DEUXIEME PARTIE
Un soleil et deux lions.
Pendant que Louvois, qui avait embrasé loule l'Europe pour se donner de l'imporlance et occuper ?on maître, travaillait avec l'énergie que nous loi avons vue, à ruiner par un coup d'Etat la confédération dont Guillaume ill s'était déclaré le chef, ce prince arrivait paisiblement et sans défiance d'Angleterre en Hollande, son pays natal.
Paisiblement n'est peut-être pas tout à fait exact. Une violente tem|)ête avait accueilli sa flotte sur les côtes, et le prince, impatient d'aborder, s'était jeté presque seul dans une chaloupe, au risque de noyer mille fois César et sa fortune, mais enùa il avait abordé.
r.uillaume avait alors quarante et un ans. Faible de tcmprr.inient, maladif, toussant pai fois jusqu'à tomber en syncope, son corps vivait seulement par sa volonté, son visage par la IJamme seule de son regard. Quand cette pâle figure, au nez aquilin, aux lèvres pincées, au menion ferme, aux pommelles osseuses apparaissait dans le calme plat de la vie : — voilà un mordmnd qui cherche le soleil se disait lo passant, — lorsque ce même vis;ige se montrait dans la mêlée d'un combat, avec une auréole de feu et de fumée, le soldat s'écriait, on voyant son œil Uamboy.int, ses lèvres Irémissantes, ses joues rougies par la lièvre : celui-là est un héros !
G«* grand capitaine, toujours battu par la France, coi'ita à la Fiance son sang le plus pur et toutes ses richesses; sans lui, U; roi lie se fût pas appelé peut-être Louis-letirmid, mais à coup sur ou l'eût nommé
Louis-le-Puissantet Louis-i'Heureux. Cependant le roi de France ne dut qu'à lui-même cet ennemi terrible; son orgufil rencontra un égal et la lutte dura trenti- ans.
Louis XIV, au plus haut de ses prospérités, avait fait ol'lrir en mariage au jeune }?rince d'Orange, Mlle de Blois, la première fille qu'il avait eue de Mlle de la Vallière. Guillaume répondit qu'il ét.ùl fils de la fille de Charles 1", c'est-à-dire d'une fille légitime de roi; petit-fils de la fille légifinie d'un électeur de Brandel ourg, c'est à-dire d'un prince régnant, et que par conséquent, dans sa famille, les princes avaient l'habitude d'épouseï des princesses légitimes, et non des bâtardes.
Jamais Louis XIV ne lui pardonna cette réponse, et il était logique dans son ressentiment, lui qui fit épouser ses filles adultérines au duc «l'Orléans, son neveu, et au pelil-lils du grand Condé-.
Quoi qu'il en soit, ce fut du roi de France au prince d'Orange une haine que ce dernier essaya vainement d'éteindre par mille retours et seumissions. Puis, quand il eut tout mis en œuvre pour se réconcilier avec Louis MV, sans y parvenir:
-— Eh bien! dit-il, je le forcerai de me donner son estime.
El il tint truellcment parole.
Guillaume nommé stalhouder des Provinces-l'nies, épousa, au lieu d'une bAtardr, la tille du duc (•i'YorcK, qui régna depuis sous le nom de Jac(pjes 11, et comme Jacques Il était devenu l'allié de Louis XIV par conlormité de religion, Guillaume profita de la haine que l'Angleterre protestante avait conçut^ contre son roi papiste. Il aida les Anglais à détrôner son beau-{)ère et conoiiue il était petit-ûls de Charles l*"', oomm» sa
femme était fille du roi déchu, Guillaume se trouva en mesure de revendiquera un double titre la couronne d'Angleterre. Il l'obtint par ses habiles négociations, la mérita par la victoire signalée qu'il remporta sur les papistes soutenus par la France à la journée de la Boyne ; et fermement assis sur ce ,trône, appuyé^sur la BoUande, qu'il continuait à gouverner avec le titre de stathouder, allié de l'empereur, de l'Espagne, de la Suède et de la Savoie depuis la hgue d'Augsbour^, il put se fiatter désormais d'être pour le roi de France un de ces ennemis avec lesquels on compte.
A partir de ce moment, Louvois qui désirait tant faire la guerre, dut se trouver satisfait. Entre deux lions rugissans d'orgueil et d'ambition,qui convoitent la même proie, il n'y a de paix possible que le jour où l'un d'eux est abattu mort aux pieds de l'autre. (Test pendant le sommeil d'un de ces lions ■que Loiivois amena cent mille hommes sous les murs de Mons. Guillaume ne croyait pas que les Français eussent une armée prête, et lui-même* n'en avait pas. 11 venait de quitter Londres, laissant comme de coutume la régence à sa femme, et rentrait avec bonheur dans ses chères provinces hollandaises qui lui préparaient un triomphe, tandis qu'il ne leur demandait que les bois de sa belle maison de Loo et des sangliers bien méchans.
La Hollande était pour Guillaume, depuis son avènement au trône d'Angleterre, comme une de ces maisons dé campagne que les Romains s'étaient bâties par-delà la mer. il venait s'y reposer, se réjouir l'oreille du son de sa langue maternelle, il y trouvait des idées fraîclies, et comme en un bain fortifiant, il retrempait le roi constitutionnel des trois royaumes dans la république des sept provinces.
C'était là qu'on se régalait de menacer et d'insulter la France, c'était là qu'on imprimait des pamphlets et qu'on fabriquait des manifestes, c'était de là que les réformés, chassés de France, si cruellement et si impolitiquement par la révocation de l'édit de Nantes, rendaient à leur patrie un peu moins de mal qu'ils n'en avaient reçu, mais beaucoup plus que n'en autorise la religion chrétienne, fût-elle autant réformée que possible.
Guillaume, qui se prêtait complaisamment à toutes les familiarités de ses affectionnés Hollandais, ne leur laissait pourtant pas entamer Louis XIV <iutant qu'ils l'auraient désiré. Louis XIV était la bête terrible, Louvois kliête venUtteusâ des a9Ua&44iSv GuU*
laume leur abandonnait Louvois et détour^ nait la conversation chaque fois qu'un courtisan essayait une flatterie aux dépens du roi de France. Générosité imitée d'ailleurs par Louis XIV qui jamais n'insultait qui que ce fût en paroles, et dont la haine ne descendait jamais à la taquinerie. S'il continuait d'appeler té "nouveau roi d'Angleterre M. d'Orange, tandis qu'il appelait Jacques II mon frère, comme il donnait à ce prince une cour, des armées, des millions, tout enfin, en attendant qu'il lui rendit son trône, il payait assez cher le droit de l'appeler Majesté.
L'année précédente, à la bataille de la Boyne, Guillaume avait eu l'épaule effleurée par un boulet ; le bruit courut qu'il était mort. A Paris les badauds illuminèrent, firent des feux 'de joie et brûlèrent par les rues force mannequins d'osier, qu'ils appelaient des princes d'Orange. En province on chanta des Te Dewn.
Mais a Véiiiallles le roi ne s'émut pas. Il n'eut pas un sourire, pas un mot qui marquât de la joie. Et cette dignité naturelle lui épargna le regret et le ridicule qu'éprouvèrent tous ces brouillons peureux quand, le lendemain, on apprit que le prince d'Orange se portait à merveille.
Ainsi donc les deux ennemis s'estimaient et se ménageaient l'un l'autre en attendant l'occasion de s'exterminer. Cette guerre grandissait au lieu de s'amoindrir par les questions de personnes.
Voilà pourquoi nous retrouverons Guillaume un peu sérieux, un peu guindé , parmi le fracas des réjouissances que la ville de la Haye célébrait pour le retour de son stathouder bien-aimé. Guillaume eût bien préféré s'aller perdre dans les bois avec sa meute ; mais la Haye, en habits de fête, avait dressé des arcs de triomphe. La Haye avait fait des vers latins et néerlandais pour Guiflaume et contre Louis XIV. La Haye enfin donnait le soir même au stathouder un spectacle après lequel venait un souper.
Peut-être ne dirons-nous pas ce que fut le festin destiné à un roi anglais par la cuisine hollandaise. Ce serait une rude tâche, et l'ombre de Vatel nous écoute peut-être. Mais quant au spectacle, parlons-en; 1?
France y est pour quelque chose.
Le château royal de la Haye s'élève sub une magnifique pièce dfeau qu'on appelle le Vivier. Les fenêtres se mirent comme Yenise dans les flots sombres. Sur ces flotî qui récèlent les plus beaux poissons du monde, un théâtre de 80 pieds carrés avait été i^âti à la hâte ; il représçutalt qua^e
DE LA\Jt:RNlE.
royaumes , un sur chaque face : c'étaient l'Angleterre, l'Ecosse, l'Irlande, et, il faubien le dire, la France, chimérique apanage iiae les souverains anglais tiennent à peindre sur leur blason, ne pouvant l'inscrire àurla carte.
Tandis que la foule admirait cet édifice et saluait de ses vivats Guillaume et sa cour installés en lace du Vivier sur des gradins de velours, on vit paraître à droite et à gauche du lac deux lions énormes, l'anglais et le batave, qui semblaient marcher sur les flots. Au dessus d'eux, ou pour mieux dire entre eux, au ion d du théiilre, apparut le soleil, un gigantesque soleil de bois avec une large et plate figure, hérissée, en guise de perruque d'une cinquantaine de rayons, que les patriotes artistes hollandais n'avaient qu à regret couverts de papier doré.
A la vue du soleil, le public poussa une de ces huées sauvages que les hommes devraient laisser aux bêles féroces lorsqu'elles sont de mauvaise humt'ur.
Guillaume, sur qui tous les yeux étaient fixés, comme pour lui demander s'il comprenait l'apologue, resta impassible, et rien ne révéla la jdiedc son cœur, qui tressaillait comme les autres d'orgueil et de co\irroux national.
il s'agissait de voir lequel du lion batave ou du lion breton dévorerait le soleil. Or, il n'était dans l'idée de personne, à La Haye, que ces lions et ce soleil lussent venus pour autre chose, ni que ce fût le soleil qui dévorât les lions. Gela se passe pourtant de la sorte en Afrique.
Mais n'oublions pas que nous sommes dans un théâtre, on plein Vivier, et que le soleil perd considérablement de sa force quand il est si près de l'eau et que ses rayons sont de Ijois et de papier doré.
Les lions ouvraient leur gueule mcnarante, le soleil écarquillait ses gros yeux ovales, la lutte allait s'engager, les grondemens populaires dénotaient l'émotion d'un intérêt peussé à son comble.
Mais tout à coup le soleil tournant sur ses rayons comme une roue sur ses rais se mil à lancer des Ilots de feu sur les lions, grâce à mille et mille lusées qui s'enllammaient les unes les autres.
Le peuple gania un silence équivoque, malgré la splendeur du si)e(tado. 11 trouvait que le soleil avait trop d'anhîur, les lions trop de patience, et uu grand nombre de zélés crièrent : A l'eau, le soleil I à l'eau!
Mais quelle revanche pour les lions 1 Ce malheureux soleil tournait encore avec ses
maigres pétarades, lorsque les deux quadrupèdes, s' enflammant à leur toui:, le borabacdèrent avec tant de lusées, iui crachèrent tant de serpenteaux, de bombes et de boîtes, qu'ils étonnèrent son petit iruit d^ns leurs rugissemens, son feu dans leurs volcans déchaînés, et, après l'avoir noyé de iumée, le forcèrent à s'aller cacher dans les flots du Vivier, où il fut englouti piteusement.
Alors, vingt gerbes d'étoiles lumineuses éclairèrent les laces pâles des cent mille spectateurs qui poussaient des burlemens de joie à déraciner le château o\ à le fa ire tomber dans le Vivier à côté du soleil ^ bois. ,
Puis, tous les yeux allèrent encore chercher une approbation ou même un remercîmentsurle visage de Guillaume; et, de fait, ce feu, cette fumée, cette canonnade, ces tonnerres d'applaudissemens, touto cette joie nationale, dont ii était à la lois la cause et le but , tout cet enivrement l'avait bien un peu atteint lui-même. Guillaume, touché au cœur, s'inclina pour répondre à ses compatriotes et les remercier sincèrement : le démon de l'orgueil venait de régner sur lui pendant une seconde : Guillaume avait souri à l'allégorie du soleil noyé, lui, l'esprit sauvage qui renvoyait les chanteurs de louanges en leur disant : Coquins! me prenez-vous pour le roi de France! /
Au même instant l'un de ses capitaines famihers entra sous le dais de velours, s'approcha du roi Guillaume et lui dit à l'oreille :
— Sire, un Français est en bas qui apporte, dit-il, une grande nouvelle.
Le roi, que tout le monde regardait encore, ne sourcilla point. Il ne tourna pas seulement vers le capitaine son visage austère et lui répondit à mi-voix:
— Quel Français?
— Une sorte d'espion, de transluge, une figure hideuse, un homme écrasé par la latigue.
— Ah! d'où vient-il? Et le roi regardait toujours les autres
(eux d'arliûje qui couronnaient la mort dtt soleil.
— De chez M. de Louvois, sire.
Guillaume tressaillit comme une harpe
dont toutes les cordes sont frôlées par lé ; vent.
I — Dans la galerie, dit-il précipitamment.
Et le capitaine parti, Guillaume se leva
aux dernières fusées, salua le peuple en
' plaçant une main sur son cœur, puis sortit
j de la tente de velours avec les lords anglais
et les nobles hollandais qui formaient sa suite.
Cette brillante assemblée traversa la galerie, au bout de laquelle, dans une salle immense toute resplendissante d'orlévrerie, de cristaux et de cires parfumées, était le iormidable festin dont nous avons juré de ne point décrire les homériques splendeurs.
L'œil des conviés saisit cette perspective dès les premiers pas qu'on fil dans la galerie. Guillaume, lui, ne regarda que dans l'ombre, à sa gauche, et aperçut appuyé, ou mieux, défaillant, près d'uwe colonne de marbre, un pauvre diable encore haletant, chauve, décharné, gardé à vue pat deux pages, qui observaient en ricanant ses moindres mouvemens.
Guillaume avait tant vu d'ennemis en face qu'il se connaissait en haines. — Cette figure là ne lui fit soupçonner ni poignard ni poison, c'était la peur en justaucorps de latine et en bottes crottées. 11 y avait à travers toutes ces apparences repoussantes certain galbe de soldat qui attira tout d'abord le stathouder.
Sortant brusquement du groupe qui s'acheminait vers la salle du festin on avait dépassé l'homme appuyé à la colonne.
— Passez toujours, messieurs, dit-il, je TOUS suis.
Et tout droit, tout net, l'œil dilaté, la poitrine ouverte, il marcha vers cet homme.
— Tu es Français? dit-il.
— Oui, sire.
— Tu viens de chez M. de Louvoi*?
— Oui.
— Tu es soldat?
— Homme d'épée.
— Tu t'appelles?
— De La Goberge.
— Que me veux-tu ?
— Vous apporter une nouvelle.
Guillaume recula sans affectation d'un
pas, l'œil attaché sur les mains inquiètes de son interlocuteur. Il venait de réfléchir que la bravouie est une belle chose, la générosité une noble vertu, mais que ces deux sublimités ne parent pas un coup de couteau, et que Henri IV, roi brave et généreux, Henri 111, roi généreux et brave, étaient morts tous deux pour n'avoir pas fait à propos ce raisonnement.
— Voyons ta nouvelle, demanda le roi.
— Mons est envahi, dit La Goberge avec la précision d'un Spartiate.
Guillaume frissonna.
— Te moques-tu? dit-il... envahi... par qui?
— • Par nous ?
— Combien êtes-vous , vous ? répliqua vivement Guillaume jouant avec les mots de La Goberge.
— Cent mille, dit celui-ci.
Guillaume, avec un sourire de pitié :
—Si tu veux te faire payer, reprit-il, donne
nous-en pour notre argent ; avoue que c'est Louvois qui t'adresse à moi pour troubler ma digestion, pour me faire mourir de peur... avoue cela, et je te donne le double de ce qu'il t'a promis ; mais avoue vite, on m'attend pour souper.
La Goberge chancelant et l'œil vitreux :
— Sire, murmura-t-il, je suis plus pressé que vous, j'ai fait cent lieues , je meurs de fatigue et de faim. Je suis venu, chassé par mon maître, et menacé d'une prison éternelle.
— i^^us avons un certain Zopyre qui en fit auîant pour Darius, murmura ironiquement Guillaume ; seulement celui-là s'était fait couper le nez et les oreilles pour se donner un peu plus de créance ; il ne te manque qu'un œil, à toi. Ce n'est pas assez î)0ur me prouver que Louvois, en six semaines et sans bruit, a composé une formidable armée : ce serait un tour de force.
— Vous devriez être accoutumé aux siens dit La Goberge, depuis celui qu'en 1672 vous a joué le facteur Brossmann.
— Brossmann 1 s'écria Guillaume, ce facteur qui avait acheté toutes mes munitions.
— Précisément.
— Et c'était Louvois qui envoj'ait ce facteur Brossmann ?
— Louvois était Brossmann lui-même.
— Prouve-le donc 1
— C'est moi qui l'accompagnais chez le marchand, à Rotterdam !
Guillaume se mordit les lèvres jusqu'au sang pour essayer de dissimuler toute l'émotion qu'éveilla en lui ce souvenir.
— Alors, tu es venu trahu ici ta patrie? dit-il à La Goberge.
— Non, pas ma patrie, mais Louvois.
— Et tu certifies.., sur ta tête...
— Que Mons est envahi par une armée de cent mille hommes.
— Commandée par...
— Par le roi!...
En achevant ces mots qui allumèrent un feu dévorant dans chaque veine de Guillaume, La Goberge tomba épuisé, à genoux d'abord, puis renversé tout à fait sur la dalle.
Et au même instant, comme pour prouver tout ce que venait de dire le transfuge, un cavalier du Hainaut entra, couvert de sueur et de fange, il apportait à Guillaume
DELÀVERNIË.
une lettre du prince de Bergucs, gouver- '
neur de Mons... j
C'était le cinquième courrier expédié de-
Euis l'arrivée des Français; mais Luxemourg et Boufflers en avaient intercepté quatre.
Guillaume pâlit, déchira la lettre et congédia le cavalier en lui commandant impérieusement le silence.
il va sans dire que du bout de la galerie les lords et les nobles avec tous les otficiers assemblés, regardaient cette double s'ène d'un œil aussi curieux que leur estomac ctait impatient.
Guillaume, ayant dompté l'hydre qui venait de le mordre au cœur :
— Messieurs, dit-il avec tranquillité, voilà un pauvre diable d'officier français qui passe à nous. Il meurt de faim, defroid, de fatigue. On paie mal, à ce qu'il me paraît, les bons services chez leRoi-Très-Ghrétien. Pages! faites souper cet homme et qu'on le garde à part dans mon cabinet. Quant à nous, messeigneurs et messieurs, à table, s'il vous plait; j'ai hâte de boire , à votre santé.
Guillaume s'assura d'un coup d'œil que ses écuyers emmenaient La Goberge. 11 prit place ail festin, sous un dais de brocart d'or brodé de pierres précieuses : à sa droite le pensionnaire de La Haye, à sa gauche le comte de Monmoutli; et en s'asseyant, le sourire sur les lèvres, il attira à lui son grand écuyer Owerkerque, et lui dit à l'oleille sans cesser de regarder l'assemblée :
— Dans une heure, des chevaux, une escorte.
Le repas commença. Ce fut une suite de santés bruyantes à chacune des Provinces, puis aux sept ensemble, puis à l'Anfîleterre, puis à l'Ecosse, puis à l'Irlande, ensuite aux Trois-Royaumes ; enfin à la ruine de ce iameux soleil qui luisait à Versailles : toast accueilli Irénétiquement par toute l'assemblée, tandis que Guillaume, rentré en lui-même, mouillait à peine ses lèvres dans le vin et se disait ;
— J'ai trop tôt applaudi quand ils ont noyé ce soleil dans le Vivier !... Il l)rille encore et bi illera peut-être sur ma tombe.
Une toux sèche et douloureuse gronda au lond de sa poitrine et lui déchira les poumons, il étoufla le bruit et a douleur dans sa serviette à fleurs brodées , el pour mii;ux dissimuler encore il leva son verre.
Un triple hurrah couvrit le silflemcnt de sa loux et son imprécation de rage.
— Comment sauver Mons? pensait Guillaume ; Mons I la clé des Flandres 1 Je n'ai
pas d'année... je n'ai pas d'aigent... Ohl
mais j'ai une idée !
La joie des nobles convives, excitée par la belle humeur du prince, en était venue è égaler celle des spectateurs plébéiens du Vivier.
Owerkerque reparut et s'approcha de son maître comme pour lui verser du vin :
— Prêts, dit-il.
Guillaume l'attira de nouveau à lui :
— Pas de chevaux, dit-il, un bateau, des relais jusqu'à Rotterdam, et qu'on plar^ le Français dans le fond de ma cabine.
Owerkerque sortit pour la seconde fois.
— il me faut un conseil, il me faut quatre millions, pensa Guillaume — je trouverai cela chez mon ami Van Graaft, puisque ce Français, envoyé p^r la Providence, a connu le facteur Brossmann.
JLa maison du Booinp|es.
Après le souper, le bal. Guillaume profita du tumulte, prétexta sa fatigue, et, a- Krès avoir remercié le pensionnaire et les our^imestres qui l'avaient conduit à son appartement, il sortit par une porte dérobée, et gagna le quai, s'appuyant sur son écuyer, parce qu'en effet il tombait de lassitude.
Un bateau léger, plat, assez long pour renfermer une jolie cabine, un entrepont et une cabine moins élégante, était amarré aux rampes de l'escalier de pierre. C'est le bateau qui sert encore aujourd'hui, en Hollande, pour la navigation sur les canaux. Il ressemble aux anciens coches de Paris à Auxerre ; seulement, il ne peut tenir que vingt personnes et n'est chargé ni de bois m (le fer. Les bateaux particuliers sont plus petits et plus légers encore.
An lieu d'un cheval pour traîner le coche le long des rives, l'écuyer en avait fait atteler deux. Un piqueur à cheval courait devant pour faire conserver la droite au bateau «.lu roi et empêcher les chocs et les retards.
Guillaume, couché sur des coussins, une lampe au dessus de sa tête, travailla toute la nuit sans secousse et sans fatigue. Le bateau plissait moelleusenient; aucun bruit, aucun danger. Les chevaux qui trottaient sur le chemin de hallaire ctaieni remplacés toutes les cinci lieues |)ar un attelage frais. Maître La Goberge dormi l dans la seconde cabine, raalyié toutes ses préoccupations,
Il n'était pas effrayé d'aller oh allait le roi; et d'ailleurs tout avenir lui semblait rose Auprès du sort que lui réservait Louvois.
On comprend facilement la fuite de La Goberge. Séron l'avait enfermé provisoireiBent dans une chambre des étages supérieurs du donjon: mais cette chambre tirait son jour d'une lucarne, et La Goberge, toujours défiant, avait voulu savoir pourquoi on le logeait si haut et si loin ; en conséquence il avait regardé comme fait toujours le chat qu'on enferme, et de cette lucarne il avait plongé sur la cour intérieure. Tout à coup il avait aptrçu Jaspin, puis Gérard, puis Rubantel et tous les officiers. 11 avait vu aussi Louvois sortir de chez le roi dans un accès de fureur, et l'instant d'après, effrayant prodige, il avait vu, de son œil vu, Belair aux blonds cheveux, embrasser Gérard et Jaspin.
Le plus sot comprend vite quand il s'agit de son intérêt ou de sa vie. La Goberge avai^ compris, d'après sa stupéfaction, quelle serait la rage de Louvois lorsqu'il apprendrait la résurrection de Belair. On peut se tromper quand on dit avoir écrasé un homme sous une pierre, mais on n'a pas le droit d'annoncer deux coups d'épée qui n'ont laissé aucune trace.
La Goberge connaissait Louvois. Nul homme ne supportait si peu la plaisanterie: toute mystification faite à Louvois aboutissait toujours à quelque échelle de potence eu à quelque porte de c<ibanon.
La Goberge n'hésita pas, et il eut raison. Déjà un huissier le venait chercher pour parler au ministre ; la colère de Louvois allait choir tout entière sur le misérable. Dès que l'huissier eut signifié l'ordre au maître d'armes, celui-ci prit son chapeau , passa devant, et tandis que l'huissier se tournait pour fermer la porte, La Goberge le poussa dans la cellule, l'y enferma bel et bien, et descendit les degrés quatre à quatre.
Les valets qui l'avaient amené avec eux à Valenciennes lui avaient montré le chemin des écuries. La Goberge connaissait l'écuyer de Louvois et lui demanda un cheval comme cela était arrivé cent fois pour le service secret du ministre, et un quart d'heure après il n'y avait plus de La Goberge.
Oii aller? en France? Louvois l'eût rattrapé le jour même. Non, la frontière était à une lieue; le fugilit traversa les lignes du blocus, vit arrêter les estafettes du prince de Bergues, montra la passe signée Louvois,qui lui servait en toutes ses expéditions ; et voilà comment, de relais en relais, dépensant ce rouleau que lui avait si imprudemment
donné le ministre, notre coquin réussit à gagner La Haye, quand partout les courriers de Mons avaient été iaits prisonniers.
Maintenant il dort sur un tapis au fond de la cabine du bateau ; à sa droite est le chien Pamphagus, un molosse qui rêve sanglier ; à sa gauche est le valet de chambre de Guillaume, qui rêve soleils d'artifice, et La Goberge, lui, rêve les saumons à la chair rose de Dordrecht: les florins d'or, moins jaunes que le vin d Espagne qu'on vend à la nuvette de l'Ours dans Keysers-straat, en un mot toutes les délices inconnues au soldat fidèle, et qu'un trans luge peut acheter si bon marché, au prix d'une pauvre petite trahison.
Cependant le bateau du roi d'Angleterre glissait toujours sur le canal: et ce n'ét?it plus la lune qui argentait les égratignures de son sillage, l'aube mélancolique et pâle mirait son blanc manteau dans l'onde. Depuis longtemps déjà l'on avait dépassé Delft, et le jour était grand lorsqu'on passa devant le village d'Overschies* qui baigné dans l'eau ses maisons pittoresques.
Là, auprès d'un coq qui chante et d'un porc qui grogne, un marmot de cinq anS; trempant dans le canal une ficelle armée d'une épingle, péchait fièrement des anguilles. Plus loin, les bœufs accroupis dans l'herbe haute, se levaient pour regarder courir les chevaux du coche ; une belle jeune fille curieuse levait son rideau pour voir et être vue. Et Guillaume passait, enseveli dans ses couvertures, craignant de respirer cet air frais du matin, cet air adoré du pays natal.
Enfin le bateau s'arrêta près de la porte du Nord. Rotterdam apparaissait confusément au-delà d<jns le brouillard.
L'écuyer couvrit d'un manteau épais les épaules de son maître. Guillaume fit signe à ses valets de ne point déranger , mais de ne pas quitter le Français, et, cheminant côte à côte avec Owerkerke, il se dirigea vers la ville , traversa deux ou trois ponts , et s'arrîMa enfin sur le Boompjes, belle promenade bordée d'arbres immenses, qui longe la Meuse.
Là s'élevait, plus cachée qu'autrefois, puisque les arbres avaient grandi, la maison de Van Graaft, toute bâtie en marbre et en granit, avec ses vastes fenêtres derrière lesquelles le passant émerveillé ne manquait pas de compter les lampes et les lustres d'or, les vases d'or et les statues d'or et d'argent, perchées sur des meubles massifs dont les cntablemens sculptés et reluisans leur Servaient de piédestaux.
DE LAVÈRNIÉJ
Toutes ces merveilles, à peine dissimulées par de grandes tapisseries formant rideaux, s'étalaient négligemment, le jour et la nuit , sans défense contre les voleurs qu'elles bradaient avec impudence depuis nombre d'années. Il n'était pas non plus défendu à l'œil des oisifs de contempler dans les dressoirs une insolente vaisselle d'or, plats gigantesques, buires longues comme. des cigognes, vidrecomes bosselés, cafetières pansues, aiguières incrustées d'onyx et de sardoines gravées... Mais les voleurs ne songeaient pas à voler tant de richesses.
C'était comme le trésor de la ville. Rotterdam en étai t fière. Ce million employé comme nous venons de le dire était l'un des cinquante millions que le marchand Van Graaft avait gagnés dans'son commerce, grâce aux bons canons hollandais qui avaient défendu ses navires, grâce aux bons ou- \Tiers hollandais qui avaient débité bois, fer, cuivre et plomb pour charger ses navires.
En volant un plat d'or à Meynheer Van Graaft, on eût commis un crime de lèse- Rotterdam.
Mais ce n'était point pour cette raison que le Crésus défendait si peu ses trésors. Van Graaft possédait cinquante millions; mais une idée Je possédait. Tout cet or qui débordait chez lui de la cave aux combles, sa femme l'avait gagné en fondant sa maison de commerce, et Van Graaft avait tué sa femme 1
Nous savons combien elle était belle. Nous connaissons l'histoire douloureuse de cette intelligente et brave créature, que Van Giaafl avait surprise après une année d'absenceauprèsdu berceau d'un enfant de quelques mois. Nous l'avons vue expirante, sauver son enfant que menaçait la fureur jalouse de Van Graaft : tout cela, enveloppé de mystère, était oublié ou plutôt inconnu à Rotterdam. Le vent chasse si vite la fumée d'UVi coup de pistolet! la terre a si tôt bu le sang généreux d'une pauvre femme!
Rien ne survivait du légitime assassinat commis par le négociant, rien que cette idée qui le possédait, et cette idée était un remords.
Aussitôt qu'il eut frappé la coupable, il s'enfuit. Lorsqu'il revint dans sa maison, Eléorore était ensevelie, l'enfant avait disparu. Le slathouder Guillaume, pour qui Van Graaft en vingt rencontres avaU dépensé son argent et sa vie, vint rendre visite à son ami qui lui montra le portrait d'Kléonore, son siège vide au coin de l'âtre, un pistolet
pendu au mur, satis expliquer par une syllabe cette effrayante pantomime.
Guillaume inclina la t^te comme pour dire qu'il comprenait. Il serra la main de Van Graaft, s'assit à la place vide, regarda pendant quelques minutes tourbillonner lesj étincelles dans le brasier, puis il sortit sans qu'il eût retenti dans la ctiambre un autre bruit que la respiration du meurtrier muet, et le soupir du prince taciturne.
Depuis, bien des projets de giîiMTe, l»en des traités d'alliance, bien des batailles, Bièp des défaites empêchèrent Guillaume d'aller visiter son bon ami le marchand. Le prinqe d'Orange grandissait à force de luttes et de peines. Van Graaft s'enrichissait sans sortir de son fauteuil. Sa maison avait été mise sur un tel pied par sa femme, que l'or, habitué à couler vers la maison de Boorapjes, ne cessait d'y affluer. Pas un sac de florins n'entra chez Van Graaft sans lui rappeler cette femme : elle lui envoyait tout ces milr lions du fond de son tombeau.
Jamais aucune révélation ne lui avait fait connaître la vérité : lui-même fuyait toute lumière à cet égard. 11 savait qu'un étranger avait vécu assidûment près d'Eléonore pendant un mois. On lui avait nommé un riche facteur, ce Brossmann mystérieux qui figurait sur ses livres de commerce pour un paiement de six millions. Mais Brossmann avait disparu, et c'était en vain que Van Graaft le faisait chercher par toute l'Europe. Le fabuleux facteur n'était connu d'aucune maison respectable. Dans les comptoirs d'Afrique, aux Indes, en Chine, nul n'avait trouvé trace de Brossmann, et cette chimère grossissant tout les jours dans le cerveau du malheureux Hollandais, Brossmann était devenu sa monomanie.
La première fois qu'il revit Guillaume, c'était après la bataille de Sénef. Van Graaft, au lieu de consoler son ami si l)ien battu par le prince de Condé, lui demanda de s'informer si parmi les morts on ne trouvait pas le nom d'un certain Brossmann.
Guillaume voulut savoir â quel propos on lui adressait cette question. Van Graaft conta ses idées noires. Et le prince d'Orange fut attendri de voir une si grande passion aboutir h une telle folie.
A la ligue d'Augsbourg, Van Graaft se fâcha contre son ami.
— Guillaume, lui dit-il, vous allez ne fermer toute la France, et je n'y pourrai pas chercher ce Brossmann.
Quand le prince d'Orange fut élu roi d'Angleterre, parmi toutes les lettres de félicitations etd'nommages qu'il reçut de Lon-
IM
dres, un paquet carré d'une grosse écriture frappa sa vue et lui apporta comme un parfum néerlandais, une vapeur de Meuse clièle à son souvenir.
C'était une lettre de Van Graait. Sans doute l'ami du Boompjes adressait comme les autres son tribut atfeclueui au staihouder devenu roi.
« Guillaume, écrivait Van Graaft, à présent que vous avez l'Angleterre, l'Ecosse et l'Irlande — la France en est je crois — cherchez-moi, je vous prie, un sieur Brossmann, facteur et U'^gociant. »
Mais cette idée obstinée, cet épouvantable supplice s'était depuis quelque temps compliqué d'une autre torture. Van Graaft songeait à l'entant que sa temme avait abandonné en mourant. Cet enfant était peutêtre mort de faim ou de fioid. De faim!... quand if y avait cinquante millions en or dans la cave de sa mère, cinquante millions gagnés par le travail de sa mère, pauvre enfant innocent!...
Et ^lors. Van Graaft appliquait son visage sur les vitres, il regardait sur le Boompjes, et les paysans voyaient celle figure étrange apparaîti-e au milieu des potiches et des statues d'or comme la tête immobile et fatale d'une divinité japonaise. On le saluait, on lui souriait et il ne répondait pas.
Que regardait-il ainsi durant des heures entières? Ses bateaux qu'on déchargeait presque à sa porte ? Les chariots pleins de sacs et de lingots qui arrivaient dans sa cour escortés par un garde de la marine ? Non ; il regardait les enfans qui jouaient le long des arbres avec les rognures tombées de ses ballots, et il se demandait si l' enfant d'Eléonore n'allait pas lui apparaître, pâle et pleurant,pour lui demander la charité.
Telle avait été la vie de cet heureux, de ce riche, de ce roi des marchands. Dieu lui avait donné la santé. Grand, large et fort, il faisait plier un cfitval sous son poids ; sa raison étonnait ceux qui connaissaient sa fohe. Sa folie stupéfiait ceux qui tous les jours avaient recours à sa raison. Rotterdam n'aurait jamais eu de juge de commerce plus clairvoyant et plus instruit; mais il ne voulait d'autre siège que le sien, dans la crainte de n'avoir plus en face le fauteuil vide d'Elébnore et le portrait et ie pistolet pendus à la muraille, qu'il ne quittait pas d'un instant.
Guillaume connaissait bien cet liomme et l'aimait. Van Graali le irait.it si peu en roi I excepté lorsqu'il s'agissait d'un prêt ou d'une fourniture. Quelle que iùl l'heure de son arrivée, Van Graaft le recevait comme
s'il l'avait quitté la veille, et reprenait la conversation de l'an ou des ans passés.
Il venait de se lever et congédiait son valet, quand Guillaume entra dans sa chambre, laissant Owerkerke dans la grande salle.
— Bonjour, ami Van Graaft, dit le roi en tendant sa main.
— C'est le roi Guillaume, répliqua lentement et sans manilesier la moindre surprise le grave Hollandais qui serra cette main dans les siennes. Asseyez-vous, Guillaume, vous êtes le bien- venu dans la province.
— Je n'ai pas voulu passer si près de Rotterdam sans vous visiter, maître Van Graaft, vous avez bon visage, il me semble.
— Et vous, mauvais, Guillaume, dit le marchand, vous ne vous soignez pas — l'air de la Tamise est mauvais pour la toux.
— Il faut vouloir ce qu'on ne peut empêcher, maître. Si l'on pouvait être roid' Angleterre et habiter à La Haye ou à Rotterdam, je le préférerais; mais, je le répète, vous êtes bien poriant, je m'en réjouis.
Le marchand tourna le dos sans façon à son royal visiteur et colla sa face aux vitres. Guillaume s'allongea sur son fauteuil sans paraître y faire attention.
— Il y a de beaux enians, dit-on, en Angleterre, reprit Van Graaft, en revenant.
— Fort beaux , mais ceux de notre pays les valent, dit le roi.
Et pour couper court à cet ordre d'idées qui le gênait, Guillaume reprit :
— Van Graaft, je suis venu vous consulter sur une chose,
— Ah I ah ! quelle chose ?
Et Van Graaft s'assit.
— Je vais être forcé de recommencer la guerre en Flandre.
— Mauvaise affaire. Vous périrez par la guerre. On dit que vous êtes un grand général, j'en suis sûr, moi, car vous avez le génie patient et destructeur; cependant vous êtes toujours battu.
— L'homme donne la bataille, Dieu donne la victoire , repartit flegmatiquement Guillaume.
— C'est vrai; mais si vous étiez en paix. Dieu ne donnerait pas la victoire à d'autres.
— Je fais de mon mieux, cependant, dit Guillaume, et l'an passé j'ai réussi.
11 taisait allusion à la bataille de la Boyi^e, une grande journée, son triomphe.
— Ah ! di-' Van Granit du ton d'un homme à qui l'on apprend quelque chose qu'il ignore; eh bien, taut mieux... Di les -moi,
DE LAVERNIE.
Guillaume, avez-vous tué quelqu'un dans le combat ?
— Mais, peut-être, répliqua Guillaume.
— Ah ! vous n'en êtes pas sûr ! vous ne savez pas! Vous êtes bien heureux, vous !
— Mon ami, dit Guillaume, j'ai dû avoir ce malheur comme presque tous les gens de guerre.
— Oh ! continua Van Graaft en souriant, ce sont des hommes que tuent les gens de guerre, des hommes armés qui se défendent... ce n'est pas comme lorsqu'on tue des femmes... des enfans.
Guillaume sentit le retour de la folie.
— J'ai donc la guerre en perspective, interrompit-il vivement, une rude guerre qufc me lait la France.
— Je vous ai dit souvent que vous avez tort, Guillaume, d'entretenir la guerre avec la France. On sait pourquoi vous baissez les Français. Ce sont de bonnes gens.
— Leur prince est mauvais, repartit Guillaume.
— Eh! Guillaume, y a-t-il un bon prince quelque part? dit naïvement le républicain millionnaire. Croyez-moi, signez vite une longue paix avec les Français, et mettez-y seulement des conditions.
— Lesquelles?
— La première, c'est qu'on me retrouvera un certain Brossmann...
— Fort bien. Après?
— La seconde, c'est qu'on pendra le seul vrai coquin qu'il y ait en France, le seul auteur do tous les maux que soulfre l'Europe, votre seul ennemi, Guillaume, car, après tout , il n'est pas le mien. Depuis qu'il nous l'ait la guerre, je vends pour douze raillions de salpêtre et de ter chaque année, au iiénétice d'un cinquiè- IBG... Et cependant, autrefois, il m'est arrivé en un seul mois de vendre pour six millions à un seul facteur... du temps do ma femme... ce facteur s'appelait Brossmann. Avez-vous liien souvenir de ma femme, roi Guillaume? comme elle était belle... Vous ne croirez pas une chose, c'est que je voudrais avoir le portrait de son enfant. A présent qu'elle est morte, je n'ai plus de haine. Vous comprenez cela, seigneur?
Et Van Graaft se leva de son fauteuil en suffoquant, et marcha de la fenêtre à la {)orte jusqu à ce que le démon du remords eût passé loin de sa tête en faisant siffler ses vip^res et ses noires ailes.
Guillaume résigné attendit. Van Graaft revint.
— Je disais donc, repnt-il, que vous 1©- ,
rez la paix avec l'Europe, à la coaditioB de taire écarteler Louvois.
— Nous verrons plus tard, dit Guillaume dont le pâle visage s'illumina d'un fugitif sourire. En atiendant, ce Louvois nous a jeté cent mille hommes sur Mons, et je pars pour combattre ces cent mille hommes.
L'effort qu'il fit pour en dire si long réveilla sa toux dans sa poitrine.
— Avec quoi? demanda tranquillement Van Graaft. Vous nous faites tuer beaucoup de Hollandais, Guillaume.
— Je n'ai pas d'armée en ce moment, c'est vrai.
^ — Oh! les Français ont beaucoup plus d'enfans que nous, "soupira le marchand.
— J'ai dix mille Anglais, mais épars, se hâta de dire Guillaume, et, avec de l'argent, j'enrôlerai dans la Frise, j'achèterai des munitions. Je mettrai quinze jours à tout cela : Mons tiendra bien un mois.
— Oui, mais vous n'avez pas d'argent:
vous coûtez gros aux Sept-Provinces.
— Je paie en gloire, mon maître, et en liberté !
— Oh ! c'est vrai, murmura Van Graaft, vous êtes un solide appui pour la Hollande. Enfin, vous venez m'emprunter de l'argent, Guillaume, je vois cela.
— Quatre millions.
— Je ne vous les donnerai pas; demandez-les à voire parlement d'Angleterre; ces gens-là sont trop riches, faites-les dégorger. Moi je ne donnerai plus d'argent que pour la paix, Brossmann, et la mort de Louvois...
— Eh bien! s'il en est ainsi, repartit le roi en s'accommodant avec un merveilleux sang-froid à la folie de cel homme, nous allons essayer de vous satisfaire.
Et en (lisant ces mots, il souffla dans un siftlet d'or pendu à son cou.
On entendit se fermer la porte qui donnait sur le Boompjes, et un bruit de pas rapides retentit dans l'escalier.
Owerkerke parut à l'entrée de la chambre.
— Le Français est là, dit-il.
— Quel Français? demanda Van Graaft.
— Vous allez' voir, répliqua le roi.
La Goberge enlr.i, effaré, ébloui par tout l'or qu'il avait vu dans cetle maison.
— Vous comprenez le français , je crois? dit (Juillaume à l'oreille de Van (iraaft; eh bien ! écoutez , je vous prie... La Goberge, te reconnais-tu ici ?
— Oh ! oui, sire.
— Où sommes-nous?
— Dans la maison Van Graaft.
— Dis-moi quel est ce portrait.
— Celui de iiiadame.;.
J . • — A quel étage était logé ton maître ?
— Au rez-de-chaussée , en bas , pr^sdu salon.
— Vas me chercher un verre d'eau dans sa chambre. >
— A l'instonl, sire.
Van Graal't , stupéfait , s'était levé pour voir de plus prt^s cet homme qu'il soupçonnait d'être quelque automate merveilleux.
— De quelle chambre voulez- vous parler, et de quel maître? dit-il au roi.
— Du maître que servait cet homme en 1672 ; de la chambre qu'occupait ici, à cette époque, le facteur Brossmaon.
Van Graaft poussa un cri terrible et s'élança vers La Goberge , qui revenait avec l'aiguière et le gobelet.
— Tuas servi le lecteur Brossmann?...
dit-il d'une voix sourde.
— Réponds ! commanda le roi , qui vit hésiter La Goberge comme s'il craignait d'être tombé dans un piégé.
— Oui, monsieur.
' — Tu sais où il est, alors ? tu vas me le dire.
Le maître d'armes interrogea le roi d'im regard suppliant.
— Réponds ! dit encore Guillaume.
— Il est à M*)ns.
— .l'y vais 1 s'écria le maT-cliand.
— Attendez, mon ami, dit fîegmatiquement Guillaume ; wus feriez peut-être un voyage inutile.
— Pourquoi ?
' •— Parce que, depuis si longtemps , il est possible que cet homme ne s'appelle plus Brossmaan.
— Comment donc s'appellera it-ii, sire?
— Réponds J dit GuiJlaume à La Goberge.
— 11 s'appelle le mar'piis de Lcuvois, répliqua ie maître d'armes , tout épouvacté de l'etfet quavaient produit sa présence et ses paroles.
A l'instant même le visage de Van Graaft changea comme s'il eût quitté un masque : ces yeux égaies devinrent fixes , ce teint apopiectique devint pâle.
' — Sire, dit-il, vous êtes un grand prince et un grand esprit. Vous venez de me taire comprendre pourquoi je ne trouvais pas cet homme, et vous avez chassé de mon cerveau le faniôme qui l'obsédait... Va-t'en, Français, et prends' pour to p'îvcr le premier vase d'or que tu rencontreras sur ton passage.
La Goberge se précipita, radieux, hors de la chambre. '
— Guillaume, reprit Van Graaft, vous ne
me demandiez pas assez pour faire la guene à Louvois. Nous sommes deux maintenant:
je vais vous donner huit millions. Votre Majesté part probablement pour Mons ?
r— Sur-le-champ, mon allié.
— Et moi aussi. Oui, l'alliance est faite : îa maison de Nassau et la maison Van Graaft ; le génie et la h-ine, le fer et l'or 1
— Partons I dit Guillaume après avoir vidé son verre.
L'abSïaye de @alnt-€lhî»Iaia.
Louvois avait porté sur les opérations du siège toute sa rage mal assouvie en des escarmouches particulières.
A coté de ce génie ardent travaillait un génie patient et inlaligable : Vauban numérotait les pierres de la citadelle poiu" lés démolir une à une.
Quand l'orm.ée assiégeante eut occupé ses lignes et que ie roi avec son frère et son neveu eurent vaillamment reconnu la pi^ice en plein jour, à portée du mousquet, la circonvallation terminée, la tranchés s'ouvrit vers la porte Berlaimontet fut poussée avec tant de rapidité qu'en une nuit, les travailleurs avancèrent de douze cents toises. Or on avait ouvert deux tranchées, comme si l'on voulait faire simultanément deux attaques; el Ips terrassiers des deux ouvrages, rivalisant de zèle, arrivèrent les uns et les autres au même point : il y eut donc deux mille quatre cents toises de tranchée faites en huit heures» sans compîer ies galeries de communicaiion entre les deux ouvrages.
Le roi passa cette première nuit à regarder les travaux. Louvois distribuait des éloges et des épisrammes. 11 semblait, quand on ie voyait aller de la tranchée Berlâimonî à l'autre, brandissant sa canne et frappant du pied le sol ébranlé par les pioches, il semblait qu'il eût voulu dévorer toute la terre qui le séparait d'un duel corps à corps avec la ville. ■.:- ■
Les batteries françaises se construisaient. Cependant Mons n'avait pas encore tiré un coup de mou'quet, elle semblait prêter l'oreille dans l'ombre et attendre une égratignure à sa chair, comme si les travaiUeurs français n'eussent encore fait que chatouiller son épidémie.
Mais au point du jour, alors que l'œil put disÙDguerles silhouettes mobiles des pionniers et des ingénieurs qui se relayaient par
DE UVEBNIE.
«scouâdes, un tonnerre d'explosion se fit entendre sur la gauche de la tranchée de Berlaiment, et cinq ou sis mineurs chancelèrent et roulèrent avec leur pelle, arrosant la terre du premier sang français que ce siège eut vu répandre.
On aperçut alors le moulin d'Hion, tout candide et "tout inoffensit la veille, qui, pendant que les Français cheminaient avec la tranchée, s'était empli de chasseurs de Hainaut, excellens tireurs.
Ceux-ci, profitant de la nuit, s'étaient coulés jusque-là pour observer d'inspection, et la tranchée, si incroyablement avancée, les avait surpris, enfermés, mais dans une position tellement avantageuse, que, du haut de ce moulin, ils plongeaient parallèlement dans le passage des travailleurs et les visaient à coup sûr.
La première pièce française ouvrit alors son feu sur le moulin, et, à° partir de ce moment, l'air n'eut plus une minute de tranquillité,
Louvois revint en se frottant les mains au quartier du roi, à l'abbaye de Bethléem ; la ville tirait de toutes parts sur les batteries assiégeantes, et le camp français se couronnait d'un nuage de fumée qui devait lui servir d'auréole jusqu'à la fin du siège.
Ce fut alors que disparurent les curieux et les curieuses, et les gens de cour désintéressés qui ne voulaient rien avoir à démêler avec les projectiles.
Ce. fut alors quR parurent les vivandiers, les traînards et les paysans, dont l'industrie était d'aller ramasser ou déterrer les boulets ennemis qu'ils venaient vendre aux postes français.
Aux premiers coups de canon , le roi fit ses adieux à Mme de Maintenon , qui n'attendait que ce sanglant signal pour prendre congé.
Le roi voulait que la marquise allât demeurer à Valencicnnes.
— 11 serait possible, dit-il, aue les ennemis lissent une ou deux armées pour inquiéter la mienne, .le ne voudrais pas que vous eussiez l'embarras de vous trouver entre les boulets d'un siège et ceux d'une bataille. Dans une bonne ville, vous serez à rai)ri de toute insulte et de toute inquiétude.
— Puis-je avoir on ce moment d'autres inquiétudes que eellcs que vous me donnez, reparfit la marquise, .le veux, au contraire, (Mre à portée d'avoir des nouvelles de Voire Majesté, et comme je suis quelque peu capitaine, à force d'avoir Iréquenté le i
crémier homme de guerre de ce temps -ci, j'ai choisi pour moi un quartier-général.
Le roi salua, sans s'étonner du compfiment.
— Oîi cela ? dit-il.
— A Saint-Ghislaio.
— Mais c'est démani^lé, c'est un village sans fossés.
— Il y a une abbaye fort bien bâfie et des plus calmes — au milieu d'un bois ; [tuis la DPtite rivière de Haisne tourne autour.
Voyez-la d'ici, sire, c'est à deux lieues, la route est tracée par vos troupes ; regardez comme les arbres bourgeonnent et cachent déjà les pignons aigus des bAfimensde l'abbaye.
— Mais objecta le roi, St-Ghislain est un couvent d hommes de ce pays, allez-vous donc vous placer chez nos ennemis ?
— Non, sire, repartit la marquise, le couvent dont je vous parle n'est pas à Saint- Ghislain même, il est dans les bois. Les Clarisses de ce couvent, que j'appelle toujours Saint-Ghislain, ont déménagé à l'approche de nos troupes. Elles sont allées à Bruxelles, tandis que M. de Louvois a eu l'heureuse idée de mettre provisoirement à leur place dans, ce couvent, les Augustines qui s'étaient si lort épouvantées à Valenciennes.
— Fort bien. Serez-vous logée convenablemeni, madame?
— A merveille! sire, à ce que m'ont dit déjà mes éclaireurs.
— Ah ! vous avez des éclaireurs, marquise...
— Nécessairement, sire, pwisque j'ai un quartier général.
— C'est juste. \Lh bien ! madame, veillez avec soin sur vous, dit le roi avec <''motion, vous êtes mon espoir le plus eher.
— Et vous, sire, répli(]ua la marquise d'une voix troublée, veillez sur vstre personne et ne vous exposez point en jeune homme, comme avant-hier pour la rèconnaissancede cette place... Vous êtes l'unique espoir de la patrie et de la religion. Quant à moi que tout le monde redoute ou jalouse, si je vous perdais...
In enrouement pareil à un sanglot éteignit les derniers mots do la marquise. Le roi lort attendri lui prit les mains, qu'il serra tendrement dans IcssiiMims.
Et ces adieux qui eussent peut-éire fait rire un pamphlétaire, ne manquaient ni de grandeur ni d'intérêt. Elle élait louchante et nolîe l'amitié de ces deux époux, il y avait r<''t(itlc d'un grand homme dans ce grand roi. Et dans celle femme, n'y avait-U pas plus que l'élofie d'une reine?
IV roMTE
Au moment de se quitter, lorsque déjà la marquise était dans la chaise à porteurs, on vit passer sur des civières les premiers morts ou blessés que Vauban faisait porter à l'hôpital.
Elle pâlit, ses yeux s'emplirent de larmes et attirant doucement à elle le roi qui envoyait une poignée d'or à ces malheureux :
— A quel corps appartiennent ces pauvres victimes ? demcinda-t-elle.
— Grenadiers, pionniers, répliqua le roi.
— L'mfanterie seule est engagée, je crois, dans les tranchées, n'est-ce pas, sire?
— Oui, madame, pourquoi?
— Pour rien, sire... En quelle occasion emploie-t-on la cavalerie, alors?
— Oh! toujours. Gomme il est rare que dans un siège il y ait combat en campagne, si ce n'est pour repousser des sorties ou écarter des renforts qui arriveraient, la cavalerie met pied à terre et combat comme les fantassins... Vous intéressez-vous à quelque cavalier ?
— Oubliez-V0us que M. le duc du Maine commande la cavalerie? dit vivement la marquise.
— Soyez tranquille, madame, dit le roi avec un sourire, nous ménagerons votre élève : c'est notre intérêt.
La marquise soupira et rentra dans sa chaise. Le roi fit signe aux porteurs de se mettre en marche. Mais ils durent rester sur place, pour laisser passer un gros de cavaliers rouges, qui revenaient au bruit du canon.
— Vous ne me demanderez pas qui sont ceux-ci, madame, dit le roi, vous ks connaissez.
— Les chevau-légers, je crois, répliquat-elleen rougissant légèrement.
— Qui reviennent du fourrage et que le canon attire... Pauvres entans, dit le roi avec mélanœlie, courez-y, au canon, il vous joindra un jour ou l'autre.
La marquise cacha son visage sous ses coiffes : elle venait de reconnaître Gérard parmi ces brillants gentilshommes à qui le roi promettait ce lugubre destin, Gérard, pour qui elle s'inquiétait au moment même où le roi venait de parler.
11 était si beau, si droit, il saluait avec une grâce si douce et si fine, son cheval noir l'emportait si vile ! Elle soupira et sa chaise partit pour St-Ghislain.
