‹ Le comte de Lavernie (volume 2)Chapitre 6 sur 11 · LK COMTE · texte numérisé non relu

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prodiguait à ce stoïque condamné, achevèrent de remuer le cœur de Rufeanlel , très tendre malgré sa rude écorce. Jaspin, repoussé vingl fois par Gérard, s'accrochait à lui, et menaçait de se faire fusiller avec lui. Le comte avait en vain supplié les clievuulégers d'enlever ce malheureux pour lui épargner la mort ou tout au moins l'agoaie. Jaspin , dès qu'on voulait le prendre, se faisait suppliant, se calmait, réclamait le droit d'assister son enfant jusqu'au moment fatal ; et parmi tous ces gentilshommes si irrités naguères et si décidés à punir le traître, il n'en était pas un qui ne pensât , les larmes aux yeux, que celui-là ne pouvait être un homme déloyal ou un lâche, qui inspirait de si sublimes et de si tendres dévouemens.

Enfin comme Jaspin , les voyant émus, conjurait qu'on lui accordât le temps d'aller près de la marquise, et jurait sur son salut, sur la croix du Sauveur, qu'il rapporterait de St-Ghislain un ordre de surseoir à l'exécution, cette confiance de l'abbé, ce serment étrange fait avec la conviction la plus sacrée, achevèrent d'ébranler Ruoantel qui s'écria :

— Non! je n'attendrai point, puisque l'ofdre du roi est formel, et commande l'exéeuUon immédiate; mais j'userai du droit qui m'est réservé par cet ordre même. Il y est dit que le chef de corps à qui écherra l'exécufion, pourra choisir son terrain. Je choisis Saint-Gliislain, qui est le lieu où le crime a été commis— Chevau-légers, en rou te pour Saint-Ghislainl— l'abbé, vous pouvez aller devant, nous n'irons pas vile puisque M. de Lavernie doit aller à pied.

L'abbé poussa un cri de joie, sauta au cou de Rubantel, et tout à coup, le regardant en face :

— Vous ne me trompez pas, dit-il d'une voix tremblante, vous ne dites pas cela pour m'éloigner ?

— Me prenez-vous pourLouvois, ré{3liqua le vieux soldat — Un cheval à l'abbé ! un des miens...

Jaspin fut hissé sur le cheval par vingt bras empressés qu'il baisait en pleurant de reconnaissance.

L'animal piqué, poussé, fouetté par les mêmes mains, prit un galop furieux dans la direction de l'abbaye.

Nous savons le reste.

Au moment où les chevau-légers s'arrêtèrent au lieu indiqué, non sans que le général eut mille lois interrogé du regard la •Doire abbaye, dans laquelle s'était précipité Jaspin, non sans qu'il eut app«lé de toute son âme un signal de délivrance, la voix

de l'abbè fendit les airs; le papier qu'il agitait frappa la vue de tous, et Gérard pâlit, lui qui avait fait, sans prononcer une parole et sans changer de couleur, le mortel trajet en recommandant à Dieu son âme, et son souvenir à Antoinette.

Les cavaliers s'alignèrent, Gérard demeura isolé. Les bras croisés, son regard tranquille se promenait sur une foule immense de soldats et d'olficiers que le bruit de son retour avait déjà attirés sur le lieu de l'exécution.

Jaspin arriva bientôt. On put le voir, se soutenant à peine, précéder de quelques pas une cavalcade brillante, au centre de laquelle s'avançait le roi. Ces mots : le Roi ! coururent cornme un frisson électrique dans l'assemblée immense. Louis >:1V entra dans le centre formé par les chevau-légers, et aussitôt le silence s'étendit sur ces rangs pressés d'hommes naguères si tumultueux, comme si la mort les eût tout à coup changés en statues.

— Où est M. de Lavemie ? demanda le roi; qu'il approche I

Gérard fit quelques pas, et se couiba respectueusement devant le prince.

