TROISIEME PARTIE
Le Sorcier.
Un jour éblouissant , un des longs jours do mai versait à (lots la lumière et la cbaleur du. printemps sur Versailles.
On voyait errer dans la galerie attenant aux appartemens royaux, une foule dorc'e, chamarrée de courtisans, qui tous parlaient sans qu'on entendît le bruit distinct d une seule parole; cette procession de grou[)es qui se contrariaient dans leur raarche, princes, maréchaux , prélats, grands seigneurs, ondulait comme un fleuve trappe des rayons du soleil, et produisait ce miroitement si redoutable aux yeux de province, qui n'en pouvaient supporter l'éclat.
Tous les regards des promeneurs se tournaient invariablement à chaque minute vers la porte royale, bien fermée et gardée par le maître des cérémonies et le lieutenant de service.
Monseigneur de Paris, M. de llarlay, entra dans la galerie et commença le cours de ses révérences.
Bientôt apn''S, entra notre vieille connaissance, M. de Rubantol, en superbo habit rouge richement brorlé, habit de cour qui spnt;iit encore les parfums conservateurs de l'étui d'hiver, où ledigno soldat l'avait laissé dcrmir depuis longli-mps.
■' -L'archevêque et le général se rencontrèrent b'-înlôt d;ms la galerie et se salut'^tcnt i\m'' aiement.
En ce temps-là, ceux qui s'abordaient avaient deux entrées on matière : le roi et ]e temps: c'était précieux pour la conversation ; nous en avons laissé perdre une;
— Comment va le roi, demanda Rubantel ; excusez-moi, monseigneur, j'arrive de l'armée, j'entre en congé.
— Le roi se porte à merveille, général. Quel admirable temps!
— Trop chaud, monseigneur ; nous aurons beaucoup d'apoplexies cet été. Sait-on quelque chose de nouveau ici ?
— Aîais rien, si ce n'est le sorcier, repartit l'archevêque, qui, rencontrant M. de Vendôme l'aborda, tandis que Rubantel, forcé de saluer le prince, restait seul au milieu de cette conversation qui commeneail à devenir intéressante.
— Le sorcier? se dit-il, quel sorcier?
Et il chercha des yeux autour de lui ; mais dans celte foule, Rubantel ne trouva [tas de visages assez amis pour qu'il pût se permettre do l'aire des questions. Tout-àcoup il se sentit arrêté par M. de Riotor. Quelle aubaine 1
— Tiens ! s'écria-t-il, vous ici, comte ?
— Depuis huit jours, marquis... et vous?
— Depuis div minutes... que dit-on de nouveau? Tout à l'heure, M. de llarlay me parlait...
— Du sorcier peut-être?
— Précisémoht. Eh bien, qu'ost-ce donc?
— Oh ! mon cher marquis , répliqua M. de Riot(»r, c'est une aventure inouïe 1
— Ronjour, Riotor, dit aussitôt le maréchal de Roulllors on passant près d'eux; j'ai un mot à vous dire.
Rubanlel s'écarta aussilAt. 11 boudait le maréchal et lui abandonna son interlocuteur, sur lequel sa curiosité tondait de si riches espérances.
— QU'inl on estbargneuK comme moi,so dit le mmpiis, on ne devrait pas être curieui. A qui m'adresser maintenant pour
savoir ce que c'est que le sorcier et jon aventure inouïe.
Il avisa le lieutenant de service et s'approcha pour lui demander à quelle heure on verrait le roi.
— On ne sait pas, monsieur le marquis, répliqua le lieutenant. S. M. est avec le sorcier, personne ne peut prévoir l'issue de leur conversation.
Dix nouveaux arrivans qui vinrent aux renseignemens près de ce jeune homme coupèrent encore à Rubantel la solution du problème dont toute la cour s'occupait.
Soudain un évêque habillé tout à neuf, avec sa croix pastorale au cou, entra modestament et gaf^na une embrasure de croisée près d'un angle. G'étnit un petit homme gros et CQUit. Il marchait avec embarras, gêné par sa robe, effarouché par l'éclat chatoyant de tout ce qui reluisait à ses yeux, plus effarouché encore par sa propre grandeur qu'il voyait resplendir dans les glaces; ses regards timides fuyaient les regards de l'assemblée qui peu à peu l'honorait d'une attention trop sérieuse pour ne pas devenir fatigante. L'évêque, après avoir essayé de lutter un instant, recula devant le péril, et se retourna pour regarder par la fenêtre.
Rubantel avait remarqué comme les autres cet évêque si humble et si provincial. — Mais il n'avait pu voir son visage que lui cachaient d'abord cent promeneurs, et qu'en suite le prélat avait caché lui-même en se collant aux vitres.
Lorsqu'il vit chacun s'arrêter pour regarder le dos de l'évêque, puis chuchoter, puis prêter l'oreille, quand il vit que l'on allait par groupes demander des renseignemens a M. de Harlay en sa qualité de chef représentant la haute église dans le salon du roi :
— Au moins, se dit Rubantel, si je ne sais pas l'histoire du sorcier, j'apprendrai peutêtre celle de cet évêque dont on s'occupe tant, et qui s'occupe si peu des autres.
Il se glissa dans un groupe dont M. de Harlay était le centre, et il écouta de tout son cœur.
— Messieurs, disait l'archevêque, je ^ ne sais rien de plus que vous sur le nouvel évêque, sinon que c'est un phénix de sainteté, un puits de science, et qu'il a été nommé par madame de Maintenon, à laquelle l'unit une vieille et infiniment tendre amitié.
— Est-ce qu'il prêche? demanda le jésuite Bourdaloue.
— Oh ! monsieur 1 comme saint Jean- Ghrysostôme à ce qu'on dit?
— Et... il écrit sans doute, demanda Bos- 6uet.
— Comme saint Augustin... à ce qu'on prétend.
— Ah çà, mais c'est un trésor... Dans quelle mine l'a-t-on trouvé, dit l'évêque de Meaux qui toisa de son regard d'aigle ce timide phénix, plaqué aux carreaux de glace comme un papillon effrayé qui cherche à s'enfuir.
— Madame de Maintenon sait découvrir le vrai mérite, répondit avec eomponclion M. de Harlay.
— Gomment se nomme cet illustre prélat, monsieur, dit l'aigle de Meaux.
— Ma foi, je n'en sais rien, je n'ai pas la mémoire des noms : un nom en ic... non, en in : Turpin,Taupin...
