‹ Le comte de Lavernie (volume 3)Chapitre 3 sur 5 · X.E LENDEMAIN · texte numérisé non relu

X.E LENDEMAIN

Le lendemain un soleil radieux se leva sur Houdarde, et ranima dans le parterre du seigneur châtelain toutes les fleurs de printemps qui s'étaient courbées la veille sous le pied des gendarmes et des grenadiers.

La fraîcheur du matin, le chant des oiseaux qui se becquetaient en sautillant sous les feuillages, le murmure de la rivière dont les eaux s'étaient purifiées, rien ne réveilla de leur profond sommeil les hôtes de ce château, remué la veille par tant d'événements bizarres. Le jour descendit sur les murailles, et pénétra par les fentes des volets sans arracher un soupir à ces 2. 12

dormeurs acharnés. Rien n'était vivant dans le domaine, sinon quelques poissons revenus d<^ l'alarme nocturne et (jui, sortant de dessous leur abri de pierre, bondissaient de joie dans le disque lumineux que le soleil levant allumait sur la rivière.

Cependant une fenêtre s'ouvrit du côté du parterre. On y vit paraître d'abord le petit chien Amour qui posa ses deux pattes blanches sur l'appui, regarda le ciel en clignant des yeux et finit par sauter comme un chat sur la balustrade où il s'accroupit en humant les rayons déjà tièdes.

Puis arriva près de cette fenêtre l'abbé Jaspin. Le digne homme achevait sa toilette, et enfonçait sur son crâne grisonnant la calotte noire de Géronte et d'Argan. Jaspin débuta par souhaiter civilement le bonjour au petit chien.

— Bonjour, Amour, as-tu bien dormi? Que vois-tu de joli là-bas? Il fait beau, n est-ce pas?

Jaspin se pencha hors de la fenêtre pour regarder en bas, pour regarder eu haut.

— Rien d'ouvert, dit-il. As-tu déjà vu ton maître, petit Amour? Est-il descendu dans 1 jardin, lui qui se lève de si bonne heure ? Je i dérange, Amour? Il faut me le pardonner.. . Li remets-toi au soleil.

Et Jaspin caressa de la main le dos du chien, qui, pour s'en dcbaiiasser plus vite, lui envoya

de côté un petit coup de langue et rentra dans sa contemplation.

— Je devrais voir M. Gérard au jardin, continua Jaspin en s'adressant encore à Amour; mais dans ce jardin il y a des arbres, et le feuillage m'empêche de bien voir les allées; nous verrons mieux en descendant.

Jaspin se dirigea vers la porte ; Amour comprit son idée et sauta en bas pour l'accompagner avec toute sorte d'empressements que révélait le panache mobile de sa queue.

Jaspin descendit l'escalier avec précaution, et |)assa discrètement devant la chambre de Violette. Mais lorsqu'il fut arrivé devant l'appartement que, la veille, Desbuttes avait assigné à Belair, l'abbé s'arrêta, écouta, et Amour alla flairer sous la porte.

Rien ne bougeait en cette chambre, Jaspin se préparait à passer outre, quand il entendit un bruit de pas dans l'escalier. C'était Desbultes qui faisait semblant de sortir de la chambre de sa femme, et qui, à cet effet, venait de remonter par son escalier dérobé jusqu'au palier du grand escalier.

— Mon filleul ! s'écria l'abbé, bonjour ! comment êtes-vous ce matin?

— A merveille, parrain, dit le financier en grimaçant la satisfaction. A merveille! à merveille! ajouta-t-il bruyamment en voyant paraître

— uo —

au bas de l'escaliep le sénéchal, suivi d'un valet de chambre. Eh bien, parrain, comment trouvez-vous mon château? Votre filleul vous fait-il honneur? Vous repentez-vous de m'avoir tenu sur les fonts de baptême? Quand j'aurai un million de plus, parrain, je vous ferai chapelain d'Houdarde.

