US COMTE
en ce moment. Derriète chaque arbre se cachait un homme , et en avant des bàtim^ns de l'abbaye, dans la cour obscure , les piédestaux des grands vases à fleurs et les lourds balustres de l'escalier sombre masquaient chacun leur fantôme accroupi , tout prêt à se dresser au signal convenu.
Mme de Maintenon, en descendant de ses appartemens , crut entendre comme un cri étouffé dans la cour ; mais à Saint-Ghislain, dans ces vieilles masures, il y avait tant d'oiseaux nocturnes , et le chat-huant gémit si étrangement pendant les nuits seremes !
La marquise dit adieu à Mlle BalJjien sur le perron, et lui recommanda diverses commissions ; puis elle marchavers son carrosse, bien étonnée de ne pas trouver son écuyer, qui, d'ordinaire, lui offrait la main.
Mais elle crut le voir à cheval sur son rouan favori , près de la grande porte ouverte. Persuadée qu'il avait cru ainsi accélérer le service, et très indulgente d'ailleurs pour ses serviteurs, elle se hâta de monter sans remarquer l'absence de ses porte-llambeaux. Elle ne fut pas plus tôt assise dans le carrosse, qu'un homme ferma vivement la portière, un sifflet aigu retentit, le cocher fouetta , les chevaux partirent avec rapidité.
La marquise sentit tout à coup un poids très lourd derrière sa voiture ; elle regarda par l'œil-de-bœuf et vit trois inconnus armés qui occupaient la place de son laquais.
Déjà la porte de l'abl^aye était refermée et le carrosse volait sur le cliemin ;^ à droite et à gauche couraient des soldats à pied, le mousquet sur l'épaule : des soldais dont la marquise , malgré ses yeux perçans , ne reconnaissait pas l'uniforme.
Elle tira son rideau et appela quelquesuns de ces hommes pour savoir d'eux la raison qui les faisait courir ainsi. Mais en regardant , elle s'aperçut que le carrosse , au lieu de suivre la route de Bethléem, avait
Eris sur la droite et longeait le mur de l'abaye, qu'il dépassa bientôt pour entrer dans ia plaine découverte en suivant le cours de l'aqueduc.
Le nombre des soldats ainsi courant semblait gros'.iir, comme si cliaque tour de roue en eût fait éclore de nouveaux. Bientôt , ce ne fut plus seulement de l'infanterie que la marquise vit courir autour d'elle : une troupe de cavaliers bien montés se montra comme par enchantement el conijtosa une avant-garde et une escorte au carrosse.
La terreur s'empara de la marquise lorsqu'elle n'obtint aucune réponse de ceux qu'elle appelait, etlorsqu'elle comprit, à n'en pas douter, que tous ces cavaliers fan-
tastiques l'enlf afnaient bien loin des lignes
françaises, dans la direction du Nord.
Elle se mit alors à pousser des cris lamentables sans émouvoir aucun de ses gardiens. Tout au contraire, le peloton d'avant-garde doubla le pas pour s'éloigner du carrosse , le peloton d'arrière-garde ralentit sa marche pour isoler plus encore la prisonnière. Celleci, dont le courage et le sang-froid s'étaient démentis un moment , eut honte de sa faiblesse ; elle remplaça les cris inutiles par une prière. Mais comme le carrosse roulait avec trop de rapidité , par ces chemins défoncés , les chocs et les secousses devinrent intolérables , et la marquise ne put retenii un gémissement, non plus de terreur, mais de souffrance ; sa tête se pencha en arrière, battue par les cahots, et efle crut un moment qu'il lui faudrait mourir de cet étrange et douloureux supplice.
Au plus fort de cette course furieuse, un cavalier parut à la portière , jeta un coup d'œil dans l'intérieur, et s'écria d'une voix courroucée, dans une langue étrangère, quelques mots dont la marquise ne comprit point le sens et qui retentirent à ses oreilles comme la musique bizarre d'un rêve extravagant.
Le carrosse s'arrêta, gardant encore pen- ^ danî quelques secondes l'oscillation décroissante à laquelle succède l'équilibre.
— Madame, souffrez-vous? dit d'une voix grêle et avec un accent étranger le cavalier, qui se découvrit civilement.
— Monsieur, je meurs, répliqua la mayqnise en essayant vainement de soutenir sa têîe, disloquée par les secousses.
— Vous préférez sans doute un cheval , dit l'interlocutgur inconnu ; je vous en ferai donner un.
— Un cheval!.-.... pourquoi, monsieur?
s'écria la marquise, dont l'épouvante s'accrut encore à cette offre polie.
— C'est que les routes sont impraticables au carrosse, répondit flegmatiquement le cavalier, tenant toujours son chapeau à la main , et que nous avons encore près d'une heue de traverse avant de retrouver la route.
— Quelle route, monsieur? oii me menez-vous, par grâce?
— ANotre-Dame-de-Hal, madame.
— Chez 1(^ prince d'Orange?
— Oui, madame, dit le cavalier avec un léger sourire.
— Mais c'est une trahison!... Où sont vos ordres ?
Le cavalier ne répondit pas.
— Qui a donné cet ordre? s'écria la marquis*^
DE LAVERNIE.
— Le roi d'Ahgleterre , madame , dit le cavalier, en comprimant avec son mouchoir une toux aiguë qui déchira sa poitrine.
La marquise joignit les mains sans pouvoir proférer une seule parole.
Le cavalier demeura froid et respectueux, comme pour laisser à Mme de Maintenon le temps de se remettre entièrement.
— Acceptez-vous le cheval, madame? ditil, car j'ai l'honneur de vous faire observer que nous nous hâtons.
— Je suis donc [)risonnière? demanda la maïquise, tremblante d'entendre la réponse.
-=- Oui, madame. Le roi de France a pris aux alliés leur plus forte place de guerre. Ils lui prennent sa conseillère la plus précieuse.
— Oh ! dit-elle , avec un reproche amer, le roi de France s'empare de Mons les armes à la main; mais le roi d'Angleterre, un capitaine ! enlever par trahison une femme !
— Madame, je sais que cette action n'est pas chevaleresque , mais depuis longtemps lé roi très chrétien et le roi Guillaume ont cessé de se traiter en chevaliers ; nous voulio s prendre Louis XIV lui-même, ce soir; il n'est point venu à Saint-Ghislain ; je vous fais prisonnière , et vous valez pour nous plus que Mons ne vaut pour Louis XlV. Je me trouva heureux I
— Monsieur, s'écria la marquise en se levant pour sortir du carrosse et implorer de plus près, monsieur, accordez-moi la grâce de dire un mot à S. M. le roi d'Angleterre , avant que la nouvelle de mon enlèvement se soit répandue.
— Pardon, madame, veuillez ne pas vous déranger, dit le cavalier avec une froide urbanité.
Et il descendit de cheval. Un écuyer emmena sa monture à l'écart. Sur un geste de lui , le rocher quitta son siège , les laquais arnii's, qui n'étaient autres que des grenadiers hollandais, s'éloignèrent à vingt pas, et le carrosse resta isolé dans un cercle mimense de mousquets et de cavaliers hors de portée de la voix.
Le cavalier s'approcha" de la portière et dit à la marquise :
— Madame, je vous écoute.
— ilaif, monsieur, c'cbt au roi d'Angleterre que je voulais j)arler.
— Yo^is lui parlez en ce moment, madapie, (lA sinii)lt'menl Guiliaun.e lit.
— Oh! s'éciia Mme de Maintenou , qui s'agenouilla sur les coussins du carrosse, oh 1 vous êtes le roi , je suis sauvée! Oui , pardonnez-moi, sire, j'aurais dû reconnaîîrecos traits nobles et fiers. Eh bieni vous n'inlligerez pas à une femme de mon rang , que
vous connaissez; de mon âge, que vous voyez , le ridicule, l'opprobre d'un enlèvement qui me rendra la fable de toute l'Europe. Le roi Guillaume prenant à Louis XlV celte femme que tous mes ennemis appellent la vieille maîtresse Oh 1 sire, soyez
généreux, ne me déshonorez pas, tuez-moi 1 Je jure par le Dieu >ivant que je prierai pour vous et que je vous bénirai.
Le roi croisa ses bras sur sa poitrine , et baissant sa tête , demeura longtemps plongé dans une sombre rêverie.
— Vous me demandez , dit-il , d'être généreux ; à quel titre, madame? L'a-t-on été envers moi dans les conseils de Versailles? Est-ce bien généreux au roi de m'avoir poursuivi de sa haine et de ses mépris, parce que j'ai refusé la fille de Mlle de La Vallière? Etait-ce généreux, fan dernier, quand je fus blessé en combattant pour mes droits, à la Boyne, de me faire pendre et brûler en effigie par les bourgeois de Paris , tandis que certains parlemens de France allaient aux cathédrales chanter le Te Deum? Non, madame : c'est la guerre sans pudeur que fou m'a laite , j'y réponds par la guerre sans pitié.
— Eh ! sire, vous savez bien qui l'a faite à Votre Majesté, cette guerre? Est-ce le roi? est-ce moi ?
— Cest Louvois, voulez- vous dire?
— Sire
— Faites-moi du moins fhonneur de me traiter avec franchise.
— Eh bien! oui, sire, c'est M. de Louvois qui force le roi à celte guerre honteuse, implacable ; c'est lui qu'une soif inextinguible d'autorité pousse jour et nuit à boire tout le sang et tout l'or du monde. Vous voyez i)icn qu'il lui faut du stmg, h cet homme. Lorsque la paix, trop courte, hélas! en avait tari l'effusion en Euro})e, qu a fait Louvois? il a versé le sang fiançais à Ilots, à torrens, et, pour créer au roi des ennemis à combattre, il a envoyé les dragons égorger des femmes, des vieillards, des enfans.
— Je connais Louvois, dit Gui laume, et je m'étonne , madame , que le connaissant aussi, vous n'ayez pas délivré le roi de son influence |)ernicieiise. Ecoutez bien mes paroles, madame. Le temps des pros[)érilés est passé pour Louis XlV, s'il ne chasse [loint cette peste déshonorante. Chaque victoire que remporte le roi de France, et maintenant elles sont rares , lui coûte plus (pi'à noiis dix revers; nous sommes cent millions dhommesen Europe, tous fatigues de l'orgueil du grand roi et delà féroeilédu tyran Louvois. Nous avons dix ans demandé
la paix à genoux; maintenant, nous reconnaissons que le plus court chemin pour l'obtenir, c'est d'écraser la France par la guerre, et, grâce à M. de Louvois, nous y parviendrons. Enfin, madame, j'ai longtemps espéré que la paix nous viendrait par vous, que je croyais intéressée à faire cesser la guerre... mais je m'étais trompé.
La marquise comprit cette allusion si habile à sa véritable situation près du roi.
— Sire, dit-elle, nous serons tous fortunés et tranquilles le jour où le roi sera désabusé sur M. de Louvois, mais il ne l'est pas.
— Et vous n'y pouvez point travailler, avec votre éminent esprit etvotre ascendant si 1er gitime sur Louis XIV?
— Cet ascendant, sire, M. de Louvois l'empêche de dominer dans les conseils de Sa Majesté.
— Est-ce croyable ! madame.
— S'il en était autrement, dit simplement la marquise, V. M. m'appellerait aujourd'hui ma sœur, au lieu de me traiter en captive de rançon douteuse, et de spéculer sur le plus ou moins de chagrin que mon aventure causera au roi de France.
Guillaume fut frappé decettenoble etaudacieuse franchise.
^ — Eh bien, madame, dit-il, je vois que j'ai auprès de Louis XIV une amie meilleure que je ne le croyais.
— Vous ne l'aurez plus, dit Mme de Maintenon avec un douloureux soupir en regardant les soldats qui emprisonnaient son carrosse.
— A Dieu ne plaise, interrompit le prince, que je perde l'occasion de témoigner à une dame de votre mérite le profond respect qu'elle m'inspire. Dieu me préserve par conséquent de l'oflenser en lui cachant la vérité. Je suis frappé mortellement, madame; oui, la mort est là... qui ronge peu à peu ma poitrine... et la cuirasse du soldat me fatigue. Je voudrais me reposer avec sécurité au sein de mes royaumes si chèrement conquis, près de ma femme, un modèle de vertus, près de mes enfans, que je voudrais avoir le temps d'élever. Madame, j'aimerais la paix, une paix riche d'honneur; j'aimerais l'amitié de ce grand prince que je voulais respecter comme mon père , s'il ne m'eût tout d'abord forcé de lui apprendre ma valeur; j'aimerais enfin que vous me crussiez sincère quand je proteste ici de mon (i('v(!H"m?;nl (■• de mon csiiini^ poiiv vdi!?.
— Hélas! Sire, à quoi bon me montrer ainsi toutes les vertus de V. M., quand vous me condamnez à les détester dans un maître?
— Un maître, répliqua Guillaume avec un pâle sourire qui ne dérida pas même son front, un maître tellement éphémère, que demain, à St-Ghislain, vous ne vous souviendrez plus de lui, tandis que vous daignerez peut-être vous rappeler rami.
— A St-Ghislain 1 s'éeria-t-elle ; vous me rendriez la liberté?
— A l'instant, dit le roi, qui appela son écuyer, et lui commanda de faire retourner le carrosse.
— Oh ! Sire, dit la marquise suffoquée pai la reconnaissance, voilà un trait de roi I
— Eh bien, continua-t-il avec son sévère enjouement, j'ai gagné cela du moins qu'une personne de la cour de France m'aura une fois appelé roi, au lieu de m'appeler prince d'Orange.
En ce moment , l'éeuyer s'approcha de Guillaume et lui dit quelques mots pressés en hollandais. Il se fit alors un rapide mouvement d'armes dans tous les rangs ; ce bruit alarma la marquise dont le regard interrogea le roi.
— Ce n'est rien, madame, dit froidement Guillaume, on m'annonce l'approche d'un fort détachement de l'armée de M. de Luxembourg, mais nous avons le temps de rentrer, nous à Hal, et vous à St-Ghislain. Veuillez vous tenir prête, le cocher attend vos ordres.
— Vous m'avez comblée, sire, cependant je vous demanderai encore une grâce.
— Parlez, madame.
— Comptez absolument sur moi, sire, pour toutes les communications que vous voudrez faire parvenir au roi, et que l'ennemi de la paix, notre ennemi mortel, a jusqu'à présent interceptées. Sire, faites-moi l'honneur de vous persuader qu'à partir de ce moment vous avez près du roi l'amie la plus zélée, en tant que je n'aurai point à trahir l'honneur et les intérêts de la France.
Un second messager s'approcha de Guillaume, et l'on entendit à l'extrémité des postes hollandais comme les préparatifs d'un combat.
— Merci, madame ; je suis trop payé, dit le prince, par cet entretien que nous venons d'avoir, et que j'eusse acheté si cher après l'avoir si longtemps et si ardemment souhaité,—car nous sommes, il faut le dire, les deux seuls esprits en Europe qui n'aient point ou qui n'aient plus la fièvre. Aidezmoi, au nom de l'humanité, moi je vous aiderai pour votre gloire contre celui qui veut vous perdre.
— Oli ! Sire , ce n'était ni le roi ni moi qu'il eût fallu enlever ce soir et garder dans une prison 1
DE LAVERNIE.
— Pour mes intérêts, reprit Guillaume, j'aimo mieux laisser Louvois en France, il la ruine mieux que ne feraient mes armées. Quant à ee qui vous concerne, je comprends votre désir de perdre ou du moins de démasquer cet homme. Eh bien, pour vous aider à montrer au roi ce que c'est que Louvois, je vous enverrai à la première occasion, dès demain peut-être, un ambassadeur secret, un ami à moi, dont la coopération vous sera utile. Veuillez le bien recevoir; il est lort malheureux et vous attendrira en vous contant son histoire. Mais je sens qu'il faut nous quitter, madame, je m'exposerais à êti-e suipiis par M. de Luxembourg, et malgré mon amour de la paix, je ne veux plus faire chanter de Te Deum à Notre- Dame.
