‹ Le comte de Lavernie (volume 2)Chapitre 3 sur 11 · LE COMITE · texte numérisé non relu

LE COMITE

se détourna vers Violette et Belair, glacés tous deux par l'approche de ce maliicur qu'ils pressentaient.

Oe lui... une lettre de lui à moi, bégaya Jaspin, la première lettre qu'il m'ait jamais écrite... Mon Dieu!... Mon Dieu!... qu'est-il donc arrivé ?

La main vacillait, le papier s'échappait de ses doigts paralysés.

— Je ne pourrais pas lire, dit-il, lisez, M. de Belair, je vous en prie.

Belair prit à son tour le fatal billet. Violette s'appuyait au dossier d'une chaise , Desbuttes, sa fourchette chargée à la main, demeurait béant ; l'émotion de sa femme le gênait.

Au premier regard que Belair jeta sur la lettre ouverte, on vit sous sa peau frémissante le sang rcllucr par degré de son visage à son cœur.

Jaspin joignit les mains et baissa la tète. Toute son âme était à Dieu.

— Lisez, monsieur Belair, dit Desbultes, sinon vous ferez mourir ma femme.

« Mon cher abbé, lut Belair, j'ai eu tort de ne pas suivre vos conseils : un mauvais génie m'a entraîné à Valenciennes, oii je me suis trouvé face à face avec M. de Louvois. »

Jaspin tomba agenouillé sur son fauteil.

Belair, après avoir levé les yeux au ciel, continua :

« La querelle que vous vouliez éviter à eu lieu. J'ai reproché au ministre la mort de ma mère... 11 m'a fait arrêter. Je suis renfermé dans le donjon, et sans la générosité de M. de Rubantei, qui veut bien vous faire passer ma lettre au risque de se perdre lui-même, vous n'auriez de moi aucunes nouveltes.

En ce moment le conseil de guerre s'assemble et bientôt mon arrêt sera prononcé. Cher abbé, mon tendre ami, la plus ancienne des trois affections qui me restent, vous qui m'avez vu naître, venez m'aider à bien mourir. »

Jaspin poussa un cri déchirant, crispa ses deux mains au-dessus de sa têle et glissa de la chaise sur le parquet avix lugubres hurlemens d'Amour.

— C'est ma faute , s'écria Belair, égaré, pâle, en s'arracliant les cheveux ; c'est ma faute, à moi, lâche qui ai (|uitté mon ami..., je l'aurais enipèché d'aller à Valenciennes, je l'aurais défendu contre Louvois, c'est ma lautc... Oh! Gérard! mon pauvre ami 1

Ce désespoir effra.yant arracha le cœur à Violette ; elle quitta l'abbé auquel Desbuttes prodiguait ses soins, elle courut à Belair, et, bravant tout, elle se jeta dans ses bras. U la repQUSsa.

— Vous voyez que Gérard m'accuse, ditil, il ne parleras de moi dans sa lettre... Il m'en veut... il ne m'eût pas abandonné lui, ce n'est pas un miséra!)le comme moi ! — Venez, mon ami, continua le malheureuri jeune homme en essayant de soulever Jaspin, venez, partons.

Gérard va mourir. Allons mourir avec Gérard !

Violette avait saisi la lettre ; elle savait bien, elle, que Belair ne serait pas oubUé. D'une voix vibrante, malgré ses larmes qui ruisselaient sur le papier, elle continua la lecture :

« Dites à Belair, mon frère chéri, avait ajouté Géivird, que je lui défends de cpiitter l'asile où je le sais en sûreté. Madame Desbuttes le sauvera en mémoire du service que j'ai rendu à son mari et à elle-même. Je lègue àBelair, avec mon souvenir, le soia de retrouver Antoinette et de lui dire que je suis mort en prononçant son nom. Qu'il veille sur cette pauvre enfant et qu'il la sauve des persécutions de M. de Louvois. Si Belair lui manque, elle n'a plus désormais personne pour la ijrotéger. »

Cette lecture apaisa le délire du jeune homme. Sa douleur qui le rendait fou tomba au son harmonieux de la voix chérie qui lui transmettait les volontés suprêmes de Gérard ; muet, dompté, le visage inondé de larmes, il alla embrasser Jaspin qui, la lecture achevée, venait de se lever fortifié par la prière.

Jaspin, sans écouter les banales consolations de Desbuttes, se mit à marcher silencieusement dans la vaste salle. Sa pâleur inaccoutumée, l'inquiétude de ses mains pendantes révélaient en lui la plus violente agitation.

Sur ses pas, marchait le chien, s'arrêlant quand Jaspin s'arrêtait, reprenant sa marche quand l'abbé rei^renait la sienne. Ces deux êtres soudés l'un à l'autre comme deux aulomaliîs semblaient avoir perdu l'un son instinct, l'autre son âme.

Violette et Belair s'étaient écartés pour laisser à Jaspin la liberté de sa monotone promenade. Desbuttes, contrarié du nouvel incident qui assombrissait son château, et gâtait son déjeûner, battait du bout des ''oigtsune marche sur la vitre, en grommelant que le vieillard devenait fou.

Jaspin, la tête baissée, s'arrêta et compta sur ses doigts.

— D'ici à Versailles où elle est, quatrevingts lieues, dit-il tout bas... Vingt-quatre heures de cfiemin ! et Gérard n'en a peutêtre pas 4SMQ à vivre !

DE LAVÊRNIE.

Puis il se remit à marcher. Cinq minutes après il s'arrêla encore :

— Ce n'est pas moi qui l'aurai voulu, s'écria-t-il, c'est Dieu !... Tant pis pour elle... Le ciel m'est témoin que je voulais la ménager.

Et, coupant court à ces mystérieuses paroles qui emplissaient d'étonnement Violette et Uelair, tandis que Desbulles secouait la tête d'un air de compassion, Jaspin se tourna vers le financier pour lui dire d'un ton ferme:

— Un cheval, s'il vous plaît , et un guide pour me conduire^ Valenciennes.

— Mais, mon cher monsieur , répliqua Desbultes, qui n'appelait déjà plus parrain, un homme si compromis et si alïligé , vous n'êtes point en état, ce me semble.

Jaspin, sans lui répondre, se tourna vers Violette d'un air suppliant.

— Le clieval de M. l'abbé sur-le-champ ! s'écria la jeune femme avec un geste de reine qui lit sortir de la salle les valets, le sénéchal et Desbulles lui-même. Car le financier n'avait point encore assez dépouillé le laquais pour refuser d'obéir à un ordre donné de la sorle.

Le cheval fut amené, Jaspin mit le pied à rétrier ; Amour sauta aussitôt sur le pommeau de la selle.

L'abbé, toujours taciturne, chercha autour de lui le guide qui devait le conduire à Valenciennes.

Ma s nul ne bougeait, Desbutles avait éloigné tout bas ses gens, dans la peur de se comprometlrc en aidanJt un malheureux tonil)é dans la disgrAce de M. de Louvois.

Violette comprit. Elle arrêta de sa blanche main Belair qui déjà courait à la tête du cheval.

— Vous, lui dit-elle, monsieur, vous êtes placé sous ma garde par M. de Lavernie qui m'a sauvé l'honneur, et qui a sauvé M. Desbultes de la corde; que d'îiutres oublient Cf bienfait, moi je ne l'oublierai pas. Vous dimrurcrez donc ici ; je réponds de vous sur ma tête!... Holà! sénéchal, escortez M. l'ab- ]jé jusqu'à Valenciennes, et no regardez pas ainsi votre maître quand je commande. Je suis la maîtresse en celle maison : obéissez, ou je V(iu?> chasse!...

Le sénéchal voyant que Desbultes pAlissait de colère en (iélournant la tète saus oser répondre, sentit de (juel côté souillait la todte-puissance. 11 l'ut à cheval en deux minutes.

Cependant Belair en serrant Jaspin dans S'^s Ijias lui dil à l'oreille :

— M. de Louvois me bail à l'égal de Gé-

rard. Si pour sauver Gérard il faut sacrifier ma vie, souvenez- vous que je suis là, et que j'attends.

— Merci, répondit simplement Jaspin; j'y complais.

Belair lui pressa les deux mains avec un regard qui valait un serment.

Et quand Violette, alarmée de cet entretien, s'approcha d'eux :

— Ma fille, lui dit Jaspin avec sa douce voix, je vous bénis; soyez heureuse !

Desbulles fit mine de s'approcher aussi.

— Prospérez , monsieur , ajouta Jaspin, et il s'éloigna rapidement, les yeux et l'âme fixés devant lui sur l'espace qu'il fallait dévorer avant de toucher à Valenciennes.

Violette et Belair le suivirent de leurs vœux et de leurs regards attendris. Dès qu'il eut disparu, Belair s'assit brisé sur le parapet du pont, et pleura.

Desbuttes s'approchant desa femme, voulut exhaler un peu du fiel qui fermentait en son cœur.

— Vous me faites de belles affaires, madame 1 Une Tolée de gens tombe chez moi, tous ennemis jurés de mon maître, et vous prenez parti pour eux ! vous me ruinez !

Violette, l'écrasant d'un regard de mépris :

— Faites-moi conduire à la chapelle, ditelle ; je veux prier pour l'àme de mon père et pour la vie de M. de Lavernie. Accompagnez-moi, M. Belair I

Desl»uttes fronça le sourcil et s'effaça pour laisser passer le musicien. C'était en vérité, à ce moment, un bien vilain polit seigneur I

La cossscicuce cl l'orgueil.

La Goberge courut l'espace d'une demiheure. Où allait-il? son cheval lui-même n'en savait rien. Tant que dura le vcrlige do la |.cur ou l'agitation qui naîl de ce vcrlige, le maître d'armes i>ressa les flancs de sa monture, autant pour en activer l'allure que pour se cramponner à la selle. Mais quand La Goberge se Irouva éloigné de tout chemin, de toute habitation, quand il ne vil plus derrière lui la fenêtre de Desbultes et celle de .laspin, les deux seules éclairées du château, qui send)lail le regarder avec ces deux yeux vigilans, alors rassuré, ['.aletant, il desserra ses jambes ossuuses, et le cheval, dégagé des branches de ce compas, prit le trot dans les terres laliourcos,

Cependant ce prétendu repos devint un horrible supplice pour La Goberge. La cadence d'un galop rapide berçait assez moelleusement son corps épuisé ; mais le trot lui brisa les entrailles, et bientôt un craquement douloureux des cliaiis de la poitrine lui arracha un cri et un juron dont le diable se serait scandalisé.

Le maître d'armes arrêta son cheval, qui ne demandait pas mieux. Sa blessure, mal cicatrisée, venait de se rouvrir à la surface, et les tissus déchirés laissaient échapper quelques gouttes de sang. Le premier mouvement du coquin fut d'appeler au secours, mais nul ne passait aux environs. Sa dernière pensée fut de regagner le château d'Houdarde, mais comment retrouver la route, comment aussi affronter la colère de M. de Lavernie, quand il saurait la mort de son compagnon ?

La Goberge était donc là, en plein champ, les deux mains plaquées sur la poitrine : à voir ce spectre aux cheveux rares et à la barbe d'un demi pouce, on eût dit le seigneur clievalier delà triste figure, alors que perdu dans les déserts de la Manche, il frissonnait duxbrises nocturnes, leur demandant une aventure.

Seulement, La Goberge n'avait avec lui ni Sancho, ni baume de fier-à-bras ; il avait encore moins cet intrépide cœur de l'héroïque insensé ; la peur le prit quand il vit couler son sang. Toutes les émotions de la nuit produisirent leur effet en même temps. Fatigué du jeûne, fatigué de la peur pendant l'invasion du château, fatigué de la pesée faite sur la pierre, fatigué de la fuite af)rès l'assassinat, La Goberge se laissa ghsser au bas du cheval, dont il passa la bride dans son bras, et il resta étendu dans un s lion que déjà le seigle naissant tapissait ïi'une moelleuse verdure.

Le cheval brouta; La Goberge fit tout ce riu'il put pour s'évanouir, afin de ne point penser à sa triste situation et à ses terreurs .vvisqu'aujour.

Le jour vient de bonne heure au printeiaps. Les premiers rayons montrèrent au m.iître d'armes des cuirasses et des piques, puis, derrière, une nuée de valets conduisant des équipages.

La Goberge laissa passer les cavaliers , et lorsqu'il ne vit plus à l'extrémité de son champ de seigles que fourgons et mules suivant la route encaissée, il poussa des cris lamentables, et attira bientôt l'attention de ces valets, qui (Tirdinaire sont un peu charitables par ce qu'ils sont 1res curieux.

Il leur apprit que blessé au service de M.

' de Louvois, longtemps malade et récemment entré en convalescence, il avait voulu retourner vers son maître, mais que le dévoûment l'avait abusé sur ses forces. Et là dessus il montra sa poitrine tachée du peu de sang qui s'y était montré la nuit, et demanda qu'on le menât à la ville prochaine 011 il prendrait des mesures pour gagner Paris.

Ces gens sur qui le nom de Louvois fit effet comme surtout le monde, placèrent La Goberge dans un des fourgons qu'il avait convoité. Ils lui apprirent qu'ils voituraient à Valenciennes les bagages des pages de Sa Majesté, que les pages allant à Valenciennes, il était probable que le roi s'y devait rendre aussi. La Goberge ne put savoir d'eux si M. de Louvois serait du voyage; mais il l'espéra, et ce fut pour lui une bien grande joie mêlée d'une grande appréhension, lorsqu'aux portes de Valenciennes il apprit que M. de Louvois était arrivé dans la nuit.

Il fallut songer à se présenter convenablement ; le ministre n'aimait pas les effets dramatiques. Une tenue d'homme qui a couché dans le seigle, une chemise tachée à la poitrine ne lui eussent l^oint agréé. M. de Louvois voulait qu'on le servît proprement. La Goberge s'occupa de sa toilette, et déjeuna sans fierté avec les valets qui lui avaient rendu de si bons offices.

Cependant Louvois infatigable avait tout organisé pendant cette nuit. Il avait apaisé M. de Vendôme tout en lui reprochant son intrusion chez les Augustines. 11 avait visité M. du Maine et M. de Ëoufflers qu'il avait complimentés sur leur charité envers les religieuses. Pour M. du Maine, surtout, Louvois avait été gracieusement courtisan. Le ministre av<ait à se garder contre la haine de Mme ^e Maintenon, et la neulraUté, sinon l'alliance de M. du Maine, lui était indispensable. Cet enfant chéri du roi et de M™^ de Montespan, cet élève de M'"« Scarron était l'idole de Louis XIV et de la marquise. M'"^ de Maintenon surtout, qui n'avait de faiblesse pour rien ni pour personne, eût donné sa vie pour le duc du Maine.

Louvois fit à ce jeune prince bâtard les complimens les plus délicats sur ses bonnes dispositions à devenir un grand administrateur militaire. Moins il en pensait, plus et plus disertement il en dit. Il se plaignit amèrement de M. de Rubantel, qu'il finit cependant par excuser avec perfidie en rejetant tout l'odieux de l'abandon des Augus Unes sur un certain Lavernie, mauvaise tête, naluri! sans frein, une écume de l'armée de Câlinât, leiiuel Lavernie, déjà cassé pour in-

DE LAVERNIE.

discipline, avait osé reparaître, tout exprès, pour se l'aire surprendre en flagrant délit d'insulte à des religieuses, et de rébellion contre le ministre de la guerre.

M. du Maine, qui n'avait pas été élevé pour rien par Mme de Maintenon, et qui à lui seul montrait plus de dévotion qu'il n'en eût fallu à dix légitimes héritiers du Roi-Très- Chrétien, M. du Maine applaudit à M. de Louvois et M. de Roufflers fit chorus. On tomba d'un commun accord sur ce païen de Lavernie : M, du Maine déclara qu'il fallait faire un exemple, M. de Roufflers demanda pourquoi l'exemple n'était |>as déjà fait, et Louvois ravi répliqua modestement qu'il avait cru devoir attendre le roi pour statuer, mais que provisoirement il faisait assembler le conseil de guerre,

M. du Maine n'avait jamais fait partie d'un conseil de guerre ; Louvois l'assura que c'était fort curieux ; le jeune duc témoigna le désir de débuter par l'affaire Lavernie, et il ajouta poétiquement que ce devait être une émotion poignante que de prononcer une sentence de mort. Louvois, le voyant ainsi disposé, le nomma président du conseil de guerre assemf)lé pour juger le crime de Gérard, et il lui adjoignit M. de Rouftiers. Le choix du rapporteur était indillérent, leur dit M. du Maine avec un aimable sourire, puisque le rapport venait d'être si bien fait par M. de Louvois.

On se sépara là-dessus: M. du Maine pour aller dormir, M. d<! Roufflers pour si? préparer à marcher le lendemain, Louvois pour activer les opérations de ce conseil de guerre.

Ainsi marchaient les choses, et l'on voit qu'elles allaient grand train. Ainsi Louvois avait eu la chance d'arriver aux portes de Valenciennes assez à temps pour empêcher Gérard de rejoindre la pauvre Antoinette; car c'était bien elle <iui, placée par Louvois aux Augustines de cette ville après la mort de Mme de Lavernie, avait lailli se rencontrer encore avec son amaiii, tant le ii.isard servait ces ciiastes amours, tant l'étoile de Louvois les combattait par sa terrible inf uence I

Ainsi le ministre avait vaincu son ennemi, et sous peu d'heures Gérard allait disparaître : puis I^oiivois rayerait ce; nom de sa mémoire, il s'était haliiicmenl êi.iyé de M. du Maine contre la colère de Mme de Maintenon, au cas où celle-ci aurait voulu récriminer ?ur la fin mallieureii>e du fi!s (le son ancienne amie — car Louvois se rappelait que Mme de Lavernie l'avaii menacé de la marquise , — mais quelle apparence que

Mme de Maintenon eût de la mémoire pour cette famille provinciale ? Mme de Maintenon avait trop de choses à penser, et puis, qui se plaindrait à elle '? Gérard une fois disparu, Louvois nageait en plein courant d'impunité.