Peut-être devinera- 1- on pourquoi la marquise avait choisi le séjour de cette abbaye. Depuis que Jaspin lui avait parlé à Valenciennes , Mme de Maintenon s'étonnait de l'état bizarre de son âme.
Jamais cet esprit vâste n'avait manqué d'embrasser tout son horizon. Dans les circonstances difficiles, elle pouvait à bon droit revendiquer le coup d'oeil du grand capitaine ; nulle perspective ne lui échap' pait. Aux premiers mots de Jaspin, elle a« vait senti l'immense échec porté à soii ambition par cette résurrection menaçanu d'un passé qu'elle avait le droit de croire enseveli. L'al)bé, malgré sa douceur et ss réserve, lui avait paru un ennemi terrible, un tyran. Gérard, malgré son ignorance el son désintéressement, l'épouvantait comme un écueil contre lequel devait se briser son étonnante fortune. Depuis toutes ces révélations, la marquise n'avait pas dormi ; elle se sentait soupçonnée par Louvois, tenue par Jaspin, gênée par Gérard; et pourtant, malgré sa prudence et sa perspicacité, un sentiment inconnu, incompréhensible, s'était glissé dans son âme et montait jusqu'à son cerveau qu il troublait. C'était une confiance plus forte que le danger, UHe indifférence pour le monde plus forte que l'ambifion ; c'était la joie ineffable d'avoir à nourrir au plus profond de ses entrailles une tendresse que nul ne savait, et qui n'était ni une trahison envers quelqu'un, ni une offense envers Dieu, comme sont la plupart des affections cachées de ce monde ; c'était aussi le réveil d'une âme qui s'était crue morte, parce qu'elle avait tué autour d'elle tout sentiment terrestre. Trop âgée yiour l'amour, trop noble pour l'avarice, trop supérieure pour l'orgueil, elle exagérait la dévotion autant pour se faire pardonner de Dieu son ambition , le seul pêcké qu'elle daignât commettre, que peur se consoler des revers qu'essuierait cette ambiUon. Et voilà que tout à coup celte âme desséchée se sentait fleurir mystérieusement un cœur.
Cependant, nous l'avons dit, la marquise ne dormait plus, était-ce seulement par crainte? Non; l'œil de l'aigle ne se trompe point. Il discerne le milan de la colombe. Jaspin n'était pas un confident dont l'infidélité fût à craindre. Jaspin avait porté trente ans son secret, et sans le danger qui avait menacé la vie de Gérard, Jaspin l'eût emporté ce secret dans le pauvre petit tombeau qui l'attendait à Lavern \ Il n'eût rien révélé même à la marquise pour faire avoir à son protégé un ûe ces hocLeis qu'on appelle grade, charge ou pension, jùl puis, Jaspiu disait avoir tout appris de la comtesse au lit de la mort, il était prêtre et Mme de Maintenon croyait au secret de la confession. Oh voit donc que si elle avait perdu le sommeil
DE LAVERNIE.
depuis la révélation de Jaspin, c'est que le bonheur d'aimer quelque chose empêche aussi bien de dormir que le malheur de redouter quelqu'un.
La marquise avait eu un double but en choisissant pour quartier général l'abbaye de Saint-Ghislain : connaître cette intéressante jeune fille dont Jaspin lui avait raconté l'histoire, l'arracher à Louvois, qu'elle soupçonnait seulement de la poursuivre d'un amour criminel, et convaincre ainsi son ennemi d'une mauvaise action en faisant une action agréable au Seigneur.
Car il faut bien le dire, la tactique de Louvois avait réussi. Nul n'avait pénétré la naissance d'Antoinette. La Goberge luimême l'ignorait ; il pouvait cro're aune recrudescence de jeunesse chez cet homme austère. Ceux là se cachent avec bien plus de soin que les autres, puisqu'ils ont besoin de paraître vertueux, tandis que les mondains cherchent seulement h cacher leurs vices. Comment Mme de Maintenon eût-elle deviné le motil di s persécutions de Louvois et pourquoi, les connaissant, se fùt-elle refusé la joie de les divulguer en temps opportun ? Est-ce si peu de chose qta'une revanche bien prise? et puisque la vengeance est un morceau de roi, Mme de Maintenon n'était-elle pas reine?
On verra peut-être aussi que la marquise, en se rapprochant d'Antoinette, n'espérait pas seulement déplaire à Louvois. Il y avait désormais place en cette grande àme pour des sentimens plus humains.
Elle arriva pensive au monastère. Toute la campagne qu'elle avait traversée lui avait offert un navrant spectacle. Les marais, débordés par suite de la rupture des digues, les bois coupés [)our que le canon ne trouvAt pas d'obstacles, les paysans en pleurs, les cavaliers rôdant et pillant, les loups à ligure d'homme cherchant pâture et dévorant les faibles, telles furent les lugubres images que laissa derrière elle la marquise, en j)assant sous la voûte profonde qui servait d'entrée au couvent de Saint-(ihislain.
Nous avons dit que partout, en France, les supérieures de congrégations ador.iient Mme de Maintenon comme leur cliel suprême : c'est dire la réee[)tioM qui lui fut laite à Saint-Ghislain. Tout ce que le couvent put olfrir de ressources i)Our distraire et choyer une si noble hôtesse lut mis en usage par les Augustines. La belle vue des bois, l'appartement tapissé, les musiques sacrées, la société des plus savantes et des plus sages furent les récréations du premier jour de retraite. Après quoi la marquise se
fit présenter au parloir les religieuses qu'elle n'avait point encore vues.
Toutes furent admises à saluer Madame, c'est ainsi qu'on appelait cette reine; la marquise savait dire un mot agréable à chaque agréable figure sans éveiller dans ces cerveaux fragiles l'orgueil qui conseille si mal dans la solitude, car il conseille d'abord l'ennui.
Avec la liste des qualités ou des défauts, la supérieure disait les noms de chaque pensionnaire. Mme de Maintenon fut bien surprise lorsqu'elle s'aperçut que la liste était épuisée sans que le nom qu'elle attendait eût été prononcé.
— Voilà donc toute la communauté? ditelle à la supérieure.
— Oui, madame, répliqua celle-ci en fermant son registre.
La marquise la regarda d'un air de sur prise.
— Vous avez bien encore quelques religieuses, ajouta-t-elle, soit malades, soit en congé ?
— Malades... j'en ai trois.
— Ah?... Leurs noms?
La supérieure nomma ces trois malades et ne fit aucune mention de Mlle de Savières.
— Et les congés ? demanda la marquise de plus en plus étonnée.
— Mesdemoiselles de Verdavenne, d'Alboin, deCérisy, de Hedderbrand.
— Rien que quatre?
— Oui, madame.
— Voilà qui est étrange, murmura la marquise, qui baissa la tète pour réfléchir, et qui trouva bientôt une idée. Le terrain était fertile.
La supérieure semblait être embarrassée.
Elle n'avait pas vu sans etfroi toutes ces questions de la marquise; une femme, une abbesse, peut n'avoir pas le génie d'une femme d'Ktat, mais elle a une finesse à elle. Si' ce n'est point un<^ arme olïensive, c'est un bouclier sulfisant. La supérieure change* donc aussi respectueusement, mais aussi vite qu'elle put, celle conversation semée d'épines. Klle parla des jardins , des bAtiinens,. des belles sources, d'une bibliothèque eurieuse, des tableaux, qui sont toujours remarquables en Flandre.
La marquise la laissa dire, puis, tout à coup:
— C'est étrange, en vérité , reprit-elle, comme si eUe se fut parlé à elle-même.
Il n'y avait pas à reculer; la supérieure fut forcée de demander à Madame ce qu'il y avilit d'élrauge àSaint-Ghislaiû,
— Je vais tous le dire, ma nk^e. Tl m'avait été assuré par G[uelqu'un, mais ce quelqu'un s'est trompé, que vous aviez ici, aux Augustines, une demoiselle.. .son nom m'échappe... aidez-moi donc,..
La supérieure rougît jusque derrière son voile blanc. La marquise la dévorait de son regard insoutenable. Elle ajouta :
— Jamais je ne trouverai ce nom, si vous ne m'aidez pas.
— C'est que... j'ignore absolument.
— Ah! vous ignorez... dit M"^^ de Mâiui^ non avec un si majestueux étonnement que la supérieure décontenancée ne sut pas trouver une parole. — Vous ignorez cequ'est devenue une de vos [jensionnaires..-. M''«... ah ! son nom me revient, M"- Antoinette de Savières...
La supérieure chancelant et courbant la tête voulut encore protester qu'elle ignorait.
— Si je pouvais supposer que l'on me trompe, lorsqu'on me devrait répondre si natui-ellement, riposta !a marquise en se levant, je quitterais à l'instant celte maison...
— Madame, s'écria la supérieure en joignant les mains avec désespoir, pardonnezmoi, j'avais des ordres.
— Des ordres ! de qui, madame?
— Mais...
— De qui, vous dis-je... de l'archevêque du diocèse peut-être... C'est bien je lui parlerai.'
— Oh non, madame, non, désordres de M. le marquis de Louvois.
— En vérité, répliqua la marquise, M. de Louvois donne des ordres aux Supérieures de maisons religieuses! — de quel droit?
— Hélas madame, je ne sais.
— Des ordres pour qu'on me cache les reli2;ieuses que je veux voir! ajouta la marquise, en leignant d'être irritée.
— Ces ordres ne vous concernent pas, madame, puisque M. de Louvois ne pouvait prévoir que vous nous feriez l'hoaneur d'une visite.
— Alors je ne comprends plus. Pourquoi me laisser voir tout le monde, excepté cette jeune fille.
— J'ignore...
— Vous ignorez trop de choses, madame, dit sèchement la marquise, dans un poste 011 vous ne devez rien ignorer. Quoi, l'une de mes amies en mourant me recommande une enfant qui d'abord était aux Filles- Bleues de" Mézières, c'est bien cela n'est-ce pas?
— Oui, madame, dit piteusement la supérieure.
— Et qui ensuite a été amenée aux Au-
gustines de Valenciennes... vers le mois d'aotjt de l'an dernier... Je pense ne pas me tromper.
— Non, madame.
— De Valenciennes, la communauté s'est transportée ici, rien de mieux ; mais à Valenciennes j'eusse vu Mlle de î^avières , je crois : pourquoi me la relusez-vous ici?
— Par suite de ce malheureux ordre, madame.
— Qui vous a été donné récemment , donc?
—Il y a trois jours, le lendemain de l'arrivée ici.
— Par M. de Louvois?
— Oui, madame.
— Et pourquoi?...
— Oh ! madame, il y aurait bien à dire, la jeune personne est difficile à conduire.
— Vraiment? Dissipée, peut-être, folle?
— Au contraire 1 triste jusqu'à la mort, il faut la faire Surveiller jour et nuit. Tout d'abord, elle a voulu s'eniuir de la maison.
— A quel propos?
— Elle refuse de faire ses vœux.
— Vous l'y forcez donc?
— Ce n'est pas ujoi.
— C'esf*M. de Louvois peut-être ? dit la marquise avec ironie, car elle ne pouvait prêter au marquis cette idée de mettre en religion une fille qu'il voulait séduire.
— Oui, madame, c'est lui, murmura la supérieure dans l'embarras le plus douloureux ; mais par grâce, madame, ne dites pas que je vous ai instruite.
— Graignez-vùus M. de Louvois plus que moi? répondit la marquise ; vous auriez tort. Allons, je veux enfin comprendre, et pour cela il faut que je parle à la pensionnaire. Menez-moi sur-le-champ prèsde cette jeune fille.
Et madame de Maintenon fit un pas pour sortir du parloir.
— Madame!... s'écria la supérieure eu l'arrêtant^ attendez, de grâce, je vous l'amènerai.
— Non, j'aime mieux vous suivre.
— Impossible, madame.
— Comment ?
— Dans l'endroit où elle est...
— Vous finirez par m'irriter, s'écria la marquise.
La supérieure tomba prosternée, les mains suppliantes.
— Madame... madame... cette pensionnaire, depuis le soir de notre sortie de Valenciennes a perdu toute raison. Elle a voulu dix fois se précipiter par les fenêtres. Ce matin le bruit du canon l'a rendue coms^
DE LAVERNIE.
furieuse, et nous l'avons mise... à la pénitence.
La marquise fit un mouvement d'effroi.
—Soit, dit-elle, sévèrement, j'irai la voir, lut-ce au cachot. Passez devant, je vous suis !
La supérieure s'inclina en pleurant et s'achemina vers le jardin.
Nous y vonsdit queSaint-Guislain est environné de marais el de bois. Le jardin du couvent situé hors la ville, au milieu de ces marécages boisés, oitrait le plus pittoresque et le plus charmant coup d'œil au poète, au peintre et au pêcheur. Un étang, lormé du trop plein du marais, entretenait au milieu de ces beauK arbres la traîcheur et la vie. Mais cette nature un peu sombre, un peu humide, ne devait pas charmer autant les jeunes esprits des pensionnaires.
La marquise suivit la supérieure sur les allées d'abord sablées, puis moussues et sinueuses de ce beau jardin. Elles arrivèrent à un petit l)âtiinent en l'orme de tourelle, dont les murailles disparaissaient complètement sous les houblons et les vignes vierges. A peine eiH-on distingué une porte sous les impén'Mrables rideaux de verdure qui se balançaient devant cette tourelle, et d'où partaient à diaiiue mouvement de la supérieure des oiseaux effarouchés qui battaient à grands coups d'ailes ces reseaux de lianes el de feuillages.
— Vous n'êtes pas ici depuis longtemps, dit la marquise et vous avez découvert la pénitence. Je cro.\'ais les Augustines soumises à une règle plus douce.
— Madame, songez donc au malheur qui nous menaçait si cette jeune fille se fût enfuie ou luéêî...
— Tarlout on peut garder une pensionnaire, dans sa cellule, dans une chambre... quatre femmes suffisent je crois pour en surveiller une...lln'est pas besoin pour cela desombres murailles, de cachots humides, d'oubliettes... Ceci en est une véritable, madame... Voyez, vous ne réussissez pas m<^me îi ouvrir la i)orle... Ahl madame, si c'est ainsi que vous voulez taire aimer le Seigneur à de pauvres hlles mondaines...
Elle n'acheva pas; la porte s'ouvrit.
— Madame, répliqua humblement la supérieure, nous ne voulions pas qwe l'exemple el les discouis de celle pensionnaire donnassent un sc.uulale aux aulies. Savezvous, madame, qu'elle prononce des noms, qu'elle iMcontè 028 scènes profanes, el qu'elle avoue....
— Quoi....
— Qu'elle aime quelqu'un 1 dit tout bâà la supérieure en se signant avec effroi.
Mme de Maintenon ne prit pas la peine de cacher son méprisant sourire et la compassion quelui avaienlinspirée ces paroles.— Quant à la pudibonde supérieure, elle se signa encore une fois, en se demandant si la noble visiteuse n'était point en ce moment sous quelque pernicieuse influence, el s'il était possible que tant de tolérance coupar ble habitât sous les coiffes de la véritable Mme de Maintenon.
Lorsqu'elle eut poussé enfx)re deux porte^ et descendu quelques degrés, elle ouvrit un petit volet avec une clef pour donner un peu de jour à une chambre ovale dallée» dont les murailles revêlues de cimenl luisant olfraienl les vestiges de mauvaises peintures des plus lugubres scènes de la Passioa. Alors elle demanda respectueusement à lu marquise s'il lui plairait d'attendre sur un des escabeaux de chêne qui meublaient ce parloir étrange.
— Non, j'irai jusqu'au bout , répliqua Mme de Maintenon ; je veux entrer dans l'endroit même où vous avez eu l'affreux courage ou la condamnable poltronnerie d'enleimer cette pauvre tille. Est-ce un in pacc ? ouvrez ; est-ce un sépulcre ? ouvrez encore!...
Un cri de joie doux comme celui d'une colombe avait déjà lépondu à ces paroles, et quand la supérieure éperdue eùl encore tiré les verioux d'une lourde porte, qui lerraait un cabinet sombre el glacé, la marquise se trouva en présence d'une jeune hlle qui vint tomber à ses genoux en s'écriant :
— Soyez bénie, qui que vous soyez, pouv les paroles que je viens d'entendre. Peutêtre ètes-vous puissante, madame, vous, devant qui les prisons s'ouvrent ainsi. Mais assurément vous êtes bonne. Soyez bénie, au nom du Seigneur 1
La marquise releva cette enfant, la prit par la main et l'emmena bien vile hors de tous ces murs, de toutes ces grilles, do tout ce froid; elle clioisit dans le jardin un banc sous le ciel découvert, au grand soleil, el d'une voix calme, UKÙs dont la supérieure comprit toute la menace cachée :
— Iletournez au parloir, madame, ditelle, et veuillez me laisser seule un moment
La supérieure lit la révérence et partit avec des gémissemens éloulfés.
Cependant la manjuise regardait tixemenl et avec un intérêt qui n'excluait pas l'apprécialion, celle figure pâle et baigo^e
de larmes, ce corps frissonnant et toute cette merveilleuse beauté que tant de douleurs n'avaient pu flétrir. Elle laissa la jeune fille sangloter et trembler, parce que, dans le rire ou dans les larmes, le caractère apparaît sans déguisement, et s'écrit sur le visage.
Antoinette eut bientôt honte de pleurer ainsi.
— Pardonnez-moi, madame, dit-elle en étreignant son cœur de ses deux mains, pour y refouler les soupirs et les pleurs , je suis faible, et je pleure de joie et de reconnaissance comme d'autres pleureraient de chagrin.
— Vous êtes Mlle de Savières ? demanda la marquise en pressant doucement les deux mains d'Antoinette, qui se crispaient dans les dernières convulsions de la crise.
— Oui, madame.
— On m'a dit de voas beaucoup de mal, mademoiselle, et je voudrais en penser beaucoup de bien. Parlez-moi sincèrement devant Dieu, qui \ous apparaît plus visible- Ment peut-être du milieu de cet azur que du fond de votre prison, dites- moi la vérité, sans passion et sans défiance. Je vais vous montrer l'exemple de la sincérité. J'ai quelque crédit en France ; Dieu m'a donné le pouvoir de protéger ceux qui souffrent, et de punir ceux qui outragent la religion. Le hasaid m'a conduit en ce couvent, et j'y veux loger pendant quelcjues jours. J'ai appris qu'une rehgieuse était dans la pénitence pour quelque faute grave, j'ai exigé qu'on vous montrât à moi. Nous voici bien seules; expliquez-moi votre comluite, et rappelez-vous que Dieu vous entend ! Quant à moi, on m'appelle la marquise de Main tenon.
Antoinette, avec un élan qui révélait toute son âme si énergique et si aimante :
— L'ennemie de M. de Louvois, s'écria-telle, oh ! je suis sauvée !
Alors, sans donner le temps à la marquise de repousser cette étrange allégation, Mlle de Savières lui raconta sa vie, ses souffrances, ses craintes, elle ne déguisa rien, ne s'excusa de rien , et tantôt assombrie par ses souvenirs, tantôt rayonnante d'espérances, elle acheva d'émouvoir son juge si austère, en lui prouvant qu'elle disait la vérité.
— Ce n'est pas par amour que Louvois la persécute, se dit la marquise ; il y a là un mvstère que j'éclaircirai.
Lorsqu' Antoinette eut déroulé le tableau lamentable de son enfance, et qu'elle tut venue à Gérard, au lieu de rougir et de balbutier comme une pensionnaire, elle avoua
sans détour cette subite amitié née d'une rencontre, qu'elle n'iuésita pas à attribuer à son bon ange, comme l'un des rares bonheurs qui lui fussent échus dans sa vie.
— Mon enfant, dit la marquise un peu blessée, il faut renoncer à l'idée que les anges se feraient vos confidens d'amour. Cette pensée n'est pas chrétienne.
— Pourquoi? demanda la jeune fille avec son irrésistible candeur. Les anges ne veulent-ils pas qu'on aime? Peut-on ne pas aimer? Offense-t-on Dieu en aimant?
La marquise ne voulut pas entamer avec cette pauvre Augustine les sufehmes discussions du quiétisme et de l'amour pur. Elle se sentait entraînée malgré elle à son rôle de mère ; elle se souvenait qu'on peut aimer.
— Ma fille, dit-elle, c'est une amitié généreuse, sans doute, que vous a offerte M. de Lavernie, mais puisque vous êtes destinée à servir Dieu vous ne devez pas conserver d'affection supérieure à celle-là.
— Voilà que vous me parlez comme tout le monde, s'écria la jeune fille avec un douloureux étonnement. Quoi ! vous me connaissez, vous savez tout, et vous me conseillez le cloître ?
— Ma chère enfant, je vous connais moins en ce moment que je ne croyais vous connaître tout à l'heure. Cet achainement de M. de Louvois à vous cacher, j ' l'attribuais d'alord...
— A quoi ? dit curieusement Antoinette, La marquise se tut, elle aima mieux plonger son regard sciTitâtear dans le regard limpide de la jeune fille. Elle croyait sentir l'innocence et la pureté de celte âme. Pourquoi troubler cette ignorance sans nuage, en y jetant une révélation imprudente? Pour troubler f eau transparente d'une source, il suffit d'un caillou qu'on y laisse tomber.
— Enfin, dit- elle une dernière fois, pour essayer de se donner une solution, vous vous êtes demandé ce que M. de Louvois voulait faire de vous, et de riuel droit il vous persécutait de la sorte.
— Je le lui ai demandé à lui-même.
— Qu'a-t-il répondu?
— Que j'étais religieuse ou destinée à l'être, que ma fuite du couvent était un crime ; que lui, ministre du roi, une fois instruit'de ce crime, il devait le châtier et y mettre obstacle.
— Et voilà tout ?
— Tout ; sauf les colères, les menaces, et cet abandon pire que la mort, auquel je suis condamnée.
— Mais, vous avez voyagé avec lui de Mé-
zièresà Valencierine^. Que vous a-t-il dit?
— J'étais dans un carrosse fermé ; il suivait à cheval. Je frissonnais chaque fois que cette figure terrible s'encadrait dans la portière, et lui semblait redouter aussi mon regard. Oh ! il sentait bien toute ma haine depuis que je l'avais vu tuer ainsi, au château de Lavernie, enire mes bras, la noble protectrice qu'un moment j'espérais d'appeler ma mère ! Car la comtesse de Lavernie est morte plutôt que de me conseiller d'entrer en religion, ajouta Antoinette avec un accent de reproché si charmant et si délicat que Mme de Maintenon lui reprit les mains qu'elle caressa dans les siennes en murmurant :
— Incompréhensible... Oui , ce Louvois est plus sombre que l'enfer... — Voyons, reprit-elle tout à coup, contez-moi, maintenant vos espérances ; si vous refusez de vous consacrer à Dieu , avez-vous quelque autre recours t
— J'ai M. de Lavernie, dit fermement Antoinette.
— Mais voilà longtemps, ce me semble, que vous devez douter de son atïection.
— Je n'en douterai jamais.
— Je crains de vous affliger, ma fille, mais enfin je vous dois la vérité en retour de vo're confiance. Celui qui s'appuie sur les cœurs humains tombe souvent abandonné. Dieu seul est fidèle à cenx cjui l'aiment.
— M. de Lavernie est aussi fidèle que Dieu.
— Enfant! dit la marquise émue .. depuis tant de jours que vous êtes séparés...
— Chaque jour j'ai tendu les bras vers lui ; ma prière et mes vœux ont été le trouver chaque jour.
— Les hommes oublient I...
— Les hommes peut-être... lui, non...
-D'ailleurs, je sais bien qu'il ne m'a pas oubliée ; l'autre soir il m'est apparu, il m'a devinée. Un cri lui est échappé; je l'ai enttendu ce cri. Tenez, Madame, il vibre encoure dans mon cœur. Si M. de Lavernie m'avait oubliée, il n'eût pas crié si douloureusement, et puis vous ne le connaissez pas, sans quoi vous n'auriez qu'à regarder ses yeux pour ap|)récier son àme.
C'est un air à la fois doux et fort, un calme dans les traits, une chaleur de ((eur... J'ai eu confiance en lui dès le premier regard que nous avons échangé, de même que je vous ai aimée aussitôt que je vous ai vue. Et, voyez, madame, à quel point j'ai celte foi dans l'àme, cet amour dans le cœur, cette image dans les yeux, voyez comme je confonds dans celte pensée tout ce que je
trouve ailleurs de noble et de bon, puisque tout à l'heure, en vous apercevant, je me suis figuré que je le voyais, et qu'en ce momom encore, où vous me souriez, je crois lo voir sourire.
— Vous êtes une charmante enfant, dit la marquise, secrètement heureuse de cette allusion à une si dangereuse ressemblance, Ju vous prouverai à quel point vous m'avez su intéresser ; croyez-moi, ne vous enthousiasmez point. Peut-être M. de Lavernie mérilet-il toute votre esiime, toute votre confiance, mais songez combien il est loin...
— Loin!... Oh non pas, madame, s'écria la jeune fille saisissant avec une adresse merveilleuse la capitulation qu'on lui accordait. M. de Lavernie ne peut être loin, puisque l'autre soir il était a Valencieimes et que nous sommes à St-Ghislain. L'armée française marche sur Mons ; M. de Lavernie fait partie de l'armée, et Mons est à deux lieues d'ici.
— Soit, ma fille, M. de Lavernie est avec cette armée, répliqua la marquise en songeant combien de malheurs avaient menacés depuis trois jours ces pauvres enfans. Mais un officier est bien exposé dans un siège, et toute la confiance que vous mettez en votre ami, un coup de mousquet peut l'anéantir.
A ce moment, comme pour donner raison à la marquise, une formidable explosion ébranla le sol dans la direction do Mons.
Les deux femmes pâlirent et involontairement se pressèrent les mains.
Antoinette reprit courage la première, et ses yeux rayonnèrent.
— J'ai aussi pensé à cela, dit-elle: j'y ai pensé ce m.itin dès les premiers coups" de canon. Je me suis dit qu'une de ces décharges que j'entendais avait peut-être coûté la vie à celui que j'aime, la lolie s'est enipar;e de moi : j'ai tout oublié. Je voulais courir à Mons. Les religieuses m'ont arrêtée sur le balcon d'où j'allais me précipiter — c'est alors (pi'elles m'ont renfermée dans celle prison où je n'entendais plus rien ; — mais (pie m'importait le bruit du canon ou le silence? ma résolution ('i.iit |)rise. J'eusse ajipris bientôt la mort de M. de Lavernie; croyez-le bien, madame, car il ne mourra jias sans me faire parvenir ses adieux. et alors...
— Alors? dit la marquise...
— i;h bien, ni.id.iiue, je mourrai aussi!
— Malheureuse enfant ! Dieu ne le permet pas !
— Je suis orpheline, je suis al>andonnée; je serai païenne si Dieu m'envoie ce mal-
lEGOUTB
heur, je croirai que c'est lui ausâ (^ui m'inspire le désespoir.
— Vous blasphémez, ma fille... vous défiez le ciel I
— Oh 1 non. Je me défends contre l'inlorlune. Toute celte résignation, toute cette obéissance que vous me voyez, me sont venues depuis que j'ai eu pris ma résolution. Pendant longtemps, j'ai attendu sans murmurer, parce que M. de Lavernie ne pouvait savoir en quel endroit l'on m'avait enfermée. Je me disais toujours que Dieu révélerait à mon ami le nom de ce couvent. Que de mortelles heures j'ai passées 1 Enfin, je m'étais fixé une limite, je m'étais donné un mois pour attendre et souflrir. La veille du jour OLi ce mois expirait, j'ai vu à Valenciemes M. de Lavernie qui m'a vue aussi. Qu'on appelle cela le hasard, je l'appelle Dieu, et j'ai confiance. Eh bien ! voilà trois jours qae le comte Gérard a retrouvé mes traces; il doit me chercher; il doit savoir maintenant mon arrivée à St-Ghislain. Son service le retient peut-être j peut-être aussi est-il blessé , peut-être est-il mort 1 Je me suis donne huit jours pour attendre, madame : si dans huit jours \q n'ai pas de ses nouvelles, s'il n'a pas écrit ou fait écrire, ou envoyé M. Belair, vous savez... mon àuire ami, ce brave jeune homme dont je vous ai parlé... qui escalade les murailles et tue les géans pour me défendre ; si, vous dis-je, les huit jours s'écoulent sans me rien apporter de nouveau, c'est que M. de Lavernie est mort ou qu'il m'a oubliée, comme vous m'en menaciez tout à l'heure.Dèscemoment je n'aurai plus rien à faire en ce monde, et j'en sortirai.
— Oh I vous m'épouvantez , s'écria la marquise en se levant pour embrasser Antoinette : vous prétendez m'aimer , avoir confiance en moi, et vous parlez ainsi !
— 11 faut que je vous aime bien, allez, madame, répliqua la jeune fille avec un triste sourire. Il faut que je me fie bien à vous, pour vous ouvrir ainsi mon cœur I
— Mais vous ne réfléchissez pas que les lettres ne parviennent point ici, que les hommes n'y entrent pas, que toutes les murailles ne sont pas comme cette terrasse des buis dont vous me parliez tout-à-l'heure, et que M. de Lavernie peut «'avoir plus sous la main un dévoué comme Belair. Cependant le siège continue ; cet officier est occupé le jour et la nuit , il pense à vous sans pouvoir vous le faire connaître. Huit jours, dix , quinze peut-être s'écouleront ainsi... et vous commettriez le crime devant Dieu de détruire sa créatuie, vous feriez à votre
ami ce mortel chagrin de le quitter à jamais... Que dis-je? vous lui rendriez odieux votre souvenir, car il se reprocherait une mort, dont seule vous seriez coupable... Allons, allons, cela ne se fera pas. Je ne le veux point, je vous le défends. Je vous réponds de vous-même, attendez, souffrez...
espérez !
— Répohdez-moi de lui alors, madame, et promettez-moi que je le reverrai, repartit la jeune fille avec une voix si douce que la marquise lut plus attendrie par cette prière mondaine qu'elle ne l'eût été par une résignation passive.
— Promettez-moi de ne pas faire une démarche, de ne pas pousser un soupir d'impatience, de ne pas former un dessein quelconque sans m'avoir revue et consultée. Oh 1 jeune fille, promettez-moi cela d'abord, car c'est moi qui dicte des conditions aux autres et n'en subis jamais.
— Madame, chère et illustre protectrice, je me mets devant vous à deux genoux, et je vous dis, les mains jointes : Veillez sur moi, sauvez -moi, laissez-moi aimer ; je promets tout le reste.
La marquise appuya ses lèvres sur le front de celte enfant, fyuis revint à la maison avec elle, une main sur son épaule. La supérieure attendait de loin, dans les angoisses : elle faillit s'évanouir lorsqu'elle aperçut Antoinette etia marquise dans cette familiarité.
Cependant Mme de Maintenon congédia la jeune fille avec un gracieux sourire, en lui disant :
— Allez , mademoiselle, reprenez votre ptlace au milieu de ces dames,' vos explications sont parfaites, et tout est oublié.
Antoinette fit une longue et respectueuse révérence, puis disparut paimi les religieuses qui s'empressaient à l'envi autour de la nouvelle favorite.
Mme de Maintenon fut brève et froide avec la supérieure, déclara qu'elle prenait sur elle tout ce qui concernait Mlle de Savières, et fit appeler Nanon pour retourner à son appartement.
Soudain un courrier se présenta devant l'abbaye avec grand bruit et bien escorté ; il apportait à Mme de Maintenon une lettre du roi ainsi conçue :
« Madame, le moulin d'Hion a été brillamment enlevé par les grenadiers et les chevau-légers. Ces derniers surtout n'ont pas perdu un seul homme. C'est notre première affaire sérieuse. C'est une victoire. Ne la fêterez-vous point avec nous ?
> Louis. »
DE LAVERNIE
Certes, oui ! répliqua tout bas la marquise, qui rougit de plaisir et baisa la lettre.
— Rafraîchissez-vous, courrier, et attendez un moment, vous allez rendre au roi ma réponse.
Puis se tournant vers le groupe de religieuses, 011 son œil chercha Antoinette :
— Pauvre enfant, se dtt-elie, tu vas voif ii je tiens ma promesse 1
Qol rapproche les distances. .
Quelques momens après cette affaire du Cioulin d'Hion dont le roi pariait à la marquise dans sa lettre, les chevau-légers qui avaient combattu pour soutenir les greuadiers rentraientaucamp.harassés, poudreux, rapportant leurs blessés et recevant sur leur loute les complimens du roi qui s'était placé avec sa cour au bord du sentier que suivaient les troupes.
Gérard aperçut à quelques toises du gros des courtisans une petite figure noire qui s'agitait beaucoup pour se faire remarquer. C'était Jaspin tout haletant, Jaspin qui pendant le combat n'avait cessé de prier, de courir jusqu'aux premières gardes pour voir revenir 1( s blessés, et demander des nouvelles de son cher élève.
Lorsqu'il vil Gérard aussi frais et aussi calme qu'à l'ordinaire, il poussa un cri de joie et vint se précipiter sur son cheval qu'il caressa et baisa mille lois avec des transports d'enfant.
Gérard se baissa pour embrasser le digne homme, puis , arrivé au quartier , surveilla U rentrée de son détachement, rendit compte au lieutenant-général , et revint sous sa (ente où l'attendaient Rubantelet bon nom bre d'amis parnni lesquels nous serions bien ingrat de ne pas nommer le chien Amour.
Les embrassades terminées, le vm bu, chacun retourna chez soi. La nuit venait, le ciel était rouge des bombes qui planaient sur la ville assiégée. Gérard demeura seul avec Jaspin, se fit désarmer et s'étendit, brisé de fatigue, sur son lit de camp, ayant l'abbé à son chevet.
— La terrible chose que la guerre, quand oti y va 1 dit Jaspin ; mais la belle chose «|Uand on en est revenu.
— N'est-ce pas, cher abbé? répondit Gérard avec tristesse.
— Quoi 1 s'écria l'abbé, vous venez ds vous couvrir de gloire, le roi voiis a com-
plimeniC, vous êtes plus vivant qu'il y a daux heuic: et vous n'ête3 pas contenu.,. Mais, à propc-, faites-vous désh«biller par votre valet de Ci, ambre, monsieur le comte, j'ai lu dans des livr-'is de p.uerre, que souvent un CJVulier se trouve blessé sans l'avoir senti , et qu'en ôtanl ses armes et son justaucorps, il trouve qunutité de balles ou du sang.
— Cher abbé, merci ; quand un cavalier qui combat autre part que dans les livres a reçu quelque bonne blessure, s'il ce la sent sur-le-chaiijp, ce qui arrive queiauelois, je vous prie de croire qu'il s'en aperçoit au boutd"une heure. Je suis sain et sauf... à9^ corps, mais non d'esprit, et je liens à éloi^ gner mon valet de chambre pour causer avec vous S'^ieusement.
— Ah! dit l'abbé inquiet de ce préambule.
— Mon ami, continua Gérard en s'approchant de Jaspin, vous av^z bien un peu songé tout à l'heure que je pouvais être tué, n'est-ce pas?
— Trop!..
— Si cela fût arrivé, que faisiez-vous pour Mlle de Savières?
— Mais...
— Vous ne supposez pas que je l'aie oubliée? dit Gérard.
— Tant de choses se sont passées depuis trois jours, que je ne comprends pas comment les vingt-quatre-heures de chaque journée y ont suiti, — Mais voilà que je respire ! Mon détachement a donné aujourd'hui, il se reposera forcément demain, et je compte sur vous pour m'aidera employer demain comme je le désire.
— Voyons, mon clier comte, parlez.
— On avait dit quft les Auj:ustines chassées de Valenriennes allaient à Quievrain; je m'en suis informé à desp.iysans qui approvisionnaient le camp; il est faux que les Augtistines se soient établies à Quievrain. Vous vous informerez, s'il vous p'aîl,dulieu qu'elles ont choisi pour retraite. Il est naturel qu'un homme d'église s'intéresse au sort des religieuses.
— A la rigueur, oui , dit Jaspin ; mais êtes-vous bien sûr que vous ne vous trompez point; est-ce bien Mlle de Savières que vous avez vue sur ce chariot à Valenciennes?
— Ces choses-li!i ne se discutent pas, mon cher abbé ; il est certam que j'ai vu Mlle de Savières. Aveugle, je l'eusse vue!... Mon cipur a des yeuv pour elle... Et puis la rage de Louvois prouve que mon cœur et mes yeux ne s'étaient pas trompés. Les Augustines n'ont pas dû voyager loin, Elles sont
lit
dans les environs. Vous allez me faire le plaisir de rendre une visite à Mme de Mair.tenon ; vous solliciterez pour moi l'honneur de lui rendre mes respects : j'ai à la remercier do ses bontés, du souvenir si généreux qu'elle avait conservé de ma pauvre rnère. Pour rendre cette visite à la marquise, j'aurai facilement un congé d'un jour ; deux heures me suffiront pour remplir ce devoir ; j'aurai le reste de la journée pour chercher dans les environs l'endroit qu'ont choisi les Augustines.
— Je le ierai, répliqua Jaspin. Mais vous me promettez une chose ?
— Oh ! mon ami, des conditions?
— Sans doute. Vous ne vous écarterez pas du camp, vous m'aurez toujours avec vous.
— Cependant, pour chercher le couvent, il faudra bien que je m'éloigne.
— Et Louvois qui vous tendra quelque piège ! et les rôdeurs ennemis 1 est-ce que toute la campagne ne pétille pas de coups de mousquets? est-ce que vous ne voyez pas une fumée à chaqu© touffe d'herbe, un bombardement sur chaque haie ?
— Alors, avec ces terreurs-là je laisserai Mlle de Savières douter de moi, se consumer dans le désespoir ?
— Non pas. Je saurai moi-même découvrir le couvent où elle est. J'irai, je parlerai, je...
— Eh! mon cher Jaspin, s'écria Gérard, voilà ce que je voulais éviter. Vous n'êtes pas Belair, vous ! Certaines choses sont permises à la guitare qui vont mal à la calotte. Voulez- vous que je compromette votre chapeau de cardinal, quand je dis cardinal, excusez-moi, vous visez peut-être plus haut.
— C'est bon, c'est bon, ne triomphez pas tant, dit Jaspin, pour un peu de faveur que nous avons...
— Vous appelezcela un peu de laveur?... Ma grâce et une lieutenance aux chevaulégers obtenues en dix minutes de conversation avec la marquise ! Si vous n'êtes pas cardinal un jour, c'est que vous aurez mieux ûimé être diplomate.
Jaspin prit tout à coup l'air sériux.
— N'oubliez jamais, dit-il, que cette faveur dont vous me faites honneur, nous l'avons due seulement à la vieille amitié de la marquise pour votre noble mère.
Je laisse Belair me railler là-dessus : certaines choses vont bien à la guitare, comme vous disiez tout à l'heure.
Mais vous, ne raillez pjs. Du reste, je suis ravi, cher enfant, de vous voir revenu à la JaeÛe humeur, dit Jaspm, en se versant à
boire; mais en attendant le chapeau, comme vous dites, je me charge de faire porter de vos nouvelles à Mlle de Savières. Buvons etn'en parlons plus, ajouta-t-il après avoir rempU le verre de Gérard. Cependant boire sans manger est presque un péché ; mangeons, s'il vous plaît. J'ai acheté ce matin des poulets qui ne sont pas trop maigres pour la saison ; ces gens du Hainaut élèvent assez bien la volaille.
— Ils tirent aussi très bien le canon , reprit Gérard en montrant à Jaspin des cadavres et des blessés qu'on rapportait à l'hôpital.
L'abbé sortit sur le seuil de la tente, fit une courte prière pour les morts et revint s'asseoir à la table que Gérard avait fait dresser et couvrir pendant ce temps-là.
Mais aux premières bouchées l'on entendit le clairon des chevau-légers qui rappelait.
— Qu'y a-t-il encore ? cria Gérard.
Lu cornette entra chez lui; c'était un charmant entant de seize ans, qui avait fait son premier coup d'épée à l'af faite du moulin, et l'avait fait en brave gentilhomme.
— Comte, dit-il, savez-vous la nouvelle?
— Ma foi non, cornette; mais vous me l'allez apprendre.
— Nous sommes mandés au quartier du roi.
— A Bethléem ?
— Dans une demi -heure.
— Et il y a un quart d'heure de chemin, et il fa\it prendre la grande tenue ? L'abbé, voilà mon dîner fait.
— Non, non, comme on sera, nous a dit le maréchal et non pas en corps, mais par petits groupes séparés l'un de l'autre d'une vingtaine de toises : voilà qui est curieux !
— Savez-vous à quel propos?
— Ail voilà... c'est ce que tout le monde demande, à quel propos? Moi je crois que c'est pour nous faire tous maréchaux de France...
Et l'enfant se mit à rire en tirant sans façon un verre du plateau pour boire avec l'abbé, qui souriait à sa charmante figure.
— Eh bien ! dit Lavernie, partons.
— Comte, il faut que vous me preniez en croupe, conUnua le cornette en redoublant d'hilarité, mon plus beau cheval a été tué au moulin, et je viens d'envoyer mon gouverneur et mes laquais me chercher dw vin d'Espagne à Valenciennes. Je n'ai qu'un honteux courtaud de charrette, je ferais rougir le roi de m'avoir à son service.
— Je vous donnerai un des miens, dit Gérard, choisissez, s'il vous plaît.
DE LAVERNlEi
— Merci.
Et l'enfant sortit de la tente en bondissant comme un chevreuil.
— Je vais être forcé de dîner seul, fit tristement l'abbé.
— Non, patientez, mon cher Jaspin. Le roi n'est jamais prolixe. Dans une heure, je serais de retour, et nous ferons un festin. J'amènerais des convives.
— Eh bien, je patienterai ! s'écria Jaspin résolument, et il attaqua l'une des volailles avec la sage lenteur d'un homme qui veut faire durer un poulet une heure.
Tous les officiers de grenadiers et de chevau-légers avaient reçu le même ordre du roi. Rubantel en était. *I1 se trouva quatrevingts gentilshommes tous jeunes et fringans , à l'exception de quelques officiers supérieurs. Cette troupe se rendit au quartier du roi par petits groupes de cinq à six cavaliers qui, en arrivant, mettaient pied à terre, selon l'usage, aux barrières gardées par les mousquetaires de service auprès de Sa Majesté.
Mais tous ces cavaliers lurent bien surpris de se voir abordés par un valet de chambre de ftlmede Maintenon qui distribua une carte à cliacun d'eux.
Gérard en recevant la sienne y lut à la lueur dos flaml)eaux :
« Rende/.-vous à l'abbaye de St-Ghislain 6ur-le-ciiamp. »
Et plus bas :
« De la part de Mme la marquise de Maintenon. »
Il y eut autant de cris de surprise que de caries reçues, et sur-le-chami). selon l'invitation, toute cette jeunesse fut à cheval sans avoir j)u deviner pourquoi on la convoquait à Saint-Ghislain.
— Et mon pauvre Jaspin, dit Gérard aussi étonné que les autres, comment le prévenir? il m'attendra, il sera inquiet. Et je n'ai plus le temps de lui envoyer mon laquais !
La troupe se mit en marche, (iérard regardait autour de lui, contrarié, liésitant, lorsqu';\ trente pas derrière, il vit galoper un mulet blani- qu'il reconnut — vieux serviteur, dont le siège de Mons devait être la dernière «anipa^'nH.
— Eh I n'est-ce pas Blanchet qui vient-là tout seul? deinanda-t-il à son laquais.
— Mais, oui. monsieur. Seulement, Blanchet n'est pas seul ; il a sur le dos quelqu'un ou quelque chose de noir.
Le laquais avait raison. Blanchet rejoignit ses camarades, et l'on vit alors la figure rayonnante de Jaspin que Gérard arrêta au passage.
— Où alîez^voiis comme cela, cher abbé T
dit-il ; que vous est-il arrivé?
— Ah 1 c'est vous, je vous cherchais, répliqua Jaspin fort affairé. Tirez à l'écart que je vous parle. C'est de la plus grande conséquence !
Gérard obéit.
— Figurez-vous qu'en découpant le poulet pour vous attendre, je viens de recevoir une lettre qui m'appelle quelque part. Je suis donc venu vous prévenir de ne pas vous inquiéter.
— C'est singulier, j'allais vous en faire dire autant.
— Pourquoi ? demanda Jaspin.
— C'est (jue moi aussi j'ai reçu, non pas une lettre, mais cette carte.
— Une carte! De la part de qui? s'écria l'abbé.
— De la part de Mme de Maintenon.
— Donnant rendez-vous?...
— A Saint-Ghislain.
— Vous aussi!... oh! tant mieux. — Eh bien, croyez -moi, ne perdons pas une minute, séparons-nous de toute cette troupe d'indiscrets et allons au rendez-vous.
— Mais tous ces indiscrets ont reçu une carte comme nous, et vont au rendez-vous comme nous.
— Ah! répondit l'abbé un peu refroidi; quoi Mme de Maintenon invile tout le monde 1
— Quatre-vingts officiers.
— Je n'y comprends plus rien, fit Jaspin, mais allons toujours,
— C'est cela, allons toujours.
Une lieue et demie fui bien vite dévorée par la cavalcade. On découvril au fond des bois (le Saint-Ghislain la lumière des (lambeaux que portaient les valets pour éclairer les convives à leur arrivée. Les clartés rougeAlres redélées par l'eau des marais, ce mouvement sous les arbres, ces masses sombres de l'édifice, composaient un spectacle dont furent viveuK^nt impressionnés les premiers (jui l'aperçurent. On vit aussi roder, le long des routes adjacentes, de noirs d(''lachemens de cavaliers qui faisaient la police des lignes et vei'laienl à ce (]ue les invités de Mme de Maintenon ne tissent point de mauvaises rencontres.
Tout cela, joint auv illuminations soudaines de l'horizon, à l'écho des hoinhes majestueuses, à je ne sais quel murmure confu'^ de vents, do f(Mi\ et d'eau\ dnns le lointain, tout cela lit dire au cornette qui marchait entre Gérard et Jaspin :
— Ksl-ce(]ue Mme de Maintenon a invité aussi les quatre élémens?
Ce serait beaucoup d'honneur pour
eux, ditJaspin d'un ton pénétré.
Sur celle ré()onse on mil pied à terre. Gérard élail parti des, derniers et arrivé parmi les premiers. Il trouva sous le porche de l'abbaye quelques oificiers de Mme de Maintenon auxquels il monlra sa carte, et suivit avec les aulres l'escalier c[u'on lui indiqua. Jaspin trottait à ses côtés.
En liaut des marches, sur un palier toui orné de Heurs, encore si rares dans la mauvaise saison, — mais on sait que dans les serres de Flandres les fleurs ne manquent jamais,— on apercevait la marquise, vêtue ^vec sa simplicité ordinaire, mais dont la beauté resplendissait encore aux flambeaux, comme si eUe n'eût point dépaysé l'âge où les femmes cessent d'être belles.
Aussitôt qu'elle aperçut les premiers gentilshommes que son écuyer lui avait annoncés, elle fit un pas à leur rencontre, et, d'une voix qui charma tous les cœurs, car elle élait irrésistible lorsqu'elle le voulait :
—-Messieurs, dit-elle, j'ai demandé au roi la permission de fêter votre premier triomphe. Je voudrais avoir le Louvre ou Versailles pour vous traiter selon vos mérites; mais je ne suis à Sainl-Ghislain qu'une simple hôtesse de ce couvent. Excusez, en faveur de l'intention, la simplicité de l'accueil, et acceptez ici mon hospitalité; vous me la rendrez, j'espère, au château de Mons.
Un muVmure (^e joie respectueuse accueillit ces paroles ; celle femme si belle et dont l'esprit surpassait encore la beauté eût conquis en ce moment des sauvages: qu'on juge de l'effet qu'elle produisit sur un auditoire de Français.
Gérard emporté par un sentiment dont il t\2 se rendait pas compte, et par un autre qui lui était bien doux, la reconnaissance, s'avança, s'inclina avec une émotion qui gagna la marquise aussitôt qu'elle l'aperçut.
— Madame, dit-il en tremblant, si j'étais seulement comme ces messieurs, votre invité, votre hôte, je vous supplierais de m'accorder l'honneur de vous baiser la main, mais vous avez trop fait déjà pour moi, je n'ai qu'à me prosterner devant vous, c'est ainsi qu'on remercie les nnqes protecteurs, on iVc'icrait toucher leur roliode tes icvrcs, on n'.'i'.iraitpas la témérilé d'eUieurer le bout de leurs doigts.
Les yeux do la marquise devinrent si hrillans e' ï>i doux, que le roi, s'il eût été là, leur eût reproché Irop d'expreision.
Elle ne répondit rien, son curur était gonflé, el)C laissa ce beau gentilhomme plier le genou devant elle. Elle s'oublia en le regar-
dant ; puis tout -à-coup lui tendant sa main
palpitante et tiède:
— Prenez toujours ma mairi, monsieur, répliqua-t-elle, vous le pouvez, hélas I les anges ne sont plus sur la terre.
Puis , comnie gi elle eût peur d'en avoir trop dit , elle retira sa main , qu'elle offrit aux autres officiers. Seulement elle ne fô' gardait plus ceux-là. Elle regardait Jaspin, qui se cachait dans un coin pour dissimuler ses larmes.
Elle fut bientôt forcée de livrer ses deux mains à cette foule ravie. Son émotion avait fait place à une verve entraînante. Jamais autant d'esprit fin, d'engageantes délicates^ ses, d'élégantes saillies n'avaient fait retentir ces voûtes. Chacun eut son mot ou son sourire. Beaucoup eurent les deux.
La marquise se fit raconter l'affaire du moulin par Rubantel , à qui elle témoigna beaucoup d'égards, et, pendant ce récit, elle avait obtenu de se dompter assez pour ne plus tourner les yeux vers l'angle du parr loir, dans lequel Gérard s'était modestement blotti avec Jaspin. Mais cet angle l'attirait. Bien qu'elle forçât les yeux de son corps à ne pas regarder* elle voyait; elle sentait les regar<ls de Jaspin , elle craignait de sentir ceux de Gérard; que dis-je , elle craignait plus encore qu'il ne la regardât pas.
Manseau parut à la porte du parloir, en habit de cérémonies, suivi de ses sommeliers, écuyer, panetier, avec leurs valets,
— Madame est servie, dit-il à voix haute.
— Suivez-moi, messieurs, je vous prie, dit la marquise. Je vous ai prévenus que vous n'êtes })as ici chez moi ; mais il est bon que vous sachiez chez qui vous êtes. >ous êtes chez mesdames les Augustines de \ûlencienues, et ce sont elles qui ont demandé la faveur de vous faire les honneurs de leur maison.
Elle ne put résister, en prononçant ces paroles , au besoin de se tourner vers l'angle interdit.
Elle vit Gérard pâlir et serrer la main de Jaspin , en remerciant de loin, par un regard éloquent, son adorable protectrice.
— Je suis payée, pensa-t-elle.
La marquise prit la main de Rubantel et guida lou.e l'assemblée vers le réfectoire.
DE LAVERNIE.
Ëjf) Réfectoire des Clarisses.
Ge réfectoire offrait un coup d'œii magique. C'était une immense salle fièrement portée sur des colonnes , qui laissaient à droite et à gauche un large passage. C'étaient des voûtes ogivales de soixante pieds, des vitraux admirables, entretenus avec cette propreté minutieuse du Hainaut.
D'une ancienne chapelle , remplacée par une plus consjnode, les Glarisses avaient fait leur réfectoire- Il y régnait un froid glacial en hiver; mais les Glarisses sont austères et l'avaient choisi à cause de cela. Leur supérieure prétendait qu'on doit avoir ses aises à l'église , mais qu'on se trouve toujours trop bien ailleurs. Les Auguslines y gelaient depuis trois jours. Mme de Maintenon, encore moins Clarisse que les Augustines, avait eu soin de se faire apporter à chaque extrémité de l'immense pièce, d'énormes braseros à la mode espagnole. On est toujours un peu Espagnol dans les Flandres, Et d'ailleurs, la marquise comptait sur les mille flambeaux ou lampes et sur la jeunesse des convives pour échauffer le réfectoire.
Cinq tables, formant une longueur de soixante-dix pieds, étaient couvertes des poissons les plus gras du vivier, de chevreuils, d'un sanglier que les troupes royales avaient tué en abattant les bois autour du quartier de Sa Majesté ; des montagnes de fruits échappés miraculeusement à l'hiver dans le fruitier du couvent, s'élevaient à côté des rochers de confitures industrieusemont pétries avec des nougats et des macarons, par les savantes pâtissières de la communauté. La crème ecumeuse, les gAleaui à l'anis et au cédrat, les prunes confites, les cerises cristallisées se croisaient sur cette table homérique avec les pâtés de lièvres et de jambon.
El devant chaque convive un grand verre de cristar élincelant, et des bouteilles qui défiaient la soif. Car en ce temps, les femmes avaient le courage de ne point laisser fumer les hommes, et la faiblesse de les laisser boire.
La >plcndi(le ordonnance do ce festin provoqua tout d'abord l'admiration générale; mais ce n'est pas la table que regardait Gérard.
De chaque côté du réfectoire, sous l'espèce de conirc-allée formée par les colonnes, se tenaient on longues files les religieuses et les postulantes ou les pensioniiah'es confondues ensemble.
Les premières vêtues de noir, avec le scapulaire blanc et le voile , et cette fameuse ceinture de cuir noir que la Vierge , ea montant au ciel, laissa tomber, dit- on, entre les mains de saint Thomas, et (;ue sainte Monique , la mère des Augiistines , avait donnée aux religieux et aux religieuses de son ordre.