— Conservez- vous, sire, pour vos amis et pour votre gloire. Adieu.
Elle lui tendit la main en reine, il s'inclina sur cette main avec la délicate courtoisie d'un sujet.
Guillaume dit quelques mots en langue hollandaise au cocher remonté depuis quelques minutes sur son siège, et le carrosse reprit le chemin de St-Ghislain.
Guillaume aussitôt donna ses ordres et sa colonne, doublant le pas, appuya franchement à gauche, et disparut dans les ténèbres sans se préoccuper de quelques coups de feu tirés par les éclaireurs de M. de Luxembourg.
Suites de la tempête.
La marquise se réveilla de cet affreux rêve, aussi jeune d'esprit, aussi heureuse que la belle au bois dormant. Avec elle se réveilla du même enchantement toute sa maison, écuyer, cocher, laquais, palefreniers, portier, que les soldats de Guillaume avaient enlevés sans bruit, bâillonnés, enfermés dans une citerne voisine, et qui, s'apercevant au bout d'une heure qu'on ne les gaidait plus, se hasardèrent à sortir comme des souris du piège, et se trouvèrent h la porte de l'abbaye au moment où le carrosse de leur maîtresse y rentrait, conduit par le cocher hollandais.
Comme tous criaient à la fois et menaient grand bruit de leur aventure, la marquise leur ordonna de se taire, de dételer et de s'ailer coucher, enjoignant à chacun de ne
Sas souffler un mol sous peine d'être imméiatement chassé ; quant au cocher hollandais, elle le lit mener à la cuisine avec ordre de le traiter comme un suisse.
L'écuyer s'inclina et conduisit la marquise à ses appartemens — le portier barricada la porte — le cocher français . orJonna aux palefreniers de dételer, et se fit soutenir par le laquais pour regagner sa chambre, et tous deux burent du vin chaud dans le but de se guérir d'un frisson qui ne les quittait point depuis leur catastrophe.
Mme de Maintenon, en haut des degrés, congcj^ia l'écuyer et tendit sa mante à Nanon, qu'elle apercevait dans l'antichambre.
— Ma mie, dit la marquise , bassinez mon lit et couchez-moi.
Mais Nanon , au lieu de s'apitoyer sur la pâleur de sa maîtresse et de lui offiir un siège, Nanon cilla fermer toutes les portes et se jeta désespérée aux pieds de la marquise en se frappant à grands coups la poitrine, et en proférant quelques hurlemens inintelligibles, que dans sa distraction la marquise prit tout d'abord pour des féhcitations que la mie lui adressait à propos de sa déUvrance miraculeuse.
— Madame I madame, s'écria Mlle Balbien, miséricorde!... pardon. C'est ma faute, nous sommes perdus.
— Etes-vous folle, répliqua la marquise poursuivant naïvement le quiproquo, nous sommes sauvées au contraire.
— Vous avez donc vu M. de Louvois, dit Nanon.
— Moi ? pourquoi ?
— Parce qu'il est sorti furieux.
— D'où?
— D'ici.
— Furieux de quoi ?
— Hélas I
Et Nanon se mit à fondre en larmiss comme une métamorphose d'Ovide.
La marquise se leva.
— Parlerez-vous ! dit-elle inquiète et courroucée à la lois. Qu'est venu faire ici M. de Louvois, et pourquoi est-il furieux?
— Madame... balbutia la vieille tille suppliante, à tout péché miséricorde; je m'étais laissée attendrir, j'avais accordé au jeune homme de causer avec la jeune fille.
— Eh bien ? après ? s'écria Mme de Maintenon qui se rappela Jaspin, Gérard et Antoinette.
— Eh bien, M. de Louvois est arrivé à noul lieures, demandant h vous voir. J'ai réjiondu que vous veniez de partir pour Bethléem. Il a voulu parler à la supérieure. J'ai refusé. A neuf heures, portes closes, lui ai-je dit. Le bruit qu'il a fait a réveillé la supéri<.>urequi est descendue. M. de Louvois en fureur lui a demandé ûu nom du roi à
parler à Mlle de Savières ou tout au moins à la voir.
— Et l'a-t-il vue ? s'écria la marquise vec angoisses.
— La demoiselle n'était pas rentrée, dit NanoH.
— Pas rentrée 1
— La supérieure a cherché dans sa cellule, cherché dans les dortoirs, cherché partout... rien I
— Mais, vous saviez oîi elle était, vous 1 s'écria la marquise tremblante de colère.
— Oui, murmura Nanon.
— Pourquoi n'avez-vous rien dit?
— Oh ! pour me perdre.
— Où était Mlle de Savières?
— Elle devait être au parloir de la pénitence.
— Vous y avez couru, vous l'avez prévenue?
— Oh ! madame ! j'y suis allée malgré la nuit, malgré une terreur inexprimable que me causèrent des bruits étranges que jamais je n'avais entendus en cette maison. J'ai appelé Mlle deSav'Ofp^. rien n'a répondu. J'ai craint que M. de Louvois ne me suivît au jardin et ne découvrît des traces de cette fuite ; je suis rentrée assez à temps pour l'entendre dire avec d'horribles menaces :
— C'est bien ! elle est perdue, mais Mme de Maintenon me la retrouvera I
^ La marquise à demi-folle de tous ces récits qui complétaient le malheur de sa journée, appuya sa tête dans ses mains et réfléchit.
— Oh est la supérieure? dit-elle enfin. ^— Rentrée.
— Qu'a-t-elle dit au marquis?
— Que sans doute madame aurait emmené Mlle Antoinette avec elle dans son carrosse, à Bethléem...
— Et le marquis est parti pour Bethléem?
— Sur-le-champ.
— Il y a décela?
— Une demi-heure.
— J'ai le temps d'éclaircir mes doutes, murmura la marquise. Rendez-moi ma mante, prenez une lanterne et suivez-moi.
— Mais, madame...
La marquise ne répondit que par un regard Iroid et impérieux. Nanon trembla. Elle se hâta d'obéir.
Toutes deux descendirent au jardin par un escalier de service où nul regard ne pouvait les suivre.
— Cachez votre lumière sous votre manteau, commanda la maîtresse, et marchez légèrement.
G^ deiu ombr^ noires traversèreat dons
la brume et le silence ces bois et ces allées maintenant si déserts, naguères si peuplés.
— Lavernie 1 Lavcrnie ! démon du remords et du châtiment, se disait la marquise en effleurant à peine les chemins, tant sa course était rapide, tout malheur me viendra-t-il donc éternellement de ta part? Il a enlevé cette jeune fille, et déjà Louvois le sait, et déjà Louvois l'est allé dire au roi...
Son pied heurta des pierres amassées; c'était une des crevasses de l'aqueduc.
Nanon étendit les bras et éclaira tout ca désordre.
— Voilà le chemin que les Hollandais ont suivi, se dit la marquise.
— Et voici la pénitence où j'avais conduit ce jeune officier; je l'ai laissé à la....
La marquise saisit brusquement la main de Nanon.
— Ecoute, dit-elle.
— Une voix, murmura Nanon.
— On prie, ce me semble.
— Dans le parloir. Ah 1 madame, je vois quelqu'un.
La marquise arracha la lanterne des mains de sa servante et s'élança dans le parloir où un spectacle terrible la doua sur le seuil, et fit reculer Nanon glacée d'une superstitieuse épouvante.
Antoinette, agenouillée parmi tous ces débris, s'appuyait d'une main aux déchirures du parquet, et fouillait de l'autre dans l'eau froide qui recommençait à couler avec un bruit lugubre, sous la voûte éventrée de l'aqueduc.
Le bruit de l'arrivée des deux femmes, la lumière qui fit invasion tout à coup dans cette sombre tourelle , rien n'arracha la jeune fille à sa préoccupation fiévreuse, à sa besogne insensée; son œil fixe, hagard, dans lequel jouait la lumière, interrogeait l'eau noire du canal, sa voix convulsive répétait :
— C'est là qu'il a disparu I
Madame de Maintenon s'approcha ; Antoinette ne bougea pas. Interrogée, elle ne cessa de répéter sa phrase monotone.
Un doute affreux traversa l'esprit de là marquise, lorsqu'elle se rappela l'invasion des soldats de Guillaume en ce même endroit où les amans s'étaient donné rendezvous.
— Grand Dieu ! s'écria-t-elle, serait-il mort!
A ce mot, la jeune fille se leva, ses longs cheveux dénoués inondèrent son pâle visage; l'œil fixe recouvra une lueur d'intelligence, et, comme si cet éclair eût enflammé le cerveau et tait éclater la vie avec la rai«
DÉ LAVERNIE.
son, Antoinette poussa un cri terrible et retomba sans mouvement sur les décombres.
— Emporte-la, Nanon! dit la marquise au désespoir.
La vieille fille, vigourcusti, et stimulée par la terreur, chargea le corps sur ses épaules et se mit à parcourir d'un pas précipité le chemin que lui éclairait sa mattresse. La première' idée de la marquise était de réveiller la supérieure et d'appeler sur Antoinette tous les soins de la communauté. Elle se réjouissait de la désagréable surprise qu'éprouverait Louvois en relrouvant à l'abbaye celle dont il proclamait partout la luite. Mais en y réfléchissant, la marquise changea d'avis.
— Il sera toujours temps , se dit-elle, de montrer qu'Antoinette est ici. Voyons jusq^u'où le marquis va s'enferrer. Et d'ailleurs SI la jeune fille allait parler dans son délire! — Poitez-la chez vous, Nanon, commanda la marquise, — et s'il arrivait que par votre fauteon soupçonnât qu'elle est ici... Nanon, vous en avez" tait assez déjà pour que je songe à vous punir. — Prenez-y garde , et veillez sur vous.
Elle éteignit la lanterne, laissa Nanon rentrer par le petit escalier; quant à elle, un grand quart d'iicure après, elle était au lit, et le roi frappait aux portes de l'abbaye avec cent cavaliers et Louvois qui, tout en galopant à la portière, demanda si la marquise avait reparu.
Le roi monta l'escalier, on lisait sur son visage une inquiétude jalouse, un dépit qui témoignait des impressions fàcheuFes que le ministre avait réussi, cliemin faisant, à lui glisser dans l'es[)rit.
Il entra bruyamment chez la marquise ; toutes les portes restèrent ouvertes; delà chambre de Mme de Maintenon, l'on pouvait apercevoir Louvois se promenant dans la salle voisine et se délectant à l'idée de tout l'esclandre qu'il méditait.
Le roi s'assit <run air presque brutal au chevet de la marquise, et lui dit :
— En vérité, madame, peut-on savoir ce que vous êtes devenue ce soir ?
— Je souffre bien, sire, répliqua la marquise en soulevant avec elfort sa tôte sur les oreillers.
— Auriez-vous pris un air malsain dans votre promenade, continua le roi du même ton ironique et bourru.
-^ On ne peut plus, réi)liqua-t-elle.
Et elle ponctua cette courte phrase par le plus dolent des soupirs.
Ûi loi, 3'agitaQt avec impatience :
—Vous ne m'avez toujours pas fait l'hoQneur, dit-il, de me répondre à celte question : qu'êtes-vous devenue ce soir, tandis que vous m'aviez commandé de vous at-* tendre ?
La marquise, du coin de l'œil, voyait dans une glace la jubilation de Louvois.
—Sire I répliqua-t-elle d'une voix mourante, ne m'interrogez point là-dessus, je vous prie.
— Pourquoi non ?
— J'ai mes raisons, sire...
— J'ai peut-être aussi les miennes, interrompit le roi violemment, excité qu'il était par un hum ! incivilement sonore que Louvois avait laissé échapper dans le salon voisin.
— Puisque vous le voulez, ditla marquise avec son souffle plutôt qu'avec sa voix, il faut donc vous satisfaire.
Elle leva son bras blanc vers la sonnette et sonna. Manceau parut. 11 revenait de Bethléem où il avait été passer la soirée comptant y servir sa maîtresse.
— Que veut, madame?
— Mon écuyer, mon cocher, mon laquais, les deux palefreniers et le portier.
Le roi la regarda stupéfait.
— Qu'ils s'habillent à la hâte et vieiment sur l'heure, dit la marquise froidement.
Louvois cessa de marcher, il n'entendait plus, il écoutait.
— Perdez- vous le sens, madame, demanda le roi, qu'avez-vous affaire de tous ces gens.
— Vous voyez sire, que je ne peux parler, ces gens raconteront à V. M., à ma place, ce que j'ai fait ce soir.
Louvois se remit à marcher, assez inquiet de ce sangiroid. L'écuyer parut le premier.
— Racontez ce qui vous est arrivé ce soir, monsieur, dit la marquise. Racontez tout.
L'écuyer obéit. 11 détailla la surprise de St-Gliislain , les Hollandais apparaissant comme des démons, la maison conlisi|uée, les servi leurs escanwtés, et cette heure in- •ermmable de captivité dans la citerne.
Le roi pâlit, Louvois sentit la sueur tomber à grosses gouttes de son Iront, et ne se cacha plus d'écouter au seuil mémo de la chambre. La marquise se lit servir par Manceau une cuillerée d'elixir.
Après le récit de l'écuyer :
— Voulez-vous la déposition du cocher, du laquais, des palefreniers et du portier, dit la marquise de plus en plus tranquille? ils y étaient tous.
— Madame, balbutia le roi dans sa co**
lère, qu'est ce que j'entends là t est-ce un ^ conte de iée !
— Dont je me meurs... Triste conte et lugubre fée ! sire.
Le roi congédia du geste tous les serviteurs de la marquise.
— M'expliquerez- vous au moins, dit-il, si vous n'avez eu ni écuver, ni cocher, ni laquais, comment vous êtes sortie en carosse?
— Ah ! sire, j'avais un excellent cocher que je vais vous faire voir, Manseau, amenez à S. M. le cocher hollandais qui m'a conduite ce soir.
— Un cocher hollandais !
— Un grenadier superbe.
— Qui vous conduisait?...
— Tout droit à Notre-Dame-de-Hal.
— L'ennemi vous a enlevée?
-^ Parfaitement , sue , faute d'avoir pu
vous enlever vous-même, ainsi qu'on en avait fait le plan.
Le roi frissonna. Son orgueil se révoltait.
— Et qui vous a sauvée, mon Dieu 1
— Le roi d'Angleterre. Pardonnez-moi de ne plus l'appeler prince d'Orange; mais je suis reconnaissante avant tout.
La foudre tombée aux pieds du loi l'eût moins épouvanté que ces quelques phrases prononcées avec l'accent le plus suave et la plus languissante morbidezze.
Louvois, aveuglé, vacillant, trébuchait comme un homme ivre.
— L'innemi est entré ici!.... articula sourdement le roi.
— Cinq cents hommes... pas davantage^ dit la marquise. Voilà comme je suis gardée.
— Comment?... balbutia Louvois, qui, ayant perdu la tête, s'était avancé jusqu'au lit de la marquise.
— Monsieur de Louvois, je suis votre servante, dit- elle avec une cérémonie qui acheva de décontenancer le ministre. Vous demandez comment l'ennemi est entré?
Veuillez visiter le jardin et l'aqueduc.
Louvois se frappa le iront avec désespeir.
Le roi l'écrasa d'un regard plus lourd qu'une de ces montagnes dont Jupiter accabla les Titans.
— C'est bien la peine, dit-il , de payer si cher des espions!
Louvois, suffoqué, pourpre, chercha une porte en tâtonnant , comme Mathan dans Athalie,
Quant au roi, il retomba assis la tête dans ses mains, en répétant :
— Voilà comme je suis servi 1
— Guillaume III l'est mieux, il faut bien l'avouer, dit la marquise d'une voix claire. Et maintenant , sire, que vous savez pour-
quoi je n'ai pas eu l'honneur devons visiter ce soir, vous m'excuserez de parler si bas et de chercher ainsi le repos ; je me sens épuisée; il n'est de remède à ce que je souffre que le sommeil... ou la mort.