Quant à Antoinette, confinée dans ce couvent où nul ne la connaissait, elle n'avait plus de confidens ni de soutiens. Quand Louvois, après avoir conduit Mlle de Savières aux Augustines de Yalenciennes, avait voulu se procurer des nouvelles de La Goberge, nul ne savait ce qu'était devenu le maître d'armes. Une trace de sang dans l'avoine, une place ravagée par les pieds des chevaux et le mouvement des combattans, voilà tout ce qu'on avait trouvé au bas du mur des Filles-Rleues. Et puis, on parlait vaguement d'un marchand coquetier retournant en Flandre, qui aurait ramassé un homme mourant et l'aurait emmené dans sa charrette. Le coquetier retrouvé, interrogé par les agens de Louvois , déclara que l'homme n'avait pu souffrir le transport, qu'il avait demandé à être déposé à terre, et qu'il était mort sans doute au fond du fossé dans lequel le coquetier l'avait descendu. Louvois désirait trop vivement d'êire débarrassé de La Goberge pour ne pas se contenter d'une explication (jui faisait espérer sa moit. D'ailleurs, s'il eût vécu, depuis si longtemps La Goberge eût donné de ses nouvelles. Dès qu'il ne demandait point d'argent, c'est qu'il était l)ien mort.

Restait Relair. Celui-là inquiétait et irritait Louvois. Gérard l'avait soigncusemeni caché au château de Lavernie, et Louvois, pour ne pas remuer une cendre encore tiède, d'où pouvait jaiflir une dangereuse lumière, avait respecté le cliAteaù depuis \n mort de la comtesse. La lettre de destiluliou envoyée à Gérard était l'unique projecliliî qu'il eût osé y lancer pour tromper sa soit de vengeance. Louvois se réservait de prendre Helair au premier souille qui trahirait ce malheureux.

l'A comme le musicien allait se trouver abandonné par la mort de Gérard, comme il n'avait pour vivre «pie le bruit de sa guitare, ce bruit l'aurait bien vitedt'iioncé.

Ligour était déjà grand, que Louvois travaillait encore devant ses Ixuigies consumk'cs; il préparait le rapport du conseil de guerre.

— Que de misèn^s ! pensait-il en relisant rénumération de ses terribles grinls, que d'obstacles mesquins dans la vie d'un grand '.lommel Tandis que je mets en br^nlo une machine de guerre qui peut brover

|iO

l'Europe, voilà un grain de poussière, un létu qui se jette dans les rouages, et au lieu d'écrire des ordres pour la marche et l'approvisionnement de cent mille hommes, au lieu de méditer la ruine d'une ville formidable et la défaite d'une armée, me voilà entassant subtilités et mensonges sur ce papier pour me débarrasser d'un homme, d un ciron qui me gêne!... Oh 1 Descartes, toi qu'on appelle insensé à cause de tes atomes crochus, comme tu avais raison 1 comme tout s'enchaîne ! Combien de chaînons invisilsles à nos faibles vues relient l'un à l'autre chacun des grands événemens qui nous apparaissent imprévus, isolés, et qui composent Id vie des homm'es remarquables ; ainsi le premier anneau de cette chaîne a été le facteur Brossmann et le dernier sera le comte de Lavernie. Entre ces deux extrêmes , qui pourrait soupçonner un La Goberge, un Belair, une Antoioetle, — pauvre fille, hélas! — uneEléonore, malheureuse femme; une comtesse de Lavernie, mère sublime'' qui connaîtra Van Graalt , le riche Hollandais, devenu fou, dit-on, sur ses tonnes d'or, Van Graaft que je ne connais pas moi-même? qui connaîtra le misérable Gilbert, ce slupide honnête homme qui sera mort de faim sur un secret que je lui eusse payé si cher 1 îiloi seul aujourd'hui je sais tout cela ! Oh ! combien de choses descendent avec un mourant dans l'éternelle nuit! combien des plus importantes 1 Qui pourra reconstituer jamais cette longue et terrible aventure, depuis l'amour d'Eléonore Van-Graaft, que l'histoire apj)elle: Conquête de la Hollande, jusqu'à l'exécution de Gérard de Lavernie, que la postérité appellera : Siège de Mons 1

En disant ces mots, Louvois ne s'aperçut point qu'il était tombé peu à peu dans une douloureuse rêverie. Le choc de ces souvenirs funèbres, de ces ombres gémissantes, tant de remords déchlrans avaient fini par entamer le bronze de son cœur. Louvois laissa glisser la plume de ses doigts fatigués, courba sa tête puissante et l'enseveUt dans ses deux mains.

En ce moment, l'ange aimé du Seigneur, l'ange aux ailes sans tache, celui qui verse le baume sur tou!es les plaies que le démon a faites, l'ange du pardon planait au dessus ùo ce grand coupable, et cherchait à l'attendrir en déroulant devant lui le long cortège de ses victimes : les innocens égorgés ou brûlés dans le Palatinat, les protestans tombés sous le sabre des dragons, les crimes particuliers décorés du nom de moyens com-

me les crimes publics l'étaient du nom da nécessite' s.

— Pardonne une fois , disait tout bas le bon ange, et il te sera cent lois pardonné I

— Eh bien ! répondit Louvois à cette supplique mystérieuse, si je pardonnais... si j'ouvrais ma main pour laisser s'échapper ce Lavernie, si je négligeais de l'étendre pour ne pas écraser ce Belair ; si j'étais miséricordieux au point de donner Antoinette à Gérard, accepteraient-ils l'un et l'autre?. .Lui, l'implacable ennemi dont j'ai tué la mère, et qui tiendrait un de mes secrets! . . Elle, W sprit ulcéré, qui ne me pardonnera jamais son enfance sacrifice , et qui me maudirait si elle apprenait l'horrible mort de sa mère!... Non, pas de pitié ! La fatalité qui m'a fait assassiner ces deux femmes me pousse à détruire aujourd'hui leurs enfansl... Oui, Descartes, tout s'enchaîne 1 Mais toute chaîne peut se rompre, et c'est à moi de choisir les chaînons les plus fragiles pour en avoir plus tôt fini.

Louvois reprit sa plume et posa ses conclusions avec une sorte de fureur. Il appela un aide-de-camp, et le chargea de porter son rapport au duc du Maine ; en même temps il commanda ses chevaux pour aller surveiller le départ des troupGS qu'on dirigeait sur MoDS.

Un nouvel aide-de-camp déposa sur le bureau l'énorme paquet des dépêches quotidiennes. Louvois parcourut les cachets et l'écriture des enveloppes pour choisir les plus intéressantes, et tout en Msant, prit son verre d'eau de Forges, que chaque malin lui apportait à jeun son premier valet de chambre.

Lorsqu'il remit le verre sur le plateau, il vit que le plateau tremblait, ses yeux remontèrent jusqu'au visage du trembleur, et saisi d'un mystérieux effroi, il reconnut La Goberge qui n'avait pas trouvé de meilleure rentrée que celle-là, et qui, fort connu dans la maison, avait obtenu de remplacer le valet de chambre.

— Ah! monseigneur, murmura le maîtred'armes ! Ah ! mon bon maître...

Et tout en saluant, le borgne put distinguer sur le visage de Louvois cette désobligeante surprise qui signifie : je vous croyais mort!

— J'en ai réchappé, dit La Goberge d'un ton doucereux.

— Je le savais, et je t'attendais, répliqua Louvois qui avait eu le temps de se remettre.

— Ah 1 monseigneur savait tout ? dit le maître d'armes sans en croire un mot.

— Je sais tout ce que je veux, interrompit

DE LAVERNIE.

le ministre d'un ton sec. Te voilfi, tu es guéri ?

--Mal!

— Enfin, tu es debout.

— Oui, monseigneur.

— Et tu as besoin d'argent?

La Goberge remua la tête avec un sourire qui remerciait d'avance.

— Tu en au^as ; cependant, tu ne l'as pas {lagné.

La Goberge, cette fois, prit l'attitude d un triompbateur.

— Monseigneur se trompe, dit-il ; seulement, au lieu de gagner mon argent en un coup d'cpée, j'en aurai ûo'^vé deux.

— Plaft-il? dit Louvois étonné; je ne comprends pas bien.

— Voici, monseigneur: la fortune m'avait trahi une fois...

— La fortune a bon dos ; c'est Ion poignet qui t'a trahi, mon drôle.

— Soit ; mais mon poignet a pris sa revancbe. Je rapporte à monseigneur son cp^e dont je suis indigni?, i)ien que j'aie réparé l'affront qu'elle avait reçu.

— Tu t'expliqueras, je suppose.

— Monseigneur ne comprend pas que j'ai retrouvé Belair?

—Où cela?

— Chez mon ami Desbuttes, un heureux, grâce à vous, monseigneur; un homme qui vient d'acheter un château superbe et qui est devenu millionnaire en bien peu de temps... Ah! qu'il a été bien payé celui-là de l'honneur qu'il a eu de servir monseigneur... conjointement avec moi.

Louvois brusquement :

— Eh bien! ce Belair? demanda-t-il.

— Fc l'ai attendu sous un balcon où il raclait sa guitare , je l'ai provoqué, nous nous sommes battus, et je l'ai lue.

— 'lue... bien tué!... s'écria Louvois avec une explosion de joie.

— Parfaitement bien tué, monseigneur ; deux coups affreux dans le cœur.

— Eh I prends garde, dit Louvois en le regardant ironiquement ; on revient d'un coup d'épée, mons La Goberge. Tu en es la preuve vivanîe. Voilà un mort de ta laron qui fera qu(Mque jour un revenant. * }

— Non, monseigneur, j'ai pris mes pré- [ cautions.

— Ah! lesquelles?

— Après avoir tué l'homme, je l'ai enterré sous une pierre qui peut peser deux mille livres et que j'ai laissé choir sur le cadavre d'une liauleurde huit pieds environ.

— G est différent, La Goberge ; ce Belair est un homme mort. Mais Desbuttes, que

dira-t-il? Gomment lui expliqueras-tu ce meurtre commis chez lui?

— Tout simplement, monseigneur, Belair était amoureux de sa femme.

— Ge Desbuttes est donc marié ? pourquoi ne m'en a-t-il rien dit?

— Avec une jeune fille que voulait épouser Belair, vous savez , monseigneur, celle à qui Belair, hors de France, écrivait toutes ces lettres que vous m'ordonniez de brûler. Or, en ma qualité d'ami de Desbuttes je veille sur son honneur. J'ai trouvé Belair roucoulant sous le balcon de Violette....

— Violette... oui, je me souviens de ce nom, murmura Louvois. Ainsi Desbutles ne saura rien et l'aura l'obligation de l'avoir vengé ?

— J'y compte, monseigneur.

— Puisque maître Desbuttes est riche, il te fera, je pense, une rente.

L'œil de La Goberge étincelade joie.

— Pour peu que vous l'y engagiez; oui, monseigneur, oh! daignez l'y engager.

— Ge sera justice, dit Louvois avec distraction, car depuis quelques minutes, il songeait à la complaisance inépuisable du sort envers lui. Tout à l'heure encore, ce Belair l'occupait, le gênait, et voilà que Belair était mort!

— Depuis quand l'as-tu tué? demandat-il à La Goberge.

— Gette nuit même, après le départ de M.

— Gomment! ce Lavernie était avec lui chez Desbuttes? Par quel hasard?

— Et avec M. de Rubantel, oui, monseigneur.

— Desbuttes entretient donc des intrigues contre noua'l dit vivement le minisirs.

Au lieu de répondre la vérité qui eût justifié le traitant:

— Je ne sais pas, répliqua hypocritement l'infilme j.doux, qui se trouva heureux do jeter un [)cu de poison dans le nectar de son ami.

—Ah ! ah! murmura Louvois, c'est bien!

La (jobcige vit se froncer les sourcils de son maître.

Voici ce que pensait Louvois :

— Trois hommi s me gênaient — l'un est mort, l'autre va mourir — Pourquoi le troisième continucrail-il à me gêner ?

Et il jetta sur La (îohcrge un regard oblique, un éclair froid (|ue ce misérable ne eomiiril point, malheureusement pour Louvois, sinon il lût mort de peur, et lui eût ainsi ('pargné des frais d'imagination.

Cu agneau enras^é.

Le ministre continua son muet monologue.

— 11 laut que j envoie si lom ce coquin, pensa-t-il, qu'il ne me revienne jamais.

Là-dessus il tira de son coffre un rouleau de louis d'or et regarda en souriant La Goberge, dont le visage s'épanouit.

— Tiens, lui dit-il, voilà pour l'enterrement de M. Belair. Mais à présent que tu es payé, travaille, graisse tes bottes, j'ai de l'ouvrage pour toi.

— Un voyage ! dit La Goberge refroidi.

— Eh bienl ne les aimes- tu plus? demanda Louvois.

— Quand je suis en santé, oui, monseigneur, mais je n'y suis pas : ma blessure n'est pas fermée.

— Et lu crois que le grand air te nuirait?

— Je suis silr qu'il me tuerait, monseigneur.

Louvois attacha son regard pénétrant sur La Goberge.

— Ce butor me devinerait-il ? pensa le ministre.

— Tenez , monseigneur , examinez ma poitrine se hâta de dire La Goberge, et voyez si je vous mens.

Louvois, frappé d'une idée subite :

— C'est une mauvaise blessure, dit-il vivement, et qui tournerait mal si l'on n'y prenait garde. Oui, mon pauvre La Goberge, tu as besoin de re])OS.

— N'est-ce pas, monseigneur? murmura le borgne avec effroi.

— Je veux qu'on te soigne comme si tu étais maréchal de France! continua Louvois en frappant sur le timbre pour appeler.

— Appelez mon médecin Séron , dit-il aussitôt à l'aide-de-camp.

— Monseigneur, que de bontés ! s'écria La Goberge suffoqué par la reconnaissance.

Le médecin parut. C'était une de ces sombre? figures de savant ambitieux qui font réfléchir le physiologiste et trembler le malade.

— Séron, dit le minisire, voilà un serviteur dont la vie m'est précieuse, je vous le confie, il est blessé, il a été mal guéri, regardez la blessure,

Séron s'approcha, La Goberge découvrit sa poitrine encore une fois.

— Les cliairs ont repris, dit le médecin.

— En dessus, intcnompit Louvois ; mais en dessous, au fond, la plaie est encore béante, et la preuve, c'est qu'elle a saigné.

— Ah? dit le médecin en regardant son maître avec surprise.

— La blessure est très mauvaise, reprit Louvois qui répondit à ce regard par un autre des plus significatifs.

— Je ne dis pas non, balbutia Séron.

La Goberge frissonna.

— Regardez mieux, Séron, et dites franchement votre avis ; monsieur est intrépide et peut entendre la vérité.

Séron feignit de palper avec plus de soin.

— 11 est vrai, dit-il, que le coup est profond. Respirez, monsieur, s'il vous plaît.

La Goberge gémit au lieu de respirer.

— C'est dangereux, n'est-ce pas? ajouta Louvois.

— Grave ! dit le médecin d'une voix sépulcrale.

Un cri d'angoisse échappa au maître d'armes, tandis que Louvois, donnant une plume à Séron, l'engageait à écrire l'ordonnance.

— Où soignera-t-on monsieur ? demanda le médecin.

— Chez lui, répliqua hypocritement Louvois.

— Mais je n'ai point de domicile à Valenciennes, dit La Goberge.

— Ni moi, répondit Louvois Mais, j'y

pense, les hôpitaux que j'ai commandés sont-ils prêts?... On y trouvera une chambre pour La Goberge, la' meilleure.

Le maître d'armes salua.

— Fort bien, dit Séron.

— La plus tranquille, continua Louvois, la plus éloignée de tout bruit.

— Parfaitement, monseigneur.

— Emmenez- donc votre malade, monsieur Séron , je crois qu'il touche à un accès de fièvre. Couchez-le , et songez que vous m'en répondez.

— Oui, monseigneur.

— Oh ! monseigneur, merci ! murmura La Goberge, dont les dents s'entrechoquait wt réellement d'effroi ; et plus pressé que Louvois lui môme, il gagna la porte.

Séron s'approcha de son maître.

— Au donjon ! lui dit vite et bas le ministre. Une casemate, un cachot et le secret le plus absolu 1 C'est un coquin à pendre!...

Séron salua respectueusement et sortit derrière La Goberge, qui se retourna encore pour dire :

— Merci, mon bon seigneur.

L'aide-de-canip s'effaça pour les laisser

passer et annonça au ministre que M. de Rubantel attendait une audience.

— Rubantel ! dit Louvois, c'est un bon officier que j'ai un peu rudoyé hier; et d'ail-

DE LAVERNIE.

leurs il m'apprendra ce qu'il faisait chez DesbuUes. — Pourquoi lui garderais-je rancune de ses liaisons avec Lavernie ; dans une heure ou deux, plus de Lavernie, plus de La Goberge, plus de Belair. Faites entrer M. de Rubantel !

Louvois se replongea dans sa correspondance, autant pour occuper son temps que pour se donner une contenance à l'arrivée du général et lui laisser exhaler son premier feu. Mais il fut bien étonné, quand au lieu du pas grave et cadencé de l'officier de cavalerie, il entendit galoper sur son parquet une sorte de créature çlus mobile et plus bruyante qu'un cheval échappé.

— Qui va là ! dit-il en levant la tête 1 quoi, Rubantel, ce n'est pas vous !

— Non, monsieur, c'est moi, repartit la frétillante créature, moi, Jaspin, bien à votre service.

C'était bien réellement Jaspin, le digne abbé, qui faisait invasion de la sorte dans le cabinet de M. de Louvois.

Celui-ci toisa brutalement le personnage, et lui trouvant l'air d'un homme sans conséquence :

— Si vous n'êtes pas M. de Rubantel, ditil, pourquoi entrez-vous chez moi sous son nom?

— Monsieur... balbutia Jaspin.

— Dites monseigneur, répliqua aigrement Louvois, ou plutôt ne dites rieu du tout, et sorte? !