Quant aux autres , les pensionnaires , on les distinguait facilement à leurs habits moitié mondains, moitié religieux : la robe noire à la plupart et la guimpe blanclie, pas de ceinture et des cheveux tombant modestement derrière l'oreille.
Ce fut là que les yeux et le cœur de Gérard volèrent à son entrée dans la salle. Il chercha le plus pâle visage , les plus doux yeux, les plus tremblantes épaules, et comme ce visage aspirait à être aperçu de lui, comme ces yeux l'espéraient et° le cherchaient avidement lui-même, Gérard découvrit tout d'abord Antoinette au milieu des Auguslines , qui baissaient modestement leur voile devant tous ces officiers.
Cette vision l'avait captivé, enchanté, à tel point qu'il oui)liait d'avancer comme les autres. Le cornette l'attira doucement en lui disant :
— Eh bien I lieutenant, êtes-vous chang(5 en pierre ?
Gérard fit un mouvement brusque et s'achemina précipitamment vers la table.
Quant a Jaspin , il avait fait sa révérence à Mme de Maintenon , qui lui avait donné sa main et son plus gracieux sourire, el qui, se détournant, avait dit — l'imprudontc !
— Nanon , vous servirez vous-même M.
l'abbé .lasnin. 11 sera de ma table.
Nanon frémit, Jaspin baissa pudiquement les yeux pour rendre à la vieille lillo sa révérence compassée, et l'on s'a-sit enlin, Mme de Maintenon ayant désigné avec un tact parfait les chefs des différentes tables. Elle présidait la première, dressée au centre du réfectoire.
On vit alors les religieuses et les pensionnaires se placer derrière les convives , les servir, leur donner h boire, et de toutes ces blanches mains, quelques unes tremblèrent bien un peu en eineuranî par mégaido la casaque rn.uge brodée d'or des ofliciers qu'elles servaient.
Gérard s'assit en face de Mme de Maintenon, qui avait .^ sa droite M. de Rubanicl et ?.J. (le Villenuir à sa gauche. La niarquiso élail servie -vir Nanon el une vieille religieuse. Le cornette, impétueux dans ses amitiés, se plaça près de Gérard. L'enfant dévorait des yeux toutes les religieuses. Mme do
ÎGO
Mainîenon, Nanon elle-même. A seize ans. L'oeil a de l'induigence.
Gérard n'osait se retourner pour chercher son idole. Peut-être l'avait-il derrière lui, peut-être était-ce le bras d'Anloinetle qui frôlait si légèrement de sa manche noire, tantO! son épaule, tantôt ses cheveux. Ce bras était jeune, il n'avait pas plus de dixhuit ans. Impossible, en voyant seulement ce bras, de savoir s'il appartenait à une religieuse ou à une pensionnaire.
L*ei}fanl se retourna, lui, en regardant effrontément. Ce qu'il vjt lui parut si beau, qu'il se retourna encore, puis encore. Gérard était au supplice de ne point en faire autant; mais il redoutait les yeux de Mme de Maintenon, et se contentait d'admirer la fine eï ferme main, aux ongles d'oiseau polis et recourbés, qui glissait parfois sur la table et remplissait son verre en palpitant.
La marquise, voyant cette souffrance du jeune homme, se pencha à l'oreille de Nanon. qui regarda du côté de Gérard et quitta sa maîtresse pour tourner autour de la table.
Gérard entendit derrière lui le pas de Nanou. Il entendit sa voix qui disait :
•—Mademoiselle, madame désire que vous veniez près d'elle.
Et au même instant le bras charmant disparut et la main sèche de Nanon continua le service.
— Faut-il avoir du malheur, dit tout bas le cornette à Gérard, nous avions un ange pour nous servir, on nous l'ôte... Tiens, la voilà en face.
Gérard regarda en effet devant lui. AntoineUe était près de Mme de Maintenon; sa beauté, sa joie se reflétèrent comme en un miroir sur le visage de M. de Lavernie, et la marquise d'un coup d'œil furtif put voir l'effet qu'elle avait produit. Le comte oublia la table, il oubha toute la terre ; son âme vola au devant de celle d'Antoinette ; le service de celle-ci fut bien nul : appuyée d'une main sur le fauteuil de la marquise, elle promenait distraitement le vin sans penser à remplir le verre de M. de Rubantel. Celui-ci, qui n'était point amoureux, admira beaucoup ia belle servante que Mme de Maintenon lui avait donnée, mais, bon convive, il regretta plus d'une fois Nanon.
Ce mystérieux dialogue des deux amans au milieu du bruit et de la foule, leurs infatigables regards, le langage passionné de leurs lèvres muettes, la pâleur et la rougeur qui envahissait alternativoment leurs joues, selon que l'immatérielle caresse de leur pensée était envoyée ou reçues tout ce manège
immobile de l'amour fut compris bientôt du cornette et de Jaspin. Jaspin, lui, cacha son émotion sous un redoublement d'appétit qui lui permit de ne poinl gêner Gérard et qui occupa tous les momens et les deux mains de Mlle Balbien. Quant au cornette,; après avoir fait ses observations, après s'être assuré que ce n'était point avec lui maie avec son voisin Gérard que le bel ange correspondait, il imita Jaspin et n'envoya plus au comte Gérard que des monosyllabes qui ne demandaient point de réponse. Cependant M. de Rubantel eût beaucoup souffert de la soif, si Mme de Maintenon ne fût venue à son secours, par nn signe fait à Manseau.
Dans leur entrelien silencieux, Gérard et Antoinette se racontèrent tout ce que l'un et l'autre avait souffert, combien ils s'étaient aimés, comme ils s'adoraient, quel ennemi terrible ils avaient eu à combattre.
Mme de Maintenon, point d'intersection de tout ce feu de regards croisés, signifiai' pour eux l'espérance.
Bientôt le dessert et la douce influence des bons vins de Champagne et de Bourgognp changèrent le murmure des convives en enthousiasme. La marquise se leva, tout le monde se leva comme elle, et lorsqu'elle prit son verre pour boire à la santé du rcw et à la défaite de ses ennemis, ce fut dans tout le réfectoire un éclat bruyant d'applaudissemens et un cri de : Vive le roi ! qui ébranla les voûtes.
Les reUgieuses avaient fait leur service. Elles se rangèrent modestement autour de leur supérieure. Bientôt chacun de leurs groupes fut entourés d'un gros d'officiers qui les remerciaient et les complimentaient a\ec cette rare et délicate politesse qu'on trouvait alors partout dans les camps et qu'on a peine à trouver aujourd'hui dans les salons.
Les jeunes filles recevaient sans embarras et sans coquetterie les hommages dus à leur bon accueil et à leur naissance. Chacun de ces officiers avait peut-être dans un autre couvent une sœur, une parente, qu'ils eussent été heureux de voir traiter avec autant d'égards par une autre armée. Quant à Jaspin, il était allé se ranger modestemenl derrière la marquise. Et Nanon le fuyait comme un charbon ardent. Gérard était à deux pas d'Antoinette, et voyait battre son cœur sous sa guimpe ; il sentait la chaleur de son souffle, et plutôt que de lui dire une banalité il se taisait, plutôt que de lui dire une parole profane, n fût mort.
L'espiègle enfant guettait cette scène et voyait cet embarras ; l'ardeur de la jeunesse
DE LAVERNIE»
et du vin lui montèrent au cerveau ; charmant et rose comme il était, avec sa bouche fraîclie dans laquelle brillait un sourire de perles, il s'apjDuocha de Mme de Maintenon et après une révérence si longue qu'elle parut à chacun l'exorde d'un discours et attira l'attention générale :
— Madame, dit-il, à qui témoigner notre reconnaissance? A vous, maîtresse souveraine de tout et de tous? ou bien à ces dames, nos nobles hôtesses? 11 faut bien que ce soit à toutes deux. Je lis dans les yeux de tous mes camarades leur désir, qu'ils n'osent déclarer. Ils sont plus graves , plus rérervés que moi : mais j'ai plus de franchise et d'audace. Or, cela me vient du succès de mes premières armes que j'ai faites aujourd'hui et dont vous m'accordez une si
Glorieuse récompense. Tout à l'heure, maame, à votre arrivée, l'exemple de M.
de Lavernie nous a enhardis à vous baiser la main. Mais maintenant le festin charmant que ces dames ont bien voulu nous offrir , leur bienveillance et vos bonnes grâces m'enhardissent à vous prier de nous accorder encore une faveur.
La noblesse de France est exigeante en campagne ; permettez-nous de saluer d'un baiser respectueux ces dames qui nous rappellent à tous une sœur ou une amie, leurs amis et leurs frères le rendront j'espèie à nos sœurs.
Il y eut un grand mouvement après ces paroles ; les ofiiciers se mirent à nre et à battre des mains; tous les fronts rougirent sous les voiles, mais les yeux élinrelèrent. Quant ^ Mme de Maintenon, qui avait écoulé patiemment , personne n'était si'ir. pas même l'orateur, qu'elle prît la demande en bonne part.
Mais le charme de la jeunesse et de la Iteauté n'est-il pas irrésistible? I.a marquise, un moment immobile, regarda le solliciteur qui, demi courbé pour sa révérence, (Ixait sur cllo dos yeux pétillans de malice et de loyauté, en attendant qu'elle se prononcAt.
Elle secoua doucement la tête et d'un geste de sa belle main :
— Adressez-vous à Mme la supérieure dit-elle, car je vous l'ai dit, je n'ai d'autres droits ici que ceux de l'hospitalilé qu'on me donne, madame l'abbessc; sait qu'elle est sollicitée |»ar la plus pure el la plus Itrave noblessede Franct\ ualannnenl repn'-seiili'e, — lléchissez-la, tout ce que je |»eu\ l'aire, c'est de me joindre à vous pour la supplier en votre laveur.
Le cornette tléchil le genou pour remeroier la marquise de ses bonnes paroles, puis
d'un bond, il se trouva en présence de la supérieure, un peu interdite, il faut l'avouer, de cette furie française.
— Vous avez entendu, madame, dit-il en déployant toutes les séductions de son sourire.
— Je croirais offenser mes dames, répondit l'abbesse ; je manquerais même à la politesse si je refusais ce qu'on me demande avec tant de civihté. L'honneur que nous font ces victorieux rendra les autres communautés jalouses.
En disant ces mots, elle fit sa plus belle révérence, et le cornette s'approcbant d'elle avec une grâce inimitable :
— Permettez que j'aie tous les honneurs de ma tentative, dit-il.
Et il déposa sur les joues de la supérieure un baiser coquet et discret que lui eût envié un héros de Cyrus ou de VAstrée,
Les officiers saluèrent aussi chacun la dame ou la pensionnaire qu'ils avaient en face.
Gérard était en présence d'Antoinette ; tout son sang reflua vers son cœur; elle le regardait avec des yeux qui eussent fait vivre une statue. 11 fit un demi pas el resta cloué sur la dalle.
— Eh bienl lui dit l'espiègle à l'oreille, je me dévoue et vous reculez !...
Gérard et Antoinette s'approchèrent, leurs mains se joignirent , les lèvres brûlantes touchèrent la joue enflammée. Antoinette s'alla jeter dans le tourbillon des religieuses et tomba mourante sur un banc derrière une colonne ; Gérard resta ivre étourdi, sans rien entendre et sans rien voir.
Un grand bruit le réveilla. Il était temps.
— Le roi ! dirent le? capitaines des gardes à l'entrée du réfectoire.
Chacun se rangea ainsi qu'à la parade, les religieuses comme les ofiiciers.
Le roi parut au seuil, botlé. le chapeau sur la tôle, la canne à la main, à sa droile Philippe d'Orléans, son trère, derrière lui le duc de Chartres cl le duc du Maine. Derrière les princes, toute la cour.
Le roi aimait l'éclat et les spectacles; il s';irrèla ravi de voir briller tant de lumières, de fleurs et de jeunes vis.ices. Mme de Maintenon traversa seule, pour aller au- (le\nnt de lui, la longue allée vide (pie foriii.iil la double haie des officiers et des Au - '„aistines.
Dès qu'il l'aperçut, le roi Ata son chapeati et lit un pas à sa rencontre ; le s.ilut (pi'il lin adressa, la révérence qu'elle lui rendit, eussent appris la politesse à bien des professeurs de menuet.
— Madame 1 s'écria le roi, vous faites
donc des prodiges?
— J'ai voulu me mettre à la hauteur de ces messieurs, répliqua la marquise en désignant les officiers rouges.
Le roi fit alors le tour du rélectoire, tandis que Monsieur entretenait poliment la supérieure et la marquise. Le duc de Chartres, jeuse et belle figure , portrait vivant d'Henri !V à vingt ans , semait les complimens et les œillades le long de celte haie de belles religieuses. Par les portes ouvertes entrait le vent de la nuit qui taisait flotter la flamme des bougies ; on entendait par instant les laflales du canon et le hennissement des chevaux de l'escorte.
— Je ne vois pas Louvois, dit le roi ; pourquoi n'est- il point avec nous?
Un malin sourire effleura les lèvres de la marquise, qui, malgré sa conversation avec Monsieur, avait saisi au vol la question du roi.
— Sire, répliqua M. le duc de Chartres, M. de Louvois était parti avec M.deVauban pour les tranchées. Depuis quatre heures, on ne l'a pas revu. 11 ne peut avoir reçu, co / .me tous ces messieurs, sa (iarte d'invitation à St-Gliislain.
— 11 est de fer, ajouta le roi qui reprit sa promenade et accepta un verre des liqueurs que les Augustmes lui oifrirent avec des b'scuits ; puis il complimenta gracieusement M. de Rubantel sur le succès des chevau-légers et passa tout près de Gérard qu'il regarda beaucoup.
La marquise venait de prendre congé de Monsieur, elle était libre ; elle fit signe au duc du Maine de s'approcher avec elle pour présenter au roi le nouveau lieutenant. C'était une occasion excellente.
Mais tout à coup on entendit un bruit d'armes et de chevaux au dehors, et M. de Louvois apparut en haut de l'escalier, l'œil mauvais, la respiration bruyante, selon son habitude.
— Le roi, disait il, où est le roi?
Louis se retourna au son de cette voix. Le regard perçant du ministre l'avait déjà ru prêt à parler à Gérard, il avait vu le geste de la marquise qui allait présenter ^:on protégé, il devinait les tavoraliles dispositions du duc du Maine. Rien ne lui échappa, pas même la pâleur et l'épouvanlo d'Antoinette près do laquelle il passa pour arriver jusqu'au roi, pas même l'embarras de la sujiéneure, à laquelle il lança un foudroyant regard. Tousses plans, tous ses mystères, la marquise les avait éven;é4.
— Qu'y a-t-il, Louvois, demanda Louis XIV, vous voilà bien empressé?
— 11 y a, sire, que tandis qu'on se réjouit ici, la garnison de Mons a lait une sortie et comblé cent toises de tranchée.— Ces messieurs ont Isiien dîné, à ce que je vois, ajou- aLI ta-t-il d'un ton bourru, mais, ce n'est point ^^ à la fourche tie qa'on prend des villes. Allons, messieurs, à cheval 1
— 11 a raison, dit le roi avec un sangfroid pi' in de tact et de courtoisie, à cheval 1 messieurs. Ces dames voudront bien recevoir nos excuses...
Louvois grommela quelques mots qu'on n'entendit pas ; les adieux se firent partout en un cfin d'œil. A peine Gérard eut-il le temps de se retourner vers Antoinette, et les officiers s'envolèrent. Le roi et les princes montèrent à cheval.
Louvois sortit le dernier, bien assuré qu'il ne restait plus personne, et ce n'est pas une plume comme la nôtre qui essaierait d'analyser toute la. haine, toute la fureur, toutes les menaces qu'il sut jeter à Mme de Maintenon dans ce seul mot :
— Adieu, madame.
Non plus que le triomphe et le dédain
avec lesquels elle lui répondit •
— Adieu, monsieur 1
E.e» partisans.
Les cavaliers rentrèrent au camp d'une vitesse qui eût bien dorme à penser aux ennemis.
Gérard livré à ses rêves de bonheur laissait voler son cheval sur la route, côte à côte avec celui de Rubantel. Le cornette croyant qu'on allait se ballr& encore, chantait entre ses dents une beUiqueuse chanson. Jaspin obligé de ménager Blanciiet dont l'allure n'était plus en rapport avec la circonstance, revenait trottinant avec le laquais et deux hommes d'escorte.
Il s'abritait d'ailleurs derrière la maison du roi qui revenait aussi, mais avec la sage lenteur qui convient à la majesté royale.
Louvois, g.ilopant avec sas aid.s-decamp, dépassa l'arrière-garde et cliercl.jnt, comme le lion, qiiciquo chose à dj'.j'cr, rencontra pour son mailieur M. de iîuiiantel qji t lisait rajuster pur son laqua!;.; une sangle dont la boucle vcDiiit de sauici.
Il taisait sombre; la nuit, tout général res 5 mble beaucoup à un simple oiliçiçTi^
DE LAVERNIE.
tee
Louvois, apercevant ce cavalier arrêté qui * dialoguait avec d'autres, ne put s'empêcher en passant de crier :
— Holà 1... le traînard ! en route donc !
Rubantel n'était point endurant. L'accident arrivé à sa selle l'avait mis de mauvaise humeur ; il ne reconnut pas Louvois ou feignit de ne pas le reconnaître, et d'une voix rude répondit àl'aposlroplie :
— Voilà un plaisant drôle 1
Louvois entendit. Ce root était dur. L'oreille du ministre était sensible. 11 arrêta son cheval sur les jarrets et ses aides-decamp s'arrêtèrent comme lui.
— Quel est l'insolent qui a parlé, demanda-t-il en ramenant son cheval du côté de Rubantel.
— C'est moi, Rubantel, et il n'y aici d'insolent que vous.
Il n'avait pas fini de parler qu'il vil à deux pas de lui la figure menaçante de Louvois, qui croyait suffisant de* se montrer sans parler.
— Ah ! c'est M. de Louvois, continua Rubantel sans trop d'émotion.
— Je suppose que vous ne m'aviez pas reconnu, monsieur, dit Louvois les dents serrées, car vous avez dit... drôle...
— Pas plus que vous ne m'avez reconnu moi-môme, monsieur le marquis... car vous m'avez dit : traînard et insolent !
— Allons, allons, c'est bon, interrompit le ministre d'un ton de dogue, prenons que BOUS n'avons rien dit.
— 11 eût mieux valu... grommela Rubantel en se retiieltant à cheval.
— Plaît-d ? demanda Louvois.
— Mettons que nous n'avons rien dit, répliqu.j la mauvaise tête.
Et ils partirent cote à côte. Mais cette peur qu'ils s'étaient inspiré l'un à l'autre ne devait pas durer longtemps.
— Est-il possible, dit Louvois tout en galopant, qUe des gens raisonnables, des officiers, s'aillent amuser à des confitures el à des oublies I
Rubantel poussa un grognement de mauvaise augure, mais il se conlinl.
— Tout cela pendant qu'on leur tue leurs soldais, continu I Louvois, encouragé par ce si.enccou emporté par l'acrelé de sa bile.
El il piqua de plus belle.
— Ali cal Uionsieur, cria Rubantel, piquant apiès lui, pour qui donc dites- vous telfi, je vous prie?
— Po:irceux qui ont fait ce que je dis, réplu;u.i ie bourru.
— ^U bien I je i'ai fait, moi, dit Ruban-
— Eh bien ! alors, c'est pour vous que je le dis, riposta Louvois.
— Rlonsieur, partout où le roi me cornmande d'aller, je vais, et me crois très honoré d'aller, entendez-vous.
— Aux Confitures! dit Louvois.
— Monsieur, l'insulte est pour le roi, continua Rubantel, et si vous vous croyez assez puissant pour insulter Sa Majesté, adressezvous à elle. Quant à moi, si faible que je sois, je vous déclare que je ne veux pas souffrir vos outrages. Nous ne sommes pas ici en service, et je crois m'expliquer net sur vos procédés.
Louvois appliqua une main sur son front et ôta son chapeau pour rafraîchir sa tête troublée par la colère. Mais comme il n'y avait pas moyen de répondre sans faire de bruit et qu'on entendait arriver le roi:
— Encore une fois, c'est bien ! dit-il, et il quitta Rubantel qui élevait assez la voix pour que le roi en passant pût demander la cause de la querelle.
Mais Gérard le supplia de n'en rien faire et de continuer, d'autant plus qu'on entendait sur la droite de Mons une vive mousqueterie.
Louvois y poussa son cheval en homme qui ne s'épargnait pas.
On aperçut alors M. de Yauban sur une petite éminence. 11 était courbé derrière un gabion ayant près de lui un dessinateur et un sapeur qui tenait sa lunette. Il considérait avec l'attention la plus vive ce combat d'avant-poste auquel il semblait ne rien comprendre.
Louvois s'arrêta près de lui, puis le roi, qui voulut monter à pit'd jusqu'auprès de Vauban, malgré les prières qui lui furent faites de rester à couvert :
— Que se passe-t-il donc, Vauban, dit-il, et pourquoi ce feu, là où il n'y a pas d'ennemis?
— Voilà précisément, sire, ce que je me dcmando, répliqua le grand homme, en venant saluer le roi, sans s'apercevoir qu'il dépassait le gabion de toute la tête.
— C'est une seconde sortie , pardieu ! dit Louvois.
— Non, repartit Vauban, ce n'est pas une sortie qu'on aurait poussée si loin dans la eain))agne et d'aillpurs nous ( n aurions des nouvelles. Preu'jz izarde, sire, les !lambedux qu'on tient là bas près de vos chevaux attirent l'allention de la ville el l'on va tirer. Baissez vous, sire!...
Et le prand homme, saisissant vivement le roi par le bras, lui lit eourber la tôle. Il était temps : on entendit un souflle ou plu-
tôt un grondement strident ; le roi porta sa main à son oreille, Louvois de même , et les autres officiers comme eux. Un boulet venait de tomber au milieu des équipages roj'^aux et d'emporter un pauvre animal qui poussa un lugubre cri.
Plusieurs officiers coururent s'informer de l'accident.
— Votre Majesté a letintoin, dit Vauban, c'est fort désagréable — voilà ce que c'est que de se trouver dans le vent du boulet. J'espère qu'on va éteindre toutes ces lumières si Tonne veut pas que nous y passions tous.
— Ce serait inutile en ce moment, dit le roi avec enjouement, il me suffit d'avoir perdu un cheval.
— Ce n'est pas un de vos chevaux, sire, dit Louvois ; j'ai vu comme des oreilles de mulet.
— A qui le mulet? demanda le roi.
— A monsieur de Lavernie, dont le boulet a failli en même temps tuer l'aumônier, répliqua M. de Rubantel. Le digne homme venait à peine de mettre pied à terre.
— Lavernie, dit le roi, n'est-ce pas un chevau-léger?
— Un protégé de Mme de Maintenon, s'écria amèrement Louvois, un des héros de la collation de Saint -Ghislain.
— Et vous dites, Vauban, interrompit vivement le roi, que vous ne croyez pas que tout ce feu provienne d'une sortie?
— Non, sire.
— J'ai envoyé savoir, dit Louvois.
— Oh ! sans avoir besoin d'envoyer à la découverte, je vais vous dire ce que c'est, ajouta M. de Vauban. Tout le jour, j'ai vu rôder des petits détachemens de quatre, cinq et quelquefois dix hommes, dans l'intervalle de nos lignes, à l'extrême frontière. Vous vous rappelez que je vous les ai signalés, monsieur?
— Des paysans, dit Louvois.
— Non pas, des parUsans.
— Mais monsieur, interrompit Louvois, et nos batteurs d'estrade... auraient-ils laissé passer ces partisans ?
— Je n'en sais rien, mais Je réponds de ce que j'ai dit, monsieur, repartit Vauban. Au surplus, ce ne sont pas mes affaires. Moi, j'ai à diriger l'artillerie et les travaux: à M. de Luxembourg et à M. de Boufflers l'observation et la tenue de la campasne.
— Cependant , Vauban , vous avez une idée, il faut la dire, répliqua le roi.
— Ecartez- vous d'abord , sire, j'ai vu du leu sur le bastion, on va tirer.
Une volée de canon passa et laboura la
terre aux environs. Au même moment revint l'aide-de-camp envoyé par Louvois. Il annonçait qu'un corps de quatre cents hommes environ, s'était embusqué dans les marais sans qu'on siit d'où il était venu, ni comment il s'était formé ; que d'abord on l'avait pris peur un corps de l'armée française ; que M. de Luxembourg n'avait pu le charger, ne connaissant point le marais — que le feu de ces partisans balayait tout un chemin par où devait passer le convoi de vivres, que M. de Boufflers n'avait pas d'ordres et en demandait — qu'enfin ces invisibles et inconnus ennemis faisaient grand mal aux rondes et en avaient déjà détruit deux depuis l'ouverture de leur feu.
— Vauban avait raison, dit le roi, il j^aut voir à cela.
Louvois rougit et s'éloigna rapidement sans dire un mol. Un instant après, on entendit commander un mouvement aux cavaliers, et le bruit dupas des chevaux indiqua la marche d'un détachement qui dis , parut dans l'ombre.
— Que pensez-vous de ces partisans? demanda le roi à Vauban après le départ de Louvois.
— Je m'étonnais, répliqua Vauban, que les ennemis ne se fussent pas encore occupés de secourir Mons, et je vois qu'ils y songent. Ces partisans sont les éclaireurs d'une armée qui se forme quelque part. M. le prince d'Orange se remuera, croyez-le bien, sire. Mais, comme j'avais l'honneur de le dire à Votre Majesté , cela regarde les commandans des lignes qui font le blocus.
Louvois arriva tout juste pour entendre ces dernières paroles.
— Que M. le prince d'Orange se remue, dit-il, nous avons assez de balles pour lui et assez de boulets pour Mons. Ne vous préoccupez point de cela, sire ; M. le prince d'Orange ne remuera pas ; mais que Votre Majesté veuille prier M. de Vauban de se remuer le plus possible : les travaux ne marchent pas.
Vauban leva la tête que, dans une distraction visible, il tenait baissée depuis un moment comme Archimède.
— Comment, dit-il, les travaux ne marchent pas?
— Non, s'écria Louvois. Je n'accuse personne ; mais enfin la tranchée décrit une telle ellipse que nous n'avançons pas depuis deux jours et que nous dépensons beaucoup d'argent.
— Qu'eussiez-vous désiré? demanda tranquillement Vauban.
— La mise en œuvre de l'axiome : le
DE LA\ ERNIE.
plus court chemin d'un point à un autre est la ligne droite. Votre Majesté comprend que si la traiicliée n'avait qu'une demi-lieue, e' le nous conduirait plus vite au.t ouvrages de l'ennemi qu'une tranchée d'une lieue au moins comme la notre.
— Oai, monsieur, dii vauban; mais j'aurais déjà fait tuer deux cents hommes !
— C'est possible , monsieur , répliqua Louvois; mais vous eussiez pris Mons deux jours plus tôt, et l'Europe nous compte les heures !
r— Je ferai ce que m'ordonnera S. M., dit l'ingénieur avec un sang-froid plein de politesse; la vie des hommes de son royaume lui appartient. Le roi a charge d'àmes; moi qui suis un soldat et un chrétien, je m'applique à prodiguer les coups de pioche et à économiser les coups de canon. Je tâche de prendre Mons en remuant beaucoup de terres et en ménageant beaucoup d'existences. Néanmoins, si le roi veut aller plus vite, tiron* une ligne droite d'ici à la ville, ce sera lait demain; nous battrons après-demain l'ouvrage, et cela coûtera à S. M. dix mille écus de moins et dix-huit cents hommes de plus, voilà le compte.
— Allez comme vous l'entendrez, Vauban ; vous en savez plus long (jue nous sur bien des choses, dit le roi, sans paraître remarquer la grimace de Louvois, et faitesnous tirer tantôt les belles bombes que vous m'avez promises.
L'ingénieur se remit à l'œuvre.
Toutefois, pour consoler son ministre,
— Qu'avez-vous iait, dit Louis XIV, de ces partisans qui tiraillent ainsi "?
— Sire, je les lais observer par un poste, et à l'abri de ce poste notre convoi et nos rondes passeront.
Vauban leva vers l'horizon son regard intelligent comme pour apercevoir la manœuvre dont le ministre venait de f arler; tandis que le roi et Louvois redescendaient en causant, Vauban ayant vu au loin marcher les homme envoyés par Louvois :
— Kncore des gens sacrifiés, se dit-il, et pourquoi faire? il était si facile de laisser tous ces tirailleurs ennemis tirer sur le vide. Au lieu d'envoyer là des cibles humaines, j'eusse retiré celles qui y étaient déjà. Hi'las 1... mais cela ne me regarde point, ajouta Vauban en soupirant, c'est l'alfairedes ofticiers de la campagne ; allons faire charger mes mortiers et rougir mes boulets.
Le roi, qui avait un laihle pour Louvois et craignait de toujours lui rompre en visière, ne voulut rien discuter au sujet de ce
poste ainsi placé. 11 redescendit l'éminence avec Louvois, qui prit congé en disant :
— Sire, je demanderai maintenant à Votre Majesté la permission d'aller déjeuner dans mon quartier.
— Déjeuner, à neuf heures du soirl
— Je suis à jeun, Sire, répondit simplement Louvois.
Le roi, tourhé, car c'était vrai , hocha la iêîe, frappa sur l'épaule de Louvois amicalement et lui dit :
— Vous êtes un ours, mais un bon serviteur ; allez vous reposer.
Le ministre partit gonflé de joie. 11 aimait son maître, il aimait la gloire, il aimait le travail; or, son maître venait de le caresser, Mons serait pris, et quant à du travail, il y en avait pour dix ministres de la guerre. De plus, il venait de se [jrocurer une revanche du tesiin de Saint-Ghislain.
— Certes, pensa-t-il, j'ai d'autres chagrins; mais nous y pourvoirons plus tard.
En se dirigeant vers son quartier Louvois jeta un dernier regard sur celte ligne enflammée de l'horizon, où les partisans continuaient leur feu. Son aide-de-camp l'aborda.
— Eh bien ! dit Louvois, les chevau-légers que je viens de détacher?
— Sont près d'arriver au marais, mon seigneur.
— Ont-ils déjà perdu du monde?
— Pas encore, monseigneur*
— Ah I ils ont du bonheur; car le chemin est bien découvert.
— Ils sont bien conduits, monseigneur; M. de Lavernie est un excellent officier.
— Très bon, dit Louvois avec un sourire sinistre; quelles mesures prend-il donc?
— Comme le chemin qui conduit au plateau que vous lui avL'Z commandé d'occuper est à moitié défoncé par ks charrois continuels, et que les ornières y ont jusqu'à quatre pieds, le lieutenant a mislcsc hevaux dans les ornières et les hommes derrière les chevaux , en sorte que les balles n'er) onl pas encore touché un seul.
— A merveille ! dit Louvois en crispant ses doigts.
— Par malheur, continua l'aide-de-camp, il va leur falloir occuj)er le plateau , et alors
— Alors plus d'ornières, reprit Louvois avec ce même fugitif et efl>ayant sourire.
— C'est un poste dangereux, monseigneur, hasarda de dire l'aido de camp.
— Vous croyez, dit Lou\wis, comme s'il eût pcnsi' à autre chose. Voyez si mes courriers sont arrivés, monsieur.
El il renvoya ainsi l'aide-de-camp, qui pénétra dans la tente du ministre tandis que celui ci interrogeait impatiemment le même point de l'horizon.
Soudain les premières bombes de Vauban illuminèrent le lond du ciel, et l'on aperçut à la lueur des flammes la troupe des clievau-légers qui gravissaient le monticule exposés au feu des partisans embusqués dans le marais.
• — Enfin, pensa Louvois, ils sont arrivés I
Et se dirigeant vers sa tente, où quelques officiers l'attendaient humblement pour souper:
— Ah! madame deMaintenon, dit-il tout bas, madame la reine anonyme, vous voulez pénétrer dans mes affaires de famille I — Ah ! vous protégez monsieur de Laveraie , mon ennemi mortel 1 — Ah 1 vous le laites lieutenant de chevau-légers et vous l'envoyez à la guerre!... Eh bien I quand on est lieutenant et quand on fait la guerre, madame, il n'est pas de protection devant l'^s balles et les boulets. C'est à quoi vous n'avez pas pensé, sans doute, lorsque tout à l'heure encore vous appeliez ce damoiseau si près de Mlle de Savières. Oh ! leur mariage, madame la reine, ne se fera pas plus que le vôtre ne sera déclaré.
Sur ces mots prononcés avec rage, Louvois entra dans son quartier, fit bonne raine à tous ses hôtes, et parut prendre un plaisir extrême à écouter la fusillade qui grondait dans la direction du monticule.
Quant à Vauban, il surveillait les apprêts d'un bombardement sur lequel on tondait de grandes espérances, et dont l'effet devait être aussi funeste aux ennemis qu'agréable à l'œil des courtisans de Louis XIV.
Dix heures sonnaient au quartier du roi lorsq\i'on vint annoncer à ce prince que Mme la marquise arrivait en carrosse.
— La marquise ! si tard ! s'écria le roi qui courut au devant de Mme deMaintenon, en la remerciant de l'aimable surprise qu'elle venait de lui faire.
— J'ai ouï parler, dit-elle, de merveilleuses pyrotechnies et d'un artifice nouveau dont M. de Vauban donne ce soir le spectacle à Votre Majesté. El puis j'étais inquiète de ces sorties dont M. de Louvois avait parlé. Inlérêt et curiosité, j'accours. Me voici.
Le fait est que la marquise, inquiète du dernier regard et du dernier adieu de Louvois , venait surveiller elle-même les effets de sa coltre. Son esprit et son cœur s'étaient éveillée *ux menaces de ceterribleennemi. Elle lut an peu rassurée lorsqu'elle sut qu'il soupah ddos sa teate.
Quant à demander des nouvelles de Gérard, elle no l'eût pas osé ; seulement elle cherchait partout Jaspin.
Le roi donna la main à la marquise. Toute la cour s'assembla, et par les soins du maréchal, on prit place pour le spectacle dans un endroit parfaitement abrité du canon de la ville, etd'oii l'on pouvait voirl'effet dubombardement.
Le roi se tint debout, appuyé sur sa canne, prêt à donner les explications aux dames. La marquise s'assit sur des coussins, ayant à ses côtés nombreuse compagnie.
Les bombes commencèrent à jeter la mort avec leurs feux rouges et leur tonnerre retentissant.
Bientôt le ciel fut en feu ; quelques points lumineux grandirent dans un des quartiers de la ville, et la flamme montant à mesure que les bombes et l'incendie couraient slir les toits des édifices, une immense clarté pareille à une aurore sanglante se répandit par toute la campagne dont on vit alors jusqu'aux plus insi^nifians détails.
A côté du mugissement redoutable des bombes, on entendait le crépitement maigre, mais incessant, de la mousqu^tade.
La marquise demanda ce que c'était que ce petit bruit agaçant.
— Ce sont des partisans ennemis qui sont venus faire un combat avec nos avantpostes, répliqua le loi ; mais Louvois leur a envoyé quelque cavalerie qui va les mettre à la raison.
— Ah ! fit-elle en se détournant, quel corps a-t-il envoyé ?
— Je ne sais trop, dit le roi.
— Des chevau-légers, madame, répliqua un des assistans.
La marquise sentit comme un coup à son cœur.
— Commandés par ?
— Par M. de Lavernie, continua l'officief. Ce même gentilhomme qui a pris ce malin le moulin d'Hion. En voilà un heureux I deux affaires en un jour!
— Un piège I pensa Mme de Maintenon, je m'en doutais 1
te Piège.
Les officiers invités à la petite fBte ù^ Sl- Ghislain étaient à peine revenus et distribués dans leurs quaslie^, que Louvois, ^
DE LAVERNJE.
i'issue de sa conversation avecVauban, était venu demander un détachement.
Le bruit de la mousqueterie au loin et les menaçantes paroles de Louvois à l'abbaye avaient lait cioire à une sérieuse attaque de l'ennemi; or, chacun dans l'armée guettait l'occasion de se distinguer, sous les yeux du rt>i. C'est ce désir (^ui explique comment Louvois avait trouve réunis autour de lui tant d'officiers de bonne volonté lorsqu'il revint aux équipages royaux, à l'endroit où le mulei deLavernie avaitélé tué d'un coup de canon.
Gérard s'occupait à rassurer Jaspin , qui tremblait de tous ses membres. L'idée qu'il était sur le mulet une demi-minute avant, l'ellroyable danger qu'il avait couru, glaçait le sang du bon Jaspui, autour duquel s'e°mpressaient quelques bonnes âmes avec force lélicitations.
Hubanlel, comma on l'a vu, était près du roi avec M. de Vauban. Louvois clii^icha dans le cercle d'officiers qui montraient à l'envi leur visage afin d'être choisis.
— Il me faut un détachement, dit-il, moitié cavakrie moitié gens de pied. Où est M. deLavernie? je ne le vois pas.
Gérard étail à dix pas. Il entendit son non) prononcé par plusieurs voix, et se retourna.
Le cornette était allé l(^ prendre par le bras et l'emmena devant Louvois qui lui dit :
— F^renez dduzc cavaliers, monsienr, et vingt hommeii du régitnont de Champagne, et allez-vous-en où je vais vous dire.
Gérard, sans mot dire, lit si^ne à son laquais d'aller seller ses chevaux.
— Oh! emnienez-moi, s'écria le cornette.
— Mon ami, dit Gérard, le cornette ne marche pas avec si peu de monde.
— J'irai en volontaire, dit l'enfant.
— Ménagez-vous, mon cher chevalier, vous avez lait bien des choses aujourd'hui.
— Par grâce ! comte... je n'ai pas envie de dormir, et j'adore le servii e de nuit.
— Venez donc, répondit Gérard.
Il s'approclia de Louvois, laissant le cornette embrasser .laspin dans sa joie, et commander son équipage.
— Monsieur, dit Louvois, il y a un détachement de partisans là-bns, aux marais, à gaucliedes pn^miers postes do M. de Luxembourg. Les entendez-vous tirer. ..Képondezmoi, je vous f)rie.
— Oui, monseigneur.
— Rh bien, monsieur, ces gens vont toute la nuit incommoder le passage des convois. On ne les a point reconnus encore. Vous Iss reconnaîtrez, s'il vous plaît, en vous a-
} vançant le plus loin que vous pourrez dans le marais.
— Oui , monseigneur.
— Et il faut que vous lassiez retraite. Jusqu'à ce que je vous fasse relever, vous occuperez le petit plateau qui domine le marais et le chemin de ronde, c'est à dire qui est placé entre les deux, de telle sorte que le feu des partisans cîsse au passage de nos convoyeurs.
— Ou qu il tombe sur moi seul, dit Gérard avec sang- froid.
— Vous prelidrez vos précautions, répliqua Louvois démonté par cette observation laite avec un calme si parfait.
Gérard s'inclina.
— Est-ce tout, monseigneur, dit-il.
— Oui, monsieur ; récapitulez bien, vous marchez à ce plateau, vous vous y logez, vous attendez que je vous fasse relever.
— Fort bien, monseigneur.
— Et vous rendez ainsi un grand service, acheva Louvois pour être entendu de quelques curieux qui commençaient à les entourer.
Gérard ne répliqua point. Louvois le salua et alla dire tout bas quelques mots à son aide-de-camp, après quoi il rentra chez lui.
Gérard assembla ses hommes, et reconnut de loin la position à la lueur des premiers feux allumés par Vauban.
Gérard, s'étant approché du laquais gui lui tenait son ciieval, trouva Jaspin à qui le cornette contait ses bonnes dispositions.
— Eh bien ! s'écria l'abbé, vous voilà donc encore de service... on veut donc voua écraser de fatigue.
— Mais non pas, dit Gérard à voix haute, on me fait beaucoup d'honneur en comptant ainsi sur moi.
— Où allons-nous? dit le cornette déjà à cheval.
— Oui, où allez-vous? demanda Jaspin Inquiet.
— Mon arai, c'est une promenade militaire, voilà tout ; une ronde d'observation.
— On ne se battra pas un peu, comte?
— Non, chevalier; voilà pourquoi ie vous engage fort à dornur au lieu de venir vous ( rotti'r avec nous.
— Bahl ji' suis à cheval, j'y reste.
— Vous avez tort, chevalier, je vous eo supplie, restez.
— Mais. ..pourquoi? elemanda le cornette étonné de relie persistance, dont Jaspin s'inquiéta tout à fait.
' --Parce que, répondit Gérard en prenant l'air dégagé, il n'y a aucune gloire dans celte expédition ; fatigue et humidité, voilà tout.
C'est bien pour cela que M. de Louvois m'a choisi, ajouta-t-il pour dérouler enlièrement Jaspin.
— Certes 1 dit celui-ci, tombant dans le panneau.
— Comte, repartit l'enfant obstiné, allons toujours, et s'il ne s'agit que de s'ennuyer, vous me trouverez de si belle humeur que vous vous ennuierez moins. Allons !
Gérard baissa la tête ; plus d'insistance eût dévoilé l'état de son âme. Le détachement était prêt, les fantassins alignés Gérard se fit voir à eux. Ces braves gens, sachant qu'ils seraient commandés par l'officier qui avait emporté le moulin d'Hion, se montraient pleins de joie, bien qu'on les eût réveillés pour cette corvée.
Jaspin, sans rien dire, prit aussi un cheval, et lorsque le détachement commença de marcher et que Gérard chercha son aumônier pour l'embrasser et lui faire quelques recommandations, il le trouva comme un gendarme sur un grand cheval, aux côtes du cornette.
— Ah çà I dit M. de Lavernie avec dépit, avez-vous juré de me contrarier ainsi, Jaspin? Un prêtre en expédition avec moi !... J'aurais l'air d'un homme qui j)ense à sa dernière heure. Vous allez me donner un ridicule, mon ami. Que n'emmenons-nous aussi mon chien ! . - .
— Mais puisque c'est une promenade, dit Jaspin.
— Promenade, promenade, est-ce qu'on sait ce qu'on rencontrera quand on marche la nuit hors des lignes?... Allons, Jaspin, lâissGZ""nous.
L'abbé redressant la tête, parce qu'il comprenait enfin la pensée de Gérard dans cet accès d'humeur inaccoutumé,
— Soit, dit- il, allez sans moi puisque ma société vous déplaît. Mais je veux me promener aussi, moi, le temps est beau; ne suis-je pas libre? passez devant j'irai derrière.
Gérard haussa les épaules et ne dit plus im mot. 11 rejoignit sa troupe. Jaspin marcha silencieusement à la queue des soldats de Champagne.
L'aide-de-camp de Louvois , d'après l'ordre de son maître, guidait la petite colonne jusqu'à la sortie des lignes. On n'était point à deux cents toises du marais qu'on perdit tout à coup l'abri d'un talus escarpé qui jusque là protégeait le détachement.
Gérard prit la tête de sa troupe et observa la position. 11 s'aperçut qu'au sortir de ce détilé on aurait à gravir une pente nue, i-oide, sur laquelle peudanl cent toises au
moins ses soldats ne trouveraient point utie touffe d'herbe pour s'abriter.
L'aide-de-camp avait ordre de l'abandonner à cet endroit pour revenir près de Louvois. Il indiqua le chemin, attendit quelques minutes pour voir comment Gérard s'en tirerait, puis il partit.
A peine la troupe avait-elle débouché du chemin couvert qu'on entendit siffler les balles.
— Eh mais! comte, s'écria le cornette, vous me ménagiez donc une surprise? On nous tire bel et bien, mon lieutenant.
— Ah çà, est-ce qu'on tire? dit Jaspin dont le cheval venait de souffler bruyamment en sentant les projectiles friser ses oreilles.
— Ou', l'on tire, répliqua Gérard, et votre place n'est plus ici, mon bon ami. Attendez, que je vous dise un mot. Rangezvous, et mettez-vous derrière votre cheval.
Gérard commença par ordonner à ses cavaliers de descendre. 11 mit les gens de Champagne dans des ornières si profondes qu'ils y disparaissaient presque entièrement. Puis, derrière les fantassins il plaça les chevaux, et, protégés par les chevaux, les douze cavaliers.
Alors, embrassant Jaspin :
— Mon ami, lui dit-il , je crois que M. de Louvois m'a donné une mauvaise commission. — Ne criez pas! ne gesticulez pas! soyez brave homme. — Allez-vous-en paisiblement au quartier, voyez M. de Rubantel, sans lui dire autre chose, entendez-vous bien, que ces paroles : M. de Lavernie croit que M. de Louvois lui a donné une mauvaise commission.
— Oui. dit Jaspin tremblant de tous ses membres, car il venait d'entendre, à six pieds de lui, siffler deux balles — je dirai à M. de Rubantel, je dirai à....
— Jurez-moi que vous ne parlerez à aucun autre officier qu'à M. de Rubantel, et que vous n'ajouterez pas un mol à ma phrase; répétez-la, pour que je voie si vous la savez bien.
Jaspin, en larmoyant, le cher homme, répéta les paroles de Gérard.
— Maintenant, c'est dit; embrassez-moi encore, cher abbé; pensez à Belair s'il m'arrivait malheur, et surtout à Mlle de Savières. Allez! allez!
Il poussa l'abbé par les épaules jusqu'.î l'abri du talus, le remit à cheval dans la route du camp et revint à sa troupe.
Les soldats et les cavaliers voyant combien il avait pris de précaution, lui dirent.
DE LAVERNIE.
d'une commune Yoiï, de les moins ménager et de pousser en avant.
— Mes amis, répliçiua Gérard, ne vous
Êrodiguez pas, et puisque vous désirez des ailes, nous aurons tout le temps d'en recevoir. Marchez toujours ainsi que j'ai dit, et gagnez l'abri de cette masure qui couronne le plateau.
Jl y avait à la cîme du monticule, sur le terre- plein, une ruine de métairie dont une muraille tenait encore en faisant un angle commode pour loger huit à dix hommes à couvert.
Les ennemis, postés dans le marais, sur le flanc de la pente, voyant monter ces tronçons de chevaux et d'hommes, tiraient de leur mieux; mais grâce à la mesure qu'avait prise Gérard, la ligne de leur tir aboutissait plus haut que la tête de ses soldats.
Malheureusement ce fut alors que commença le bombardement. Une lueur presque incessante vint rougir le chemin et montrer plus clairement aux partisans leurs points de mire. Cependant Gérard à force de précaution fit parvenir toute sa troupe sur le plateau sans avoir perdu un seul homme.
Mais à peine arrivé, le détachement fut exposé aux coups par trois côtés. Quatre hommes tombèrent. Les soldats commencèrent à se regarder les uns les autres.
— Mettez-vous à l'abri, dit Gérard, tandis que je reconnaîtrai la position ; sacrifiez les chevaux d'abord... En effet, deux chevaux furent tués au même moment.
Le comte n'eut pas besoin d'une longue observation pour se convaincre de l'impossibilité de garder ce poste ridicule. C'était un plateau entouré de fondrières et de marais ; l'ennemi n'eût pu venir attaquer sans risquer d'être défait partiellement ; mais, du lond de ses abris marécageux, il pouvait abattre un à un sur le plaleau maudit tous les hommes du détachement que Louvois avait ainsi sacriliés.
Le chemin de ceinture qui reliait l'armée d'observation à l'armée de siège longeait le mar.iis et rejoignait la pente que nous connaissons.
Gérard ayant groupé son inonde le plus avantageusement possible, soit derrière la masure, soit par terre, assembla son conseil de guerre ; c'étaient le cornette un peu refroidi sur les charmes de la promenade militaire, et l'officier de Champ;igno qui commandait sous Gérard. Tous trois protégés parles chevaux délibérèrent.
— Cornette, dit Gérard avec un triste sourire, vous êtes le plus jeune olficier du coQseii, à vous de parier le premier.
— Ma foi, répliqua le jeune homme en riant, mon avis est que nous sommes très mal ici.
— Vous pouvez vous retirer, mon cher ami, dit Gér.ird, vous n'êtes ici qu'en volontaire et le poste n'est pas tenable.
— Fi donc ! s'écria l'enfant.
Un des chevaux tomba, son maître vouîat le relever ou examiner sa blessure, il tomba sur le cheval ; deux coups l'avaient touché, à la tête et dans les reins.
— Et vous, monsieur, dit Gérard à l'ofâcier, quel est voire avis?
— D'envoyer quelqu'un au quartier de M.
de Luxembourg, afin qu'on nous fournisse un fort détachement qui imposera aux par* tisansen faisant un feu nourri sur le marais.
— Jamais M. de Louvois ne vous le pardonnera, dit Gérard. 11 a défendu qu'on bouge d'ici.
— Mais nous y mourrons tous I dit l'officier ; c'est une absurdité.
— Que vou!«z-vous? c'est l'ordre. Au surplus, nous allons être relevés, continua Gérard en cherchant à l'horizon.
Mais on ne voyait du côté du camp que le feu des mortiers et les lignes paisibles des tentes tour à tour illuminées ou replongées dans les ténèbres.
Derrière Gérard les soldats murmuraient.
L'un d'eux, s'adressant aux clievau-légers, leur dit assez haut pour être entendu :
— Dites-donc à votre officier que nous sommes ici comme des moutons à la boucherie.
— Je le sais bien, mes enfans, répondit Gérard en s'avançant vers eux ; mais c'est l'ordre.
Le soldat qui venait de parler se préparait à répondre, il ne poussa qu'un cii : une balle venait de lui trouer la gorge ; il tomba les bras étendus.
— Cordieu I s'écria l'officier en s'élançant pour soutenir son soldat, c'est inf;\me, de faire tuer ainsi le inonde, et pour rien.
11 paya cher son dévoùmenl : une balle le frappa au flanc ; il vint rouler aux pieds de Gérard et du cornette — ce dernier, pàlo de colère et d'horreur.
Gérard prenant l'entant par le bras :
— Je vous ordonne, dit-il, je vous ordonne, entemlez-vous? d'aller au <„m[) et d'expli(iuer la position où nous sommes.
— Oh I r(''pondit le cornette, je vous comprends mon lienteiiant ; vous m'éloignez pour me sauver la vie, mais je restcMiici : le vin est tiré il faut le boire.
— Vous me désobéissez 1 dit Gérard attendri.
— Pardieul je suis volontaire, s'écria î'énfdnt fcii embrassant son oifidet. ■
Gè.'.Til, se retournant , désigna tin des chevau-légers pour courir au camp»
— Prenez tnoii cheval, dit-il, èthâiez-
Tous les soldats s'empfèssèi-ent autouif dtï laessager, en lui disant de hâler leur délivrance.
Ce nialhetlrëux mouvement coûta îa vie à deux d'entre eux; les autres regagnaient Vivement leur abri.
Le cavalier se bàiss,a siir sa mouture, tendit la main, piqua dés deux et descendit comme une flèche la pente dangereuse.
Mais comme il atteignait le chemin creux, uhe balle lui traversa les tempes ; il tomba, et le cheval emporté continua sa course fiiîieuse dans la direction du camp.
tti cri de douleur et de désespoir avait accompagné sa chute ; les soldats ne résistèrent pas pltis longtemps ; il en rest-iit douze sur vingt. Quatre dé ces douze liommes quittèrent le plateau, malgré les cris et les |)iiGré3 de Gérard, malgré l'exemple des chevau-légers," troupe d'éUte qui, réduite à sept, Regardait stoïriuement le péril et attendait la mort.
Gérard repoussé, rudoyé par Ces hommes, reprit son poste et les laissa, partir. Mais bientôt il entetidit des cris de joie, les fugitifs venaient de reconnaître un mousquetaire du roi qui accourait avec cinq de ses camarades pour relever le poste.
Les dé'àertéurs, chose inouïe, oublièrent leur peur et revinrent ciiercher leurâ comïjagnons avec des transporta d'allégresse. Gérard, toujours de sangfroid, fit charger les blessés sur les chevaux qui restaient et quitta le terrain le dernier ; le cornette sauta de joie, se frolta les mains en disant :
— Damné Lojvois ! ce ne sera pas encore pour cette lois-ci.
On descendit avec les mêmes précautions la pente au bas de laquelle attendaient les mousquetaires. Ceux-ci aidèrent au transport des blessés, et leur chef raconta à Cérard comment le roi, averti à temps on ne sait par qui, s'était aperçu du danger inutile que courait cette poignée d'hommes, et avait exp;jdié l'ordre de les relever.
On oublia les horribles angoisses de cette demi-heure maudite; on consola ceux qui souihaient, on se mit à rire du péril auquel on .vait éch.'ippé. Les plus épouvantés naguèics furent les plus brujans dans leur {Ole."
— Gorbleul dit le cornette, allons-nous bien souper I Je vais trouver au camp mou
nouverneiT, mon Xérès et une lettre de ma tjonne mère. Malgré la collatioïî de Saint- Guisain, savez-vous quej'jii une faim léroce V II me semble que je r.'.ii p-^s mangé df'puis six semaines.
— Oh! répondit Gérard, t'est qu'en ie certaines demi-heures on vit des semaines, n'est-ce pas ?
— Ma foi, je crois que nous ne inotirrons plus jamais, dit l'enfant.
Comme il achevait ceè paroles; on entendit le galop de plusieurs chevaux dans le cliemin creux , et au [ivemier coude de ce chemin, la troupe de Gérard se trouva face à face avec Louvois , qui faillit leur passer sur le corps , tant il éperonnail son cheval avec ardeur.
Aussitôt qu'il reconnut Louvois, le cornette, qui ne se défiait de rien, -^ c'est le privilège de àon âge, où teut courage est Iranc, toute franchise nobles — ■ cet tfiiant victorieux s'approcha du ministre, et lui dit d'un air de triompl'.c :
— Ma foi 1 monseigneur, il était temps 1
— Temps de quoi? répondit le ministre en barrant le passage aux cavaliers, et en cherchant avidement dans la petite troupe M. de Lavernie, qu'il n'apercevait point, car il était à l'arrierc-garde, soutenant et pansant un de ses blessés.