A ce mélange de voix et de pas, la porte de la chambre de Belair s'ouvrit à grand bruit de verrous, et le jeune homme parut demi-vêtu, étirant ses bras et passant une main d'un blanc mat dans ses beaux cheveux blonds un peu en désordre :

— Eh ! bonjour, cher monsieur de la guitare, dit Desbuttes en s'approchant avec un geste d'affectueuse protection : mon Dieu, que vous nous avez bien guitare cette nuit. Merci! mais ma femme vous en remerciera mieux que moi. Elle se connaît mieux en musique.

— Madame Desbuttes repose encore ? interrompit Belair, rougissant.

— Je l'ai laissée dormant, cher monsieur, répliqua Desbuttes en se frottant les mains; je sors de chez elle à l'instant. Dort-elle de bon cœur, la pauvre femme! dort-elle! à dix pistoles le quart d'heure, mon cher monsieur.

Il n'avait point fini que l'on entendit tirer deux verrous, trois verrous, un nombre inouï de verrous à la porte de Violette; puis après K

verrous, un craquement de pêne dans la serrure, des tours de clef aussi nombreux que les verrous.

— Ah çà! mais, dit Jaspin naïvement à Desbuttes que ces verrous et ces serrures mettaient au désespoir, comment avez-vous donc pu fermer tout cela sur vous en sortant tout à l'heure?

Desbiittes se mordit les lèvres, Belair se détourna pour caresser Amour, Violette parut sur le seuil de sa chambre : clic était radieuse et rose comme la jeune Aurore, elle souriait languissamment, et, fermant d'une main sa rohe de salin noir sur la broderie blanche de sa gorgerette, elle se soutenait de l'autre main aux ferrures ciselées de la porte entr'ouverte.

Desbuttes s'approcha d'un air empressé, et lui baisa la main qu'elle ne défendit pas.

- Sitôt levée! dit-il; c'est trop peu dormir. Vous risquez votre santé.

— J'ai voulu savoir des nouvelles de mes hôtes, dit la jeune femme en enveloppant Belair d'un regard timide et doux qui faillit le faire (hanceler. Maison est M. de Lavernie? N'est-il point levé encore?

— Je le cherche partout, dit Jaspin qui venait lie faire perquisition chez Belair ; il n'est pas au jardin ; je le croyais dans la chambre de monsieur.

— Il n'y est point, répliqua Belair.

— Je le vois bien, hélas ! dit Jaspin; n'est-il donc pas revenu?

— Pas que je sache, dit Belair.

— Et cela ne vous a pas causé d'inquiétude? s'écria Jaspin. Vous ne vous en êtes pas aperçu ! Un ami que vous adorez , qui vous adore !

— Excusez-moi, je dormais.

— C'est naturel d'avoir dormi tard! s'écria Desbuttes. Vous ne vous êtes couché que tard, M. Belair ; nous avons joui de votre charmante musique une partie de la nuit, n'est-ce pas, ma femme?

Violette rentra un moment chez elle pour chercher son mouchoir oublié.

— Et en vous couchant si tard, dit Jaspin. vous n'avez point remarqué l'absence de Gérard? A une pareille heure... pas rentré!

— M. l'abbé, fatigué d'avoir joué longtemp ainsi que vous l'a dit M. Desbuttes, j'ai dormi, je vous le répète, dormi comme vous avez dormi vous-même.

Violette reparut. Belair était fort embarrasse. Elle lui vint en aide.

— Rien ne lasse comme de chanter en plein air, dit-elle. D'ailleurs, M. l'abbé, pourquoi scriez-vous inquiet de M. de Lavernic; n'cst-il pas en compagnie de M. le général, au milieu d'une armée? Ils seront arrivés tard à Valencicnnes, et les portes auront été fermées sur eux.

— Et voilà précisément ce qui m'inquiète! s'écria l'abbé en cherchant dans tous les coins machinalement comme un fou, tandis qu'Amour, le regardant et comprenant son agitation, cherchait avec lui sous le lit et les meubles.

Desbuttes, enchanté de voir que la conversation ne le regardait plus, appela son sénéchal que le respect tenait enchaîné au bas de l'escalier.