— Pardon, monseigneur, j'ignorais comment on vous qualifie. J'en reviens à M. de Rubantel. Tout à l'heure en arrivant à Valcnciennes, je l'ai rencontré , nous nous connaissons, j'ai sauté à son cou, lui au mien, nous avons un peu pleuré tous deuv. ISous avons décidé qa'il viendrait vous demander audience, et comme vous ne m'eussiez pas reçu , tandis que vous le recevez lui, il m'a cédé son tour et me voilà.

— Ahçà! s'écria Louvois, roulant son a'il irrité sous son épais sourcil, est-ce que par hasard vous êtes fou !

— Pas encore, monseigneur , mais je le deviendrai probablement, si cola dure !

El .l.-ispiii, sans plus df façon, lira son mouchoir, essuya une larni.^ au bord de ses yeux ot s'assit canémont sur un t'auleuil.

Louvois, exaspéré, le saisit brusciucment par les épaules et le jeta plutôt qu il ne le mit sur ses jambes.

— Allez-vous me dire tout de suite ca qu'il y a de commun entre vous et M. de Rambutol,di>nianda-t-il à l'abbé?

— Le désir de sauver un homme, repar-

tit Jaspin; un jeuae homme doDt il est Ta-

mi et moi aussi.

— Quel homme?

— M. le comte de Lavernie, monseigneur, que j'ai élevé, dont la famille m'a nourri depuis trente ans, pauvre précepteur ignorant et incommode : le comte de Lavernie, mon cher seigneur, un brave jeune iiomme innocent, inolfeHsif, oiphelin... dont la mère est morte entre mes bras 1

Louvois recula d'un pas; il devint blême, son cœur battit avec violence : toute la scène du château de Lavernie lui apparut. 11 reVkt cette noble femme expirante, le petit abbé agenouillé, le fils menaçant, le chien risiJjle défenseur, grondant comme un lionceau. Il revit Antoinette aux mains des archers et le portrait de M**^ de Maintenoa lançant des éclairs du fond de son cadre.

-^ Je n'en tinirai donc jamais avec ce sou venir, murmura-t-il, tremblant de rage.

Puis revenant sur Jaspin, agneau qui palpitait devant ce regard d'aigle, il ajouta lentement :

— Je vous reconnais, vous êtes l'abbé qui m'a montré le poing, en me disant que j'étais un monstre.

Jaspin se courba plus bas encore, et ne répondit pas.

— Et de quoi venez- vous me menacer aujourd'hui? dites! poursuivit Louvois avec un accent sinistre.

Jaspin joignit les mains et, relevant la tête, montra au ministre un visage empreint d'une si poignante douleur que Louvois eut peur de s'attendrir.

L'abbé fondit en larmes, se laissa tomber à deux genoux et murmura d'une voix troublée [)ar les sanglots :

— Grâce I

— Je n'ai pas le droit de faire grâce, répondit durement Louvois.

— Monseigneur, c'est vous qui êtes l'offensé.

— Un ministre représente le roi jusque dans l'olfen^^e qu'il reçoit pour son maître. C'est le roi que M. de Lavernie a offensé; adressez- vous au roi.

— Mais, monseigneur, répliqua Jaspin.

de plus en plus humble et suppliant, c'esi vous qui êtes le maitre !... Tout se lait par vous I A qui ne commandez-vous pas !

— Vous plaisantez, brave homme.

— C'est vous, poursuivit l'abbé, (pii avez déféré M. de Lavernie à un conseil de guêtre. C'est vous qui déjà l'avez destitué de son grade.

— Eh bien! apr?^s?... Si j'ai cassé ceto!licier, il est bien cassé ; si je l'ai traduit dc-

Tant un conseil de guerre, c'est qu'il était coupable. Le conseil est assemble, faiteslui yos suppliques, s'il est temps encore àdressez-lui vos doléances, s'il est trop tard. Jaspin, brisé, cacha son visage dans ses deux mains et pleura bruyamment comme un enfant qui perd courage.

— Mon Dieu, murmura-t-il, mon Dieu, peut-on avoir le cœur de voir ainsi pleurer un homme !

En ce moment l'aide-de-camp apporta au ministre un paquet delà part du président du conseil de guerre. Louvois rompit le cachet.

Jaspin regarda et écouta de toutes les forces de son corps et de son âme. Son cœur cessa de battre.

— Il est trop tard, dit Louvois.

— Trop tard! s'écria Jaspin en se levant, pourquoi trop tard ?

— Parce que l'arrêt vient d'être prononcé, répliqua Louvois, parcourant toujours le message de M. le duc du Maine.

— Et cet arrêt condamne Gérard?

— A la peine de mort.

Jaspin poussa un cri terrible, et ses yeux lancèrent une flamme dont Louvois lut épou vanté. C'était le délire ou le courage qui s'allumait en ces yeux-là.

— Allez , monsieur Jaspin , dit-il , allez prier le conseil ; parlez à M. le duc du Maine, qui est fort miséricordieux.

— M. le duc du Maine fera-t-il grâce ? interrompit brièvement Jaspin.

— Il n'en a pas le droit plus que moi.

— Alors pourquoi me dites-vous de l'aller trouver? Pour me congédier, n'est-ce pas?

Louvois haussa les épaules.

— Oh ! mais, je ne m'en irai pas ainsi, continua Jaspin.

Louvois (rappa du pied.

— Vous risquez gros, mon cher monsieur, dit-il.

— Bahl fit l'abbé avec un geste sublime de mépris et d'abnégation, qu'est-ce que je risque I

— Vous risquez, vous risquez de ne pas vous trouver près de votre ami au moment où il aurait besoin de vous voir... Car vous êtes abbé, je crois?

Jaspin ouvrit des yeux effarés, des lèvres frémissantes.

— Les jugemens du conseil de guerre, poursuivit Louvois tranquillement, s'exécutent dans les cinq heures. Restez ici, si bon vous semble. Je vais donner les derniers ordres. Adieu, monsieur l'abbé Jaspin.

Jaspin bondit comme un chat sauvage et ^arr a le passage à Louvois.

— Je vous ai dit à Lavemie, bégaya-t-ii d'une voix étranglée, je vous ai dit que vous étiez un monstre...

— Eh bien ? repartit Louvois intrépide.

— Eh bien ! aujourd'hui je vous appelle un scélérat.

— En ma qualité de ministre de la guerre, je ne me mêle point des abbés, répliqua Louvois en raillant, mais je vous enverrai à l'archevêque de votre diocès^. il vous fera tnettre au cachot, M. Jaspin. Adieu.

— Monsieur ! s'écria Jaspin ivre de fureur j et effrayant à voir, vous allez me signer tout

do suite la grâce de M. de Lavernie. '' '^ Louvois écarta l'abbé d'un geste de son bras vigoureux.

— Monsieur Louvois , cette grâce 1 ou je parle 1

— Vous parlerez?... que direz-vous? Parlez tant que vous voudrez, que m'importe 1

— Cette grâce! vous dis -je.

Cependant, Louvois avait été sensible à la

menace.

— Je vous répète, dit-il, que nul n'a droit de grâce que le roi.

— ^^Eh bien, un sursis à l'exécution jusqu'à ce que j'aie vu le roi.

Louvois se mit à rire.

— Ohl scélérat! scélérat! il rit!.. . s'écria Jaspin en s'adressant à Dieu. Eh bien 1 puisque tu l'as voulu, va !... tue M. de Laverme, moi je vais à Versailles!

Louvois fut frappé du ton avec lequel Jaspin prononça ces paroles.

— Tu ne sais donc pas ce que c'est que M. de Lavernie, stupide bourreau ? poursuivit Jaspin, dont le visage s'illummait comme s'exaltaient son ame et son accent. Tu ne devines donc pas?

Louvois prêta tellement l'oreille qu'il n'entendit pas les injures.

— Ah ! tu touches à M. de Lavernie, toi ! ahl tu joues ainsi avec les secrets de Mme de Maintenon... qui est reine de France 1...

Louvois se rapprocha d'un bond et étendit une main vers l'abbé, qui s'enivrait de ses paroles et de sa conviction comme les anciens martyrs?

— Les secrets de Mme de Maintenon? s'écria le ministre d'une voix haletante.

— Eh bien ! Mme de Maintenon te perdra Louvois !... Aman! fais tomber un cheveu de M. de Lavernie, Esther fera rouler ta tête sur un échafaud 1

— Que dites-vous?... demanda Louvois à qui revinrent en mémoire les solennelles menaces delà comtesse,--et il pressa "les mains du pauvre abbé,— expliquez-vous !.«

DE LAVERNIE.

Ce jeune homme est-il donc si intéressant pour la marquise?...

Jaspin poussa un éclat de rire qui eût bien prouvé sa l'olie, s'il eût été moins terrible. Louvois le comprit, il entoura d'un bras l'épaule de l'abbé.

— Eh bien ! soit , ce sursis, causons-en , monsieur Jaspin , dit-il. Asseyez-vous, calmez-vous , tout s'arrange en ce monde, quand tout s'explique, bon Dieu...

^ — Ne blasphémez pas Dieu ! rugit l'abbé ■ inondé de sueur, et que î.ouvois iissit avec une affectueuse violence.

— L^...!à !... voyons... prouvez moi que MmedeMaintenon, s'intéresse assez à ce jeune homme, dites-moi ce secret... parlez, mon brave Jaspin, vous êtes un di^^ne homme, vous défendez vos amis nu moins! j'estime ces caractères là ! je vais vous signer ce sursis — tenez. ...je signe, mais parlez, parlez i... sinon je croirai que vous abusiez du nom de la marquise pour me tléchir, et je retirerai le sursis que voilà... Ce secret! ce secret de Mme de Maintenon!.. Ah ! mais, il faut parler, maître Jaspin ; vous en avez trop dit pour vous arrêter maintenant. L'aveu et le sursis, ou bien j'avance l'heure!

Jaspin épouvanté ouvrit la bouche pour parler. Soudain un bruit éclatant de cris et de fanfares emplit la place sur laquelle ouvraient les fenêtres du cabinet de Louvois.

— Vive le roi ! cria la foule en débordant sur la place comme une mer mugissante, — vive le roi !

— Le roi ? dit Louvois avec un élan de colère.

— Le roi! répéta Jaspin en se précipitant vers la fenêtre dans lo délire de la joie,

— Le roi et Mme de Maintenon ont doublé l'étape et entrent dans Yalencicnnes, vint dire l'aide-de-camp à Louvois consterné.

Au nom de la marquise, Jaspin tomba sur ses genoux comme un insensé, envoya des baisers vers le cirl, et se dégageant des bras de Louvois qui lui tendait le sursis et l'enlaçait comme un serpent afin d'obtenir de lui* une parole:

— Madame de Maintenon à Valencienncs, cria l'abbé en se frayant un passage au milieu des ol'liriers et des serviteurs de Louvois. Ahl Gérard est sauvé, gardez votre papier, monsieur, je n'en ai plus que faire.

Et le petit homme, a[nhs avoir ombrasse Rubantel en courant, se jeta à cor{)s perdu dans la foule qui bordait les rues sur le passage des carrosses du roi.

— Les secrets de Mme de Maintenon!...

répéta Louvois en se laissant tomber accablé sur son fauteuil.

utilité d'an péché de jeunesse.

Les rues étaient encombrées. Cette ville toute émue encore du passage de quarante mille hommes, bouleversée par les terreurs des religieuses et les exigences des corps d'élite, respirait à peine depuis deux heures. Car toutes les troupes en étaient sorties grâce à l'infatigable surveillance de Louvois, à son génie organisateur , à sa rude façon de se faire obéir.

Ce n'était plus un mystère pour personne : l'armée française marchait sur Mons, que les têtes de colonne avait déjà entourée, quand l'arrière-garde quittait à peine la chaussée de Valenciennes.

On juge de l'effet que produisit l'arrivée subite de Louis XIV. Le roi n'avait pas commandé d'armée depuis quelque temps.

Avec le roi venaient Us [rinces: avec le roi venait Mme de Maintenon, qui, reine de fraîche date, ne s'était point encore montrée à ses sujets du nord, comme le faisait si habituellement autrefois Mme de Montespan.

Le roi avait dû cacher son arrivée, comme on avait caché celle dt s troupes. Louvois n'attendait son maître que le lendemain. Un caprice royal, un rien, un frissoo de Mme de Mainteiion, peut-être, frisson prophétique, ayant fait doubler la dernière étape, Louis entrait à Valencienncs de jour, au lieu d'y arriver a\ix flambeaux.

Douze carrosses remplis de grands officiers de la maison s'avançaient lentement par les rues jusqu'à la maison de ville où les logemens étaient marqués depuis la vuille. Le carrosse du roi chargé de pages, entouré d'écuyers et de gardes, était suivi par lo carrosse plus modeste dans lequel tou^ les yeux clierchaienl aviJem(/ul la marquise de Maintenon. Sereine et un peu pâle sou>^ ses coil'ies, elle était on compagnie de deux dames et d'un maréchal de France ; un éf.uyer du roi escortait le carrosse, à cheval, et très attentif près de la portière.

Celle femme dont toute l'Europe parlait sans cesse , et qui venait d'atteindre à une si haute fortune , portait sa grandeur sans fatigue et sans faste. On devinait en elle uneàme supérieure à celle fortune même,

et la foule qui la dévorait dfs yeux se taisait, mais non sans admiration ni respect.

Le cortège avançait ; un temps radieux faisait de cette entrée improvisée une entrée triomphale. Les échevins, les gens du bailliage, de la prévôté, du parlement, les chefs de mihces, les grands officiers encore en séjour dans la ville, se hâtaient d'accourir et leurs escortes particulières, après avoir fait refluer la foule, s'allaient joindre à la grande escorte comme les affluens au fleuve.

Tandis que les cloches sonnaient, que le canoB tonnait, que les cris éclataient, Lou- Yois, caché derrière un rideau , voyait , se rongeait le cœur et dardait sur Mme de Maintenon des regards qui l'eussent pulvérisée, si la pensée d'un ennemi tuait à distance comme une bombe.

Cependant, le premier carrosse de ce cortège, qui fût entré dans Valenciennes dix minutes avant les autres , renfermait deux femmes et un homme, qui se firent reconduire directement à une entrée basse de Thôtel-de-ville, oii ils mirent pied à terre.

L'homme descendit le premier ; il était vêtu simplement , portait l'épée et tenait sous son bras un petit coffret d'ébène incrusté d'argent. Nous connaissons cette figure pour l'avoir vue chez Mme de Mainte- »on, à Versailles, un soir que la marquise soupait en attendant M. de Harlay.

C'était le maître-d'hùtel de Mme de Maintenon, un fort poli et fort honnête homme.

Manseau offrit son bras à une vieille personne, aussi noir coiflée que la marquise, aussi pincée, aussi raide, aussi prude de démarche et de visage.

Pincée sans cireonspection , raide sans austérité, montrant vingt-deux dents avec lesquelles un fabricant d'ivoirerie en eût fait facilement soixante-quatre comme cel les de la marquise, c'était la camériste singeant sa maître sse, c'était Mlle Nanon Balbien, la puissance des puissances.

Mlle Nanon mit le bout de ses doigts sur le bras de Manseau, tourna et retourna chastement ses grandes jupes que le carrosse avait fripées. Elle baissa les yeux pour ne pas voir tous ces hommes qui la regardaient descendre de carrosse, et se rengor- -^ea béatement quand elle entendit quelques "unbéciles murmurer à son oreille :

— N'est-ce point là madame de Maintenon ?

Telle était , en effet , la prétention de Mlle Balbien, qui, sans les fréquentes admonestations de la marquise, eût copié plus exactement, c'est-à-dire plus ridiculement encore eet illustre modèle.

Et du reste, comment l'orgueil n'eût-il pas tourné cette faible tête? Gomment ce pauvre reflet ne se fût-il pas figuré être lumière? Comment ma nw Balbien n'eùt-elle pas cru être un fragment de Mme Scarron?

Nanon voulait bienadmeltre que Louis XIV ne l'eût pas épousée. N'était-ce pas assez de modestie de sa part? Elle laissait le roi sans partage à sa maîtresse, mais seulement le roi. Quant aux princes, quant aux ambassadeurs, quant aux ministres , quant à la cour entière, tout cela était à elles deux, puisque tout cela se donnait à elles deux.

Et certes, jamais la maîtresse ne reçut et n'exigea autant d'hommages que la" suivante. Ainsi Mme de Maintenon avait-elle eu l'esprit de faire respecter jusqu'à ses humbles commencemens. Mais Mlle Balbien semblable à l'àne chargé de reliques, aimait mieux croire qu'on l'adorait que de rapporter à la véritable idole les cantiques et l'encens.

Cette fière personne entra donc par une des faces latérales de la maison de ville, oii les maréchaux-de-logis et les fourriers du roi vinrent la recevoir et lui indiquer le logement de la marquise.

Car, dans les voyages, Mme de Maintenon affectait de loger séparément comme une simple dame du palais, et son service arrivait toujours à la destination avant celui du roi, afin que toutes choses étant préparées bien à l'avance, elle fût la première installée et en mesure de recevoir immédiatement le roi sans aucunes traces des embarras ou du désordre d'un voyage.

C'est à cela que Mlle Balbien daignait s'employer d'ordinaire lorsqu'elle consentait à supporter les fatigues d'un déplacement. Elle connaissait les habitudes et les besoins si simples de sa maîtresse : une chambre bien rangée, des étoffes sombres pour tentures, la petite table pour elle avec wn fauteuil du côté du lit, une autre table avec un fauteuil en face pour le roi, quelques faïences ou émaux bleu et blanc qu'elle affectionnait, avec des fleurs odorantes, bien que le roi eût les odeurs en exécration; mais il les supportait chez la marquise.

Puis, à l'arrivée, un bouillon et une aile de poulet les jours gras, une tasso de lait et des biscuits les jours maigres, et avant tout une bougie allumée pour cacheter des lettres, car la vie de la marquise^ se passait à cacheter des lettres quand elle ne lisait pa» celles d' autrui.