— Monsieur le comte, dit Louis XIV, j'avais déjà expédié des ordres contraires à mon ordre de ce matin. Toutefois, comme il ne s'agit pas en cette circonstance d'une grâce, mais d'uneréparalion d'honneur, et queriea n'est plus délicat et plus précieux que l'honneur d'un soldat et d'un gentilhomme, j'ai tenu à venir vous fairemoi-même cette réparation. Monsieur, une lettre du prince d'Orange vous justifie et vous réhabilite. Il vous proclame un de mes bons et loyaux serviteurs. Je déclare vous tenir pour tel , n'admettant point qu'on puisse jamais douter de la parole d'un prince, même ennemi, et fort disposé d'ailleurs, par vos antécédens, à vous croire vaillant et loyal. Voici la lettre du prince d'Orange ; elle appartient désormais aux archives de votre famille; et quant à moi, monsieur, afin que nul ne révoque en doute la satisfaction que j'éprouve à vous faire justice, approchez-vous encore, je vous prie.

Gérard s'approcha en effet. Le roi se pencha sur ses arçons et l'embrassa en lui remettant la lettre de Guillaume. Une formidable acclamation de l'assemblée alla frapper le ciel avec le cri de : Vive le roi 1 qui fut répété du haut de la terrasse par deux femmes que Gérard entrevit et reconnut comme dans un nuage.

Alors cet homme si brave et si fort sentit la vie lui échapper ; son cœur gonflé se rom-

DE LAVERNIR.

pait sous la joie et la reconnaissance. U voulut balbutier un remercînaent, mais ses yeux s'obscurcirent, ses joues devinrent plus blanches que l'ivoire, et il tomba évanoui aux pieds du roi, dans les bras de Jaspin et de ses amis, qui s'empressaient en lui demandant pardon.

— Ghevau-légers, ajouta le roi, je vous donne raison ce matin, donnei.-moi raison à l'attaque générale, ce soir 1

— Oui pardieu, sire 1 s'écria Rubantel, et des deux mains I

La dot de Mlle Van Graaft.

Desbuttes avait assisté avec tout le monde à cette réhabilitation de l'homme que Louvois s'acharnait à perdre, et l'affeclation qu'avait mise le roi à honorer Gérard, à le consoler, en présence de toute l'armée, était pour le financier un symptôme manifeste de la décadence prochaine de son protecteur Louvois.

Du haut de son cheval, Desbuttes considérait ce frappant spectacle des instabilités humaines et son esprit spéculatif s'élançait à pleines voiles sur l'océan de la philosophie; or, comme toute méditation a ses corollaires. Desbuttes résuma les siennes par celui-ci :

Je m'appuie sur Louvois;

Louvois s'écroule,

Donc je m'écroule.

Voilà ce qu'il fallait empêcher. Desbuttes résolut d'y pourvoir en ne guerroyant pas avec trop d'àpreté contre les véritables maîtres de la situation , qui étaient Mme de Maintenon et ses amis, M. de Lavernie et ses arais. Or, les amis de M. de Lavernie s'appelaient Jaspin et Belair 1 et que d'hostilités le traitant n'avait-il pas commises contre ces deux hommes ?

Sa petite coquine de conscience lonclionnait comme un microscope et les lui montrait à l'état d'énormilés.

Le premier résultat de ces méditations lut de pousser Uesbultes à se minier aux gentilshommes qui accablaient (iérard de complimens, mais la froideur avec laquelle l'honnête Jaspin repoussa son tilleul accrut toutes les appréhensions de ce dernier, qui s'éloigna la tête perdue, craignant d'avoir été aperçu dans cette fausse et vaine démarche par quelque espion (le Louvois; et tout en cheminant pour rejoindre son maître et lui arracher le montant de sa note, il ré-

pétait cette pensée de Sénèque le tragique, dont il ne savait pas même le nom :

« Perdre mes ennemis, ou m'en faire adorer. »

Quant à la marquise, son premier mouvement de joie passé, elle avait cherché autour d'elle sur la terrasse et n'avait aperçu qu'Antoinette agenouillée, dans l'excès de sa reconnaissance. Van Graaft ne les avait pas suivies. La marquise le vit, soulevant la portière de la tapisserie, suivre d'un regard farouche, dans la cour de l'abbaye, Louvois qui montait à cheval et quittait', la mort dans l'àme, ces lieux témoins d'une des plus cruelles souffrances qu'il eût jamais endurées.