— Madame, un médecin !... s'écria le roi ému et regardant d'un œil étincelant la porte par laquelle Louvois venait de sortir.
— Je crois qu'il ne parera pas ce couplà, pensa la marquise, qui avait surpris le furieux regard du roi.
— Je descends visiter les traces de cet horrible attentat, reprit Louis XIV... Reposez-vous, chère marquise. Hélas!... à quoi tient parfois le bonheur des hommes.
— A la générosité du roi d'Angleterre, répondit Mme de Maintenon.
Le roi, percé au cœur par cette flèche empoisonnée, sortit d'un tel pas que sa rage ne pouvait patienter plus loin que le jardin.
Déjà le bruit de l'événement s'était répan du dans les groupes de courtisans et d'officiers. Les serviteurs de la marquise, affranchis de toute discrétion depuis qu'ils avaient parlé au roi, se donnaient carrière.
Sur les détails, jamais fétiche ne fut admiré dans l'Inde avec une curiosité plus respectueuse que ne le fut par toute cette cour ce grossier hollandais fumant imperturbablement sa pipe , et qui paraissait tombé des nues au milieu de Saint-Guislain, comme un aérolithe.
Quand le roi eut exploré avec quelques courtisans les abords du passage que Guillaume avait choisis pour pénétrer dans Saint-Ghislain, quand il y eut placé des gardes, selon l'hahilude des gens volés qui bouchent la haie après que le voleur a lait son coup, on vit revenir Louvois qui avec des flambeaux et des ingénieurs avait parcouru le parc, exploré l'aqueduc, examiné les murs, et «'étant fait une conviction ou forgé un thème, reparaissait avec son assurance et sa démarche hautaine.
Le roi l'atteudit devant le quinconce avec cet œil terne et cette raideur majestueuse qui dénotait chez lui une violente colère, une tempête recelant dans ses flancs, sarcasmes, injures et disgiaces de toute sorte.
Les courtisans s'éloignèrent respectueusement: assez loin pour paraître discrets,assez près pour bien entendre.
— Eh bien ! monsieur, dit le roi, qui at~ taqua le premier, je gage que vous aurez trouvé une bonne raison?
— Certes oui, sire. D'abord, ce n'estpas moi qui commande les armées d'observation, ni même de siège ; ainsi, je ne suis responsable ni de ce qui se fait sur terre, ni de ce qu'on
DE LAVERNIE.
fait dessous. Voilà d'abord une raison que Votre Majesté est trop juste pour ne pas appréciei
— Oh 1 vous vous intéressez trop à Saint- Ghislain , vous y venez trop souvent, vous y envoyez assez d'espions pour qu'on puisse s'étonner que vous ne soyez pas instruit de ce qui s'y passe.
— Sire, je sais parfaitement ce qui se passe à Saint- Ghislain, et je le sais à un tel point que je vais le dire à Votre Majesté.
— Je serai curieux de l'apprendre, répondit le roi.
— 11 y a, continua Louvois, que l'abbaye a été livrée au roi Guillaume par trahison.
— Bon, s'écria le roi ironiquement, voilà
3ui n'est pHS neuf. 11 y a toujours un peu e trahison en toutes les surprises. Tant pis pour ceux qui ne s'en défient pas.
— Comment se délier d'un traître, sire, alors qu'on le saitolficier, gentilhomme, favori 1 Je dis plus, comment le craindre lorsqu'on s'en est délié assez pour le meure hors d'état de nuirel Enfin, comment se défier du traître lorsqu'il commande les chevau-légers de S. M. ; qu'il est aux arrêts forcés dans sa tente et qu'il s'appelle comte de La vernie 1
— Encore 1 s'écria le roi en frappant le sol de sa botle avec une irritation qui n'émut pas Louvois.
— Encore, répéta celui-ci tranquillement. — Vous prouverez, aujourd'hui, j'espère?
— Je prouve. M. de Lavernie est consigné dans son quartier depuis le jour où il a failli par ses intrigues taire égorger les Suisses, les gardes et les chevau-légers. Cherchez, sire, ou faites chercher s'il est dans sa tente.
— Eh bien, dit le roi ébranlé, où est-il?
— Je vais vous le dire. 11 a quitté le quartier entre huit heures et huit heures et demie environ, et il est venu à Saint-Ghislain.
— Prouvez.
— Je prouve. Il est venu à Saint-Ghislain, vous dis-je, comme il y était venu nombre de lois, en secret.
— Pourquoi faire?
— Pour enlever de l'abbaye une pensionnaire qu'il aime.
— M. de Louvois!
— Et ne pouvant faire cetenlèvement à lui seul, il a introduit l'ennemi dans Saint- Ghislain par l'aqueduc. L'ennomi a lait éruption par les planchers d'une salle que la jeune tille connaissait, puisque c'est la pénitence et qu'elle y a été enfermée. Maintenant, sire, tailes chercher la jeune fille.
Mandez la supérieure, et si vous ne trouves ni cette pensionnaire à l'abbaye, ni M. de Lavernie au camp, si vous rapprochez leur fuite de l'entrée des Hollandais, commencerez-vous à comprendre et à me croire?
Le roi, hors de lui, fit appeler la supérieure , qui avoua en tremblant la leinte maladie d'Antoinette et sa disparition.
—Votre Majesté m'a accusé trop tôt, dit Louvois avec douceur. Tout le monde a été dupe de cette trahison , à l'armée comme à l'abbaye.
Le roi courba la tête.
—Votre Majesté veut-elle demander quelques éclaircissemens à Mme la marquise?
ajouta Louvois, avide de mordre dans cette belle plaie saignante. Mme de Maintenon en saura peut-être plus que nous.
Epouvanté par l'idée de convaincre la marquise dun tort réel en présence de Louvois, le roi répondit brusquement :
— Mme la marquise n'a rien à voir làdedans, monsieur. Elle se repose de l'inlAme guet-apens dont elle a tailliêtre victime; respectons son sommeil, partons,
— Oui, dit Louvois, bien que s'éloignant à regret. Allons instruire au camp sur celte fuite et cette trahison de M. de Lavernie. Mme la marquise ap[>rendra toujours assez tôt le nouveau crime de celui qu'elle favorisait si aveugh'ment.
Le roi abattu, sans voix, donna ses ordres et partit de l'abbaye avec toute sa suite, (jui n'avait pas perdu"^un mot de l'entretien, et dont les commentaires et l'indignation contre Lavernie s'en allaient grossissant d'échos en échos jusqu'à prendre les proportions d'une émeute.
De Charybde en Scylla.
Qu'on se représente le pauvre Jaspin attenilant Gérard, qui lui avait promis iia s'absenter au plus une heure, et voyant nrrivcr à sa place Louvois inquiet, brutal, <)iii demanda a voir M. de Lavernie, lit consia-' ter son absence, et parlit comme une llèch» pour Saint-Gliislain où il le soupçonnait (l'tMre 1
Le malheureux abbé supposa d'aliord que son élève avait été arrêté par ordre do Louvois. Puis, comme il guettait sur la route le retour de l'escorte, il rencontra Uubantel que M. de Louvois de retour à Hethléern venait demander pour être lulerrogé par lt> roi
LE GOMXË
Le général passa si vite et de si mauvaise liUQieur que Jaspin rie put tirer de lui aucun éclaircissement. Alors î'cbbé s'assit sur une pierre aux environs du quarlier-génélal, dc'cidé à n'en pas bouger qu'il n'eût appris de quelqu'un la vérité sur ce mouvement étrange qui avait lieu depuis une heure.
Rubantel repassa. Le digne général parlait avec chaleur à quelques oificiers-genélauM qui chevauchaient a ses côtés. Jaspin, timide dans les circonstances ordinaires, devenait un vautour pour l'audace et l'importunité dans les grandes occasions. Il se leva et cQurut saisir par la bride le cheval du général.
— Qu'y a-t-ii .dppc, monsieur, s'écria-t- 11 ; veuillez me dire un mot, un seul... Où est Gérard?
Rubantel fit un geste de contrariété, l'abbé se cramponna aux crins du cheval.
— Par grâce, dit-il, comprenez ce que je souffre; c'est mon élève.
— Il est joli votre élève, s'écria Rubantel, s'abandonnant enfin à son indignation. Vous me demandez ce qu'il a fait? Eh bien, il a passé à l'ennemi 1
Ja'spin poussa un cri généreux lancé du cœur :
— C'est faux! dit-iL
— Demandez à ces messieurs, brave ho.nme,
Jaspin de ses yeux égarés interrogea les physionomies qui toutes affirmèrent.
— Voilà, poursuivit Rubantel, ému de la douleur de ce vieillard, voilà où conduisent le j folies amours; celui qui ne sait pas vaincre sa passion est toujours mauvais gardien de son iionneur.
JdSpin chancelait, doutant toujours.
— Et la jeune fille ? demanda-t-il à Rubantel.
— Pardieu 1 ne comprenez- vous pas ? Il l'a enlevée et a déserté avec elle.
— Oii ! mon Dieu, balbufia Jaspin écrassî par cette nouvelle, oh, mon Dieu 1...
— Vous ne saviez donc rien , vous, mon pauvre Jaspin? Oh 1 je me doutais bien de ce qui arriverait , allez ; j'avais bien deviné ses projets de vengeance; seulement, j'espérais de lui une vengeance noble au lieu d'une infamie. Allons, allons, mon brave abbé, ne restez pas là comme un piquet ; il ne fait pas bon pour vous de ce coté.
— Plalt-il ? dit le désolé Jaspin.
— Non, ajouta Rubantel, si j'ai un conseil à vous donner, quittez le camp. Le roi est furieux, il vient de fulminer contre vo fre élève. Louvois, qui, je le confesse main-
tenant,a ducoup-d'œilet sait flairer untiattre, Louvois ne vous tient pas non plus en ôdeurde sainteté.Décidez-vous à partir vite,et courez à Lavernie, faites-y promplement une raûe de tout ce que le comte a de précieux, car le château sera rasé, je vous avertis^ et les biens confisqués.
— Le château rasé 1 les biens...
— Pardieu 1 c'est l'ordinaire après exécution capitale pour haute trahison.
— Exécution capitale ! s'écria Jaspin au paroxysme de l'effroi et de la douleur.
— Jour de Dieu ! en doutez-vous , bonhomme, répondit Rubantel , et trôuvetiezvous que ce fût injuste?
— Oh ! murmura l'abbé en se tordant les mains avec désespoir, mon enfant 1 mon pauvre enfant! ^
— Eh bien ! continua le général entraîné par sa chaleureuse indignation, je vous déclare que tout-à-l'heure, quand le roi m'a interrogé et sur les projets et sur la fuite de Lavernie, non-seulemént j'ai dit ce que je savais — attendu qu'on ne ment pas à son roi — mais j'ai ajouté que j'ai pour la trahison une tehe horreur et que je la tiens pour un crime telt}ment vil et infâme, que je demandais à S. M., au nom des chevau-légers, l'honneur de fusiller le traître s'il tombe jamais entre nos mains.
Les officiers applaudirent à ces paroles. Jaspin détourna la tête, et n'ayant plus une idée au cerveau, plus un battement au cœur, alla se rasseoir sur la pierre en versant un torrent de larmes.
Les gentilshommes furent émus ; ils se consultèrent.
—Voyons, dit Rubantel, faisons une bonne action. Voilà un pauvre homme que Louvois est capable de faire jeler dans un cul de basse-fosse. Peut-être serait-ce déjà fait s'il l'avait aperçu. Il va revenir de chez le roi, il verra l'abbe pleurant sur cette pierré, il le fera enlever et adieu pour jamais. Sauvons-le. Que l'un de nous le prenne en croupe et nous lui ferons passer les lignes. Une fois dehors, il s'arrangera comme il pourra. Gérard de Lavernie était sa vie, voyez-vous. Cette pauvre âme n'a plus de boussole. Un peu de charité.
Sans répondre un seul mot, un jeune capitaine aux gardes, l'un de ceux qui avaient été provoquer Gérard, se détacha du groupe, alla droit à Jaspin, et l'enleva par le collet de son habit sans que le bonhomme fit plus de résistance (ju'un cadavre. Le capitaine assit Jaspin devant lui, sur sa selle, et toute la troupe, gagnant la plaine, se di-
Di LAVEBNIE.
ÎZl
ligea diagonalement vers les ligues, à la hauteur de Saint-Ghislain.
Pendant ce temps, l'abbô ne poussa ni un cri ni un soupir, mais le jeune capitaine seBtit les convulsions de ce cœur qui éclatait, et le ruisseau de larmes brûlantes qui traversait la broderie de son parement.
Arrivés aux lignes, ils les franchirent lorsque Rubantel eut dit quelques mo'sà l'oreille d'un chef de poste; puis, à cent toises de là environ, le capitaine mit doucement Jaspin à terre, et lui jeta son manlcau sur les èpauîes. Les autres officiers se cotisèrent et Ru- Lantel glissa dans la po:he do l'abbé le produit de la collecte.
Après quoi tous s'éloignèrent et rentrèrent au camp; le pauvre abbé resta seul, abandonne dans l'ombre et le désert.
Un temps bien long se passa pour lui dans Ja prostration et l'immobilité. Tout ce qui lui arrivait dépassait son intelligence. Cependant, habitué à demander à Dieu la cause et l'explication de tout ce qu'il ne comprenait pas, le pauvre prêtre finit par lecourir à ce guide suprême , et le premier usage qu'il fit de sa raison recouvrée, ce lut une pi 1ère IV'i vente et naïve au Saint-Esprit. Le ciel lui répondit par la douce clarté du jour naissant ; un jpâle liandeau s'étendit sur le Iront des collinf^s, et le reflet des nuages roses dora les champs et illumitia les eaux.
A mesure que se dissipait l'ombre, Jaspin sentait se dissiper aussi les ténèbres de son espiit. La fatigue morale taisait place à un sentiment de curiosité, Enfin reparut l'intellgence tout en'ière. Jaspin se rë['pela les malheurs et la fuite de Gérard, et coiimic son âme, son cœur et son cerveau, ne lui servaient qu'à aimer, qu'à dv'sirer,qu'à servir Gérard, Jaspin n'eut d'autre idée que d'aller retrouver son élève chez l'ennemi, puisqu'il était chez l'ennemi.
Il s'orienta, questionna des passans, adopta la grande route comme la plus sûre voie, et tourna vers Notre T)amc-de-ll^l Aveç la constance et la régularité que met l'air^uille aimantée à regarder le Nord.
Peut-être, tandis qu'il marche ainsi, le lecteur nous saura-t-il gré de lui donner •d'-^vance quelques nouvelles de Gérard.
Le comte n'était pas de ces pauvres vicli- .pies (ju'on égorge sans résistanee. Il avait 4o8ne beaucoup do peine à ses vainqueurs, et bon nombre de gren.idiers hollandais portaient sur leurs mains et leur visage les marques sanglantes de ses ongles et ae ses épeions.
ïçutet^, d'après l'ordre de Guillaume,
on avait épargné sa vie, et la chaîne vivante des soldats l'avait porté hors de l'aqueduc à la réserve de cavalerie anglaise postée autour d'un iiois qui couvrait, sur la droite, la nmte de liai à Saint-Ghislain.
Là, comme il menaçait et frappait encore, à tort et à travers, dans son exaspération, les cavaUers, plus froids parce qu'ils n'avaient point participé à l'opération, se contentèrent de lui attacher étroitement les pieds et les mains avec des sangles de selles. On ■ le prenait pour un prisonnier d'importance, et sa vie valant bien mille florins, on ménageait sa vie.