— Sénéchal ! cria-t-il , arrivez un peu , et dites nous si M. de Lavernie n'est pas rentré cette nuit ou ce matin? Ne serait-il pas dans quelqu'une de mes trente chambres? On revient tard, on a hâte de se coucher, on prend le premier lit qu'on rencontre. Moi, je crois qu'il doit être rentré, car j'ai entendu, vers minuit, un bruit sourd , un grand bruit, pareil à celui d'une grosse porte qui se ferme. N'avez-vous pas entendu, mignonne? dit-il à Violette qui ne refusa pas l'épithète, malgré toute l'envie qu'elle en avait; mais à ce moment Violette n'eût donné en quoi que ce fût un démenti à M. Desbuttes.

— Oui, répliqua-t-elle, j'ai entendu un bruit Hird...

— Et vous avez cru. comme moi, «jue c'était une porte fermée.

— iMon Dieu oui!

— Fermée par M. Gérard, qui revenait.

— Certes.

— Alors, qu'était-ce que ce bruit, fit Jasj)in, s'il n'était point causé par le retour de M. de La vernie?

— Monsieur, répliqua le sénéchal, le bruit n'a pu être causé que par la chute de la fenêtre.

— Comment ! s'écria Desbuttes sans remarquer la gène de Belair et la petite toux de Violette, quelle fenêtre, s'il vous plaît? Il m'est tombé une fenêtre?

— L'appui, monsieur, prenez la peine de sortir et de regarder.

Desbuttes sortit et regarda. On voyait sous la fenêtre ouverte une brèche causée par l'expulsion de la pierre; la pierre avait creusé son trou dans le sable. Le Zadig de Voltaire ou un substitut de procureur du roi eussent facilement reconstruit rhistoire de ces décombres muets, de ce désordre éloquent.

Desbuttes n'y vit qu'un dégât.

— Mon château n'est donc pas solide! murmiira-t-il ; déjà des réparations! venez voir, messieurs et madame.

— Inutile, dit Violette, occupons-nous de M. de Lavernic, de nos bêles...

— Oui, vous avez raison, occupons-nous aus>i de mon hôte k moi, du pauvre blessé, de mon vieil ami ! s'écria Desbuttes. A-t-il dû souflFrir âv tout le vent qui est entre la nuit dans sa cham-

bre par cette effroyable ouverture. Comment va mon hôte, sénéchal?

— Votre hôle, monsieur, n'est plus là, dit le sénéchal.

— Vous l'avez déménagé ? Fort bien.

— Non, monsieur, il s'est déménagé tout seul.

— Que voulez-vous dire?

— Je veux dire, monsieur, que ce matin, tout h l'heure, j'ai trouvé la porte de la cour ouverte, un cheval de moins, cette chambre abandonnée, la fenêtre démolie, et j'ai conclu ceci : votre hôte a été enlevé ou s'est enlevé lui-même.

— La Goberge serait parti ! s'écria Desbuttes.

— La Goberge ! s'écria Belair.

— La Goberge ! s'écria Jaspin.

— Oui, mon camarade la Goberge, un digne gentilhomme, ami comme moi de M. de Louvois.

— La Goberge était ici ! continua Belair en s'approcha nt de Desbuttes.

'— Oui, le connaissiez-vous ?

Belair allait dire oui : un regard de Violette arrêta ce mot sur ses lèvres, ce que voyant, Jaspin aussi garda le silence.

— Non, dit Belair, je ne le connais pas, mais j'ai entendu parler de lui.

— Moi aussi, dit Jaspin.

— Il est fort connu, reprit Desbuttes. Mais

comment s'est-il enfui?... pourquoi? Un homme blessé, un homme exténué, une ombre d'homme, que mes gens avaient sauvé de la mort à force de soins!... Ah! voilà, il aura mis à exécution les projets qu'hier encore nous formions tous deux.

— Vraiment! dit Belair.

— Il voulait courir le monde pour attraper celui qui l'a blessé.

— Voyez- vous cela ! dit Jaspin.