A ce moment, l'évêque, objet de tant de commentaires, tourna sa tête, fatiguée du soleil extérieur, et Rubantel, en voyant son doux et rose visage, spirituel et candide à la lois, s'écria : Jaspin 1 notre ami Jaspin 1
— Oui, pardon, dit l'archevêque en se retournant, je me trompais, ce n'est pas Taupin, c'est .las pin.
Rubantel était déjà loin, nageant vigoureusement dans les flots épais de ce pactole, il venait d'aborder près de la fenêtre en tendant les bras à Jaspin qui, non moins empressé, embarrassa ses dentelles et ses plis dans l'épée et les broderies du général, en sorte qu'ils eurent grand peine à se dégrafer l'un de l'autre après l'accolade.
— Gomment ! comment 1 dit le marquis, vous voilà évêque, mon digne ami?
— Vous voyez, répliqua Jaspin aussi tristement que si on lui eût dit : « Vous voilà malade.
Rubantel prit cette mélancohe pour de l'humilité, et. tout ce qu'il venait d'entendre dire sur le mérite du prélat lui parut confirmé par cette nouvelle vertu.
11 regarda quasi respectueusement celui qne naguère encore il appelait bonhomme.
— Savez-vous, ajouta-t-il, que vous faites ici un bruit énorme ; voyez comme on vous regarde, on ne regarde que vous.
— Gristol, murmura Jaspin, c'est contrariant d'être ainsi dévoré des yeux; comment tant de regards si exercés, si malins ne découvriraient-ils pas mon indignité !
— Bon, vous êtes trop modeste, Mme de Maintenon sait bien ce qu'elle fait, allez I
— Groyez-vous? dit timidement l'évêque.
— Jour de Dieu... Pardon, monseigneur.
— Oh 1 je vous en conjure, dit Jaspin avec une sincère douleur, ne m'appelez pas monseigneur, cela m'agace les neris... Ghose singulière, voilà cinquante-huit ans que je vis sansm'être aperçu que j'eusse des nerfs,
et depuis cette malheureuse nomination, il m'en est venu qui me tont souffrir le martyre.
— Mais si vous souffrez ainsi, dit Rubantel avec une amicale ironie, pourquoi vous êtes-vous laissé faire?
— Oh 1 répliqua Jaspin , ma nomination a rendu M. de Louvois si malheureux, que je n'ai pu refuser celte satisfaction à Mme de Maintenon.
Rubantel se mit à rire bruyamment , et prenant le bras de l'évéque, l'emmena pour une promenade dans la vaste galerie, comme un habile patineur qui entraîne un novice et prête son équilibre et son élan magistral aux timides glissades de l'élève.
Le marquis ne se sentait pas d'aise d'être ainsi regardé par tant de monde et de jouir seul de la familiarité de cet illustre qu'on appelait phénix, trésor, merveille, et qui, s'il écrivait comme saint Augustin, prêchait comme Jean Bouche-d'Or. A cette satisfaction d'orgueil se joignait un certain plaisir d'être aussi bien traité par l'ami infiniment tendre de Mme de Maintenon.
— Et quel évêché vous a-t-on donné, mon cher prélat? Est-ce pi es de la cour ?
— Non pas ; c'est fort loin , au contraire.
— -le vois cela, votre modestie vous a encore porté à vous sacrifier ; mais au moins ne pousseroz-vous pas l'abnégation jusqu'à laire résidence? Nommez- moi la province dans laquelle se trouve votre diocèse.
— C'est du côté de... vous savez... cette ville qui a été assiégée si longtemps.
— Par qui ?
— Par les Grecs.
— Comment, par les Grecs ? s'écria Ru- Dantel avec stupeur.
— Eh ! mon Dieu ! ne devinez vous pas? Il y a un poème là dessus ; le siège a duré dix ans. Cristol I le poème s'appelle Y Iliade.
— Je ne connais de siège qui ait duré dix ans, et qui ait été chanté par Homère, que le siège de Troie.
— Vous avez deviné.
— Vous êtes évêquedeTroyes, en Champagne.
— Non, en Asie-Mineure.
— Mais, si je ne me trompe, dit Rubantel, voilà trois mille cinq cents ans que le farouche Agamemnon a démoli les murs de votre diocèse. 11 n'existe pas.
— Mme de Maintenon m'y a nommé pour que je fusse forcé de rester ici.
— Je comprends cette délicatesse, dit Rubantel, vous êtes tout à fait évêque de cour; c'est admirable. Eh bien 1 mon cher ami, ▼Dire fortune est faite, j'en suis ravi. Vous
pouvez devenir confesseur du roi le jour oîi ce noir jésuite La Chaise... A propos, vous n'êtes pas jésuite, vous?
— Pas que je saclie , dit modestement Jaspin.
— Et vous me protégerez un peu, je pense, reprit Rubantel en riant ; j'ai des entans, moi, et je ne sais pas pourquoi je ne m'efforcerais pas de les bien établir. M. de Louvois ruine bien le roi pour les siens ; d'ailleurs, être protégé par un homme que...
— Que l'on a protégé, dit Jaspin, ce'ia est dû.
— Vous êtes une merveille, décidément, s'écria le marquis, et vous allez faire ici une révolution véritable. Mais, causons un peu de ce cher Lavernie. Comment n'est-il pasici, puisque j'y vois tout le monde ? Est-il toujours l'idole, le héros... Le marions-nous bientôt?
— M. de Lavernie fait en ce moment une petite excursion aux environs. Il prend l'air»
— Ah ! fit Rubantel qui jugea au ton réservé de Jaspin, qu'il serait mal séant de pousser plus loin l'interrogatoire. Puis, changeant aussitôt de sujet :
— Si vous vouliez bien, mon cher prélat,, dit-il, nous pourrions maintenant parler ua peu du sorcier. Vous savez son histoire et vous allez m'inslruire. J'en brûle.
— Il est là, dit Jaspin mystérieusement en désignant au général la porte des appartemens royaux.
— Là?... chez le roi?...
— Dans son cabinet.
— Pourquoi un sorcier avec le roi?... Je tombe des nues.
— Il faut vous dire que tout le monde ici partage votre surprise.
— Qu'est-ce que le sorcier?
— Un maréchal.
— De France?
— Non, de Provence.
— Est-ce que le roi a des chevaux difticiles à lerrer?
— Cela se pourrait, monsieur ; tOQjoursest- il que le sorcier est d'un pays où 1 unsait deviner, témoin son compatriote Nostradamus.
— Vous m'intéressez, dit Rubantel.
— Eh bien I adossons- nous, s'il vous plaît, à celte muraille : on bous verra moins, et on ne nous entendra pas.
— J'écoute.