Nous savons qu'à l'arrivée du carrosse qui emportait la marquise, la cavalerie fut divisée en deuxdétachemens, l'un pour l'avantgarde, l'autre à l'arrière. Gérard fut emmené par les cavaliers du premier détachement.
il était résigné, un peu étourdi, car, avant qu'on l'eût attaché sur un cheval entre deux dragons anglais, il avait reçu plus d'une bourrade. Mais la fraîcheur delà nuit et les secousses du trot , rétablirent un peu l'ordre dans ses idées. Et alors, il si.'ntit l'horreur de sa situation. Qu'était devenue Antoinette au milieu de ces soldats? Qu'était devenue l'abbaye toute entière et la marquise de Maintenon ? Plus d'une fois, malgré la rapidité de la course, malpré la douleur que lui causaient ses lieas, Gérard essaya de se retourner sur son cheval, croyant voir ■en arrière, à l'horizon, l'incendie dévorer les bilimens et les giangL>s de Saint-Ghislain.
Mais chaque fois qu'il tourn-ait la tête, le cavalier placé derrière, lui présentait aux yeux la pointe de son sabre et le forçait de regarder en avant.
Gérard avait espéré, en entendant les coups de feu, qu'une rencontre avec les détachemcns français lui rendrait sa liberté. Mais son attente lut trompée: les Iloll.mdais rentrèrent paisiblement à Soignies et Gérard vit passer sur le liane des cavaliers anglais, une sorte de météore, un coursier rapide comme l'éclair qui devança toute la colonne et pénétra avec plusieurs aides-de-camp dans les rues sombres de la ville.
Ce cavalier, les Anglais le reconnuient bien à son passage; G.-rard les entendit répéter à voix basse, avec une sorte d'admiration : King William 1 le roi Guillaume.
Le détachement dont (Jérard faisait partie entra dans une vaste caserne, et les chevaux fuinans se roulèrent sur l'épaisse litière des inmienses écuries. Quant aux Anglais, ils Lurent leur bière et s'endormireou Gérard fut emmené par quelques dû-
tiE COMTE
ciers ; on lui désigna une chambre, un ht ;
on délia ses jambes et ses mains; on lui offrit du vin et une soupe à la viande, et comme il refusa, l'oificier chargé de sa garde prit pour lui ce souper dont il s'accommoda, puis se coucha dans un lit voisin de celui qu'on avait destiné pour Gérard.
Il dormit, cet Anglais — Gérard ne put fermer l'œil — il se leva — la porte de la ctiambre était gardée par des soldats — la tenêtre fermée et griilée. Nul espoir de fuite. Cette fin de nuit dura un siècle pour Gérard. La continuelle idée qu'Antoinette était perdue faillit le rendre fou.
Le lendemain, vers dix heures, après déjeûner, on vint le prendre pour le conduire chez le colonel du régiment anglais — il fit ses adieux à l'officier, son compagnon de chambre, et quatre cavaliers l'escortèrent jusqu'au logement de ce colonel.
Gérard s'aperçut qu'on allait traverser un grand jardin, au fond duquel se trouvait la maison. Les allées de ce jardin tournaient autour d'une petite pièce d'eau ; à droite un rr^ur, à gauche une haie bordée d'un fossé donnant sur des prés semés de bouquets d'arbres. On côtoyait la pièce d'eau verte et profonde.
Gérard, tout en marchant, remarqua dans ce pré, à gauche, des chevaux qui broutaient. Tant d'air et d'espace l'enivrèrent, un désir invincible, une rage de hberté montaient comme une flamme à son cerveau. Une longue épée provoquante, qu'il voyait devant lui battre les jambes d'un des Anglais, acheva de lui tourner la tête; il donna un violent coup d'épaule à son voisin de droite, et le jeta dans la pièce d'eau. Rapide comme la foudre, il tira du foureau cette épée, et se jeta sur ses trois autres gardiens; l'homme desarmé tomba. Gérard écarta le fer d'un troisième, en lui perçant la gorge d'outie en outre.
Quant au dernier, il le terrassa de ses deux mains robustes, lui arracha son épée qu'il brisa , l'étourdit d'un coup de pommeau sur le crâne, et franchissant la haie, le fossé, choisit un des chevaux, le meilleur, lui passa aux dents sa ceinture, en guise de mors et de bride, sauta sur son dos, et le piquant furieusement, courut dans la direction d'un bois voisin, au fond duquel il dis- *^rut.
' Il entendit crier pendant quelque temps, puis n'entendit plus rien. Des bûcherons effrayes l'avaient vu. 11 changea de route et revint au grand chemin qu'il suivit pendant une heure; le cheval, furieux, dévorait l'espace. Enfin il tomba sans haleine et sans
vie. Gérard se jeta dans les marais et les fondrières, traversa plusieurs ponts, et ne voyant rien qui le poursuivît ou l'inquiétât, il s'arrêta enfin, et reprit sa respiration.
Devant lui, à l'horizon, se dressaient plusieurs clochers; vers lequel se diriger? Gérard entra dans une métairie , questionna, et apprit qu'il se trouvait à deux lieues de Leuze, à trois de Soignies, à deux des hgnes françaises ; il apprit aussi que le pays était calme, qu'on n'avait aperçu aux environs ni Français ni Hollandais, et alors, plein de joie et d'ardeur, il reprit la route, avec la certitude de toucher aux lignes avant une heure, et entama vigoureusement ses deux lieues.
Comme il traversait unpelit pont sous une écluse pour abréger la route, il entendit pousser un cri au-dessus de sa tête. Un homme, qu'il ne reconnut pas, marchait sur la berge, enveloppé d'un manteau d'officier français. Ce cri éveilla le cœur de Gérard en même temps que son oreille.
— Mon enfant ! dit cette voix.
— Jaspin! s'écria Gérard en courant à son précepteur qu'il serra dans ses bras.
— Où allez-vous, malheureux?
— Pardieu! au camp.
— Vous allez à la mort 1... on sait tout.
— Que sait-on?
— Votre fuite, l'enlèvement d'Antoinette.
— Antoinette est enlevée I s'écria le jeune homme en pâlissant, par qui ?
— Quoil ce n'est pas par vous?
Jaspin lui raconta tout ce qu'il avait appris de Rubantel, et l'opinion de toute l'armée, et les menaces de Louvois.
Ce nouveau coup faillit enlever à Gérard le peu de forces qui lui restaient. Cependant il songeait à la pauvre enfant et oubUait son honneur en péril.
— Antoinette disparue... répétait-il, déshonorée , tuée peut-être I Mais on aurait trouvé son corps... Eh bien, disparue, ce serait encore un espoir qui me reste, ajouta l'infortuné.
Et il se dirigea de nouveau vers les lignes.
— Vous n'irez pas, dit Jaspin.
— Que dites-vous?
— Je dis que si vous paraissez seulement au camp, le premier venu vous tuera d'un coup de mousquet.
— Etes-vous fou 1 répfiqua Gérard, et seront-ils insensés eux-mêmes. Si je reviens au camp, n'est-ce pas une preuve que je n'aurai point déserté? Si j'eusse passé à l'ennemi , pourquoi revenir ?
— Mon enfant, par grâce, demeurez !
— Allons donc!... Quand le déshonneur
DE LAYËBNIË.
est ici et la mort là-bas, vous supposez que j'hésite I Quand là-bas, je saurai ce qu'est devenue Antoinette ; quand là-bas, je n'ai qu'à me montrer pour dissiper tout nuage, tout soupçon, je serais le plus lâche et le plus slupide des hommes, si dans unquartd'heure je n'étais pas rendu au camp Irançais.
Jaspin se jeta tremblant à ses pieds.
— Avec Louvois on ne prouve rienl...
disait-il, vous êtes perdu, retardez...
— Pas d'une seconde.
— Ils vous attendent vous dis-je, pour vous fusiller.
— Eh bien, ils ne m'attendront pas longtemps. Jaspin, Antoinette est morte, ou déshonorée ou au pouvoir de Louvois, — n'est-ce pas ?
— Hélas I mon Dieu I
— En ce cas, ai-je autre chose à faire qu'à mourir, et à mourir vite. Adieu !
Et malgré les larmes et les supplications de son précepteur, qui se traînait à ses pieds, lejeune homme l'ayant embrassé tendrement, s'arracha de ses bras, et courut vers le camp français tête baissée, dans la double ivresse de la fureur gL du désespoir.
Le cocher dn roi Gaillanme.
La marquise n'avait pas vu sans inquiétude le départ précipité du roi. Elle comptait qu'il remonterait près d'elle, et qu'elle pourrait ajouter quel(iues bons coups de griffe à la triwmphante riposte dont elle avait accablé Louvois.
Mais quand elle se vit seule, et qu'elle ap prit les questions adressées par le roi à la supérieure, elle soupçonna, de la part du ministre , quelque invention diabolique dont reflet avait détruit toute sa combinaison.
Elle sonne ses femmes, se lève, s'habille, et s'installe auprès du feu, devant Sci table. Manseau est appelé ; il raconte tout ce qu'il a entendu de l'entretien du roi avec la supérieure, et l'assurance que cette dernière a donnée du départ ou de la disparition d'Antoinette.
Au lieu de faire appeler la supérieure } son tour, la marquise réfléchit qu'elle ser; bien plus forte en ne trahissant point son émotion par do la curiosité. l'Jle so contentera du rapport de Manseau . Manseau a entendu Louvois prononcer à plusieurs repri-
ses le mot trahison ; le nom de Lavemie a
été mêlé souvent à ces propos vifs de la part du roi comme de la part du ministre. Ces indications suffisent a la marquise pour éveiller dans son esprit les plus graves inquiétudes : à tout prix il faut savoir pourquoi le roi est retourné à Bethléem, au lieu de monter prendre congé.
Manseau répondit que S. M. avait répété plusieurs fois : « Respectons le sommeil de Mme la marquise.» Mais elle saittropl'égoisme du maîlre pour croire qu'il ait en effet voulu respecter son sommeil. D'un autre côté elle connaît aussi la délicatesse et l'horreur du roi pour les querelles entre la maîtresse et les ministres. Plus de doute; s'il est parti de la sorte, c'est pour ne causer aucun scandale ; c'est pour aller prendre à Bethléem des renseignemens de la main de Louvois.
La marquise se décida promptement.
— Moaiez à cheval, mon pauvre Manseau, dit- elle, et sans perdre une minute. Je sais bien que je vous fatigue, mais vous m'êtes trop attaché pour ne pas souffrir voirnliers pour moi.
— Ma vie appartient à madame, répliqua M nseau, et mon cœur aussi.
— J'y compte, mon ami; rendez-vous doii( au camp. Ecoutez, n'interrogez pas; recueillez ( e qui se dit, sachez cequi a transpiré là-bas de ce qui nous est arrivé ici. Voyez, par exemple,pour avoir de bons renseignemens, soit l'abbé Jaspin, un de mes amis, soit M. de La vernie lui-même; en un mot, ne rentrez pas à Sl-Gliislain sans avoir appris ce qu'avait le roi de si pressé pour partir avec tant de précipitation.
Manseau s'inclina et se dirigea vers la porte.
La marquise sonna encore.
Ce fut au tour de Nanon à paraître. Celleci apprit à sa maîtresse que tout allait selon ses désirs. La rentrée d'Antoinette s'était effectuée sans que nul l'eût aperçue, et Antoinette, a près un long évanouissement, avait repris ses sens dans la rhanibre même de Nanon, sanssavoiroùelleélait. La vuedu tt'u, le lit, des soins inlelligens avaient calmé son di'lire. Une torpeur profonde, prélude de la fièvre envahissait les membres lali),'ués de la jeune fille. Quelques mots sans suile et sans signification, le nom de Gérard, surtout, s'échappaient à chaque instant de ses lèvres. Nanon avait fermé sa porte, gardé la c!e, renvoyé les femmes dont la plupart, o'ailleursi étaient couchées depuis longeraps. Et elle venait prendre de nouveaux )rdres, tout en demandant pardon, encore
m coiaTE
une iois, pour les horribles péchés que Ib diable l'avait forcée de commellre.
Mme de Maiotenon admira celte douceur de ma mie Balbien, et s'applaudit intérieurement des crimes de sa servante. Nanon faisait payer trop cher son innocence pour qu'on la regrettât beaucoup.
La marquise s'étonnait de n'avoirpas encore entendu partir le cheval de Mùnseau, lorsque la porte ser'ouvritetle maître-d'hô-^ tel parut.
— Encore ici, Manseau?
— Oui, madame, j'allais partir quand on m'a retenu pour une singulière conlestation.
— Quoi donc, Manseau?
— Madame sait Ijien qu'un cocher hollandais l'a ramenée ici.
— Oui, certes, je le sais.
— Eh bien, madame, ce n'est pas un cocher, c'est un démon enragé.
— N'est-ii pas content? ne l'a-t-on pas bien traité ?
— Madame, tout ce qu'on lui a offert, il l'a refusé.
— Il a droit à mon meilleur vin, Manseau.
— Madame, je lui ai fait servir le vin du roi, il n'a pas voulu le boire.
— 11 est difficile. Peutêlre eût il préfr'ré la bière; mais vous n'en avez point, je crois?
— Il a refusé de trinquer avec votre cocher et vos laquais, qui lui faisaient mille civilité?, il faut bien le dire, car on le regardait commg un dieu pour avoir ramené ici madame. Eh bien, rien n'a fait. U a repoussé flacons et verres, et refusé toutes les santés, excepté la vôtre et cf Ile du roi Guillaume.
— Eh mais ! je n'ai pas à me plainJre, Manseau , ce garçon est galant.
— Oui , mais les noires se sont fochés et ont voulu le faire boue à la santé du roi de France.
— Ce sont des drôles, et des gens inhospitaliers. Cet homme n'est pas sujet français. Il est mon bote, on lui devait des égards, des respects.
— Oli ! madame, il s'est bien fait respecter lui-même, allez ; il a repoussé, vous aije dit , le verre qu'on lui tendait ; mais en même temps, du même bias, il a jeté votre cocher par la fenêtre.
— OhlohI..
— Et comme les laquais voulaient venger leur camarade il a pris l'un d'eux et s'en sert pour battre les autres.
La marquise se mit à rire.
— Que voulez-vous que je fasse à cela? dit- elle, me rtclamez-vous pour mettre le holà?
— Ngd, madame, mais..»
— Eh bien, laissez le battre un peu ces créatures inciviles, si cela l'amuse ; nous lui avons des obligations.
— Oh ! s'il ne s'agissait que de l'échiné de ces drôles, je ne dérangerais pas madame; mais c'est qu'il n'est pas encore content.
— Que veut- il? s'en aller, peut-être? Au fait, s'il s'ennuie d'être absent de son p^ys et s'il ne trouve pas mon vin meilleur qiie le caractère de mes gens, qu'on lui donne dix louis, trente louis, et qu'il parte.
— C'est tout le contraire qu'il réclame, madame, il veut vous voir et s'éîonnê que vous ne l'ayez pas encore mandé.
— Bah ! s'écria la marquise étonnée. Au fait, j'ai peut-être manqué de politesse. Oui, j'aurais dû remercier ce garçon moi-même, ne fût-ce que par égard pour son maître. En une circonstance pareille , ce cocher peut revendiquer les droits d'un ambassadeur. Et puis, c'est peut-être une cime délicate qui préfère un mot gracieux à un rouleau d'Or : faites-le monter, Manseau.
— Gardez -vous en bien, madame, vous ne savez pas quel est cet homme là; je le crois fou.
— Bon... parce qu'il demande à me voir? Faites-le entrer, vous dis-je.
— Eh! madame, s'il faut vous l'avouer, il s'est récrié sur votre mauvais cœur, sur votie incivilité. Quand je souperai à Saint- Guislain a-t-il dit, ce ne sera point dans la cuisine avec les valets, ce sera dans le réfectoire de Mme de Maintenon, avec elle ; qu'en pensez-vous maintenant, est-il aans son bon sens ce cocher-là?
La marquise ouvrit des yeuî efiarés, la prétention lui semblait exorbitante.
— Qu'en faut-il faire ? demanda le maître-d'hôlel, il mène grand bruit en bas, et, moi parti, nul n'aura plus d'autorité sur lui ; car je pense bien que madame ne veut pas qu'on use de rigueur.