— Un écolier, son écolier en fait d'armes, un enfant qui lui avait fait un trou comme le poing dans la poitrine.

Violette tressaillit.

— Un novice qui apprenait de lui à manier l'épée pour tuer un mari ridicule.

Violette se mit à rire, Belair aussi, bien que la situation fiît tendue; mais comme Desbuttes en riait le premier, il n'y avait rien à dire. Jaspin, lui, ne riait pas. Il entra dans la chambre de la Goberge avec Belair.

— N'est-il pas étonnant, dit Jaspin, que ce M. la Goberge se soit enfui ainsi?

— Très-étonnant, M. l'abbé, répliqua Belair.

— N'est-il pas étonnant, dit Desbutlesen dehors au sénéchal, comme pour compléter la conversation, n'est-il pas incompréhensible que celte énorme pierre soit ainsi tombée toute seule?

Jaspin ramassa silencieusement la barre de loi-

dont la Goberge avait fait son levier. Il en regarda l'extrémité crayeuse encore, la fit voir à Belair, et la replaça sans affectation le long du mur.

— Avez-vous compris, dit-il au jeune homme, 'f croirez-vous désormais aux miracles?

— Parfaitement, répliqua celui-ci.

— Eh ! mais, s'écria Desbuttes toujours dehors, qu'y a-t-il donc sous la pierre, sénéchal?

— Un manche de guitare, monsieur, répondit le sénéchal.

— Ma guitare, que j'avais oubliée sur le banc, lorsque je suis rentré d^ns ma chambre, dit Belair en toute hâte. Pauvre guitare! un instrament auquel je tenais tant.

— Eh mais! répondit Desbuttes à sa femme, est-ce que je n'ai pas vu chez vous, à Paris, mignonne, une guitare superbe dans un étui de velours?

C'était la guitare du grand roi, gardée en dépôt par Violette lors du départ de Belair.

— Je crois que oui , monsieur , dit Violette de plus en plus troublée.

— Il faudra la donner à M. Belair, qui en joue si bien, ajouta Desbuttes. C'est ma femme et moi qui vous prions de l'accepter, en souvenir de nos noces. N'est-ce pas, mignonne?

— Oui, en souvenir de cette nuit, dit la jeune femme, et puisse-l-elle inspirer à M. Belair quel-

ques chansons tristes et douces, comme doivent être les pensées d'un véritable amour.

— Hein ! mon parrain, dit Desbuttes à l'oreille de Jaspin rêveur, a-t-elle de l'esprit, ma petite femme!

— Beaucoup d'esprit, répliqua l'abbé. Je vous en félicite, mon filleul.

— Le déjeuner de madame est servi!... vint crier le maître d'hôtel.

— A table! dit Desbuttes; mon parrain, donnez la main à ma femme.

Puis, souriant à Belair :

— Vous, prenez mon bras, monsieur et ami. Je gage que vous avez gagné grand'faim à roucouler ainsi la nuit?

— Oui, monsieur, je l'avoue, répliqua Belair.

— Et moi non, dit l'abbé; je n'aurai pas faim tant que je n'aurai pas de nouvelles de M. de Lavernie. Mais il va revenir, j'espère. N'est-ce pa>. Amour, que ton maître va revenir?

— Cela ne peut tarder, dit Violette, autrement nous serions inquiets nous-mêmes. Mais on dirait que M. Belair regrette de n'avoir pas accompagné M. de Lavernie! ajouta Violette eu regardant 1. jeune homme flottant entre un souvenir d'amour et un regret d'amitié.

— Oh! madame..., murmura Belair.

— Le fait est, s'écria Desbuttes, qu'il s'est passé d'élrauges choses ici depuis douze heures.

l]n voilà-l-il de ces aventures! chacun de nous a eu la sienne.

— Votre dîner mange par les soldats, dit vivement Violette.

— L'arrivée de ces messieurs, ajouta Desbuttes, arrivée miraculeuse.

— La disparition de notre gentilhomme blessé, dit Belair.

— Cette pierre énorme qui tombe d'elle-même, reprit le traitant.