— Le sorcier vient de Salon, en Provence. Ha vu au coin d'un bois voisin de sa ville, une ombre blanche, blonde, toute lumineuse, qui croisait un manteau royal sur
* ses épaules, et qui l'appelait à elle.
— Oh 1 oh t y est-il allé?
— Certes; et l'ombre lui a dit : Je suis la teue reine, épouse de S. M. Louis XIV.
— Jour de Dieul c'est peu croyable que la ieue reine ait choisi comme cela, pour apparaître, le coin d'un bois dans un pays où il n'y en a pas.
— Ecoutez encore , monsieur. L'ombre s'aperçut peut-être que le maréchal raisonnait comme vous, car elle ajouta ; «Je m'en vais vous dire une chose qui prouvera non seulement à vous, mais encore au roi, que je suis bien Marie-Thérèse. Apprenez un secret que le roi seul et moi nous savons... M Là dessus l'ombre raconta ce secret avec force détails.
— Voilà qui est ingénieux, dit Rubantel; mais sera-ce bien intéressant, bien curieux pour le roi d'apprendre de ce maréchal une chose qu'il savait déjà; et, de la part de ï'ombre, était-ce bien délicat d'aller raconter à ce terreur de chevaux les petits secrets de leurs majestés? A la place du maréchal, je n'aurais pas iait deux cent soixante lieues pour venir déranger le roi à l'heure de son dîner : c'est un piètre rôle.
— Vous voilà comme tous ces gens de cour, vous doutez.
— Mon cher prélat, toute chose inutile ne peut venir de Dieu.
— Qui vous dit que ce soit inutile?... attendez donc la fin. Qui vous dit qu'en ce moment, grâce à celte introduction que la Ieue reine aurait ménagée à ce maréchal, elle ne fait pas entendre au roi quelque bonne vérité, quelque sage conseil couame il en éclot par de là notre monde éphémère.
— Eh bien, écoutez à votre tour, mon cher prélat, je ne suis ni compatriote de Nostradamus, ni maréchal — hélas 1— mais je vous garantis que sans avoir rencontré la Ieue reine au coin d'un bois, je dirais au roi deux choses bien importantes s'il m'accordait seulement une des vingt-cinq minutes qu'il a déjà données à ce sorcier provençal... et, comme je ne fais pas de mystère avec vous, voici les deux cl loses que je dirais à Sa Majesté : faites la paix , sire, et renvoyez soitLouvois, soit Mme de Maintenon.
— Voilà précisément la question, repartit froidement Jaspin, est-ce l'un est-ce l'autre que vous conseilleriez de congédier?
—Ah ! dame, répUqua Rubantel très eml)arrassé de ce qu'il venait de dire, ce serait au roi de choisir.
—Et qui vous dit qu'en ce moment, le maréchal de Salon n'apporte pas au roi un «hpix tout fait de la part d« la teue reiae AUlb Thérèsig.
— Jour de Dieul je comprends alors l'intérêt (jue la cour prend à cette conversalioû^ s'écria Rubantel... ce sorcier-là apporte la solution du problème qui nous divise tous.
Puis se penchant à l'oreille de Jaspin :
— Savez-vous, dit-il malicieusement, vous qui êtes si bien en cour, lequel de M. de Louvois ou de Mme de la marquise a conseillé à la feue reine d'apparaître à ce maréchal?
Jaspin, souriant avec finesse, répondit:
— Si vous le demandiez, monsieur, on ne vous le dirait pas.
— J'attendrai donc pour en juger, mon cher prélat, les prémices paroles que le roi adressera soit à la marquise, soit au ministre après le départ du sorcier. Mais en attendant, grommela le vieux soldat revenu à ses boutades chagrines, c'est dur d'être ballotté ainsi entre toutes ces intrigues. Pendant qu'on fatigue à de pareilles jongleries l'esprit du roi, S. M. ne pense pas à ses affaires nia ses serviteurs; on nous oublie, no us autres lourdauds qui habitons dans les camps. La petite comédie du sorcier aura un dénouement avantageux pour l'un ou l'autre des deux grands magiciens qui le font mouvoir, mais moi, que suis-je ? Une marionnette oubliée... fanée, qu'on fait sautiller de temps en temps sur quelque champ de bataille, avec d'autres pantins, pour faire nomore. Jour de Dieu 1 être pantin de M. de Louvois ! quel métier I
— Là, làl... dit Jaspin, pas si haut, le voici.
En effet, Louvois apparut au bout de la galerie avec son cortège de secrétaires, de commis, d'officiers ; il donnait ses ordres en marchant, il saluait à peine ou ne saluait pas sur son passage, — mais ce n'était plus par orgueil. — Une préoccupation profonde, douloureuse comme une plaie, entraînait son esprit hors de tout ce qui n'était pas une affaire ; il ordonnait, louait, blâmait ; il ne voyait plus.
Selon son habitude , il traversa la galène devant des fronts incUnés , — des fronts de princes, — et par celle large trouée il pair vint jusqu'aux portes du cabinet. . »-
Elles s'ouvraient ordinairement à son approche ; elles restèrent fermées ce jour-là. Louvois ne s'en aperçut qu'en se heurtant, pour ainsi dire, au panneau, doré.
Le ministre relevant la lête s'apprêtait à gouimander le maître des cérémonies, mais apercevant le lieutenant aux gardes de service, un homme-li^e plus particulièrement soumis à son autorité :
—Pourquoi cette porte a'est^eUe ba> ou*
DE LAVERNŒ.
— S. M. est entérinée avec quelqu'un, monseigneur, répliqua l'olficier.
— Quoi... ce fameux sorcier n'est pas encore sorti, murmura Lou vois, rouge deh-^nte, car il sentait le malin plaisir que celte porte refusée allait causer à ses ennemis présens. Puis se tournant vers la loule qui ne souriait plus depuis qu'il s'était retourné:
— Le maréchal ferrant, dit-il, a des privilèges que n'a pas toujours ici un maréciial de France.
Quelques courtisans s'empressèrent de rire.
— Voilà M. de Louvois qui me vole mes plaisanteries, dit Rubanfel bas à Jaspin.
Le ministre, réduit à l'inaction de l'attente, lut bientôt entouré, harcelé, dévoré par la foule qui s'arrachait ses sourires et ses paroles; mais, tandis que chacun s'occupait de Louvois, Louvois s'occupait de cette porte iernipe.
Soudain elle s'ouvrit. Une voix cria : Le Roil
El Louis XIV parut, précédé du capitaine des gardes qui conduisait un homme vêtu simplement do drap gris, et qui fixait sur tout ce monde éhiuuissantdes regards pleins d'assurance, comme s'ils étaient accoutumés à d'autres visions plus ébiouissanies.