Elle réfléchit un moment; puis, comme frappée d'une idée suhiie :
— Quel homme est-ce ? dit-elle.
— Un grand, gros, un vigoureux homme.
— Son âge? .
— Plutôt soixante que cinquante.
— A cet âge-là, le fou lui-même est raisonnable; d'ailleurs Guillaume lll ne m'eût pas confice seule à un fou... Décidément faites monter cet homme.
— Oh! madanie.
— Et partez sans retard pour Bethléem, ajouta la maniuise, dont l'accent était irrésistible dans le commandement, sans rien perdre de sa douceur et de son calme.
Manseau obéit. Nanon croisa ses bras sui
DE LA VERNIE
sa large poitrine, comme si elle eût voulu montrer qu'elle suffirait à défendre sa maîtresse au besoin contre le colosse de Rhodes.
Quelques iostans après, on entendit dans l'escalier de service un pas lent et lourd, et la marquise vit entrer, derrière un laquais qui éclairait de mauvaise humeur, l'homme gros et grand dont Manseau avait parlé à sa maîtresse,
MmedeMaintenon avait faitallumer quelques bougies: àl'abride son vaste paravent, elle regardait le visage du visiteur, éclairé ar une double lumière.
Celui-ci entra sans embarras, sans bruit, sans gêne. Il était vêiu d'un simple habit de drap vert, son linge était blanc et fin, ses bottes, armées d'éperons, eussent indiqué plutôt le piqueur que le coclier ; mais, dans la tournure raide et calme, dons l'espèce d'aisance régulière avec laquelle cette grosse masse se balançait , rien ne désignait l'homme habitué à "servir d'autres hommes, tt, si de riialDit, d'après lequel on juge le maîire d'un laquais, l'examen remontait aux jeux d'après lesquels on juge le laquais lui-rriêmo, le cocher de Guillaume III, avec son regard ferme et profond, ressemblait beaucoup à un homme libre.
La marquise embrassa tous ces détails du premier coup-d' œil.
L'homme fit quelques pas sur le tapis.
— Il n'est point ivre, pensa-t-elle.
Elle lui sourit avec tout son charme. Il inchna doucement la tête pour la saluer.
— Un salut hollandais, pensa-t-elle ; mais enfin, c'est un salut.
Le nouveau venu se tourna vers le laquais, qui demeurait béant, consterné do voir ainsi sourire sa maîtresse à un rustre. Et le rustre sut donner une si singulière expression à son regard, que le laquais reprit son flambeau et sortit.
— Il n'est pas fou, pensa la marquise; mais que va-t-il me dire, à présent qu'il m'a vue?
L'étranger, sans la quitter des yeux un moment :
— Voilà donc celle qu'on appelle la marquise de Mainlenonl dit-il d'une voix douce, empreinte de cet accent du Nord, que la marquise avait remarqué, plus léger peutêtre, chez Guillaume 111.
— Eh bien, mon ami, répliqua-t-ellej avec affabilité, c'est moi. J'eusse voulu vous voir plus tôt, mais j'étais encore souillante. Je m'étais couchée.
— Une illustre dame, continua tout haut le Hollandais poursuivant son idée et sa
contemplation mélancolique,--une ennemie de Louvois!
— Oh I se dit la marquise, voilà un sujet de conversation compromettant, si l'interlocuteur n'était un cocher. Rompons. — Que désirez- vous de moi, mon ami? Des remerciemrBs, je vous les dois sincères ; un témoignage de ma reconnaissance, vous l'aurez.
Elle allongea discrètement sa main vers une bourse placée sur sa table. Cette bourse contenait plus de trente louis; mais cet homme avait si peu l'air même d'un cocher de roi, que la marquise hésita, et rougit d'offrir si peu.
Cependant sa main s'étendait chargée de la bourse. L'étranger écarta doucement cette belle main avec la sienne, et répondit:
— Non.
— Que disais-jeà Manseau, pensa la marquise, c'est une âme délicate !
— C'est moi qui vous apporte de l'argent, continua l'étranger, sans cesser de regarder avec la même expression curieuse et bienveillante.
— Vous m'apportez de l'argent? répéta la marquise qui craignit d'avoir mal entendu, et regarda Nanon comme pour s'en convaincre par l'aspect de sa physionomie.
Nanon, enchantée d'être consultée, inlcrvint dans le dialogue par une exclamation bruyante.
— De l'argent à madame 1 dit-elle avec les airs rogues de son temps de candeur.
Le Hollandais fut tiré de sa contemplation par l'éclat de cette voix. Il se retourna et lança sur Mlle Balbien un regard pareil à celui dont il avait congédié le laquciis. Mais le métal Balbien était plus dur; le regard s'émoussa. La vieille tille ne sortit pas. Alors notre homme s'adrcssant à la maîtresse :
— Renvoyez cette femme, dit-il tranquillement; je veux vous parler à vous seule.
Mlle Balbien passa du sourire au rire violent, mais elle fut bien surprise, quand «a maîtresse, obéissant au regard opiniiitre du Hollandais :
— Sortez, ma mie, dit-elle.
Nanon rougit de colère et sortit en fermant violemment la porte. Le Hollandais remercia la marquise par un geste plein d'aménité; puis avanea un fauteuil et s'assit, naturellement, saris brusquerie.
— Je disnis donc, repnt-il, que je vous apporte do l'argent.
— Il est fou, se dit la marquise, et je suis seule avec ui.
Elle rapprocha d'elle sa sonnette.
— On dit, poursuivit le Hollandais avec
une voix émue, que vous avez fondé en France un asile pour les jeunes filles orphelines, pour les enfanspaiivrcs.G'est bien, cela, voilà une véritable idée de reine. Au fait, à vrai dire, vous êtes reine, et vous devriez être couronnre sans les manœuvres de ce scélérat qu'on nomme Louvois. — Que c'est beau de recueillir les enfans abandonnés, de les nourrir, de les caresser... vous les caressez quelquefois, n'est-ce pas?.. Eh bien, Guillaume me disait l'autre jour...
— Guillaume? s'écria la marquise choquée de la familiarité avec laquelle ce cocher traitait ce roi.
— Oui, mon ami Guillaume, dit flegmatiquement le hollandais, qu'y a-t-il d'étonnant?
— Ah çà, monsieur, qui êtes-vous, demanda Mme de Maintenon stupéfaite.
— Je suis l'ami de Guillaume, ne vous l'a-t-il pas dit?
— S. M. m'a dit qu'elle m'enverrait quelqu'un, mais plus tard.
— Eh bienl ce quelqu'un, c'est moi, et plus tôt.
— Vous n'êtes donc pas... un de ses soldats?
— Non.
— Un serviteur?
— Non.
— Un cocher du roi , enfin ? s'écna la marquise impatientée.
Le Hollandais, sans se fâcher et sans sourire :
— Je suis tout ce qu'il faut que je sois pour être l'ami de Guillaume, dit-il, et je vous apporte de quoi aider un peu votre m-iison de St-Cyr, où l'on retire les pauvres lilles, et qui manque d'argent, je le sais, parce que ce coquin de Louvois dépense tout pourla guerre. Je donne un milliou. Prêtez-moi une plume, que je vous lasse un billet payable à Rotterdam.
La marquise pétrifiée regarda cet homme à son tour avec une expression d'inquiétude et d'admiration qui traduisait fidèlement tous les sentimens de son âme. Inquiétude d'avoir affaire à un de ces fous raisonnables dont l'entretien est une mystification perpétuelle. Admirafion d'un caractère qu'elle espérait avoir découvert neuf et tort, parmi leutcs les banalités qui l'assiégeaient chaque jour.
— Mais, monsieur, dit-elle, vous êtes donc bien riche?
— Très-riche.
— Un million I...
— J'en ai pièlé cinq à Guillaume pour vous faire la guerre: il m'en reste quarante-
cinq, j'en peux bien donner un pour les pauvres petits enfans.
Le Hollandais ne prononçait jamais le mot enfant sans que sa voix devînt triste, oppressée. La marquise se rappela que Guillaume lui avait annoncé un homme malheureux à consoler.
— Four aimer à ce point les enfans, ditelle en interrogeant le visage de son interlocuteur, il faut que vous soyez un heureux père.
Il tressaillit ; puis, après s'être remis :
— Ma femme avait un enfant, dit-il froidement. Quant à moi, je ne suis pas un père, — je suis un homme malheureux.
— Pourquoi plaignez-vous si tendrement les enfans abandonnés?
— Parce que l'enfant de ma femme est mort ou abandonné.
— Et votre femme... a dû souffrir?
— Elle ne souffre plus, — je l'ai tuée.
La marquise jeta un cri, et regarda épouvantée cette figure qui s'était éclairée d'un feu sinistre ; mais la charité l'emporta chez elle sur la terreur. Elle se leva, s'approcha de cet homme qu'elle voyait souffrir, et lui tendit la main.
Van Graaft ouvrit son cœur à cette intelligente consolatrice. 11 ne lui cacha rien de son malheur, de son crime, de ses remords. Et après avoir accusé sa femme , après l'avoir pleurée , après avoir demande au ciel une vengeance terrible contre Brosmann, l'auteur de tant de maux :
— Je me suis confié à vous, dit-il, madame, parce que mon ennemi est le vôtre, parce que vous pouvez m'aider à le punir, parce que le Brosmann d'autrefois s'appelle Louvois, et que je l'eusse déjà tué si je n'avais l'idée qu'il sait ce qu'est devenu le pauvre enfant d'Eléonore.
— Louvois 1 s'écria la marquise; c'est Louvois ! ô justice divine... mais alors, monsieur, quel âge aurait votre enfant ? cet enfant perdu?..
— Il y a dix-huit ans que ma femme est morte.
La marquise sentit comme un voile se déchirer devant ses yeux. Pourquoi tant de persécutions, tant dé mystères, tant de haine et de soins que Louvois versait sur Antoinette?
— Oh ! s'écria-t-elle, tandis qu'il cherche mon secret n'aurais-je pas découvert le sien?
Elle achevait à peine de formuler cette pensée, qu'on entendit un cheval galoper sur le pavé de la cour.
— Monsieur, dit-elle à Van Graaft , je crois que vous avez eu raison de vous a-
DE LAVERNIE.
dresser à moi. — Mais, pardon, voici mon maître-d'hôtel qui vient me dire l'effet qu'a pioduit votre expédition de tantôt.
Manseau entra.
— Eh bien? dit-elle.
— Eh bien, madame, il n'est bruit dans le camp que de la trahison de M. de Lavernie qu'on accuse d'avoir introduit les Hollandais dans St-Ghislain afin d'enlever sa maîtresse.
— Oh! dit la marquise, lui, un traître 1... Ce n'est pas vrai , n est-ce pas, monsieur, demanda-t-elle à Van Graaft, qu'un officier français ait livré St-Ghislain au roi d'Angleterre?
— Ce n'est pas vrai, répUqua le Hollandais.
— Mais , madame, ce qui accrédite ce bruit, continua Manseau, c'est la disparition de M. de Lavernie.
— 11 n'est pas encore rentré au camp? dit la marquise avec effroi.
— On ne l'a plus revu depuis huit heures du soir.
— Oh ! le maUieureux, qu'est-il devenu? —Monsieur, est-ce que vos soldats auraient tué un oificieren pénétrant dans le couvent?
— Tué, non, pris, oui.
— Il est piis I qu'en a-t-on fait?
— On l'aura conduit au rendez-vous général à Soignies. J'ai entendu Guillaume en donner l'ordre.
— Mais, madame , s'écria Manseau , il sulfirait de dire cela au roi...
— Manseau, silence 1 Quant à vous, monsieur, il faut me rendre un service signalé.
— Dites.
— Il faut supplier le roi Guillaume de me renvoyer à l'instant, à l'instant même, ce prisonnier ; monsieur, vous ne savez pas de quel prix ce service sera pour moi ; tenez, monsieur, ramenez-moi cet officier demain, et je vous promets... je vous promets...
— Si vous pouviez rne promettre de forcer Louvois à retrouver l'enfant...
— Eh bien!... peut-êlrel...
Le colosse chancela sur sa large base. Il
Kassa une main sur son front, et dune voix rêve qu'il s'efioiçait de rendre ralnie :
— Un cheval 1 dit-il. — Madame, à demain 1
Tel qui rit vendredi
A l'heure où Gérard culhulait, dans le jK'tit jardin de Soignics, ses quatre gardiens pour recouvrer sa liberté, le tambour appe-
lait sur la place d'armes générale, devant Mons, les officiers et les chefs de corps convoqués par ordre du ministre de la guerre.
Louvois, toujours pressé quand il s'agissait d'une vengeance ou d'une sévérité, sortit de son quartier, un rouleau à la main , et se rendit à l'appel.
Quand il vit les rangs assez nombreux pour qu'on pût dire que toute l'armée était représentée par ses olficiers, il déploya son ordre du jour et le lut.
Un silence glacial régnait parmi les groupes de ces braves gentilshommes, qui savaient à peu près tout le contenu de ce papier ; c'était leur déshonneur à tous : dans une armée, le fort et le faible, l'honnête et le méchant, le vaillant et le timide, sont solidaires comme les membres d'un même corps.
Parmi les plus consternés on remarquait ces braves chevau-légeis, au blason desquels la trahison d'un seul imprimait une tache. Rubaatel, habitué à marcher le premier à la parade, au feu, aux réceptions solennelles, se cachait en cette occasion derrière les moindres officiers, et déchiquetait les gances d'or de son épée.
Louvois lut, de sa forte voix plus que jamais accentuée :
« LoLis, etc.
» Ayant appris et reconnu par nous-mô- » me , que l'un des lieutenans de notre » corps de chevau-lcgers, le sieur de Laver- » nie, a quitté son poste et disparu dans la » soirée du 9 avril ; sachant en outre, de » source certaine, qu'il a passé à l'ennemi: » crime de haute trahison qui n'est peut- » être pas le plus odieux de ses crimes, ni » le premier, puisqu'une fois déjà nous » avons daigné lui faire grince, nous décla- » rons ledit Larernie déchu de ses grades, » commandement et dégradé de noblesse, » ordonnons à tous chefs de corps de nos » armées de lui courir sus et de l'apprélien- » der au corps en quelque endroit qu'il se » trouve.
» Mandons et ordonnons à tout officiel » ou soldat de nos troupes de le livrer au » prévôt du régiment pour qu'il en soit fait » prompte et bonne justice.
» Et sera ledit Lavt^rnie passé immédia- » tement par les armes, sans recours ni » appel ; ladite exécution se pouvant faire » en tel endroit qu'il plaira au comman- » dant à qui elle écherra, car tel est notre » bon plaisir. »
Ces lugubres formules dictées par une haine* effrc.iée n'indignèn.'nt |)0urtant personne— le benlimeut de l'honneur est si
puissant dans un C(eur français qu'il y étouffe toute miséricorde — et que la férocité envers un traître s'appelle devoir.
Toute l'assemlilce s'écoula en silence. Les officiers n'avaient été occupés, pendant la lecture, que du soin d'écarter les soldafs qui eussent pu l'entendre. On vit les chefs des -gardes, des mousquetaires et des gendarmes s'approcher de Rubantel et des chevau-îégers pour leur faire les complimens de condoléance, ainsi qu'en un jour de funérailles. Effectivement, c'était pour le réginienl les funérailles de son honneur.
On fit bien cette réflexion tout bas, et Rubantel \§L fit tout le premier, que les termes de l'ordre du jour étaient violens, passionnés , cruels; que cette injonction de livrer un officier supérieur au premier soldat brutal, était une aggravation de peine douloureuse pour le corps d'officiers; qu'il était bien dur de forcer un commandant à faire exécuter comme uu bourreau, sans jugement et sans appel, le malheureux, ainsi llélri ; qu'enfin cette clause relative à l'exécution était inhumaine et odieuse, parce qu'elle autorisait la mort violente d'un homme, au premier endroit que choisirait le caprice d'un chef de corps ; qu'ainsi, M. de Louvois, par exemple, dont la haine pour le condamné était si connue, pouvait choisir pour faire exécuter la sentence, l'endrpit même où le condamné aurait des parens ou des amis.