Jamais Mlle Balbien n'accomphssait ©u plutôt ne faisait accomplir son œuvre sans soupirer, gémir, se plaindre des douleurs do

DE LAVERNIE.

reins, et se faire soigner, cheminfaisant, par les femmes de chambre. A elle le premier consommé, ou le premier sirop, qu'elle savourait lentement, assise sur le fauteuil où se devait asseoir la maîtresse,^ accoudée sur la table où la maîtresse allait appuyer ses coudes.

Et Mme deMaintenon, qui plusieurs fois l'avait surprise prenant ainsi ses ébats, au grand scandale de quelques zélés, s'était contentée de dire en souriant, que sa bonne Nanon lui essayait une chambre neuve.

Ce jour-là quand les olficiers de service eurent présenté leurs resp* cts à Mlle Balbien, et qu'elle eût distribué le biame ou l'éloge, après qu'elle se tût un peu querellée avec Manseau, qui ne lui avait pas lait préparer son potage, et dont la froide patience, plus cruelle qu'un mauvais procédé, irritait la vieille demoiselle, ma mie Balbien fit ranger la chambre de sa maîtresse, et visita le passage qui, suivant l'usage , aboutissait de cette chambre aux appartemens du roi.

Mais à Valenciennes, les fourriers n'avaient pu mettre les deux logemens de niveau. Un escalier sombre et étroit les séparait. C'était désolant, mais irréparable. Mlle Bdlbien, qui s'était heurtée aux premières marches, poussa des exclamations sans fin, et n'ayant plus sous la main les fourriers, se mit à larder Manseau en répétant :

— Jamais le roi ne pourra descendre par là chez nous.

— Vous lui éclairerez, mademoiselle, repartit tlegmatiquemenl le maîlre-d'hôtel en dressant sa coilaUon sur la [)eiile table.

— Eclairorl... en plein jour!... comme c'est ridicule, dit ma mii^ Bulbien.

— S. M. songera que nous sommes en province, mademoiselle.

Nanon haussa les épaules.

— Oh ! d'ailleurs, giommela-t-ello, que disais-je en plein jour ! 11 sera nuit l'ermi-e quand vous aurez lini votre service, au train dont vous y allez 1

— Il est inutile que je sois prêt d'avance, mademoiselle, répli(]ua Manseau du même ton poli ; un bouillon froid n'est bon que pour le rhume.

\'Â il continua d'essuyer la porcelaine de Chine avec le soin le plus minutieux.

Mlle Balbiei\ se d^'-menait turicusement.

— Vous savez, dit-elle, qu'aujourd'hui, nous avons tout au plus un quart d'heure d'avance

— Le roi et Madame sont au grand degré à recevoir les complim^ns, repartit Manseau lraa(ittillement. Il y en a [tour une demi-

heure de complimeBs à Valenciennes. Les gens y sont éloquens.

Et le maître d'hôtel plaça près de l'assiette et de la jatte le service de vermeil enfermé dans son cadenas doublé de satin ama-' ranthe.

Mme de Malntenon, depuis son mariage, avait le cadenas, comme une reine.

Mlle Balbien, n'ayant plus rien à répliquer, s'apitoya sur elle-même.

— Voilà qui est lieureux 1 s'écria-t-elle, une demi-heure de harangues ! ... etje meurs de besein, et personne ici ne songe à moi.

— Que ne le disiez-vous. mademoiselle, repartit Manseau imperturbablement, je me serais empressé de vous faire servir. Seulement, je ne puis deviner. Voulez-vous dîner tout à fait ou seulement vous rafraîchir?

— Que prend Madame?

— Une soupe au riz, des becfigues.

— Eh bien, M. Manseau je prendrai la même chose, s'il vous plaît.

— Mademoiselle, il n'y a de becfigues que pour madame, répondit le maître-d'hôtel; madame lange si peu I mais nous vous trouverons des mauviettes. Et Mans-au, ayant fini de dresser le couvert se f)réparait à sortir quand Mme do Maiutenon apparut au seuil de son apparlement.

Elle était entourée de courtisans, d'évêques, d'officiers généraux; elle avait les mains pleines de placets, et souriait à deux ou trois supérieures des principaux couvens de la ville, qui étaient venues saluer en sa personne la supérieure générale de tous les couvens de France.

Lorsqu'elle eut, sur son palier, passé une sorte de revue de tout ce monde, elle salua et congédia, selon son habitude, après avoir assigné quelques audiences.

Alors, cette foule s'éloigna, et la marquise rentra toute seule chez elle, où Nanon et Manseau l'attendaient, l'un dans la première chambre, l'autre dans la seconde.

En traversant la première, qui était une sorte de grande antichambre richeme-nl tal-issée de vieilles tentures de Bruges, la marquise demanda par (|uel endroit son appartement communiquait avec celui '^" rei.

M.inseau indiqua l'escalier dc£.l 2»o.i" '^vons parlé, la marquise y jeta ua coGpd'œu' indinérenl, et, de celle première chambre, passa dans la seconde qui était la sietîB«, celle-là où Manseau avait dressé la table et le couvert.

il y laissa pénétrer sa maîtresse que àevŒ femmes attendaient avec une toilette fraîche.

— Nanon, dit-elle, je ne recevrai personne avant deux iieures, veille à ce qu'on ne

entends-*tu

lïie trouble point. — Personne,

Tanon ferma la porta ei sorti] pour aller Rjendre à l'office son potage et des nouvel-

^Mais elle n'avait pas fait trois pas dans cette antichamlîre, qu'un fracas épouvantable se fit entendre dans les montées sonores; quelque chose de lourd roula de marclie en ■marche enfonça la porte de l'escalier, et une sorte d'énorme pelote noire et grise s étant développée comme un hérisson et dressée liir deux pattes, Mlle Balbien vit en lace :'elle un petit homme moitié rose, moitié ^àle qui s'écria les bras étendus :

— Mme de Maintenon, s'il vous plaît !

C'était encore notre ami Jaspm. ^ Nanon poussa trois cris ds jeune tille et-

fravée et se réfugia derrière un paravent ; au'même moment entrèrent dans l'antichambre un huissier du roi et un gendarme de service, qui crièrent tout haletans :

— -Où est-il? oii est-il?

— Le voici 1 cria Kanon en désignant l intrus, qui se frottait les genoux tout effare.

Merci, mademoiseile Nanon, dit 1 huissier, qui allongea la main vers sa proie.

— Nanon 1 répéta Jaspin qui d un bond se dégagea des mains de l'huissier, et accourut regarder en face la vieille fille. —Nanon Balbien! , ,. „ .

— Eh bien! Après? répliqua celle-ci.

— Nanon qui était servante de Mme Scarron ! Nanon que... Nanon qui..j* ^

Ah fà! avez-vous fini de dévisager

ànsi mademoiselle, s'écria l'huissier, qui se fit aider du factionnaire. Est-ce pour cela que vous vous êtes ainsi introduit cliez le roi?... Fouillons-le?... . ., . ,

— Mais en vérité, c'est elle! s ecna Jaspin: je la reconnais!... Et vous, Nanon, reconnaissez-moi donc !...

— Monsieur ! fit la vieille demoiselle troublée par je ne sais quel vague souvenu.

— En 1G60, sur la route de Lorraine.

— Monsieur! . „ . .

— Un petit précepteur tout ]0uliu, tout rose, qui cherchait condition...

— Mais, monsieur...

— Tandis que vous alliez attendre votre maîtresse alors en voyage.

— Oh! monsieur...

— 3'avais vingt-quatre ans, vous en aviez.. .

— Assez l

—Mlle Nanon me reconnaît! s'écria Jaspin aux deux liommes ; lâchez-moi !

— Est-ce^Tai? mademoiselle, dirent ceuxci un peu étonnés...

Nanon hésitait encore.

/-' *jije suis TOtre compère.^. Jaspin!... le petit Jaspin ! ajouta l'abbé d'une voix qui fit tressaillir la vieille fille. ,

— Oui, oui,. dit-elle suffoquée... Retirezvous, messieurs. ■

Les deux gardiens saluèrent et partirent.

— Ah! enfin dit Jaspin, qui respira tout à fait.

Nanon, éperdue, se cacha le visage dans ses mains, comme si le plafond menaçait de lui choir sur la tête.

— Vite, lui dit l'abbé, conduisez-moi à madame la marquise.

— Mais, c'est impossible.

— Rien n'est impossible.

— Madame attend le roi.

— Le roi attendra.

— Mais que dire à madame?

— Que je suis votre ami...

— Vous voulez-donc me déshonorer î

— Allons donc !

—Nanon ! demanda la marquise de l'autre chambre, qu'est-ce que tout ce bruit que j'entends?

Nanon joignit les mains avec angoisse.

— Elle est là! cria Jaspin en se précipitant vers la porte.

— Vous me perdez ! gémit Nanon, s'accrocliant à lui pour l'arrêter, mais il se dégagea et passa.

— Ah çà, vraiment, qu'y a-t-il? dit Mme de Maintenon, dont une feimme de chambre venait d'ouvrir la porte.

Nanon faillit s'évcDOuir.

— Madame... murmura Jaspin, en s'avancant gracieusement.

-^Que veut cet homme?' demanda la marquise stupéfaite.

— Une audience, répliqua Jaspin.

— Et mes ordres, Nanon? dit la marquise avec sévérité.

Le regard de Jaspin fouetta si vertement la vieille fille immobile, qu'elle s'élança près du fauteuil de sa maîtresse et lui dit :°

— Monsieur l'abbé Jaspin.

Puis, après ce coup d'Etat, elle regarda l'abbé à son tour, implorant sa discrétion, qu'il lui promit par un affectueux sourire.

— Péché maudit ! soupira la vieille fille avec désespoir, en fermant la porte sur la marquise et sur Jaspin.

— Heureux péché ! murmura l'abbé.

Les secrets de !ll"^^ de niainteuon.

Mais .■laspin, qui.availtant désiré cette audience de Mme de Maintenon ne fut pasmé-

diocrement embarrassé lorsquUl se vit en face d'elle.

C'est qu'elle n'était pas de ces femmes qu'on regarde facilement, ses grands yeux fixes, impénétrables, lançaient une flamme rayonnante à laquelle un aigle se fût brûlé! — Et Jaspin n'était qu'un pauvre papillon bien obscur.

Et d'ailleurs, quand il eût osé la regarder, cette femme illustre, ce n'était pas tout. 11 fallait oser lui parler. Etait-ce bien facile de lui dire ce qu'avait à lui dire Jaspin ?

Il baissa la tête; son cœur débordait.

Tant de douleurs y bouillonnaient si tumultueusement que l'éruption était procbaine. Mais quand on parle aux grands, ^'est la première parole qui est importante. Ils n'entendent souvent que celle-là.

— Eli bien, monsieur, lui dit la marquise lorsqu'elle fut un peu remise de l'étrange présentation que Nanon lui avait faite. Mlle Balbien vous a conduit à moi, ce doit être [>our quelque objet de conséquence?

Jaspin n'eut que la force de faire un signe d'assentiment.

— Dans l'intérêt de l'Eglise, sans doute? continua la marquise.

Jaspin eût donné un an de sa vie pour trouver une phrase; mais il régnait dans ses idées trop de confusion pour qu'une idée sortît seule et nette;

La marquise, un peu impatiente, ajouta sèchement :

— IIAlez-vous, monsieur, mon temps est pris.

Jaspin leva les yeux et osa regarder. Ce n'était i)lus cette ligure jeune et charmante du portrait qu'il connaissait si bien et dont il voulait taire dorer le cadre, c'était un visage auslcre et froid , toujours beau sans doute, mais auquel manquait le rayon vi\ifiant d'un sourire. Oh I si Mme de Waintenon eût souri, Jaspin se fût jeté h ses genoux et lui eût tout dit.

Mais l'inflexible beauté de cette figure antique lui fit pour, le glaça : il avait en face de lui une reine, il présenta un placet.

— Madame, murmura-t-il, je venais demander à votre... — il allait dire majesté,

E eut-être eût-il gâté les affaires, — à voire onlé, la gn^ce d'un pauvre jeune liomme condamné.

La marquise fronça le sourcil et se leva. Elle ne s'attendait point h celle requête banale... Les façons bizarres de Nanon, le mystère et la violence de cette inlroducliou de Jaspin, lui avaient promis autre chose.

VAle tu deux pas avec la roideur d'une statue et répondit laconiquement :

— J'ai l'habitude de ne point me mêler des affaires de la justice.

Et sa main, acheva la phrase ; cette belle main disait adieu à Jaspin.

— Ce jeune homme s'appelle Lavernie I s'écria l'abbé rendu à lui-môme par le danger delà situation. ..,...,

La marquise tressaillit. Jaspin s'en aperçut et baissa aussitôt les yeux,

Mme de Maintenon d'une voix calme, mais avec une attention profonde :

— Quel Lavernie? demanda-t-elle.

— Lavernie en Argonne, dit Jaspin tout bas.

L'émotion de la marquise ne se révéla celle fois que par un regard; mais ce regard alla fouiller jusqu'au fond du cœur de Jaspin. Elle se tut pendant une minute, qui suffit à celte âme profonde pour absorber, pour éteindre tout le tumulte et tout le feu de ses pensées ; et la surface resta paisible et sereine, comme celle des flots qui viennent d'engloutir un navire en flammes.

— Monsieur, reprit-elle, vous m'avez entendue, je ne puis rien.

Jaspin, s'approchant au lieu de prendre congé comme elle s'y attendait.

— Mais, madame, dit-il doucement, vous ne vous rappelez-donc pas la comtesse de Lavernie ?

Une secousse nerveuse plissa le frorit pur de la marquise.

— Parfaitement, dit-dle avec calme.

— Une amie... qu'elle amie!... s'écria Jaspin enjoignant ses mains et en regardant le ciel avec une ineffable expression de tendresse et de reçret.

— C'est vrai, répondit la marquise en tressaillant do nouveau sans pouvoir se vaincre, et cependant Jaspin la regardait ; toute troublée, elle ajouta vivement :

— Vous venez en son nom pour me demander de m'inléresser à ce jeune homme? qui êles-vous? comment êtes-vous entré ici?

— Je suis le précepteur du comte Gérard, madame...

— Pourquoi Mme de Lavernie n'csl-elle point venue elle-même? pourquoi n'a-t-elle pas au moins écrit? Ne me négligc-t-clle pas un jieu... quand il s'agit de son fils, surtout?

— Elle est morte! madame, répondit le digne abbé, que celle parole et son émotion achevèrent de suffoquer.

Les yeux de la marquise s'enflammèrent.

Jas])in avait bien épié sur son visage l'effet décolle révélation.

— Morte 1 s'écria-t-elle. Depuis quand ?

— Hélas ! madame, depuis le mois d'août;

ISO

^Et quand donc a été condamné ce jeune homme?

— Hier.

— Hier 1... Et vous venez aujourd'hui à moi... Pourquoi à moi de préférence, à moi qui n'ai de pouvoir que par mes prières ? se hâta de dire Mme de Main tenon, dont le regard ne cessait d'interroger l'âme et les traits de Jaspin.

— Je suis venu à vous, madame, répondit-il sans se troubler, parce que souvent j'ai entendu Mme de Lavernie parler de la tendre amitié qui voas unissait à elle dans sa jeunesse, parce que l'arrêt qui vient d'être prononcé contre M. Gérard de Lavernie doit être exécuté sous deux heures, et que le ciel, si miséricordieux, vous a envoyée ce matin à Valenciennes.

A mesure que l'abbé parlait, il voyait s'effacer le pli profond que l'inquiétude avait d'abord creusé sur le front de la marquise. Il se sentait regardé avec des yeux plus doux. Cette pesante inîluencede deux yeux si clair voyans dans leur défiance se dissipait peu à peu; et, en effet, la marquise se crut assez iort pour pouvoir interroger.

— Ainsi, dit-elle, cette digne comtesse a quitté le monde... sans un souvenir pour moi?

— En mourant, madame, sa pensée vous a légué le comte Gérard : voilà pourquoi je vous supplie aujourd'hui de le sauver.

— Qu'a-t-il fait ?

— Il a déplu à M. de Louvois.

— Ah ! seulement ?

— Cela suffit, madame.

— Non pas pour justifier un aiTêt de mort. 11 y a eu infraction à la discipline, insubordination, peut-être.

— M. le marquis de Louvois est sévère, et il a raison; néanmoins, je vais parler..., je solliciterai...

— Madame, je vous expliquerais b en la conduite et l'innocence du comte Gérard ; mais le temps presse. Ce matm, le conseil de guerre a prononcé. M. de Louvois, que j'ai vu et à qui j'ai parlé, m'a quitté furieux.

— Furieux de quoi I

— De la confiance qu'il m'a vue... des menaces que je lui ai faites.

— Confiance en qui'' demanda la marquise rappelée à ses inquiétudes.

— En vous, madame.

— Vous avez parlé de moi à M. de Louvois, s'écria Mme de Maintenon avec plus d'agitation qu'elle n'en avait encore fait paraît: e, vous avez menac.'; M. de Louvois à cause de. moi..., à propos de Mme de Lavernie e'- de son fils...

— Sans doute, madame, repartit simplement Jaspin, je ne pouvais pas faire autrement. M. de Louvois me refusait la grâce du comte, bien qu'il sût les rapports d'amitié qui vous unissent à la famille de Lavernie, j'ai donc menacé M. de Louvois d'un pouvoir supérieur au sien.

— Mais, interrompit la marquise avec autant de colère que de crainte, vous avez eu grandement tort, monsieur. Que j'aie eu comme vous dites des rapports d'amitié avec la famille dont il s'agit, cela ne regarde en rien le ministre... et puis, moi je n'ai pas de pouvoir, je n'ai de supériorité sur personne, je n'entre jamais en lutte avec les ministres du roi, qui sont les interprètes ou les exécuteurs de ses volontés. Si vous avez fait cela, monsieur, je vous désavoue, je vous blâme.

Jaspin devint pâle. Il venait de lancer une bien maliieureuse parole. — Que diraitelle, mon Dieu, pensa-t-il, si elle savait combien il s'en est peu fallu que je ne livrasse tout son secret à M. de Louvois.

— Je croyais pouvoir compter, bégayat-il, que vous n'abandonneriez pas M. de Lavernie.