C'était le sorcier de SAIon. Le roi s'ainMa au seuil de la galerie, et dit avec bonlô au maréchal ferrant :
— Merci, mon ami ; allez tranquillemcnl chez vous, merci.
Puis au capitaine des gardés :
— On veillera au voyage de cet humine. J'ai signé jiour lui un bon sur ma caisses
Tout en parlant ainsi, l' roi alïect'jit de tourner le dos à Louvois bien que celui-ci se fût approché avec son porteiéuille.
Louvois, dépité, ne put lelenir un de ses furieux mouvemens d'iiuiiieul-.
— Voilà bii n des cérémonies pour un fou 1 dit- il entre ses dents.
Le roi entendit, et, se retournant avec un air sévère :
— Monsieur, dit-il, si cet homme eût été un fou, je n'aurais pas causé avec lui trois quarts- d'heure.
Ces mots traversèrent le silence de toute l'assemblée et retentirent jusqu'au bout de la galerie.
Louvois pàlil et crispa ses doigts sur son portefeuille.
— Vous veniez pour iravailler, monsieur de Louvois, ajouta le roi d'un Um fÀlacial. Je travaillerai à St-C.yr. Veuillez m'y attendre.
Le ministre s'inclina et partit là rage dans le cœur.
Alors le roi traversa lentement la galerie, envoya un charmant sourire à Jaspin , et salua sur son passade avec autant de bonne grâce qu'il avait témoigné de froideur à Louvois.
Lorsqu'il eut disparu dans le grand escalier, toute l'assemblée se sépara en commentant , chacun selon ses prédilections, le merci adressé par S. M. au sorcier provençal»
— Eh bien I dit Jaspin à Rubantel, vous qui attendiez les premières paroles du roi pour juger la démarche du sorcier, qu'^ pensez-vous?
— Je pense, dit Rubantel , que si M.
de Louvois, a payé le sorcier pour Vjenir délendre ses intérêts devant Sa jtfajesté, le martchal ferrant a volé l'argent de M. de Louvois. Je pense, de plus, qu'il était bien inutile à moi de mettre mon habit de cour et de venir à Versailles. Le roi ne m'a^.pas seulement regardé. Jour de Dieu I si je portais soutane, il m'eût fait sa bouche en cœ«r!
Deux distractions en un Jour.
Pour la seconde fois Rubantel s'aperçut qu'il avait blessé le bon Jaspin. . i ~ -, ,u
— Oiil pardon, s'écria-t-il, j'ai lor4.. Votre soutane couvre un brave homme, et mon habit rouge, si brodé qu'il soit, ne renferme rien qui vaille. Pardon 1 . ,/,
Jaspin se coulenla de répoudre qu'il «'avait pas été offensé. Puis il salua le marqu<s pour sortir de la galerie où tous d"ux se trouvaienl à peu jjrès seuls.
— Vous me (luiltez? dit Rubantel.
— Oui, monsieur, je vois à St-Cvr.
— Comme le roi !... Oh ! quel favori vous laites 1 Moi , je m'en retourne tristement. — Emlrrassez pour moi M. de Lavernie...
Et le digne homme étouffa un soupir qui émut Jaspin.
— Ce n'est pas réjouissant , voyez-vous', ajouta Rubantel, de venir faire sa cour à Versailles... man()uanl de tout, dinant sodl ou à peu près, se promenani soûl, ù charge à tous ses amis si l'on enu, quand on pourrait vivre commodément dans sa terre avec sa (amille et ses ciiiens.
Là-dessus, nouveau soupir du bon seigneur, et Jaspin pour le consoler répondit :
— N'enviez pas mon sort; je ne vais pas à Saint-Cyr pour y prendre de l'agrément. Athalie, ce n'est pas un plaisir.
— Qu'est-ce qvi'AthaUe*! demanda le soldat.
— Une nouvelle tragédie sacrée de M. Racine.
— Comme Est hert
— Plus longue.
— Eh mais, c'est un honneur immense que l'on vous fait là, mon cher prélat ; comment, vous êtes invité à une représentation?...
— Non, à une répétiiion seulement. Mme de MainienoB voyant le succès d.'Es(her, avait prié M. Racine de lai faire une seconde pièce pour ses demoiselles, et ce pauvre auteur y a sué sang et eau depuis un an.
— Mais le voilà au poit, puisqu'il va être représenté.
— Non pas. Avant de représenter Athalie, Mme la marquise consulte son conseil de conscience.
— Pourquoi?
— Parce que de tous côtés il lui en revient des plaintes. Ces demoiselles de Saint- Cyr ont trop bien joué, à ce qu'il paraît, pour des filles honnêtes, et les cagots prétendent que ce n'est pas pour élever des comédiennes que le pape à cédé à St-Gyr la mense abbatiale de St-Denis.
— Le lait est, dit Rubantel , encore une fois emporté par son sang de frondeur, que si j'étais assez pauvre pour qu'on élevât ma fille à Saint-Cyr, je ne me soucierais point de la voir paraître sur un théâtre, comme Mlles de Saint- Osmane, de Ohoiseul et de Glapion, dont on a beaucoup trop parlé depuis Eslher...
— Vous voyez bien qu'il y a le pour et le contre, puisque vous êtes contre, dit tranquillement Jaspin.
— Ohl moi, je dis tout net, trop net ma façon de penser.
*— Je suis désolé de vous savoir opposé à ce divertissement, monsieur le marquis, car je le crois innocent, et je suis de l'avis de Mmede Maintenon, qui aime mieux distraire ses filles que de les laisser elles-mêmes chercher des distractions. J'en suis fâché aussi, parce que vous êtes un père de famille très honoré, un prudbomme considérable, et que, vous croyant désœuvré ce soir, je complais vous proposer de m'aceompagner à Saint-Cyr, où Mme la marquise eût peut-être consenti, sur ma demande, à vous admettre dans notre petit comité de gens qui vont décider si la représentation aAt/mlie offre des dangers.
Pendant ces derniers mots, le visage de il. Rubantel avait pris une si comique expression de douleur, de regret, que Jaspin
fut obligé de se retenir pour ne point rire. Il était parfois malicieux, le bonhomme, et une leçon bien donnée ne lui paraissait jamais un hors-d'œuvre.
— Vous m'excuserez donc, monsieur, ditil, si je vous quitte.
— Jour de Dieu 1 s'écria Rubantel en se mordant les lèvres, voilà trois fois depuis tantôt que je mériterais les étrivières. Abandonnez-moi, mon cher abbé ; pardon, monseigneur, eh ! pardon... à tous les diables la cour et ce langage fleuri; ou plutôt... non, à tous les mille millions de charretées de diables, ma langue de butor et de grognon, qui bavarde toujours en dépit de mon cœui.