Tout cela disons-nous, parut excessif; mais le hideux au moral retpmba sur Louvois, dont on reconnaissait la plume trempée de sang et de fiel.
Quant au lugubre de la pratique, les officiers s'en préoccupèrent beaucoup moins, perjsant bien que Lavernie^ puisqu'il s'était enfui, savait ussez ce qu'il faisait, et ne s'exposerait point, par un retour insensé, à l'application de toutes les sévérités de l'ordre du jour.
Chacun retourna en son quartier ou à son poste, et ajirès cet ordre du jour du prévôt, M. de Vauban lut le sien^ qui heureusement effaça dans tous les esprits les sinistres impressions de l'autre, car il promettait pour le soir m^ême une attaque décisive sur le dernier des ouvrages défendables delà place.
Mais Louvois savait aussi bien que tout le monde la portée du coup qu'il venait de frapper. Assurément il ne comptait pas sur l'exécution à rriort de Lavernie. Un tel bonheur dépassait ses espérances. Mais il avait dégradé, avili, souillé à jamais son ennemi : c'était bien plus que de l'avoir tué. En ou-
tre, pouî comble de succès, la ruine de Lavernie s'était consommée de l'aveu du roi, avec sa signature, avec l'assentiment tacite do l'armée entière ; Louvois faisait son devoir en se vengeant. Il égorgeait son enliomi avec le couteau de la loi. Et Mme de Maintenon tant de fois rebelle, tant de fois victorieuse dans ses luttes à propos de Lavernie ; Mme de Mainlenon, qui depuis quel- ({ues jours commençait à éteindre son feu, comme Mons, allait "enfin, de par Louvois et la justice, se voir contrainte de répéter : A mort mon protégé I à mort le traître !
La question d'Antoinette était peu de c':ose à cqlé de tout cela. D'ailleurs, pourquoi se fût-il inquiété d'Antoinette ? Quoi de plus avantageux qvie l'enlèvement do cette jeune fille pay Lavernie? Eli bien, mais Louvois n'aimait pas assez Antoinette liour s'offenser de sa fuite avec Gérard ; il ne haïssait pas assez Gérard pour trouver mauvais qu'il exposait Antoinette. C'était Mme de Maintenon que Louvois cra^guai^^ haïssait et voulait frapper ; quant aux autres, que lui importait''
— Qu'ils soient heureuX:( se (4isait-il, et qu'ils me bénissent : deux bénédictions d'honnêtes gens, c'est autant de gagné sur l'enfer.
Aussi le nnnistre regardait-il cette affaire comme finie et bien finie ; c'était a ses yeux un solde général. Il eût volontiers écrit à côté du nom de Lavernie ces mots du Yé-r nitien qui fit tuer Foscari : Vha pagata, payé.
Peut-être ces explications auront-elles suffi pour faire comprendre toute la sérénité insolente qui éclatait sur le visage de Louvois, quand il rentra au quartier-général, après cette première partie de l'exécution de Gérard.
— Récapitulons, se dit-il. J'avais trois ennemis sérieux : la marquise — celle-là dure toujours, mais nous arriverons peu à peu, patience;— puis Lavernie et Belair. Le premier ne compte plus ; quant à l'autre, si ce coquin de Desbutles m'a compris, il ne doit plus compter à l'heure qu'il est. Couple charmant. Arcades ambo, dit Louvois en ricanant. Eh ! eh! on sait encore son latin.
Celte gaîté du ministre était lugubre ; elle lui fit peur à lui-même.
—Oh! ohl se dit-il soudain en éteignant ce triste sourire sur son visage. C'est aujourd'imi vendredi, pas tant de joie.
Il leva la tête, et aperçut à dix pas de lui, une sorte de gymnaste qui entassait révérences sur révérences, comme des culbutes ou comme la roue d'un savoyard.
DE LAVBâNlE.
*>- Je coBiiais ces plalitudes-là, ce me semble, grommela Louvois entre ces dents. Il n'y a qu'un homme au monde capable de baiser ainsi la terre à chaque salut qu'il tait. Oui, pardieu, c'( st mon Desbutles.
— Moi-même, rf'{jliqua le petit grotesque en minaudant, moi l'humble serviteur de H. te marquis.
— Bonjour, dit Louvois ; vous m'avez en- <vendu, n'est-ce pas?
— Mais à peu près, monseigneur.
-- J'admirîiis comment vous failes, mon cher M. Desbuttes, pour toucher ainsi du nez le sol sans plier les genoux. C'est une spécialité, savez- vous.
-r- Monseigneur çst trop bon.
— C'est d'autant plus remarquable que vous B'avez presque pas de nez.
— Monseigneur a daigné le remarquer?
— Il est vrai que vous n'avez pas du tout de jambes; le buste est long — qu'd se baisse — et voilà le nez à terre ! c'est très fort.
— En vérité, dit DtsbuUes un peu ellarouché, monseigneur me fait l'honneur d'être aujourd'hui d'une humeur charmante.
Le h'onîde Louvois se plissa.
— C'est vrai, trop gai, trop gai, murmura-t-il.
— Causons affaires, Eh bien ?
— Eh bien ! monseigneur, si Votre Grandeur veut me ques'ionner...
— On dit Voire Grandeur aux évêques, monsieur Desbuttes,
— Pardon, monseigneur.
— Voyons, que me rapporlez-vous de ce voyage ?
— Kien pour le présent , monseigneur , mais beaucoup en espérances,
— Quoi donc?
— Monseigneur... je ne vous parlerai pas de certaines privautés entre mon parrain et
ma marraine car je suis maintenant à
quoi m'en tenir.... j'ai des preuves.... c'est constaté.
El il lendit à Louvois quelques papiers que celui-ci i)arcourul vile et sans intérêt.
7- On pourra s'en servir, dit-il. Cette date coïncide avec certain voyage...
— D'une (lame qui a été vue aux environs do Givry, et même de F^a vernie... une dame parisienne. Voici quelques docmnens.
Et il oifrit encore au ministre des papiers sur lesquels Louvois Tondit comme un vautour.
— Oui, murmura-t-il en les lisant ; oui, çiais cela ne prouve rien; qu'elle ail été à Lavernie à celle époque... elle ne le nie point.
Desbuttes tendit un autre papier.
— Qti'est-ce que cela 1
— L'acte de naissance de M. de Lavernie à la date du voyage de cette dame parisienne.
— Oui, dit Louvois, mais qu'en puis- je induire ? Parlons un peu de vos espérances. Sur quoi reposent- elles?
— Monseigneur, elles reposent sur un certain vieillard, le chirurgien qui assista Mme de Lavernie en couches.
— Eh bien l quoi ?
— Ah I dame, monseigneur, cet hommelà est à moitié idiot et à moitié mort ; mais si nous avions le bonheur qu'il eût pendant deux heures l'étrange mémoire que je lui ai vue pendant cinq minutes, et qu'il vécût fissez pour vous écrire ce qu'il raconte si ingénieusement en ses momens lucides, — ma toi, monseigneur, vous m'auriez donné une mission qui vous rapporterait de gros bénéfices, et à moi de beaux gages, — bien que j'aie, je l'avoue, dépensé beaucoup d'argent dans cette tournée.
— Qu'est-ce donc, bon Die>j î que celte trouvaille!
— Tout bonnement ce peu de mots que le vieux fou m'a lâchés à l'oreille. Il laut vous dire que je parlais avec lui de la iorlune de M. de Lavernie, pour le faire causer : « Ah I si l'on savait a la cour, m'a-t-il dit en clignant ses yeux éraillés, ce que je sais de la naissance du jeune monsieur le comte!... »
— Eh 1 que sait-il? s'écria Louvois avide-; ment,
— Voilà 1 que sait-il ? J'ai eu beau la presser, le pousser, le secouer, pour expimer quelques gouttes de plus,— rien! — la cervelle s'était congelée. J'ai pourtant dépensé beaucoup pour le séduire...
—,11 lallail attendre, malheureux !
— Monseigneur , j'ai attend» plusieurs l'ours, guettant toujours le retour des idées : la seule chose que j'aie pu arracher encore, c'est que ce brave homme tenait ce qu'il dit savoir, du feu comte de Lavernie, qui l'avait consulté à la moi l de son premier tils»
— Consulté sur quoi ?
— Voilà; sur quoi? Il s'est arrêté là, et subito congélation du cercbrum, comme on dit en médecine.
— Vous êtes bien heureux, monsieur, de savoir comment on juirlo en médecine, dit Louvois d'un ton bourru ; mais j'eusse aimé mieux savoir comment parle ce chirurgien.
— A force de m'envoyer là-bas avec une bourse garnie, monseigneur le saura peutêtre.
— Vous êtes un fat, s'écria Louvois en ie
sculptant les doigts avec les dents et les on- , gles... Oh ! que l'homme est une brute mal
faite Ohl la fenêtre, la fenêtre au
cœur!...
En disant ces mots, Louvois jeta un regard à la dérobée sur Desbuttes, qui baissait modestement les yeux et lui fit une haineuse et méprisante grimace.
— Ainsi, dit-il impatiemment, c'est tout ce que vous avez recueilli ?
— Hélas, monseigneur, malgré mes dépenses...
— Absolument tout?
Desbuttes ouvrit ses mains en signe de Tide.
Louvois poussa un soupir.
— C'est égal, se dit-il, voilà un commencement. Cessons de parler de mes affaires ; passons aux vôtres. Avez-vous eu plus de bonheur que moi, en passante Paris, pour •urveiller votre femme ?
— Mais oui, monseigneur — oh! d'abord, moi j'ai de la chance.
— Vous avez acquis la certitude que votre femme est innocente, sans doute?
— Au contraire, monseigneur — s'écria Desbuttes avec satisfaction — criminelle, tout à fait criminelle, prouvé !...
— Quoi ? le flagrant délit? Pauvre M. Desbuttes.
— Hélas ! non, monseigneur, je n'ai pu y réussir, malgré tous mes efforts, et je commençais à douter de mon bon droit, quand tout à coup, voyez, monseigneur, quelle chance 1 il m'est tombé , je ne sais d'où, du ciel, probablement, une lettre écrite à ma femme, avant qu'elle fût ma femme, par ce Belair ; oh ! une lettre , monseigneur, à faire pendre l'un et à brûler l'autre. Mon Dieu ! que la police est donc bien faite !
— N'est-ce pas? alors qu'est-il résulté?
— J'ai communiqué cette lettre à un commissaire de mes amis — que j'avais connu à l'archevêché pour l'affaire des culottes..., monseigneur se rappelle...
■ — Oui, oui, eh iDien?
— Eh bien, monseigneur, ce galant homme a pris chaudement parti pour mon honneur : et à l'heure qu'il est, ma femme...
— A été admonestée, j'espère.
— Oh ! mieux que cela, monseigneur , elle est à la Bastille.
Louvois froidement.
— C'est un peu sévère, dit-il, mais la loi est positive... et le complice... M. Belairî
— Ah! monseigneur... Celui-là ne s'est pas laissé arrêter, il a coiffé le commissaire ave-^' une guitare qu'il tenait, et s'est enfui. On le retrouvera.
Louvois frappa violemment sur la table.
— Le commissaire votre ami est un bélître, s'écria-t-il, mais, comme vous disiez, on retrouvera le virtuose. Quoi qu'il en soit, vous êtes satisfait, n'est-ce pas? Votre femme est punie, réclamez-vous encore quelque chose?
— Monseigneur... rien absolument... que vos bonnes grâces.
— Vous les avez.
— Et une petite note...
— Donnez, je vous ferai passer les fonds. ^ — En temps utile, murmura Desbuttes,
c'est lui qui me l'a appris.
Puis tout haut :
— Monseigneur verra quel zèle et qu'elle économie j'ai apportés.
— J'apprécierai, répliqua le ministre en mettant la note dans sa poche.
Desbuttes soupira, il savait trop bien la valeur de ce mot dilatoire.
En ce moment, le médecin Séron entra pour prévenir Louvois que le roi se disposait à partir pour Saint-Ghislain ; que ses carrosses étaient prêts.
— A Saint-Ghislain I II irait sans moi 1 Oh non!
Et Louvois aussitôt demanda son chapeau, ses gants et des chevaux.
Le médecin tenait sur un plateau le verre d'eau de Forges ; Louvois aÙongea la main pour le prendre.
— Donnez, dit- il, mon bon Séron.
— Non pas, fit le sombre médecin, je re^ prends mon eau.
Et il relira le verre.
— Etes-vous fou, Seront vous me faites perdre mon temps.
— Non, monseigneur, cette eau n'est efficace que pour les gens calmes. Je vous vois trop agité pour boire.
— Eh ! si je ne buvais mon eau de Forges que dans mes jours de calme, je n'en boirais jamais. Donnez, donnez... Si c'est de l'eau sur du feu, tant mieux.
— C'est de l'huile sur du feu, monseigneur.
— Eh bien! je n'en brûlerai que plus vite. Oh ! puissé-je brûler si fort, que j'incendie autour de moi tout ce qui gêne mon édifice.
11 but avidement, prit son portefeuille, et courut à ses chevaux.
Puis, se tournant vers Desbuttes, qu'il avait oublié un moment, et qui attendait quelque retour au mot : j'apprécierai.
— Partez, dit-il, je n'ai plus affaire de vous. Bonjour.
Desbuites s'inclina jusqu'à terre, enchan-
DE LAVERNIE.
té d*avoir un prétexte pour cacher son visage bouffi de mécontentement.
Comme il arrivait aux lignes sur son cheval, avec force réflexions lugubres et un ennui profond de sa grandeur, un homme couvert dépoussière et de sueur, égaré, lialetant, éperdu, l'arrêta, pour lui dire d'une voix qui n'avait plus rien d'humain :
— La vernie, monsieur... Gérard, monsieur, où est Gérard?...
— Mou parrain!... s'écria Desbuttes en arrêtant son cheval, sous les pieds duquel se précipitait le pauvre abbé... Quoi!... il ne me reconnaît pas... Mon parrain... c'est moi... Que legarde-t-il donc avec ces yeux eftrayans.
L'abbé lui montra d'une main tremblante un groupe de soldats et d'olficiers qui s'assemblaient tumultueusement autour d'un homme debout et désarmé.
— Que font ces gens-là? dit Desbuttes.
— Là-bas! là-bas!... c'est lui, répliqua Jaspin. Oh 1 moi vivant, ils ne le tueront pas.
Et le pauvre abbé reprit sa course folle, chancelante, en criant :
— Grâce ! grâce ! attendez I... j'arriverai 1 — Voyons un peu ce que cela signifie, dit
Desbuttes, qui mit son cheval au trot pour suivre Jaspin, cela me distraira peut-être un peu.
Comment Lenvois se repentit d'avoir ri trop vite.
Le roi venait d'entrer chez la marquise à St-Ghislain. Autour de lui s'empressaient tous les serviteurs de Mme de Maintenon. Parmi ces olficieux si zélés se faisait remarquer Mlle Balbien à oui Sa Majesté d'ordinaire si gracieuse, n accorda qu'un demi sourire, — le quart à peu près de la faveur quotidienne, ce qui indiquait à tous de combien de degrés avait pu baisser depuis la veille le crédit de la maîtresse.
Le roi était en effet soucieux, sombre. Il évitait de regarder en face Mme de Maintenon : celle-ci, polie et prévenante selon sa coutume, affectait plus de mansuétude encore et moins d'empressement. Cett • tactique, à laquelle le roi ne faisait pas assez a'attention, dénote presque toujours chez les femmes fortes la cerlilude tacite qu'elles ont d'un droit et l'intention Ae le (aire valoir en temps utile, — comme eût dit Uesbuttes.