Le regard que surprit la marquise dans les yeux de Van Graaft, le mouvement qu'il fit pour s'élancer à la poursuile de son ennemi révélaient tant de hame active et de projets sanguinaires que la marquise, laissa Mlle de Savières sur la terrasse, où elle dévorait des yeux le départ de Gérard, et, s'approchant du Hollandais qui ne la sentit pas venir dans l'ardeur de sa contemplation,

— M. Van Graaft , dit-elle, causons, s'il vous plaît.

Il se retourna, laissant à regret s'enfuir son rêve de vengeance.

— Tandis que le roi est absent , et que cette jeune fille ne peut nous entendre, continua-t-elle, remerciez moi au moins d'avoir tenu ma parole, en vous faisant retrouver l'enfant que vous cherchiez.

— Je vous remercie, dit-il d'une voix sombre, d'avoir versé dans mon cœur un nouveau poison , plus dévorant que celui qui me brûlait depuis dix-huit ans. Oh I comme je me sens fort pour haïr maintenant.

— Haïr... qui? puisque vous triomphez.

— Ah I vous croyez que je ne hais pas cet

homme? dit Van Graaft en montrant du doigt le cavalier rapide qui décroissait peu à peu en arpentant la jilaine. — Oui, cours! murmura-t-il avec une menace terrible à c^ point lumineux devant lequel s'ouvraient les lil^nes de soldats, — cours ! Ma haine court plus vite que toi et l'atteindra bientôt 1

— Que voulez- vous dire, monsieur Van Graaft?

— .le veux dire qu'avant le soir j'aurai tué cet homme, répliqua Iroidemont le Hollandais, de sorte qiu' je n'aurai plus sur la terre persorme (ji. me conteste l'enlant d'Eléonore.

La marquise lui saisissant la main :

— Vous ne ferez pas cela, dit-elle,

— Pourquoi ?

fisi

,r Elle plongea résOlûfflêfit son regard limpide dans cette âme bourrelée de resserifi- «nens et de remords. Elle en éclaira les ténèbres : elle y déchiffra les caractères èffrayans d'une volOHté t[ue 'n'arrêtait ni la religion ni l'humanité.

<^ —Je pourrais vous faire avouer, dit-elle,

Sue vous tremblez chaque nuit au souvenir u meurtre que vous avez commis. Je pourtSiis vous faite' comprendre que le rej)os de Totrë vJe entière a disparu depuis Tinstant où vous dvez répandu le sang. Mais, qtii «ait? vous me tépondrièz peut-être qu'un second meurtre effacera la naéinoirè du préinier ; je devine- ce que vous allez me dire ï le sang de Louvois est dû aux mânes de votre malheureuse femme.

- — Oui," j'allais le dirç, répondit-il naïvement, et c'eist vrai : je dormirai tranquille fë jour où j'àùrài puni les crimes 4^: ç0i homme. ' • ■

-^ Ce n'est pas à vous, monsieur, qu'appartient le droit de punir, c'est à Dieu. '' — Dieu est trop loin, répliqua le HoUan- 4ais.

' —Qui vous dit qu'il n'est pas sur votre tête, sous la.main que vous étendez 1 ^ — Depuis dit-huit ans, je ne le vois pas, reprit Van Graaft avec la brutale logique de l'athée ou du sauvage, tandis que je vois mon ennemi là-bas.

.La marquise baissa la tête; cette conversion ne lui paraissait pas de celles qu'on fait en un quart d'heure.

.— Vous n'êtes donc pas chrétien, monsieur Van Graaft ? demanda-t-elle, à bout d'argumens.

— Je l'ai été ; mais comme la religion défend la vengeance, et que je veux me venger, j'oublie la religion.

' — Vous n'oubUerez peut-être pas l'honneur, s'écria la marquise, profondément blessée de cette féroce obstination.