— Nous sommes revenus dix-neuf, de trente -deux que nous étions, poursuivit le jeune homme, en s'effaçant, pour laisser passer Gérard.
A ce moment, Louvois aperçut le comte, qui s'avançait à sa rencontre. Ses traits se décomposèrent comme s'il eût vu un fantôme.
— Revenus!... s'écria-t-il... Vous êtes revenus, et pourquoi, s'il vous plaît?
— Parce que S. M. nous a fait revenir, dit Gérard tranquillement.
— Le roi ? dit Louvois du ton le plus outrageant, car il renfermait un doute qui fit bouillir le sang du cornette. Il allait répondre. Gérard, maître de. lui, l'arièla, et, montrant les mouscjuetaires :
— Ces messieurs ont apporté l'ordre, ditil à Louvois. Parlez, messieuiSt est-ce vrai?
— Il est vrai, dirent les mousquetaires d'une commune voix.
On eût pu croire que cette affirmation satisferait le ministre. C'était un grand mot à celte époque que ces deux syllabes : le roi I
Mais Louvois, regardant de travers, et Gérard ei le cornette et les mousquetaires :
— Je voudrais bien savoir, dit-il, depuis quand un Oificier se permet de manquer aux consignes qu'on lui donne.
DE LAVERNIE,
— Mais, monseigneur... répliqua Gérard.
__-, Taisez-vous !,.... Qui vous a placé au poste du plateau?
-,-; \qus, assurément, monseigneur.
-^:Èt pourquoi-ne vous y trouvé-je plus? * —J'ai eu riionneur de vous dire que c'était un ordre du roi.
,--yOrdre que vous avez sollicité , monaeur.
^ -^ Nullement.
' ;-T. Je vous dis que vous l'avez sollicité I répliqua le marquis d'une voix tonnante.
— Et quand cela serait, dit Gérard, dont le sang commençait à monter au cerveau, (a:oyez-vous , monsieur, que l'on se fasse' tuer de gaîté de cœur, et qu'on fasse tuer à côté de soi des braves gens , quand d'un QiOt et Bvec un pas on peut les sauver sans déshonneur ?
-r- Et vous croyez qu'on appelle cela du courage, dit Louvois avec un dédain qui fit rougir les chevau-légers et jusqu'aux soldats de Champagne qui avaient eu peur.
Gérard, serrant les poings :
— Chacun entend le courage à sa manière, répliqua-t-il. Je mets le mien à obéir au maître et à ne pas tenter Dieu.
— Obéir 1 dites-vous !... Ah 1 quand cela vous plaît et ne vous expose point , interrompit Louvois. W'avez-vous obéi, à moi ?
— Vous n'êtes pas mon maître quand le roi a parlé, dit vivement Géraid. J'étais resté à ce poste malgré les prières de mes lïommes , riialgré la mort de treize d'entre eux. J'y fusse resté plus longtemps , j'y fusse mort, comme vous me l'avez demandé, ajouta-t-il en foudroyant Louvois d'un regard ; mais le roi m'a fait relever, et je pats.
— Vous partez pprce que vous avez peur 1 s^écria Louvois, tremblant de colère.
— Oh 1 rugirent tous les compagnons de Gérard et le petit cornette, oui s'avança vers le ministre comme pour lo aévorer.
— Silence 1 s'écria Gérard à sa troupe. Monsieur de Louvois, vous m'insultez !
. — 'Dites monseigneur 1 hurla le ministre, aveuglé par la rage.
• — Monsieur, vous m'insultez, lui répéta Gérard, et vous insultez tous ces braves gens avec moi.
-La troupe entoura Louvois avec des figures tellement menaçantes, que, sans la présence de Gérard, il eût essuyé quelque mauvais traitement.
Les six gendarmes qui formaient son escorte se tenaient immobiles , à distance , liQûleui; (iu rôle que jouait leur chef, et
pleins de compassion et de sympathie pour ceux qu'il rudoyait avec cette injustice. '* '
— Chevau-légers , en arrière ! cria Gérard, et aussitôt le ministre se trouva dégagé. Ses yeux étincelaient , il avait délié du regard tous ses ennemis lurieux.
— Plus tard, monsieur de Louvois, continua le jeune homme, vous serez puni paï; Dieu de vos cruautés. Quant à nous , qui avons fait notre devoir, nous méprisons vos outrages. Le roi nous a relevés, nous sommes libres. Au camp, c'est là que nous nous expliquerons. Chevau-légers, grenadiers, en marche ! '
— Eh bien! s'écria Louvois, puisque je parle à des lâches, puisqu'on abandonne le poste que j'avais cru confier à des Français, à des gentilshommes, je le garderai , moi.. Gendarmes d'Anjou, nous ne demanderons pas merci au roi, nous autres. En avant l , ;•
Et piquant son cheval, qui poussa. un hennissement de douleur, Louvois s'élança hors du chemin creux et monta la côte au galop, faisant jaillir des cailloux une poussière d'étincelles.
Les gendarmes haussèrent les épaules et lé suivirent en échange^int quelques paroles d'amitié avec les chevau-légers et les mousquetaires. ...
Trente ou quarante coups de feu sifflèTS: rent aux oreilles de Louvois et firent yojler le galon d'or de sa housse. 11 arriva sur le, plateau, où son cheval noir se planta fièrer^ ment, les jambes tendues, comme un cheval de statue équestre sur un socle de granit. ^
— Allons , messieurs , dit Gérard à ses compagnons, en cnfoni.ant ses ongles dans sa chair frémissante, allons! il faut mourir.
Et à pied, l'épée au fourreau, il monta le chemin à son tour. Une balle emporta son chapeau. \\ arriva près de Louvois, ses cheveux épars fouettant son visage pâle. Le cornette l'avait suivi et lui pressait la main.
— Ce poste n'est jiàs impossible, dit Louvois, puiscjue j'y suis. .
— Allons 1 a?sez de fanfaronnades, interr rompit Gérard. L'enfer épargne un fou san-| guinaire, ici, ù celte place où vous foulez les cadavres de treize obscurs soldats qui valaient mieux que vous. Retournez au cami), monsieur, et que ma mort, siardem-i ment souhaitée par vous, ajoute un crime à tous vos crimes, un remords à tous vos remords 1 1 , i*'
Louvois regardait d'un œd sombre les soldats de Gérard et ses gendarmes, à lui| envelopyiés de nouveau dans le feu et la fumée, frappés au hasard et roulant pêle-mêle.
— Je lève voire consigne, dit-il. revenez
au camp, n me suffît de vous avoir montré qu'on a le droit de donner des ordres quand on est capable de les exécuter.
Gérard, sans lui répondre :
— Mousquetaires , dit-il , retournez dire au roi ce que vous avez vu. Monsieur m'accusera peut-être encore d'envoyer chercher du secours ; mais lorsque ce secours arrivera, Dieu merci, nous serons tous morts.
Les mousquetaires, dont l'un venait d'être blessé , obéirent en gens de cœur qui ne mettent pas de sotte présomption à faire des prouesses inutiles.
Louvois , les voyant partis , eut peur des suites.
— Çà , dit- il à Gérard avec hauteur, venez-vous?...
— Non, répliqua le comte en piquant son épée en terre ; je mourrai ici , assassiné par vous, avec tous mes soldais. Et retirez-vous bien vite , si vous tenez encore à vivre, car je ne réponds pas qu'avant de tomber sans gloire et sans profit , le dernier de mes chevau-légers n'ait pas la tentation de vous envoyer son coup de pistolet, afin de voir si, comme le démon, vous êtes invulnérable.
— Ce chevau-léger, ce serait moi, dit le cornette à Louvois, en mettant une main sur son arme, jusque là inutile à sa ceinture.
Au même instant l'enfant tressaillit comme s'il eût élé ébloui par la foudre, il poussa un petit cri, porta sa main gauche à sa poitrine et, jetant un bras autour du cou de Gérard, il s'affaissa comme un lys coupé.
Une balle ennemie lui avait traversé le cœur.
— Ahl maman, ma pauvre mamanl soupira-t-il, et il expira.
Gérard éperdu, glacé, perdit la raison. Sa main était humide de sang. Il leva cette main sur Louvois en criant :
— Va-t-en, bourreau, ou je te lue !
Les gouttes de ce sang généreux frappèrent Louvois au visage , pâle d'horreur et saisi, pour la première fois, du vertige de l'épouvante ; son cheval se déroba par un bond et l'emporta seul loin du funèbre monticule où gisaient tant de cadavres.
Gérard resta debout tenant encore l'enfant dans ses bras et le berçant comme eût fait sa mère. Il ne voyait plus, il n'entendait phis. Autour de lui tombaient tous ceux qui n'avaient pas cherché un refuge derrière le mur en ruine.
L'^nemi . comme s'il eût respecté cette incroyable obstination, cette héroïque fohe, cessa' le feu un moment. Alors arrivèrent dans le chemia creux une foule de cavaliers
qui s'arrêtèrent au bas de la côte et appe^ lèrent à grands cris M. de Lavernie.
Une attaque venait d'être faite simultanément par M. de Luxembourg et par les troupes de siège, sur le marais dont l'entêtement de Louvois avait fait un danger pour l'armée. L'ennemi, pris en flanc avec vigueur, céda peu à peu le terrain , les coups de feu devinrent plus rares; à peine une ou deux balles égarées vinrent-ehes tomber sur la terre de ce monticule , où naguères elles pleuvaient comme la grêle.
Ni le clairon des cavaliers , ni les cris des fantassins lancés parmi les joncs et dans les roches comme des chasseurs après le gibier qui fuit, ni le silence après Ja mousqueterie , ne réussirent à attirer l'attention de Gérard.
Cependant , par le chemin creux s'avançait une foule compacte de mousquetaires et de gendarmes ; la maison du roi faisait l'honneur, à ce petit poste si obscur, de le venir reconnaître sous les ordres de M. de Boufflers et du duc du Maine.
Les éclaireurs se jetèrent en avant, le pistolet au poing, et, n'apercevant plus que des cadavres, ils appelèrent à grands cris le seul être vivant qu'on aperçût encore sur le sommet dévasté.
Les chevaux , heurtant le sol encombré , parvinrent à la moitié de la côte, et leurs cavaliers apj)elèrent encore.
Mais Gérard ne répondit pas ; on le voyait immobile et courbé comme un chêne que secoue la tempête. Etait-il vivant? était-il resté debout, calciné comme ces cadavres qu'a dévorés la foudre et qui tomberont en cendres sous la main qui les touchera ?
AU bas du mamelon, au sortir des marais, s'élancèrent à droite, à gauche, les grenadiers et les clievau-légers de renfort, qui avaient répondu enfin par des coups terribles à cette mortelle guerre de partisans , continuée pendant toute une heure.
A la suite des escadrons d'éUte commandés pour cette expédition, arriva le roi luimême avec M. le duc de Chartres. Louvois se tenait à l'écart derrière ses gendarmes ; sa colère était refroidie; il cherchait une excuse; il tremblait, non devant le roi, mais devant sa conscience.
— Je vois encore quelqu'un là-haut, s'écria le roi irrité ; est-ce possible ? Louvois I où est Louvois ?
— Sire, me voici.
— Etes-vous insensé, monsieur, dit Louis XIV, de défaire ainsi ce que je fais. Quoi ! j'ordonne aux gens qui tenaient ce poste de revenir, et vous les y replacez, pour les faire
DE LAVERNIE.
tuer tous, à l'indignation de toute l'armée I
— Sire, un convoi devait passer; il eût été pris par l'ennemi comme les deux précéiJens, sans le poste que j'avais mis là pour s'y opposer.
— Supposez -vous que vous savez la guerre mieux que moi, par hasard? continua le roi, de plus en plus courroucé, tandis que le ministre perdait à chaque instant de son assurance. Allons , qu'on fasse rentrer l'homme que je vois là-haut.
Au même instant , Rubantel revenait de charger les partisans. Après les avoir mis en luite, il piil à revers le monticule et pénétra sur le plateau couvert de morts , où Gérard était demeuré seul avec le corps de son malheureux ami.
— Lavernie I Lavemie ! s'écria-t-il en le reconnaissant; Dieu soit, loué c'est vousl Le roi est là qui vous appelle.
— Le roi ! murmura Gérard , comme au sortir d'un rêve.
Et regardant autour de lui, il se rappela.
On le vit soulever dans ses bras l'enfant déjà glacé , le baiser au front et descendre lentement la côte, au has de laquelle on distinguait cette foule brillante qui murmurait d'admiration et de pitié.
Gérard s'avança jusqu'auprès du cheval de Louis XIV. Louvois, humilié, tourna bride et s'alla confondre parmi les derniers rangs.
— Qui êtes-vous? demanda le monarque avec bonté.
— Sire , je suis l'officier à qui Votre Majesté a daigné faire erAce à Valenciennes.
— Lavernie?
— Oui, sire.
— Eh bien ! vous me deviez la vie, vous avez payé aujonrd'luii voire dc.'tle. Vous êtes un brave gentdhomme , monsieur de Lavernie. Avez-vous perdu bien du monde ici?
— Tout mon monde, sire, et pour rien.
— Olil fit lo roi en f herrhanl des yeux Louvois pourcju'il entendît celle réponse.
Mais Louvois ne reparut pas.
— Monsieur, (ontinua Louis XIV, vous avez perdu ici tous vos équipages; l'affaire n'en valait pas la peine, et je ne veux plus désormais qu'on gaspille ainsi la vie et les biens de ma noblesse. J'aurai soin que vous ne perdiez rien à mon service, monsieur de Lavernie.
Là-dessus, le roi congédia Gérard par un signe de tête et continua au petit trot de son cheval la ronde qu'il voulait faire le long des Lgnes.
Gérard, soutenu et caressé de tous, partit
aussi, mais pour retourner au camp, aprèi^ avoir recommandé à M. de Rubau'/ . 1 . dépouille mortelle du cornette.
Comme il arrivait à l'endroit où naguère toute la cour regardait partir les bombes de Vauban, une voix connue frappa son oreille, une main dont la pression Im était famihère s'empara de sa main.
C'était Jaspin , palpitant et sans voix, qui n'osait embrasser son élève, et l'entraînait, malgré ses questions, vers un carrosse qu'on voyait attelé derrière une double rangée de fascines.
Jaspin poussa Gérard auprès de ce carrosse; un parfum d'iris et de verveine s'en exhalait par les rideaux ouverts. Gérard aperçut la noble et sereine figure de Mme de Maintenon qui lui souriait.
— N'esl-il pas blessé? demanda-t-elle à Jaspin avec une familiarité si douce que le cœur du jeune homme en lut épanoui comme d'une caresse maternelle.
— Non, Dieu merci , madame , répondit Gérard.
— Vous faites bien de dire merci à Dieu, continua la marquise, car tout le monde a prié Dieu pour vous ; et j'ai voulu, comme les autres , vous complimenter sur votre courage el sur votre bonheur. Maintenant je suis rassurée : le roi a conservé un bon serviteur.
— El vous, madame, s'écria Gérard , un serviteur reconnaissant , qui n'eût pas regretté la vie si, au lieu de la sacritier inuti- It-mcnt et sans gloire , il eût eu la fortune de la donner pour vous.
— C'est bien , c'est bien , murmura la marquise d'une voix émue. Je retournée Saint-Ghislain; j'y rotourne heureuse... Au revoir.
Elle tendit la main liors du carrosse. Gérard s'inclina sur celle belle main avec respect ; il lui sembla qu'elle cherchait ses lèvres el qu'elle s'y arrêtait une seconde de plus que Gérard n'eût osé la retenir.
— A qui dois-je encore mon salut ? demnnda-t-il à Jaspin , lorsqu'après le départ de la marquise il eut longuement embrassé son vieil ami. Est-ce vrai, Jaspin, que vous auriez demandé un secours pour moi, malgré mes recommandations? M. de Louvois me l'a reproché.
— Moi , s'écria Jaspin , je n'ai parlé qu'à M. do Rubantel, je vous le jure.
— Alors, comment se fait-il que la marquise ait su mon danger?
— Ail ! répliqua l'abbé, lorsque j'ai parlé à M. de Rubantel, toute la cour regardait les bombe$; la marquise était si près du gé-
néràl, qu'elle aura entendu ce que je disais. Elle a pu se récrier, la chose en valait la peine, et pour peu que la marquise vous ait plaint seulement à demi voix, le roi, qui a l'oreille fine, se sera ému.
' — Vraiment, dit Gérard, j'ai là une protectrice qui remplace la Providence.
— Ecoutez donc, intP-T-rorapit Jaspin, ce n'est pas surprenant, Mme la marquise aimait beaucoup votre pauvre mère !
'<' -^ Oh ! dit Gérard, une mère !... Hélas,! je n'ai plus la mienne, et celle de mon pauvre petit chevalier n'a phi= son filsl
va.
Comment Jaspisi prit nite brème.
-'^'tOBvôîs rentra de bonne heure à son quartier, il n'était pas content de sa journée. Lorsqu'il eut dévoré, comme le minotaure, cette énorme pâture de travail que ses courriers lui apportaient deux fois par jour, lorsqu'il eut reçu les rapports de tous les officiers et satisfait au devoir de toutes ses charges, en un mot. lorsque la montagne de dépêches, de comptes et de notes, qui couvrait son bureau eut enfanté un monceau de notes, de comptes et de dépênhes sortis de sa plume, Louvois regarda l'heure à sa montre : il était quatre heures du matin, ce n'était pas la peine de se coucher.
Il expédia ses estafettes, serra ses papiers, et, appuyant sur le dossier de son fauteuil sa tète brûlante que le travail avait fécondée au lieu de l'épuiser, il songea.
Par quelle étrange fatalité tout ce qu'il entreprenait contre M"-'^' de Maiutenon tournait-il contre lui? Etait-ce à cause du génie de cette femme? Non; il en avait autant qu'elle. Etait-ce à cause de la haine qu'elle lui portait? Non; elle en avait moins que lui.
Sans doute la marquise étaitbien appuyée, mais Louvois comptait des appuis aussi solides. Le roi finissait toujours par céd-sr à Mme de Maintenon; mais quand Louvois le voulait bien, le roi ne lui lésislait jamais.
Gomment se faisait-il que la marquise, battue sur l'importante quesiion de la déclaration de son mariage, battue sur foules les questions importâmes, se fùl rélugiéedans de petites questions particulières où elle battait toujours Louvois ?
C'était là une vérit.ible adresse; lîi marquise, sérieuse et calme, s'attaquait à un
caractère irritable et pointilleux. Elle le harcelait et lui faisait commettre chaque jour une petite faute qu'elle classait à coté des autres, comme dans une collection, se réservant sans doute d'additionner quand le total en vaudrait la peine qu'on le mît sous ies yeux du roi.
Eh bien ! il ne fallait pas suivre la marquise sur ce terrain, il fallait, non pas dompter un caractère indomptable, Louvois n'y songeait pas, mais éviter avec le plus grand soin les occasions de se mettre en colère. Louvois s'était mis en colère chez Mme de La vernie, à Valenciennes, à Saint- Guislain; il avait tué la comtesse, condamné Gérard, exposé le même Gérard au leu des partisans, trois énormes fautes puisqu'elles n'avaient point produit de résultats aVanta^ geux.
La première avait amené Jaspin chez Mme de Maintenon, ces déiil eimemis s'étaient sondés pour le perdre, la seconde avait fait nommer Lavernie officier dans l'armée de Mons, la troisième avait attiré à Louvois un affront devant toute la maison du roi assemblée. Désormais rien à faire contre de Laveinie.
Mais pourquoi de Lavernie se Irouvait-il ainsi mêlé à toutes les disgrâces de Louvois, Hasard? Ohl non, les hommes trempés comme l'était celui-là n'appellent point hasard un événement qui se reproduit trois fois sous trois faces, qui se lève trois fois comme un marteau pour anéantir d'un triple coup des plans bien conçus, et lorsque'cet événement se personnifie âans in ennemi tel que Gérard, lorsqu'il est créé par le soïiffle nuisible d'une ennemie telle |ue Mme de Maintenon, ce n'est plus hasard, fatalité, malheur qu'il faut l'appeler, car c'est une épée qui percera , une balle qui frappera, un souffle qui empoisonnera, et jamais l'idée n'est venue à personne d'attribuer au hasard la mort d'un homme tué par une épée, une balle ou un poison.
Alors Lavernie est l'insirument ; et comment la marquise avait-elle choisi celui-là? se demandait Louvois. Parce que la comtesse de Lavernie avait été autrefois sob amie? Oh! quelle puérilité.
Cependant, songea- t-il, le mot amie, ancienne amie, signifie tant le choses pour une femme ! Il signifie les joies de la jeunr?se, les confidences, les erreurs, lesfaui i ; il signifie les secrets, comme disait Jaspin en ce jour maudit, à Valenciennes : les seciets de Mme de Maintenon.
Eh ! malheureux, au lieu de te consumer chaque iôur en des querelles de fem-
DELAVJÛNIE.
me, mauvaise guerre, dans 1e luelle tu combats à coups de canon, comme up brutal, une fourmi qui u'est jamais atteinte et dévore chaque jour plus profondément ta chair, malheureux contre qui l'on ruse, ruse de même, cherche, sonde, fouille, achète des aveux, et découvre-les donc, ces secrets de madame de Maintenon .et de madame de Lavernie.
Quelqu'un les connaît— c'est Jaspin. — Eh Q?|oi'? les mains paissantes, les mains adroites qui ont dénqué une à une toutes les trames de la politique européenne ne sauraient-elles dévider cette vulgaire bobine oui a nom Jaspin ?
Maintenant» la marquise, qui a choisi St- Guislain pour résidence, sait ou à peu près tout ce qui me concerne. Elle sait que j'ai placé Antoinette aux Filles-Bleues d'abord, puis aux Au^ustincs de Valenciennes. Elle sait que je persécute cette Antoinette, car on doit m'appeler son tyran. Elle favorise Gérard de Lavernie en haine de moi, et voilà tout ce qu'elle sait. Elle ne devinera jamais autre chose. La Goberge lui-même, ce coquin échappé à ma colère, n'en sait pas plus que les autres.
! Mêlions les choses au pis: que Mme de MainlenoB découvre qu'Antoinette est ma fille, qu'elle en fasse un éclat, un scandale, cela ne fera pas même froncer le sourcil à Mmede Louvois; mes enfans crieront un peu, mes ennemis beaucoup ; mais le roi îi'osera rien dire, lui, qui a tant de bâtards à se faire pardonner.
Ainsi je laisserai Antoinette sous la main dala marquise jusqu'à la première bonne occasion : il en naîtra une, je l'espère. Ainsi je laisserai M. do Lavernie chanler ses victoires et roucouler ses amours; cependant, souri{int à tout le monde et poursuivant ma pensée, je découvrirai ce que je veiix savoir ; tout Iq monde m'y aidera. La marquise elle-même., t'iuaiid elle croira mes soupçons endormis, me laissera voir le fond de son Ame.
De même que Vauban lorsqu'il a reconnu Mons s'est appliqué à l'endroit faible, et a ouvert d(jux tranciu:es, l'uni! vers cet endroit, laulre vers un autre, pour donner le change aux assii'f;â:> ; de même j'allaquorai ce fameux «ecret tandis qurt la marquise me croira occupé seulement (rempècher la déclaration do son m iruiye et les amours do ses protégés.
L'endioit faible est défendu par une garnison (ju'on appelle Jaspin, c'est là qu'il faut attaquée.
Le jour éclairait déjà la tente, et l'on en-
tendait les tambours et les fror: pettPS qui réveillent les soldats. C'était l'hpure à laqucilv Louvois se levait d'ordinaire. Lie valet de chambr,e souleva un eoJn de la tapisserie;, En voyant son maître la tête eriscvçlie jians ses deux mains, il le crut endormi sur sa correspondance : cela était si spuvent arrivé! Mais Louvois se redressa au brui>. Il se fit habiller et coiffer, çojnme après una bonne nuit de soipmeil, ))ut son verre d'eau de Forges et demanda quels éfaient les visi^r leurs déjà rassemWés d^ris l'anticiiambre. -
Les noms qu'on lui cita ne lui offrant rioj» de fort intéressant, bien qu'on y vît figurer celui de M. Desbuttes, qu'il avait mandé, il fit seller un cheval et sortit par rauîre porte de son quartier pour faire à la fois une bonne inspectipn et une prompnade.
Il n'avait pas fait deux cents pas qu'il aperçut, au bord du cheraip creux oî» la veille il avait envoyé les chevau -légers, unt personnage tranquille, vêtud'unépais manteau noir, qui sollicitait le marais avec uq^ canie asspz Ipngue dont il semblait faire l'usage qu'un ingénieur fait d'une sonde.
— Quelque apprenti de M. de Vauban, pensa-t-il. Il faudrait cependant dire à cet imbécile qu'il est inutile de sonder les mdres comprises dans nos lignes et défendues par cent mille hommes de nos troupes.
L'homme au mapteau poussait et ramenait sa canne dans l'eau avec un mouvement régulier qui excita la curiosité de Louvois. Ce mouvement p'élait pas ordinaire. Lorsqu'on sonde, on cherche perpcndiculai' remenl le fond ; mais le prétendu apprenti de Vauban imprimait à sa canne une secousse diagonale, tandis que son bras roide allait et vepait comme le balancier d'una pendule.
Louvois, qui n'était point patient, Ci'eut pas observé cet homme pendant deax minutes qu'il s'approcha, bien étonné que lo bruit de son cheval n'eut pas distrait lo personnage.
— Ehl monsieur, cria-t-il avec irinie, vous vous trompez de marais. Ce n'est point celui-ci qu'il vous faut sonder 1 Vous notez l'argent de M. de Vauban I
Le personnage inleipillé se retOHina «t tressaillit dune dés.tgréahlG surprise. Louvois poussa une joyeuse exclamation, cal ce personnage était " l'al'hé Jaspin, avec lequel il ilésirciit t;;nt d'avoir un cnlreticu,
Ja«.pin ùta son chapeau do la mniii gsîicho, sans inlerrompie son mouvemfciit oscillatoire du bras droit.
— J'ai bien l'honneur d'être le (ré^ r^tsable serviteur de mouseiguôur, <ùtsî 60
iretûfelant de tous ses membres, — oar il
ii'atlendait tout au moins à une bourrade, iout âu plus à un maigre salut de la tête.
— Eh, maisl dit Louvois épanoui, en meuant son cheval jusqu'au bord de la mare, après avoir maintenu son escorte à distance par un geste. Il me semble que j'ai le plai- •jir de saluer M. l'ubbé Jaspin.
— Gomme il arelenu mon nom, le tigre I pensa l'abbé en s'iDclinant de trois quarts sans cesser de balancer son bras, bien qu'il le ralentît un peu.
— Je me demande, excusez ma curiosité, mon cher monsieur, continua Louvois, je me demande ce que vous pouvez faire dans cette eau avec ce bâton que vous remuez ?
— Monseigneur... pardon... est-ce que c'est déiendu ? dit Jaspin en s'arrêtant. avec une figure toute renversée — car il nepouvaitcroire que Louvois l'eut appelé cher monsieur sans les plus terribles arrière-pensées.
— Défendu? répliqua Louvois en s'approcbant encore... mais je ne crois pas,bien que j'ignore absolument ce que vous faitei>, seul, et de si grand matin, devant cette eau froide que vous battez avec une perche.
— Monseigneur, je pêche, dit Jaspin.
— Ah 1 Que ne diiiez-vous cela tout de suite, s'écria Louvois avec une hilarité qui ne lui était pas naturelle, et qui acheva de confondre toutes les idées de Jaspin. Comment, vous péchez 1 et que pêcliez-vous?
— Monseigneur, j'ai l'intention de pêcher des brèmes ou des anguilles.
— Avec ceci?
Il montrait le bâton plus que jamais balancé.
— C'est une ligne, oui monseigneur.
— !n vérité, monsieur Jaspin, voilà qui m'intéresse au dernier point. Expliquezmoi, je vous prie, comment on fait. J'ai des mares aussi cliez moi, à Ancy-le-Franc et à Meudon ; je serais bien aise de savoir si l'on se divertit à pêcher, je m'y divertirais en mes mumens perdus.
— Monseigneur, c'est extrêmement divertissant, répondit Jaspin blême de peur et en proie à l'idée qui lui était venue que Louvois, seul avec lui, était capable de le précipiter sournoisement dans cette eau noire dont malheureusement il connaissait la profondeur.
— Ainsi, vous êtes bien assuré qu'on prend quelquefois du poisson de cette manière, M. Jaspn?
— Mais, oui, monseigneur. C'est ainsi qu'on excite le poisson ;i sortir de la vase ou des pierres. Il voit l'appât, il mord, et on
le prend à l'hameçon en donnant un coup
sec.
— C'est bizarre, dit Louvois en descendant de cheval.
Jaspin qui surveillait tous ses mouvemens faillit jeter un cri d'alarme en voyant celuilà. Mais, au même instant une secousse ébranla son bras; il oublia tout, l'amour de l'art l'emporta sur l'inimitié politique : Jaspin tira de l'eau et montra avec orgueil à Louvois une large brème qui, après deux ou trois efforts, revint pâmée à la surface, étalant aux premiers rayons du soleil son ventre argenté, ses nageoires roses et noires.
— Oh ! mais, le beau poisson I dit Louvois enchanté du triomphe de Jaspin, parce que la joie de l'homme qu'on veut faire parler lui desserre le cœur et lui dénoue la langue. Me voilà converti à la pêche : je pocherai.
Et il s'assit sur la berge auprès de l'abbé, qui ne savait lecjuel des deux, du ministre ou du poisson, il devait admirer le plus.
Mais Louvois n'était pas venu complimenter Jaspin ; il ne s'était pas assis sur l'herbe humide, à ses côtés, pour parler longtemps de la pêche à la ligne.
Quant à Jaspin, il ne se flattait pas non plus d'avoir acquis un nouvel adepte au grand-orient des pêcheurs. Plus Louvois était gracieux, plus l'abbé se défiait.
— Je suis sûr, reprit Louvois, que vous m'en voulez toujours, M. Jaspin.
— Oh ! monseigneur, par exemple I
— Et que vous n'avez pas encore compris ma colère de Valencienn^s.
— Oh ! monseigneur , les petits n'interrogent jamais le tond de l'âme des grands.
— C'est bien ré|;ondre ; mais vous n'êtes pas homme à ne pas interroger, vous.
— Monseigneur, jamais !
— Savez-vous, M. Jaspin, que vous avez manqué de me brouiller avec Mme de Maintenon? je ne vous l'eusse jamais pardonné. Quoi! vous êtes un ami intime de la marquise et vous ne me le dites pas! Heureusement, ©n sait son monde, M. Jaspin, ajouta Louvois en attachant sur le pauvre homme un de ces regards avec lesquels il fouillait le fond du cœur, heureusement, on connaît les causes de cette amitié...
Jaspin oublia un moment sa Ugne pour regarder Louvois à son tour.
— Ce qui fait, continua Louvois, qu'au lieu de vous garder rancune , j'ai pris pour vous infiniment d'estime, que je vous lémoigoerai à l'occasion.
L'abbé fut étourdi d'abord par ce moulin à complimens et effarouché par cesrélicen-
DE LA VERNIE
ces ; mais il était d'un sens droit, il réfléchit qu'en parlant avec un homme aussi fort, il De manquerait pas de dire quelque sottise, tandis qu'en se réservant il embarrasserait Louvois, s'il ne le pénétrait pas.
— Monseigneur , répliqua-t-il , me fait l'honneur de se moquer de moi.
— Comment cela, monsieur Jaspin?
— Monseigneur sait très bien que je ne puis être honoré de l'amitié de Mme de Maintenon.
— Et pourquoi ?
— Parce que je ne la connaissais pas il y a huit jours, et que je l'ai vue pour la première fois à Valenciennes.
— Pour la grâce de M. de Lavernie?...
— Oui, monseigneur.
— Grâce qui vous a été accordée si vite par la marquise, que ce ne peut être pour vous qu'une amie.
Jaspin réfléchit encore. Evidemment Lou- Tois lui tendait un piège, puisque la grâce avait été obtenue au nom de M. du Maine. Mais il convint à Jaspin de donner dans le piège et de ne pas nier la participation de Mme de Maintenon.
— Oh ! monseigneur, comment Mme la marquise eût-elle refusé de protéger le fils d'une si chère amie I
— il paraît que c'est une vieille amitié?
— D'enfance, monseigneur.
— Voilà ce que vous eussiez dû me dire tout de suite quand vous avez sollicité ])rès de moi, monsieur Jaspin.
— On ne pense pas à tout, monseigneur; j'étais si troublé 1
— Au lieu de cela vous m'avez dit mille énorniités, vous rappolez-voiis?
— Mon Dieu, non, monseigneur , mais j'en suis bien capable.
— A vous entendre, ce M. de Lavernie était l'arche sainte; il n'y fallait point loucher, Mme de Maintenon m'eût fait lapider.
— Quoi, j'ai osé...
— Vous avez fait plus, vous m'avez appelé Aman,
— 11 n'est pas possible !
— El vous m'avez prédit ma ruine si je louchais aux spcrets de Mme de Maintenon. Vous voyez que j'ai compris et que j'ai respecté ces secrets.
Louvois souriait, mais avec trente-deux dents dévorantes.
Jaspin prit son air d'agneau.
— Quels secrets? dit-il.
— Je ne sais pas moi ; t'est vous qui devez savoir.
— Ah! pardon, monseigneur, c'est qu'il me semble que je rêve ; en vérité, vous m'a-
vez inspiré bien delà terreur à Valenciennes pour que j'aie ainsi perdu la tête et extravagué !
Louvois se refroidit tout à coup en devinant le jeu serré de cette prétendue bobine.
— Extravagué? répéta-t-il, oh 1 vous en êtes incapable, M. Jaspin; je ne connais pas de meilleure tête que la vôtre. Voyons, nous sommes bien seuls, ne jouez plus aux fins avec moi, je vous reconnais maître.
— Encore une plaisanterie de monseigneur.
— Non, je ne plaisante pas, M. Jaspin. Quoi 1 tout ce que vous m'avez dit alors de la colère que me témoignerait Mme de Maintenon... extravagances?
— Mais... oui, monseigneur.
— Et ces mots : Savez -vous ce que c'est que M. de Lavernie?
— Le fils de l'amie intime de madame...
— Fort bien. Et cette menace, si je touchais aux secrets...
— J'étais fou à lier ; la douleur m'avait détraqué la cervelle.
Louvois se leva :
— M. Jaspin, dit-il, souvenez- vous de ce que je vous déclare : si Mme de Maintenon vous offrait un million, je vous en donnerais deux ; mais si elle ne le vous donne pas, ce million que vous valez, elle sera bien ingrate ; alors pensez à moi. En attendant, je vais tâcher de faire mes affaires moimême.
Jaspin ouvrit de grands yeux sincèrement effarés.
— Yoyoz-vous, continua Louvois, il en est de vos serrcts comme des poissons qui sont dans rolle mare : vous les cherchez, ils vous luicnt; vous en accrochez bien par ci par-là quelqu'un avec votre hameçon, comme j'ai attrapé une bribe de vos mystères avec mes questions; mais supposez que je fasse dessécher demain celte mare par mes tcnassiers, je verrai au fond barboter et s'offrir à moi haletans tous les poissons que je ne vois pas à celte heure. C'est un peu plus long, c est un peu plus cher, mais c'est tout à fait sûr. Eh bien, cher monsieur Jasj)in, je dessécherai la mare. Adieu, vous ne savez pas ce que vous nerdez.
Et Louvois dépité de n avoir rien tiré de celle probité tenace ou de cette ambition insatiable, s'en revint h son cheval, non sans avoir regardé plusieurs fois en arrière, comme un aclu'tmir (jui attend que le marchand le rajipelle. Mais liispin. heureux d'en être (piitle ainsi, se gardait bien de bouger.
A cùlé des laquais <le Louvois, attendait un personnag€ tout brodé d'or, bien qu'il
fût à peine cincf heures du ijiatin, cet homme saluait les laquais, les chevaux, et faisait des révérences à Jaspin et à Louvois, au devant duquel il arrivait peu à peu les pieds en dehors, comme s'i} eût marché sur des œufs.
C'était Desbuttes. Louvois le reconnut à sa plate figure, Desbuttes qui s'applaudissait d'avoir été baptisé par un hopime que le grand ministre regardait pêcher.
— ^ Que faites-vous là? dit Louvois brutalement à celui-ci sur lequel il comptait se venger de l'autre.
. -^ Monseigneur, j'attendais que vous eussiez fini de causer avec mon parrain, répliqua le financier.
— Votpe parrain 1 dit Louvois... qui cela?
— Monsieur l'abbé Jaspin , monseigneur c'est nion parrain... bien par hasard, c'est Yiai,mais enfin il l'est et je m'en honore.
Jaspin entendit, aperçut Desbuttes. 11 se retoijrna, s'élança vers lui, et involontairement, dans la peur qu'il eut de son indiscrétion, lui fit signe de se taire.
Lpuvois saisit le mouvement d'effroi et le geste. Le visage de l'abbé lui révéla une inquiétude mortelle.
: , — Abl ah! murmura-t-il lentement, on dirait que Mutius Scevola tremble pour ses secrets... Venez donc, monsieur Desbuttes, et contez-moi un peu ce baptème-là.
Jaspin resta béant à voir s'éloigner le ministre avec Desbuttes, et la canne lui tomba des mains.
Vin.
flomsuf^nt Wl. de ELoi»tobs pvH SsuBpin*
Desbuttes ne se sentait pas d'aise de marcher côte à côte avec M. de Louvois. Et cependant le financier n'avait pas l'air d'un homme parfaitement heureux. Cette convocation chez le ministre l'inquiétait. Il y avait quelques sym])iômes de tristesse sur sa figure. Quel soleil n'a pas ses taches !
Louvois commença par demander à Desbuttes comment il se trouvait là sur ce chemin, au heu d'avoir attendu au quartier. Desbuttes répondit qu'étar.t allé au quartier de monseigneur pour se trouver à son audience, il n'avait pu être reçu; qu'il lui semblait avoir entendu comme un pas de chevaux hors du quarher, à une autre porte; que l'idée lui était venue que peut-être oaoïiseigaeuv était sorti ; qu'alors lui, Desbuttes, était srzH de même et avait dirigé sa
promenade mv hasard du côté de ce che* min, 011 sa bonne étoile l'avait mis en présence de monseigneur.
Le drôle se garda bien de dire qu'il avail questionné l'huissier avec cette fraternité particulière aux gens qui ont été un peu laquais eux-mêmes ; que sa question, accompagnée d'une pistole, avait produit les meilleurs résultats, et que l'huissier avait indiqué de quel côté s'était dirigé Louvois : en sorte que Desbuttes avait couru de ce côté pour être plutôt délivré de ses angoisses.
-^ Comment, interrompit Louvois, vous êtes le filleul de l'abbé Jaspin?
— Oui, monseigneur.
Ici Louvois s'arrêta. Etait-il bon de questionner aussi brusquement cet homme suï un sujet si délicat? Si le filleul savait quelque chose, parlerait-il contre les intérêts do son parrain? Fallait-il donner encore un coup d'épéo dans l'eau, se faire battre une seconde fois sur le même terrain?
Louvois, avant de poursuivre, regarda In visage de Desbuttes. Il y avait trop d'astuco et d'avidité sur cette face pour qu'on ne gagnât point quelque chose à essayer de lui faire commettre une trahison. D'un autro côté, celte astuce pouvait servir à déroute? l'interrogateur sans compromettre l'interrogé. Décidément, la circonspection était do rigueur. ••
Louvois regarda à sa montre pour savoir s'il aurait le temps de diplomatiser avec co rustre ; il lui restait un quart d'heure.
— C'est assez, se dit-il, je n'ai rien arraché à Jaspin, qui est un homme sans vices : mais celui-ci est un fieffé voleur, je vais l'effrayer, il parlera,
— Eh bien ! monsieur, reprit- il tout haut, puisque vous voulez do moi une audience, je vous l'accorde, parlez.
— Mais, monseigneur ne se rappelle donc point que c'est lui qui a daigné me mander auprès de sa personne ; je n'ai fait qu'obéir, avec une grande joie, c'est vrai.
— Mandé ou non, parlez, n'avez-vous pas des comptes à me rendre?
C'était là un mot effrayant. Louvois en calcula toute la portée. Des comptes, à un traitant !... Desbutles changea deconlour.
— Ah bien ! pensa Louvois, en voilà un que je pécherai au moins, il mord celui-là.
— Je suis prêt à rendre compte à monseigneur, dit DosbuttGs en maliraitont fort la broderie de son Jiahit.
— Vous aviez la fourniture d'une division do l'armée.
— Grâce à vos bontés dont je serai éternellement reconuaissçiut, inonseigueur.
— Eh bien,J.. vous avez passablement volé, n'est-ce pas ?
— Oh 1 monseigneur, je vois ce qu'il en est, on vous aura dit que j'avais gagné des sommes folles.
— Des millions... oui, on me l'a dit, et c'est vrai. Si ce n'était pas vrai, vous ne seriez pas l'homme que vous êtes, M. Desbuttes. Allons, comptons, comptons...
— Mais, ce qu'on vous a dit, s'écria Desbuttes éploré, est fort exagère', monseigneur, car
— Cela m'a été dit par quelqu'un de bien informé, par un de vps amis...
— Mais
— Et vous avez acheté un château, une terre, que sais-je?
— Oti l monseigneur...
— Monsieur Desbuttes, on n'a pas le droit de s'enrichir ainsi en un mois quand le roi est si gêné. '
— Mais je ne suis pas ricfae I
— Et le château ?
— Une bicoque î
— Et la terre?
— Quelques arpens...
— Et l'habit d'or 1
—Monseigneur, un nouveau marié cherche à se faire beau pour plaire à sa femme.
— Ah I c'est vrai, j'oubliais que vous êtes marié ; encore un grief que j'ai contre vous. Comment, vous qui me devez votre fortune, av.ez-voUjS été assez mal élevé pour ne me point demander mon consentement ?
— Monseigneur, je suis si peu de chose.
— Vous aurez épousé quelque héritière?
demanda Louvois qui se rappelait parfaitement ce que l-a Goberge lui avait dit de Yiolelte fiancée d'abord à Belair, encore une niellée d'ennemis. Mais il voulait voir si Desbuttes mentirait.
— Monseigneur, s'écria celui-ci, je vous jure que ma femme ne possède pas un sol.
— Uahl... bahl...
— Oli l si elle eût apporté au moins une dot , dit Desbuttes avec un soupir qui révélait bien des tempêtes cachées au fond de ce ciel conjugal 1 Mais non, pas même d'argent I
Louvois sourit méchnmment.
— On dirait que vous n ries pas satisfais de la jeune dame? demanda- l-il. Est-elle (l'une bonne famille, au moins ^ ^pst-elle belle? Est-elle sage?
— i^lonseigneur, elle est fort belle, lro[) belle, en v.nté. Qininl à la s.igesse... je crois, j'psjoère... je ne sais pas. Quant ?i la iamille, ellç n'en a plus; son père était l'unique pa-; rent qui lui restât, et elle vient de le perdre;
DE LAVERNIE. 17]^
le père Gilbert est mort voilà tantôt quinze jours.
— Gilbert ! s'écria Louvois en dressant l'oreille.
— Oui, monseigneui.
— Qu'était ce Gilbert? poursuivit le ministre en contenant sa fougue.
— Un soldat... un vieux vaillant.
— Il me semble que je connais ce nom, dit Louvois palçitant, je connais tous les soldats de l'armée, moi... Ce Gilbert n'étaitil pas...
— Aveugle, monseigneur.
— Et?...
— Et jambe de bois... 11 avait été ainsi blessé le même jour dans la tranchée de Maëstricht.
— Et... Violette est sa fille?... interrompit Louvois frappé de crainte.
— Monseigneur daigne savoir le nom de ma femme ?
— Je saistoutl répondit Louvois.
Et sur-le-champ :
— Ce coquin, pensa-t-il, n'aurait-U pas appris quelque chose par Gilbert?
— Où est mort votre beau-père? demanda Louvois, comment est- il mort?
— Pauvre, malgré mes bonnes intentions, monseigneur, car je vous jure que j'avais l'intention de le bien soigner dans ses vieux jours, le cher homme.
Louvois , un peu rassuré , songea que Desbuttes n'oserait pas lui faire ainsi l'éloge de Gilbert, ni se vanter de ses bonnes intentions pour lui, au cas où ce Gilbert aurait avoué l'aventure du coffret et les persécutions de Louvois.
— Je vous ai demandé où votre beaupère était mort ; à votre château , sans doute?
— Non, monseigneur, dans sa pamTe petite maison loin d'iri, assisté S(niloni?nt de sa fille qui ne l'a pas quitté, qui lui a terme les yeux, car elle l'aimait tendrement, et c'était louchant de voir ce pèr« et cette lille...
— Vous avez vu...
— Oh non, monseitmeur, jamais; mes occultations, les fonction!? 'lont vous aviez (1.1 igné m'honorer me rcîenaieiil à Valencicnnes et m'avaient S'paré de ma femme le jour même du inaripge.
i.ouvois était resté p'ongé dans ses perplexités. N'était-ce itas une incroyable persécution du i^ort que ce sec rct delà naissance d'Anlt>inette, toujours éieint, se rallumant toujours? Gilbert était mort, et au lieu d'emporter dans la tombe ce qu'il avait pu surprendre à MaUtricht, il en léguait peut»
fitfé la mémoire à une femme jeune, vivace, ambitieuse, liée à tous les ennemis de Louvois ! Encore une crralure que Loavois allait être lorcé de haïr, de craindre et de détruire. Desbuttes remarqua cette profonde prostration de son protecteur. On pense bien qu'il respecta son silence et retint son souffle pour ne pas troubler une si précieuse méditation.
— Ce Desbultes ne sait rien , pensa le ministre, il n'est pas aimé de sa temme.
Et brutalement :
— Pourquoi voire femme vous a-t-eUe épousé? dit-il, pour votre argent?
— Hélas I monseigneur sait donc tout I
— Tout, vous dis-je. Elle est froide avec vous, dit-on?
~OhI froide... si monseigneur disait glacée.
— A quoi attribuez-vous cela '1
— Mais, monseigneur..
— Parlez, j'ai l'oreille intelligente.
— C'est si délicat, monseigneur.
— Nullement. Je vais vous mettre à l'aise ; ne recevez-vous pas chez vous des gens qui vous gênent ?
— Mais...
— N'avez -vous pas eu dernièrement M.
de Rubantel?... M. de Lavernie?... Monsieur...
— Belair, s'écria vivement Desbuttes.
— Oui, qu'est-ce que ce Belair?
— Un musicien.
— Pourquoi un musicien chez vous? Estce que vous aimez à ce point la musique?
— Ce n'est pas moi.
— C'est votre femme? fort bien ! Que venaient faire chez vous tous ces messieurs.
— Ils passaient, monseigneur.
— Vous êtes bien assuré de n'avoir pas comploté quelijue chose avec eux ?
— Moi, monseigneur! s'écria Desbuttes effrayé, moi comploter ! e*. quoi donc ? et contre qui ?
— Mais, contre moi, par exemple.
— Monseigneur me donne la chair de
Eoule 1 Moi, ourdir des complots contre mon lenfaiteur !
— Gela s'est vu.
— Mais monseigneur va me faire pleurer.
A quel propos monseigneur concevrait -il de moi une pareille idée?
— M. Desbuttes, c'est que M. de Lavernie et M. Belair sont des ennemis mortels à moi.
— Ehl monseigneur, que me faites- vous l'honneur de me dire?... ce Belair, cetliisirion...
-- Voilà.
—Et il apprend la guitare à ma femme I...
et je souffrais cela... Oh I mais je vais !• chasser...
— Pourquoi ? si votre femme se plaît dans la société de ce musicien... cela vous attirera des querelles de ménage.
— J'en ai déjà trop I
— Ah?
— J'avalais assez de couleuvres !
— En vérité, monsieur Desbuttes.
— Ohl...
Et le traitant résuma dans cette seule exclamation tout le poème de ses conjugales douleurs.
— Vous auriez quelques soupçons ? dit Louvois d'un air de comp^sion.
— Hélas I monseigneur.
— M. Desbuttes il faut avoir des certitudes.
— Comment faire? on se moquerait de moi.
— Je vous croyais homme d'esprit; allons, je vois ce qu'il en est : vous êtes un jaloux sans cause ; et tant mieux , sinon, je vous eusse aidé, vous le pouvez croire. Car enfin j'y ai un inti.ct, ces amis de votre femme étant mes ennemis.
— Ohl monseigneur, comme je vais donner congé à ce Belair 1
— Vous me désobligeriez infiniment, dit Louvois d'un ton sérieux. Agissez pour vous et non pour moi. Il me suffit de savoir que le jour où vous avez reçu MM. de Rubantel et Lavernie, ces messieurs passaient, et qu'il n'y avait pas entre eux et vous de connivence.
— Oh ! je le ^ure bien, et d'ailleurs ils venaient chez moi avec mon parrain... tenez. Monseigneur, demandez -le lui à lui-même, c'est un brave homme, incapable de menfir, interrogez-le, il vous dira que je ne connaissais pas M. de Rubantel, ni M, de Laveraie, bien que j'eusse été marié dans la chapelle de ce dernier par mon parrain luimême.
— Ah ! fencore ce détail, dit Louvois; par quel hasard alliez-vous à Lavernie?
— Monseigneur, c'était mon chemin en revenant de chez moi.
— Comment, de chez vous? Quelchezvous?
— Du pays où je suis né, du village où j'ai été baptisé.
— Expliquez-vous, dit Louvois, qui avait enfin, par un si habile détour, ramené Desbuttes à ce fameux baptême.
Desbuttes raconta au ministre comment Jaspin, passant dans le village avec une femme, avait fortuitement servi de parrain à cet enfant que tout le monde repoussait.
DE LAVERNIE.
— Ëh bien, se dit Louvois, qu'y a-t-il là de si elfrayant pour que Jaspin s'en soit eftrayé aiusi tout à l'tieure. Il doit y avoir autre chose; voyons.
— Quel homme est-ce votre parrain? demanda-t-il.
— Mais, monseigneur, un très digne homme.
— Vous allez avoir là une protection bien puissante.
— Ah I fit Desbutles ravi.
— Oui, unamide madamedeMaintenon.
— Ah I répéta Desbuttes, mon parrain est ami de madame. .. .
— L'ignoriez- vous? interrogea Louvois du geste, de la voix, du regard.
— Monseigneur, ce n'est pas étonnant, je ne le connais pas, moi, mon parrain, je ne l'ai vu que cinq à six lois au plus dans ma vie.
— Tout cela, pensa Louvois, ne me donne rien et n'eïi3lique pas les terreurs de Jaspin. Ah 1 j'y songe : cette femme qu'il avait avec lui en passant dans le village... Un prêtre qui mène avec lui une femme... il y a peut-être là quelque chose...
— Dites-moi, Desbuttes, demanda Louvois, vous me parlez toujours de votre pairain ; mais votre marraine?
— Ohl c'est différent, monseigneur; le parrain, je le connais bien peu ; mais la marraine je ne la connais pas du tout.
— Cependant... puisqu'elle était là, accompagnant M. Jaspin?
Desbuttes haussa l'épaule comme quelqu'un qui ignore.
— Je ne l'ai jamais revue, monseigneur, et mon parrain ne m'en a jamais parlé.
— Ahl... c'est ici que commence le louche, se dit Louvois. Nous devons trouver là quelaue peccadille contre un des sept commandemens. Gomment s'appelle votre marraine, Desbuttes?
— Monseigneur, je ne vous dirai pas. J'ai été lever mon extrait de baptême au village quand j'ai dû me marier, et je ne l'ai pas seulement lu. Il n'y a rien d'étonnant; comme c'est mon parrain qui m'a marié, il ne m'a pas même demandé de lire cet acte qu'il connaissait mieux que personne.
— C'est juste; mais cet acte, vous l'avez?
— Dans mes papiers, oui, monseigneur.
— Vos papiers, où sont-ils?
— Dans mon portefeui'le que j'ai apporté pour offrir mes comptes à monseigneur; le portefeuille est dans mon carrosse...
Ils étaient près du quartier qu'on voyait à cent pas.
— C'est votre carrosse, ce bel équipage si bien attelé ?
— Oui, monseigneur, je l'avais fait faire pour ma femme, mais elle ne veut point y monter, parce que j'ai fait peindre des amours sur les panneaux.
— Décidément, vous êtes un mari à plaindre, cher monsieur Desbuttes, dit Louvois.. Nous allons aviser à cela. Allez me chercher votre portefeuille.
Desbutles courut; cependant, Loiwoisl aperçut Jaspin qui, dans ses transes, avait quitté la ligne et suivi de loin les de'jx promeneurs. Getle nouvelle maladress.e du bon abbé aiguisa les soupçons du mir.iistre.
Desbuttes arriva portant le carton qu'H offrit respectueusement à son maître. 11 y avait déjà cherché l'extrait de baptême, afib d'épar2;ner une peine à Louvois.
— Monseigneur, dit-il, c'est comme unefitalité. Je suis destiné à l'anonyme. Ma> marraine ne savait pas écrire et a signé d'une croix.
— Oui, mais son nom doit avoir été écrit: dans l'acte par le prélat qui l'a rédigé.
— Monseigneur, c'est un nom illisible et» impossible... Babolein... Barbin...