On offrit au roi quelques pâtisseries mai-
gres qu'il accepta, mais sans leur accorder l'attention toute distinguée dont il les favorisait d'habitude. Et il n'eut pas plus tôt effleuré l'un des gâteaux, qu'il le replaça sur le plateau de Chine, en regardant Nanon pour qu'elle desservit.
La vieille fille obéit et sortit de la chambre, non sans avoir échangé avec sa maîtresse un regard furtif qui, chez la marquise, signifiait : Soiwenez^vous de mes ordres, et chez Nanon : Soyez tranquille.
A peine les deux époux royaux furent-ils seuls :
— Je ne vous demande pas, madame, dit le roi, si vous êtes remise de vos frayeurs d'hier, votre visage annonce une parfaite santé d'esprit et de corps.
— Oui, sire; mais il n'en est pas de même de Votre Majesté. Je lui trouve une tîgure moins gaie que je ne le voudrais.
— C'est à cause de vous, madame, répondit le roi, qui brûlait d'entrer en matière.
— Oh moi! dit la marquise dont le cœur battait malgré son sourire, et qui feignit de prendre le change sur ces paroles , moi, je n'y pense plus. Ainsi, comme j'étais la plus à plaindre, et que je ne me plains plus, tout est pour le mieux.
— Vous ne m'avez pas comprise, interrompit le roi toujours froid. Certes vous avez couru un grand danger ; il nous faut louer la Providence de vous y avoir arrachée.
— Un peu aussi le roi Guillaume, dit bravement la marquise, qui aimait mieux crever le nuage pour qu'il éclatât sur-lechamp.
— Soit, ajouta Louis XIV d'un ton piqué, à chacun selon son mérite , vous avez raison ; mais cette heureuse clian:e, ou cette générosité, comme il vous conviendra de la nommer, ne me transporte pas au point de me faire oublier l'imminence du perd et l'imprudence aveugle qui vous y a précipitée.
— Qui donc a été imprudent ou aveugle? demanda la marquise.
— Vous, madame.
— En quoi, sire, je vous prie, ai-je provoqué mon enlèvement?
— L'ignorez-vous, malgré tout le bruit que fait depuis hier celle trahison?
La marquise, mordue au ca-ur, ne témoigna rien, qu'un étonnemeni prolond.
— Je ne comprends pas, dit-elle.
— Il faut c4onc tout vous dire, marquise, — il lo faut, au risque de vous affliger, — nuiis je vous rendrai service, en prévenant ainsi vos yeux de se mettre désormais en
garde et de ne plus livrer à des gens indigens le chemin de votre confiance.
Eh ! sire, voici du phébus, dit la marquise en riant d'une façon si charmante, que nul n'eût soupçonné ce rire de déchirer la gorge d'où il s'élançait.
— Je m'expUque mieux, alors... Quelqu'un à livré Sl-Ghislain au roi d'Angle... au prince d'Orange; quel<^u'un vous a par conséquent livrée, vous, sa bienfaitrice ; et ce lâche, c'est votre protégé, M. de Lavernie.
— Oh ! «ire ! s'cKL-ria la marquise, heureuse enfin d'avoir toute raison pour rougir à il'aise et montrer son visage altéré.
— Oui, insista le roi, je suis forcé de vous ie dire, d'autant mieux que Louvois n'y est pas ; il avait bien raison, Louvois, il voyait bien clair, il lisait bien sur ce masque trompeur quand à Valenciennes, en votre présence, il a dit ces mots que je me rappelle : a Jamais sans religion et sans discipline, de bon soldat ou d'iionnêle homme. » Allons, allons, si Louvois était là, je ne luidonnerais pas ce triomphe sur vous, mais il l'a, il l'a marquise...
Elle allait répondre. — Nanon grattant la porte derrière la tapisserie :
— M. de Louvois, dit-elle, demande s'il peut avoir l'honneur d'entretenir S. M.
Le roi fit un mouvement.
-^Non, dit-il, évitons de parler devant lui de ce malencontreux sujet. Je ne veux point vous mortifier marquise.
— Mais pourquoi donc, dit-elle assez fièrement, ne supporterais-je pas la punition de mes fautes? -^ Sire, ce serait d'une ûine peu chrétienne, et je pratique plus vaillamment la contrition. M. de Louvois à raison contre moi. C'est rare : il doit en profiter. D'ailleurs, m'est-il prouvé qu'il a raison? Nanon, faites entrer M. de Louvois.
— Oh 1 marquise I marquise ! dit le roi fûché à la lois de cet orgueil qui l'exposait à une rencontre fâcheuse de deux caractères ennemis, — et satisfait de pouvoir humilier un peu ce querelleur orgueil dans une occasion où les faits eux-mêmes rendaient justice à son ministre, sans qu'il fût obligé, lui le roi, de se prononcer.
— Vous f aurez voulu, dit-il à la marquise ; hélas ! vous allez en apprendre de belles !
Louvois parut. Tout ce qui peut tenir dans un cœur de joie hypocrite, de fiel édulcoréparla pohtesse, de vengeance qui espère, tout ce noir assaisonnement de la haine triomphante emplissait tellement le eœur de Louvois, qu'il n'y restait plus de place pour une seule goutte d'inquiétude et de prudence.
—-Venez, monsieur ^ lui dit courtblèèment la marquise, venez achever par -vos édaircissemens de me confondre comme je le mérite... Vous voyex une personne bien confuse, bien malheureuse et bien frappée.
Louvois regarda le roi, qui lui dit :
— Madame vous parle de Lavernie, dont je lui racontais en peu de mots l'abominable action et cette belle âme se refuse encore à y croire.
' — Hélas ! madame, dit Louvois d'un ton plein de douceur, il n'est que trop vrai, toutes nos prévisions sont malheureusement justifiées.
— Vos prévisions, monsieur , côr pour moi, je m'obstinais à les combattre.
— A présent, il serait trop tard, interrompit le roi, et vous manqueriez de votre sagesse et de votre droiture ordinaires. Trop tard, d'ailleurs, sous tous les rapports, car mes ordres sont partis. N'est-ce pas Louvois?
— Partis, oui, sire, et publiés»
— Quels ordres, donc? demanda la marquise.
— Impitoyables, il faut l'avouer, s'écria le roi; mais"^c'est avec cette rigueur qu'on doit extirper la trahison dans une armée française. Dieu merci, cette herbe empoisonnée y est rare 1 Je veux c^u'elle y devienne inconnue, fabuleuse.
— Madame la marquise désire savoir, dit Louvois bénignement, la teneur de ces ordres ? Sa Majesté vewt^He me permettre de la faire connaître ? — Eh bien , Madame , continua-t-il, autorisé par un geste du foi :
0 Ordre est donné d'appiéhender au corps partout où il se trouvera , ledit sieur de Lavernie, et de le faire passer par les armes sur-le-champ, sans appel. »
— Peut-être, dit Louvois avec la volupté d'un furet qui l3oit le sang, peut-être un reste de bonté plaide-t-elle encore pour ce Lavernie dans le cœur de madame — mais cette bonté serait mal employée.
— Vous en êtes sûr? demanda froidement la marquise, que toutes ces grosses cruautés n'effrayaient point pour Gérard qu'elle savait prisonnier du roi d'Angleterre.
— Oh 1 trop sûr, répliqua Louvois avec un soupir de tartufe.
— M. de Lavernie a livré St-Ghislain et moi aux ennemis?
—Madame la marquise n'a-t-elle pas été enlevée.
— C'est vrai,— mais je ne sais pas si c'est par la trahison de M . de Lavernie.
—M. de Laveraie a disparu du camp, dit le
DE LAVERNIE.
Uî
roi, précisément à l'heure où les Hollandais entraient ici.
— Et M. de Lavernie est venu ici?... demanda la marquise avec tant de doute désobligeant, que Louvois, qui commençait à s'irriter de ce dialogue, lui répondit :
— Vous le savez bien, Madame I
— Moi, pourquoi? continua-t-elle avec un lïeguie qui eût dû faire sentir à Louvois le piège tendu sous ses pas; mais l'ivresse de la haine aveugle,
— Parce que, madame, poursuivit Louvois, désireux de bien battre son ennemie devant le roi, puisqu'elle commettait la faute de hasarder ainsi des explications, il fallait bien que votre protégé emmenât avec lui cette Hélène pour laquelle il trahissait sa patrie et sa bienfaitrice.
— Quelle Hélène? Mlle de Savières? dit la marquise.
— Madame la connaît bien, répondit Louvois au roi. Madame poussait la bonté jus-
2u'à enhardir de sa protection les espérances c ce jeune couple, dont le départ l'a payée d'une noire ingratitude.
— Mais vous ôtes insensé, marquis de Louvois, dit tout à coup la marquise en se redressant. Que vous accusiez M. de Lavernie d'avoir passé à l'ennemi, je ne puis prouver le contraire, et je vous laisse dire. Mais que vous l'accusiez d'avoir enlevé Mlle de Savières, voilà ce que je ne souffrirai pas, pour l'honneur de cette jeune lilic.
— Cependant, il l'a enlevée ! dit Louvois railleur.
— Non, monsieur.
— Où est-elle, alors? dit Louvois.
— Oui, dit le roi, où est-elle? Je l'ai demandée moi-même à la supérieure.
— Et moi> à tout le couvent, ajouta Louvois.
— Ce n'était peut-être ni à la supérieure, ni à tout le couvent qu'il fallait la demander, dit la marquise d'un ton lent et solennel, et en regardant le ministre avec un édat qu'il prit pour de la forfanterie.
— A qui donc? s'écria-t-il impudemment.
— A moi ! dit la marquise.
— Vous sauriez où elle est?... interrogea le roi.
— Si j'eusse pu savoir hier ce que j'apprends aujourd'hui, et (jue Votre Majesté m'eût fait l'honneur de me demander Mlle de Savières, j'eusse ré[)ondu comme je vais répondre.
— Voyons! fit Louvois inquiet, mais plus iuso'ent que jamais.
La mar(]uise sonna, la tapisserie se leva iQUl h COUD et Naao» parut,
— N'avez-vous pas ici près, la pensionnaire malade ? dit Mme de Maintenon.
— Oui, madame, répliqua Nanon d'une voix incisive comme la hache qui tranche.
Et elle amena par la main daqs la chambre Antoinette toute pâle et toute tremblante.
— Voici Mlle de Savières. dit tranquillement la marquise.
Le roi demeura saisi de surprise. Louvois livide et les yeux hagards recula devant le spectre que venait de lui susciter sa terrible ennemie.
Ce tableau dura quelques secondes avant qu'aucun des personnages qui le composaient eût songé à proférer une parole tant les impressions de tous étaient puissantes.
Alors on entendit gratter à une autre porte qui donnait sur la galerie voisine, Manseau ouvrit, et s'approchant de sa maîtresse après un humble salut au roi :
— - Madame, dit-il à voix basse, celui que vous attendez est là.
— Bien I répondit-elle plus bas encore. Placez-le derrière la porte de la galerie et recommandez-lui d'entendre ce qu'on va dire ici.
Manseau se retira de son côté ; Nanon du sien.
— Mademoiselle, dit à Antoinette la marquise sans paraître remarquer l'émotion de Louvois, qui se soutenait à peine, voici M. de Louvois qui vient vous chercher pour vous emmener de Saini-Ghislain ; êtes-vous remise de l'indisposition qui vous a retenue hier, et pouvez-vous le suivre ?
Antoinette, en proie à sa douleur et à sa haine, ap|)uyait ses deux mains sur son cccur prêt à se briser.
— llé[)ondez donc, mademoiselle, dit le roi avec une politesse pleine d'intérêt.
La jeune Mlle leva les yeux au ciel pour demaiider du courage à là Vierge, mère cl reluge de toutes les douleurs ; puis, fondant en larmes, elle vint se i)récipiter aux pietis du roi en s'écrianl :
— Sire... sauvez-moi de mon pcrséctiteurl
Le visage de Louvois prit une teinte sinistre doiU la marquise elle-même s'épouvanta, bien qu'elle eût calculé tous les résultats d'une [lareille guerre.
— Qui donc vous persécute? demanda le roi surjjris.
— Moi , sans doute ? fit avec une ironie effrayante ienjarnuis.
Antoinette se levant avec énergie, — Oui vous, monsieur, rcurit-elie en tremblant d'une géuéreusfl coleffl •» mous, oui
Stô
depuis mon enfance pesez sur ma vie et l'écrasez de douleur sans que jamais vous ayez pu me dire de quel droit vous m'accablez.
Antoinette, avec son geste hautain, son regard flamboyant, sa pâleur nacrée, frappa l'esprit du roi comme l'une des plus sublimes beautés qu'il eût encore contemplées.
La marquise croisa ses deux mains sur sa mante, et resta impassible ; son œil errait lentement d'xVntoinette à Louvois, de Louvois à la tenture de la galerie trissonnente.
— Marquis, on vous accuse, dit le roi, et violemment, ce me semble.
— il m'eût bien surpris, bégaya le ministre, de ne point rencontrer ici quelque violente accusation.
— Répondez, monsieur, en face du roi ! s'écria Antoinette, en qui vivait alors et bouillonnait ce sang terrible, indomptable, que Louvois ne put méconnaître. Oui, je vous accuse de m'avoir rendue la plus malheureuse et la plus humiliée des créatures. Où sont mes parens? Qui sont-ils ? J'en ai, je ne les ai jamais connus. Sont-ils morts ? Montrez-moi les preuves de mon origine, que cent fois je vous ai demandées ou fait demander vainement. Un enfant, lùt-il un enfant perdu, tient à quelque fil mystérieux en ce monde. Et pour qu'un homme tel que le marquis de Louvois emploie toute sa puissance à cacher, à ensevelir cet enfant, il faut bien croire que le mystère en vaut la peine. Monsieur, le roi est père de tous ses sujets, le roi est mon père, je l'adopte, il me défendra ou va me condamner. Sire, M. de Louvois veut me forcer à faire des vœux. Je crains de ne pas servir Dieu comme il le mérite. Sire, M. de Louvois détruit autour de moi tout ce qui me protège et m'aime. Pourquoi ? Vous voyez qu'il ne répond pas; vous êles son maître, sire, demandez-lui à quel endroit il a pris mon berceau, à quel endroit il veut creuser ma tombe.
Le roi, puissant et mystérieux comme une divinité antique, apaisa delà main l'indignation et la douleur qui débordaient du cœur de cette jeune fille. Il se tourna vers Lauvois et lui dit :
— Répondez, marquis... quelle est cette enfant ?
— Sire, dit le ministre dont la sueur inondait le visage, où chaque muscle tressaillait, la réponse sera facile, et toutes ces fureurs étaient superflues pour l'obtenir de moi. Si je n'<:i pas jusqu'ici répondu à mademoiselle, c'est qu'il est de certains secrets qu'une jeune nlle n'a pas besoin de
connaître, et que d'ailleurs un homme comme moi ne révèle jamais.
Si j'ai élevé mademoiselle, si je lui veux imposer une profession, c'est que j'en ai le droit. L'eussé-je rendue malheureuse, comme elle dit avec tant d'amère ingratitude, c'était encore mon droit ; droit sacré, incontestable, que nul au monde ne saurait me disputer.
— Mes parens ! mes parens I Nommezles 1 s'écria Antoinette.
— En les nommant je transgresserais ce droit même que j'invoque, dit le marquis d'une voix éclatante. Il ne me pl^iît pas, à moi, de les nommer. Qui sait si je ne protège pas, par mon silence, l'honneur de toute une maison 1 Qui sait si je ne suis pas le dépositaire d'un secret dont la révélation causerait plus de calamités que cette enfant ne déplore de puériles misères. — On naît malheureux, on naît condamné à la souffrance, sire, cela s'est vu dans les plus illustres familles, cela s'est vu dans les maisons royales. On naît réprouvé des hommes, réprouvé du ciel, renié par sa mère, et quiconque paraît dans le monde sous cette loi funeste doit se courber, étouffer ses larnaes, et s'en rapporter à la clémence de Dieu. Je dis donc que je ne nommerai pas les parens de cette jeune fille, même au roi, mon maître, à moins qu'il ne me le demande tout bas, comme au pénitent le confesseur; et s'il est quelqu'un sur la terre qui ait le droit de démentir mes paroles ou de contester mon droit, s'il est un parent, un allié de cette jeune fille qui puisse m' accuser de la détenir injustement et qui me reproche ma domination sur elle, qu'il se montre...