: Van Graaft interrogea du regard, .r- Sans doute, monsieur; je suis bien forcée de vous parler le langage de la terre, puisque vous faites la sourde oreille aux plus salutaires avis de la sainte religion. Quelle Cïst votre situation ici, dans le camp français ? N'êtes-vous pas venu sous la sauvegarde du droit des gens ? Ne vous regardet-on pas comme un ambassadeur du roi Guillaume? Avez-vous vu jamais un ambassadeur déshonorer son maître en assassinant quelqu'un dans le pays où il a été envoyé?— Le roi Guillaume s'est trompé, vous n'êtes pas son ami, puisque vous méditez d'imprimer une tache à sonnom^ déjà trop peu aimé en France.

Van Graaft écouta en sâéfiôe et lorsqu'elle eut terminé :

— Voilà q,ui me persuade, dit-il, vous avez raison, je ne puis tuer ce misérable dans le camp franco, je, le tuerai auire part.

La marquise s'étonna de cette étrange fatalité qui sauvait la vie de Louvois par l'intervention de sa plus cruelle ennemie., Mais cette femme était une grande âme et presque toujours, chez elle, la noblesse d.!un. sealiment l'emportait sur l'utilité d'un dessein.

— Je ne saurais -fla'empêcher de regretter, dit-elle, que vous ayez cédé à une considération toute mondaine, quand il est tant d'autres raisons qui eussent dû vous émouvoir. Quoi ! vous venez dé retrouver votre enfant, et le premier acte de votre paternité serait un meurtre !

— Mon enfant I s'écria-t-il avec une colère jéroce. -

— Pourquoi l' avez-vous réclamée, si vous la niez, maintenant, dit la marquise. Par haine, par vengeance, par besoin de faire le mal? Oh 1 j'aurais cru, moi, que les scmffrances endurées par cette enfant vous avaient frappé au cœur, et que vous là réclamiez avec tant d'énergie afin de la soustraire aux mauvais treitemens de son ravisseur. Mais si vous ne demandez Antoinette que pour lui donner des exemples de violence, de cruauté, d'impiété; si vous lui réservez à elle-même ce doute offensant, mortel, qui la tuera plus sûrement que les sévices et les persécutions de Louvois, oh! alors, monsieur, c'est moi qui la réclamerai à mon tour, et qui vous dirai : Homme de haines, homme de vengeance, homme de sang, rendez cette enfanta Dieu, vous n'êtes pas digne du titre de père. ;. = ■ •

Van Graaft avec une noire mélancolie :

— Faites-donc, murmura-t-il, que mes bras et mon cœur s'ouvrent quand cette enfant paraît. Voyons... vous, la consolatrice et la mère des orphelines, fondez la glace qui enveloppe ce cœur sur lequel je frappe sans y rien éveiller pour l'enfant d'Eléonore. Ah I trouvez-moi des paroles sacrées, des sourires persuasifs, des prières comme vous les inspirez, vous, reine et femme accomplie; trouvez-moi un seul mot qui change ce doute que j'ai contre Antoinette en un doute pour elle... et alors, madame, oh ! alors, je ne tuerai plus personne, je ne iiaïrai personne en ce monde, j'embrasserai tout l'univers en embrassant mon enfant ! Jusque-là ne cherchez pas à m'inspirer des idées de clémence, contre lesquelles protestent dix- huit années de ma vie, dix-huit

DE LAVERNIEé

siècles de tortures— Vous me refuseriez cette jeune fille, dites-vous — ne craignez rien — je ne vous la demande pas — il ne taut point que sa pureté, que sa douceur, que sa blancheur de colomberisquent d'être souillées par le rejaillissement de la vengeance queje veux.Tout ce quej'ai vu et entendu aujourdhui, ici, me montre que déjà vous avez disposé de son avenir, continuez Je vous en conjure — c'est moi qui vous la confie, et j'en ai le droit, puisque je l'ai nommée ma tille — maintenant je la sais vivante, heureuse, livrée à l'amie la plus sage, à la protectrice la plus illustre, et de ce côté du moins je n'aurai plus ni remords ni chagrins. Quant à l'ai^ mer... quant à la revoir...