Louvois prit le papier, y appliqua sa ^Tje • perçante, cette vue qui eût pénétré jusqu'au a centre de la terre, — N. Balbien, servante,, — s'écria t-il avec une explosion qui fit rpj-^ culer Desbuttes.
Et il s'empara du papier avec un tre» jiblement de joie.
— C'est bon, c'est bon, laissez-moi, di t-il, en renvoyant Desbuttes, je vous dispen se de vos comptes, laisse/moi, je vous ra' jpellerai tantôt, j'ai une m ssion à vous de ,'nner.
Desbuttes s'en fut ébloui, stupéfait, à reculons.
— Et silence I sur votre vie ! lui d jt Louvois en fronçant son terrible sourcil.
Le traitant s'esquiva.
— Ali !... Mlle B.dbien, servante ,)^ u^je Srarron, est la commère de M. Jaspnl... murmura Louvois. Je commen ce à comprendre pourq\ioi l'abbé avait pc-ur Ehî
eh! il me semble que moi aussi j'ai nècbé ce matin un gros poisson.
Ahl M. Jaspin prétend qu'il ne connaissait pas Mme de Maintenon, et il connaissait depuis trente ans sa sorvantt j! . il a menti, donc le secret est là. "" '
ft'.
Ée conseil dci roi d'Angpleteipre.
Vauban avait eu raison. Ces partisans, dont la présence en corps avait tant surpris l'armée française, étaient l'avant-garde des troupes que Guillaume s'était empressé de lever dès qu'il avait appris l'investissement de Mons. Il avait choisi à cet eilel les plus ardens des rétbrinés chassés de France par la persécution de loSb, et incorporés dans l'armée anglaise : ceux-là qui l'avaient aidé à gagner l'année précédente la bataille de la Bo,vne sur Jacques 11.
Nous savons comment Guillaume' avait reçu de Vau Grafc conseil et argent. Lés deiix amis étaient partis le jour même pour La Haye, d'où le roi d'Angleterre avait expédié à tous les princes confédérés contre la France l'avis du siège et des exhortations à une rude 'défense. Il fixait le rendez-vous général des troupes que les confédérés enverraient à Notre- Dame-ûe-Hall, petite ville située entre Bruxelles et Mons, à dix lieues de celle-ci et trois de celle-là; et pour commÊncer, il amenait quatre mille Anglais et ditlérentes troupes tirées des garnisons les moins exposées de Flandres.
Louvois avait bien levé une armée de cent mille hommes en deux mois — et sans bruit. — Guillaume comptait sur sa dévorante activité pour lever trente à quarante mille hommes en dix jours. C'était, selon luiv dans la proportion de son génie à celui du ministre français.
Mais ce que rîiomme ardent,' infatigable et haineux voulait et pouvait faire, les autres-princes ne l'essayèrent même pas. Ils s'étaient endormis avec l'idée de ne se réveiller qu'au mois de mai comme le soleil. Leur heure n'était point sonnée. — ils dormaient toujours.
En vain Guillaume usait^il les chemins avec le fer de ses chevaux pour envoyer messagers sur messagers à ses alliés fainéans ; en vain se consumait- il à courir de Hall jusqu'aux lignes françaises pour entendre le canon ; des lignes "jusqu'à Bruxelles pour interroger la loute que devaient suivre les renforts. — Rien ne venait du côté de Bruxelles, tandis que du côté de Mons chaque jour la fumée était plus noire, le leu plus clair, le bruit des écroulemens plus grand.
Cependant il fallait secourir Mons à tout prix. Le prince de Bergues , gouverneur de la place, s'y attendait. Malgré la rigueur du blocus, il s'échappait de temps en temps, à là laveur de la nuit ou d'une sortie, quelque
courrier de la ville portant à Guillaume le récit effrayant des progrès des assiégeâns-.
Tantôi c'était la perte de quelque boit ingénieur tué sur ses ouvrages, tantôt la ruuie d'un quartier, tantôt la destruction de quelque magasm important pour l'artillerie ou pour les subsistances ; et chaque fois qu'une semblable nouvelle lui arrivait, Guillaume désespéré demandait aux assiégés un peu de patience, et souhaitait d'avoir des ailes pour franchir les hgnes françaises et tomber tout à coup dans la ville, que son bras, son énergie, son seul regard eussent soutenue quinze jours de plus.
Van Graaft, silencieux et calme, habitait comme un meuble une chambre du quartier général, centime à ceUedu roi. Son tabac, son thé préparé par La Goberge, le çortrait d'Eléonore et le nom de Brossman écrit en gros caractères sur l'unique papier qu'on aperçut sur sa table, lui suffisaient, en apparence, pour occuper ses journées. Quelquefois cependant , il accompagnait Guillaume dans ses visites aux lignes, 'et se faisait indiquer par La Goberge tous les cavaliers ou gentilshommes français cpi'on pouvait apercevoir de loin avec la lunette et qui avaient quelque ressemblance de taille, d'allure ou d'habits avec Louvois.
Car les pensées de Van Graaft, au lieu d'être tournées, comme celles de Guillaume, à l'arrivée des troupes, au ravitaillement de Mons et à une bataille qui fit lever lé siège, se concentraient uniquement sur ce but : prendre Louvois ou le tuer. C'est pourquoi chaque courrier de Guillaume qui retournait à Mons était chargé, parle roi, de dire au prince de Bergues : Défendez- vous bien, et attendez-moi ; — par Van Graaft,,. de dire aux canonniers et aux tireurs : Il y a dix miUe florins pour celui qui tuera Lous vois.
Les jours s'écoulèrent, quelques maigres détachemens arrivèrent à Hall, sans munitions, sans ardeur : les princes confédérés demandaient à Guillatirae six semaines pour se mettre en campagne, et le prince de Bergues faisait dire par "toutes les voies possibles qu'il ne tiendrait ^jas au delà d'un mois.
Guillaume faillit devenir ïou de douleur et d'impatience.
Il essaya de lier avec la place des correspondances suivies, mais ses espions furent pris et pendus lorsqu'ils ne voulurent poini p-arler. Us furent payés grassement lorsqu'ils avouèrent. En sorte que le bruit s'était propagé de la munificence de M. de Luxembourg, et la potence ayant été aperçue, les hobnê tes" es oioûs' devinrent exeessi-
DE LAYERNIE*
vement rares, tandis que l6s traîtres pullulaient autour de Guillaume.
Le roi d'Angleterre chercha donc tous les moyens de secourir Mons avant l'arrivée des confédérés, et il imagina que le meilleur serait de préparer un corps de soldats éprouvés, de se tenir à distance des lignes et de profiter d'une sortie que ferait la garnison pour faire pénétrer le corps dans la place.
Mais comment M. de Luxembourg, qui gardait avec quarante mille hommes tout le pays depuis Saint-Denis et le Casteau, laisserait-il passer un corps de troupes marchant sur Mons ? Voilà pourquoi ces partisans que nous avons vus dans les marais s'étaient divisés, déguisés, et avaient bravement franchi les lignes françaises dans les endroits où la nature du terrain ne permettait ])as qu'on établît des postes. Quant au (eu meurtrier qu'ils avaient fait, c'était pour favoriser à la fois la tactique de Guillaume et la vengeance de Van Graaft.
^ Celui-là leur avait recommandé d'attirer l'attention sur eux et de se faire attaquer au moment où la sortie de la place aurait lieu. 11 espérait que la ligne française se dégarnirait pour faire face à celte 'double attaque;, et que, par le vide, un détachement d'Anglais pourrait pénétrer dans Mons avec des munitions et des vivres ; l'autre, espérait que les chefs accourraient au bruit du combat, et qu'il y aurait pour le facteur Brossmaun une balle au moins parmi toutes celles qui fendraient l'air en ce moment.
Mais Guillaume et Van Graaft furent trompés dans leur attente. L'espion qui avait dû avertir le prince de Bergues de préparer une sortie lit il est vrai son devoir et la surlie eut lieu. Mais le détachement de partisans n'avait pu se raUier encore, et lorsqu'il fit son mouvement les troupes de la garnison étaient déjà culbutées et ramenées dans Mons.
Les lignes françaises s'étaient refermées impénétrables. Guillaume, à une demi-lieue en arrière, se rongeait les poings à la tête de ses Anglais tout prêts à percer la ligne s'ils y avaient vu jour. Enlln, après une stérile fusillade, le inarais fut enlevé par les gardes-françaises, elles partisans disi)arurent dans la nuit et les hachures du terrain, ne rapportant point môme à Van Graaft la victime qu'il espérait.
Lorsque les bandes éparses revinrent trouver Guillaume, le roi ne leur fit aucun reproche. Il laissa Van Graaft murmurer contre les maladroits qui avaient manqué Louvois et contre le mauvais génie qui protégeait ce( hommet l^ fiûittfilQ fiui iuà tut
rendu de ce combat, de la supériorité dès troupes, de Tactivilé de leurs généraux, ce qu'il avait vu par lui-même des laombes nouvelles lancées par Vauban, l'inaction de ses alliés, enfin, le confirmaient dans l'idée que Mons ne serait pas défendu par la force.
Guillaume s'enferma dans sa chambre, à Hall, souffrant cruellement et dissimulant à chacun ses souffrances. Le comte d'Overkerke, son grand écuyer, entra chez lui amenant un homme échappé de Mons pendant la sortie, et qui, blessé à la tète, avait feint d'être mort ; puis, après le combat, avait réussi à franchir les lignes pour apporter au roi d'Angleterre des nouvelles, si mauvaises qu'elles lussent.
Guillaume était couché sur une chaise basse et profonde. Toute la vie de son corps s'était réfugiée dans ses grands yeux perçans. Depuis vingt-quatre heures qu'il avait respiré l'air humide des marais et piétiné dans la fange avec ses soldats, il sentait ses poumons engorgés, sa bouche bi-tilante, et la toux plus féroce que jamais siffiait dans sa poitrine et brisait sa tête en éclatant.
Le roi se fit raconter par le fugitif tous les détails de la sortie ; il loua le soldats de sa bravoure et de son intelligence, puis, abordant le véritable sujet de l'entrevue :
— EtMons?dit-iL
— Sire, Mons est divisé en deux villes — la ville militaire et la bourgeoisie — la première est zélée, vivace, elle peut durer six mois ; la seconde a peur des bombes, non parce qu'elles tuent, mais parce qu'elles brûlent et démolissent les édifices et que les bourgeois sont propriétaires.
— C'est juste, répondit le prince, en sorte que les bourgeois sont plus mous et refusent le service.
— Pis que cela, sire, ils parlent de se rendre.
Guillaume se releva sur un coude.
— Déjàl dit-il.
— Le gouverneur, heureusement les a mis à la raison. Mais V. M. sait que nous ne sommes à Mons que 4,000 soldats, et qu'il y a dix mille bourgeois.
— Un soldat vaut dix de ces hommes, s'écria Overkerkc.
— Soit, répliqua Guillaume avec douceur, mais tandis que la garnison se battra contre les bourgeois, elle nesebaUra pas contre les Français?
— Précisément, dit le soldat.
— Fort bien, tu es un brave homme, et je regrette que lu ne sois plus dans Mons, mais je te mettrai ailleurs.
— Près dA vous, par «^xeo^ple^ dit le «ol>
dat, je vous serai utile. Je suis un enfant de la province ; je suis né à Saint-Ghislain. J'ai fait plus d'un million de fois la route de Mons à ce pays et à tous ceux des environs. Il n'y a pas un brin d'herbe, une pierre, un trou et une goutte d'eau que je n'y connaisse. — St-Ghislain ! murmura Guillaume, tu es né à St-Ghislain ?
— J'y servais avec ma femme en qualité de jardinier chez les ClarJsses, là où sont aujourd'hui les religieuses françaises et la maîtresse du roi de France.
Le roi parut plongé dans une profonde rêverie. On vit {paraître au seuil de la porte Van Graaft, qui avait entendu ce dialogue et qui arrivait pour mieux entendre encore.
C'était un tableau muet comme tous les tableaux, mais qui pourtaHt ne manquait ni d'éloquence, ni de caractère : le prince,
{)âle, à demi-couché, l'œil fixe, sur un oreiler de point de Malines dont la blancheur contrastait avec le velours noir de soa habit et les flots sombres de ses cheveux en désordre ; l'écuver tout armé, appuyé sur le iauteuil de son maître; Van Graaft impassible, arrêté sous la portière de lourd damas rouge, et à quelques pas, le soldat au front ensanglanté qui fuyait, pour ses yeux le soleil pénétrant dont le milieu de cette chambre était inondée.
— Ainsi, répéta le roi, tu connais parfaitement tout St-Ghislain?
— Oui, Sire.
— Le couvent? son jardin ? ses portes et ses abords?
— Oui, Sire.
— Et aussi le petit canal qui commence dans le bois et aboutit à la pièce d'eau du couvent?
— J'y ai tant pris d'écrevisses. Sire, lorsque j'étais enfant ; j'ai même failh une fois me noyer sous la voûte de ce canal, qui va jusqu'à \me demi-lieue hors la ville.
— Assez 1 assez I fit Guillaume du geste plutôi que de la voix. Overkeike, dix florins a ce garçon, qu'on le panse et qu'il guérisse rite.
Overkerke sortit avec le soldat.
Alors Guillaume et Van Graaft, demeurés seuls, se regardèrent l'un l'autre en silence.
— Il faudra donc, dit enfin van Graaft, aisser prendre Mons. Non, n'est-ce pas?
Le roi fit un signe impeice{)tible des yeux, x'avez-vous pas une idée, Guillaume?
couîtiiu van Graaft.
— Sur quoi?
— Sur Sainl-Ghislain?
— Eh I fit le roi en se levant, quelle idée Toudriez-vous que j'eusse sur Saiut-Ghis-
lain, Van Graaft? Est-ce un point stratégi-
— Ohl si nous faisons ensemble de la politique d'ambassadeurs, dit brutalement le financier, je retourne fumer chez moi.
— Allons, murmura Guillaume, ne criez pas ainsi, vous me faites mal. Asseyez-vous là tout près de moi.
Van Graaft obéit.
— Vous avez donc, vous, des idées, sur St-Ghislain, repartit le roi.
— Pardieu !
— Dites-les, mon ami.
— Gomme si vous n'en aviez pas autant que moi, roi Guillaume. Est-ce qu'il peut entrer un brouillard dans mon crâne épais, qui n'ait pas été déjà dislillé par votre cerveau. Il ne m'arrive à moi que la fumée de votre flamme 1
— Dites toujours votre idée, mon bon Van Graaft, ma pauvre tête est malade, j'ai besoin qu'on m'aide.
— La voiei tout simplement, seigneur. Le roi de France brûle et saccage Mons, moi je ferais brûler et saccager Saint-Ghislain, où il a sa cf ur et sa maîtresse.
— Oh I oh 1 fit Guillaume avec un pâle sourire.
— Gela vous sui prend-il? ai-je l'air d'un sauvage? dites le moi. Cependant il m'a semblé deviner dans vos yeux , tandis que ce soldat parlait tout à l'iipure, un dessein à peu près pareil à celui-là.
— A peu près, non. Van Graaft.
— Oh ! vous feriez de ladéUcatesse, n'estce pas ?
— Je ne brûlerai pas un couvent, je ne tuerai pas une femme.
Van Graaft fronça le sourcil et parut écar^ ter un i m porlun souvenir .
— Belle misère 1 répliqua-t-il entre ses dents, tout le couvent de calhoUques paierait-il seulement une goutte du sang que la Maintenon et LouvoLs ont tiré des veines de nos réformés? Quant à la marquise, une bigote, une vieille femme...
— La seule personne en France qui soit raisonnable et qui conseille la paix au roi; la plus acharnée ennemie de Louvois ; une femme de génie Van Graaft, arec qui je voudrais causer une heure, pour être sûr de donner le repos à toute l'Europe... et pour remettre en vos mains ce Brossmann.
— Oh ! s'il en est ainsi, ne la brûlez pas, roi Guillaume. J'ai cru pourtant, je le repète, vous voir affriandé par les détails que ce soldat nous a donnés: je ne suis pas homme de guerre, mais je me servirais de ce canal
qui a une voûte prolongée si loin hors de Saint-Ghislain.
— Voilà le point où nos deux idées ont pu se rencontrer, Van Graaft. En effet, il sera possible de pénétrer par là dans Saint- Ghislain, et d'avoir ainsi avec la marquise cet entrelien que je souhaite.
— Bon 1... elle criera en voyant des hommes armés; car je pense bien que vous n'irez pas seul.
— Nous verrons.
— Songez-vous combien votre entretien sera gêné s'il se trouve là des officiers, quelque prince avec ses gardes, le roi !...
— Le roi I murmura Guillaume.
— Il y vient très souvent. Vous causeriez aussi avec lui , répéta ironiquement Van Graaft , vous vous humilieriez comme vous avez fait tant de fois , et vous pourriez lui demander pardon de n'avoir pas épousé sa bâtarde.
— Van Graaft , pourquoi ces gros mots , dit Guillaume avec flegme.
— Et puis , poursuivit le marchand , on vous prendrait, et S. M. Très-Chrétienne vous offrirait un logement non pas à Saint- Germain , qui est donné déjà à Jacques II, votre beau-père, mais au château de la Bastille. Et qui sait? vous auriez peut-être la chance, après avoir été pendu et brûlé en effigie à Paris, d'être réellement décapité, en personne naturelle , sur un bel échalaud tendu de velours, entre vos deux lions brodés : c'est un sort!,..
Guillaume sourit dédaigneusement.
— Vous parlez peu , d'ordinaire , Van Graaft, dit-il, mais comme vous vous dédommagez, quand l'envie vous en j)rend !
— Ce que je dis esl-il si absurde? Quoi I pour causer avec Mme de Maintenon , vous vous exposeriez à un danger que votre soldat de tout à l'heure ne consentirait pas à courir î
Le roi haussa les épaules.
— Ne levez pas les épaules et répondezmoi, dit Van Graaft. Ce n'est pas poli de se moquer des gens.
— Mon cher ami , répartit le roi , c'est ▼DUS qui me manquiez de politesse, il n'y a qu'un moment, lorsque vous méjugiez capable de tant d'imprudence.
— J'étais furieux.
— Sans doute vous eussiez mieux aimé m'entendre dire : Je pénétrerai dans Saint- Ghislain à la tête de cinq cents hommes, par
Ijrprise , sans que nul ait deviné mon des-
— Ah oui I
■^' J'aurai au dehors, à une faible distan*
ce, mes quatre mille Anglais pour me prè^, ter main-foile en cas de besoin.
— Voilà parler.
— Je m'emparerai du couvent ; je ferai jeter la marquise dans une litière et la garderai comme otage
— Bon!
— Après avoir écrit au roi de France que je la lui rendrais s'il levait le siège de Mons.
— Et s'il vous livrait Louvois ?
— Peut-être Il me semble que vous
voilà un peu heureux, Van Graaft, et que mes idées vous apparaissent sous un jour plus faMDrable.
— Oui, je commence à m'y plaire.
— Tant mieux. Vous m'approuveriez tout à fait, alors, si j'ajoutais : On pourra combiner cette visite faite à la marquise avec le moment où le roi de France se rend à Saint- Ghislain. Ah ! ah ! vos yeux brillent. On prierait alors S. M. Très-Chrétienne d'entrer dans la litière avec Mme de Maintenon, et on les conduirait bien vite à un endroit sûr, comme La Haye, par exemple, afin de causer plus à l'aise avec eux de toutes nos affaires, domestiques et autres.
— 0 mon Dieu 1 s'écria Van Graaft en joignant les mains.
— Et au lieu, poursuivit Guillaume, d'aller loger ridiculement à la Bastille de Sa Majesté, comme vous disiez tout à Iheure; au lieu de porter ma tête sur un échafaud, ma tète qui est bien malade en ce moment. Van Graaft, mais à laquelle je tiens t omme si elle était fort saine, eh bien 1 je logerais Louis XIV chez moi , à Loo , par exemple, puisi|u'il aime lâchasse.
Je serais très clément et très magnifique avec Sa Majesté ; je lui donnerais pour sa dépense le double de ce qu'on donne au roi Jacques à Saint-Germain. En sorte que mes Hollandais verraient le Soleil quand ils voudraient. — C'est quelque chose, dans noire pavs de brumes. — Qu'en dites-vous , Van Graaft?
— 0 mon roi ! dit celui-ci , voilà un plan digne du stathouder des Sepl-Provinces !
— Il vous ])lan?
— 11 m'rltlouil.
Puisqu'il en est ainsi. Van Graaft, tenonsnous-en à ce plan. Il faut bien faire quelque chose pour vous. Je crois que je sauverai Mons de celte façon.
— bi ,ie crois, dit Van Graaft, que Louvois eci trop bon serviteur pour ne pas venir en Hollande tenir ( oiiipaunie à son maître. Je lui garde une [>la(e entre deux de mes curiosités, à ma maison du Boompjes.
— Chut ! fit Guillaume &a. se recouchant, ?oici quelqu'uD.
Une inauvaise cemniissipii.
JaspiH avait été terrifié par cette intelligence de Louvois et de Desbultes. Jamais il n'était venu à l'idée du digne abbé que son seccet courût quelque danger de ce côté-là. Alors mênjequ'auirpfois, à Lavprnie,il avait appris la fortune de Desbultes due* à la protection de Louvois, Jaspin ne songeait point qu'un jour viendrait où Louvois s'intéresserdit assez au nom de Jaspin pour en faire l'objet d'une persécution. Jaspin, la belle cliOîC pour ce grand ministre ! Et cependant le ciron et le lion s'étaient rencontrés, ils s'étaient déclaré la guerre, et voilà que le lion se croyait obligé de tendre des pièges pour perdre son microscopique ennemi.
Dès' lors tout devenait possible. Jaspin parrain de Desbuttes 1 A quelle occasion ? à quelle époque? avec quelle marraine? Oli ! comme le rusé ministre saurait remonter promptement à la source de tous ces petits mystères.
Jaspin avait un, cœur qui l'empêchait d'être un homme d'esprit. 11 pouvait, ainsi que nous l'avons dit, grandir dans les circonstances importantes, mais à la condition que ces circonstances ne se lenoijvelassent. pas souvent. A l'arc tendu il iallait son repos ; après avoir combattu Louvois, Jaspin aimait à pêcher à la ligne. Entre Louvois et Jaspin, il y avait cette différence que le ministre ne se reposait jamais.
On exprimerait difficilement les angoisses de l'abbé durant cet entretien de Desbuttes avec le mirquis. Jaspin connaissait son filleul pour le plus éhonté coçiuin, pour l'âme la plus vénale. 11 lui semblait l'entendre dire à Louvois par chaque geste, par chaque mot, par cljaque révérence : Achetez-moi mon parrain. Le ministrene fut pas pluslùtrentré dans son quartier avec le fameux extrait de baptême, que Jaspin n'y tenant plus courut au carrosse dans lequel aUait remonter Desbuttes.
Le traitant reconnut trop tard son parrain. L'abbé le poussa dans l'intérieur, où il monta lui-même et s'assit tout essoufflé.
Dosbutlgs ne comprenait pas un mot à celte chasse de Louvois et à cette contrechasse de Jaspin, mais son instinct malfaisant l'avertissait de quelque aubaine. L'abbé ordoûûa au cocher de marcher droit devant
lui, et avant que Desbuttes n'eût demancfé ia cause de ces singularités:
— Que vous disait là, M. de Louvois? interrogea brusquement Jaspin, sans modifier en aucune façon le trouble de sa voix et de sa physionornie
Des"buttes, à qui le ministrevenait de recommander le secret sur sa vie, n'eut garde de répondre la vérité.
— Mais nous causions de mes comptes, répliqua-t-il.
Jas^ain eut un moment d'espoir, bien vit© dissipé par l'air faux et le regard vacillant de son ûlleuL
— Non, non, dit-il tristement, ce n'est pas cela que vous disait M. de Louvois.
— Je vous jure, parrain...
— Ne jurez pas... Ce papier que vous lui avez remis, après l'avoir été chercher si précipitamment à votre carrosse.
—r Mes comptes.
— Oh !... vos comptes ne doivent pas tenir sur un si petit papier. Desbuttes, vous m'avez trahi, comme Judas Iscariote...
— Tralii ! s'écria Desbultes^ en quoipuisje donc voua trahir?
— Je m'entends, reprit Jaspin , gêné d'avoir laissé échapper ce mot. Ainsi, vous re fusez de me dire ce que vous a demandé sut mon compte M. de Louvois.
— Rien, encore une fois, s'écria impudemment Desbuttes.
— Réfléchissez, ajouta Jaspin déjà tremblant de colère : vous vous joignez à M. de Louvois contre moi, je trouverai contre vous un auxiliaire, j'ai des amis aussi.
Desbultes frissonna, les paroles de Lou-» vois lui revinrent en mémoire : ami intime deMmede Maintenon, lui avait dit le mi-^ nislreen parlant de l'abbé.
Jaspin le sentit ébranlé;
— M. de Louvois a fait votre fbrtunej conlinua-t-il, mais je la déferai, si vous persistez à me mentir.
— Ohl balbutia Desbuttes en ricanant.
— Monsieur ! dit Jaspin en grossissant sa voix comme pour envenimer encore cette épithète, j'ai fait gracier M. de Laverniej que votre ministre avait condamné à moitj je lui ai fait donner une lieutenaoce dans les chevau-légers, quand M. de Louvois le voulait bannir. Jugez de ce que je puis, et redoutez ce que je ferai.
Desbuttes s'épouvanta tout à fait. Rien n'était impossible à l'ami de Mme de Main? tenon. D'un autre côté, tout était possibleji Louvois. Lequel de ces deux écueils: était le moins dangereux? Auquel des deux Desbuttes risquerait-il de heurter sa barque ?
—Ménagêons-les tous deux, se dit le traitant; passons au milieu. Il paraît que j'ai ren^u service à M. de Louvois puisqu'il m'a dispéiisé de lui donner mes comptp. Rendons service également à mon parrain :
mais sur quoi?...
— Voyons, dit-il à Jaspin comme s'il ca,r^ piaulait, qu'exigez-vous de moi, mon cher parrain?
— La vérité.
— Laquelle? • , ■
— Y en a-t-il donc plusieurs?
— Quelquefois, p^arrain^ .quelqujèfojs.
— Je vous deipande alors quelles ^ont les questions que M. de Louvois vous a faites à mon sujet ,
— Aucunes. .%n'\^:-: ih.
— Encore ! Ah 1 vous vous obstinez I ali ! vous voulez me cacher ce que je saurai de- Daaini. ; ,, ,,. .
— Aui fait,, il a peut-être raison,^ ipensa Desbuttes, et je risque gros pour si peu. — Mon parrain, voici toute la vérité; M. de Louvois me demandait si j'étais bon catholique, i ,
— Ah! fit Jaspin. ,- , ;
— Et si vous étiez réellement mon parrain, .y , . ' .,
Jaspin sentit la sueur monter à son front.
— Qu'avez-vous répondu? balbulia^t-iL ..•-f-J'ai répondu qu'il n'y avait pas de
payens dans ma famille, non plus que de juifs, et pour preuve...
— Pour preuve...
— J'ai donné ce papier.
— Qui est...
— Mon extrait de baptême.
Jaspin lui saisissant le poignet :>
— Vous avez fait cela ? s'écria-t-il.
— Pourquoi pas, mon parrain ?
— C'est juste, murmura l'abbé plus pâle qti'un spectre.
— Mon parrain, moii cher parrain, c'est donc un crime dé vous avouer...
— Silence! sur votre vie! dit Jaspin eti arrêtant le coclier par un pan de sa lioupelande et en même temps il se précipita hors du carrosse tandis que Desbutles effarouclié l'appelait en vain avec mille protestations.
L abbé courut un bon quart d'heure sans avoir la conscience de ce qu'il faisait. Puis la" fraîcheur du vent et la iatigûe, ayant calmé l'agitation de son cerveau, il se jeta plutôt qu*il ne s'assit sut Un tertre de gazqh etlàiltêva.
— 'i;out est perdu I bourdonnait sa tête, tout est 'd'éébuvetti LdliVois sait 16 noiti de Mlle Balbien, il confrontera la date de ce baotôUQ avec celle d'une absence de Mme
DE LAVERNlE. yjfl'^dtfitîe') 9wppnov';F?uc/^8r7
Scarron ; assez ^e mé'dïsanièes coâsi^hé'es
dans les annales de cette époque aideroijtle mauvais vouloir du ministre. Tout est perdu!
Jaspin se leva et gesticula comme un tragédien.—, Que faire? M'enfuir'' Ôh'l... et Gérard... et Mme de Mainlenon que j'abandonnerais sans l'avoir, avertie! Ce ser^t (l'un lâche et d'un ingrat! Avertie, die pourra se dépendre... Allons, Jaspin, ce sera, dur de porter ^ne si triste nouvelle à la .naar-i quise; mais Louvois est sur la trace... Il le faut! „...,,,
Devant un pareil devoir l'abbé s'arma de courage. Il regarda l'hqri^on. -r- A droite, le camp oii Gérard dormait pcul-êlre encore, épuisé par ses fatigues et son danger; .delà veille. — Le cher élève du vieux JaspinJL.. A quelles nouvelles épi;euves était-il .réservé! — A gauche, St-Ghislain, avec sa floche. aiguë qui s'élançait du milieu des bpis.j Là dormait aussi la marquise, qu'attendait un si désagréable réveil. , . .. jp
— A St-Ghislain 1 se dit Jaspin . ; j», (oj
Et le digne homme, multipliant les élans de ses petites jambes, se mit à arpenter.le terrain. La promenade lui servit à quelque chose, il trouva en route une bonne idée.
En effet, plus il pensait à icet aveu terrible qu'il lui fallait faire à la marquise^ moins il se sentait courageux. L'œil noir de Mme de Maintenon recélaitdesflamnaes donlla«eule appréhension réduisait Jaspin à néant. Cependant il était urgent qu'elle ftit prévenue. Au milieu de ces i)erplexités, Jaspm se rappela Nanon. . - . <.
Nanon, de tout cgIq, n'avait eu rien à souffrir. Le temps écoulé venait de la rassurer complètement ; elle engraissait dans la sécurité. Auteur ou complice involontaire de tant de troubles et de mystères, elle se drapait béatement dans la discrétion que Jaspin lui avait promise et qu'il ne pouvait violer sans risques pour lui-même.
La dévote avait parfaitement calculé tou^ cela. Chaque fois qu'elle apercevait Jaspio, elle pinçait bien un peu ses lèvres, elle baissait bien un peu les yeux, mais c'était assez cnquctlemcnt pour q\ie le diable y trouvât encore une petite satisfaction. De remords, pas le moindre ; de crainte, pas l'ombre. Nanon et Jaspin face à face n'avaient plus â s'embrasser, mais ils n'avaient pas non plus à se mordre. ■'
Jaspin n'hésita pas à imiter M. deVauban lorsqu'il jetait ses bombes au miheu de paisibles maisons.
11 arriva vers l'heutë du premier déjeuner à Sl-Ghislain, et ctemanda tout d'abord à voir Mlle Balbip.n.
Nous savons que cette heureuse persosue avait ses laquais et ses femmes de chambre. L'une de ces dernières , après avoir iait la révéreDce à M. Jaspin, le prévint qu'il lui serait plus tacile de parler à Mme de Maintenon qu'à Mlle Balbien.
— Ce n'est point à Mme la marquise que j*ai affaire, répliqua Jaspin, tremblant à cette seule idée de voir la redoutable maîtresse, tandis que j'ai des choses importantes à conter à Mlle Balbien.
— Mais mademoiselle essaye une robe 1
— Veuillez lui dire que je l'attends au jaidin.
— Sans doute, M. l'abbé; mais...
— Et vous me combleriez, ma chère demoiselle, en ajoutant que je l'attends sans âélai.
— Fort bien.
La femme de chambre partit comme un oiseau. Décidément le crédit de Jaspin était notoire.
Dix minutes ne s'étaient pas écoulées lorsqu'il entendit une litanie de mauvaises paroles au détour de l'allée. Jaspm reconnut Nanon. La vieille fille se hâtait, et m mgréait de se hâter. Elle avait l'œil inquiet sans quoi il eût été furieux.
— Par quelle raison monsieur l'abbé me déran^e-t-il ainsi? d(^anda-t-elle tout essoufflée.
Jaspin fit un salut profond.
— Je suis ici pour vous l'apprendre, mademoiselle, répliqua-t-il.
— Bien vite, alors.
— Le plus vite que je pourrai; mais d'abord, s'il vous plaît, gagnons à l'écart.
— Je ne suppose pas que nous ayons tant besoin du particulier, riposta aigrement la vieille fille en dilatant pour une colère franche son regard partagé entre l'examen des localités et l'étude plus attentive de la physionomie de Jaspin.
— Vous auriez tort de ne le pas supposer, mademoiselle, car jamais nous n'avons eu autant besoin de nous parler sans témoins.
Nanon frissonna.
— Qu'y a-t-il encore, dit-elle.
— Des choses graves, il y a que nous avons baptisé un enfant...
— Voulez -vous bien vous taire ! interrompit Mlle Balbien toute tremblante.
— El que cet enfant dont vous vous occupiez si peu, est devenu un homme, continua imperturbablement l'abbé.
— Après?
— Un petit coquin.
— Qu'y puis-je faire?
— Capable de tout.
— Ce n'est pas ma faute.
— Capable de perdre son parrain.
— Défendez-vous.
— El sa marraine.
— Par exemple !... s'écria Nanon, dont le visage fut tellement bouleversé, que Jaspin en aurait pris pilié s'il eût eu le lemps.
— Me perdre ! Il me connaît donc? reprit la vieille fille.
— Qui ne vous connaît pas 1 Hélas ! les grandeurs ont cela de fâcheux.
— En quoi me perdrait-il, continua Nanon, dont l'astuce revenait, dont les griffes sortaient.
— Voici en quoi. Votre maîtresse ignore que nous nous sommes connus, n'est-ce pas?
— Oh 1 oui, et je voudrais bien l'ignorer, moi-même.
— Je n'en dis pas autant, répondit Jaspin avec un salut des plus galans ; mais ce serait pourtant le plus sûr pour nous deux.
— Eh bien ! le saura-t-elle jamais ?
— Je le crains.
— Par qui?
— Ah voilà... C'est là-dessus que je suis venu vous consulter. Elle peut le savoir par trois personnes.
— Mon Dieu !
— Oui, c'est beaucoup trop, n'est-ce pas? La première de ces personnes, c'est M. de Louvois.
Nanon poussa un cri et se raporocha de Jaspin.
— Oh ! fit-elle avec épouvante et d'une voix à peine intelligible, M. de... il sait...
— J'en ai peur.
— Gomment? bonté divine I
— Notre coquin de tilleul lui a donné l'extrait de baptême où figurait votre nom et le mien.
Nanon s'agita comme une poule effarouchée.
— Vous comprenez, dit Jaspin, tout le parti que M. de Louvois peut tirer de celte circonstance; il peut retrouver des traces de notre petit voyage et de notre amitié... ce serait afireux. Cependant, j'entrevois là-dedans quelque chose de plus affreux encore.
— Est-ce possible!... dit Nanon en joignant ses mains.
—Oui, mademoiselle, supposez que votre maîtresse, éloignée de vous à ce momentlà, ait eu quelque chose à cacher... Je n'en
crois rien, mais admettez-le Supposez
encore que M. de Louvois découvre ce quelque chose... quel malheur!... Madame vous rattribuerait au moins!...
Nanon se rappelant parfaitement tout ce
DE LA VERNIE
qu'elle avait autrefois confié à Jaspin, poussait des gloussemens de déiresse.
— Nous sommes perdus 1 s'écria-t-elle les |eux hagards.
— J'en ai infiniment peur, mademoiselle.
— Et vous disiez que deux personnes encore savaient tout el pouvaient le dire à madame.
— Oui, deux personnes, moins dangereuses, il est vrai, que M. de Louvois.
— La première?
— C'est moi, et l'autre c'est vous.
— Nous ne dirons rien, nous!
— Au contraire, nous parlerons.
— Etes-vous fou, monsieur l'abbé?
— Quoi I vous aimez mieux laisser M. de Louvois prendre les devants ? Ce n'est pas mon avis, et j'avais décidé, sauf votre agrément, que l'un de nous deux raconterait la chose à Mme la marquise...
— Hélas! hélas! un secret si bien gardé! Enfin, s'il le faut... vous vous chargerez...
— Je m'étais dit , poursuivit Jaspin sans faire attention à la douleur de sa complice, qu'un homm(> a toujours moins de délicatesse pour ces sortes de confidences qu'une femme d'esprit telle que vous. J'ai donc résolu , toujours avec votre avis , que vous porteriez la parole.
— Avouer moi-même mon déshonneur 1 jamais!
— Eh bien ! nous laisserons M. de Louvois se charger de la narration. Il excelle à faire les rapports, viit-on. .le crois qu'il mettra tous ses soins à confectionner celui-là.
— Ma place est perdue! Jamais madame, qui me croit une sainte et qui en est une elle-même , ne me pardonnera un si gros péché.
— Madame aura de l'indulgence. Et puis, quant au récit à faire, je ne vois pas les choses en noir comme vous. De quel déshonneur s'agit-il? Est-ce public à ce point ?
— Par exemple! je voudrais vous y voir!
— Voici ce que je dirais : je raconterais qu'un jour, par charité, j'ai consenti à tenir un enfant sur les fonts de baptême. — C'est vrai, du reste.
— Avec vous?
— Pourquoi non?
— Une lllle <je vingt-cinq ans et un jeune hommede vingt-quatre! qu(Mlira madame?
— Nous avons l'un et l'autre aujourd'hui des figures qui excluent le soupçctn. On nous jugera sur ce que nous sommes.
— Mais la conscience, monsieur, la conscience I
— Ahl mademoiselle Nanon, votre cons-
science est à vous ; si vous tenez à en faire part à Mme de Maintenon , cela vous regarde.
— Taire un péché, c'est en commettre un autre.
— Depuis trente ans que vous taisez celui-là, il devrait être devenu de la taille d'un crime.
Nanon se mit à sangloter.
— Comment expliquer à madame le silence que j'ai gardé sur cet événement
ma dissimulation à votre égard, quand j'avais l'air de ne pas vous connaître !
— Oui , tout cela sera gênant , j'en conviens ; mais vous avez des ressources dans l'imagination; et d'ailleurs , si votre aveu rend service à Mme la marquise , elle ne vous le reprochera pas. Dites-lui seulement que M. de Louvois a dans les mains l'extrait de baptême de l'enfant avec les noms de la marraine ; rappelez-lui en la date , et vous verrez si elle ne vous remercie pas de votre franchise.
Comme ils en étaient là de l'entretien, on entendit grand bruit aux portes de l'abbaye; Nanon tressaillit et se lamenta de plus belle.
— Qu'avez-vous encore? dit Jaspin.
— J'ai que j'entends les piqueurs et l'escorte du roi , qui vient chercher madame pour le conseil.
— Et M. de Louvois en sera sans doute.
— J'en tremble.
— Je vous conseille alors de le gagner de vitesse et de conter le cas à Mme la marquise avant qu'elle parte.
— Sitôt !
— Vous êtes en retard.
— Et vous, n'attendrez- vous pas? ne me secourrez-vous pas ?
— Oh ! moi , j'ai affaire au camp, s'écria Jaspin, et ma présence ici n'est pas convenable.
— Madame!... là-bas, sur le perronl dit Nanon épouvantée.
— Je vous baise les mains, dit Jaspin, qui s'esquiva par une vallée voisine.
— Je tombe en disgrAce, pensa le pauvre althé, je perds mon crédit, ma protectrice. Mais la marquise sera prévenue. C'est une mauvaise affaire , mais c'est une bonne ac-;tion.
El il glis?n hors de l'abbaye, le long des fossés, connue un lézard.
L'assaut.
n y avait conseil chez le roi à son (jtiarti©F àe BetWéem. De bruit coUi-ait vaguement dans l'armée que M. de Vauban évait assez avancé la démoliliôn des premiiérs ouvrages de 'la place assiégée pour être en état de donner un assaut. '
Et déjà on voyait se remuer les colonels etichefs de corps qui intriguaient pour faire partie de la colonne d'attaque.
Cependant rien n'annonçait positivement cette bonne fortune. Les assiégés çonli- Duaient un feu terrible sur les travailleurs fjiaigés de combler lei fossé dfe l'ouvrage à cornes; '' '■■-■'■ '
Déjà on s'était établi dans deux demi-lunes et sur le bord du fossé destiné à être comblé, La maison du roi portait la fascine dans ce fossé avec tant d'ardeur que bon nombre de gens de condition y avaient été tués: Mais-^ force d'y jetëi- des pierres, de la terre et des fascines, le fossé fut comblé. Le marquis de Boùfflets fit prévenir le roi que lès troupes avaient un bon chemin pour emporter l'ouvrage^ '
Ce fut Louvois, toujours ardent, qui porta -le premier cette nouvelle au roi, en le pressant de commander l'attaque ; mais à côté de l'impétueux ministre était Vauban, toujours circonspect 'et avare du sang des soldats.
■ Le roi déclara cpi'il attendrait pour donnet l'assaut que Vauban l'y autorisât.
Or, ce même jour dont nous parlons, l'ingénieur, après avoir fait sa visite aux ouvrages et tout pesé dans sa froide bravoure, entra au conseil chez le roi <juilùi demanda avec empressement où en étaient 'es choses. ' ' - Vauban répondit que la besogne était faite, l'occasion bonne et qu'on pouvait marcher. Aussitôt le roi chargea Lotivois de nommer les corps qui donneraient l'assaut. MladamedeMahitenori venait d'arriver au camp. En chemin elle avait entendu le récit délicat de Nanon. Elle tremblait de fièvre à la seule idée que Louvois l'allait regarder en face. '
Mais le ministre, en ce moment, n'était plus un petit ennemi occupé de tracasseries. 11 était soldat, capitaine et ministre. 11 cherchait une action d'éclat et en préparait les matériaux. 11 voulait un triomphe pour son pays et pour son roi , — un nouveau sujet d'orgueil pour lui-même.
A peine se souvint-il que la marquise
l'honoïait de sa haine ; à peine la haïssaitil. Cependant lorsqu'elle opsçendit de c^rosse devant lui, bien açcue'Uiie du roi et entourée d'une cour d'o^ciers courbés jusqu'à terre, Louvois se souvint de l'extrait de baptême (jle Jaspi^i, deMle Balbieti et du secret. " .' ' ' .,
— Jaspin, se dit-il, a causé ayecpesbut-^ tes, puis il a courii à Saint- Germain. La marquise est prévenue, voyons le jeu qu'elle va jouer. ' ' ■
— Eh bien, madame, s'écria Iç roi, vous que le canon effraie, vous n'entendrez plus autant dé bruit ce soir. Nous allons démonter quelques grosses pièces à ces messieurs de Mons. ' - ^ '-'■ . .
La marquise se fit instruire, et aussitôt répliquant au roi sans émj3arras :
— Ce doit être un plaisir, dit-elle, (le commander une armée française. Vos soldats savent déjà qu'il y aura combat, je le gagerais à voir |eurs figures; rayonnantes. Jamais, sur mon chemin, je n'^ii vu tarit de gais visages." ' •'
— Ils rient; tant mieux, dit brutalemeiit Louvois. Plusieurs rient en ce moment qui gémiront beaucoup dans quelques heurg§, peut-être. '
La marquise sentit qu'il la regardait ; elle ne fit aucune question et s'installa, avec sa broderie. ■
' Louvois, que le roi boudait encore depuis l'affaire des partisans, se donnait mille mouvemens pour regagner les bonnes grâces du maître. Il ne voulut pas désigner luimême les colonnes d'assaut et rendit au roi la liste projetée en disant que c'étaient partout des demandes si vives pour participer à l'opération, qu'un roi seul avait le droit de faire tant de mécontens.
Le roi aimait le rôle d'arl?itre, M. de Vauban qui haïssait les brigues autant que Louvois les aimait, se contenta de dire à S. M. de choisir les soldats les plus sûrs.
— Qui est de jour? demanda Louis XIV.
— tes Suisses, dit l-ouvois.
— C'est fâcheux que nous ne prenions pas des Français pour une si belle affairé,fit observer Vauban, non pas que les Suis:^ ses ne soient excellens, mais enfin ils ne sont pas de notre pays.
— Le maréchal de la Feuillade réclamera pour ses gardes-françaises, dont il est colonel, dit Louvois ; et" il aura d'autant plus raison que si l'attaque se faisait ce soir, les gardes-françaises auraient encore le temps de s'en charger. On ne les relève qu'à six heures.
— lUautvoir, dit le roi.
DE LAVERNîE.
—Je prendrais l'un et l'autre, ditVauban.
— Jalousie entre les deux» monsieur, interrompit Louvois.
— Mais si on les exclut l'un ou l'autre, c'est une guerre à mort entre les deux corps 1
— Qu'en pense votre solidité, madame ? dit le roi tout à coup à la marquise.
— Nous allons voir si elle ottre les che^ vau-légers, pensa Louvois.
— Moi, sire, repartit Mme de Maintenon, je crois que la question doit être décidée par l'heure de l'attaque.
— A quelle heure monsieur de Vaubaa iuge-t-il convenable d'attaquer? demanda le roi.
— A six heures, ou jour tombant, sire.
— Ce sera douloureux pour M. de La Feuillade,dit le roi; on aura eu l'air d'attendre l'heure des Suisses. Ne vaudrait-il pas mieux désigner un corps qui ne tût ni suisse, ni gardes françaises ?
— Que n'altaque-t-on à cinq heures, dit Mme de Maintenon; M. de La Feuillade aurait son droit sans conteste.
— Assurément ! s'écria le roi; cinq heures, c'est convenu.
Vauban salu^ et sortit.
Louvois, étonné de n'avoir pas rencontré de résistance de la part de la marquise, sortit également pour donner ses ordres et avertir les principaux officiers.
La marquise restée seule, aperçut autour du quartier tout l'état-major bourdonnant comme l'essaim autour de la ruche. Chacun des ol'iiciers, bien assuré de la nouvelle, demand/iit tout haut pour son régiment l'honneur de marcher le soir.
Gérard ne demandait rien, mais il attendait lo retour de Jaspin pour le charger de ses désirs. Jaspin entra chez son .'irai dans un état pitoyable. Il eût bien voulu rattraper sa brome du malin pour se donner une contenance et expliquer sa longue promenade. Mais, du côté des marais, il y avait alors plus de leu que d'eau. M. de Vauban venait de faire porter là, quantité de bombes et de grenades pour jeter dans l'ouvrage au moment où la co'onne devrait marcher.
— Eh bien ! Jaspin, dit Gérard en se soulevant avec un sourire, savez-vous la nouvelle?
—J'ai ouï dire qu'on va atlîaqucr l'ouvrage à cornes, dit Jaspin en s'nsseyant.
— Belle expédition, mon ami 1 mr-urtrière, mais glorieuse! Oh ! co sera recherché.
— Si elle est meurtrière, répliqua Jaspin, je ne vois pas trop ce qu'elle a d'attrayant.
— Vous verrez que M. de Louvois né me
la donnera pas, celle-là 1 dit Gérard avec amertume.
— Eh quoi, encore! vous voulez encore marcher 1... s'écria Jaspin. C'est donc une rage de vous faure tuer !
— Mon ami, c'est une rage de servir le roi et de donner quelque satisfaction à ma bienfaitrice, poursuivit Gérard qui s'évertuait à provocjucr chez Jaspin des offres dp bonne volonté.
Mais celui-ci n'en était plus là. Ce n'était plus ce triomphant que l'.elair appelait Jaspin l^r et qui gouvernait la France,
Gérard remarqua sa gêne.
— Si j'avais, dit-il, le commandement d'une expédition pareille, ce serait pour moi un couronnement à toutes les bontés que Mme de Maintenon m'a témoignées.
— Usons !... n'abusons pas, dit sentencieusement Jaspin.
Gérard se pinça les lèvres.
— C'est vrai, dit-il;
Et il s'étendit sur son lit de camp.
Cependant, il avait beau affecter le stoïcisme de l'homme sans ambition; son oreille s'ouvrait malgré lui aux bruits des préparatifs. Chaque lois qu'un commandement retentissait, qu'un tambour roulait, qu'un clairon sonnait, Gérard envoyait son laquais aux informations.
Il finit par n'y plus tenir et par aller voir lui-même.
Hélait visible que Gérard attendait l'intervention de la marquise en celte circonstance comme dans les précédentes.
Jamais plus belle occasion — emporter l'ouvrage a cornes, et n'être pas tué, c'était une fortune militaire — un pareil fait d'armes sous les yeux du roil...
On vint dire à Gérard que le quartier des ganies-lrançaises élait en rumeur, que le maréchal de La Feuillade, leur colonel, était aux prises avec le colonel des Suisses, avec Rubanlel, parce que ces deux officiers s'accusaient d'avoir intrigué pour faire avancer l'heure à son profit.
Le débat avait lieu dans la lente de Rubanlel où Gérard pouvait entrer quand il voulait en qualité d'olticicr el d'ami.
H entra. Ces trois messieiirs s'animaient fort elle maréchal de I,a Feuillade avait une grosse alfairc, tout maréchal (ju il éî.iit, avec les deux officiers dont l'un annonçait que les Suisses étaient lurieiix ellautreque les chevau-légers allaient \p devenir.
— Ce n'est pas juste, s'é-criait RubanteJ^ votre garde finit à six heures. Vous n'a\.-H pas le droit d'en moni< r une nouvelle è
cino heures. Attaquer, c'est monter une garde.
— Pas le moins du monde, disait le Gascon La Feuillade , et d'ailleurs c'est l'ordre du roi.
— Oh ! ces ordres-là, on les aurait comme vous si on les sollicitait.... répondit Rubanlel en regardant Lavernie.
— Le fait est, pensa celui-ci , qu'il serait plaisant de jouer au maréclial fanfaron le tour de lui enlever son attaque.
Et il sortit de la tente pour aller trouver Jaspin.
— Mon ami , dit-il , un service : Mme de Maintenon est là-bas avec M. du Maine; courez donc lui demander de protéger un peu les chevau-légers.
— Non, non, je ne demanderai plus rien à Mme de Maintenon ! s'écria Jaspin.
— Alors , j'irai moi-même , dit Gérard , emporté par l'ambition et l'amour de la gloire.
Jaspin essaya vainement de le retenir : le jeune homme était déjà loin.
Maiï la marquise vit arriver celui dont elle redoutait d'autant plus la présence, que Louvois causait alors avec le roi à vingt pas.
Elle tourna le dos et rentra au quartier, sans même avoir répondu au salut que lui adressait Gérard.
Celui-ci demeura pétrifié, humilié. Louvois le voyait du com de l'œil et riait tout bas. Gérard s'en vint auprès de Jaspin.
— Moi, j'ai échoué, dit-il, mais vous
vous, qui avez accès près d'elle Vous ne
répondez pas... Que se passe-t-il? Hier encore c'était une faveur dont ciiacun me faisait compliment ; aujourd'hui , il me semble qu'on me fuit.
— Femme varie
— C'est bon , c'est bon , dit Gérard avec tristesse ; aussi étais-je bien surpris d'avoir eu, tous ces derniers temps, un peu de bonheur. Cela a trop duré,|n'est-ce pas? et déjà la fortune veut prendre sa revanche. Tenez, Jaspin , mon ambition me venait de vous ; je l'avais conçue par vous ; je la destinais au service de m'en amour. 11 est certain que je me rapprochais d'Antoinette en méritant d'être remarqué par le roi. Mais puisque la femme varie , comme vous dites, eh bien ! j'attendrai que son caprice me redevienne favorahle. Allons dîner, Jaspin, allons, et je veux écrire une bonne lettre à mon pauvre Bêlai r, qui ce malin m'a donné de ses nouvelles. Voilà un homme heureux ! Vio-
lelte ne varie pas, elle !
Jaspin prit son élève sous le bras et le conduisit à sa tente. Mais leTepas ne ftit pa§
gai, Gérard ne cessait de se lever de table
pour aller regarder les détacheméns que le maréchal de La Feuillade, désormais sûr d'avoir l'honneur de l'attaque pour ses gar-des-françaises, faisait souper, régalait de vin et de violons , et montait , par des saillies gasconnes, au diapason du terrible concert dans lequel ils allaient sous peu faire leur partie.
Au quartier des gardes , ce n'étaient que toilettes et chansons. On fourbissait les épées, on brossait les uniformes. Les officiers endossaient leurs plus beaux habits. C'était une touchante coquetterie que celle de ces gentilshommes destinés à mourir, qui parfumaient leur corps afin que l'ennemi, en le relevant, prît bonne opinion de la noblesse française , et qui emphssaient leur bourse et se" garnissaient les doigts de bagues pour faire un plus beau gain à celui qui les tuerait.
Autour du quartier se tenaient une foule de soldats et d'officiers des autres corps, — Gérard avec eux, — tous regardant avec nn œil d'envie ces préparatifs, et pourtant suivant de leurs tendres vœux ces camarades, solidaires avec eux de l'hosneur national, pour lequel ils regrettaient de ne pas donner leur vie. On aidait les gardes-françaises à s'habiller , on ajustait leurs ceinturons, on affilait leurs sabres. De rudes et franches poignées de main s'échangeaient par-dessus les barrières ; çà et là une accolade bien fraternelle , avec' un mot de testament glissé entre deux sourires à l'oreille d'un ami dévoué.
Cinq heures moins un quart sonnèrent lugubrement à Sainte -Waudru de Mons, dont les carillons insolens ne cessaient de tinter depuis le commencement du siège, à travers les rouleraens de la canonnade et des mousqueteries.