— Et pourquoi cela, monsieur? s'écria la marquise emportée.

— En mémoire de sa mère, répliqua Jaspin.

— Il n'est pas d'amitié qui force le devoir Monsieur l'abbé. Si toutes les personnes qui m'ont été amies se targuaient de cette amitié lorsqu'elles ont oftensé le roi ou les lois, pour venir menacer de moi les ministres, on verrait d'étranges choses. Ohl non, Monsieur, il n'en sera pas ainsi; la protection dont le roi daigne m'honorer me lend circonspecte au heu de me donner de l'audace. Plus S. M. m'accorde de confiance, plus je tâche d'en mérittir. Quiconque outrage les lois est mon ennemi, et j'abandonne un coupable sans regrets, sans remords, sans souvenir d'une amitié, que d'ailleurs son crime dénoue. Je dirai moimême à M. de Louvois, continua- t-elle en frissonnant d'une secrète épouvante, je lui dirai mes principes à cet égard. Ainsi, monsieur l'abbé, ne comptez plus sur moi. J'eusse agi peut-être efficacement pour s luver le fils d'une ancienne amie; mais puisque vous avez été me compromettre et vous compromettre vous-même, prenez que nous n'ayons rien dit l'un et l'autre. Ah ! monsieur, mon cœur s ligne ; mais je suis surprise qu'un homme de votre âge et de votre caractère ait commis une pareille inconvenance; les (zans d'église., monsifiir, doiven' être patiens et huff 'vies. Adieu, monsieur.

Jaspin, après avoir laissé passer la tem-

pêie sur ses épaules courhées, voulut essayer de voir s'il ne restait pas au ciel un l-cu de cet azur qui promet le calme et le sol'nl.

— Elle a raison, se dit-il, encore'un peu de patience et d'humilité. Je suis le plus fort, et d'un mot je l'écraserais ; soyons patient et humble; ménageons la !

— Enfin, muciame, reprit l'abbé d'une voix sup[)lianIo, vous ne perdrez pas, par la faute du pauvre Jaspin, un homme généreux et innocent qui porte le nom de Lavernie.

— Porlât-il le nom d'Aubigné, fût-il mon frère, monsieur, je ne le perdrai point; non, mais je le laisserai à la justice.

A ces paroles émanées dune volonté inflexible, et qui lui étaient tout espoir, l'abbé lança sur la marquise un regaid ferme et menaçant, éclair contre éclair, réponse vigoureuse du fer au fer quand deux épées se choquent.

— Elle l'a voulu , murmura -t-il ; à son tour de trembler et de demander grAce.

— Madame, dit Jaspin d'une voix tremblante, mais sans peur cette fois, peut-être pourriez-vous écouler votre amour pour la justice et négliger la charité chrétienne , s'il s'agissait d'une circonstance ordinaire; mais ici, madame, vous êtes en face d'une exception.

La marquise leva fièrement la tête, étonnée de cette audace et de cette résurrection du pauvre esprit qu'elle avait vu si bas.

— 11 ne s'agit pas, je le répète , madame, d'un fils de famille (jùi s'est rendu coupable et (jue vous abandonnez aux lois. Il ne s'agit pas d'une amie qui vous lègue son fils et dont vous foulez aux pieds la mémoire et la volonté dernière. M. de Lavernie n'est [toint seulemc nt un fils de famille ou le fils d'une amie...

— lilqu'est-il donc?... balbutia Mme de Maintenon qu'un serpent mystérieux mordit subitement au cœur.

Jaspin garda un moment le silence , en api'.arence pour reprendre haleine et s'essuyer le visage, mais au fond pour dompter «a colère et imposer le calme et l'ordre à sa parole, dont il n'était plus le maître.

— Répondez, monsieur, réponde/, donc !

dit la marquise en s'avançant presque tremblante.

— Vous n'ignorez point, madame, reparlit lentement l'abbé, que la comtesse de Lavernie avait deux lib, deux jumeaux ; vous i:e i'iguorez point, vous qui étiez de ses amies.

La marquise pâlit, se redressa ou plutôt recula, et d'une voix étouffée :

— Je le sais, murmura-t-elle, et l'un d'eux est mort, n'est-ce pas ?

— Oui, madame, l'un d'eux est mort.

Mais il y a autre chose que certainement vous ne savez pas, sans quoi je vous eusse trouvée plus douce et plus miséricordieuse, vous qui régnez sur le monde par votre beauté comme par votre génie I

La marquise sentit que ses yeux vacillaient, que Jaspin la dominait avec la simple et touchante fixité de son regard honnête, elle étendit la main vers son fauteuil dont elle serra convulsivement le dossier.

— Ecoutez, lui dit l'abbé, écoutez une douloureuse histoire, abaissez votre regard (les hauteurs où vous planez sur les misères de celte terre, apprenez ce que souffrent ici bas les mères qui ne sont pas reines, les reines qui ne s©nl pas mères 1

La marquise n'y put tenir plus longtemps; épouvantée, elle s'écria :

— Mais qu'allez-vous me dire, monsieur?

L'abbé craignit de trop laisser voir sa

pensée et son triomphe.

— Quelque chose qui ne vous regarde pas, sans doute, madame, mais que vous ^•ntendrez avec intérêt, puisque c'est un secret que Mme de Lavernie, votre amie si dévouée, m'a confié au lit de la mort.

— Un secret ayant rapport à qui? demanda Mme de Maintenon , pâle et fiévreuse,

— A la naissance de ces jumeaux, répliqua froidement Jaspin.

La manjuise tomba glacée, atiérée, sur son (auleuil. Jaspin, sans avoir rien perdu de Irllet qu'avait produit son pieux mensonge, leva les yewx au ciel comme pour s'excuser devant Dieu ; puis, courbant de nouveau la fête, afin de se recueillir et de ne point risquer une parole :

— Vous avez coimu, dit-il, madame, le tendre amour qui unissait M. de Lavernie à sa femme. Us s'étaient retirés du monde, de ce brillaut et splendide monde parisien que fuient les pauvres s'ils ne veulent devenir envieux, et les gens qui s'aiment s'ils ne veulent devenir jaloux et cesser de s'aimer. L'amour de ces deux nobles créatures avait ('h- inspiré par Dieu, béni par Dieu. Tous deux le gardèrent avec religion, comme nous entretenons, nous autres prêtres, dans nos chapelles, une lampe consacrée au Seigneur. Us s'étaient mariés en lOGO, avant la paix des Pyrénées, et retirés en leur domaine de Lavernie. Le comte fut bientôt ai'peié par le roi, qui connaissait sa lidé-

lifé. On lui donna une mission importante en Provence , où il s'agissait de démanteler la citadelle de Marseille et celle d'Orange. M. de Lavernie commandait là un corps de troupes qui séjourna jusqu'après l'exécution complète des ordres du roi. Pardonnez-moi ce verbiage, madame, je remonte un peu haut, mais je suis vieux moi, et me souviens de loin.

11 fallait voir comment la marquise écoutait ce prétendu verbiage, avec quels yeux elle dévorait le narrateur!

— Continuez, murrnura-t-elle en froissant de ses doigts la dentelle de ses manchettes.

— Madame la comtesse, poursuivit Jaspin, était près d'accoucher lorsque son mari ])artit pour la Provence, et ce fut une violente douleur pour tous deux que l'absence du comte en un pareil moment. Mais je vous l'ai dit, madame. Dieu bénissait leur union, et, le. 26 août 1600, le propre jour de l'entrée à Paris du roi et de la nouvelle reine, la comtesse donna naissance à un fils.

L'abbé avait prononcé lentement et comme en affectant de leur donner de la valeur ces derniers mots qui firent un spectre de la marquise.

— Vous vous trompez, monsieur, bégaya-t-elle en se cramponnant au fauteuil. C'est à deux enfans que Mme de Lavernie donna le jour.

Et ici , un effrayant silence de quelques secondes permit à Jaspin d'entrevoir le visage défait, l'attitude bouleversée de Mme de Mainlenon.

— Je ne me trompe point, répliqua-t- 11, puisque c'est là le secret dont je voulais vous faire part, madame. J'étais arrivé le matin même dans ce canton,, moi pauvre prêtre étudiant, joyeux comme l'oiseau que Dieu nourrit tous les jours, et je cherchais une éducation à faire : bien qu'ignorant, j'espérais en savoir toujours plus qu'un enfant. J'avais vingt-cinq ans , madame, et, une figure honnête : j'avais dépensé, deux ou trois jours avant, trop mondainement, j'en demande pardon à Dieu, mes trois derniers écus, j'étais à jeun depuis la veille ; je me hasardai d'aller au château. Mme de Lavernie était encore debout : c'était le matin, je m'en souviens toujours, et elle n'accoucha que le soir. Si vous saviez, madame, comme elle était belle, malgré la pâleur de ses premières souffrances, comme son sourire était doux, comme celte jeune femme promettait une noble mère...

Ici l'abbé sentit sa poitrine soulevée par un sanglot déchirant. 11 c^cha son visage

dans ses mains, et la marquise vit glisser entre ses doigts de grosses larmes. Elle appuya une main sur sa poitrine ; on eût entendu battre son cœur.

— Pardon encore, dit Jaspin ; mais c'était une femme, vous le savez, qu'on ne pouvait regarder sans se sentir l'envie de lui sourire, et je ne pourrai jamais penser à elle sans ayoir envie de la pleurer. Eh bien, ce jour-là je lui demandai si elle ne voudrait pas me trouver une place de précepteur ; je lui dis que je serais dévoué, fidèle, honnête, et que j'avais grand'faim.

— Je n'ai pas encore d'enfant, répliqua la jeune comtesse avec sa voix charmante : mais j'en aurai bientôt, aujourd'hui peutêtre. Priez Dieu que ce soit un fils, monsieur l'abbé, priez avec ferveur ; mon mari serait si heureux d'avoir un fils !... Et alors vous seriez son précepteur.

— Oh ! madame, comme je prierai ! Gomme j'étais sûr d'être exaucé en priant Dieu pour un de ses anges! Tout le jour je restai en prières, et vers minuit, comme je guettais ]iour avoir des nouvelles, auprès du pont, hors du château, vous savez— pardon, s'écria vivement Jaspin, j'oubliais que vous ne connaissiez peut-être point Lavernie — comme je guettais dis-je, je vis sortir à cheval le chirurgien qu'onavait été chercher à la ville voisine, et qui s'en retournait après l'opération accomphe.

— Eh bien ! lui criai-je tout ému.

— Eh bien 1 répliqua-t-il, M. le comte de Lavernie vient d'avoir un fils. •

Et il partit au galop, me laissant trans- ])orté de joie, il avait dit : un fils— et le lendemain quand j'eus fait offrir à Mme la comtesse mes respects et mes félicitations — j'étais en bas dans le vestibule, — j'entendis sa voix sonore qui disait :

— Piemerciez M- l'abbé, dites-lui que j'ai deux fils et qu'il aura deux élèves.

— Deux fils... vous voyez bien, deux jumeaux, murmura Mme de Maintenon avec un accent et une hâte que Jaspin ne voulut point remarquer. — Le fait est, continua-tclle, que, dans la nuit, après le départ de ce chirurgien, la comtesse avait été saisie de douleurs nouvelles, et qu'un second fils lui était né. — Voilà du moins ce qu'elle m'a écrit... J'avais la lettre...

— Madame, repartit gravement Jaspin, vous oubliez toujours que vous no savez, vous comme tout le monde, que ce dont la comtesse a voulu faire paît à tout le monde. 11 y a un secret, souvenez-vous-en, seul je le sais, et le voici...

— Mai- pourquoi, s'écria la marquise qui

DE LAVERNIE.

se leva, en proie au plus grand trouble, pourquoi , monsieur , me lacontez-vous à moi... un secret... que Dieu vous ordonne de taire, puisqu'il vous a été révélé , ditesvous, au tribunal de la pénitence ?

— Parce qu'en le révélant, madame,3'espère sauver la vie d'un homme, et que Dieu n'a jamais ordonné au confesseur de laisser mourir une créature qu'il peut sauver 1

La marquise en ce moment offniit l'image la plus eftrayante du désespoir et de l'etïroi. On la voyait combattre comme dans une agonie, contre le désir d'arrêter avec un mot les révélations de Jaspin. Ce mot errait sur ses lèvres ; puis, tout à coup, le ressort puissant de cette ume se tendait pour une lutte nouvelle. Jusqu'où sait- il? se demandait la marquise... peut-être ne sait-il pas tout, attendons I

Jaspin, le simple cœur si peu capable de se détendre en toute autre citconstauce contre le génie de la marquise, saisissait cependant chaque fluctuation de son âme et la suivait dans tous ses mouvemens comme le pêcheur voit au fond de la mer s'agiter sourdement dans les dernières convulsions sa proie harponnée et garrottée aux tlancs de la barque.

La marquise jeta autour d'elle un coup d'œil défiant.

— Ce que personne n'a su, reprit Jaspin en baissant la voix, c'est que la comtesse de Lavernie avait reçu le jour môme de ses couches un message mystérieux qui lui demandait une entrevue à la petite porte de son parc. Elle trouva là une ancienne et bien chère amie à elle, une victime de ce monde brillant où toutes deux avaient vécu. Celte femme venait de quitter Paris précipitamment pour cacher à tous les yeux une grossesse qu'elle ne pouvait attribuer h son mari. Fièro jus iUL'daussa faute, indomptable en son malheur, elle ne s'était pas môme cx)n(iée à son amant à^^ui. plus encoro peutêtre qu'à tout autre, elle avait caché sa situation. Elle s'était raj^pelé seulement une ancienne amie, la. comtesse de Lavernie, si heureuse et si pure, elle la fil mander et s'ouvrit h elle dans son désespoir. De vrai. Madame, interrompit Jasjîin, qui appliqua son mou'lioir sur son visage pour ne pas voir M'" ' de Maintenon combattre avec son tlacoa une défaillance inévitable, la comtesse était la consolatrice des aflligés, ii providence des malheureux, vaillante et ingénieuse dans ses charités I — Je suis perdue et déshonorée, lui dit la pauvre femme fugitive, je ne survivrai pas à mon opprobre qui va éclater. Dans quel-

ques heures je vais être mère ; après, je me réfugierai dans les bras de la mort. Veillez sur mon enfant, et Dieu vous en récompensera. Je ne réclame de vous qu'un pardon pour mon âme, le silence et l'oubli pour mon corps !

La comtesse comprit tout le malheur de celle femme dont elle connaissait la volonté altière : — Vous ne mourrez pas, lui dit-elle. Mon mari est absent, je prendrai votre enfant avec celui que Dieu va me donner ; je les élèverai ensemble comme deux jumeaux, et nul ne saura jamais votre secret, tant que vous ne m'en aurez pas dégagée vous-même. Venez d'abord avec moi, je vous dirai ce qu'il faut faire; et souvenez-vous qu'on ne doit jamais désespérer, tant qu'on a près de soi iin cœur généreux, car une amie fidèle remplace Dieu aux jours d'épreuve.

La marquise laissa tomber sa tête en arrière sur l'écusson sculpté du fauteuil. Jaspin reprit vivement :

— Tout s'exécuta comme la comtesse l'avait voulu. La pauvre fugitive donna le jour à un fils dans le pavillon de chasse perdu au fond du bois. Et presque à la môme heure, Mme de Lavernie, qui avait fait placer son lit dans le grand salon, au rez-dechaussée, la digne comtesse embrassa son fils, à elle, un enfant né au milieu de la joie de toute sa maison. Puis, quand le chirurgien fut parti, et que la comtesse eut renvoyé tout le monde... la nuit était tiède, l'air parfumé entrait par les fenêtres ouvertes..., aloi s, d'après un signal convenu entre elle et son amie, cette dernière apporta son enfant au cliAleau, le mil dans ks bras de la comtesse, et disparut dans les parterres. Voilà comment, madame, le lendemain, deux jumeaux dormaient sur le lit de Mme de Lavernie; vous le savez maintenant aussi bien que moi.

Un sanglot trop longtemps contenu s'élança du cœur de la marquise ; elle tourna vers Jaspin ses beaux yeux dilatés par la douleur et la crainte, et" d'un voix étoulléc :

— Oui, dit-ello, la femme qui a fait cela était un anse... Mais l'aulre mère, monsieur l'abbé, celle que la comlesse avait ainsi sauvée, vous la connaissez, n'est-ce pas? Mme de Lavernie vous a dit son nom ?...

— Jamais, madame, répliijua Jas[)in en la regardant, fixement ; et si je vous ai dit le secret, c'est pour que vous m'aidiez à la retrouver...

— A quoi bon? dit impétueusement la marquise.

— Oh 1 madame, parce que celle femme

est peut-être puissante, et qu'elle saura, si je la découvre, sauver Gérard de Lavernie... puisque vous ne pouvez rien pour lui.

— Vous ne la retrouverez pas, M. l'abbé, dil la marquise d'un Ion pénétré — et d'ailleurs ce serait inutile, car ce nouveau trait que vous m'avez appris de la générosité de îa comtesse lève tous mes scrupules ; c'est à moi de veiller sur son fils, je m'en chargerai désormais.

— Oh ! non, répliqua Jaspin en secouant la tête; je ne suis pas au bout de ma tâche. Vous chercherez avec moi cette dame inconnue; vous la chercherez encore plus avidement que moi-même quand je vous aurai conté l'autre partie de ce secret, dont vous ne savez encore que la moitié.

— Grand Dieu ! s'écria la marquise.

— Vous avez appris, madame, qu'un des deux jumeaux est mort...

— Oui...

— Vous savez que 1a comtesse venait de perdre son mari au siège de Maestricht, et qu'il ne lui restait plus pour soutien, pour afiection, pour espoir, que ce dernier des jumeaux, mes deux élèves?

— Sans doute, eh bien ?

— Eh bien ! se dit la comtesse, comme c'est moi qui ai élevé cet entant, comme nul ne l'aimera autant que moi, il ne serait pas juste que l'on vînt me l'en.ever par un caprice. D'ailleurs, qui saura jamais s'il n'est pas le fruit de mes entrailles... le sait-il luimême?... Non!... C'est Dieu qui m'avait envoyé ce second ûls, il est bien à moi, je le garde.