— Silence, monsieur, dit la marquise; la voici.

Antoinette rentrait timidement, avec un doux sourire, essayant toutes les forces de son cœur pour aimer ce père (^ue Dieu lui envoyait. Van Graaft la considéra quelque temps avec celte douloureuse attention qui avait glacé déjà les élans de l'amour filial chez Antoinette ; puis, s'approchant d'elle :

— Je vous trouve trop heureuse d'avoir excité l'intérêt de madame, dit-il, pour ne pas désirer que vous acheviez de gagner ses bonnes grâces — Madame veut bien vous faire entrer dans sa maison de Saint-Cyr, non comme une orpheline, puisque vous avez un père, mais comme une pensionnaire 'jiii se montrera reconnaissante d'avoir été admi i!' en cette sainte maison. Votre père est riche, mademoiselle, et veut que rien ne vousîuanqueen ce monde, quelque soit l'avenir lue vous ayez rêvé ou que votre protectrice vous réserve. J'avais ap[)orté ce matin mon oftfondc à madame pour la communauté de -t-Gyr, à laquelle je me suis toujours intéressé ; mais je suis Hollandais et ami trop dévoué du roi d'Angleterre yiour ne pas craindre que Mme la marquise, qui est une bonne française, se croie obligée de refuser mes présens. Maintenant, mademoiselle, en votre qualité de pensionnaire, vous apporterez une oot à Sl-Cyr, el la voici.

H mit dans la Kain d'Antoinette un morceau de papier tom simple et d'une grosse érrilure, sur lequel <a jeune lille frappée d'une slupeur proiondv.^ lut sans en croire ses yeux 5

« Bon pour un milhon de livres, payables i vue en ma maison di: Boompjes à Rotterdam.

» Saint-Ghislain, le 11 avril 1601.

» Vax Graaft. 0

— Quoil monsieur, s'écria la jrune fille «u désespoir de cette froideur inexprima-

I ble, TOUS êtes mon père, et vous commencez par vous éloigner de moi.

— M. Van Graaft vous a dit, interrompit la marquise, qu'il est un ami, un conseiller du roi Guillaume 111, et que son séjour en France n'est pas compatible avec la guerre qui divise malheureusement les deux Etats. Quant à vous laisser en France, — vous qu'il pourrait emmener avec lui, — c'est une délicate bonté de votre père, qui vous voit Fran-.. çaise par l'éducation et les habitudes. '

— Je rends grâce à monsieur... balbutia la jeune fille dont le cœur commençait à se froisser, peut-être parce qu'il commençait à s'attendrir.

— Adieu! répliqua brusquement Van Graaft, saisi d'un trouble et d'un embarras qu'il eût voulu se cacher à lui-même. Madame, je n'oublierai jamais cette visite à St- Ghislain.

U adressa un salut à la marquise , et tournait déjà du côté de la porte lorsque madame de Maintenon, l'arrêtant :

— Regardez donc cette enfant, lui dit-elle à voix basse; votre dédain la surprend et l'offense. Elle va se trouver mal : embrassez-la donc. Van Graaft recula.

— Au nom de sa mère I dit la marquise. Le Hollandais, frissonnant sous la douce

autorité qui le conduisait à Antoinette, obéit cependant et se courba, ses lè\Tes effleurèrent le front de la jeune fille qui, joyeuse de cette caresse, lui saisit la main et la baisa.

Van Graaft changea de couleur, eut à peine la force de se dégager de cette étreinte, et sans pouvoir étouffer un sanglot bruyant qui, depuis ce baiser, lui déchirait la poitrine, il sortit précipitamment de la chambre, demanda son cheval, et partit pour rejoindre Guillaume.

— J'ai retrouvé mon père, dit douloureusement la jeune fille, et il ne m'aime pas I

Le soir même, après un assaut décisif, tous les feux de la ville assiégée se taisaient, écrasés par l'artillerie de Vauban.

Mons capitula : les articles furent apportés au roi dans la nuit. Louis XIV accorda une sortie honorable à la garnison, qui abandonna la place dans la matinée, après quinze jours de tranchée ouverte.