Les compagnies de grenadiers commandées se mirent en rangs devant leur quartier, sur la petite place d'armes, sans tambours, sans appel.
Ce fut alors que le maréchal de La Fets. lade amena les deux capitaines des grenadiers, MM. de Beauregard et de Saillant, tout gantés et armés, sur le front de leurs compagnies. Il leur donna à chacun un gobelet d'argent plein de vin, en même temps qu'on levait sur leurs têtes le drapeau du régiment ; et les officiers, tête nue, burent à la santé du roi , tandis que leurs soldats, sans pousser un cri, car c'était l'ordre, agitaient leurs chapeaux et leurs mousquets avec une ardeur qui électrisa tous les assistans et fît couler du feu dans leurs veines.
DE LAVERNIE.
Puis, M. de Vauban, qui avait considéré avec son regard ferme et observateur chaque détail ae cette scène émouvante, s'approcha des deux officiers à son tour, et leur expliqua clairement, nettement, sans ambages, ce qu'ils avaient à faire dans cette attaque, et les dangers qui les y attendaient, avec les moyens de s'en préserver.
Le temps était sec et froid, un vent de bise sifflaitcommesifflent les balles. On apercevait du quartier la masse noire et grise des terres et des fascines jetée comme un pont sur le fossé de l'ouvrage à cornes. Derrière cette for- • tification redoutable, les chapeaux des ennemis et des figures sournoises, mais pas une arme ; et tout autour de ce terrible heptagone un double rang de canons, monstres verdâtres, sur l'échiné desquels courait par moment comme un fauve reflet de feu.
Partout du silence. Evidemment les assiégés s'attendaient à l'attaque et concentraient leurs forces. Partout la solitude. Et c'était le plus effrayant spectacle que cet espace aride, désolé, désert, sur lequel, dans peu de minutes, allaient s'amonceler tant de cadavres, population lugubre éclose sous le souffle dévorant de cent gueules de bronze.
Les grenadiers firent du regard et du
§esle un adieu martial à leurs compagnons 'armes, s'avancèrent par larges files, leurs capitaines en tête, et arrivèrent au bord du fossé.
Toute l'armée les regardait. Vingt mille cœurs battaient pour chacun de ces hommes.
Les grenadiers firent halte une demi-minut^. On vit les muscles se tendre, les yeux s'enflammer, M. de Beauregard et M. de Saillant levèrent leurs épées et la colonne entière s'élança d'un bond dans le fossé comblé en criant : Vive le roi !
Un nuage effrayant de flamme et de fumée, une explosion pareille au bruit que ferait le ciel en s' écroulant sur la terre, engloutirent les cris, les hommes et le rempart.
Mais ce premier élan irrésistible de la valeur française ne rencontra point une défense digne de son énergie. Le prince de Bergues avait-hcibilement calculé qu'un boulet s'amorlil sur des surfaces molles, tandis qu'il écrase ou pénètre s'il rencontre une résistance.
Les grenadiers de l'assaut franchirent le fossé et se logèrent dans l'ouvrage à cornes après avoir chassé les assiégés en un combat qui avait épuisé leurs forces sans fatiguer leurs adversaires.
Et, au moment où ils chantaient victoire,
ne voyant plus d'ennemis autour d'eux, lors-
que déjà le drapeau de France flottait sur le parapet, et qu'on n'attendait plus que les ouvriers pour faire le logement, tous les feux de laplace se croisèrent sur les ass égeants. Les deux compagnies de grenadiers déjà décimées par la lutte corps à corps, furent tout à coup hachées par une mousqueterie et une canonnade acharnées.
Les gardes-françaises, dans leur ardeur, n'avaient pas voulu attendre l'arrivée des Suisses, et au lieu du renfort qui les eût aidés à se maintenir et à se loger à couvert, ils n'eurent que l'embarras de leurs morts et l'affaiblissement de leurs rangs éclaircis.
Un moment d'hésitation les perdit. Soudain sur la gorge de l'ouvrage à cornes reparurent les assiégés armés de faux emmanchées à revers avec lesquelles ils atteignirent de loin et d'en haut les grenadiers.
En vain leurs officiers firent-ils merveilles, M. de Beauregard fut pris, p)ercé d'outre en outre par une balle ; — l'enseigne tomba mort. — Deux lieutenans blessés grièvement furent emportés par l'ennemi ; cent cinquante grenadiers sur deux cents restèrent sur le terrain.
Les assiégés rentrèrent dans tous leurs ouvrages et, au moment même où le roi apprenait l'enlèvement du bastion, une seconde nouvelle lui aj)prit le retour des gardesfrançaises et l'ecliec infligé à ses armes.
M. de La Feuillade était venu, l'oreiUe basse, pour tâcher d'apaiser le premier dépit du roi; mais Louis XIV, haussant les é^ paules avec colère :
— Ce n'était pas la peine, dif-il, de tant insister pour être chargé de l'opération.
Le maréchal essaya de plaider la cause de son régiment.
— Assez, dit le roi; demain, je recommencerai, et j'enverrai des troupes qui ne reculeront pas.
Louvois, qui avait favorisé La Feuillade, le chargea aussi furieusement que le roi, dès qu'il le vit dans cette mauvaise position. Le roi avait haussé les épaules, Louvois tourna le dos.
Vauban seul resta ce qu'il était toujours, impartial et généreux.
— Sire, dit-il, la seule faute de ces braves gens est leur excès de courage. Ils se sont aventurés sans arrière-garde. Cependant parmi eux bien des gens ont fait leur devoir, et quelques-uns plus que leur devoir.
Le roi frappant sa botte avec sa canne :
— Allon?, allons, Vauban. dit-il. pas d'il-
im
lùsîoHs. Une fuite est la fuite. On meurt sur une défaite ; on n'en revient pas.
, f— C'est vrai, s'écria Louvois.
■ — M. de Louvois lésait, ajouta Louis XIV. Les clievau-légers qu'il a envoyés l'autre jour au marais avaient, pour révenir, cent raisons que les gardes n'ont pas eues aujourd'hui. Moi-même je les y avais eugagts. M. de Louvois l'a trouvé mauvais cependant.
Louvois grinça de? dents. Le roi ne le tint pas quitte.
— Si j'eusse envoyé Lavernie à l'ouvrage à corne, dit-il, cela ne serait pas arrivé.
La marquise eut la générosité do ne point profiter de son avantage. Etait-cp peur ou générosité ?
T- Oh I sire I s'écria Louvois irrité, M. de Lavernie est de chair et d'os comrne M- de îleauïegard;ets'il avait çule corps traversé...
—Assez! interrompit le roi en regardant Louvois de façon à le faire rentrer sous terre. Désormais je nommerai moi-même les officiers selon l'importance des attaques.
Et il rentra chez lui plein de colère laissant Louvois consterné.
Alors le ministre s'adressant à la marquise:
— Il fallait donc, madame, dit-il d'une voix adoucie, me dire cliaritablement le désir du roi — le vôtre — j'eusse tout lail plier devant vôtre plaisir.
— Qu'est-ce à dire? dema^ida Mme de Mainlenon, je ne vous comprends pas.
— Je pense, madame, que vous désiriez pour M. fie Lavernie l'attaque de ce soir.
— Moi? Pourquoi pensez- vous cela, monsieur? dit la marquise troublée.
— Je m'entends ! répliqua Louvois déjà incapable de se contrnir, et avide d'épouvante^ son ennemie, par cette parole à double sens.
Mme de Mainîenon , au lieu de faire explosion comme le ministre s'y attendait, pâlit légèrement et rentra près du roi.
— Jospin a parlé, et elle a peur 1 Je la tiens, se dit Louvois.
tin même temps il courut au quartier des gardes oîi rcgaaient la consternation et la honte.
Le maréchal de La Feuillade se cachait sous sa tente comme unAcliiUe. Les officiers revenus sains et saufs pleurairpt devant leurs soldats éperdus. Quelques blessés retusaient de se laisser panser, d'autres montraient le poing aux Suisses, qu'ils accusaient de n'être pas venus à leur aide.
Uubantel, homme à la lois adroit et bon, consola les uns^ apaisa les autres, donna
son vin et sa pharmacie; puis, prenant Gérard à part: "
— Ah çà, lui dit-il, vous qui êtes bien en cour, il faut m'aider à obtenir pour demain la besogne que les pauvres gardes n'ont pas su faire aujourd'hui.
— Oh ! repartit Gérard, est-ce que vous vous dissimulez les suites?
— Lesquelles?
— Si nous obtenons de redresser les gardes-françaises et que nous soyons battus comme eux, ce sera pour en mourir de confusion.
— Est-ce que nous serons battus ? dit le vieux soldat; nous battrons!
— Alors voici l'autre branche de mon dilemme: nous réus<irons, et les gardes seront teileraent furieux d'avoir été déshonorés par noire succès, que ce sera une suite interminable de querelles avec eux. Adieu l'harmonie dans l'armée française.
— Ah, sans doute, dit Rubantel, ils seront dans leur droit.
— Vous n'ignorez pas que le roi n'encourage pas les duels.
— Qu'y faire?...
— Et que M. de Louvois sera heureux de me voir sur les bras une affaire de ce genrelà.
— Vous êtes la raison même et je suis convaincu. Mais l'armée reste déshonorée ce soir.Et les maudits Suisses sont capables, demain, de prendre l'ouvrage. Ils ont des tètes si dures 1
— Mon général, malgré toutes mes bonnes raisons, je suis prêt à faire ce que vous me commanderez. Formulez voire avis.
— Moi, j'essaierais d'une petite démarche pour que les Suisses ne marchent pas demain.
— Essayons... Mais auprès de qui?
— Je croyais que Mme de Maintenon voulait du bien à voire précepteur....
— Demandez à Jaspin.
Jaspin, qui errait aux environs de îa tente, entendit prononcer son nom. Il arriva.
— Vous êtes en jeu, l'abbé, dit M. de Lavernie.
— On .voudrait voi?s charger d'aller demander à Mme de Mainlenon son intervention, dit Rubantel.
Jaspin lariça un regard de reproche à Gérard.
•— Mais, répVqua-t-il, je n'ai sur Mme de Maintenon aucun crédit. Un jour je l'ai priée de sauver la vie à Monsieur.... raison de famille; Mme de Maintenon s'est rendue à mon
DE LAVERNIE.
humble prière : voilà tout. Hors de la f4r mille, je n'ai plus de voix.
— Cej>endânt , répéta opiniâtrement Rubantel , il ne faut pas quie les Suisses donnent une leçon aux Français ! Tenez, je
n'aime pas*Louvois; mais il est bon Français, lui; je vais l'aller trouver él lui raconter tout droit la chose.
— Justement il passe; le voyez-vous? dit Jaspin , enchanté de n'avoir rien à demander à la marquise.
Rubantel n'hésita pas , il aborda franchement avec le ministre la question du patriotisme. 11 lui soumit également la difficulté soulevée par Lavernie , le mécontentement (les gardes-françaises.
— 11 est certain, dit-il, que ces messieurs
des gardes nous en voudront et voilà ce
qui nous arrête, M. de Laveriiie et moi, pour revendiquer l'honneur de marcher demain.
■ Louvois, le génie du mal, saisit aux cheveux cette belle occasion de mal faire : mettre aux prises Lavernie avec une bonne querelle de corps, le rendre odieux, lUi qui commençait à devenir populaire 1 quelle joie I
—•Je voudrais bien voir, s'écria-t-il , que l'on osât , de quelque part que ce fût , inquiéter ceux que je chargerai de corriger la faute des gardes -françaises. Ordre du roi! cela prime tout.
— j\Iohseigneur, c'est vrai ; mais*, avant d'être soldat, on est homme. Il en coûte à l'amour-propre de braves gens...
— Braves gens sont ceux qui emportent les ouvrages qu'on leur commande d'emporter. Hier, j'ai favorisé les gardes, c'est xtin ; je rôlùgis d'eux aujo^ird'bui. Vous avez raison, monsieur de Rubantel, il nélaut pas qtie Ifes Suisses redressent des FranÇais.'J.e prends note de votre réclamation.
— Mais elle no^i pas mîehfie..-.. dit Rubantel, un peu efiVayé dé la responsabilité.
— Elle est de iV). do Lavernie, très bien !
— Monseigneur' pas tout à fait.
— Elle est dé lui etde vous', elle est juste, c'est tout ce que j'examine ; elle est nationale d'abord : j'en prends note. Adieu, monsieur. ' '
— Eh mais, il me semble que je réussis trop, mùrrimra M. de Riibanlcî, inquiet de son bonheur , on voyant Louvois s'éloigner précipilannnent pour emporter sa nouvelle méchancoté comme une proio.
■ — Eh bien! diront an génér;d, Géra^-d et Jaspin, quand ils le virent revenir.
— Cela marche tout seul, répondit M. de Rubantel.
— Il consent?
r— 11 promet?
— Oui. Mais après le consentement et la promesse de Louvois, il y a la réflexion. Tenez, regardez-le causer avec toiis ces officiers qui abandonnent pour lui M. de Vauban. Voyez comme il s'anime, comme il sourit. Voyez comme on gesticule autour de lui. Il est dans le cas de promettre aussi k d'autres. Il faut surveiller cela ; j'y cours! Venez-vous, Lavernie?
Jaspin fit un appel du regard au désintéressement de son élève.
— Ma foi ! je reste ici, dit Lavernie. Toujours mendier les grâces me fatigue. Et puis, je suis dans une mauvaise veine; je voué porterais malheur.
— Méchantes raisons! Décidément vous n'avez pas grand goût pour la gloire.
— Franchement, non, si vous voulez que je vous le confesse, et en cette circonstance moins que jamais. Je plains sincèrement ces pauvres gardes, qui ont échoué ; je ne voudrais rien leur ôter de la revanche qui leur est due. Quant aux Suisses , puisque c'est leur jour demain, pourquoi le leur prendre?
— Oh 1 mais vous êtes un tiède 1 s'écria Rubantel; moi, j'ai soif de devenir maréchal de France. Ecoutez donc, j'ai des enfans à établir. Chacun pour soi, le bâton pour tous.
Et il sortit en riant. Jaspin et Gérard se dirigèrent lentement vers h^ur quartier en prenant des détours pour allonger la promenade. Jaspin songeait à regagner du terrain près de Mme de Mainlenon ; Gérard ne pensait qu'aux moyens de revoir Antoinette.
Ce fut ainsi qu'ils revinrent , l'un à sa chaise, l'autre h son lit. Les derniers bruits mouraient dans le camp irannais. On entendait, au contraire, du côte de la place, beaucoup do cris joyeux , et les assiégés , tout en envoyant leurs boulets aux assiégeans . semblaient tirer le canon d'allégresse. Ils relaient lour succès de manière à ne pas [)er(lre lour poudre.
— El» bien 1 dit Gérard après s'être désarmé, voilà que je redevions un mortel ordinaire. La faveur ni'oublie. Je décline, Jaspin, je décline.
— Le Ixinhour est dans l'obscurité, répliqua ral)l)é philo>o[iluquomoiit. Plus l'IioinniQ est oublié, pUis il a le louips do dormir. Ot". il n'y a de véritable bonliour ici-basque le sonmioil.
— Lof^uol? demanda Gérard.
— Celui qui va nous prendre ce soir et iioiis quittera demain , réplitjua l'abbé avec enjouement.
I —Je croyais que vous parliez du som-
meil qui a pris hier ce pau\Te petit cheva- | lier. Parlez-moi de celui-là, Jaspin, un Louvois ne le trouble pas.
— Quel noir vous avez dans l'âme!... Re- ■fiusttez-vous et dormons. Demain vous verl'c-z tout en rose ; la vie est ainsi faite. Ah 1 si vous aviez jamais pu prendre le goût de la péclie !... Voilà qui repose les idées ! Un brochet, une anguille, une brème consolent de bien des chagrins. Et quelles anguilles, quelles brèmes il y a dans les mares làbas 1...
Jaspin soupira et prit le chemin de sa chambre, c'est-à-dire de sa tente, assez voisine du logement de Gérard.
Comme il sortait, il aperçut cinq officiers éclairés par le lallot d'un tambour, qui lui demanda si la tente de M. de Lavernie était encore loin.
— La voici , répliqua Jaspin ; et il entra chez lui, heureux de voir que son élève allait avoir de la société pour se distraire.
Le tambour, abordant le laquais et le planton de Gérard, les pria d'annoncer au lieutenant la visite de M. de Saillant, capitaine aux gardes , et celle de ses lieutenans, enseigne et aide-major.
Gérard s'avança jusqu'auseuil de sa tente, le visage ouvert,* pour faire plus d'honneur à ces braves officiers , précisément parce qu'il les croyait plus malheureux.
Leur visage portait les traces non seulement d'un profond chagrin, mais d'une certaine irrilalion, que Gérard trouva bien excusable. Il redoubla donc de politesses et les pria de s'asseoir avec le plus cordial intérêt
— C'est à M. le comte Gérard de Lavernie que nous avons l'honneur de parler, dit M. de Saillant, petit homme sef, fin de taille et de visage, boitant par suite de deux contusions qu'il avait reçues le jour même, et le front fendu par un coup de faux qui l'avait balafré jusqu'à l'oreille.
— C'est moi, oui, messieurs. A quoi doisje le bonheur de vous recevoir chez moi ? Asseyez-vous donc, par grâce.
— Ne le devinez-vous pas? dit M. de Saillant, toujours debout avec ses compagnons.
— Non, je vous jure.
— Monsieur, nous savons que les chevaulégers sont désignés pour faire demain l'atlaque dans laquelle nous avons échoué...
Ici, la gorge de l'officier se serra; une expression d'amertume indéfinissable contracta ses lèvres.
— Vous comprenez, ajouta-t-il d'une voix énnie, que nous sommes tous déslionorés par Cela même que nous vivons , et nous '
venons vous supplier d'avoir pitié de nous, en digne gentilhomme que vous êtes.
Les yeux de l'orateur brillèrent d'un éclat qui n'était pas naturel; tant de feu ne s'allume que dans une prunelle humide.
— Mais, monsieur, répliqua Gérard, plein de compassion, comment faire?
— Nous espérons que vous refuserez.
— Refuser 1... s'écria Gérard... quand le roi commande !
— Monsieur, le roi n'eût pas commandé cette injustice si on ne la lui eût pas demandée. Nous avons cherché M. de Rubantel pour lui dire ce que nous avons sur le cœur ; mais il est encore avec le roi et M. de Louvois. Vous êtes le lieutenant des chevaulégef s ; c'est à vous que nous nous adressons. La chose presse.
— Supposeriez-vous que j'aie demandé de vous remplacer? dit Gérard.
— On le (lit [lositivement, monsieur.
— Qui le dit?
— M. de Louvois ; voici quatre officiers qui l'ont entendu. C'est sur votre demande, dit-il, que les chevau-légers nous relèvent.
— C'est faux ! répliqua Gérard.
— Alors vous refuserez , n'est-ce pas , monsieur? dit poliment M. de Saillant.
— Permettez, voici une équivoque, fit observer Gérard. Demander à vous remplacer pour cette attaque, c'était vous faire tort ; je nie avoir demandé ; voilà tout ce qu'il vous faut, je pense. Quant à refuser le service.... imiiossible.
Les officiers échangèrent entre eux un regard de colère et de désespoir.
— Vous ne comprenez donc pas notre position , monsieur, ajouta M. de Saillant ; il faut, il faut, entendez -vaus, que notre régiment marche demain.
— Mais, monsieur..
— Pardon ; ce mot : il faut , signifie que rien ne nous arrêtera pour en venir à notre but.
— C'est moi qui cesse de comprendre ou qui comprends trop bien, répliqua Gérard... vous me menacez.
— A Dieu ne plaise; mais nous voulons...
— Ce mot est de trop, m.onsieur; s'il faut que vous marchiez demain, il faut aussi que je ne cède pas à une menace.
— Les conséquences retomberont sur vous !
— Non pas, sur le roi I...
— Nous avons l'honneur de vous répéter que c'est vous qui avez demandé au roi à nous redresser; telle est l'expression de M. de Louvois.
— 11 a menti I
DE LAVERNIE.
— Donnez -lui ce démenti , nous n'en serons pas faciles.
— Il l'aura.
— Alors vous refuserez de marcher, c'est tout ce que nous demandions, et nous serons au comble de nos vœux.
— Oh ! non 1 s'écria Gérard , vous ne me prendrez en lâcheté dans aucune circonstance... Si je suis commandé, je marcherai. Si je reviens de l'action, je donnerai à M. de Louvois le démenti qu'il mérite , je m'y engage devant vous. Si je suis tué, je ne dois rien à personne.
— Ce n'est pas ainsi que nous l'entendons, répondit M. de Saillant avec colère; le démenti de M. de Louvois sur-le-champ, et le refus de service en est la conséquence, telles sont nos conditions. Notre honneur est plus exigeant parce qu'il est entamé ; songez -y et cédez-nous.
— Jamais I
— Alors, monsieur, vous ne serez pas étonné si nous avons recours aux grands moyens. Tout est permis dans le désespoir. Vous ne commanderez pas l'attaque demain avant de nous avoir tués tous cinq.
— Fort bien, dit Gérard.
— Et après nous, l'élal-major des trentedeux compagnies car nous les représentons, n'ayant pas voulu venir ici en corps, pour éviter l'esclandre.
— Oh ! voilà une absurdité, interrompit Gérard : il est certain que je pourrais essayer de vous tuer tous les cinq, et que je ne tuerai pas cent cinquante ofticiors d'ici à demain. C'est moi qui serai tué. Soit.
— Oh ! vous pourrez appeler à vous tous les officiers des chevau-légers ; corps contre corps, la partie sera complète.
— Allons doncl s'écria M. de Lavernie, une guerre dans le camp français pour une querelle d'honneur particulière I le remède serait pire que le mal. Que vous faut-il ? tuer un chevau-U'ger pour la satisfaction de votre amour-propre. C'est tout ce que vous y gagnerez, attendu qu'un autre ofticier me remplacera demain si je suis mort. Mais entin, vous le voulez. Je suffis parfaitement, et je suis prêt. Marchons nous?
En disant ces mots, Gérard décrocha son épée et prit son chapeau.
— C'est la faute de votre ambition , murmura M. de Saillant, un peu étourdi de rencontrer une si logique résistance.
— Ah I monsieur, assez, je vous prie; à partir de ce moment, nous voici sur le terrain. Plus d'insultes.
Et il leur montra civilement le chemin, en les faisant passer devant lui.
xn,
Querelles d'Allemands.
Ils n'avaient pas fait dix pas qu'ils ren^ contrèrent une troupe de six officiers suisses précédés d'un porteur de flambeaux. Ce dernier n'eut pas plus tôt aperçu Lavernie qu'il s'écria :
— Le voici !
Aussitôt les officiers s'approchèrent, et l'un d'eux, saluant Gérard, lui demanda eu très mauvais français s'il pouvait avoir l'honneur de lui parler en particulier.
— C'est que je suis bien occupé en ce moment, répliqua Gérard.
— Nous sommes bressés , dit l'officier suisse, et ce sera gourt.
— Si ces messieurs veulent bien permettre, répliqua Gérard en se retournant vers les gardes-françaises, qui consentirent par un signe de tête.
— Monsier, baragouina le Suisse , nous fiendre te la barl te monsier Regnold la golonelle-heudenant, fous temanter bourguoi fous embègez nous t'êdre commantés à l'addague te temain, buisgue c'êdre nodre chour.
— Vous aussi I s'écria Gérard ; eh bien I voilà qui est complet. Oh ! vous pouvez entendre, messieurs les gardes-françaises. C'est la suite de votre affaire. Seulement on me raconte en suisse ce que vous m'avez dit en bon français.
— Réijontez-fous? poursuivit l'Helvétien avec le flegme de sa nation.
— Je réponds que rien n'est plus absurde, dit Gérard , attendu mon obscurité , qui ne peut laisser supposer à -aucun être raisonnable que j'aie l'influe'^e d'empêcher le roi de faire ses volontés,
— Fort pion. Alors, c'êdre un vaussedét
— Tout ce qu'il y a de plus faux.
— Monsier Loufois avre mendi?
— Par la gorge.
— Et fous bas marciiir temain sur l'addague ?
— Oh 1 ceci est différent. Le roi commande, j'obéirai.
— Fous embégerez les Suisses le raar^ chir?
— Je n'empêcherai rien du tout, mais j'irai où l'on m'ordonnera d'aller.
— Naëne, répli(iua le Suisse en tournait la tête comme un Chinois.
— Non ? et pourquoi ?
L'officier montra ses cinq compagnons»
qui montrèrent chacun leur épée.
— Parfaitement, dit Gérard, vous vous
ÎOS
faites bien mieux comprendre, sans parler qu'en iVarlaiit. Il n'y a qu'une' dilTiculté à ce que vous me proposez.
Le Suisse i^atut surpris. Gérard continua.
— C'est qùé voici messieurs les gardesfrançaisés' qui viennent de me propose? atisolument la même chose que vous, et. ils ont la priorité. Pardon, priorité est un mot difficile à comprendre si vous ne savez pas le latin : il signifie que ces messieurs sont venus demander satisfaction les premiers.
— Gott î répliqua le Suisse.
r- Attendu, poursuivit Gérard, que ces messieurs aiissi veulent marclier demain, et que quant à moi je leur donne raison.
— Naëiie, dit encore le Suisse avec son impitoyable mouvement de tête.
— Vous dites que ces messieurs liematcherônt pas?, s'écria Gérard.
— la, je dis.
Gérard se mit à rire, malgré le peu d'envie qu'il eti avait.
— Ma foi 1 cela regarde ces messieurs, dit-il, expliquez-vous ensemble.
— Afec fous, t'apord, interrompit le Suisse ; afec eux abrès.
— Oh ! rn^oi j'appaftierts aux gardes-françaises, dit M. de Lavernie, et pour que vous liriez l'épée avec moi il faut que j'aie tué ces cinq messieurs et cent cinquante autres ofticiers des gardes. ,
— Cent cingande ! s'écria le' Suisse, fous moguir fous.l , ,
— Demandez à ces messiieurs, vbilà leurs conditions.
— Ehpien, répondit le SUisâë avec un bon sens admirable, gommanzez afec nous — nous allons fous débèger très fite, — et abrès... nous nous endendrons afec niessiers les Cartes vranzais.
— Oh ! mon Dieu 1 s'écria Gérait de plus en plus égayé, je n'ai pas de préférence, moi, et si ces messieurs veulent vous céder leur tour, j'accepte.
— Fort pon 1 dit le Suisse ^p .enfonçant son chapeau sur sa tête el eri mettant lentement l'épée à la main comme si raitâifè était déjà arrangeeV '
Qu'on juge de l'épouvante qui saisit le pauvre Jaspin lorsCiue réveillé de son premier somme par le bruit dé cette querelle, qui avait lieu t?n face de sa tente, il aperçut par l'entrebâillement <ies toiles' l'animation des adversaires, les laquais éclairant déjà le terrain avec leurs flambeaux, et une épée reluisant au feiï.'
Il prit à pétfteîé temps 'd''ehdosser un habit et S6 piéçifiitâ éploré entre le$ a^verr
saires qu'il se mit à supplier au noiii de la reUgion et de l'immanité.
— Qui est celui-là? se demandèrent lés gardes. ,
, — Exçuseî-le, messieurs, c'est Uti vieux précepteur à moi qui m'a élevé. Le bonhomme perd, la tête au miheude toutes ces batailles, Èles-vous fou, Jaspin, s'écria durement Gérard, de venir vous mêler aiflsi de ce qui .ne vous regarde pas. Rentrez ! morbleu I Quand je vous dis que vous finirez par me rendre ridicule.
— Mais tous ces enragez vous tueront ! Dites-leur donc la vérité.
— Faites- moi le jilaisir de réhti'ét chez vous et ne me rompez plus la tête;
.En disant ces mots il poussa l'abbé parlés épaules vers la lente;; mais celui-ci, furieux et désespéré, lui é(:hap})a et courut dans la direction du quartier de Bethléem en s'écriant :
—Nous allons bien voir si oifl voiis ttiè'jfà.
Et avant que Gérard eût {in le reteilil*,'il disparut dans les ténèbres.
— Jaspin va faire quelques sotlîfees,"messieurs, dit-il. Hâlons-noUii; prenez vos" mesures et finissons. • , .
— Je gommenze, s'écria le Stii^', '
— Un moment, un moment^ dit M. de Saillant,. qui jusque-là rt'avait pas r'enmé^et qui arrêta le Suisse par lé braS ;'c'èStà nous que M. Lavernie fait tort.
— Abrès, abrès, afec fous , interrompit l'opiniâtre Helvétien en dégageant sort bras pour se mettre en garde tout a fait.
— Ohl mais c'est une plaisanterie, dit M. de Saillant. Est-ce que vous auriez la ptétention de marcher à notre place detnâinî
— C'êdre nodrechour 1 dit le Suisse.
— Vous donneriez une leçon alix gardesfrançaises, vous...! s'écria un dés officiers qui accompagnaient M. de Saillant.
— Tutélemêmé.
-^ Vous en avez menli I dit un atitrè en s'approchant à six pouces du Suisse.
Celui-ci, taillé eu hercule, allongea seulement la main et repoussa lé gardé-û^ançaise à la distance d'une toise. , ;
Aussitôt toutes les épées jaillirent d'ès fourreaux, et les olizé combattans. pi:irént du champ pour se charger avec' plus d*'avantage.
Gérard, bien embarrassé, se jeta entre eux avec mille râisônhémens inutiles.
Mais il se trouva pris entre le? St^sSès qui juraient, et les Gardes qui lui crlaîeivt î Arrière !
Et déjà les épées se joignaient lorsque des
cris 6fi firent entendfet <teft Wd oréopitédi
DE LAVEMiE.
et Rubantel parut essoufflé avec une vingtaine de chevau-légers, qui bousculèrent Suisses et gardes-lrançaisps pour dégager leur lieutenant qu'ils croyaient en péril.
Les gardes crièrent à la lialiison; les Suisses crièrent : Bt-rne 1 Berne 1 Et une nuée de Suisses et de gardes accourus sur la trace desclievau-légeis commencèrent une de ces mêlées dans lesquelles tout le monde coudoie, rudoie, crie et frappe, sans que personne sache pourquoi.
Voilà la besogne qu'avait faite Jaspin.
Ayant rencontré "sur sa route Rubantel qui sortait de chez Louvois, il l'avait amené bien escorlé au secours de Gérard. Et comme déjà s'élait répandu partout, grâce à la méchanceté de Louvois, le bruit de la nouvelle faveur qu'on faisait aux chevau-légers en les chargeant de l'attaque pour le lendemain, cette étincelle habilement lancée par le ministre , imprudemment souillée par Jaspin, avait mis le feu aux traînées de poudre.
On se battait encore, et l'on ne s'était pas expliqué, lorsque Louvois accourut sur le théâtre delà discussion. Son nom, prononcé par les gendarm( s qui le précédaient, fit l'eiiet sur les combatians des baquets d'eau glacée qu'on jette sur les dogues qui se mordent. Toutes les colères se refroidirent, de larges espaces s'ouvrirent dans ces masses naguère compactes.
— Par la mordieu! qu'y a-t-il, s'écria Louvois qui le savait mieux que personne...
Chacun se mit à parler à la lois.
— Des épécs tirées dan» le camp ! continua le ministre.
— On voulait tuer M. de Lavernie, dirent les chevau-légers.
— Nous nous expliquions avec M. de Lavernie, dirent les gardes et les suisses.
De sorte que le nom de Lavernie frappa toujours délicieusement l'oreille de Louvois qui s'écria :
— Bien 1 bien !... Aux arrêts, les chevaulégers 1 les Suisses, aux arrêts I aux arrêts, les gardes I
— Mais, monsieur... dit Gérard.
— Aux arrêts i s'écria Louvois avec une joyeuse rage.
Rubantel s'approcha à son tour.
— Aux arrêts 1 lui dit Louvois.
Et toute celle foule se dissipa en murmurant pour retourner dans ses quartiers.
— C'est égal, dit un des gardes-françaises à Gérard, avec un sourire amer, vous avez là un précepteur utile. Gardez-le bien 1
l'oreille de Gérard, avec un gros rire ironique.
— N'est-ce pas le ménle précepteur qui, l'autre jour, est venu prévenir le roi que vous étiez mal à l'aise dans les marais, dit M. de Saillant, pâle de colère, à Gérard qui frissonnait de douleur.
Si Jaspin se fût trouvé là, Gérard l'étranglait sans miséricorde. Mais le pauvre abbé sentait sa faute, tout en s'applaudissant du résultat, et il se tenait à l'écart comme le chien qui s'attend à êtrebaltu.
Louvois, comme on le pense bien , ne manqua pas l'occasion. Il courut chez le roi agité déjà par des rapports divers. Le carrosse de Mme de Maintenon était tout attelé; son écuyer l'attendait pour la reconduire à Saint-Guislain.
Aussi agitée que Louis XIV, elle essayait pourtant de le calmer en lui représentant avec la douce fermeté commune à toutes leà femmes supérieures, que cette émotion des gardes n'aurait pas eu lieu sans la dureté avec laquelle il les avait traités. Et bien curieuse de savoir des nouvelles, elle se hâtait pourtant de retourner à l'abbaye, afin de ne plus rencontrer Louvois, dont elle redoutait le regard et les embûches. Ce dernier, ail contraire, brûlait dédire au roi, en face de la marquise, ce qu'il avait à lui dire de l'échauflourée.
— 11 était temps ! s*ccria-t-il en se plaçant sur les degrés du vestibule, entre le carrosse et la marquise prête à y monter.
— Ces mauvaises têtes se querellaient?
dit le roi.
— Oh sire, on se battait bel et bien 1 Le roi frc^nça le sourcil.
— Cela est sérieux, M. de Louvois !.. se battre !.. malgré mes ordres!.. Quels sont les coupables?
— Tout le monde, plus ou moins, sire.
— Mais particulièrement?...
Louvois feignit l'embarras , il regard»
la marquise en retournant son chapeau comme un é( olier.
— Enfin.;, contez ce qui s'est passé, dit le roi avec impatience.
— C'est la querelle des gardes française» avec les chevau-légers, qui s'est comf)liquée de l'arrivée des Suisses, ré[)ondit Louvois.
— Quel a été l'agresseur?
— Ah ! Sire, je crois que ce sont les gar*^ des; ils étaient tellement hless-.^s des cruels reproches de Votre Majesté, qu'ils n'ont pu voir sans s'exaspérer la réponse favorablt» nue j'avais faite à M. de La vernie lorsqu'il s est ofterl à ii»«Tflmnlacer demain Dour l'attâ^QU9,
âOO
— Nous y voilà encore, pensaens'anuanl de courage Mme de Mainlenon.
— Les gardes sont bien excusables , ditelle tout haut, et c'était peu généreux d'enlever à ces pauvres vaincus la chance de se réhabiliter.
— Madame, vous ne dites pas cela pour moi, riposta Louvois, avide de commencer à mordre : vous auriez bien tort. Si j'ai promis à M. de Lavernie d'appuyer sa demande près du roi , ce n'était pas que je la trouvasse équitable. Oh ! non ; je le trouvais peu généreux, en effet, de monlrer tant de zèle au détriment de ses compagnons d'armes. Mais avec M. de Lavernie , je ne sais plus que faire : M. de Lavernie déroute toutes mes habitudes et force toutes mes consignes. Je ménage M. de Lavernie plus que s il était prince ou maréclial de France. Ne vous en plaignez pas , madame, puisque je me donne tant de mal pour ne pas vous désobliger en contrariant votre protégé.
— Mon protégé ! s'écria la marquise avec un regard irrité. Mais, en vérité , monsieur, qu'est-ce que cela signifie?
Et son cœur battait à rompre sa poitrine.
— Sire , j'en appelle à Votre Majesté, dit Louvois avec un gracieux sourire : M. de Lavernie , condamné à mort , et il le méritait bien, se trouve gracié: je voulais en purger l'armée, — i)ardun, madame ; — on le fait lieutenant de chevau-légers. L'autre jour je lui donne l'affaire du moulin d'Hion ! il s'y couvre de gloire ; je devine toute la joie que ce beau fait d'armes inspire à Mme la marquise , puisqu'elle honore M. de Lavernie d'une invitation, sans précédent encore, dans une abbaye !... parmi des jeunes religieuses !.. Or, une alarme est donncece même soir; une occasion se présente; je crois continuer à bien mériter de Mme la marquise en favorisant son protégé d'une seconde mission non moins glorieuse que la première...
La marquise secoua la tête.
— N'en doutez pas, madame, l'attaque du marais était belle pour quiconque l'eût su mener à bien. Savez-vous qu'on avait affaire là aux réformés français , avant-garde du prince d'Orange , qui voulaient s'introduire dans Mons et Jqu'il fallait contenir à tout prix. Mais se sentant soutenu à la cour, M. de Lavernie aurait voulu choisir lui-même ses occasions. Le roi m'a bien maltraité à ce sujet. La volonté du roi soit faitel n'en parlons plus 1 J'ai pris le parti de ne plus jamais rien faire qui contrariât M. de Lavernie , c'est-à-dire qui airienâl un nuage
sur le plus beau front du monde. Voilà pourquoi tantôt , mal^é l'injustice la plus flagrante , je consentais à favoriser encore M. de Lavernie aux dépens de ces pauvres gardes. J'espérais faire plaisir à Mme la marquise. Voyons , sire , daignez être arbitre entre elle et moi : suis-je assez empressé à lui plaire? dois -je être accusé par elle de ma bonne volonté , qui lui sacrifie tout , même mon devoir et mes convictions?
— Il est vrai que vous témoignez à madame des sentimens bien dévoués, répliqua le roi avec une imperceptible ironie que Louvois comprit à merveille. Mais enfin, la marquise est raisonnable et ne protège personne au mépris des usages, des lois. Je ne le crois pas, du moins.
— Oh ! sire , l'ai-je jamais prouvé? s'écria Mme de Maintenon ; je ii'aime et ne protège que les bons serviteurs de Votre Majesté.
— Tout cela ne nous dit pas l'auteur du désordre de ce soir.
— Sire, dit Louvois, le premier auteur... Voyons , il faut le dire , puisque Mme la marquise y consent... le premier coupable, c'est , à ri' en pas douter , l'ambitieux de gloire , le zélé infatigable qui a demandé à relever les gardes-françaises.
— S'il l'a véritablement demandé, dit la marquise , il est coupable. — L'a-t-il demandé ?
— M. de Rubantel me l'a dit, fit Louvois effrontément.
— Mais les gardes - françaises s'en sont pris à lui, ajouta le roi.
— Oh 1 vraiment, ils ont tort.
— Et les Suisses ?
— Les Suisses s'en sont pris à tout le monde..... Têtes carrées, têtes intraitables, vous savez, sire.
Le roi se mit à rire, puis, sérieusement :
— 11 faut punir tout le monde, Louvois.
— Sire , j'ai cru devoir le faire. J'en demande bien pardon à Mme la marquise.
— Pardon de quoi? dit-elle avec hauteur,
— C'est qu'en punissant les autres, ajouta Louvois, feignant de balbutier, j'ai dû punir M. de Lavernie.
— Eh bien ! après?
— 11 est aux arrêts, continua Louvois avec l'air contrit d'un pénitent qui confesse une énormité.
La marquise enrageait de souffrir cette dupUcité sans pouvoir la démasquer.
— Les arrêts , dit-elle , pour avoir fait se battre une armée. Je trouve cela timide, monsieur, et quand vous prendrez mes protégés en faute, punissez-les plus vertement ; ayez
DE LAVERNIE.
âoi
plus d'imagination si vous tenez tant à me laire plaisir.
— Je profiterai donc de votre permission, madame, interrompit Louvois. Oh 1 je savais bien le moyen de punir, mais je n'osais l'employer, toujours par scrupule...
— Je le sais aussi, dit le roi ; et je l'emploie, moi. J'ôte aux chevau-légers l'attaque de demain, que je voulais leur donner. Je ne la donne pas non plus aux Suisses. Je ne la donne pas même aux gardes aussi entièrement qu'ils le demandent. — Les gardes marcheront, soit, je ne veux pas les déshonorer ; mais je les ferai appuyer par mes mousquetaires : voilà des gens qui ne reculeront pas. Louvois 1 qu'on prenne soixantequinze mousquetaires par compagnie, et qu'on les poste de façon à soutenir les gardes, s'ils faiblissaient* encore !
— Sire, c'est convenu... Et les arrêts de M. deLavernie?
Le roi regarda timidement la marquise.
— Doublez, dit-elle.
— Qui aime bien châtie bien, madame, murmura Louvois, et il offrit à la marquise de la conduire à son carrosse.
Leurs deux mains se touchèrent comme des serpens glacés qui s'enlacent.
— Quand je n'aurais gagné à cela que l'autorisation d'écraser ce Lavernkî , quelle victoirel pensa Louvois.Commeil fautqu'elle s'intéresse à lui pour ne plus oser le détendre. Oli ! maître Desbultes, je t'ai laissé voler un million pour te payer les culottes de rarchevêque — rapporte-moi du pays où je t'ai envoyé le secret de la marquise — iet je te fajs contrôleur général.
xm.
IVuages uoirs.
Gérard passa la nuit à écrire et à rêver. Il écrivait à Belair pour le remercier de son amitié si tendre, pour le féliciter de son bonheur.ttCette amitié que le hasardavait nouée, disait Gérard au musicien, a pris depuis peu tant de place dans ma vie , elle touche si sensiblement à toutes les fibres de mon cœur, que je la confonds avec tous mes souvenirs de joie et d'amour. Il me semble que je n'ai pas connu Antoinette sans vous, ou que je ne vous connais pas sans elle ; peutêtre devez-vous être jaloux de la tendresse que j'ai pour cette jeune fille, mais ellese-ait bien jalouse, je le crois, de l'affection que je vous porte.
» Cependant, mon ami, pout-êlre va-t-il fal-
loir que nous nous quittions demain ;un grand honneur m'est réservé : un honneur mortel. Je suis commandé pour enlever un ouvrage devant lequel ont échoué les braves gardes-françaises; c'est vous dire qu'il y faut mourir, à moins d'un de ces bonheurs comme il en a lui si peu dans ma triste vie.
» Pourtant, vous avez ouï parler des merveilleuses faveurs que le Destin m'a faites en si peu de jours. Chacun ici bas a droit à son lot de fleurs et de cyprès. Toutes les roses de ma part sont tombées en môme temps sur ma tête. Sauvé de la mort, promu à un beau grade, protégé par Mme de MainteBon, qui souriait en moi à l'ombre de ma mère; puis un beau combat où j'ai réussi, puis une adorable soirée où j'ai senti sous mes lèvres le front et les yeux d'Antoinette ! Je vous le dis, Belair, toutes les roses en même temps I mais les voilà dépensées : c'est le tour des cyprès !
»Eh bien, mon ami, je me retrouve dans la même situation où j'étais à Valenciennes, quand je vous recommandais Antoinette. Si je suis tué demain, relisez avec Jaspin ma lettre d'alors, elle peut encore servir. Du reste, je suis fort, je me sens calme et joyeux; je mourrai glorieusement, utilement, comme est mort mon père, en soldat. Vous me demanderez pourquoi cette appréhension, ou plutôt cette prévision de la mort ; votre philosophie confiante, votre amitié protectrice me diront qu'il y a toujours dans la plus épaisse grêle de boulets et de balles assez de vides pour les poitrines que Dieu veut garder saines et sauves. Mais je vous répondrai que par momens je ne sens plus Dieu autour de moi, et que je suis las d'une lutte sans résultats avec le mauvais ange.
« Vous me réfuteriez facilement, heureux que vous êtes, en me montrant combien vous avez souffert avant que la fortune et l'amour vous aient récompensé. Vous me diriez que si je sors vivant et vainqueur de l'attaque (le demain, je pourrai demander au loî la main d'Antoinette, et replonger à jamais dans les ténèbres le démon inialigahlc qui m'opprime. — Mais les présages sont contraires. A l'heure qu'il est, j'interroge le ciel, tout en vous écrivant : il est noir, sans étoiles, et mon chien, couiiié en face de moi, au lieu de dormir, me regarde avec desyeux, sérieux et biillans, comme pour me dire qu'il n'a plus longtemps à me voir, «t qu'il veut me voir encore. »
C'est ainsi que Gérard exprimait ses pressentimens lu^utires. — De la part d'un homme aussi réellcQient brave, tant de faiblesse annonçait bien de la fatigue.
f .Quelquefois les nuages qui pèsent sur pou s sont si noirs et si opaques que nous courbons la tête et plions les genoux sous leur douloureuse influence. Gérard obéissait à celte loi de naiure. 11 sentait ses malheurs à venir et suppliait Dieu d'en éloigner de lui l'amertume.
- Jaspin boudait depuis la scène de la veille. Un peu rudoyé, comprenant qu'il avait eu tort et que l'honneur miUtaire est pointilleux, il ii'osait plus même s'applaudir d'avoir sauvé la vie de Gérard en appelant les chevau-légers à son aide. Jaspin, comme toutes les âmes faibles , s'en prenait à la cause de l'accident. 11 maudissait la guerre, les épées, les ouvrages à cornes et la cour, oh l'on vit toujours comme sur une vague de l'Océan, tantôt enlevé au ciel, tantôt plongé dans les gouffres.
Cependant il ne dormît pas plus que Gérard. 11 surveillait de loin sa tente éclairée, le jeu de son ombre qui révélait une active insomnie, et l'aube le trouva debout, arpentant le devant du quartier, toussant comme s'il était fort enroué , afin d'attirer l'attention de Gérard, sans pourtant lui faire d'avances. Jaspin avait de la dignité.
Cette toux fut remarquée du chien Amour, qui, lui aussi, prenait l'air à la porte de Gérard, mais sans préoccupation d'aucune espèce. 11 répondit à la toux par un aboiement de politesse, et s'en alla saluer Jaspin, qui, s' asseyant sur l'herbe fraîche, entama un dialogue avec l'animal, ne pouvant causer avec le maître.
— Ah I te voilà, lui dit-il ; te voilà, ingrat 1 Tu n'es guère tendre pour tes amis, Amour. Tu me manques d'égards, Amour.
Tu me fais du chagrin, et ne viendrais pas seulement me rendre visite... petit Amour. Je suis le vieux Jaspin, qui t'ai nourri, élevé, qui t'aime.... et qui ne fait jamais rien sans être inspiré par cette amitié que j'ai pour toi, petit ingrat d'Amour.
Et le bon Jaspin s'attendrissait en disant ces paroles avec une voix assez haute pour qu'on l'entendît de la tente voisine. Le chien , caressé , magnétisé par les intonations mélancoliques de cette voix, s'attendrissait aussi et poussait des gémissemens aigus en léchant avec des élans de tendresse le visage et les mains de l'abbé. Cette scène eut le résultat qu'espérait Jaspin : Gérard,
Eâle encore de sa nuit sans sommeil et tout abillé , tout armé , sortit et s'arrêta pour considérer ses deux amis.
— Bonjour, Jaspin, dit-il avec une douce bonté.
Jaspin feiKoit d'être ftirpris par cette voix,
comme s'il ne l'eût pas attendue ; il leva Ip tête, et ses yeux, qui voulaient paraître affligés , mécontens , se dilatèrent peu à peu de joie et de reconnaissance. Gérard ouvrit ses bras, et Jaspin vint s'y précipiter avec les petits étouffemens qui précèdent les san glots.
■^ Cristo ! murmura-t-il , j'avais besoin de cela.
— Là , là , mon bon Jaspin , mon vieil ami, dit Gérard attendri, il ne faut pas m'en vouloir de mes vivacités. Savez-vous que je finirai par devenir méchant, à force de lutter contre tous ces méchans Mais le joui
est grand déjà Voyons un peu les nouvelles. Est-ce que vous avez déjà entendu parler de quelque chose ?
— Non.
— Je m'étonne de n'avoir pas encore reçu d'ordres pour cette attaque.,,.. Voilà mes hommes qui se réveillent seulement. On les aura laisse dormir longtemps pour qu'ils soient plus frais. Faites-moi le plaisir d'aller jusque chez M. de Rubantel, et demandez-lui ce qu'il faut penser de ces ridicules arrêts que Louvois a infligés hier à tout le monde, sans exception. Lorsque tant de gens sont aux arrêts, personne n'y est.
Cependant je ne voudrais pas sortir de chez moi avant de savoir à quoi m'en tenir : Louvois serait capable de me jouer quelque mauvais tour. Allez, dis-je, trouver Rubantel , et rapportez-moi l'ordre du jour qu'il doit avoir reçu du quartier-général.
— J'y vais de ce pas. Viens, Amour ! s'écria Jaspin radieux. Cependant, une recommandation; permettez -la moi, Gérard.
Soyez brave aujourd'hui : vous ne sauriez vous en empêcher; mais ménagez -vous bien... Défiez-vous des faux avec lesquelles
ces coquins vous écharpent comme s'il
était convenable de traiter des gentilshommes comme des tiges de foin.
— Oui, mon ami, oui.
— Et puis, quand vous serez revenu vainqueur car vous reviendrez, je vous le
prédis
Gérard sourit tristement.
— Oh 1 je vous le prédis ! s'écria Jaspin. Vous ne mourrez pas aujourd'hui, je le sais.
— Vous le savez, prophète?
— Dieu me l'aurait dit 1 répliqua Jaspin avec une sérénité touchante. — Eh bien I quand vous serez revenu, pas de duel : rien ne pourrait vous sauver !
— Allez, Jaspin, allez chez Rubantel : je m'ennuie de demeurer ici dans l'ignorance de ce qui se passe.
-^ £h.I mais . s'écria l'abbé , que vois-je
DE LAVERNIE,
▼enir là-bas à cheval î c'est M. de Rubantel lui-même avec un gros de cavaliers.
— Mais oui... oui... Eh bicnl si le général est dehors, c'est qu'il est relevé de ses arrêts, par conséquent je suis relevé aussi... Allons, Jaspin, allons, Amour, nous sommes libres.
Et Gérard se mit en marche, Amour lui sautant jusqu'à la hauteur de l'épaule qu'il caressait de ses pattes, Jaspin se frottant les mains et se répétant tout bas que rien n'était perdu puisque la marquise avait forcé Louvois de faire lever les arrêts.
Mais ils n'allèrent pas loin, le gi'^néral les reconnut et leur fit signe de la main qu'ils n'avançassent pas davantage. Gérard s'arrêta surpris — Ruban tel mit pied à terre, donna son cheval aux cavaliers qui l'attendirent et s'avança vers M. de Lavernie avec de gros yeui pleins de signification.
— Eh I qu'y a-t-il, mon général, dit Gérard, comme vous paraissez ému ?
— Ne sortez pas 1 ne sortez pas ! s'écria Rubantel.
— Pourquoi donc?
— Parce que vous êtes aux arrêts, pardieu I
— Mais vous y êtes aussi, vous, général ! -^ Moi, j'ai été relevé.
— Et les Suisses?
— Relevés.
— Et les gardes? et M. de Saillant?
— Relevés I
— Je suis donc le seul qu'on ait puni.
— Oui. Ohl c'est une histoire qui fait un Ibniit terrible. H paraît que le roi est furieux.
— Furieux de quoi ?
— On vous accuse d'avoir intrigué pour obtenir l'attaque.
— Mais ce n'est pas vrai, vous le savez bien.
— Mieux que personne ; enfin on le dit.
— Vous le démentirez, j'imagine.
— Je l'ai démenti ce malin devant M. ce Louvois, en présence de vingt olliciers.
— Ou' a-t-il répondu?
— Que l'on savait ma tendresse pour vous; que je cherchais à pallier vos torts, mais que personne n'était dupe de ma générosité; que chacun connaissait votre ambition, votce caractère insuciable... J'ai voulu répliquer , il m'a fermé la bouche ; j'ai insisté , je me suis démené , il m'a tourné les talons.
Gérard passa une main sur son front, comn^e pour en arracher les aflreux rêves qui le brûlaient.
— Ah çà, mais, dit-il lentement, ce Lou-
vois est le plus abominable sèélêrat qui ait jamais existé.
— Ce n'est pas un scélérat, c'est un ennemi. S'il vous aimait, il ferait pérh- cent mille hommes pour vous servir, il vous hait, et cent mille hommes ne lui coûteront rien pour qu'il vous perde.
— Oh 1 cette accusation d'intrigue contre moi, c'est une iniquité 1
— S'il n'y avait que cela I murmura le général.
— Il y a encore quelque chose ?
— Oui , et d'abord les chevau-légers ne marcheront pas aujourd'hui ; ce sont les gardes qui redoublent, soutenus par les mousquetaires.
— Pour cela, passe, c'est juste ; mais que ferons-nous?
— Les chevau-léfecrs se tiendront prêts en cas d'attaque générale , parce que M. de Vauban assure que si l'ouvrage à cornes est vite emporté, on peut du même temps s'aller loger par delà le raveUn jusqu'au bastion plat : alors il faut que tout le monde donne.; Seulement les chevau-légers n'ont pas la place d'honneur.
— Mon général, s'écria Gérard en serrant les mains du vieux soldat, soit en avant, soit à l'arrière-garde, soit à l'assaut, soit en rase campagne, je saurai bien montrer au roi que M. de Louvois est un bélître et que je suis un hrave homme. A quelle heure marche-t-on ?
— A neuf heures au signal de la treizième bombe qui sera tirée.
— 11 est temps qu'on lasse ses préparatifs, alors, et que nos iiommes déjeûnent bien; car on en aura pour jusqu'au soir.
El Gérard lit un mouvement comme pour aller donner ses ordres. Rubantel le retint par la main.
— Vous ne pouvez pas, lui dit-il.
— Comment ?
