je net et loyal à mon tour?
— Mais, puisque tu viens à Versailles, dit Des' ul tes, avec déiiance, je n'y suis pas nécessaire. Et si tu n'as pas besoin de moi, pourquoi m'offrir 250,000 livres? ïu te lais tort. Plus je réfléchis, plus jetrpuvoque lu pourrais le passer de moi. N'étais-iu pas aussi intime que moi dans la maison du ministre? N'en ronnais-tu pas aussi bien que moi k s êtres ?
— Je me lusse passé de toi certainement, dit La Goberge, si depuis mon départ pour îa Hollande, tout le bâtiment de la surintendance n'eût été restauré avec des distributions nouvelles; — je m'y perdrais, — toi, au contraire, nouveau dans la maison, tu peux y marcher les yeux bandés.
— Et... ce bon de M. Yan Graall?... qui de nous le gardera? ce serait bien imprudent de ie porter sur toi.
— Oh ! n'aie pas peur, je ne puis rien sans loi ; tandis que sans moi, tu peux tout; c'est à moi de réclamer des garanties. D'ailleurs,nous nenousquilteronspluîsdésormais.
Au retour de Versailles, nous prendrons le billet dans le pied de mon fauteuil, et comme deux frères, nous le présenterons à la caisse. Replace toi-même ce papier.
Desbuttes relut le ])on, et le déposa au fond du pied creusé qui se fermait avec une cale tournant sur un clou.
— Tu es content? dit La Goberge.
— Enchanté.
— Si tout est convenu, donne-moi ta main» et jurons, sur noire loi, d'en finir au plus vile.
DE LAYERNIE.
Les deux scélcrais se pressèrent la main.
— Foi de La Goberge ! dit l'un emphatiquement.
— Foi de Dcsbutles 1 dit l'autre d'une voix sonore.
Tout à coup un cri, qui semblait parti du plafond, lénondil à ces deux noms smistrts, et fit dresser l'oreiile aux meurtriers, et en même temps une chute pesante ébranla les solives et secoua la poussière de ces bois vermoulus.
— Il y a quelqu'un là-liauf, murmura Desbuttès, le iront glacé de sueur.
: — Oui, répliqua le maître d'armes en pâlissant.
— Tu m'avais dit que nous étions seuls dms cette maison...
— Je le croyais.
— On marciie, on s'agite...
— Les pas d'une personne effrayée.
— Il faut savoir ce que c'est.
— Mon tons 1
La Goberge donna son épée à DesbuUcs, et prit ses pistolets.
— Et la lumière? dit Desbuttes.