— Et qui n'écrase qu'une guitare, dit Jaspin.

— Au lieu d'écraser M. Belair, mon parrain! car il faut vous dire que M. Belair devait être absolument sous la fenêtre au moment où la chute a eu lieu. Je me souviens même que tout à coup sa chanson a cessé, et que je me suis dit, ou plutôt que j'ai dit à ma femme : « Voilà une grosse porte qui se ferme, M. de Lavernie vient de rentrer; M. Belair s'interrompt pour lui donner le bonsoir. » Vous souvenez-vous, mignonne, que je vous ai dit cela ?

— Peut-être..., répondit Violette rouge jusqu'aux yeux.

— V^ous pensez à tout, dit Jaspin.

— Oui, j'observe tout, même quand je dors, répliqua Desbuttes, (iui,en dépliant sa serviette, lie put voir un imperceptible sourire passer comme un frisson électrique des lèvres de Belair à celles de Violette.

Les valets commencèrent à servir. Jaspin regardait toujours la porte. Amour, qui s'était placé sur la natte près de lui, ne le voyant pas tranquille comme d'habitude lorsqu'il était à table, finit par s'aller asseoir au seuil de la salle à manger, d'où il regardait alternativement Jaspin et l'entrée de la maison.

Desbuttes mangeait et s'efforçait de faire manger son parrain. Il causait, riait, et lançait mille dards à Violette. Celle-ci souffrait de voir souffrir Belair. Le musicien s'oubliait parfois au point d'appuyer sa tête sur ses mains.

Le bon abbé se faisait illusion à lui-même, énumérant les ragoûts splendides et les rôtis somptueux que M. de Rubantel avait rencontrés à la table des princes et dont, sans nul doute, il avait fait honneur à Gérard de Lavernie.

Amour se mit à aboyer.

— Ah! enfin le voici ! crièrent Belair et Violette en se levant de table avec empressement.

— Non, dit Jaspin, si c'était M. Gérard. Amour ne resterait pas avec nous. Il sauterait déjà autour de lui jusqu'à son visage.

— C'est mon sénéchal, dit Desbuttes, il m'amène un courrier.

— Le laquais de M. de Rubantel! s'écria Belair.

— Qui tient une lettre a la main, dit Violette.

— Qu'est-ce que cela signifie? murmura Jaspin déjà tremblant.

Le vieux serviteur entra dans la salle, et, apercevant tout d'abord l'abbé , se dirigea vers lui et lui remit cette lettre que Violette avait vue.

— De M. de Lavernie, dit-il tristement. Jaspin la prit en regardant le laquais d'un air

tellement suppliant et effrayé, que celui-ci sentit des larmes monter a ses yeux, et se détourna vers Violette et Belair, glacés tous deux par l'approche de ce malheur qu'ils pressentaient.

— De lui... une lettre de lui à moi, bégaya Jaspin, la première lettre qu'il m'ait jamais écrite... Mon Dieu !... Mon Dieu ! qu'est-il donc arrivé?

Sa main vacillait, le papier s'échappait de ses doigts paralysés.

— Je ne pourrais pas lire, dit-il; lisez, M. Belair, je vous en prie.

Belair prit à son tour le fatal billet. Violette s'appuyait au dossier d'une chaise. Desbuttes, sa fourchette chargée à la main, demeurait béant; réraotion de sa femme le gênait.

Au premier regard que Belair jeta sur la lettre ouverte, on vit sous sa peau frémissante le sang refluer par degrés de son visage à son cœur.

Jaspin joignit les mains et baissa la tête. Toute son âme était à Dieu.

— Lisez, M. Belair, dit Dcsbuttcs, sinon vous ferez mourir ma femme.