— Vous êtes aux arrêts, mon pamTeamî, et l'olficier aux arrêts ne commande pas.
— Oh! mon Dieul s'écria Gérard en pAlissant. Aux arrêts... aujourd'liui? jus([u'à neuf heures seulement, n'est-ce pas?
— Plus tard que cela, dit Hubanlel ému.
— Aux arrêts! ma compagnie marchera et je resterai... c'est impossible, mon général.
Rubantel garda le silence.
— bes gardes iront au -feu ; les Suisses, les mousquetaires, les chevau-légers euxmêmes, et moi, moi seul, je garderais le camp I Mais je n'ai rien fait, mon général... Vous savez bien que je n'ai rien faitl
— Cher Laverme I ^^dmez-vous.
— Et c'est à Louvois que je devrai celte honte, cet opprobre infâme 1
— Mon ami ! dit Rubaniel.
— Sang et mort 1 s'écria Gérard en cris-
Eant ses poings 1 Je jure que je tirerai de cet omme une vengeance terrible I Jaspin se précipita vers le comte et lui mit une main sur la bouche. RubanteU'embrassa.
Gérard, se dégageant de leurs étreintes, chercha des yeux le chemin le plus court peur aller joindre Louvois.
— Par grâce 1 s'écria Jaspin, retenez-le, monsieur ; s'il s'échappe, il feia un grand malheur. Voilà la première lois de sa vie qu'il jure.
On voyait s'approcher, timidement d'abord, puis avec plus de hardiesse, des soldats et des valets eltrayés par la colère de Gérard et les terribles paroles qu'il venait de proférer.
— Jour de Dieu 1 lui dit Rubantel, on vous a entendu, peut-être. Prenez garde I et si vous ne vous ménagez plus, ménagezmoi. J'ai ordre de vous consigner à voire quartier. On m'accuserait de faiblesse à votre égard.
— Vous avez ordre... balbutia Gérard.
— Voyez, dit Rubantel, on m'avait don- ■ né des cavaUers pour vous garder.
— Voilà le dernier coup, murmura l'infortuné dont le visage se couvrit d'une pâleur funèbre. Ordre de me garder... comme un malfaiteur, comme un traître... moi!
N'ayez pas peur, mon général, je suis brisé... je n'en puis plus... c'est fini.
Et le malheureux jeune homme s'en alla chancelant, tomber sur un siège à l'entrée de sa lente, les bras inertes, la tête vide , l'œil mort. L'agraffe de son ceinturon se rompit, l'épée iieurta le pied de fer d'une table avec un retentissement lugubre.
Ruliantel, après avoir embrassé ce corps immobile et pressé ces mains glacées, recommanda aux cavaliers de veiller sur la santé du comte bien plus que sur sa conduite, et lorsqu'il eut échangé avec Jaspin quelques affectueuses paroles, il s'éloigna le cœur navré.
Un long temps s'écoula dans cette morne stupeur ; on voyait cet homme si courageux et si (ort sanglotter comme une femme. Le tremblement nerveux qui secouait ses membres agitait autour de lui les meubles, les toiles, le sol même de la tente qui l'abritait.
Jaspin, épouvanté de cette douleur et de ces soutlrances, priait et tremblait aussi dansson coin.
Les soldats mis en faction au seuil de la tente regardaient de temps en temps avec une compassion inexprimable leur officier en proie à une agonie qui n'avait pas comme toutes les agonies la ressource d'aboutir à la mort.
Tout à coup les bombes éclatèrent. A la treizième le canon gronda, un bruit épouvantable déchira les airs et fit rebrousser les nuages : l'altaque commençait.
Une grêle de bombes et de boulets cribla l'ouvrage menacé pour en déblayer toutes les avenues. La place resta muette, réservant son feu pour le moment de l'assaut; les cent pièces de canon françaises dirigées par Vauban tirèrent mille coups en une demi-heure. On entendait, par dessus le bruit de l'artillerie, le bruit des écroulemens et les cris des blessés.
Gérard souleva sa tête apesantie, écouta comme un homme ivre qui ne comprend plus rien, qui ne sent plus rien de la vie. Cet épouvantable fracas finit par réveiller en lui l'idée de son malheur et de sa honte. Après avoir entendu quelques minutes, il fit un bond pour saisir son épée tombée à ses pieds, et s'allait jeter hors de la tente comme s'il ne pouvait résister à la formidable voix du canon qui l'appelait. Mais, sur le simple geste des soldats, qui doucement effleurèrent sa poitrine de leurs mains étendues , Gérard s'arrêta ; son œil étincelant s'éteignit de nouveau. Il contempla comme à travers un brouillard les bataillons s'élançant dans les flammes, l'éclair des armes, le pêle-mêle de l'assaut dans la fumée ; puis, semblable à un spectateur fatigué qui revient, il rentra dans sa teate et s assit encore,— cette fois sans soupirs, sans cris, sans agitation.
La crise était finie, Gérard avait bu le calice, il s'était fortifié par une prière à Dieu et par un souvenir donné à tout ce qu'il aimait. Dieu lui répondit par la voix de sa conscience qu'il l'absolvait de toute faute. Il lui répondit aussi par une soite de miracle, puisque l'un des factionnaires écartant le rideau :
— Mon lieutenant, dit-il, voici des visites qui vous arrivent.
— Des visites 1 répliqua Gérard toujours morne, et ne comprenant plus que personne songeât à lui dans le monde.
— Un beau jeune homme, une jolie dame qui descendent de cheval et se font conduire ici par votre laquais.
Jaspin sortit pour voir, et poussa un cri de joie.
DE LAVERNIE.
— Qu'est-ce donc, mon Dieu? demanda Gérard en essayant de marcher.
— Moi ! répliqua la joyeuse voix de Belair, qui s'élança au cou de son ami.
— Et moi, dit de sa douce voix, Violette, en pénétrant , pareille à un ange radieux , dans cette demeure sombre et désolée , qui s'emplit à l'instant même de parfums , de joie et de lumière.
La Cas;e et les Rossig^nel».
Comment Gérard n'eût-il pas senti son cœur renaître, à l'aspect de tant de beauté ! Comment n'eût-il pas repris courage , en voyant tant de dévouement I
Belair, en effet, risquait sa tête ou sa liberté, à venir dans le camp de Louvois, sous les yeux de Louvois, affronter les rancunes d'un homme qui ne pardonnait jamais.
Et Gérard et Jaspin frémirent, malgré leur habitude du danger, en songeant à tout ce qui menaçait leur ami , le souriant , l'épanoui Belair, qui accourait tête baissée dans la gueule de ce loup dévorant.
Il devina leurs craintes en voyant se plisser leurs fronts.
— Bah ! dit-il, avant tout il me fallait votre présence et votre main. Et puis que ferait contre moi le ministre , puisque je suis l'ami du roi?
— Du roi I s'écrièrent à la fois Jaspin et son élève.
— Du roi Jaspin ! continua triomphalement le musicien.
— Oh 1 silence , interrompit l'abbé. Depuis ce jour heureux où vous me proclamâtes roi , que d'événemons ! que de démentis à notre fortune ! que de fois la médaille nous a montré son revers 1
— Ainsi , nous ne régnons plus? dit Belair étonné.
Jaspin, en peu de mots, raconta l'histoire de tout ce que souffrait Gérard , sa faveur, puis les manœuvres de Louvois.
— Eh mais, c'est effrayant j)Our vous, dit ^ Violette assombrie, en interrogeant Belair * du regard. Quoi ! seuls nous sommes heureux!
— Profitez-en bien ! dit Gérard.
— C'est ce que nous faisons et que nous voulons vous voir faire, ajouta Violette: nous sommes venus ici pour cela. Et d'abord, un peu de jour, un peu d'air : vous êtes enfermé comme en une prison.
— J'y suis, en prison.
— Les arrêts, c'est un mot! la prison, c'est un carré de toiles..... Regardez le ciel, là-haut, il est bleu.... voyez l'herbe, là-bas,
elle est verte Allons, oubliez les maux,
ce sera le commencement du bonheur. Vous n'avez point de place parmi ceux qui se
battent là-bas, et cela vous désespère
folie î Ne reconnaissez-vous pas , dans ce prétendu malh'.'ur, le doigt de la Providence qui vous protéi,'B?
— Oh! Violette, quel paradoxe!
— Eh ! sans doute ; vous seriez tué peutêtre à l'heure qu'il est , ou manchot , ou borgne , et votre maîtresse ne vous aimerait peut-être plus vivant , en admettant qu'elle n'eût pas à vous pleurer mort.
— Violette a une manière à elle de voir les choses, dit Belair ; cela paraît paradoxal au premier aspect , puis on s'y accoutume. C'est ainsi que, d'abord , je doutais et m'effrayais comme vous ; puis , par degrés , à force de regarder dans ses prunelles nacrées, j'v ai pris pour mon optique un reflet irisé de' rose et de vert qui me peint toute laide chose de ces deux nuances charmantes : l'espoir et l'amour.
— Je serai plus difficile à persuader que vous, répondit Gérard. Mes obstacles, à moi, ne sont pas comme ceux que vous avez rencontrés.
— Ne dites donc pas cela, répartit Violette. Vous aimez une charmante jeune fille qui vous aime. — Elle vous aime, n'est-ce pas?
— Je le crois.
— Elle est bien à vous : elle n'est pas mariée, celle-là !
— Non.
— A un Desbuttes , à un homme qui dit toujours : J'apprécierai.
— S'il n'avait que ce défaut , dit Belair, on le lui passerait.
— Heureusement pour vous, monsieur, qu'il en a d'autres, s'écria Violette. — Mais pourquoi parler de M. Desbuttes?
— C'est bien vrai , se hâta de dire Belair, nous ne sommes ])as ici pour cela.
El remarquant la préoccupation de Gérard , qui dressait l'oreille avec tristesse à chaque explosion de l'attaque lointaine :
— Nous sommes venus, dit-il, pour nous réjouir et réjouir tout le monde autour de nous. Vovez l'admirable soleil!... N'a-l-on pas ici un peu de vin? Violette, cherchez bien partout. Nous sortirons de cette tente; nous irons nous asseoir sur des nattes et des manteaux, au iienchant de ce tertre.
El nous parlerons de tout ce qui est
gai dit Violette , et Belair nous c)àanl«ra
les nouvelles chansons qu'il a faites.
.f--Gh ! oui, s'écria Jaspin.
j m-, Ciianter quand on se bat à Mons ! interrompit Gérard ; que dirait-on de moi ?
— Ils font trop de bruit pour qu'on nous entende, répliqua Violette, et M. de Lou- Yois, s'il entendait, en crèverait de rage. Avez-vous des scrupules après tout ce qu'il vous a fait î
— Disgracié ou non, je suis un soldat.
— Non, dit Belair avec fermeté, vous êtes un prisonnier.
— D'ailleurs ce n'est pas vous qui chanterez, ajouta Violette, c'est Belair.
— Belair ou moi, qu'importe, s'il y a du danger.
— Encore un coup, je vous dis que les dangers ne nous effraient point. Tranquillisez-vous à notre sujet, dit Violette. Nous ne risquons rien.
— Vous risquez, puisque tous êtes heureux 1 murmura Girard.
— Oh 1 interrompit Belair, notre bonheur à nous est de ceux qu'on ne trouble point.
— En vérité 1 dit Gérard avec un doute sinistre.
— Non, répliqua la jeune femme d'un ton d'assurance.
— Et pourquoi? demanda Jaspin.
— L'amour les a-t-il faits immortels ? s'écria Gérard.
— Non, mais il nous élève au-dessus de toutes les misères terrestres ; — nous voulons être heureux, nous le sommes.
— Nous n'avons continua Belair, ni ambition, ni crainte.
— Gomme vous dites cela, enfans ! quoi vous n'avez pas même peur de Louvois
— Bien peu, dit Violette.
— Elle m'épouvante, l'abbé, — et vous, Belair, êtes-vous aussi rassuré que Violette?
— Elle m'a communiqué toute sa tranquillité, s'écria gaiement Belair, en sorte que je passerais au travers du feu sans sourciller, pour peu qu'elle y passât la première.
— Alors, vous avez un philtre, une amulette? dit Gérard.
— Peut-être bien, répondit la jeune femme, avec un sourire plein de charmans mystères.
— Allons ! tant mieux, mes amis. Cependant, je ne conçois guères pourquoi vous avez risqué de venir si près du ministre dont un signe pourrait anéantir Belair,
— 11 ne fera pas ce signe.
— En vérité? dit Gérard. Si j'étais curieux, je vous en demanderais la raison.
— Et si nous étions bien seuls, répliqua Violette, je vous la donnerais.
. — Vous, avez déjà peur, vaillante, et pêur des ombres ! . . . Mais nous sommes en sûreté puisque nous sommes en prison, dit Gérard. Au dehors je ne vois que les factionnaires, avec qui mon laquais joue aux cartes, et les toiles d'une tente ont cela d'avantageux que nul espion ne peut se cacher dans leur épdisseur. Ainsi, parlez sans crainte et faitesmoi participer un peu à cette sécurité si téméraire selon moi. -'■-■• -■ -^1.
— Ce sera bientôt dit.
— Vous avez les moyens de dompter cette bête féroce ?
— Avec un mot.
— Cabalistique ? dit Jaspin.
— Oli non, un mot simple, un mot que tout le monde peut prononcer.
Gérard lui prit la main.
— Enchanteresse, dit-il, vous dissiperiez un orage au ciel rien qu'avec votre sourire.
— N'est-ce pas?
— Oui, mais vous ne changeriez pas en sourire la grimace de bronze de Louvois.
— Peut-être bien; mais je crois que je changerais son sourire en grimace ; cela vaut mieux.
— Oh! que je paierais cher, si j'étais riche, pour avoir un secret pareil, s'écria Jaspin en levant les mains au ciel. Vous l'avez, vous Belair ?
— Non. Madame me l'a toujours refusé.
N'est-ce pas, Violette ?
— Oh ! messieurs, un secret est un secret. Gérard avec douceur :
— Comment ne vous en êtes-vous pas servie pour empêcher Belair d'être persécuté par Louvois, pour empêcher votre mariage, que dis-je, pour faire rendre justice à votre pauvre père lorsqu'il vivait si tristement?
Le front si pur de Violette se couvrit d'un nuage,
— C'est qu'alors je ne le savais pas, murmura-t-elle. Mais ne vous donnez pas tant de peine pour cacher votre incrédulité. Avez-vous besoin que je vous aide en quelque chose, me voici avec mon mot.
— Ce mot peut-il faire tomber Louvois raide mort, demanda Gérard, afin de m'épargner l'extrémité de le tuer.
— Non, mais il pourrait l'empêcher de tuer quelqu'un, et c'est pour cela que je le garde. Le jour où M. de Louvois menacera un de ceux que j'aime, — ou me menacera moi-même, — ce jour-là, je m'en servirai.
— Si vous savez comme je suis menacé I dit Gérard avec un triste sourire. Il c^t vrai que vous ne m'aimez pas, et que Belair aussi serait menacé, si Louvois le rencontrait.
' — A vous dire le vrai, c'est pour lui que
DE LAVERNIE.
j'ai mis mon secret en réserve , dit tout bas la charmante femme, car je prends son avenir à cœur,
— Si efficace que soit votre talisman, tâchez de ne pas en avoir besoin, madame.
— Oh ! je ne cherche pas le serpent, mais je suis aise de savoir que si je le rencontrais , j'aurais plus de bonheur que notre mère Eve : je lui écraserais la tête.
— Tout à fait ? demanda Jaspin.
— De mon mieusî — • Mais le serpent n'y est pas ; où est-il ?
— Là-bas, aux fossés, poussant les bataillons au carnage , comme le forgeron pousse au feu les lames de métal, qui se tordent et qui fondent.
— Nous avons quelques instans à nous , dit Violette, bien peu, trop peu; mettons-les à profit. Donnez-moi la main, comte; vous, Belair, prenez la main de M. l'abbé et asseyons-nous dehors, de façon à ne pas perdre une seule des caresses de ce radieux soleil.
— Mais je àuis aux arrêts , ne l'oubliez pas, mes chers amis.
— Dans cette tente ? absolument sous ces toiles? absolument sous les douze pieds carrés que tes piquets enferment ?
— Hélas! oui,
— Ce serait puéril, dit Violette ; vous ressembleriez à l'enfant qu'on met en pénitence , au quadrupède qu'on attache à un piquet.
— Cela est ainsi.
— Alors dépêchez - vous de n'être plus Soldat, sinon vous cesseriez d'être une créature pensante.
— On ne pense que ttop lorsqu'on est attaché !
— Venez, venez au soleil.
— Les factionnaires ne nie laisseront point passer,
— Je le leur demanderai, moi, dit Violette. Et en effet, elle prit Gérard par le bras et
le conduisit au petit tertre de verdure avec un regard tellement chargé de séckiclions, que les deux surveillans aimèrent mieux laisser sortir leur prisonnier que de s'exposer à faire cesser le charme de ce sourire. D'ailleurs, ils ne se compromettaient pas beaucoup : Gérard n'était pas homme à fuir. Ce fut alors que les quatre amis purent achever de s'ouvrir lours cœurs.
— Décidément , dit Violette lorsqu'elle!
eut absorbé la molle tiédeur de ces rayons prinlaniers, j'espère que M. le comte ne demeurera pas plus longtemps retenu dans ces pit^s qu'on appelle la discipline, la subordiimlion, la hiérarchie militaire.
— Oh ! oh I que voilà bien le langage d'une femme 1 s'écria Belair.
— Resterez- vous aux arrêts, vous? demanda Violette au musicien.
— Je ne dis pas , mais moi , que suis-jet un rossignol , un petit oiseau obscur, vêtu d'un habit brun, et grand ami de l'ombre. Chez les rossignols , le gros ne met pas le petit aux arrêts ; mais lorsqu'on veut, comme notre Gérard, se broder d'or et porter une belle cuirasse ciselée , faire sonner dei éperons et commander à d'autres hommes, il faut savoir ronger un frein ; on ressemble au cheval de guerre. « Tu veux une housse brodée, lui dit son maître , des harnais plaqués d'or, eh bien 1 souffre le mors, souffre l'aiguillon, souffre la houssine. »
Jaspin soupira.
— Il doit y avQÏr de beaux vers latins sur ce sujet-là, àit-il.
— Venez, venez vite avec nous, ajouta Violette en serrant les mains du comte ; renoncez à une vaine gloire ; faites-vous Ubre comme nous I
— Libres! s'écria Jaspin, vous? Qu'est-ce que j'entends le ?
— Mais oui , libres. Ne le sommes-noui pas? dirent tranquillement les deux rossignols, étonnés qu on leur contestât leur indépendance.
— El M. Desbuttes, madame?
— Oh ! par grâce , n'en jiarlons plus. Jt croyais que c'était convenu déjà.
— Bah! s'écria Jaspin, vous en êtes venus à ne plus parler de lui ; oh ! mais vous êtes deux créatures accoiniiiodanfes ! vous ouvrez vos ailes , vous volez par-dessus les obstacles !
— Non pas auant à celui-là , du moins , reprit Violette d'un air sérieux. M. Dosbultes reconnaîtra bientôt qu'il n'a aucun droit sur moi et me rendra ma liberté.
— En vérité! dit Jaspift. .le ne vous ai peut-être pas mariés; on l'aura rêvé.
— Pour moi c'est bien un rêve, dit Violette, U. Desbuttes m'avait épousée croyant m'aimer; il s'aperçoit qu'il ne m'aime plus...
— Ou que vous ne l'aimez pas, interrompit Jaspin,
— J'ai été franche sur ce sujet avec lui , monsieur l'abbé; il sait que je no l'aimais pas , et avant peu il saura que j'en aime un autnî : je ne veux pas larder plus longlem[»s à le lui apprendre,
— Fort bien, dit l'abbé en hoclianlla tête, mais les choses ne se passent poiol de la sorte, ma belle fdleule. Vous tirez le canon sur les commandemens de Diem et sur U \iH humaine.
— Non M. l'abbé, répondit avec une grâce charmante et en rougissant la jeune femme, les hostilités n'ont pas commencé.
— Allons donc 1 fit Jaspin en regardant Belair qui rougissait comme Violette, ce qui fesait de ces deux aniaos les plus ravissantes images de la pudeur et de l'honnêteté dans l'amour.
— Nous ne sommes pas devant le confesseur, répliqua Belair, mais j'affirme qu'elle dit la vérité.
— Dès que vous affirmez et qu'elle rougit, dit Gérard avec un doux sourire, je crois ; mais alors vous êtes des anges de vertu, mes amis, et j'en reviens à ce que je disais tout à l'heure : Profitez du présent.
— Non, le présent nous le tenons comme nous tenons l'avenir; il faut vouloir en ce monde, cela ne manque ni à Violette, ni à moi. Un bon plan et du vouloir, avec cela on va loin.
— Oii allez-vous? demanda Gérard.
— Voici en deux mots: M. Desbuttes est parti pour une mission que lui donne M. de Louvois.
— Oh ! s'écria Jaspin avec inquiétude, à quel endroit cette mission ?
— Nous n'en savons rien, seulement il reviendra par Paris, où il m'a priée de le rejoindre.
— Voilà votre liberté?
— Pafience; au lieu de l'attendre à Paris, nous partons pour Rouen, une nuit, à cheval, et nous nous embarquons pour le Havre; du Havre, certain bateau nous mène en Angleterre.
— Est-ce possible ? dit Gérard.
— Si ce n'est pas impossible, répliqua Violette en riant, c'est fait.
— Pauvre enfant 1 et vivre ? car je devine que vous laisserez à M. Desbuttes ses gros écus.
— Eèoutez nos moyens de vivre, murmura Violette à voix basse : — Nous trahissons notre patrie pour l'étranger.
— Heinî fit Jaspin.
— Nous vendons nos cordes au roi d'Angleterre.
— Vos cordes?
— De guitare. — Belair a un engagement superbe, qui nou3 a été procuré par un de nos plus grands ennemis.
— Un de vos ennemis: rêvez-vous?
— Non, nous avons reçu à Houdarde une lettre ainsi conçue :
« Un de vos ennemis, maintenant votre ami, puisqu'il est devenu l'ennemi de votre mortel ennemi, a parlé de votre talent au plus intime ami de S. M. le roi d'Angleterre.
— Que d'amis et d'ennemis I s'écria Jaspin. Voilà un fouilU!
— Attendez la fin, dit Violette :
« S. M. vous verra volontiers à Londres, après la campagne. S. M. est magnifique... Signé : Votre ex -ennemi. »
— Quelque piège, interrompit Jaspin.
— Il serait trop grossier, répondit Belair. D'ailleurs, dans huit jours, nous ne le craindrons plus. Vous voyez, comte, ce que nous nous réservons ; imitez-nous. Donnez voire démission, Gérard ; foin des honneurs qui vous rendent si malheureux Enlevez encore une fois , mais
cette fois pour tout de bon, la pauvre Antoinette; conduisez-la seulement aux lignes liollandaises,à six lieues d'ici, et je me charge d'arranger cette atfaire-là avec le roi d'Angleterre, par l'entremise de ma guitare. Nous nous rejoindrons ; nous vivrons tout quatre, que dis-je, tout cinq; je gagnerai beaucoup de guinées ou de florins ; nous attendrons que Louvois soit mort de rage, ce qui ne peut târder,et je rapporterai en France Violette, guitare et guinées ; vous, vous êtes réintégré dans le manoir paternel. Amour peut vivre assez pour voir ce retour de l'exil. Allons, mon ami, mon frère, ne désespérons pas ; rions, aimons, chantons 1...
Il prit un verre où brillaient les topazes d'un vieux vin d'Espagne que le gouverneur du pauvre cornette avait donné à Jaspin ; il réleva au soleil qui en fit jaillir des bulles de flammes, et, souriant à Violette qui lui faisait raison, à Jaspin que ces plans "de félicité rajeunissaient malgré sa défiance ; à Gérard que la douce pression de deux mains amies consolait et guérissait de tous ses maux:
A l'amour! dit-il; à la jeunesse 1 à cinquante années de bonheur et de chansons !
Et les verres s'entrechoquèrent.
— Par la mordieu ! dit une voix de tonnerre derrière eux , voilà donc comme on garde les arrêts?
Ils se retournèrent. C'était Louvois revenu de la tranchée qui avait passé par le chemin creux , et regagnait son quartier après avoir rendu compte au roi du succès de l'attaque.
Tous se levèrent, excepté Gérard, que Jaspin retenait à deux mains en priant Dieu de lui inspirer la patience.
— Avec du vin ! avec des fillesl continua le ministre qui n'avait pas encore reconnu Belair.
— Des fiUes 1 s'écria celui-ci en se montrant fort pâle et fort irrité à Louvois.
— Ah 1 ah ! fort bien, gronda le tigre à
DE LAVERNIE.
l'aspect (le cette proie, l'ami du cœur, Pylade accouru pour consoler Oresle 1
Et déjà il se retournait pour donner quelque ordre à son escorte.
— Voici le moment d'essayer le pouvoir de mon talisman, dit Violette avec un enjouement que démentait bien un peu la mate blancheur de ses joues.
Elle s'approcha de Louvois comme une fée, le lascina de ses deux grands yeux profonds, et montant familièrement sur son étrier pour se pencher à son oreille, lui murmura une courte phrase que personne ne put entendre.
Le front de Louvois s'obscurcit , tous ses traits se décomposèrent, il fixa sur Violette un regard eflrayant. La jeune femme sauta en bas comme un oiseau, regarda encore le terrible ministre qui, après réflexion, baissa la tête sur sa poitrine et passa son chemin sans avoir répondu un seul mot. L'escorte le suivit ; tout redevint tranquille.
— Miracle ! dit Jaspin encore frissonnant.
— Oui, miracle, répéta lîelair.
— Ohl magicienne, s'écria Gérard, apprenez-le moi ce mot qui fond la colère de Louvois.
— C'est le seul héritage que m'ait laissé mon pauvre père au lit de la raort. Ce mot magique, c'est une fleur funéraire que j'ai cueillie sur les lèvres du mourant, avec sa bénédiction et son dernier soupir. Le secret de Louvois, révélé par mon père, lui eût coûté la vie, comme il lui a coûté les yeux. Il s'est tû jusqu'à son dernier jour. Alors, délivré de toute crainte, n'ayant plus affaire qu'à Dieu, il me conta pourquoi sa vie avait été un douloureux martyre.
— Si jamais M. de Louvois te menace, ajouta mon père, toi qui n'as à trembler pour personne, délends-toi maintenant avec ce secret. »
Mon père avait raison ; ce secret est efficace, et Louvois a eu peur.
Belair et Violette se mirent à rire avec triomphe.
— Malheureux enfants 1 s'écria Gérard, fuyez! fuyez ! puisque vous avez fait iremblier Louvois. Oh 1 j'ai lu d'alïreuses pensées dans son silonct^ Sa modération, c'est une tempête qui couve 1 Fuyez 1
— H a raison, dit Belair énm.
— Oui, répéta Jaspin, et votre gaîlé me blesse jusque dans la moelle des os.
— Mais, objecta Violette un peu refroidie, si le talisman a été bon une fuis, il le sera encore.
— Bon, parce que vous étiez en présence de eenl oreilles qui pouvaient entendre. Mais
une fois seule en ce camp, oti Louvois est le maître!... Oh! Belair, mon ami I ohl Violette, chère petite sœur I à cheval : Fuyez î fuyez !
Le vertige de la peur saisit un moment ces deux enfans, qui coururent à leurs chevaux, oubliant les verres, les chansons et le bonheur.
— Par les routes détournées ! dit Belair à sa compagne.
— Non pas 1 s'écria Gérard, en pleine grande route, au contraire, avec du monde, devant du monde, toujours à portée d'être entendus. Oh 1 mais n'oubliez pas que votre secret est votre seule sauve-garde! Abritezvous derrière, et tant que Louvois craindra que vos paroles ne soient recueillies par quelqu'un, vous serez sauvés.
Les trois amis s'embrassèrent avec des soupirs.
— C'est fini, dit Violette, voilà que toute ma joie est partie, j'ai un brouillard devant les yeux, un glaçon à la place du cœur.
— Adieu ! adieu ! je ne vous plains pas, répliqua Gérard; vous emportez avec vous le soleil qui éblouit et qui brûle : vous emportez un amour heureux !
— A Londres? n'est-ce pas, lui dit Belair à l'oreille — trêve de grandeurs, paix et joie pour toujours. Nous vous attendrons avec Antoinette et Jaspin.
— Eh bien , oui 1 s'écria Gérard. Mais adieu, adieu, adieu.
Une dernière pression réunit leurs mains palpitantes. Belair fit un signe à Violette ; les ci le vaux bondirent ; les rossignols s'envolèrent.
Gérard rentra dans sa prison.
Dernière ressonrce.
On apprit dans la journée combien avait été heureux le succès de cette attaque sur l'ouvrage à «ornes, et toutes les prévisions de Vauhan s'étaient réalisées.
Une grande |)artie des travaux de l'ennemi avait été ruinée. Deux bastions seuls tenaient encore, et la pr.se de Mons n'était plus désormais qu'une question de temps si la place ne parvi naii à être secourue.
Les garde^-traIlealses avaient ri''[)aré glorieusement l'échec de la veille. Les mousquetaires, envoyés pour les soutenir, ayant donné imprudemment et sans ordres, s'élaicnl fait écharper entre deux feux qui les avaient décimés.
Mais, fionobstant ce* désastres, la victoire f était complète ; c'était dans le camp français des réjouissances et des chants de triomphe qui arrivaient comme autant d'insultes au cœur de Gérard.
Rubantel, mécontent de n'avoir eu rien à faire avec ses chevau-légers, se renferma chez lui après une courte visite faite à son lieutenant. II devenait dangereux , pensat-il , de témoigner trop d'affection à un homme aussi compromis que l'était Gérard par son inimitié avec Louvois.
Et cependant Rubantel était brave et loyal parmi les plus loyaux et les plus braves. Mais à quoi bon irriter un ennemi comme le ministre de la guerre ? Ne peut-on plaindre un officier et lui témoigner de l'estime, sans se faire champion de ses haines, et risquer par cette amitié tout un avenir dépendant des caprices de ce Louvois tout puissant?
La philosophie de Rubantel s'arrêta au danger lorsque le danger lui parut inutile à braver. Gérard lui-même ne trouva pas qu'il eût tort.
Mais au moment où le vieux général sortait de chez son lieutenant , celui-ci se rappela qu'il n'avait pas encore appris de quelle durée seraient les arrêts qu'on lui avait infligés.
11 s'étonna aussi de n'avoir pas reçu la visite des gardes françaises et des suisses pour les quels il subissait cette punition inique. Mais il supposa que ces messieurs fêtaient leur triomphe et n'en viendraient que plus tard à songer à lui.
11 expédia donc un de ses bas-officiers à M. de Louvois avec ce seul mot :
« Combien dureront les arrêts de M. de Lavernie? »
Et pendant que la commission se faisait, Gérard se mit a causer avec Jaspin de Violette et de Belair , qui avaient apporté tant de joie en quelques heures à leur ami, et
gui lui paraissaient, malgré toute leur conance, ayoir remporté du camp un malheur éternel.
Jaspin l'entretenait dans ces sombresidées, lui que le fantôme de Louvois effrayait facilement. Et tous deux, de supposition ea supposition, avaient atteint le paroxisme de l'inquiétude et du rêve noir, lorsqu'on vit de loin revenir paisiblement le messager qu'avait expédié Gérard à M. de Louvois.
— Voyez- vous, dit Jaspin, le beau temps continue, ce scélérat de Louvois s'en aperçoit, et pour vous contrarier , pour vous clouer sous la tente il va doubler vos arrêts. ^Mais,cher maître, pour doubler un chif-
fre il faut connaître ce chiffre, connaissons*
nous le nôtre ?
— Je mets douze heures, répliqua Jaspin et je double...
— Vingt-quatre! en temps de siège, quand les occasions éclosent à chaque mi* nute, et que c'est un vol de profit et de gloire qu'on fait toutes les heures à un officier. Non, j'en ai pour douze heures, jusqu'au soleil couché.
Jaspin secoua la tête.
— Vous avez donc bien besoin d'être libre à ce moment-là, que vous oubliez la haine du ministre et la joie que vos tourmens lui peuvent causer.
— Qui, j'ai hâte d'aller faire une promenade dans la campagne ; voilà longtemps, hélas 1 que je n'ai vu les arbres, la plaine.
— Bon I vous ne voyez que cela.
— Il y a plaine et plaine, mon ami.
— Je comprends, vous aimez les paysages variés, un grand mur, puis un groupe de petits bois et de pièces d'eau ; — un couvent même ne vous déplairait pas. — Aimez-vous l'entrée de St-Ghislain ?
— Cher abbé, c'est vrai, je veux aller a St-Ghislain.
— Voir des murs ?
— Oh ! qu'il est doux parfois de regarder une muraille I que les pierres sont éloquentes I que la ravenelle vous dit de choses en se balançant ! Tous ces brins d'herbe, tous ces morceaux de grés ou de bri(|ue ont l'air d'être aveugles, muets et froids, n'est-ce pas? Eh bien non, Jaspin, ils entendent chaque soupir et ils voient chaque passant. Ce que je soupirerai là-bas en côtoyant le mur, la petite fleur le redira de l'autre côté en se penchant vers l'intérieur du couvent. Si Antoinette se promenait dans le jardin de l'abbaye au moment cù je passerai dehors , il n'y a pas une pierre, il n'y a pas une plante de la muraille qui se retienne de tressaillir ou de m'envoyer un parfum plus doux pour m'avertir que ma bien-aimée est là.
— Alors, répliqua Jaspin en souriant avec son affectueuse bonhomie, s-upposons qua M. de Louvois n'a pas eu de rancune, puisqu'il nous faut notre liberté ce soir. J'espà-i re douze heures d'arrêts, je me rétracte.
Le messager entra dans la tente ; il rapportait le papier que Gérard lui avait fait porter. Au bas de la ligne laconique, Lou-* vois avait répondu avec plus de laconisme encoie:
ïiUIT JOURS.
Les yeux de Gérard s'ouvrirent comme s'il se fût défié de sa vue, comme si ces deux
DE LAYERNIE.
ait
terribles mots lui eussent paru trop énormes pour être lus par un regard ordinaire.
— Huit jours! s'écria-t-ii avec épouvante. Jaspin ramassa le papier, qui avait glissé
des doigts de son élève, et murmura :
— Huit jours!.., il y a cela.... c'est écrit. Un silence mortel pesa pendant quelques
instans sur les deux amis. Gérard prit encore et froissa dix fois, sans pouvoir y croire, ce fragile interprète d'une haine de bronze et de granit.
— Oui, répéta-t-il enfin, c'est écrit, parfaitement écrit de sa main. C'est bien de sa main, n'est-ce pas? demanda-l-il au messager, qui causait avec les factionnaires.
— Oui, mon lieutenant.
— Et qu'a-t-)l dit ensuite? interrogea l'abbé.
— Mais, rien. Il a seulement demandé ses chevaux pour ce soir.
— Voilà tout ? pas de réflexions ? pas de colère? pas de reproches?
— Rien, monsieur l'abbé.
— Merci , dit Gérard en congédiant l'envoyé.
Le silence, encore une fois, étendit sur la tente ses deux ailes de plomb.
Jaspin se donnait mille peines pour attirer la pensée du jeune homme hors du tourbillon fatal où il la voyait tournoyer.
— Nous patienterons, dit-il, et après, ma foi, nous prendrons un parti.
— Patienter, répliqua Gérard d'une voix calme, tandis que ses pommettes rougissaient et que ses yeux s'injectaient de sang et de feu ; vous no me paraissez pas comprendre la situation, mon cher abbé; je vais vous l'expliquer.
Cette douceur de parole épouvanta Jaspin beau( oup plus que n'eût fait une explosion de récriminations et d'injures.
— Modérez-vous , cher comte , dit-il ; je vous écoute et vous comprends bien.
— Alors, vous voyez comme moi la perfidie et l'infâme méchanceté de ce coquin. Vous voyez comme moi que le siège ne peut , plus aller au-delà de six jours,— en admettant pour les assiégés toutes les bonnes chances, — or, je suis emprisonné pour huit jours; c'est-à-dire que la ville sera prise sans moi, et que moi seul [leut-étre, en cette immense armée , je n'aurai point de part au succès de l'entreprise. Vous comprenez bien cela, n'est-ce pas, Jaspin?
Et peu à peu les pomgs s'étaient crispés, les dents serrées, les yeux ép;aiés.
— Par pitié, mon bon ami !... murmura Jaspin.
— 11 en résultera, poursuivit le jeune
homme avec véhémence, que je rapporterai de cette campagne une note d'infamie; que j'aurai été condamné à mort , dès le début , comme indiscipliné; condamné à l'inaction,; vers la fin , comme querelleur et mauvais Français, et que le roi dira : Décidément, c'est un triste sujet, ce Lavernie.
— Ohl... jamais.
— Toujours , Jaspin ! toujours \ ajouta Gérard en frappant de son poing sur la table. Oh l que c'est bien joué, misérable Lou- Yois ! S'il eût continué à me vouloir faire tuer, il se débarrassait de moi , mais il me comblait de gloire. Les hommes de ma race tombent toujours bien ; et Louvois n'a pas même voulu s'affranchir de ma présence au prix d'un peu d'honneur que j'eusse acquis en sucxîombant. Non! il a trouvé moyen de me faire mourir à petit feu, à petit bruit, dans une ombre ignominieuse. Il n'ose me donner un poison , il n'est pas maître de m' envoyer la fièvre, mais il m'accable avec le chagrin , il m'assassine avec
l'oubli Jaspin, oh ! vous êtes un prêtre ;
Dieu vous a donné sur la terre le droit d'absoudre les criminels en faveur de leur intention ; oseriez - vous absoudre Louvois pour tout ce qu'il me fait endurer?.... oseriez-vous me refuser l'absolution si vous appreniez que j'ai percé le misérable cœur de cet homme?
Jaspin ne réiiondit qu'en prenant les deux mains de Gérard pour les appuyer sur sa poitrine.
— Soyez chrétien ! dit-il enfin , lorsque r''molion eut permis à sa voix d'être intelligible ; songez que Dieu, dont vous parlez, a pardonné à ses ennemis.
— Moi, je ne suis qu'un homme, le dernier, le plus malheureux, le [)lus fatigué des hommes ; la vie m'échappe ; je me meurs de honte et de désespoir; mon sang, que je n'ai pu verser bouillant pour le service de ma patrie , s'est changé en fiel qui bouillonne aussi et porte à mon cerveau une irrésistible ivresse; mourir pour mourir, mon ami , je ne quitterai pas la terre sans avoir tué M. de Louvois. Ce n'est pas tant pour satisfaire ma haine, -— bien que cet espoir caresse délicieusement nu)u cœur, — c'est pour délivrer la terre d'uu tlénu , d'un monstre, et je prétends qu'au lieu d'offenser Dieu, je le yenge.
Jaspin voulut parler.
— Plus un niotl interrompit Gérard. Je parle linul devant vous, mes idées naissent, je les jette pcMe-mêle , eiïarées, hors de mon âme qui se révolte. — Quelle ressource me reste-t-il? quelle proleclionî... Où est le
bras miséricordieux qui déjà m'a sauvé?... qu'il se montre aujourd'liui, l'occasion est suprême... L'autre fois mon corps était en danger de périr ; aujourd'hui mon âme est en danger de se perdre... Vous qui êtes si religieuse et qui avez été si bonne, marquise de Maintenon, amie de ma mère, à l'aide 1 Vous m'avez arraché à l'échafaud, ce n'est rien ; arrachez-moi maintenant au désespoir.
Jaspin s'était levé pendant que Gérard lançait avec violence ces paroles entrecoupées de soupirs:
— Eh bien 1 dit-il, vous allez jurer de rester calme, ou du moins immobile jusqu'à mon retour.
— Où allez- vous ?
— Faire la seule chose qu'il y ait à faire en ce moment.
— Oh ! je vous comprends, vous allez à Saint-Ghislain , vous supplierez pour moi celle qui m'a déjà oublié, celle qui me sacrifie à Louvois.
— J'y vais, en effet.
— Inutile! inutile! Je sens qu'il ne me reste rien au monde.
— Quoi ! vous désespérez de moi ? du souvenir de votre mère ? Vous désespérez de Dieu ?
— Jaspin, je suis bien malheureux.
^ — Adieu 1 répliqua vivement Jaspin, en s'élançant hors de la tente, avant que Gérard n'eût pu l'en empêcher, car au moindre retour, cette àme ulcérée eût peut-être, par quelque violence, rendu la conciliation impossible.
L'abbé arriva à l'abbaye au moment où le roi en sortait après avoir soupe avec la marquise. Il se fit annoncer.
Par les portes entr'ouvertes, Jaspin amené, grâce à Nanon, jusqu'à l'antichambre, aperçut le mouvement de déplaisir, d'inquiétude même que la marquise ne put réprimer dès qu'elle apprit sa visite.
— Qu'il entre! dit-elle cependant après une hésitation qui effraya Jaspin, mais ne le découragea point.
Il accourut et s'inclina tout tremblant. Il savait bien qu'avant tout il avait un pardon à demander pour le récit de Nanon, si habilement innocent qu'elle l'eût pu faire.
Mais la marquise se contenta de froncer le sourcil et de garder sa main qu'elle donnait ordinairement à l'abbé.
— Madame, dit-il humblement, j'ai le malheur de vous causer toujours quelque ennui. Pardonnez-moi. Dieu m'est témoin que pour vous épargner un souci je donnerais tout mon sang avec joie I
— Monsieur, dit la marquise d'un ton qui témoignait combien elle se ménageait dans l'expression de son mécontentement, vous m'avez apporté en effet beaucoup de tribulations dont j'eusse été exemptée peut-être par votre entière francliise. Mais la volonté de Dieu soit faite! Les créatures mortelles sont destinées à se faire réciproquement du mal quand elles devraient s'entr'aider, s'aimer, et se rendre le bien pour le mal, à plus forte raison, bienfait pour bienfait.
Ces derniers mots accompagnés d'un regard, qui en faisait un reproche tellement direct qu'il eût été compris, même d'un étranger, frappèrent douloureusement Jaspin, en lui montrant que son repentir n'avait pas suffi à calmer le ressentiment de la marquise.
11 s'agenouilla, le front courbé sous une contrition sincère.
— Ah I monsieur, murmura la marquise, vous pouviez tout me dire , et alors je pouvais tout pour vous.
— Croyez, madame...
— Assez 1 Je ne vous en veux que d'une chose, c'est de m'avoirôtétout moyen d'être utile désormais à qui vous savez.
— Oh! s'écria Jaspin éperdu.
— Savez-vous poursuivit Mme de Maintenon, ce qu'est devenu un nommé Desbuttes, votre filleul !
— Hélas !
— Il est parti, envoyé par M. de Louvois, pour ce pays où vous l'avez tenu sur les fonts de baptême.
— Grand Dieu!... mais rassurez-vous, madame, qu'apprendra-t-il dans ce pays?
— Eh 1 monsieur, qui vous répond que de ce village, en suivant des traces...
— Madame, il n'y en a pas.;, c'est impossible.
— Tout est possible, monsieur, à celui qui a envoyé votre filleul à cet endroit! Et quand bieii même il ne trouverait pas de traces en ce pays, ne peut-il en trouver à Paris d'où Nanon s'est absentée à cette époque !... Je vous répète, monsieur, que le silence est pour tous la plus dangereuse des trahisons.
— Madame... une trahison... quelmotl s'écria le pauvre Jaspin au désespoir.
— La plus dangereuse, reprit doucement la marquise touchée par cet élan du cœur de l'abbé, parce qu'elle est moins prévue et qu'elle met ceux qui en sont victimes dans l'impossibifité de se défendre; aussi vous comprenez que désormais nous n'échangerons plus une parole en public, vous et moi ; ne comptez plus sur mon intervention
DE LAVERNIE.
dans les affaires de votre protégé. Oui , on le torture, je le sais; oui, on le menace, je le vois, mais je n'y puis rien.
Dieu sait pourtant la douce joie qui m'était née au milieu de tous mes chagrins, il m'est témoin du courage que j'avais pour défendre le fils de mon ancienne amie. — Je ne mens jamais avec un prêtre , monsieur Jaspin, et je vous jure que j'eusse fait le sacrifice de ma vie pour sauver celle de ce jeune homme; mais sacrifier mon honneur, celui de quelqu'un plus grand que moi, sacrifier toute une mission que la Providence m'a confiée, — ^j'en ai la foi intime, — sacrifler tout cela... pourquoi? pour faire triompher mon ennemi, ie nôtre, par mon intervention maladroite, pour ne pas même me garder le moyen de vous rendre un dernier service en une circonstance solennelle : — ce serait là une faute, un crime ; je ne m'en rendrai pas coupable. Oh ! je lis dans vos yeux votre pensée : oui , j'abuse de votre probité, de votre douceur, de voire longanimité. Je vous immole à moi-même, et l'homme, en vous, mè condannne aussi sévèrement que le prêtre. Mais comme je ne puis vous aider sans me perdre, comme en me perdant je ne sauve point celui pour qui vous me priez, je persiste dans mon apparent égoisme. Imitez-moi, baissez la tête, surveillez l'orage, aidez-moi de vos vœux les plus ardens, de vos efforts les plus zélés, de voire plus profond silence, et persuadez-vous que SI le navire sombre, vous périrez inévitablement comme moi. Tandis que, si) je le sauve et que vous me soyez demeuré fidèle, ce navire prédestiné peut vous porter où j'irai moi-même 1... En voilà plus que je ne devais vous en dire. Je vous ai parlé comme à un ministre de la pénitence. Plus un mot entre nous, ni ce soir ni jamais, tant que le danger sera sur ma tête. — Et maintenant même, s'il n'était pas si tard, s'il ne faisait
Î)as si sombre, s'il n'eût pas été honnête et oyal de vous expliquer ma résolution , je né vous eusse pas reçu. — Car vous avez peut-être été suivi en venant ici , ajouta la marquise en interrogeant l'abbé d'un air inquiet.
— Non, madame, dit-il, non; je vous.... Nanon entra précipitamment.
— M. de Louvois ! s'écria-t-elle, il monte l'escalier.
— Voyez-vous, dit la marquise, dont tout le sang reflua au cœur.
Et avec un geste d'une rapidité, d'une intelligence surhumaine, elle montra la porte d'un couloir voisin à l'abbé tremblant , qui s'y précipita.
— Faites entrer M. de Louvois, dit-elle d'une voix calme et sonore.
Armistice.
Avec toute sa perspicacité , le marquis de Louvois ne lut aucune surprise sur le visage de Mme de Maintenon.
Elle, au contraire, lut, el très facilement, certaine résolution très hostile , mais très contenue , dans les traits mobiles du ministre. Les deux ennemis échangèrent, avec les développemens les plus solennels, tous les protocoles de la cérémonie.
Lorsque Louvois eut pris place en face d'elle , la marquise commença la conversation en hôtesse qui sait son monde :
— Vous aurez vu le roi , qui sort d'ici, dit-elle.
Louvois répondit qu'il avait aperçu les flambeaux et les carrosses , mais qu'obligé de faire un détour pour aller visiter quelques postes placés autour de Sainl-Ghislain, il n'avait pas rencontré le roi de façon à lui parler.
La marquise , pendant qu'il arrangeait ainsi sa phrase, la traduisait par celle-ci :
a J'ai vu Jaspin se diriger du côté de Saint- Ghislain ; je le faisais épier depuis deux jours, lui et son ami Gérard; je l'ai suivi, et pour faire croire le contraire, je prétends avoir été visiter les postes hors de la Ugna des routes. »
A l'instant même elle répondit :
— Cela est fâcheux, monsieur : vous eussiez trouvé Sa Majesté de fort bonne humeur. [,e roi assure que les affaires de son armée marchent bien, et se loue beaucoup de votre zèle en iiarliciilicr. Je regrette donc que vos visites à ers postes vous aient privé d'admirer la tigure toute satisfaite de Sa Majesté, — fifzure de santé, de prospérité, qui faisait plaisir à voir, à ce que m'a dit quelqu'un qui sort d'ici et qui a salué le roi à son dépari de cette abbaye , tout à riieure.
En regardant bien fixement Louvois pendant qu'elle débitait celle réplique, la marquise le vit faire un mouvement aux mots: qui sort d'ici.
— J'esjière, se dit-elle, que voilà le terrain df'blayé. 11 savait Jaspin chez moi ; je lui apprends qu'il n'y est plus; il me croit ou ne me croit pas ; mais nous pouvons causer d'autres cjioses.
Louvois De paraissait pas, du reste, di»-
oil
LE CO!ifrE
posé à faire une longue diplomatie. 11 releva vivement et nettement le dé de la conversation.
— S. M. doit être satisfaite, dit-il; le siège touche à sa fin. Quant à mes efforts, ma- . dame, dont le roi a bien voulu se contenter .y et dont vous avez la bonté de faire mention, ils ont été couronnés de succès : Mons va tomber en nos mains sans que l'Europe qui nous menaçait se soit décidée à le défendre.
il fit une pause, la marquise fit une demirévérence.
— Toutefois, Madame, continua Louvois, ce n'est pas pour vous entretenir du peu de mérite de mes opérations que j'ai osé me f^résenter à l'improviste, aussi tard, en votre retraite. Bien des événemens ont eu lieu depuis plusieurs jours, qui me forcent à vous demander de m' accorder un entretien.
— Je vous écoute, M. le marquis.
— Et je commence par vous remercier humblement, dit Louvois d'un ton leste et ferme qui ne sentait pas l'humilité. Certes, à nous voir l'un et l'autre aux prises avec raille détails de celte Yie de cour, les indifférens ou les malintentionnés pourraient nous croire divisés de sentimens et ennemis.
— Je n'en serais pas surprise, répliqua Mme deMaintenon avec un sang-froici digne de cette fourberie ou de cette pantalonnade de Louvois.
— 11 n'en est rien pourtant, j'ose l'espérer, ■ dit-il; je sers mon maître avec zèle, avec un zèle brutal cjui malheureusement ressort de mon mauvais naturel, gâté que je suis par l'habitude et la nécessité de me faire obéir vite. — Cette rudesse me fait mal venir des dames, je le sais;— mais comme il n'est point d'efforts que je n'aie tentés pour m'en défaire, — et toujours infructueusement, — j'y renonce ; je mourrai brutal et haï : voilà pour moi. Quant à vous, madame, votre haute position près du roi vous rend légitimement exigeante : vous avez de grands intérêts à maintenir, à faire fructifier ; c'est une politique difficile, elle trouve beaucoup de dissidens — moi tout le premier peut-être; — mais enfin nous accomphssons l'un et l'autre un devoir en nous combattant, et nous ne saurions employer que des armes courtoises, — je m'en pique au moins.
— Monsieur, répondit la marquise qui le laissa se take après l'avoir laissé parler — je ne saisis pas bien le point où vous voulez en venir.
— Le voici, madame : il m'est évident que vous avez conçu contre moi du mécontentement, je l'ai Vu se manifester en olusieurs (^rc^Q,staxtces.
La marquise ne répondit pas.
— Et j'ai dû en rechercher les causes, ajouta Louvois de son même ton déhbéré.
Elles ne m'ont pas échappé — je les vois aw nomljre de deux.
Elle continua d'écouter, sans témoigner ni curiosité, ni impatience.
— L'une, la première, la fondamentale, reprit le marquis, vous la connaissez, nous la connaissons trop tous deux : c'est un acte politique sur lequel nous ne sommes pas d'accord, parce qu'il mettrait une moitié de l'Europe aux prises avec l'autre, et que j'ai trop à cœur les intérêts de mon maître pour l'engager dans une querelle de cette nature.
— 11 me semblait, remarqua la marquise, avoir reconnu au contraire que depuis dix années c'est vous, vous seul qui avez soufflé en Europe cette rage de guerroyer qui nous épuise — j'en avais môme d'assez bonnes preuves. — Vous aimez trop la guerre, monsieur ; elle vous rapporte trop, en prépondérance et en crédit, pour que vous vous opposiez à cet acte politique comme vous dites, s'il n'avait d'autre inconvénient que d'armer les Etats européens contre la France. Mais je ne me leurre point d'une si grande importance ; non, l'Europe ne prendrait pas les armes pour punir le roi de m' avoir déclarée sa femme. Seulement il déplaît à M. de Louvois qu'il y ait en France une nouvelle reine. Nous voilà dans le vrai, n'en sortons pas.
Louvois rougit, lui qui s'était annoncé brutal, de n'avoir pas osé parler avec la même franchise que son ennemie.
— Vous me prouvez donc que j'avais raison tout à riieure, répliqua-t-il, en craignant vos ressentimens à cet égard. Vous n'oubliez pas, madame...
— Passons à la seconde cause de nos inimitiés, s'il vous plaît, dit-elle.
— Celle-là est plus voilée, répondit Louvois, quoique tout aussi positive. Elle consiste en des affections particulières que j'ai eu le malheur de blesser, toujours par suite de ce mauvais caractère que me fait ma position.
Il y a une fable de La Fontaine sur ce sujet : l'Aigle et le Chat huant, — le chat huant, c'est moi — se jurent d'épargner réciproquement leurs amis et leur famille. Mais faute d'indications franches ou exactes, l'un des deux alliés croque les petits de l'autre. Celui-ci se plaint. — Ehl mon cher allié, s'écria l'innocent coupable, que ne me désignie^z-vous clairement CQ?»« h ou» vot^
DE LAVERNIE.
Pendant cet apologue, la marquise, remuée jusqu'au fond de l'âme, examinait Louvois pour deviner ce qu'il voulait dire, sans lui rien laisser voir de son trouble et de sa peur.