— Me voici 1 dit une voix grave, sortie comme un lugubre écho du fond de la tapisserie, et à laquelle répondit un cri d'Antoinette.
Et le Hollandais s'avança tranquillement au milieu de la chambre. '
— Quelle est cette comédie? bégaya Louvois étouffant de fureur.
— Qui êtes-vous, demanda le roi à cet étrange interrupteur.
— Je suis le père de cette enfant ; je m'appelle Van Graaft, et jamais je n'ai confié ma fille à cet homme.
— Van Graaft ! murmura Louvois en pliant sous le coup de foudre comme un chêne fracassé.
— Facteur Rrossmann, dit Van Graaft, n'étais-je pas le mari d'Eléonore ? Voulezvous que nous racontions à cette enfant pourquoi elle a perdu sa mère ?
Louvois étranglé, aveuglé par le sang qui
DE LAVERNIE.
affluait à sa gorge et à ses tempes, tomba ùi demi mort sur un iauieuil.La marquise venait de le terrasser avec ce legard victorieux dont l'archange saint Michel accompagna Satan précipité.
Réparatioa.
Antomette, saisie d'un vague effroi, s'étonnait de rester presque insensible en présence de cet homme qui s'avouait son père. Elle allachailt^ur lui des regards irrésolus: malgré l'émotion, la pûleur de Van Graaft, €lle hésitait à reconnaître en lui celte Providence qu'on appelle un père, et que tant de fois elle aviùt rêvée noble, poétique, souriante et doucement tutélaire.
Quant au Hollandais, l'aspect de cette jeune fille qu'il venait d'appeler son enfant, l'absorbait en des souvenirs terribles. Dévoré par le ressentiment, saisi au cœur par une espérance insensée, il cherchait sur les traits, dans la taille, dans la démarche d'Anloinetle, quelque chose qu'il tremblait de n'y pas voir, ou quelque ressemblance qu'il s'épouvantait d'y trouver.
Celte entrevue de deux personnes si proches, celte sombre et glaciale re( onnaissance du père et de la fille, composaient une scène assez étrange pour que lesspeclaieurs en fussent profondément frappes.
Le roi surtout, le sourcil froncé, regardait chacun avec défiance, et ramenait invariablement ses yeux irrités de la marquise h Louvois.
Mme de Maintenon, le front haut, le visa- ^e serein, était allée prendre les mains d'Antoinette, qu'elle voyait près de chance 1er sous le poids de tant d'émolions.
Louvois, incapable de réunir deux idées, attendait, et, machinalement, par instinct, reposait son esprit pour une lulle nouvelle.
Le roi, se tournant vers lui :
— Marquis, dit-il, ne trouvez- vous pas qu'il serait temps de répondre?
Le ministre ess;iya de l'aire un pas; ses jambes refusèrent de le porter en avant. Il s'appuya d'une main crispée au dossierd'une chaise, et répondit, avec un accent qui n'était pas exem|it de noblesse :
— Siie, Je ne sais comment laire comprendre à V. M. que j'avais mille choses à dire; mais, la délicatesse me fait une impérieuse loi de ne point prononcer un mot, une syllabe en [)résence de cette jeune fille.
Tout homme est sujet à l'erreur, sire, et
\\. M. peut croire que parfois le chât-~~~; n'est point en proporUon de la faute, yue mon loi m'ait compris, voila tout ce que je (leaiande. 11 ne sera jamais pour moi lia juge plus sévère que je ne le suis moi-même, et certains repentirs sont d'un grand poids dans la balance de Dieu.
Louvois en parlant ainsi avait peu à peu relevé la tête — chaque fragment d'aveu, chaque appel à l'indulgence qui s'échappaient de cette âme arrogante la soulageaient comme le vaisseau dont on jette aux Ilots la cargaison dans une tempête. — Et lorsqu'il eut achevé de parler, le ministre osait regarder son maître du haut de son malheur"^ et de son implacable orgueil si douloureusement sacnlié.
— Ainsi, ajouta le roi qui comprenait vite et allait toujours au but sans phrases et sans concessions, vous reconnaissez que monsieur...
— Van Graaft, dit la marquise venant au secours du roi, qui avait peur d'écorcher ce nom.
— Que M. Van Graaft, ici présent, est réellement le père de cette jeune fille?
— S'il s'appelle réellement Van Graaft, oui, répliqua Louvois disputant jusqu'au dernier moment le terrain contre son ennemie.
Van Graaft, sans dire un mot, remit à la marquise une large lettre, scellée des armes du roi d'Angleterre.
— Sire, dit alors la marquise, M. Van- Graaft qui attendait à ma prière, tout à l'heure, dans la galerie, est un ilollandais qui m'a ramenée hier à St-Ghislaiu par ordre de son maître, et cette lettre qu il m'apporte doit renfermer quelques lenseisnemens précis sur l'événement d'hier, notamment sur celle prétendue trahison dont nous parlions tout à l'heure, et qui, d'après les -tssertions de M. Van Graalt, témoin oculaire, ne serait pas plus vraie que la prétendue luite de Mlle de Savières.
Le roi lit un mouvement (jui, une seconde lois, ramena la sueur au front de Louvois.
— 11 faudrait voir, murmura le ministre.
— Votre Majesté veut-elle prendre la peino de lire elle-même, dit paisiblement la marquise, en présentant à Louis XIV la lettre de Tiuillaume.
Le mon;rque hésita une seconde, considéra le cachet que Louvois dévorait des yeux, à distance, et rompit ce cachet.
— Signé Guillaume, dit-il.
l ne nouvelle crainte, une nouvelle douleur ranimèrent peu à jjou Louvois, qui sa releva comme k serpent mal écrasé.
Louis commença à lire.
« Madame, je voulais faire ramener au roi par mon digne ami Van Graaft, qui vous rendra celte lettre, le prisonnier que mes gens ont lait dans St-Ghislain, malgré sa délense vigoureuse... »
— Vous voyez sire, que monsieur s'appelle bien Van Graaf t, interrompit la marquise.
Louis considéra attentivement cet étrange personnage que Guillaume appelait son ^mi, et qui, plein d'une respectueuse et hienveillante familiarité regardait à son tour, sans baisser la vue, ce grand roi, ce soleil, devant qui s'abaissaient tous les regards.
— Et vous devez être convaincu, en outre. Sire, ajouta la marquise, de l'innocence de M. de Lavernie.
Antoinelte tressaillit à ce nom qui lui confirmait tant d'espérances écloses depuis la lecture de la lettre.
— Assurément, répondit le roi, mais cela ne m'explique pas pourquoi M. de Lavernie était venu à St-Ghislain malgré ses arrêtsl
— Parlez à votre tour, mademoiselle, dit la marquise, et ne craignez pas. On ne risque jamais rien à dire la vérité au roi.
— Sire, dit la tremblante jeune fille, M. de Lavernie savait les desseins de M. de Lou- Yois et mon prochain départ de l'abbaye. 11 voulait m'engager à ne pas m'éloigner sans l'avoir prévenu du lieu où l'on me conduirait, et voilà pourquoi il a commis cette faute de quitter le camp pour venir à St-Gliisiain.Sire, c'est moi qui suis seule coupable! Oh! n'accusez que moi... Si vous saviez, sire, avec quel courage M. de Lavernie s'est jeté, l'épée à la main, au milieu des ennemis qui l'ont englouti !...
Le roi réfléchit un moment et se pénétra profondément de la sincérité qui respirait dans le geste, l'accent et les larmes de la jeune fille.
— Et... M. de Lavernie? demanda la marquise impatiente à VanGraaft, où est-il donc?
Van Graaft désigna du doigt la lettre que le roi n'avait pas achevée et qu'il se remit à lire : « Mais on m'apprend, écrivait Guillaume, que cet officier, au moment où je l'envoyais chercher, vient de s'échapper en me tuant, bien que sans armes, troisièmes meilleurs dragons. 11 s'est donc rendu luimême la liberté que je voulais lui donner pour conserver au roi un honnête et vaillant serviteur, et, sans doute, au moment cù vous recevrez cette lettre, l'officier sera rentré au camp français. »
— Le mallieureux 1 s écria le roi, mm s'il
est rentré, c'est un homme perdu... l'ordre n'est -il pas donné de le mettre à mort sans délai?
Antoinette poussa un cri déchirant. La marquise pâlit à son tour sous le regard de Louvois, empreint d'une joie féroce.
— Sire, dit la marquise en proie à un frisson nerveux qui vengea Louvois de tout ce qu'il venait de souffrir, le comte n'est pas coupable : Votre Majesté ne permettra pas qu'un innocent périsse victime d'une rigueur iînméritée.
Antoinelte tomba éperdue aux genoux de Louis XIV.
— Je vais expédier des ordres contraires, dit le roi.
— 0 quelle rage de précipiter toujours le châtiment, s'écria la marquise... Hàtezvous, sire, je vous en supplie ! M. Van Graaft, à quelle heure s'est échappé M. de Lavernie, ce matin ?
— A dix heures, madame.
— D'où?
— De SoignieSjOÙ Guillaume a logé celte nuit.
— Il est une heure. Mon Dieul... peut-rl être arrivé en trois heures ?
— Je suis bien arrivé, moi, depuis une demi-heure, dit froidement le Hollandais, comment l'ofticier ne serait-il pas rendu au camp étant parti une demi-heuie avant moi ?
Louvois, immobile, respirait et souriait.
— Oh ! monsieur, lui dit la marquise avec des efforts inouïs pour ne pas laisser éclater son exaspérafion, son désespoir, si ce jeune homme meurt!... Je crains bien pour vous la colère divine. Aidez au roi, monsieur; mais aidez- lui donc ! ... Ne voyezvous pas que ce sang retombera sur votre tête 1
— J'attends les ordres du roi, madame, elles exécuterai avec zèle, comme toujours, répliqua lentement le sombre ennemi de la marquise ; seulement, j'ai bien peur qu'ils n'arrivent un peu tard.
Tout à coup des cris perçans retentirent dans le vestibule et glacèrent d'épouvante tous les acteurs de celle lugubre scène. ■—• Le roi laissa tomber la plume qu'il tenait. Louvois dressa l'oreille. Van Graaft lui-même trembla remué jusqu'au fond des entrailles par ces gémissemens qui arrachaient des soupirs aux voûtes de l'abbaye.
La porte s'ouvrit, et un spectre plutôt qu'un homme vint se précipiter à deux genoux au milieu de la chambre, en criant :
— Non, madame, non... vous ne le laisserez pas mourir I
DE LAVERNIE.
— Jaspin I murmura Louvois, tandis que la marquise épouvantée' relevait l'abbé et lui saisissait les mains comme pour étouffer les paroles, les aveux terribles suspendus à ses lèvres.
— Sire, dit-elle, c'est le précepteur, l'ami de ce malheureux... de cet innocent 1...
— Il est innocent ! n'est-ce pas 1 criait l'abbé... Vous ne le laisserez pas mourir...
— Oui, oui... nous le sauverons, nous le sauverons, dit la marquise. Tenez, voilà l'ordre du roi!...
Jaspin fondit sur l'ordre signé, qu'il lui arracha des mains.
■ — Eh bien... venez I venez vite, dit-il.
— Un courrier ! un courrier 1 appela Mme deMaintenon!
— Non, dit Jaspin, non pas un courrier 1 un geste, un cri à cette fenêtre.
L'abbé se mit à ébranler de toutes ses forces la lourde fenêtre qui donnait sur la campagne, et d'une voix rauque, avec des gestes de joie frénétique :
— Arrêtez, arrêtez 1 cria-t-il auloin, voilà la grâce : arrêtez !
Et il agitait le papier blanc.
— Se ugure-t-il, par hasard, que son cri va porter à deux lieues *? dit Louvois en ricanant. Ne vous épuisez pas, brave homme 1 un courrier ira plus loin que votre voix!
— Mais ils sont là I dit Jaspin... Ils viennent!
— Ils viennent?,^ dit Louvois en se précipitant, lui aussi,, k. la fenêtre .
— Us me yqiént !..,., ils m'ont vu!... Ils s'arrêtent ! s'écria l'abbé en tombant à genoux, pour rendre grâce à Dieu.
— Oh ! malheur 1 rugit Louvois entre ses dents. . ^
En effet, on distinguait de cette terrasse une troupe de cavaliers, I51 carabine au poing.
Au milieu des chevaux marchait à pied le comte de Lavernie, et tous ces cavaliers venaient de s'arrêter sur le point culminant de la petite plaine, près de l'endroit où Gérard avait dû passer pour pénétrer dans St- Ghislain.
Maintenant comment les chevau-légers étaient-ils venus si loin au lieu d'exécuter près des lignes l'ordre qui leur avait été donoé le matin même.
On .sait combien M. deRubanlel, av^it p^ à cœur celte trahison de son lieutenant qui déshonorait le cojfps tout entier. On peut se rendre compte, par conséquent, de l'effet qu'avait produit l'arrivée imprévue de La-
Arrêté dès les premiers pas, et se litrant d'ailleurs lui-même, il avait été remis aux chevau-légers sur sa demande.
A chacune des explications si nèttpS qïfil donnait, Rubantel avait répondupar yn de ces silences de glace qui révèleûf une prévention impossible à déraciner, une conviction fortifiée par tous les préjugés du poiût d'honneur.
Gérard, qui n'avait jamais mettli, et qiùi devait espérer que ses paroles le layieraîeiit de tout soupçon fut tellement blessé dé cette opiniâtreté de ses camarades, qu'il répondit en relevant la têle :
— Je n'ai plus envie de lutter contre, la fatalité. Je vois que vous êtes tous aveuglés et fous : dès que pas un d'entre vous n'est convaincu de mon innocence par mon retour spontané au camp, je n'ai pas d'autres preuves et n'en veux pas fournir. Quoi! vous n'ètos pas frappés de ma présence ici! Pourquoi y serais-je revenu si j'étais covi-' pable?,.. Vous vous taisez, c'est bien; votre silence m'insulte et me provoque comme le plus sanglant outrage. .,„,... . ...'
Fiubantel lui répondit avec émotion : .,;,
— Nous ne sommes juges ni du motif-qui vous a fait rompre vos arrêts — ^^ ni, du molit qui vous pousse à revenir — j'eusse aimé mieux, quant à moi, ne vous revoir jamais,. Tous ici, nous avions pour vous une hautei estime, une tendre amitié, mais l'honneur du drapeau demande une saiisfaclion, et l'ordre du roi nous l'accorde — nous Talions prendre — vous saurez, que vous êtes condamné à mort. Nul de nous n'a le droit de différer ou de faire grâce.
— Du moment où vous me parlez ainsi, dit le comte avec une sombre colère, je n'ajouterai plus un mot : je voulais bien discuter pour mon honneur, je ne chicanerai pas mis -rablement pour ma vie. Entre vous qui m'outragez, et moi, c'est un combat mortel. Vous tirez les premiers ; faites 1
Et sur le champ déposant toute colore Qf, toute, agitation, il se laissa entourer par l,es. cavaUers sur lesquels tant de palienre et d'abnégation produisit plus d'effet que le* discours les plus persuasifs.
Déjà Rubantel avait remis la conduite de l'exécution à l'un de ses officiers, déjà Von, s'apprêtait à gagner une petite vallée forraéji, par un pli de la plaine, lorsqu arriva lé malheureux Jaspin, éperdu, haletant, et qui, depuis une demi-licue, suirait son élève sans pouvoir ni l'arrêter, ni le rejoindre.
La douleur de ce pauvre homme, sespirot^st^io^, les tendres embrâ9$QWÇQ| qu'il