— Mais, monsieur, demanda la comtesse d'une voix qui n'avait plus rien d'humain, quel est donc celui des deux jumeaux qui est mort ?

— C'était le fils de la comtesse, répliqua Jaspin.

— En sorte que celui qui survit?... balbutia Mme de Maintenon en tremblant de tous ses membres.

— Celui qui survit, répondit Jaspin, en s'approchant de la marquise pour lui souffler au visage ces terribles paroles, celui qu'on appelle le comte Gérard de Lavernie, le malheureux enfant que M. de Louvoisva tuer dans quelques heures, c'est le fils que l'inconnue avait déposé entre les bras de la comtesse, et dont je viens vous prier, madame, de m'aider à retrouver la mère pour qu'elle le sauve au moins de l'échafaudl

— La preuve 1 la preuve ! s'écria Mme de Maintenon, ivre à la fois de désespoir et de remords.

—Tenez, madame, dit i'abbé en tiranfde

1 son sein une miniature qu'il tendit à la marquise, voici le portrait de Gérard, vous voyez bien qu'il ne ressemble pas à M. de Lavernie... El puis quand il va passer pour mourir, regardez le un peu lui-même, quelque chose me dit qu'il ressemble à sa véritable mère; peut-être alors le reconnaîtrezvous!...

En disant ces paroles , et tandis que la marquise dévorait ce portrait, Jaspin a bout de forces tomba sur ses genoux, la marquise le releva des deux mains , pour la première fois ces yeux de bronze laissaient tomber des larmes.

Bientôt l'éclair reparut dans son regard.

— Vous dites, s'écria-t-elle, qu'il a été jugé par un conseil de guerre?

— Présidé par M. le duc du Maine.

— Oh ! le ciel soit loué !.. Mais Louvois, est-ce qu'il sait...

— Rien... j'allais parler quand vous êtes entrée à VaU neiennes.

La marquise frissonna.

— Que croit-il, enfin, depuis que vous l'âvez menacé ?

— Que vous défendrez peut-être le fils d'une ancienne amie.

— Si je le défendrai 1... jusqu'à la mort ! Et Mme de Maintenon saisit une mante,

des coiffes, erra comme en délire, et tout à coup, se souvenant, elle s'arrêta devant Jaspin et lui prenant les mains pour le bien regarder en face :

— Et /m? demanda- 1- elle... que sait-il.

— 11 sait que sa mère est morte, répondit Jaspin qui soutint loyalement ce regard, il sait que rien ne lui reste plus au monde, et s'attend à mourir, ainsi qu'il me l'a écrit ce matin ; voici sa lettre, lisez, madame.

La marquise lut cette lettre aussi avidement qu'elle avait regardé le portrait, serra énergiqwement d'une main la main de Jaspin, et lui montra de l'autre le crucifix appendu à la tapisserie.

Jaspin fit un signe de croix lent et solennel ; ce lut toute sa réponse.

Au moment où la marquise allait se précipiter hors de sa chambre, Nanon gratta timidement à la porte.

— M. le duc du Maine, dit-elle, demande à présenter ses respects à Madame.

— Qu'il entre, s'écria la marquise. Monsieur" l'abbé, allez trouver M. de Lavernie. Dans deux heures il aura de mes nouvelles, ensuite, revenez, je vous attendrai ici!...

Jaspin hébété, fou de joie, se heurta lourdement aux meubles, s'encrouf fra en sortant ( .'ans une tapisserie, embra^s i dans la deuxième chambre la vieille fille qui courbait la

DE LA VERNIE

tête et baissait les yeux. Elle poussa un petit cri, il s'élança dehors en se donnant comme une phalène dans tous les courtisans dorés, lummeux, qui encombraient le vestibule.

Premier acte de maternité.

Tout en admirant Jaspin dans sa sct'ne diplomatique avec Mme de Ma intenon, le lecteur se souvient peut-être involontairement que jamais la comtesse de L svernie ne s'était confiée au digne homme spontanément ou par confession, ainsi qu'il l'a déclaré à la marquise. On pourra donc accuser Jaspin de mensonge ou l'auteur d'inadvertance. Jaspin a bien un peu menti — voyons s'il pouvait faire autrement.— L'auteur est logique, prouvons-le :

Précepteur sans condition , Jaspin rencontre, en 1660, par les chemins, une servante sans sa maîtresse. C'était à la porte d'une église de campagne. Unpaysan, nommé Desbuttes, cherchait à faire baptiser son neveu, un entant de sept ans, orphelin, dont personne ne se souciait de répondre dans le village à cause delà mauvaise réputation de son père.

Jaspin et Nanon — Nanon était cette servante— regardaient le vilain enfant qui pleurait de honle, Jaspin, charitable, s'avance et lui tend une main ; Nanon, souriant à Jaspin, prend l'autre patte du petit drùle, qui devait être le fameux Desbuttes do noire histoire.

Le paysan conduit le parrain et la marraine a i'église ; le baptême se fait. Au retour, le paysan offre un« galette et un verre de vin blanc. Jaspin et Nanon continuent leur roule, laissant là ce chrétien de leur faron.

Jaspin en ce temps là était frais et rose, Naiion vive et sournoise, le diable vigilant comme aujourd'hui. Le <ompèreet la commère voyagèrent ensemble trois jours, dépensèrent en ces trois jours trois écus que possédait Jaspin ; ils dispensèrent de plus deux écus que possédait Nanon et alors s'interrogèrent.

Jaspin montra sa bourse vide... Nanon la sienne, il lallait donc se séparer.

— Bah! s'écria l'abbé; marchons toujours, nous travaillerons un, peu chemin faisant, et cela nous permettra de rester plus longtemps ensemble.

— Non pas, dit Nanon, je ne puis aller plus loin. Me voici arrivée précisément dans la ville où ma maîtresse m'a ordonné de l'attendre ; et il taut que je l'attende, car si elle ne me trouvait point, elle croirait ou que je l'ai abandonnée parce qu'elle est pauvre, ce dont je suis incapable, ou que je l'ai suivie pour épier ses secrets, c« qui est inutile, puisque je les sais.

— Ah ! vous attendez ici votre maîtresse? dit Jaspin.

— Une femme d'un fin esprit !

— Qui s'appelle...?

— Vous êtes curieux, compère, mais tout vous est permis. Elle s'appelle Mme Scarron.

— Femme du cul-de-jalte ?

— Précisément.

— Et qui a des secrets?

— Elle nie fait l'effet de n'en avoir qu'un, mais je le crois bon.

Kt Nanon conta, en ricanant, le secret à l'oreille de Jaspin qui rougit. 11 était alors sans conséquence ce secret, comme Jaspin, comme Nanon, comme Mme Scarron ellemême, et cependant Jaspin reprocha l'indiscrétion à sa commère.

— Bah ! répliqua Nanon, je ne suis pas indiscrète puisque ma maîtresse ne m'a rien confié, puisqu'elle se cache de moi, et qu'elle, voyage ainsi sans moi ; et, d'ailleurs, je me trompe peut-être ; j'ai peut-être soupçonné plus qu'il n'y a.

— Pourquoi, en effet, dit le bon Jaspin, ne pas croire plutôt à ce qu'elle vous a dit? Vous a-t-elle donné une raison pour s'être ainsi séparée de vous en ce voyage ?

— Oui, l'économie. Elle va, dit-elle, emprunter (le l'argent à une ancienne amie en province, et, pour payer moins cher sur sa route, elle veut se montrer sans servante.

— Eh bien, voilA une excellente raison, Nanon ; je m'en contenterais, à votre place.

— Alors, pourquoi me faire venir jusqu'ici pour l'attendre et la ramener? il lui eût coûté moins cher encore de me laisser à Paris.

— L'orgueil, Nanon ! Les anus de Paris ne doivent pas soupçonner notre misère, ei pour rentrer à Paris, il faut avoir auprès dn soi sa mie. Croyez-moi, commère, prenez l'habitude, en ce monde, de toujours voir les choses par le bon cAté. Mais, assez do morale. Puisqu'il lautque nous nous disions adieu, sé|)arons-nous sur un bon souvenir.

Les deux amis se séparèrent en eflet enchantés l'un de l'autre, et |)ortanl plus légèrement leur péché que leurs regrets.

— Celait, se dit Jaspin, une bonne fill« que je ne reverrai jamais.

— C'était un gentil garçon, pensait Nanon; il est mort pour moi.

Et voilà comiiaerit l'abbé possédait la première partie indéchiffrable encore de ce secret. Mais lorsqu' arrivé par hasard à Lavernie, et rôdant autour du parc, il surprit le colloque mystérieux delà comtesse et d'une inconnue qu'elle ap[)elait Françoise, lorsque le soir, errant en proie à ses in^juiétudes sur la sanlé de sa future protectrice, il entendit sortir du pavillon du parc l'inévitable gémissement qu'arracherait au marbre cette douleur sans nom; lorsqu'enfm, plus tard, du fond d'un massif, il vit une femme effarée qui portait un <aideau sur ses bras, entrer chez la comtesse, l'embrasser, puis s'enfuir par les allées sombres et gagner la giillle des bois, Jaspin passa des soupçons à une derai-ceititude, qui devint complète la première fois qu'il entendit chez la comtesse prononcer !e nom de Mme Scarron, et parler d'elle en des termes qui révélaient une ancienne amitié.

Ainsi, la comtesse de Lavernie ne s'en cachait pas, Mme Scarron était une ancienne amie. Ainsi; Mme Scarron s'appelait Françoise, Mme Scarron voj'ageait seule en août 1660 dans le canton puisqu'elle avait ordonné à sa servante de l'at'endre aux alentours. Que si elle semblait avoir manqué de prudence en tenant si près d'elle Nanon,dont pourtant elle se cachait, rien n'était plus prudent, au contraire, car il fallait des soins, un appui , un bras à cette femme dans sa convalescence, et pour son retour, ou même pour l'eniant, si Mme de Lavernie n'eût pas réalisé ce qu'osait espérer d'elle Mme Scarron. Et plus tard encore, lorsque Jaspin sentit une nuance dans les soins (le la comtesse pour ses deux jumeaux, lorsqu'il retrouva cette nuance dans l'amour paternel du comte, auquel assurément l'honnête femme avait dû confier la vérité ; lois • que l'abbé, entre ses deux disciples , reçut l'ordre d'appeler l'un Lavernie, tandis que l'autre s'appelait seulement Gérard: n'était-ce point plus qu'il n'en fallait à ce timide observateur pour compléter le secret si étrangement révélé par Nanon?

A partir de là, quoi de plus simple à deviner? le fils de la comtesse mort, M. do Lavernie tué à Maestricht, fallait-il rendre Gérard à sa véritable mère et demeurer seule en ce monde? Mme de Lavernie s'aperçut qu'elle aimait avec idolâtrie cet entant qui n'était pas le sien; elle en fit toute sa joie; elle éonna pour lui sa vie. Jasjpin trouva cela si naturel qu'il eût conseillé à la comtesse de le faire.

Quant au secret que garda toujours la comtesse sur cette adoption de Gérard, impossible de l'éviter : pour s'assurer l'entière propriété de ce fils adoplif, Mme de Lavernie avait un jour écrit sa mort à Mme Scarron. L'abbé avait vu la lettre ainsi conçue :

«Vous apprendrez avec douleur, madame el amie, la perte douloureuse que je viens de taire du second de mes fils. Je suis assurée que malgré les soins importans qui vous occupent et la haute iorlune oia vou5 marchez, vous aurez conservé un souvenir de cet enfant qui vous intéressait en votre qualité d'amie de ma famille. Et maintenant, madame, pardonnez-moi d'avoir jeté cette goutte d'absinthe dans le calice de votre prospérité. Oubliez ! que rien n'altère plus désormais la sérénité de vos jours. C'est le souhait de votre constante amie. »

Jaspin savait qu'au reçu de cette lettre M'"^ de Maintenon avait envoyé avec son portrait une réponse pleine de tendresse —tout cela était-il assez clair pour lui ?

PourM'""^ de Maintenon, pour son silence pendant les premières années de l'enfant, pour son absolue renonciation à ses droits de mère, pouvait-il en être autrement?

Gérard, une fois inscrit au livre de famille des Lavernie, n'en pouvait être rayé que par une barre de bâtardise, et c'était !e déshonneur de cette amie si dévoué'^, dont la complaisance eût été appelée crime. Françoise d'Aubigné avait renoncé à son fils par orgueil, soitl mais l'orgueil ne défait point ce qu'il a fait. Nul, excepté Dieu, ne devait savoir si cette femme souffrait et regrettait son fils 1 Et quand les remords lui seraient venus, qu'eût-elle fait, puisqu'elle devait croire à la mort de ce malheureux enfant?

11 resterait à expliquer l'effroi de Nanon en retrouvant Jaspin. La cho:=e est faite. Jaspin, pour cette béate, c'était une apparition du diable ; un mot de Jaspin pouvait faire crouler cet édifice de pruderie laborieusement construit par trente années. Un mot de Jaspin perdait Nanon près de la marquise, car celle-ci, au cas où elle eût pardonné un péché à sa mie, ne lui eût pardonné jamais une trahison. Et au lieu d'un mot, l'abbé en eût crié cinquante si Nanon eût persisté à ne le pas reconnaître et à lui refuser la porte de sa maîtresse. Elle avait donc plié, gémi, et obéi à Jaspin, c'est à dire au diable.

Après cekt Jaspin eût-il été hoanê^

DE LAVERNlL.

homme en révélant à la marquise la source première du fameux secret?... N'eût-il pas été odieux en accusant sa commère ? Mme de Mainlenon n'eùt-elle pas lutté contre un malheur qui lui venait de Nanon , tandis qu'elle n'avait qu'à courber la tête sous l'aveu fait par la comtesse de Lavernie à son confesseur.

Assurément , Jaspin fit bien de mentir, et après toutes ces explications, nous espérons que ce péché nouveau lui sera pardonné. Quant à nous, noire absolution est prête.

Cela bien entendu , laissons Jaspin courir à la forteresse, d'après l'ordre de Mme de Maintenon, et revenons à Louvois, que nous avons laissé commentant, avec bien des perplexités , ce mot énorme : « Les secrets de Mme de Maintenon ! »

Louvois était resté, après le départ de Jaspin, dans un^tat plus facile à comprendre qu'à décrire. Cet esprit absolu, habitué à la soumission de tout ce qui l'entourait, ce tyran des maréchaux, des princes et des rois, ne pouvait se résoudre à lreml)ler devant un petit abbé de village, et cependant il y avait de quoi trembler.

Toutefois, comme dans les plus complets malheurs un homme fort trouve toujours son bénélice, Louvois se consolait avec l'idée que Mme de Maintenon avait des secrets... secrets désavantageux pour elle, évidemment, se disait Louvois, sans quoi elle ne les laisserait point à l'état de secrets.

D'après ce que venait de dire Jaspin, le pivot de ces secrets était Gérard de Lavernie.

— Si vous touchez à un cheveu de ce jeune homme, s'était écriél'abbé, M'^^deMÎiintenon fera rouler votre lèle surunéchafaud.

Louvois n'avait pas peur de cet échalaud, mais il se demandait s'il n'y aurait pas un mojen de forcer la marquise à se découvrir tandis flu'il était lui-même bien à l'abri, bien irréprochable, derrière la garantie des lois mihiaires et d'un arrêt prononcé par y-, du Maine.

Ou Jaspin était dans son bon sens, et alors il y avait secret — on verrait à s'en rendre maître, — ou Jaspin était fou, et alors Mme de Maintenon laisserait passer la justice de M. de Louvois.

Voilà quels furent les réflexions de Louvois, pendant les premières minutes qui s'écoulèrent après la fuite de Jaspin.

Puis, réconforté, fixé, il envoya un espion sur les traces de l'abbé.

Cet homme vit l'abbé courir derrière les carrosses, se présenter dans l'Hôtel-de- Ville «lussitôt qu'il y eut vu entrer M""' <le Mainte-

non ; un quart d'heure se passa, Jaspin ne fut pas diassé: il avait donc été reçu. L'espion revint en rendre compte à Louvois.

— Ce Jaspin n'est pasjfou , pensa le ministre. Il y a un secret : comment fait-on poui chasser d'un mortier la bombe qui s'y caclie? on met le feu aux poudres. Allumons les nôtres !

Et tout aussitôt Louvois appela le prévôt, les archers, ordonna qu'on lût à Gérard la sentence du conseil de guerre, assuré que ce bruit et ce mouvement provoqueraieat mouvement et bruit de la part de Mme de Mamlenon.

Ces sortes de cérémonies se font avec un lugubre appareil. Gérard se promenait dans la salle qu'on lui avait donnée pour prison, lorsqu'il vit entrer un greffier, un capitaine avec son escouade d'archers, puis le prévôt, et, derrière, dans un groupe de laides figures, une plus laideetplus sombre qui éveilla en lui un frisson de dégoût, car il était inaccessible en ce moment à la peur.

Le greffier lut le jugement et l'arrêt rédigésen bonne forme. 11 y était dit que le lieutenant de dragons Gérard de Lavernie, gentilhomme, ayant forcé les arrêts qui lui avaient été imposés, ayant gravement offensé des religieuses, et insulté au ministre du roi dans l'exercice de ses fondions, ledit Gérard de Lavernie, convaincu des crimes d'indiscipline, d'insubordination et de sacrilège, était à ce triple chef condamné à la peine de mort.

Girard était adossé au mur de son cachot quand cette lecture lui fut faite. Un rayon de jour vit descendait sur son visage par une fenêtre oblique. Une légère rougeur |>arul sur ses joues quand il entendit déclarer qu'il avait offensé des religieuses: ses lèvres s'ouvraient pour laisser échapper une protestation; maisson regard n'ayant rencontré dans la salle aucuae hgure qui lui parût digne de recevoir celte protestation, Gérard se tut, redevint paie et attendit la fin.