Pour le coup, Jaspin se mit à rire, et prenant le bras du digne vétéran qui roulait comme une larme en ses yeux furieux.
— Vous avez un carrosse. Monsieur le marquis, dit-il.
— Pardieu !... j'en ai trois.
— Eh bien I il ne nous en faut qu'un pour nous rendre à Saint-Cyr.
— Vous m'emmenez?
— A l'instant, et vous aurez l'étrenne des chœurs qu'on doit répéter pour la première fois avec un musicien dont on dit merveille.
— Oh 1 par exemple I s'écria Rubaniel, en embrassant Jaspin, voilà un vrai chrétien!... voilà un pasteur de brebis!... Eh bien, mon illustre, mon parfait ami, il faut que je vous l'avoue, tenez, je vais me conlesser. J'enrageais de ne pas être admis à Saint-Cyr : on ne m'avait pas invité aux représentations d'Esther ; voyez-vous, de là un mauvais sentiment, une envie de mordre... Quoi ! j'irai voir de près cette maison... ces charmantes demoiselles si bien élevées... etj'entendrais la tragédie de Racine...
— Avant tout le monde.
— Oh! j'étouffe!...
— C'est la chaleur, dit naïvement Jaspin ; mais nous allons prendre par la petiie route qui est ombragée et déserte, et le mouvement du carrosse vous ratraîcliira.
— Oui, fouette, fouette ! cria le marquis à son cocher.
Ils suivaient alors la route tracée entre les arbres du parc, et une immense pièce d'eau longue comme un canal, destinée à servir de réserve aux bassins de Versailles, quand ils virent devant eux une petite calèche attelée de deux chevaux.
— Eh mais, dit Jaspin, n'est-ce pas M. de Louvois que nous apercevons là?...
— Je crois reconnaître son habit bleu, dit Rubantel, et il conduit ses chevaux, c'estassez son habitude.
DE LAVERNIE.
— Si nous le pasâoûS, il sera furieux, conllBua Jaspin — si nous le suivons, il nous parlera peut-être, et je ne Youdrais pasqu'il nous parlât.
— 11 y a un moyen, dit le marquis, descendons de carrosse, mes chevaux vont prendre le pas, nous marcherons derrière, M. de Louvois gagnera sur nous, et quand il sera entré à Saint-Cyr, nous y entrerons derrière lui.
Jaspin adopta l'avis, tous deux descendirent et se faufilèrent dans la contre-allée, où les arbres les masquaient. Leur cocher garda la chaussée, en observant de laisser toute l'avance possible à la calèche.
Mais celte calèche marchait si lentement, les chevaux secouaient si librement leurs têtes et leurs crinières, en décrivant sur la route des courbes capricieuses, que l'on eût dit qu'ils marcliaient à leur lantaisie, sans guide et sans frein.
Les deux promeneurs, garantis par l'abri des gros arbres, et marchant sur le gazon, étaient arrivés au tournant de la route presque à la hauteur de la calèche ; les chevaux 5'arrêtèrent ; leur maître les laissa faire.
Jaspin et Rubantel n'eurent que le temps de se plaquer derrière un marronnier énorme, et de là ils virent Louvois, les mains Eendantes, l'œil atone, la tête inclinée, ouliant les chevaux, la calèche, la route, le monde. — Il rêvait.
Les chevaux se mirent à tirer qurlçiues bouts d'aub 'pine sur le revers du lossc qui bordait la route, à six pas de l'arbre qui cachait l'évêque et son ami. Louvois ne s'en aperçut pas. Quelques mots vagues, entrecoupés de rauques syllabes, s'échappaient ^de ses lèvres.
Jaspin et Rubantel retinrent leur haleine.
— Lui conseilleral-on cela? murmurait touvois. Une disgrâce... après trente ans... avaïii* que je me sois venge...
Il eût fallu voir le coup d'œil qu'échangèrent ces deux hommes pâles d'émotion en entendant parler l'esprit de Louvois.
— Si je ne trouve pas ce que je cherche pour la perdre, continua le minisire, je suis perdu.
Les chevaux, rebutés de se piquer la langue aux épines amères de l'arbuste, tournèrent à droite sans que leur maître les en empêchât.
— Il se trompe de chemin, dit tout bas Rubantel à l'oreille de Jaspin.
Les chevaux marcliaient toujours obliquement vers la droite, ils venaient de sentir la fraîcheur de l'eau et se dirigeaient v«rs le canal.
Louvois les laissa aller; il rêvait toujours. Jaspin et Rubantel tressaillirent, et, en même temps :
— Mais il va se rompre le col, dit l'un.
— 11 va se noyer, dit l'autre.
La calèche avait deux roues sur le gazon, les chevaux posaient leurs pieds de devant sur la margelle du canal, encore un pas, ils plongeaient.
Jaspin et Rubantel échangèrent un nouveau regard, un éclair; puis tous deux poussèrent un si grand cri en se précipitant sur la route, que les chevaux effrayés s'écartèrent brusquement du canal.
L(5)uvois se réveilla, il comprit le danger, se retourna, vit ses deux sauveurs courant et gesticulant sur la chaussée. Sans doute, il 1( s reconnut, mais pour tout remerciement il ôta son chapeau, cingla vigoureusement ses chevauv dun coup de fouet et disparut dans un tourbillon de poussière.
Le général et l'évêque tremblaient de tous leurs membres, et restaient comme enracinés sur le chemin.
— Hein? dit enfin Rubantel aussitôt qu'il put recouvrer la voix, si nous n'eussions pas criél
— Et Dieu !... murmura Jaspin.
— Et la discipline 1 murmura le général. Quelques instans après, ils entraient dans
la cour de Saint-Cyr, où fumaient encore irrités les chevaux du ministre.
Tandis que le général admirait l'ordonnance et la vaste étendue des bâti mens, l'air de grandeur et de simplicit(' répandu sur l'ensemble, les détails si minutieusement soijinés, les allées et venues discrètes ot pourtant actives du service, tandis que Jaspin, reçu en licMe familier, ([uillaitson compagnon pour obtenir de la marquise l'autorisation de faire entrer M. do Rubantel, le mimslre s'était fait annoncer â Louis XIV, dans les jardins, sous un pavillon de verdure où depuis un (piait d'heure le roi prenait le frais en attendant, lui qui savait si peu attendre.