Les gardes -françaises furent commandés pour garder les portes ; aussitôt les lignes se trouvèrent rompues ; les armées d'observation redescendirent vers la Meuse.

Lorsque le roi vint à Saint-Gl-iislain annoncer à la marquise cette lieurpu-^e nouvelle, il la trouva déjà prêle au départ. Elle savait tout ce qu'on venait lui apprendre.

Après les félicitations dont elle combla le roi, avec ce tact et celte distinction qu'elle savait mettre, surtout dans les tlatteries :

— Sire, dit-elle, vous souvient-il qu'un Jour je vous ai parlé de mes dispositions à devenir grand capitaine?

— Oui, certes, madame.

— Eh bien, sire, vous allez en avoir une nouvelle preuve aujourd'hui. Un bon gf'né- Cdl, dit-on, doit savoir décamper vite et bien. Iles adieux sont faits à l'abbaye; j'ai plié ma tenie, je décampe.

Elle mena le roi près de la fenêtre d'où l'on voyait dans la cour ses équipages préparés, ses carrosses attelés, ses gens à cheral ou prèis à prendre l'étrier.

— Quoi ! vous ne revenez pas avec nous, marquise, dit le roi lâché ; car il s'était fait une grande joie du voyage pendant lequel les complimens et les soins de la marquise ne lui manqueraient pas.

— Non, sire, je ne le puis, dit-elle.

— Par quelle raison ?

— Par une raison toute simple : j'emmène avec moi Mlle Van Graatt, que m'a confiée son père, pour la faire entrer à Si -Cyr. C'est une dette de reconnaissance, vous comprenez ces dettes-là, sire.

— Sans doute, mais en quoi la préseno de cette jeune fille vous empêcherait-elle de venir avec nous ?

— Ce n'est pas la présence de Mlle Van Graalt, Sire, c'est celle d'une autre personne avec laquelle cette enfant ne doit plus désormais se rencontrer.

— M. de f.avernie? dit le roi.

— Non, Sire, M. de Lavernie peu toujours, et en tout temps, se trouver avec Mlle Van Graaft, — surtout si je suis près d'elle. ^ — Quant à M. de Louvois, vous devinez bien que c'est impossible.

— Ah! c'est vrai, répliqua le roi. Cependant vouspourriezencore mettre la jeune personne avec Mlle Balbien dans un carrosse qui suivrait le vôtre , et alors nous vous conserverions,

— Non , Sire, ma véritable raison, s'il faut vous la dire, c'est que moi-même je ne veux pas voyager avec M. de Louvois.

— De sorte, s'écria le roi, qu'à cause des méfaits de monsieur Loumis^ me voilà privé de vous...

— Oh 1 s'il ne causait à Votre Majesté d'autre dommage que celui-là...

— Qu'y a-t-ïl encore? n'hésitez pas, parlez, savez-vous quelque chose?

— A Versailles, Sire, nous reprendrons © il entretien — avec plus de fruit.

— J'avoue qu'il m'en tarde, murmura le

roi, car je commence à me lasser de ce sombre méchant, il y a plus, quelque lois j'en ai peur!...

— La crainte de Louvois est le commencement de la sagesse, réphqua gravement la marquise en serrant avec signification la main de son royal époux.

11 était deux heures de l'après-midi, un soleil splendide éclairait cette plaine immense où dormaient sous la terre àjseine refroidie tant de braves gens, qui s'étaient fait tuer pour mériter un regard du roi. La fumée montait lentement du sein des décombres de la ville prise. — tne vapeur printanière, douce fumée qui ne coûte ni sang ni larmes, montait aussi vers le ciel en nuages odorans, qui planaient au loin sur les marais et les herbages.

— Ainsi, vous partez, continua le roi appuyé sur le bras de sa compagne, comme cela, toute seule...

— C'est vrai, sire, et les généraux, voulez-vous dire, ont habituellement une escorte en voyage.

— 11 vous en faut une, marquise.,, choisissons-la qui vous soit agréable.

— Mais, volontiers, dii-eiln gaiement.