Le greffier ajouta que l'exécution aurait lieu sur l'Esplanade, — parles armes ou par la hache, au choix du condamné.

— Onand ? demanda (iérard.

— Cejourd'hui, continua le greffier lisant son rôle, dans les cinq heures à partir du prononcé des présens jugement et arrêt.

Gérard tira une petite montre qui lui venait (le la comtesse de Lavernie.

— On a perdu deux heures, dit-il, c'est fAciieux; peut-être avais-jo le droit d'être prévenu tout de suite ; deux heures sur cinq, «n pareille circonstance, cela compte 1 ■ i

Le prévôt s'approcha polimeat ;

— Le choix de monsieur? demanda-t-il.

— Ah! oui... mon choix... Eh bien, mais, comme il vous plaira... Attendez, je préfère les armes.

Le prévôt s'inclina ; le greffier écrivit ce que venait de dire le condamné.

Alors le capitainedes archers s'approchant à son tour, demanda si Gérard souhaitait quelque chose.

— Oui, répliqua celui-ci, je voudrais embrasser M. de Rubantel, s'il est encore à Valenciennes, et puis je voudrais qu'on s'informât si un ecclésiastique de mes amis n'est point arrivé ; qu'on le clierche , il doit être quelque part aux abords de cette forteresse. Il s'appelle l'abbé Jaspin.

— Me voici, répondit à ce nom l'abbé luimême qui revenait de chez Mme de Maintenon, et que Louvois s'était bien gardé de consigner à la porte.

Louvois guettait son retour derrière une fenêtre et cherchait à deviner sur sa physionomie le résultat ds l'entrevue.

Mais Jaspin, depuis le matin, était trop souvent et trop cruellement éprouvé pour n'avoir point contracté la rigidité du marbre. Le oigne homme avait trop pleuré, il ne pleurait plus même de joie. Et puis, son immense bonheur l'étoufîait : les grandes peines sont muettes, les grandes joies sont graves.

Louvois crut donc lire sur le visage de Jaspin quelque chose comme une défection de la marquise, et il en lut désolé, car il tenait bien moins à faire péiir Gérard qu'a se iaire implorer par M "^ de Maintenon, et à pénétrer ainsi dans ses pensées.

Jaspin , après avoir répondu : Me voici! se trouva étreint dans les bras de Gérard , qui s'élança vers lui avec un cri joyeux.

Le bonhomme suffoquait. Les témoins de cette scène attendrissante reculèrent jusqu'au seuil de la chambre. Jaspin ne pouvait pas proférer une parole. Gérard attribua son émotion à la nouvelle qui les intéressait si vivement tous deux.

— Que voulez-vous, mon bon ami, dit-il, je dois me trouver encore bien lieureux de vous avoir en ce moment.

— Renvoyez tous ces gens, murmura Jaspin.

— Volontiers. Messieurs, si vous n'avez rien à faire de plus, comme je le suppose, n'oubhez pas qu'il rue reste encore deux heures trois quarts, et que j'ai besoin de n'en Tien perdre. Monsieur l'abbé est mon confesseur, et tout mon temps lui appartient.

La salle resta vide. Les archers s'établirent au dehors. Le prévôt et cette vilaine

figure dont nous avons parlé se querellèrent un peu tout bas et disparurent dans l'escalier. Le choix de Gérard avait favorisé le prévôt qui était le mousquet, aux dépens de l'autre sinistre visage qui était la hache.

Les deux amis restèrent seuls. Jaspin commença l'entretien par un long baiser suivi de ces mots entrecoupés de gémissemens.

— Vous ne mourrez pas.

— Allons, allons, dit Gérard souriant avec douceur, je vous ai mandé pour m'exhorler, mon bon ami, s'il faut que ce soit moi qui vous exhorte...

— Je vous dis que vous êtes sauvé.

— Ahl répéta Gérard, pas d'inutilités — je suis dans le fort. Je suis condamné — je suis sous la main de Louvois. Cette main mettra deux heures... trente-trois minutes à me prendre, mais je suis bien pris, ne nous faisons pas d'illusions et causons en hommes.— Comment Belair a-t-il pris la nouvelle ? Courageusement , n'est-ce pas , et noblement? j'en étais sûr — son absence me prouve qu'il est digne de mon amitié et de ma confiance.

— Mais, s'écria Jaspin, avez- vous donc à ce point la rage de mourir que vous vous refusiez à m'écouter et à me comprendre? Je vous dis que vous ne mourrez pas, et que vous êtes sauvé, je vous dis...

11 n'eût pas le temps d'achever. La porte s'ouvrit tout à coup. Le groupe d'archers qui veillaient au-deliors se sépara militairement en deux files qui formèrent la haie sur l'escalier.

On vit monter le même capitaine, le même greffier, le même prévôt. Seulement, derrière eux, à la place de ce lugubre personnnge expulsé par le choix de Gérard, venait M. de Villemur, commandant des gendarmes, et de service ce jour-là près du roi.

Plus loin, un groupe nombreux d'officiers au visage anime, aux gestes vifs, parmi lesquels, si Gérard eût pu regarder et voir, il eût distingué plus d'un visage de connaissance.

M. de Villemur s'approcha, et, après avoir salué courtoisement Gérard qui s'inclina devant lui avec le respect dû à un supérieur, il déploya une large lettre et lut :

« Nous, Louis, roi de France et de Navarre, sur la requête de notre aimé Louis Auguste de Bourbon, duc du Maine, faisons grâce pleine et entière au sieur Gérard comte de Lavernie, condamné à la peine de mort, et ordonnons qu'il soit immédiate-

DE LAVERNIE.

ment mis en liberté, car tel est notre bon pkisir.

» De Valenciennes, ce 12 mars 1691.

» Signé : Louis. »

Gérard chancela, ses yeux s'obscurcirent, il fut contraint de s'appuyer sur l'épaule de Jaspin. Mais aussitôt M. de Rubantel et dix autres officiers l'emportèrent pour ainsi dire dans leurs bras.

M. de Villemur replia sa lettre, qu'il donna au capitaine des archers, salua encore et partit avec sa suite.

Jaspin seul, parmi tous ces hommes, trouva un sourire et pas une larme.

Lorsque la troupe joyeuse emmena le prisonnier pour lui faire respirer au plus vite l'air Ubre et la vie, on aperçut dans la cour, sur un degré, Louvois pâle et consterné, qui causait avec M. le duc du Maine un peu embarrassé près de lui.

— Voilà monseigneur le duc du Maine 1 s'écria Rubantel en poussant Gérard de ce côté; vous ne pouvez, mon cher, passer près de lui sans le remercier. Jour de Dieu ! les princes sont bons à quelque chose.

Et, se détournant :

— Même bâtards ! acheva-t-il entre ses dents.

Gérard alla où le flot le poussait. Assurément il n'avait pas l'idée d'insulter à son ennemi vaincu. A l'approche de cette foule, le duc du Maine se retourna. Louvois resta sur les marches, le regard assuré, les bras croisés sur la poitrine.

Gérard passa devant lui sans le regarder, et d'une voix émue dit au jeune prince :

— Je vous dois la vie, monseigneur, et je vous jure que cette vie continuera d'être, comme elle l'était, toute dévouée au roi et à mon bienfaiteur — je n'avais pas encore mérité vos bontés, bientôt, je m'en rendrai tout à fait digne.

Le prince salualégèrementsansrépondre, et de tous ces empressés ne remarqua que Jaspin que son regard alla chercher à l'écart et auquel il fit un grand salut.

Jaspin, lui qui était bon chrétien, et pratiquait l'oubli des injures, paya Louvois d'une révérence d'autant plus terrible qu'elle était moins ironique, après quoi il passa comme les autres.

— Ahl monseigneur, s'écria Louvois écrasé par ce dernier coup, voilà réellement la fable de La Fontaine ; j'ai reçu le coup de pied de l'âne!... Suis-je donc assez en disgrâce pour que vous ayez servi mes ennemis lorsqu'ils m'infligent un pareil âf- Irooit

— Monsieur, repartit le priace ayec don-» ;eur, excusez-moi, j'ai besoin de me rendre popolaire.

— Monseigneur, vous perdez les armées du roi 1 et je vous préviens que je compte le lui dire... ce soir même.

— Gomme il vous plaira, dit M. du Maine en tournant sur sa jambe boiteuse, et il quitta le ministre exaspéré.

Celui-ci pouvait encore entendre sur l'Esplanade s'éloigner les voix joyeuses de tous ses officiers qui fêtaif nt leur camarade ressuscité à la place même où il devait mourir.

Mais tout à coup, il vit revenir Jaspin qui ne les avait point accompagnés au dîner que M. de Rubantel donnait à Gérard. Le digne abbé s'était chargé d'écrire à Houdarde, il avait son courrier, ,1e sénéchal encore botté, qui attendait. Et puis il avait Mme de Maintenon oui l'attendait aussi. Tant d'affaires, mêlées à tant de joie, gonflent bien quelque peu un pauvre homme.

Louvois était à peine rentré chez lui avec le désir de faire tenailler ce Jaspin pour lui arracher les secrets du ventre, que son espion arriva. Louvois ne se rappelait même plus qu'il eut attaché ce moucheron à l'abbé.

— Monseigneur, dit l'espion, cet abbé vient de remettre une lettre à un homme vêtu de noir et botté — une manière d'oiticier de campagne — qui a monté aussitôt à cheval.

Louvois dressa l'oreille.

— Ce Jaspin, pensa-t-il, n'est pas un aigle. Il n'a rien voulu me dire, mais il aura bien un peu écrit.

— H faut m'avoir cette lettre, ajouta le ministre brusquement.

L'espion s'inclina et sortit.

— Il est clair, continua Louvois dont la colère et l'inquiétude s'excitaient l'une l'autre, que la marquise s'est servie du duc du Maine pour ne rien me demander elle-même; je ne suis pas sa dupe, et nous aUons voii au plus vite à quel point le roi est complice ou dupe de tout ceci.

Et, s'étant fait ajuster, il prépara le travail que, suivant l'habitude, il devait soumettre au roi l'après -dîner.

XXX 1 Le roi Jamptn.

Cependant Jaspin, libre de tout souci, s'acheminait au rendez-votis donné par la marquise.

Plus éè NanûQ, cett» ioit. Elle s'était ca-

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cliéo, elle voulait examiner de loin les projets de cet inlrus qui, du premier bond," p.' aéirail dans l'intimité des gens jusqu'au point d'obtenir deux audiences dans une même journée.

La marquise, revenue du saisissement c^ue lui avaient causé les confidences de l'abbé, voulut aussi juger cet homme. Etait-il à craindre? serait-il accessible à de mauvais sentimens? abuserait-il do sa victoire ■? Pauvre Jaspin ! que cet examen eût été dangereux pour lui, si la marquise, habituée à juger les âmes, n'eCil pas reconnti tout d'abord le parfum de cette simplessé et de cette bonté !

Lorsqu'avec son habileté ordinaire elle eut enfermé dans son réseau ce brave papillon qui se laissa faire, lorsqu'elle l'eut examine et analysé à son loisir, dans tous les sens, désormais affranchie de ses inquiétudes, elle se mit à causer avec Jaspin, ou plutôt le fit causer comme on lit dans un vieux livre.

Jaspin débuta par une phrase que plus d'un courtisan lui eût enviée, et qui s'exhalait seulement de son cœur. Il est vrai qu'il tient bien dé l'esprit dans un cœur prolondl — Madame , dit-il tout bas , merci pour M. de Lavcrnie ; il est sauvé! A présent qii'il a une protectrice comme vous, je ne m'occupe plus de savoir s'il a perdu sa mère.

LV marquise s' étant fait raconter la vie de ces deux enfans, celle de leur mère, demanda comment la comtesse était morte si jeune.

Ici l'abbé sentit qu'il touchait à de bien graves intérêts. Il raconta naïvement, sans accuser, sans ménager, la scène qui s'était passée au château entre Louvois et la comtesse.

Au nom de Louvois, la marquise dressa Toreille comme au son de la trompette le coursier qui d'sire la guerre, et pendant tout le r('cit de Jaspin, elle savoura lentement le terrible plaisir d'amasser des raisons nouvelles pour haïr et des moyens yjuissans pour se venger.

Jaspin n'omit rien. Les amours si pures et si malheureuses de Gérard et de Mlle de Salières passèrent à leur tour dans ce défilé d'images gracieuses et de tableaux sombres. Après, vinrent le dévouement de Belair, son duel avec La Goberge, sa vie errante et ses chansons ; mais la figure touchante d'Antoinette avait surtout vivement frappé la marquise. Elle insista longtemps pour se taire donner par Jaspin les plus minutieux lenseign^mens sur cette ieune fille et sur

l'intérêt élrange que prenait à elle le piarquis de Louvois.

— Que cela est singulier, lui écli;jppa-t-il de dire, j'aime ; ou s ces gens-là, et M. de Louvois les bail; il ks persécute, je les protège. Est-ce donc ia L' terrain sur lequel nous lutterons?...

Et elle acheva sa pensée par un sourire qui signifiait : on verra.

Mme de Maintenon paraissait fort inquiète de cette accusation de sacrilège pottee'par le ministre contre Gérard.

— Comment un jeune homme de cette race, dit-elle, peut-il avoir offensé des religieuses!

Jaspin à qui Gérard venait de raconter l'apparition d'Antoinette parmi les Augustines fugitives eut bientôt détourné les i^^ cheuses idées de la marquise.

Elle comprit pourquoi le jeune homme s'était ainsi précipité vers le chariot, et après avoir rêvé quelques instans, prit son crayon et écrivit sur ses tablettes :

« Savoir où sont allées les Augustines. »

Puis elle se leva, indiquant ainsi à Jaspin que son audience était terminée. L'abbé salua comme 'il eût salué une reine.

— Soyez avec moi. dit la marquise, comme vous étiez avec Mme de Lavernie.

Jaspin sans hésiter s'approcha, prit dans ses deux mains la belle main de sa protectrice, et y appliqua deux baisers , un du cœur, un de l'âme.

— Allez, monsieur, dit la marquise avec un charmant sourire, et sachez que vous m'avez pour amie.

— Que de bonté, madame!

La marquise arrêta Jaspin :

— Encore un mot : il serait convenable que M. de Lavernie remerciât le roi de la grâce qu'il vient d'o'Dtenir, mais...

— Je vais le chercher I s'écria impétueusement le bonhomme.

— Non, il faut qu'' je le voie d'abord; montrez-moi encore son portrait...

— Le voici, madame.

— Est-ce ressemblant?

— Frappant.

— Trop , murmura la marquise en fronçant le sourcil ; puis s'adressant a Jaspin d'un ton bref :

— Inutile d'y penser en ce moment, ajouta-t-elle, M. de Louvois pourrait se trouver ici , et je ne veux pas qu'il me voie en présence de ce Jeune homme devant Sa Majesté. Seulement, imaginez un moyen de me montrer, à moi, M. de Lavernie.

L'abbé se mit à cherchex de toutes se» foiQQs.eltoutà(><>uD; ^\

DE LAVERNIE.

ai

— Avez-vous bonne vue, madame? s'écriat-il : le Yoici qui revient de dîner avec ses cainî^rades, il salue un olfiçier.

La marquise courut à la fenêtre, se cacha derrière un rideau el regarda.

Gérard était là, en ellet, dans la cour, 1^ tète nue, le chapeau à la main, faisant ses remeiciemens à M. de Villemur, qu'il venait ^e rencontrer. Ses beaux cheveux noirs ombrageaient son mâle visage, tout en lui respir;nt la lorce, et la fraîcheur du corps et de l'esprit.

Jaspin, qui s'était reculé par respect, observa du coin de l'œil la physionomie ds la marquise. Celle-ci plongeait dans ce groupe un regard ciiargé de tous ses souvenirs, de toutes ses craintes. Son sourcil noir, qui s'était froncé d'abord, se détendit peu à peu; uny rougeur juvénile envahit ses joues, le sang impétueux de son printemps fit haletei son sein à chaque battement de soû cœur. Gérard passa, elle regardait encore.

Enfin, laissant tomber le rideau, rêveuse et attendrie :

— Vous avez raison, dit-elle, il ne ressemble point à Mme de Lavernie.

lit elle se détourna pour cacher son trouble à l'abbé qui pourtant ne la regardait plus.

Soudain Nanon heurtant à la porte :

— Madame, dit-elle, le roi descend par le petit degré. M. de Louvois monte par le grand.

Jaspin fit deux bonds comme une souris surprise.

La marquise Iroidement leva une tapisserie, ouvrit la porte d'un cabinet voisin et y fil entrer Jaspin, sans secousse, sans hâte.

— L'escalier de service est au bout, ditflle, adieu et au revoir!

La tapisserie baissée frémissait encore lorsque le roi entra, et, une minute apr^s, Louvois se fit annoncer.

Mais, lorsqu'il parut, son portefeuille sous .'■: hras, la mécanique de Mme de Mainlenon éioit déjà montée. C'est Siiul-Simon qui appelle ainsi les habitudes et la vie inléfieure de la marquise, nous nous garderions bien de prendre une autre exftression.

La marquise ét.iit placée devant sa petite table adossée à son lit, au coin du (eu, le nez sur un ouvrage de tapisserie qu'elle achevait. Le roi, assis de l'autre côté de la che-r i^inée, avait aussi devant lui une table, et untjibomet attendait le minisire au coin de cette seconde table entre le roi et Mme de Ma in tenon.

Louvois s'était armé de froideur pour

faire une entrée convenable et observer un peu les visages.

Au salut respectueux qu'il fît à Sa Majesté, le roi répondit par un salut de la tête. A 11 r^Wérence profonde qu'il ii\h. Mme de Maintenon, la marijuise lépondil par une imperce{Dlible inflexion des paupières, et son aiguillée de laine continua de se développer.

— Eh bieni Louvois, marchons-nous r se hâta dédire le roi qui sentait bien eue sous ces deux tranquillités affectées il y avait un orage.