Louvois avait rêvé un qu.irl-d'heure de trop, i! s'a; erçut de sa maladresse et en comprit la gravili'' dans un moment où son maître était si (léfavorabiemenl disposi' ; il devint extrêmement p.ile el chancela en entrant dans le pavillon.
Son air de soufirance arrêta sur les lèvres du roi l'apostroi lie déjà prèle à jaillir. — Ce fut Louvoi> qui parla le [)remier.
— il idut m'exi user, sire, dit-il, j'ai failli me trouver mal en chemin.
— Etes- vous malade, monsieur?
— Je ne l'étais pas, sue; mais l'accueil
que m'a fait Votre Majesté me vaut une maladie.
Le roi ne répliqua rien. Le ministre, sans donner suite à ses plaintes, etserenternaant au contraire dans une réserve pleine de dignité, essuya son front, ouvrit son porteleuJile et dit au roi ;
— Piaît-il à Sa Majesté de travailler ici ?
— Je ne sais pas même si je travaillerai, répondit le roi Louis XIV avec une nonchalance qui pour Louvois était une disgrâce de plus.
— Je suis aux ordres de Sa Majesté , répliqua-t-il en surmontant vaillamment les dégoûts dont on l'abreuvait.
Le roi s'éventa avec son chapeau, et se mil à regarder distraitement dans le jardin.
Louvois souffrait tout ce qu'un homme de ce caractère indomptable peut souffrir, mais il se contenait.
Au bout de quelques minutes, appuyant une main sur son cœur gonflé, donnant à son visage l'expression du calme et de la complaisance,
— Je crois voir, dil-il, que S. M. n'a point la tête aux affaires. Faut-il que nous remettions le travail?
— Vous vous trompez, répliqua sèchement le roi, j'ai plus que jamais la tête aux affaires ; seulement c'est aux grandes affaires que je m'applique, et asseyez- vous pour m'écoutèr.
Louvois sentit une sueur mortelle courir en perles de glace sur sa poitrine. Ce ton solennel du roi, au sortir du mystérieux entretien avec le sorcier annonçait de grands événemens. En outre, l'absence de Mme de Maintenon, absence concertée entre elle et le roi, qu'elle venait de quitter à l'instant même , présageait au ministre l'approche d'une crise.
Le roi se posa majestueusement comme il le faisait d'instinct dans les circonstances importantes, et, d'une voix ferme, lente, il dit à Louvois.
— J'ai à vous demander un compte très exact de ma situation vis-à-vis de l'Europe : ou en sommes-nous?., ne cherchez pas,par-^ lez.
— Mais, balbutia Louvois, si S. M. voulait, se donner la peine de détailler...
— J'ai trois ennemis en Europe, monsieur : l'empereur, le prince d'Orange , le duc de Savoie ; trois ennemis qui comptent!
Louvois aussitôt :
— V. M. oublie l'Espagne, la Suède, toute l'Allemagne.
— Je sais que vous m'en trouveriez encore si vous cherchiez ; mais, ie me suis ar-
rêté à dessein. Trois ennemis , ai-je dit : vous trouvez que ce n'est pas assez ; moi, j'estime que c'est trop!
Louvois regarda le prince avec stupeur.
— Entre l'empereur et moi, dit Louis XIV, c'est une guerre qui finira le jour où je renoncerai aux Flandres et à mes idées sur l'Espagne. Le prince d'Orange est roi d'Angleterre, quoique je dise et que je fasse. Il est mon ennemi, parce que je l'ai toujours dédaigné, rudoyé, malgré ses avances. Il n'a nul projet sur" mes Etats ni moi sur les siens. Qu'il ait détrôné son beau-père, c'est à la nation anglaise de le trouver mauvais ; moi, je n'ai que le droit d'exercer envers le roi Jacques, une hospitalité digne de moi et de la France. J'en arrive au duc de Savoie, c'est un homme ée grands tàlens , qui eût été à moi , si je n'eusse, par des piqûres acharnées , envenimé la plaie de son orgueil. Voilà mes trois ennemis réels; les autres se groupent autour d'eux. Eh , bien ! M. de Louvois , pour faire éternellement la guerre, il faut de l'argent et de la jeunesse : je vieillis et n'ai plus d'argent, — mon Etat est épuisé par mes victoires. — Je ne parle point de Dieu, que je finirai par lasser, en abusant de ses bontés. Je conclus comme j'ai commencé, donnezmoi un compte exact de ma situation : c'est ce que fait tout bon administrateur, quand il veut liquider ses affaires et prendre sa retraite.
Louvois, décontenancé par cette charge à fond, commençait à perdre la tête ; il ne répondit que phrases vagues, nulles , sans raison et sans vues. 11 prouva que le royaume n'était pas épuisé, que les armées n'avaient jamais été plus formidables. Il cita le siège de Mons, enlevé aux yeux de l'Europe tout entière, et montra au roi la médaille nouvelle que l'Académie avait fait exécuter à cette occasion. C'était un Hercule debout, s'appuyant d'une main sur sa massue et tenant de l'autre une couronne murale et un bouclier aux armes de Mons ; dans le fond, la ville enveloppée de feu et de fumée. Pour légende, Tota Europà spectante et adversanté, c'est-à-dire : à la vue de toute l'Europe et malgré ses efforts.
— Cela est fort beau, dit le roi, qui avait regardé attentivement la médaille. Mais que me fait la gloire, j'en ai eu ma bonne part. Du repos, du repos I
Louvois frissonnant :
— Votre Majesté sait bien, dit-il avec un souris forcé, que l'on n'a point toujours ce que l'on désire. Vos armées ont pu prendre en quinze jours Mons , que vous désiriez
DE LA VERNIE
prendre. Elles vbus conquerront la paix également; mais laissez-leur-en le temps, ce sera plus long.
— Ne voyez-vous pas quelque iiiojen d'abréger, dit froidement le roi; mes peuples souffrent.
— Sire, je chercherai.
— J'ai déjà trouvé quelque chose, moi.
— J'écoule , fit le ministre, avec une nuance imf)erceplible d'ironie qui n'échappa point au roi et redoubla son désir dépiquer Louvois.
— Monsieur, quand un incendie se déclare, il faut non seulement chercher ù cteindre la flamme, mais lui soustrahe les alimens qu'elle pourrait prendre. Il se fait en ce moment, dans les Etats du duc de Savoie, une guerre qui mettra ce prince au désespoir; — • on brûle ses Tignes, ses mai sons.
— Représailles, sire!
— Ahment au feu que je veux éteindre, monsieur : 3'entends que peu à peu l'on adoucisse M. de Savoie. On le détachera ainsi de la ligue, j'aurai mes Irontières assurées, et il me rentrera une armée de ce côté. Prévenez donc Gatinat de ménager le duc; Catinatest humain, il sait négocier. Faites-lui part de mes internions.