— J'ai blessé M. de Lavernie, continua le ministre, un ami cher, le fils d'une amie intime.. .Voilà ma faute. Eh ! madame, que ne me désigniez-vous cette amitié, j'eusse été, pour vous être agréable, jusqu'au bâton de maréchal de France ! Mais, hélas ! les hostilités ont commencé ; je ne puis pourtant pas humilier le ministre de la guerre devant un lieutenant de chevau-légers ; il n'y aurait plus d'armée possible.
La marquise acquiesça du regard.
— Et d'ailleurs, madame, pourquoi, vous la plus S(ige et la plus intelligente'des femmes, vous, l'esprit le plus tolérant à la lois et le plus aiguisé, pourquoi réclameriezvous pour vos allaires particulières des privilèges que vous refusez aux autres?
— A qui est-ce que je refuse? demanda la marquise étonnée , ou jouant l'étonnement.
— A moi , par exemple. Voyons , vous protégez M. de Lavernie, parce "qu'il est de vos amis.
— Parce qu'il est le fils de mon amie.
— N'importe, parce que vous l'aimez en un mot.
— Parce que j'aimais sa mère.
— Veuillez, je vous prie, être facile sur le choix des mots: vous protégez Lavernie parce que vous croyez devoir le protéger.,. Eh bien I vous vous arrogez volontiers le droit de le diriger dans sa carrière; vous veillez avec sollicitude sur chacun de ses pas, — vous l'avancez dans le service— vous éloignez de lui les dangers, — vous daignez même vous occuper de son bonheur intime, en le rapprochant d'une jeune fille qu'il aime.
— Monsieur ! s'écria la marquise blessée, vous .ivez eu raison d'arborer la brutalité.
— Je suis perdu, madame, dit Louvois avec une douleur ironique, si vous faites le procès à chacune de mes i)aroles. Cependant il est de fait que M. de Lavernie aime celte jeune fille à laquelle je m'intéresse, moi; et que, malgré mes efforts pour éloigner de lui Mlle de Savières, vous avez appelée Sl-GhislainM. de Lavcruie; ohl par grâce, permellez-moi d'achever...
Je vous supplierai donc de mettre la main, volie belle main, sur votre conscience si é- Quilable, et do vousdem;inder s'il n'y a pas de voire part un peu trop de despotisme, trop d'armtraire, à exiger que je laisse diriger uar vous, au gré de vos '«ntaisip^, u
conduite de cette jeune fille.— M. de Lavernie est le fils qu'une amie vous a légué, n'esl-ce pas?
— Mais oui, monsieur, c'est la quatrième fois que je vous le répète.
— Eh bien ! madame, qui vous dit que Mlle de Savières n'est pas la fille qu'un ami m'a confiée pour que je la fasse religieuse, prisonnière, exilée, n'importe.
— Mais, monsieur, je ne rends pas M. de Lavernie le plus malheureux des hommes.
Je ne force ni sa conviction ni ses vœux, et si j'agis arbitrairement, comme vous me le repi oc;:iez tout à l'heure, c'est en vue de le taire parfaitement heureux en toutes choses.
— Eh ! madame, vous en feriez un trapiste, vous le jeteriez à la Bastille, vous l'enverriez au Groenland, que l'idée ne me viendrait pas de vous en faire un crime. — Vous l'empêcheriez d'aimer Mlle de Savières, vous le sépareriez violemment de celte jeune fille, que jamais je ne me permettrais de les rapprocher. — Il me semble que je suis clair et logique. — S'il vous est permis de disposer de M. de Lavernie, il m'est loi sible Jedisposer de Mlle de Savières, puisque nous avons l'un et l'autre mêmes droits, — cela est bizarre, mais cela est, — sur l'un et l'autre de ces deux jeunes gens.
— Concluez, dit la marquise, quelque peu frappée de l'irréfragable logique de ce raisonnement,el sentant bien derrière, le piège ouvert par toutes les hypothèses de Louvois.
— Je conclus — protégez M. de Lavernie, mais que ce ne soit pas contre moi; rendezle heureux, mais que ce ne soit pas au détriment de mes inténMs particuliers; mnriezle, mais que ce ne soit jias avecune fille que je ne veux point marier.
— 11 me semble quo jamais je n'ai annoncé aucune de ces prétentions, répliqua la marquise coutrainteà capituler sur tous les articles.
— Oh! pardonnez-moi de récriminer, dit Louvois, mais dès votre arrivée à Saint- (ihislain qu'avez -vous (ait?
— - Vous aviez commandé do mettre à la j>jnitence la j)lus dure, une pauvre enfant...
— Une pauvre enfant qui doit être religieuse, et qui le sera, madame; — une pauvre enfant, (pii néanmoins se révoltait contre l'autorité suitérieure, et appelait à grands cri?, à cris insensés, un oflicier au secours de sa rébellion et de ses fureurs amoureuses. — Cela s'appelle partout un S'andale. — Les scandales se punissent au convint, et vous ne les autorisez point à Sl- Cyr, madame. Avouez donc, qu'habituée à voir tous mes actes sous les plus sombres
couleurs, vous avez trouvé féroce ma fermeté envers Mlle deSavières. Avouez aussi, j'en appelle à votre loyauté, que vous méconnaissiez mes droits en inspirant à cette jeune fille plus d!> mépris encore qu'elle n'en a pour mes volontés , aussi respectables, sans doute, que le sont vos sympathies pour M. de Lavernie, puisqu'elles ont même origine.
— Peut-être âvez-vous raison, ditla marquise, feignant d'être convaincue par la vérité, tandis qu'elle cédait seulement à l'inquiétude.
Louvois acheva de battre en brèche son hésitation.
— Vous paraîtrait-il surprenant, s'écriat-il audacieusement, de me voir exercer cette autorité sur Mlle de Savières? Vous plairait-il mêla contester? Voulez-vous remonter à la source de mes droits? Ce serait une besogne stérile ; autant vaudrait pour moi chercher de quelle nature est l'intérêt que vous portez à M. de Lavernie, et vous demander à voir la procuration de sa mère.
La marquise frissonna devant l'infernale sagacité de ce mauvais génie, qui savait, au hasard, dans les ténèbres même de son ignorance, trouver l'endroit vulnérable de l'ennemi et y adresser précisément son coup de poignard.— Gomment frapperait-il donc s'il voyait clair!
— Monsieur le marquis, se hàta-l-elle de répondre, vous avez raison sur tous les points; un seul excepté. Je n'ai jamais prétendu favoriser quoi que ce soit entre M. de Lavernie et Mlle de Savières. Il suffit que vous vous intéressiez à celle-ci pour que je défende à celui-là de l'épouser. Vous et moi nous sommes trop ennemis pour faire de bons mariages entre nos partisans. J'avais tiré Mlle de Savières de sa pénitence à St- Ghislain, parce que mon arrivée en uncouventlève toutes punitions, parce que St-Cyr, ma fondation, est sous l'invocation de St- Augustin, comme vous savez, et que Mlle de Savières, en sa qualité d'Aut;usline me paraissait tomber sous mon obéissance. De plus la pénitence de St-Ghislain est malsaine, sombre, bâtie au dessus d'un cours d'eau qui lave les murailles et changeen un cloaque mortel cet endroit destiné aux méditations du repentir. Vous ne sauriez malgré tous les droits du monde, forcer une supérieure de couvent à tuer sps pensionnaires. J'ai agi dans un intérêt d'humanité, non dans un esprit de contradiction, mais vous avez tellement l'habitude de mal interpréter mes actes, ajouta-t-elle en lui renvoyant son iro-
nie, que vous avez pris celui-là en mauvaise part. Voilà donc ce que vous me demandiez — une explication complète, — la franchise a fait sa réponse à la brutaUté, que demandez-vous encore.
— Absolument rien , madame , s'écria Louvois, triomphant de voir enfin soumise, muette, cette ennemie si récalcitrante et si orgueilleuse naguères. J'avais fait appel à votre raison, à votre équité, j'étais sûr d'être entendu. Notre route est désormais tracée ; vous êtes libre quant à M. de Lavernie ; j'ai carie blanche quant à M lie de Savières. C'est bien convenu, n'est-ce pas?
— Est-il besoin, monsieur, de convenir ensemble d'une situation nécessaire, inattaquable?
— Voilà qui me comble, dit le ministre. Toutefois, j'en reviens à mon début ; je veux n'user avec vous, madame, que des procédés les plus courtois. Je les dois à votre rang — il s'inclina profondément — je les dois à la haute estime que je professe pour votre mérite incomparable.
Elle lui rendit sa révérence.
— J'ai donc l'honneur de vous prévenir, ajouta-t-il, que mes intentions à l'égard de Mlle de Savières ont varié. Je lui destine un établissement dont je vous énumèrerais les avantages si ce n'était abuser de vos précieux momens que vous occuper ainsi d'une personne tout à fait étrangère. Je retire donc du couvent Mlle de Savières , et j'ai voulu vous en donner avis, madame, en votre double qualité de supérieure générale et d'ennemie à qui je voue les plus respectueux égards.
La marquise tressaillit; elle entrevoyait l'horrible avenir qui attendait la pauvre Antoinetle isolée de tout appui , livrée à son persécuteur, séparée à jamais de Gérard qu'elle aimait passionnément ; mais tout refus, tout attermoiement , toute objection était impossible.
— Quand vous plaît-il d'emmener la jeune personne ? demanda-t-elle d'une voix calme comme son visage.
— Au jour, à l'heure que vous voudrez bien me désigner, répliqua Louvois.
— Nullement , monsieur, c'est à vous de choisir vos momens.
— Eh bien, madame, ainsi ferai-je, puisque vous m'y autorisez : à partir de demain, car il est peut-être bien tard, ce soir?
— Même ce soir, vous êtes le maître, répliqua froidement la marquise, dont la tête bouillonnait, dont le cœur se soulevait de colère et d'indignation.
DE LAVERNIE.
— Je craindrais de troubler le repos dis religieuses. Votre parole, madame, je veux dire votre permission, me suffit.
La marquise, le voyant courbé avec l'affectation du plus profond respect, se demanda pourquoi une pierre de la voûte ne tombait pas sur celte tête perverse.
Louvoisjeta un regard lurtif autour de lui et prit congé.
On l'entendit appeler ses gens, gronder, selon son habitude, et galoper sur la route sonore.
Alors la marquise cessa de prêter l'oreille, elle se retourna, et vit s'ouvrir lentement, avec de timides secousses, la porte du couloir où s'était blotti Jaspiri.
Celui-ci montra sa tête pâle et effarouchée.
— Quoi ! monsieur, dit la marquise, vous étiez resté là, vous avez donc entendu ?
— Hélas 1 madame, balbutia le pauvre abbé en joignant les mains, je tremblais trop pour pouvoir marcher..,
— Eh bien, monsieur, puisque vous avez «ntendu, vous en savez autant que M. de Louvois, interrompit la marquise. Adieu, puissiez-vous faire votre profit de tout ce qui s'est dit ce soir dans cette chambre.
Elle le congédia du geste sans lui répondre un mot.
— Voilà un nœud qu'il faut laisser dénouer à Dieu, murmura la marquise en rentrant dans son oratoire.
XVIÎ.
Plan de caanpagneé
îaspin revint au quartier, en proie à l'une des plus cruelles perplexités qu'il eût encore ressenties.
Toutes les calamités résultant de cette décision nouvelle de Louvois s'offraient clairemetit i sou esprit. A peine aurait-il instruit Gérard, que ce dernier, retenu jusque-là par ce fragile espoir de la protection de Mme de Maintenon, s'élancerait hors do toute mesure dans la terrible carrirre de la violence et de l'illégalité. Et comment retenir un homme de cette énergie, après avoir allumé en lui toutes les lureurs aveugles du désespoir?
D'un autre cùté, qu'arriver jil-il si .Iaspin gardait le silence sur les communications étranges qui venaient de lui être faites? Antoinette était à jamais perdue pour Gérr;rd, et ce malheur eux, en l'apiirenant plus tard, commettrait, sans fruit pour son bonheur, Jes mêmes excès que s'il l'apprenait tout de
I suite. De plus, comme tout se sait en ce monde, Gérard pouvait savoir de Mme de Maintenon elle-même que Jaspin avait été présent à l'entretien, et alors c'était de Gérard à son vieil ami un reproche éternel, une malédiction trop méritée.
Jaspin faiblit devant cette dernière idée. Il aima mieux le malheur qui pouvait rapporter un peu de compensation, etdès que sarésolution eut été prise, dès qu'il se fut fortifié par une prière fervente aux bons anges, il accéléra le mouvement de <es petites jambes et entra chez Gérard, qui l'attendait avec les tressaillemens de la fièvre.
Le récit fut court. Jaspin ne s'amusa point aux détails — il ne commenta pas la conduite de la marquise en toute cette affaire — le fait, le douloureux et brutal projet de Louvois sur Antoinette, voilà ce qu'il raconta. A mesure qu'il parlait, le Tisage de Gérard passait par tous les degrés de la terreur et de la colère. Et quand Jaspin eut achevé :
— Comprenez-vous maintenant, dit Gérard d'une voix tremi)lante, pourquoi il me retient aux arrêts I Est-il lâche 1 craint-il de me trouver sur son chemin !
— Voilà ! cfcit Jaspin du ton de la résignation passive.
— Eh bien, mon ami, continua Gérard en se levant, pour marcher à graids pas dans son étroite chambre, nous allons parer le coup, nous allons le parer, répéta-t-il dans la plus violente agitation.
— Comment? hasarda Jaspin après un silence.
Gérard ne répondit pas et continua sa promenade fébrile.
— Vous ètt s aux arrêts, vous savez ? ajouta Jaspm de sa voix la plus douce.
— Vous n'attendez pas, slécria impétueusement Gérard, que je reste ici les bras croisés tandis qu'on me séparera d'Antoinette à jamais. Dieu ne m'a pas donné cette patience slupide de l'agneau.
— Assurément, balbutia Jaspin, mais enfin tout en adoptant les mesures violentes, vous avez encore un choix à l'aire parmi ces mesures
— C'est vrai.
— Vous n'allez pas vous précipiter en avougle dans les desseins d un homme qui voit aussi clair.
— Oli ! je rélléchis, je réfléchis, dit Gérard en frappant son front de ses deux poings.
— Cher enfant, s'écria Jaspin, du calme, du sang-froid I
— N'en ai-je pas? Voyez, dit le jeune
homme en découvrant son visage pâle, contracié par les luîtes de la douleur et de la raison. Vous avez dit, je crois, que Louvois emmène Antoinette demain?
— Oui. , ,,
— Nous n'avons pas de temps à perdre — demain, c'est dans quelques heures 1 avant tout sortons d'ici.
— Vous êtes gardé.
— Mes chevau-légers ne m'arrêteront pas de force, le moindre prétexte leur suffira.
— Si vous marchez dans le camp en plein jour vous serez reconnu, arrêté avant d'avoir fait cent pas.
— C'est vrai... mais je ne puis attendre la nuit ; Louvois ne l'attendra pas, lui, pour exécuter son dessein.
Jaspin s'elfraya de voir le désordre et l'agitation de cette tête si calme et si féconde d'ordinaure aux heures du danger.
— Mon ami, dit-il, vous n'êtes guère en état maintenant de prendre un parti sage : mûrissez vos idées, appelez un conseil.
— Un conseil 1 bon Dieu 1 et de qui? Ah ! vous avez raison, Jaspin, seul je ne réussirais pas ; j'ai besoin de conseil et a'aide. Voyons, mes amis où sont-ils ? En ai-je? Les bons cœurs, les bras forts...
Et le malheureux jeune homme abtma dans ses deux mains crispées son Iront lourd de tant d'infortunes.
— M. de Rubantel... glissa Jaspin avec réserve, car il redoutait que ce nom synonyme d'expérience et de circonspection n'effrayiU Gérard livré aux ressources extrêmes.
Mais, contre son attente , le nom de Rubantel lut bien accueilli.
— Oui, c'est vrai, dit Gérard, Rubantel est un homme sage ; il est en même temps d'un caractère bouillant ; l'injustice le révolte ; il n'aime pas Louvois, il m'aime. Jaspin, soyez assez bon pour prier M. de rait).intel de passer chez moi , puisqu'il m'est interdit de sortir d'ici.
Jaspin, au comble de la joie, courut au quartier de Rubantel.
Cependant, tout autour de la tente de Géraid allaient et venaient, sous prétexte de faire des rondes ou de porter des messages, les espions de Louvois qui surveillaient chacune des secousses que le vent imprim.iit à cette tente', chacune des résolutions qui s'en exhalaient. Jaspin fut suivi et s'en aperçut bien. M;:is que faire? Gérard le sentit bien aussi, mais comment l'empêcher?
Celte dernière partie était de celles qu'il faut jouer cartes sur table : c'était le combat d'une poitrine nue contre une cuirasse,
d'une main vide contré une êpée à deux trauchans.
Le pauvre abbé ne raconta pas à Gérard combien il avait eu de difficultés à décider M. de Rubantel.
Le général, tout affectionné qu'il fût pour Gérard, eût donné beaucoup pour l'oublier, durant les derniers jours du siège. Il ne suivit Jaspin qu'avec une mauvaise humeur mal dissimulée sous la nécessité d'ordres à donner, sous le prétexte d'une fatigue accablante, et encore ne marcha-t-il pas sans observer aussi les compagnons étranges qui cheminaient, ombres suspectes, à quelque distance delui. Mais, Jaspin déploya toute son éloquence, toutes ses séductions, et le vieux général entra en grommelant tout bas, chez son lieutenant.
Jaspin se mit à tourner autour de la tente comme un mulet de manège, afin d'écarter par sa présence les espions qui fussent venus coller leur oreille aux toiles.
Rubantel était bon. 11 vit tant de douleurs sur le visage bouleversé de son ami, qu'il l'interrogea doucement et avec soUicitude,
— Ce brave abbé, dit-il, n'a rien voulu me conter en cliemin. Qu'y a-t-il encore?
— Ah ! mon général, une affreuse nouvelle... Hélas 1 je frémis au moment de vous l'apprendre... Je m'aperçois que mes seuls intérêts sont en jeu ; ° que vous m'allez taxer de faiblesse, et que peut-être vous ne me plaindrez pas comme vous le feriez si vous pouviez lire au fond de mon cœur l'horrible supplice que j'endure.
Et aussitôt, bravement, avec les plus vives couleurs de la passion, il raconta au général ce que Jaspin avait entendu à Saint - Ghislain.
Le front du vieux soldat s'assombrit.
— Voilà, dit-il, une femme qui vous parlera malheur! Vous ne vous apercevez pas que Louvois l'hypocrite aime cette jeune fille et veut la garder pour lui. H est le plus fort et le plus traître. Vous vous acharnez vainement.
— Mon général!...
— Il est des circonstances où le plue brave est forcé de battre en relraite ; faites retraite, Lavernie.
— Jamais!...
— Oh 1 alors, ne demandez pas conseil, répliqua M. de Rubantel avec rudes-se, vous avez des plans arrêtés : pourquoi me consulter ?
— Mais non, mon général, je n'ai pas de plans; je veux seulement sauver cette jeuno fille.
DE LAVEHNIE.
âl9
— Impossible, si vous ne'voulez pas vous perdre.
Gérard se leva frémissant, puis se rassit.
— Louvois vous a mis aux arrêts, n'estce pas, ajouta le général, pouvez-vous les forcer ?
— Je ferai tout plutôt que de laisser Antoinette en ses mains.
Rubantel se leva à son tour.
— Nous ne pouvons nous entendre, dit-il. Un vieil homme de guerre tel que moi n'admet pas l'insubordination. On est soldat ou ©n ne l'est pas. Et devant la consigne donnée, père, mère, femme, enfans, tout disparaît, tout peut mourir sans que le soldat regarde seulement de ce côté s'il a pour devoir de regarder de l'autre.
— Oh ! murmura Gérard ' écrasé, alors , dans vos idées , le cœur de l'homme ne bat pas?
— Tant qu'il est soldat, non, son cœur bat pour le canon, pour les trompettes, pour les belles rencontres d'armes.
— Ce qui veut dire que vous m'abandonnez, mon général, et que vous me condamnez à mourir ici de douleur et de lionte.
— Vous exagérez; je vousdésappiouve si vous bougez de votre tente, voilà tout.
— Eh bien, nion général, je m'inspirerai de Dieu et de mon bras.
— Je regrette fort d'être venu ciiez vous, dit le générul, vous me mettez à une rude épreuve.
— Que je veux faire cesser au plus lot, mon général, répondit Gérard blessé de celle franchise qu'en sa passion il a})pelait insensibilité; quoi qu'il arrive, si vous ne m'aidez pas, plaignez -moi.
— Je vous plains déjà, mon cher.
Et M. de Uubanlel fil un pas pour sortir ; il revint affectueusement.
— J'ai vingt ans plus que vous, dit-il, je vois les clioses de f)lus liaul; renoncez à voire maltresse, c'est le conseil d'un ami.
— Dans mes idées à moi, mon général, ce serait une lAclieté.
— Sur ce mot je m'arrête, ajouta vivement M. de fiubantel , vous m'avez clos la bouche. U ne me reste qu'à vous souhaiter le moins de malheur possible. — Adieu.
11 revint encore.
— Quoi I dit-il, l'abbé ne vous a pas prêché un peu l'oubli des injures.
— Ohl mon général, ne vous raillez pas de moi 1 Oubheriez-vous, je vous le demande, si Louvois vous eût lait souffrir ce flue je souffre? Vous vous vengeriez, je vous connais; je me vengerai donc à ma façon : n'exigez pas que je sois meilleur que vous.
— Adieu 1 dit enfin M. de Rubantel, du
plus profond de mon cœur , adieu 1
Gérard ^'inclina respectueusement comme en présence d'un chef, et ouvrit le rideau de sa tente pour laisser passer le général, qui se hâta comme s'il se fût échappé d'un gouffre. Jaspin rentra, et lut toute cette scène sur les traits abattus de son élève.
— Ami, lui dit alors Gérard , me voilà tout seul au monde, comme je vous l'avais annoncé; plus de chance de salut 1 Je m'insurge contre toutes les lois humaines 1... Je n'ai que vous, un vieillard timide, quand il me faudrait des compagnons armés du 1er et du feu. — Jaspin, je ne me suis jamais senti plus vaillant et plus fort. Non 1 je ne laisserai pas ma maîtresse , comme ils disent , au pouvoir de Louvois. Non 1 je ne me courberai pas plus long - temps sous le joug de cette iniquité, complice d'un nouveau crime. Si j'eusse été puni pour une faute de soldat, puni même mjustement, je subirais ma peine; mais demeurer enfermé ici, pour que mon inertie serve les projets de Louvois, voilà ce que je n'admets pas : ma raison parle plus haut que la consigne. Je sauverai Antoinette et après je^mourrai s'il le faut; mais elle n'appartiendra jamais à ce misérable. Allons, pourquoi desespérer parce que les hommes me font défaut? Il y a un Dieu au ciel... Vous m'avez appris à le croire, n'est-ce pas, JaspiQ?
L'abbé d'une voix étouffée :
— Aidez Dieu, mon cher comte, dit-il; n'infirmez pas son secours par voire impé-» tueuse maladresse. Vous désirez sauver An^ toinette, avez- vous dit : comment?
— Je vais à l'abbaye.
— Fermée.
— Il y a des murs.
— (J aidés.
— Antoinette m'aidera.
— Au moins faut-il que vous l'ayez prévenue.
— Elle ignore tout.
— La prévenir, Jaspin, et le temps qui marche I Nous le dépensons !
— économisez les lautes ;un mot d'avis à la jeune tille, elle saura trouver les moyens de restera Saint-Ghislain pendant huit jours encore.
— Malgré Louvois I
— Malgré tout. Une femme peut tout ce qu'elle veut bien. Gagnez huit jours, vous dis-je.
— Jamais je n'y parviendrai.
— La jeune fille vous y aillera ; écrivezlui, je me charge de faire tenir la letlre.
— Quand?
— Demain, à son réveil, peut-être avant.
— Je ne dirai pas dans ma lettre la centième paitie de ce que j'ai à dire.
— Cinq lignes suffisent.
— Oh! Jaspin, dictez-les donc, puisque vous êtes si 11 a bile.
— Facilement. « Mademoiselle , M. de L. veut vous tirer de Saint-Ghislain, il faut que je vous parle. Demain soir à huit heures près de la tourelle de la Pénitence, — à aucun prix ne sortez point de Saint-Ghislain avant huit heures et vous êtes sauvée. » Ce n'est pas plus malaisé que cela.
— A quoi cela nous mène-t-il ? s'écria Gérard avec impatience.
— A ne point précipiter ce que la précipitation ferait manquer : d'ailleurs continua Jaspin, essayez de faire autre chose, je vous en défie.
— C'est vrai, dit Gérard, j'ai l'esprit troublé.
— Ecrivez donc , intenompit Jaspin.
— Et si, dans la journée de demain, Antoinette m'est enlevée ?
— Quand vous l'aurez ainsi prévenue ?
Impossible.
— J'éciis.
Jaspin s'empara de la lettre, après l'avoh" relue.
—Maintenant, dit-il, plus un pas, plus un geste avant demain soir. Vous me le jurez?
— Et vous, vous répondez que demain soir, je trouverai encore Antoinette à Saint- Ghislain.
— Sur mon salut, ou bien, c'est qu'elle ne vous aime point.
L'abbé cacha la lettre sous ses habits, et serra son habit sous une ceinture.
— Enfin, lui demanda encore Gérard, quel est voire espoir, et surtout quel est votre iDUt, car j'en suis venu à ce point, que je me laisse conduire.
— Par ce pauvre esprit de Jaspin, dit le bon abbé avec un doux sourire, soit ; eh bien ! ('coûtez le plan du pauvre esprit, c'est droit et simple, mais c'est sûr; jusqu'à demain vous ne remuez pas, et pendant que M. de Louvois et tous ses espions sont à vos trousses, demain soir vous avez avec la jeune file un entretien d'une heure, pendant lequel, avec votre imagination que vous retrouverez, avec votre probité que vous n'avez point perdue, vous enseignerez à Mlle de Savières, les moyens de retarder son départ de St-Ghislain, et les moyens de vous faire savoir, si on l'enlève, l'endroit oh on l'aura conduite.
Tandis que l'on courra pour vous prendre
en faute à St-Ghislain, vous revenez sous ma tente, ici, dépistant et dépitant votre adversaire. La ville va être prise, vos arrêts levés par la victoire : vous rejoignez la jeune fille à St-Ghislain, si elle y est encore; vous suivez sa trace si elle n'y est plus, d'après les avis qu'elle vous aura fait parvenir, et de cette façon nous aurons réussi à vous épargct r le scandale d'une rébellion ; nous n'aurons eu recours à aucune protection, nous n'aurons rien perdu, si nous ne gagnons rien. Tel est le plan de votre humble ami. Je vous le répète, c'est bien terre à terre, mais c'est infaillible.
— Toute ma force, cher abbé, ne vaut pas votre douceur; toute mon orgueilleuse passion ne vaut pas votre bon sens modeste.
— Nous nous applaudirons après. Je pars; ne vous occupez plus de moi d'ici à demain. Il serait possible que je ne vous revisse pas, comme il est possible que je revienne demain matin.
— Vous ne courez aucun danger j'espère !
— Je l'espère aussi. Je ne dirais pas cela si mon petit collet était un uniforme ; mais je suppose que M. de Louvois respectera mon caractère. Cependant, j'ai bien des tours et de» détours à faire avant d'arriver à Saint-Ghislain, et pour me donner des jambes, je vais dormir quelques heures, imitez-moi, parlons d'autre chose. J'entends rôder du monde autour de cette tente.
Tous deux sortirent sur le seuil, et regardèrent aux alentours ; à leur vue, quelques fantômes noirs épars firent le plongeon dans les ténèbres.
— Louvois surveille, dit Jaspin tout bas, donnons-lui le change. Ainsi, demain, que vous m'ayez vu on non, présentez-vous à huit heures sonnant devant la barrière de l'aqueduc, ôu sud de St-Ghislain, presque à l'angle de la muraille. On vous introduira dans le parc, on vous mènera près de la tourelle de la Pénitence ; c'est l'endroit le plus désert du jardin.
— Qui sera mon guide?
— Moi, peut-être, peut-être une autre personne ; mais que vous importe? pourvu que vous arriviez.
— Jaspin, mon seul ami, mon seul espoir...
Jaspin lui montra le ciel étoile, puis après une pause :
— Beau temps pour dormir, mon cher comte, dit-il d'une voix claire, je rentre; adieul
Et en effet il rentra chez lui ostensiblement, après avoir allumé tout ce qu'il
DE LAVERNIE.
^ut réunir de lampes et de cires, comme si a nuit devait durer vingt-quatre heures.
XVUl.
li'Aqaedac.
Le lendemain, vers quatre heures du soir, comme Géiard, depuis la veille, était resté tranquille, selon sa promesse, — tranquille en apparence, car son cœur n'avait jamais battu si vite ni si fort ; — à quatre heures, disons-nous, Jaspin se précipita dans la tente de son élève.
— Regardez s'ils me suivent, dit-il essoufflé en tombant sur un siège, — deux hommes, — l'un vêtu de bleu, l'autre enveloppé d'un fourreau gris-jaune.
— Je les vois arrêtés à la barrière de la ligne de cireonvallation, répondit Gérard.
— Ils regardent de ce côté, n'est-ce pas?
— De tous leurs yeux. Ahl mon pauvre Jaspin... les misérables!...
— Quoi donc, ils gagnent leur demi-pistole ces honnêtes gens; mais en vérité, je la leur ai fait gagner. Depuis six heures du malin que je cours.
— Et... ma lettre?
— Remise.
— Et le rendez -vous ?
— A la tourelle de la Pénitence.
— Et Antoinette?
— Malade au point de n'avoir pu quitter le couvent aujourd'hui, comme M. de Louvois l'en faisait prier.
— Bon Jaspin 1 et les espions n'ont rien vu ?
—Oh 1 les espions ont dû voir tout ce que j'ai fait jusqu'aux murs du couvent ; là s'est arrêtée leur inquisition. Mais comme je ne pouvais les empêcher de me suivre, et qu'ils ne m'ont pu empêcher de faire remettre le message, je me console d'avoir été espionné.
— Remettez- vous, cher abbé, vous êtes en sueur, vous tremblez, vous êtes pAle.
Jaspin raconta comment il était sorti à pied le matin, comment il était monté à cheval au quartier du roi, —puis, à pied de nouveau, parti pour les marcs. Là, il avait pris un des chevaux que lui avait prêté son ami le gouverHour du jeune cornette, et avec ce cheval, en zigzagant dans la plaine, il était arrivé à Saint-(;hislain, après avoir lorcé les espions à entrer jusau'au ventre dans des marécages.
— Quant à mon retour, dit-il, je l'ai effectué par une porte opposée à celle que j avais prise pouv entrer, de sorte que les
1 alguazils de M. de Louvois ont été déroutés et me croient tombés du ciel. Seulement, en arrivant aux Ugnes , j'en ai retrouvé deux, le bleu et le jaune qui m'ont donné la chasse. Je les ai distancés, me voici, à jeun depuis hier.
Gérard fit servir au digne homme le déjeûner et le dîner auxquels il n'avait pas touché lui-même. Et il n'y avait pas une demi-heure que tous deux étaient renfermés lorsque, sous prétexte de demander un renseignement, un inconnu vint entretenir le factionnaire au seuil de la tente.
— Ah ! ah I dit Jaspin, ces messieurs on* déjà rendu leurs comptes, et M. de Louvois veut savoir si vous êtes chez vous. Montrezvous.
— Non pas, s'écria Gérard, car s'ils me voient en ce moment, plus tard ils ne me verraient plus; et que dire alors?
— Ecoutez , on insiste pour vous parler.
— Laissez insister, il n'est pas d'usage que l'officier aux arrêts reçoive des visites. Sortez pour expliquer cela, je vous prie.
— Vous avez raison.
Jaspin sortit comme si le bruit de l'entre tien excitait sa curiosité. Il aperçut l'espion jaune qui se dit fournisseur des passementeries de MM. les chevau-légers, et obligé de parler au lieutenant pour ses (''(|uipages.
Jaspin réconduisit avec politesse, et l'envoya chez M. de Rubantel ; mais il ne put s'empêcher de rire en voyant cet homme inquiet de n'avoir pas vu M. de Lavernie courir à toutes jambes prévenir un sien coni-
Î)a:.mon de relais, qui, lui aussi, prit scsjamjes à son cou dans la direction du quartier de Louvois.
El comme Jaspin en riait encore avec Gérard, tous deux se demandant quel moyen emploierait le ministre pour s'assurer de la présence de F,avernie dans sa tente, un cavalier arriva porteur d'une dépêche-circulaire oui di'vait être signée par tous les chefs de corps et leurs lieutenans.
Gérard trouva le moyen médiocrement ingénieux, mais il ne crut pas devoir refuser sa signature. 11 signa donc et se montra au cavalier, qui partit aussitôt pour rapporter au ministre la bonne nouvelle.
— Maintenant, dit Jaspin, on vous sait che/ vous, c'est constaté : voilà le moment de vous enfuir.
Sept heures et demie allaient sonner. Gérard si> glissa sous les toiles de la tente avec les plus grandes précautions pour n'êlrepoint aperçu, profitant de toute ond)re, de toute inéfialitéde terrain, revêtu du manteau de l'abbé en cas de rencontre : il gagna les en-
virons du marais, où Jaspin, dans la journée, lui avait fait préparer un des chevaux du cornelte.
Alors Gérard fil voler son coursier par la plaine. Plusieurs rondes, l'apercevant de foin, le prirent pour un aide-de-camp qui portait quelque ordre pressé.
Un peloton de Suisses, qui marchait en patrouille, voulut l'arrêter pour avoir le mot, et fit feu sur lui, n'ayant pas eu de réponse. Gérard franchit tout, força tout, évita tout, el arrêta son cheval fumant devant les murs de l'abbaye dix minutes plus tôt que huit heures.
La nuit était plus belle encore que celle 4e la veille, plus belle |iourle poète et pour l'amant; un souffle tiède et harmonieux murmurait aux branches des arbres et chassait dans le ciel les nuages floconneux. On voyait errer autour de St-Ghislain les détachemens préposés à la garde des lignes ; et le pas des chevaux sur les gazons humides, le cri des sentinelles, çà et là quelques coups de feu peis^ius contrastaient avec le silence opaque dans lequel dormaient les noirs bâtimens et le vaste parc de l'abbaye.
Gérard suivit le mur comme on le lui avait recommandé. Il arriva devant la barrière de bois placée à quelques pieds de hauteur sur la voûte de l'aqueduc dont les eaux, utilisées jusque-là par le couvent, et désormais sacrifiées, tombaient en cascades à l'extérieur de la muraille, dans le fossé, d'où elles s'enfuyaient en ruisseaux di vergens par la plaine.
Gérard se reposa quelques minutes près de cette eau bruyante : il attendait le guide que Jaspin lui avait promis, et guettait son approche avec des regards inquiets. Le fracas des eaux l'empêchait d'entendre soit un pas, soit une voix, et il maudissait la naïade importune, lorsque tout à coup le bruit cessa, l'eau diminua de volume, un filet plaintif égrena lentement ses perles sur les loncsetles herbes.
Ce silence imprévu permit à Gérard de distinguer de l'autre côté delà route un pas furtif sur le sable, et une sorte de bruit plus semblable à un grognement qu'à un ajjpel.
— Voilà, pensa Gérord, une eau bien complaisante de s'arrêter ainsi à point pour que ie puisse passer le fossé à pied sec.
li passa ; le guide était une sorte de spectre moitié religieux, moitié féminin. Un long manteau sombre avec capuœ rabattant sur les yeux, enve'opnait hermétiquement le personnage que l'on devinait femme à ses )up..s et lemme de mauvaise hunipuràsa démarche saccadée,à ses grognemeas sourds.
Gérard, malgré le plus curieux examen ne réussit pas à voir son visage. Et comme il voulait entamer la cenversafion par quelques monosyllables, le guide répondit un chut! bien sec, bien bourru qui mit fin à tout dialogue. Gérard se contenta de suivre cette aimable personne qu'il avait jugée vieille, et dont il prit soin de ne pas offenser les talons de peur d'une rebuffade nouvelle. On marcha quelques minutes ainsi sous des arbres, dans des allées sinueuses, et l'on traversa plusieurs ponts de bois jetés sur des Eièces d'eau, qui dégageaient dans lesténères leurs humides brouillards blanchâtres. Enfin le spectre grognon s'arrêta près d'une tourelle voilée par les lierres et les vignes vierges, dcsigna [lar un geste avare la porte cintrée, poussa un bruyant soupir et disparut en grommelant ces mots, les seuls que Gérard put distinguer.
— Quelle punition 1... mon doux Jésus!
Le jeune homme , surpris de cette apostrophe disgracieuse, fut tenté d'en suspecter la signification et de craindre pour lui cette punition que la vieille avait annoncée, mais il n'eut pas le temps de réfléchir; la porte était entrebâillée, le reflet des brumes marécageuses éclairait vaguement les objets autour de lui, et il distingua une main blanche qui s'avançait vers la sienne, une ombre qui souriait dans le noir encadrement de la por:e, tandis qu'une voix, la plus douce mélodie qui eût caressé jamais son oreille, murmurait : Oh! Gérard, c'est dont-, vous!
L'aspect de ces traits si doux, la pression de celle main frémissante, cette volupté d'une seconde, cet éclair, firent oublier à Gérard les heures, les mois, l'année interminable de souffrances qu'il avait subieb pour l'amour d'une femme.
Il reconnut la puissante clémence de Dieu cjui ne veut pas pour l'homme de douleurs éternelles, et il fléchit le genou devant la jeune fille, moins pour l'adorer peut-êlre, que pour remercier Dieu qui la lui rendait.
Anloinelie, de son côté, sentait s'ouvrir devant elle une perspective de bonheur inespéré, et trop pure, trop immatérielle, pouf diviniser l'objet de son amour , c'était aussi le maîire souverain des âmes et des cœurs qu'elle adorait en serrant la main de Gérard.
Elle l'attira dans ce parloir sombre et froid qui précédait la pénitence. Ses yeux, habitués déjà aux ténèbres, dislinguèrcBt un escabeau sur lequel elle s'assit, tandis que le jeune liomme prenait place près d'elle sur le rebord d'une fenêtre grillée au travers de laquelle on apercevait quelques clartés cré-
DELAVERNIE.
im
pusculaiies filtrant parmi les pampres desséchés et les sureaux déjà verdoyans.
— Enfin I dit-elle avec des sanglots de joie.
— Enfin I répéta Gérard.
— Tous ne m'avez point oubliée. Oh I que c'est généreux !
— Etait-ce possible d'oublier. Je n'ai point laissé passer une minute sans songer a vous.
— Et moi, plus souvent encore, murmura-t-elle.
Il eût fa^,lu payer ces paroles d'un baiser. Gérard sentait rayonner autour de son front toute la chaleur, toute la jeunesse, tous les parfums de l'amour qu'exhalait sa bien-aimée. Il frissonna, un nuage passa sur ses yeux; mais il résista, et d'une voix étouffée :
— Combien vous avez souffert, dit-il, avant de venir ici!...
— Oh 1 dit-elle, ici, j'y suis déjà venue.
Et elle raconta au jeune homme ses premières tortures dans la pénitence, dès son arrivée à l'abbaye. Elle n'oublia pas la tendre protection de la marquise, mais ce souvenir de l'horrible caciiol la faisait encore frémir.
— Quoi ! s'écria Gérard, c'est ainsi qu'on vous punissait de l'affection que vous m'avez gardée. Oh ! rassurez-vous, maintenant, chère Anîoinetle. Le temps des souffrances est passé. Nous vivrons l'un pour l'autre; mais, dites-moi, je vous prie, c'est au présent qu'il faut songer. Ma lettre vous est parvenue, que s'est-il passé?
— Oh ! des chosps mervei'leuses 1 Toute ma vie, si triste qu'elle puisse p iraître, est brillante et brodée de poésie; voire image m'apparaîtdans toute solitude ; une consolation, toujours émanée de vous, m'assiste au milieu de tonte douleur. Depuis quelque tem[)S je trouvais ma protectrice froide et em b.irrassée. Elle avait cessé dem'envoyer chercher par sa vieille mie, JIlIeHalbien, que tous les matins, je voyais entrer dans l'élude ou dans ma cellule, avec quelques bonnes paroles ou quelque présent de madame.J'avais écrit sans obtenir de réponse. J'avais pleuré sans que nul fit atleniion à mes larmes. Ce malin, dans la cour, quand je me rendais seule, derrière mes conmagnes, à la cliapello, pour la premièrr (nii ;?, je vis Mlle Balhien qui cau.^ait avec la supérieure ; toutes deux me tourn.iient le dos ; Mlle balhien, du coin de Td'il, m'aperçut derrière elle, et comme elle m'évite depuis plusieurs jours, elle emmena la supérieure hors de la cour, dont elle ferma rudement ft porte. Ce tut un coup bien sensible, mon-
sieur ; j'en fus accablée, et mes laraies recomnaencèrent à couler. Néanmoins , je voulais continuer de marcher vers l^ chapelle, où mon absence eût été remarquée. Figurez -vous qu'en tournant le boulon de celte porte, que Mlle Ralbien venait de repousser ainsi , je sentis , roulé autour du cuivre, un papier que je pris, que j'ouvris, que je lus : c'était voire lettre ! Elle était là, et ni Mlle Balbien ni la supérieure ne l'avaient vue en passant ! Avais-je tort de dire que j'ai du bonheur?
Le temps était trop précieux pour que Gérard l'employât à commenter avec Antoinette le plus ou le moins d'adresse de son messager.
— Et comment M. de Louvois a-t-il pris l'excuse de votre feinte maladie? demandat-il.
— Très impatiemment , la supérieure m'exhortait à me mettre en route — je résistai— le fait est que cette petite lettre m'avait amené une grande fièvre. Je ne mentais pas en me disant malade; cejpendantronniâ sait tellement courageuse qu on me poussait à partir.
— Et madame deMaintenori, iasista-t-elle pour voire départ?
— Non, mais elle ne m'a pas retenue; hélas 1 j'y comptais pourtant. Elle n'a pas mém'î voulu entrer dans ma cellule ; je l'ai entendue qui disait dans le grand corridor: « Si celte enfant est trop malade, il faudra qu'on appiillc un médecin de Valencieniics.» Moi je n'étais plus malade, allez, quand ce soir j'ai quille furtivement ma cellule i)Our me rendre ici!
— Chère Antoinette, s'écria Gérard, 0!| verra bien demain que votre mal n'a pas empiré, et l'on vous Pinmènera.
— C'est pour empocher cela que vous ^Aes venu, je suppose, dit la ieune fdle avec Oilie étrange fermeté dont Géiard avait déjà fait répreuve.
— Je suis venu on effet pour vous consulter sur vos internions, mademoiselle.
Elle le regarda d'un air tellement surpris que l'éclair de ce regard flamboya malgré les ténèbres.
— Je comprends, dit-il avec joie; ehbienl votre raison , voire (inesM' ép;alent , si elies ne surpassent , mon expérience. Je vous consulte donc seulenirnl .^ur les moyens à employer pour vous «il Iranclur à jamais de la lyr.innie absurde que vous ajez trop patiemment endurée.
— Les moyens I répondit AnioineU?, je n'en connais qu'un seul, ne ravez-vous pas trouvé î
—La fuite! n'est-ce pas? s'écria Gérard, qui, à la seule pensée d'une liberté inaltérable avec Antoinette, sentait se réveiller tous ses instincts courageux, s'évanouir tous ses scrupules. Oh 1 oui, c'est le seul moyen. Nous sommes réunis. Partons 1...
— Vous ôvez prévenu Mme de Maintenon, dit Antoinette.
— Prévenu, pourquoi?
— Mais parce qu'elle m'a sauvée, protégée, aimée ; parce que je lui dois le plus heau jour, le plus doux souvenir de ma vie, votre souper à Saint-Ghislain; parce qu'en un mot, elle s'est conduite envers moi comme une tendre mère, et que disposer de moi sans l'avoir au moins remerciée, ce serait une ingratitude, un oubli de cœur, que certainement Dieu punirait, et dont je ne me rendrai jamais coupable!
— Ohi mademoiselle, interrompit Gérard avec une tristesse mêlée de respect, prévenir Mme de Maintenon, c'est la forcer de yous retenir ici. L'occasion que nous Tenons jamais peut-être ne se retrouvera. Cro.yezmoi, Antoinette, j'ai l'idée que notre protectrice ferme les yeux par un reste de bienveillance et qu'elle vous a laissée sortir de votre cellule, ce soir, alors qu'elle eût pu vous en empêcher facilement. Tout conspire avec nous, pour nous... J'ai un cheval à la barrière de l'aqueduc ; nous gagnerons Valenciennes, nous traverserons l'Artois et nous nous arrêterons seulement à la mer. Là nous écrirons à M"^'^' de Maintenon, qui vous pardonnerad'avoirenûn rompuavecla servitude avec le déshonneur peut-être. Mais au nom duciel, Antoinette, plus d'hésitation, plus de faiblesse. Oh ! ne me sacrifiez pas à l'opinion, vous qui ignorez ce que je vous sacrifie. Hélas ! si demain vous étiez à jamais perdue pour moi; si demain vous retombiez au pouvoir de ce méchant, de cet impie !... Tenez, Antoinette, ma fiancée, ma femme, n'aidez pas, par une fausse délicatesse, tes projets pervers de Louvois... 11 m'a perdu déjà, qu'il vous épargne au moins !...
— S'il eût voulu me tuer, je serais déjà morte.
— Eh... veut-il vous tuer... êtes-vous assez aveugle pour ne pas deviner ses infâmes ftnlculs"? J'avais, un moment, par le conseil de mon vieux précepteur, renoncé à l'idée de vous emporter avec moi , j'étais venu pour vous dire : Si M. de Louvois vous arrache deSàint-Ghislain, Antoinette, laissezmoi partout des traces de votre passage; nommez-vous, partout, àquelque charitable iemme, invoquez partout mon nom ; criez partout le nom de votre persécuteur, par les routes,
par les villes, dans les hôtelleries, votre nom, le mien et celui de Louvois frapperont l'oreille de quelqu'un qui m'avertira. De cette façon, ma chère âme, vous ne serez qu'éloignée de moi, jamais perdue. Tant qu'un soulfle animera votre corps charmant, tant qu'une goutte de sang bondira dans mes artères, vous m'appellerez, et je vous retrouverai, j'irai, j'irai toujours... J'arriverai jusqu'à votre retraite , je pénétrerai dans votre prison, je viendrai expirer sur votre tombeau. Il me conseillait cela, le pauvre cher Jaspin, nous avions bâti ensemble cet édifice régulier avec la pusillanimité d'honnêtes gens qui ménagent tout et tout le monde. — Mais je ne vous avais pas revue, mais je n'avais pas senfi le froid mortel de votre main! Oh I mon amie, èles-vous déjà morte pour moi; que vous refusez de me suivre , avec cette raison inexorable , avec cette glaciale étreinte?— Je vous ai, je ne veux plus vous perdre.— Ce soir est à nous, demain est à M. de Louvois. — Antoinette, vous ne m'avez jamais dit que vous m'aimiez,— prenez garde ! Oh ! je vous en supplie... votre refus signifierait que vous ne m'aimez pas !
Elle joignit les mains et répondit par un gémissement le plus éloquent des reproches.
— Eh bien ? dit-il en serrant sur son cœur les deux mains qu'il accusait d'être g'.acées, et qui devinrent tout à coup brûlantes.
— Vous avez prononcé tout à l'heure, répUqua-t-elle, un mot qui m'a déchiré l'âme. M. de Louvois vous a déjà perdu, disiezvous... Mon Dieu ! quel malheur vous ai -je encore causé, moi qui déjà vous ai coûté votre mère? Gérard ! je m'arrête, je recule devant l'avenir que je vous ferais !
— J'ai épuisé tous les malheurs ! s'écria-til avec explosion. Louvois me hait tant à cause de vous, qu'il m'a trois lois envoyé à la mort. J'ai vu tuer sous mes yeux tous mes compagnons ; j'ai reçu dans mes bras le cadavTe a'un pauvre enfant, mon ami, mort en appelant sa mère. Cependant, Dieu m'a conservé pour vous ; pour vous, j'ai consenti à vivre. Alors, Louvois désespéré, m'a calomnié, séquestré, condamné à l'inaction ,lorsque toute l'armée se couvrai t de gloire. Je devrais être mort de honte. Cependant, j'ai vécu. Eh bien I reculez de moi le but vers lequel j'ai marché si obstinément, refusez moi le prix de mes souffrances, et Louvois sera satisfait. Je me sens au bout de mes forces, je ne lutterai plus ; ce que les balles de l'ennemi, ce que l'inimitié de mes compa^inons, ce qu'un chagrin mortel n'a pu faire, un mot de vous le fera sur l'heure,
DE LAVERNIE.
dites que vous voulez rester à Saint-Ghislain et je suis mort.
Elle s'élança palpitante dans les bras de Gérard et lui dit d'une voix brisée par les sanglots :
— Partons!...
A peine ce naot était-il sorti de ses lèvres, que le jeuae homnae chancela et recula comme un passager sur le plancher d'un navire secoué par l'orage.
Une ondulai ion puissante accompagnée d'un long murmure souterrain ébranlait le parquet du parloir, le bruit devint fracas, la secousse devint choc, les lames de chêne craqufrent et jaillirent en éclats sous une pression pareille à celle d'un volcan. Par les ouvertures béantes s'élancèrent des voix, des cris, des armes fulgurantes, des torches enflammées, puis des têtes d'nommes qui envahirent bientôt de leurs tlots épais le parloir ei le parc, dans toute la longueur de l'aqueduc dont la voûte éclatait çà et là sous leurs efforts.
— Les Hollandais 1... l'ennemi !.. l'ennemi 1... cria Gérard en mettant l'épée à la main pour fondre tête baissée sur les assaillans.
Mais trente bras robustes le désarmèrent, étoultèrent ses cris, l'enlevèrent, luttant toujours, et il disparut parmi les sa! res, les pertuisanes et les baïonnettes, comme un entant parmi les dents formidables d'un alligator immense.
— Portez cet homme à la réserve! ne le tuez pas ! dit une voix calme et stridente qui domina tout ce tumulte, .le ne veux pas qu'il soit répandu ici une goutte de sang !
— Oui, sire, répondit la troupe obéissante, dont une partie exécuta l'ordre de Guillaume, tandis que le reste marchait silencieusement sur les pas du roi, dans la direction de l'abbaye.
Antoinette évanouie était tombée sous une large lame de parquet brisé qui recouvrit son corps. Tous passèrent près d'elle sans l'avoir aperçue — ainsi se cache dans les bois, sous une feuille, le corps du passereau expiré.
L'cnicvcincnt.
La marquise, depuis son entretien avec Jaspin, s'était bien doutée qur, (iérard essaierait de contrarier les projets de Louvois sur Antoinette.
Mais avec le coup d'ieil sûr et prompt (jui la rendait supérieure! aux esprits les i)lus déliés, elle avait deviné que Gérard ne sor-
tirait pas des bornes de la prudence, qu'il ne se compromettrait pas par un scandale, et que le seul résultat des communications de Jaspin serait une escapade du camp à Saint-Ghislain, tout au plus quelque bonne petite conspiration d'amans révoltés.
Elle qui voyait tout, levée la première, couchée après tout le monde, elle avait vu Jaspin rôder le matin môme autour de l'abbaye. Certaines absences de Nanon lui expliquaient pourquoi Jaspin était venu. Mais décidée, comme neus l'avons dit, à laisser faire par la Providence le dénoûment de cette difficile intrigue, la marquise, afin d'être impunément neutre, avait fait dire au roi qu'au lieu de venir, ainsi qu'il en avait l'habitude, à Saint-Ghislain, il voulût bien attendre à Bethléem, où elle irait lui r«ndre visite.
De cette façon, Louvois, en cas d'événement, n'aurait' eu aucun reproche à adresser à la marquise, et celle-ci, pour ne pas faire, malgré l'armistice, la partie trop belle à son ennemi, n'avait prévenu le roi que tard de ses nouvelles dispositions , dans la crainte que Louvois, en sachant qu'elle s'abt; senteraitdeSt-Ghislain, n'eût conçu quelque soupçon, et gêné les manœuvres de Gérard.
Toutefois cette Providence, aux soins de laquelle Mme de Maintenon avait commis son dénouement, s'en occupa dans un sens bien différent et avec une richesse d'imagination que la marquise ne pouvait prévoir. Dieu veut, dit-on, tout ce que veut la femme, mais combien n'a-t-il pas de manières de vouloir !
Mme de Maintenon avait commandé son carrosse pour huit heures et demie. C'était le moment où tout dort dans une abbaye. Les religieuses se sont couchées après souper. Les valets ont soupe eux-mêmes, et les lumirres s'éteignent dans le dortoir et les cellules.
A Saint-Ghislain, en effet, lorsque huit heures et demie sonneront, on n'eiH pas entendu, dans l'immense maison, d'autre bruit que celui des deux palefreniers qui attelaient, et des chevaux qui pia liaient dans la cour.
La marquise, par les fenêtres de son apparlt i.cnt, contempla le beau ciel et la tranquille obscurité ; puis, sans avoir paru remarquer le trouble et les prévenances effarées de Nanon, qui revenait, disait-elle, d'une promenade au jardin, elle descendit à son carrosse.
Cependant ce jardin paisible, ces quinconces déserts eussent otlerl un bien étrange spectacle au promeneur qui s'y lût liasardé