— Sire, répondit le ministre en s'asseyait sur le tabouret et en tirant les papier^ du portefeuille, le dernier corps va pariirsi^us une heure. Je reçois de Monsune déjèche qui m'apprend que finvestisseaient de I9. place est achevé. Tou'es les munitions et provisions arrivent. Les pionnJors aiiluent; les lignes de circonvallation s'eLilament. M. de Boufflers a pris des positions qui ein^échent di'jà l'entrée dans la ville de tout secours des garnisons voisines.

— Fort Éien.

— Et nous pourrons partir d'ici ?

— Demain, sire.

— A merveille. Vous avez parfaitement mené ce grand travail, Louvois.

— J'ai seulement assemblé des matériaux, dit le ministre, avec une modestie qui ne lui était pas habituelle en ses jours do bonne humeur. Votre majesté bdtiia l'édifice.

— C'est-à-dire que je le détruirai, j'espère, répliqua le roi avec enjouement ; oui, je le détruirai, ce boulevard des Impériaux etdesOiangistes... Et vous aurez une bonne part de celte gloire, Louvois. — iNesl-ce pas, madame? ajouta le roi, non seulement pour intéresser à la convirsation celte intrépide Arachné. mais aussi pour soutirer un peu d'électricité, comme on dir.iil en physique.

La marquise fit au roi un geste d'assentiment qui ne dégonfla pas beaucoup Is nuage.

Louvois sentit la résistance. H n'était pas homme à se laisser braver longiumps. Depuis dix minutes, depuis dix siècles, il dévorait sa colère; c'était beaucoup trop de patience pour cette ;\me sans irein. Pareil à ces loups furieux qui voiiMii !•" \n et se jettent dessus pour le mordre, Louvois si iiMit bien (|ue la manjui^e lui icndaii un pi rut), mais il aimait mieux s'y ji'ler que de, perdre une occasion d'exhaler sa bile.

!.e roi, entre ces deux marieaux dressés et jirèts à s"ab;4tre sur l'enciume, essa^u do détourner au moins uu dm coups.

iâ2

LECOirrE

— Traînaillons, dit-il; Louvois, faisons une belle et bonne armée qui montre au prince d'Orange et à l'empereur que nous sommes toujours leurs maîtres.

Ah I la mauvaise inspiration ! Quelle réplique Louis XIV jetait-il à Louvois 1 Celuif i n'eût pu se la choisir meilleure. Mme de Maintenon le devina bien et se pinça les lè- ▼res. Secouant sa perruque noire et roulant ses gros yeux, Louvois répondit impétueusement.

— Ah ! sire ! nous aurons beau faire !

— Plaît-il ? dit le roi, qui craignit d'a- TOîr mal entendu. Vous dites que nous ne ferons pas une bonne armée ?

— Sans discipline et sans respect des diefs, non, Sire, non.

— Eh I repartit le roi piqué, en comprenant parfaitement Louvois , mais sans le Touloii ménager , puisqu'il le prenait avec cette violence, qui vous parle de mettre dans notre armée l'indiscipline et l'irrévérence ? Cela cntre-t-il dans mes habitudes, Louvois ?

— Dans les vôtres, Sire... oh, non!...

— Eh bien, alors, qui donc est le maître de jeter chez moi ce que je n'y mets point, continua Louis XIV avec cette sereine et imposante majesté qui terrifiait tout le monde excepté Louvois.

Cette interpellation était tellement directe que, malgré le danger d'une réponse, Louvois fut contraint de répondre.

Madame de Maintenon coupa tranquillement un bout de laine avec ses ciseaux, et commença une autre fleur dans son canevas.

— Sire, s'écria Louvois, je suis trop franc

Sour vous cacher que j'ai essuyé aujour- 'hui le plus sensible affront et la plus profonde douleur que j'eusse jamais subis.

— Quoi donc ? demanda le roi d'un ton presque affectueux.

Mme de Maintenon leva lentement la tête et considéra Louvois de l'air le plus naïf et le plus surpris.

— Sire, poursuivit le ministre emporté malgré lui, un oïhcier de méchante réputation, un de ces mauvais garnemens qui se croient tout permis parce qu'ils ont quelque appui en cour, a commis hier, à la face de l'armée, un grave délit contre la discioUne et la religion.

— Oh 1 oh ! fit le roi, en regardant du côté de la marquise, qui ne cessa pas de travailler.

— Je le répète et le maintiens, dit Louvois : attentat des plus graves. Je puis, je crois, donner ce nom à une insulte faite à de pauvres religieuses, à un outrage fait au

Diinistre de la guerre. Eh bien, sire, ce coupable avait été livré par moi à un conseil d« guerre, et bien justement condamné ; voilà que ce matin , sans me prévenir, sans me consulter, — ce n'est pas pour V. M. que je dis cela, V. M. est trop au-desssus de tous pour avoir besoin de consulter qui que ce soit ; mais je parle pour les imprudens qui ont sollicite de Votre Majesté une grâce si inopportune;— ce matin, dis-je, on a arraché au roi l'ordre d'élargir cet homme , ce criminel, au scandale de toute l'armée ! Et cela un jour d'entrée en campagne, lorsque nous avons l'ennemi en face, quand le succès de l'entreprise dépend de la multiplication de toutes nos forces. — Sire, j'oubUe un moment la mortification que j'ai essuyée pour ne parler que de votre intérêt et de votre gloire. Votre Majesté n'a besoin que de bons soldats aujourd'hui. Les mauvais gâtent les bons t(^ujours, et celui-là ne peut être qu'un mauvais soldat qui n'a ni religion ni soumission. — Voilà pourquoi Votre Majesté n'avait aucun intérêt à conserver vivant l'homme dont je parle , et avait un intérêt immense à l'extirper de son armée comme une plante vénéneuse.

Le roi se tut un moment, après avoir écouté cette énergique mercuriale. Quant à la marquise, Louvois n'eût pas même la satisfaction de la voir émue. Ses doigts blancs et fins ne tremblaient que dans les points difficiles et lorsque l'aiguillée était un peu longue.

— Ah çà, dit Louis XIV, c'est donc un bien mauvais sujet que ce...

— Lavemie, sire, dit brutalement Louvois.

— 11 me semblait pourtant que Câlinât me l'avait recommandé comme, un brave, et qu'à Staifarde il s'était vaillamment conduit?

— Oh ! sire, il est possible que M. Gatinat vous ait recommandé ce Lavernie. Câlinât, Catinat, mon Dieu! il est souvent homme... et indulgent pour ceux qui le sont.

— Non, répondit froidement Louis XIV, vous vous trompez, Louvois. M. de Catinat est homme moins souvent que nous le sommes tous... et jamais ses recommandations n'ont été complaisantes ; mais enfin il pourrait s'être trompé.

Le roi s'interrompit pour interpeller encore une fois du regard la marquise de Maintenon. Mais, celle-ci assortissait des laines, elle ne vit pas le coupd'œil du roi.

— Enfin, s'écria Louvois qui, pour pousser à bout cette patience désespérante, ne ortignit pas même d'employer la calomnie.

DE LAVER>aE.

▼oilà deux fois que le hasard me fait rencontrer ce Lavernie, etdeux fois je le prends en flagrant délit de sacrilège. Il a enlevé, il y a six mois, une religieuse.

— Vous l'affirmez 1 s'écria le roi avec colère.

— Je l'affirme... dit Louvois.

— Si cela est, reprit le roi, pourquoi n'estil pas puni ? Enfin, voilà de ces choses affreuses... n'est-ce pas, madame?

La marquise fit un signe affirmatif très marqué, mais sa physionomie resta calme et pas un mot ne sortit de sa bouche.

— Si cela était, dit le roi dompté par cette inaltérable sérénité de la marquise, on ne m'eût pas demandé la grâce de ce jeune homme. Marquis, vous avez été induit en erreur. Ce Lavernie n'a pas enlevé une religieuse...

Et le roi, inquiet de la celère de l'un et de la placidité de l'autre, interrogeait l'un et l'autre.

Louvois eut peur de s'enferrer.

— C'est lui ou un ami à lui, dit-il, qui a commis ce rapt. Un autre drôle...

— Si c'est un ami à lui, répliqua Louis soulagé, ce n'est pas lui. A t-on puni ce ravisseur ?

— il est mort.

— Dieu a fait justice, murmura le roi, n'y pensons plus.

— Mais pensons à la discipline, sire, à la nécessité qui nous est imposée d'être sans miséricorde pour les infractions au service. Supprimons, supprimons les mauvais soldats I... et ce Lavernie en est un, je le répète, ajouta-t-il avec rage.

— Louvois, interrompit le roi, modérezvous. Ce Lavernie avait pour père un des meilleurs serviteurs quej'aie jamais eus. 11 a été tué sous mes yeux, h Marstricht, nprès avoir fait des prodiges — avec Câlinai, tenez, — c'est au père de voire Lavernie que j'avais confié le soin de faire démolir les forfificntions d'Orange. — Quant à la mère... une sainte... une amie d'enfance de Madame...

Et Louis montra de la main Mme de Maintenon qui, c^îtte lois, leva la tèle et éblouit Louvois d'un coup d'œil limpide et net comme un éclair d'épée.

— Ah... balbutia le ministre... je comprends pourquoi madame aura demandé la grâce de ce j«une homme.

— Ce n'est pas madame la marquise, répliqua vivement le roi. K\W ignorait absolument que Lavernie hU condamné. Elle ne l'a su qu'après. C'est M. le duc «lu Marne qui m'est venu trouver, et (\\i\ m'a f.iit signer.

— U. le duG du Maine, dit Louvois en

grinçant des dents, a pris là une terrible responsabilité.

— Vous comprenez, mon cher, répliqua sèchement le roi, que M. du Maine presidani pour la première fois un conseil de guerre, ne pouvait en cette occasion charger sa conscience de la mort d'un homme. Il est mon fils, et lorsqu'un fils de roi prononce sa première sentence de mort, cela équivaut pour le condamné à la rencontre qu'il ferait du carrosse d'un roi sur le chemin du supplice.

Louvois enfonça ses ongles dans ses mains: en se choisissant un prince pour instrument de vengeance, il avait voulu la force et n'avait pas prévu la clémence.

Mais, pour ne pas pousser plus loin un débat dont le roi commençait à se fatiguer, pour ne pas non plus abandonner la partie a son ennemie, dont le triomphe muet le naettait au désespoir, Louvois, s'essuyant le visage et adoucissant sa voix :

— Sire, dit-il, Votre Majesté fait bien tout ce qu'elle fait, et lessentimens de M. le duc du Maine sont tout à fait chrétiens. Je fais donc bon marclié de tout ce qui me concerne en celte affaire, j'oublie mon outrage, qu'il n'en soit plus "question; mais je ne puis renoncer de même aux grands principes de subordination et de piété qui font la force de vos armées. Il ne faut pas, sire, que l'homme à qui vous avez daigné sauver la vie, affronte insolemment tous les regards et se glorifie d'une grAce qui après tout est une tache, puisqu'il n'y a pas de grâce sans qu'il y ait eu cliAtiment. En un mot, je demande lormellement à Voire Ma|cslé que M. de Lavernie soit exilé — temporairement, si l'on veut, — afin que sa présence ne soit plus un scandale et une pierre d'achoppemont pour l'armée qui a été témoin de son crime.

A cette nouvelle attaque si rudement faite, le roi rougit; Mme de Maintenon le regarda sans affectation, et mclina de nouveau la tête.

— Pardieu ! pensa Louvois, il me semble que je les gêne !

— En tout ceci , reprit le roi , après un court silence , vous me paraissez exagéré, Louvois. Ne confondons jamais les fautes avec les crimes, et gardou'^-nous de décourager le repentir par nos implacables rancunes. J'ai pour celti' occasion un système tout à fait opiiosé au votre, et c«Ma est si vrai, que M. le duo du Maine m'ayant lail observer qur M. de Lavernie, s'il n'enirail pas en campagm-, seiait réduil à retourner chez lui sous le poids d'une grâce iufamanle, — ainsi.

tÈ COMTE

cpie vous disiez, — qtie ce gatçon avait du cœur, qu'il était capable d'en mourir, et que de cette façon je perdrais itn bon soldat : j'ai compris ce raisonnement et fait passer le comte de Lavernie des dragons oU îl était, aux clievau-légers , sous Kubantel, 5Ui est un solide et pointilleux officier. Ainù, Louvois, c'est à ma requête (lu'il vous faut céder. Vous expédierez le brevet ce soir même à M. de Lavernie, et il ira rejoindre aussitôt son corps devant Mons.

Le visage de Louvois, de rouge qu'il était d'abord, âevint violet. Quand le roi eut fini de parler, il frappa du poing sur la iable, et dans un ttansport de rage qui toucliait au délire, il s'écria :

— Jamais ! jamais !

Le roi se leva ému, l'œil brillant. La marquise repoussa légèrement son ftiuleuil et regarda cette scène avec son calme exaspérant.

— Vous souffrez, monsieur de Louvois, dit le roi avec son grand air royal.

Le ministre revint à lui. Le sang redescendit au cœur.

— Oui, pardonnez-moi, sire, j'ai eu un éblouissement... j'ai tant travaillé toute cette nuit... mes idées ne sont pas bien nettes... je souffre...

— C'est ce que je me disais, repartit le roi. — Eh bien, allez vous remettre, Louvois... je ferai expédier le brevet par quelqu'un de mes secrétaires.

— Oui, sire, bégaya Louvois, qui abrégea lessaluts et partit la'mort dans le cœur,

— Qu'il est colère ! dit le roi a[)rès son départ.

— Voyez donc, sire, repartit la marqujse en élevant son canevas jusqu'aux yeux du roi, ma fleur de lys est achevée. J'ai bien travaillé, j'espère.

— Admirable, marquise. Mais, dites-moi, malgré les accusations de Louvois , vous voyez que j'ai tenu ferme, et que je m'en suis rapporté uniquement à ce (iueni'adit M. du Maine.., Mais ce Lavernie est un bon sujet, n'est-ce pas? Vous vous poviez caution pour lui ?

— Sire, il est d'un sang qui no peut men- "ir. Quant à la haine de M de Louvois pour ;e jeune homme, je vous l'expliquerai plus ard, et vous comprendrez,

— Il suffit, marquise. Mais re^^ardez donc m peu Louvois traverser la cour ; comme il vaL.. 11 s'arrête pour lire une dépêche qu'on lui remet. Eh! vrahnenl, il se cabre. Qui aperçuil-il là, bon Dieu! Un abbé... deux hommes qui s'embrassent... un petit

'ilAT

chien aboie apr^s lui... Ah! il prend le

mors au;x dents !

Et le roi se mit à sourire, car il ne riait jamais. Quanta Louvois, il ne riajt guère, son espiion avait couru après le sénéchal el lui avait arraché la lettre de Jflspin à Eelair; puis, l'ayant rapportée, ii attendait que le ministre revînt de chez le foi pour la lui re* mettre. .

Cependant, le sénéchal effaré s'était mis à galoper vers Houdarde et avait rencontré, à cent toises de Valenciennes, Belair et Via*lette amenés là par l'inquiétude et le désir d'avoir plus tôt des nouvelles. Desbuttes les suivait de loin, tremblant aussi, mais pour d'autres motifs. Le sénéclial leur avait conté la violence dont il venait d'être l'objet. Belair ne s'était plus laissé retenir, il avait couru désespéré à Valenciennes. C'était alors que Louvois, sortant de chez le roi, avait trouvé l'espion qui l'attendait avec la lettre.

— Une lettre de Jaspin à ce Belair qui est mort! s'écria Louvois. Est-ce un rêve! Non, ce scélérat de La Goberge m'aura menti. Ce-^ pendant son assurance, les détails qu'il m'a donnés? Oh ! je vais l'envoyer chercher par Séron, il faudra bien qu'il me prouve seâ deux coups d'épée et la chute de sa grosse pierre.

Tout à coup Belair, débouchant stJir la place, avait aperçu Gérard et Jaspin causant ensemble dé leur bonheur ; il avait poussé un cri et s'était jeté dans les bras de son ami.

Ce cri avait réveillé Louvois, qui voyait devant lui vivant et mieux groupé que jamais ce trio d'hommes dont il croyait, une demi-heure avant être délivré pour toujours; Amour, comme s'il eût reconnu un ennemi, jappait furieusement aux jambes du ministre, et ce dernier , selon l'expression' du roi, prit le mors aux dents en s'écrîant :

— C'est à en devenir foti!

Le bruit de sa course et de son éiclaitiation firent tourner la tête aux trois alnis, Belair, épouvanté, se serrant contre Gérard, muimura :

— Louvois t je suis perdu.

— Oui, dit Gérard, mettons-nous en sûreté le plus possible. ' ,

— Perdu! répliqua Jaspitï d*uii aiç.^de protection ; ne suis-jepas là?

Et prenant sous le bras ses protégés, il les promena tranquillement parla place. .\\\

— Ah çà, mais, se dirent les deux jeunes gens émerveillés, qu'est-ce donc qyuè ce Jaspin?

Soudain Manceau s'approctianf de (Gérard lui remit une large enveloppe à son adi'esse.

DE LÂVERNIE.

Gérard, au premier coup d'fril, pou«s;i un cri de joie et devint pâle. C'était le brefetde lieutenant aux chevau-légers — une fortune.

Involontairement il leva la tète, comme on iait pour ri-mercier Dieu d'un grand bonheur. Une ombre s'effaça aussitôt d'une des fenêtres qui regardaient sur cette cour.

— A qui dois-je ce nouveau bienfait ?

s'écria Gérard.

— Encore à voire mère, répliqua l'abbé iVime voix ■iltendrio. Elle veille sur vous de Il haut, monsieur Gérard.

Gérard plia le ^rou et baisa le pré^ cieux brevet.

— C'est égal, ditBelair, qui avait épié du regard le trioiijphant Jaspin, je commence à croire que le roi de France ne s'appelle pas Louis XI Y.

— Gomment donc s'appelle-t-il, répliqua vivement l'abbé inquiet, parce qu'il crut qu'on faisait allusion au pouvoir de la marquise.

— Il s'appelle Jaspin P"", dit Belairen embrassant joyeusement !e brave homme.

Jaspin ne s'offensa pas de la supposition.

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