Louvois s'inclina.
— J'ai une autre crainte, dit le roi : les Suisses sont méconti ns ; ils réclament l'observation des traités qu'on leur a faits.
— Eh I sire, avec les sommes qu'on leur a déjà données nous paverions d'argent une chaussée d'ici à Bàle.
— Monsieur, avec le sang qu'ifs ont versé au service de la France, on ferait un fleuve de Baie à Paris ! J'entends que les Suisses soient satisfaits. Ne voyez -vous pas qu'une rupture avec eux les polisse rait à s'allier au duc de Savoie ! — que la guerre s'éterniserait, que l'incendie deviendrait une conflagration universelle.— Chargez-vous donc de la Savoie et des Suisses. — Moi, j'aurai l'œil sur l'Angleterre, oà l'on me ménage d'honorables iritelligences. Tout s'apaisera, je le veux. Vous m'avez entendu?
— Oui, sire, dit Louvois, dont la sang assiégeait les lempes avec fureur. Ainsi, Voire Majesté rêve le retour de l'âge d'or et lés ruisseaux de miel et de lait. Ces inspirations seront gl©rieuses à Sa Majesté, mais nécessitent un nouvel ordre de travaux. Nous changerons de rftle avec les^ aliés. Nous proEQ^nerons l'olivier, quand l'Europe promènera ses mousquets.
— Ce changemôût vous servira d'aulaht
ï plus, répliqua froidement Louis XIV, à mettre en lumière des talens de conciliation^ qu'on ne vous connaissait pas. Vous savec agir vite, monsieur ; employez-vous à celte œuvre-là ; elle en vaut la peine.
— En un mot, S. M. fait du ministre dd la guerre un ministre de la paix;
—Précisément.
On eût dit que Louvois allait suffoquer lorsqu'il répliqua :
— Sire, hormis l'impossible, je ferai tout pour servir Votre Majesté.
Et Louvois ferma son portefeuille aveeutt mouvement nerveux qu'il ne sut point enchaîner, malgré les eftorts surliumains qu'il faisait depuis quelques minutes.
— Ne fermez pas, dit Louis XIV, avee son flegme de commande. Travaillons !
— Oh! sire, j'apportais à S. M. des travaux, qui vont devenir inutiles. J'avais trouvé de l'argent ; mais à quoi bon f argent, dans l'âge d'or!
Ces mots eussent été impertinens, si Louvois ne les eut accompagnés d'un rire ou plutôt d'un rugissement affectant les éclats eu rire.
— De l'argent, où cela? demanda le ret — lion dédaigneux du bourdonnement dd ce taon irrité.
— Où il est ? sire, Chez les traitans qui l'ont pompé dans les coffres de Votre Majesté depuis deux années. J'ai imposé ces messieurs à liuit millions de livres, et ils me remercieront de ce que je leur laisse. Voici le projet : l'argent peut rentrer aHpremier appel de Votre Majesté.
Le roi jtril la plume et approuva sans balancer. Comme il venait de signer, il arrêta ses yeux sur un papier que peut-être Louvois n'avait pas laissé là sans intention.
Le rusé ministre l'enleva aussitôt.
— Pourquoi retirez-vous ce papier, dit le roi surpris?
— Oh sire, ce n'est rie»^ c'est un rapport de police.
— Qui dit?
Rien de nouveau, sire, je ne sais pas même comment il se trouve là c'est par
distraction que je l'y ai laissé.
— Il m'a srtnblé lire le mot enlèvement. — En effet, sire, mais passons, je vous prié.
— Enlin, monsieur, si je tiens à lire cô rapport.
— Votre Majesté en a le droit, mais je t* préviens qu'elle n'y gagnera rien, ni moi non plus.
Le roi se mit à lire, Louvois le suivait du I coin dé l'œil, tout en paraissant touiller dans ses papiers.
— Qu'est-ce que j'apprends, dit le roi. On a enlevé aux archers une prisonnière qu'ils transféraient de la Bastille au château de Péronne.
Louvois ne répondit pas. 11 furetait toujours.
— Violette Gilbert , femme du commissaire Desbuttes, qu'est-ce que cette femme?
— Sire, une femme surprise en adultère avec un espion du prince d'Orange. Le mari avait porté plainte; on avait arrêté la femme, elle était à la Bastille où je me proposais de la faire interroger.
— Eh bien?
— Eh bien 1 sire, un ordre est arrivé de transférer la prisonnière à Péronne; mais encore une fois je supplie V. M. de passer outre.
— Ordre de qui? demanda le roi, de plus en plus utfriandé par la résistance.
— DePontchartrain, sire, et ordre de confier cette femme à deux arctiers, seulement pouréviterlescandalesur son passage; voyez, sire, c'est écrit sur l'ordre. En sorte que tout près d'ici, vers Chantilly, cette nuit même les deux archers ont été jetés en bas du carrosse dans lequel ils menaient leur prisonnière, et celle-ci a continué sa route, mais je ne crois pas qu'elle se soit rendue à Péronne. Voilà ce que c'est que de bien escorter les prisonniers de cette importance.
— Comment Ponlchartrain a-t-il donné cet ordre ridicule ?
— Je le lui ai demandé ce matin, au reçu du rapport de police; il m'a répondu qu il avait dû obtempérer à l'irrésistible recommandation qui lui avait été faite.
— Par qui ?
— Ah sire, permettez-moi de me taire.
— Vous direz bien, au moins, le nom du
ravisseur.
— Ils étaient deux ; mais je n'en nommerai pas un.
— Plaisantez-vous, monsieur?
— A Dieu ne plaise, sire ! cela ne m'arrivera plus de plaisanter avec un pareil nom, il m'a trop de fois porté malheur ; et voilà pourquoi je désirais soustraire à voire majesté ce papier, dans lequel le lieutenant de police, plus audacieux que moi, a consigné ce nom redoutable et celui de son présumé complice.
Le roi parcourut avidement les dernières lignes du rapport :
« Belair, musicien, amant de la prisonnière... puis, Lavernie 1 s'écria-t-il, lui, encore!
— Hélas, OUI, sire, encore 1 Et celte fois, on ne dira pas que c'est ma faute.
— Mais il me semblait l'avoir vu hier matin à mon lever.
— C'est possible, sire ; mais j'ai dû m'inxormer, ne fût-ce que pour contredire le rapport de la police , et malheureusement M. de Lavernie â quitté Versailles hier au soir. Il n'a point reparu, pas plus que l'autre coupable.