« Mon cher abbé, lut Belair, j'ai eu tort de ne pas suivre vos conseils : un mauvais génie m'a entraîné à Valenciennes, où je me suis trouvé face à face avec M. de Louvois. »

Jaspin tomba agenouillé sur son fauteuil. Belair, après avoir levé les yeux au ciel, continua :

« La querelle que vous vouliez éviter a eu lieu. J'ai reproché au ministre la mort de ma mère... Il m'a fait arrêter. Je suis renfermé dans le donjon, et sans la générosité de M. de Rubantel, qui veut bien vous fîiire passer ma lettre au risque de se perdre lui-même, vous n'auriez de moi aucunes nouvelles. En ce moment le conseil de guerre s'assemble, et bientôt mon arrêt sera prononcé. Cher abbé, mon tendre ami, la plus ancienne des trois affections qui me restent, vous qui m'avez vu naître, venez m'aider à bien mourir. »

Jaspin poussa un cri déchirant, crispa ses deux mains au-dessus de sa tête et glissa de I.» chaise sur le parquet niix !iii;iibros hurlcmrnls d'Amour.

— iîJ3 —

— C'est ma faute, s'écria Bclair, égare, pâle, en s'arrachant les cheveux; c'est ma faute, à moi, lâche qui ai quitte mon ami... Je l'aurais empêché d'aller à Valenciennes. Je l'aurais défendu contre Louvois. C'est ma faute... Oh! Gérard! mon pauvre ami !

Ce désespoir effrayant arracha le cœur à Violette ; elle quitta l'abbé auquel Desbuttes prodiguait ses soins, elle courut à Belair, et, bravant tout, elle se jeta dans ses bras. Il la repoussa.

— Vous voyez que Gérard m'aecuse, dit-il, il ne parle pas de moi dans sa lettre... Il m'en veut... il ne m'eût pas abandonné lui, ce n'est pas un misérable comme moi! Venez, mon ami, continua le malheureux jeune homme en essayant de t-oulcver Jaspin, venez, partons. Gérard va mourir. Allons mourir avec Gérard !

Violette avait saisi la lettre; elle savait bien, elle, que Belair ne serait pas oublié. D'une voix vibrante, malgré ses larmes qui ruisselaient sur le papier, elle continua la lecture :

« Dites à Belair, mon frère chéri, avait ajouté

Gérard, que je lui défends de quitter l'asile où je

!r sais en sûreté. Madame Desbuttes le sauvera

n mémoire du service que j'ai rendu à son mari

i à elle-même. Je lègue à Bclair, avec mon sou-

Icnir, le soin de retrouver Antoinette et de lui

dire que je suis mort en prononçant son nom. Qu'il veille sur cette pauvre enfant et qu'il la sauve des persécutions de M. de Louvois. Si Belair lui manque, elle n'a plus désormais personne pour la protéger. »

Cette lecture apaisa le délire du jeune homme. Sa douleur qui le rendait fou tomba au son harmonieux de la voix chérie qui lui transmettait les volontés suprêmes de Gérard ; muet, dompté, le visage inondé de larmes, il alla embrasser Jaspin qui, la lecture achevée, venait de se lever fortifié par hi prière.

Jaspin, sans écouter les banales consolations de Desbuttes, se mit à marcher silencieusement dans la vaste salle. Sa pâleur inaccoutumée, Tinquiétude de ses mains pendantes révélaient en lui la plus violente agitation.

Sur ses pas, marchait le chien, s'arrétant quand Jaspin s'arrêtait, reprenant sa marche quand l'abbé reprenait la sienne. Ces deux êtres soudés l'un à l'autre comme deux automates semblaient avoir perdu l'un son instinct, l'autre son âme.

Violette et Belair s'étaient écartés pour laissci à Jaspin la liberté de sa monotone promenade. Desbuttes, contrarié du nouvel incident qui assombrissait son château, et gâtait son déjeuner, battait du bout des doigts une marche sur la

vitre, en grommelant que le vieillard devenait fou.

Jaspin, la tête baissée, s'arrêta et compta sur ses doigts.

— D'ici à Versailles où elle est, quatre-vingts lieues, dit-il tout bas. Vingt-quatre heures de chemin ! et Gérard n'en a peut-être pas douze à vivrez

Puis il se remit à marcher. Cinq minutes après il s'arrêta encore :

— Ce n'est pas moi qui l'aurai voulu, s'écriat-il, c'est Dieu!... Tant pis pour elle... Le ciel m'est témoin que je voulais la ménager.