— Louvois n'est pas là, marquise, si nous prenions quelques chevau-légers — à moins que Mlle Van Graalt lae s'en plaigne...

— Oh ! sire, vous êtes bon... et aimable 1 s'écria Mme de Maintenon , transportée de reconnaissance.

— Et aimé? demanda le roi, avec son sourire de vingt ans.

Elle répondit à cette galanterie par un sincère et brillant regard adressé au ciel.

Une heure après, vingt chevau-légers, courant à toute bride, rejoignaient sur la route de Valenciennes le carrosse de la marquise, et celle - ci, à la rougeur d'Antoinette, assise en lace d'elle, devina bien le nom de l'officier qui les commandait.

Qu'on nous dispense de décrire ce voyage et les joies extravagantes de Jaspin, qui renaissait après tant de traverses, et prétendait engraisser depuis qu'il ne respirait plus le même air que Louvois.

De longs chapitres ne suffiraient pas à raconter le bonheur de Gérard lorsqu'il était appelé près de la portière par la marquise, lorsque son regard se croisait avec celui d'Antoinette, et qu'il sentait rayonner autour de lui deux Ames : une protection et un amour! Les deux tiers du chemin se firent ainsi sous ce beau ciel, dans celte perpétuelle ivresse.

Un soir que la marquée montait uae col-

line à pied, s'appuyant sur le bras de Gérard, ivre de joie et d'orgueil !

— Je VOUS sais gré , monsieur, dit-elle d'une voix émue, de regarder avec tant de réserve et de délicatesse cette jeune fille que vous aimez. Vous voyez que je l'emmeue parmi mes filles, à Saint-Gyr, afin de l'élever pour vous, car elle n'a eu d'autre maître et d'autre guide jusqu'à présent que son cœur. Ce n'est point assez. Je vous demande une année pour en faire une femme digne de toute estime comme elle est digne de tout amour.

Et comme dans son ravissement il joignait les mains en balbutiant quelques mots sans suite :

— Je dois cela, dit-elle, au père de cette jeune fille, et je le dois aussi à votre mère.

Ces paroles ne furent pas perdues, Jaspin les recueillit, lui qui marchait humblement derrière.

Lorsque la marquise fut remontée en caresse, et que Gérard eut fait part à son vieil ami de tout le bonheur qui fondait sur eux par avalanches depuis quelque temps :

— Voyez! dit-il, nous étions tous malheureux il y a quinze jours, nous voilà tous heureux' maintenant. — Antoinette et moi ici, là-bas Violette et Belair...

— Partout où n'est pas Louvois, on est heureux, répliqua Jaspin.

Il achevait à peine ces mots qu'il vit de loin, au sommet du plateau, les cavaliers de l'avant-gaide prendre le galop et se jeter sur un bois voisin, d'où ils sortirent

bientôt en ramenant un homme qui se débattait faiblement et semblait demander grâce.

Gérard quitta Jaspin et courut de ce côté en s'informant.

^ — Mon lieutenant, dit un des cavaliers, c'est un homme qui rôdait sur la lisière du bois que nous avons vu s'entuir à notre approche avec une si étrange frayeur que sa fuite nous a paru suspecte; mais nos camarades le ramènent, et vous allez juger.

Gérard s'approcha encore et vit un habit en lambeaux, des cheveux épars, quelque chose de douloureux et d'égaré sur des traits qu'il lui semblait reconnaître.

Mais le prétendu malfaiteur n'eut pas plus tôt aperçu Gérard, qu'il s'élança vers lui en l'embrassant et en poussant des gémissemens lamentables.

— Belair! mon pauvre ami... dans cet état ! Dieu me pardonne, il chancelle 1 L'aurait-on blessé?...

— Ami, murmura le musicien d'une voix éteinte, depuis trois jours que je cherche à te rejoindre, je n'ai pris ni sommeil, ni nourriture. Je me meurs 1

— Et Violette ?

— Violette est perdue !

Gérard n'eut que le temps de recevoir son ami dans ses bras. Belair tomba sans connaissance.

— Vous avez dit trop tôt que nous étions tous heureux, murmura Jaspin, — Louvois est partout 1

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