Il achevait à peine, quand Mme de Maintenon monta souriante les trois marches qui conduisaient au cabinet de verdure.
Feu et Sang;.
A la vue de son ennemie jurée, Louvois, qui avait espéré pouvoir se retirer avant qu'elle arrivât, fil un pas pour reprendre ses papiers et partir.
— Cette femme-là, pensa-t-il, a donc un démon familier qui l'avertit de paraître à point nommé pour m'être désagréable !
Et déjà il prenait congé, car entre la marquise et lui la guerre était assez déclarée pour autoriser ces sortes de retraites, si brusques qu'elles fussent.
Mais la marquise s'adressant au roi :
— C'est assez travailler, sire, dit-elle, notre répétition commence. 11 s'agit de décider aujourd'hui si les tragédies sacrées de ce pauvre Bacine sont des aliominations profanes. Vt^nez, écoulez et jugez!
Louvois f/rofita delà pause pour saluer et partir ; mais Mme de Maintenon, toujours souriant :
— On n'exclut point M. le ministre, ditelle.
Ce sourire fit plus peur à Louvois qu'une tempête ; il n'en hâta que plus son départ ; mais le roi ayant repris le portefeuille, tira le malencontreux rapport de police et l'offrit à la marquise en la priant de lire.
— Allons, sire I s'écria Louvois au désespoir, voilà que V. M. va me susciter de nouvelles dilficultés : j'avais tant suppUé le roi de ne pas lire cette note.
La marquise lut sans s'étonner.
— Eh 1 bien, madame, dit le roi, qu'y at-il de vrai ?
— Au moins, madame se convaincra que je n'y suis pour rien, se hâta de dire Louvois.
— Je ne sais point ce que cela signifie, répliqua la njarquise.
— Vous lisez bien le nom de Lavernie?
— Oui, sire, mais je ne comprends pas.
DÉ LAVERNIE.
— Et l'absence de M. de Lavernie, l'expliquez-vous ?
— Mais M. de Laveraie n'est pas absent, sire, regardez, lo voici.
Elle indiqua du doigt une allée du jardin, où l'on voyait se promener Gérard avec .laspin ; derrière eux venaient deux autres personnages difficiles à reconnaître sous les chèvreleuilles et les lilas en tleurs.
Le roi se retournant vers Louvois :
— En ef'iet, dit-il, voilà bien M. de Lavernie.
La marquise avait déjà fait signe aux quatre personn-iges, et ceux-ci s'avançaient à la rencontre du roi, qui lui aussi marchait machinalement de ce côté.
— Est ctî que Votre Majesté a quelque chose à demander à ce gentilhomme, dit la marquise avec une curiosité naive ?
— Mais oui 1
— Approchez, Monsieur, s'écria madame de Maintenon.
Gérard s'approcha respectueusement.
Louvois eût donné un million pour être parti dix minutes plus tôt.
— Où étiez -vous hier au soir. Monsieur, demanda le roi; vous aviez quitté Versailles?
— Sire, c'est vrai.
— Pourquoi faire ?
— Pour chercher quelqu'un dont M. Racine avait besoin.
— M. Racine?
— Il est là, dit vivement Gérard; Votre Majesté voudrait-elle l'mterroger?
— M. Racine, appela la marquise, venez I Le poète accourut à son tour.
— Bonjour, Racine, dit le roi, qu'ave'vous donc fait hier, pour employer M. de Lavernie?
— Oh ! sire, M. le comte a été pour moi une Providence.
— Bah!... en quoi?
— En ce que me voyant sans musique pour mes stroplies et mes chœurs (VAihaiie^ ce dont je m'étais plaint devant M. l'évèque de Troie, son ami, M. le comte s'est chargé de me trouver musique et musicien, et m'a procuré l'un et l'autre, au-dessus de tout éloge,
— Voyez-vous cela, dit le roi, qu'est-ce que ce musicien ?
— Il a un nom tout musical, sire, on l'appelle M. Belair.
— Belair ! s'écria le roi stupéfait.
— Belair I murmura Louvois.
— Un virtuose du [wniicr talent, dit la marquise ; je veux profiler de cetle circonstance pour'le pré.^eniei' à \ oire Majesté.
— 11 est ici ?.. demanda Louvois à son tour.
— Approchez, monsieur Belair, dit la
marquise.
Belair parut, radieux et beau comme le jeune Apollon épris de Daphné.
— C'est là M. Belair, fit le roi, étourdi de cette présence et de cotte présentation.
Louvois étendit les bras comme s'il rendait les armes.
— Eh bien 1 mais ces prétendus fugitifs sont tous les deux retrouvés, glissa le roi à l'oreille de son ministre.
— Ce qui ne prouve pas, dit Louvois irrité, qu'ils n'aient point disparu celte nuit.
— Qu'avez-vous fait celte nuit, demanda brusquement le roi au musicien ?
Celui-ci baissa modestement les yeux.
— Sire, dit-il, veuillez interroger M. Racine.
— Alors, répondez. Racine.
— 11 est certain, dit le poète, que M. Belair ne veut point se louer lui-même. Mais, je le ferai pour lui. Sire, M. Belair a tait cetle nuit un chet-d' œuvre.
— Ahl par exemple, voilà qui est tort! s'écria Louvois.
— N'est-ce pas, monseigneur, que c'est fort, dit naïvement le poète, dix-sept strophes mises en musique depuis hier au soir, et quelle musi<|ue!., les parues copiées et bonnes à étudier ce matin — c'est un vrai lourde force.
— Vous dites que Monsieur a composé de la musique cette nuit?
— Dix-sept slrophes, oui, monseigneur.
— Vous l'affirmez ?
— Je l'ai vu.
— Vous avez vu M. Belair celte nuit?
— J'ai lait plus, monseigneur, je l'ai tenu sous clé.
— Ue mieux en mieux, gronda Louvoif, pourpre (le dépit.
— Gomment, sous clé ? demanda Mme de Maintenon.
— Oui, madame, j'étais fou de douleur en songeantqu'on répétait aujourd'hui Alhalie, s.ins les chœurs, faute de musique. M. d'.) Lavernie m'avait promisde m'amener un musicien, et avait amené monsieur. Monsieur s'était engagé à me livrer la musique ce malin. Cet engagement m'a paru lémér.iire, el pour conjurer toute mauvaise chance, j'ai enfermé rnon musicien.
— Où cela? s'érria Louvois exaspéré.
— Mais dans une chambre contigue à celle où je dormais.
— Kl monsieur u travaillé dans celte cliamltrt^?
— J'en réponds , dit Laveraie, je ne l'ai pus quille.