Et, coupant court à ces mystérieuses paroles qui emplissaient d'étonnement Violette et Belair, tandis que Desbuttes secouait la tête d'un air de compassion, Jaspin se tourna vers le financier pour lui dire d'un ton ferme :

— Un cheval, s'il vous plaît, et un guide pour me conduire à Valenciennes.

— Mais, mon cher monsieur, répliqua Desbuttes , qui n'appelait déjà plus parrain un homme si compromis et si affligé, vous n'êtes point en état, ce me semble.

Jaspin, sans lui répondre, se tourna vers Violette d'un air suppliant.

— Le cheval de M. l'abbé sur-le-champ!

s'écria la jeune femme avec un geste de reine qui fit sortir de la salle les valets, le sénéchal et

Desbuttes lui-même ; car le financier n'avait point encore assez dépouillé le laquais pour refuser d'obéir à un ordre donné de la sorte.

Le cheval fut amené, Jasj)in mit le pied à rétrier ; Amour sauta aussitôt sur le pommeau de la selle.

L'abbé, toujours taciturne, chercha autour de lui le guide qui devait le conduire à Valeneienncs.

Mais nul ne bougeait. Desbuttes avait éloignô tout bas ses gens, dans la peur de se compromettre en aidant un malheureux tombé dans la disgrâce de M. de Louvois.

Violette comprit. Elle arrêta de sa blanche main Bclair qui déj;» courait à la tète du cheval.

— Vous, lui dit'Clle, monsieur, vous êtes placé sous ma garde par M. de Lavernie qui m*a sauvé l'honneur, et qui a sauvé M. Desbuttes de la corde; que d'autres oublient ce bienfait, moi je ne Toublierai p;is. Vous demeurerez donc ici ; je réponds de vous sur ma tête!... Holà! sénéchal, escortez M. l'abbé jusqu'à Valenciennes, et n» regardez pas ainsi votre maître quan«l je commande. Je suis la maîtresse en cette maison : obéissez, ou je vous chasse!...

Le sénéchal, voyant que Desbuttes pâlissait de colère en détournant la tète sans oser répondre, sentit de ([ucl côté soufflait la toute-puissance. Il fut à cheval en deux minutes.

Cependant, Belair en serrant Jaspin dans ses bras, lui dit à l'oreille :

— M. de Louvois me hait à l'égal de Gérard. Si pour sauver Gérard il faut sacrifier ma vie, souvenez-vous que je suis là, et que j'attends.

— Merci, répondit simplement Jaspin ; j'y comptais.

Belair lui pressa les deux mains avec un regard qui valait un serment.

Et quand Violette, alarmée de cet entretien, s'approcha d'eux :

— Ma fille, lui dit Jaspin avec sa douce voix, je vous bénis ; soyez heureuse î

Desbuttes fit mine de s'apj)rocher aussi.

— Prospérez, monsieur, ajouta Jaspin.

Et il s'éloigna rapidement , les yeux et l'âme fixés devant lui sur l'espace qu'il fallait dévorer avant de toucher à Valenciennes.

Violette et Belair le suivirent de leurs vœux et de leurs regards attendris. Dès qu'il eut disparu, Belair s'assit brisé sur le parapet du pont, et pleura.

Desbuttes, s'approchant de sa femme, voulut exhaler un peu du fiel qui fermentait en son cœur.

— Vous me faites de belles affaires, madame! Une volée de gens tombe chez moi, tous ennemis jurés de mon maître, et vous prenez parti pour

Violette, l'écrasant d'un regard de mépris : — Faites-moi conduire à la chapelle, dit-elle; je veux prier pour l'âme de mon père et pour la vie de M. de Lavernie. Accompagnez-moi, M. Belair!

Desbuttes fronça le sourcil et s'effaça pour laisser passer le musicien. C'était en vérité, à ce moment, un bien vilain petit seigneur!

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