‹ Le comte de Lavernie (volume 4)Chapitre 10 sur 12 · LA CHUTE DE SATAN · texte numérisé non relu

LA CHUTE DE SATAN

Louvois , en rentrant dans son cabinet , avait éjh donné ses ordres.

Écumant, épuisé, mais toujours renaissant sous la dent aiguë de la douleur, il arpentait ce cabinet témoin de ses longues veilles , en poussant des cris sourds et inarticulés , en frappant du pied et du poing les meubles, pour distraire, par la soujffrance pbysique , son esprit en proie à la plus atroce des tortures.

Parmi les mots sans suite qui s'échappaient de ses lèvres, on distinguait ceux-ci, dix fois répétés:

— Moi , à la Bastille ! non , je n'irai jamais, si je réussis dans ce que je vais entreprendre. 5. 19

La porte de son cabinet s'ouvrit ; deux hommes y poussèrent Jaspin blcmc d'effroi et reculant comme l'agneau h la porte de la boucherie.

— Monseigneur , voici , dit l'un des deux hommes.

— Bien ; allez , et tenez-vous prêts à faire ce que j'ai dit.

— Oui, monseigneur.

Les deux hommes traversèrent le cabinet et allèrent s'enfermer dans une pièce voisine, où Jaspin, de son œil effare, distingua deux autres hommes armes d'épées et de mousquetons, qui se promenaient de long en large.

Louvois était épouvantable à voir. Ses babils en désordre, sa cravate lâche, son linge ouvert encadraient la plus menaçante physionomie qu'on lui eût encore vue. Une résolution farouche, insensée , allumait dans ses regards deux flammes vacillantes : on voyait la pensée sinistre s'exhaler en grondant du cratère.

Jaspin s'avança plus mort que vif. Les portes se refermèrent de chaque côté sur lui.

— Que désirez-vous, monseigneur? dit-il.

Vos gens m'ont amené un peu brusquement peut-être, eu égard à mon caractère épiscopal.

— Il s'agit bien de votre caractère! répliqua Louvois qui courut à la fenêtre pour voir passer quelque chose dans la cour.

On entendit bientôt un bruit de pas heurtés

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as la pièce voisine, celle où Jaspin avait vu des hommes armés. Une porte se referma , des verrous grincèrent, et le chef des espions paraissant au seuil du cabinet , après avoir gratté à la porte, dit ces seuls mots à Louvois :

— Il y est, monseigneur.

— Bien , répondit le ministre en congédiant son agent. Maintenant, M. l'évcque, causons, s'il vous plaît.

Jaspin se mit à trembler et à grelotter sans pouvoir se vaincre. Il lui sembla qu'il venait d'être pris dans un de ces pièges où meurt, sans secours possible, la créature qui s'y laisse tomber.

— Monsieur , dit Louvois en se promenant à grands pas autour de sa table comme une panthère, voilà très-longtemps que nous jouons l'un et l'autre un jeu qui serait bien ridicule s'il se prolongeait encore. Vous m'avez berne à Valenciennes, je m'en souviens; vous m'avez fait étriller pendant tout le siège de Mons, je le voyais bien et n'ai pu rempccher, faute de pouvoir prendre une détermination héroïque. Je ménageais encore quelque chose alors. Mais, aujourd'hui , c'est différent, je n'ai plus rien à ménager.

Il prononça ces mots, ou plutôt il les rugit de telle façon , que les jambes de Jaspin commencèrent à se dérober sous lui.

— Aujourd'hui, reprit Louvois, le roi m'a in-

suite, chassé, menacé de la Bastille. Qu'en ditesvous, M. révêque?La Bastille, à moi, Louvois!... C'est comme cela... Eh bien, M. Jaspin, un homme tel que moi ne va pas à la Bastille. S'il tombe, il tombe mort! Je veux bien finir de la sorte , mais avant je me défendrai un peu , vous concevez facilement cela...

— Monseigneur...

— J'abrège... mes moments sont précieux : rien ne peut m'empêcher d'être disgracié, mais quelque chose peut me sauver de l'être avec opprobre. L'athlète qui s'écroule n'est pas déshonoré, s'il entraîne avec lui son ennemi. J'ai une ennemie, M. l'évêque, et je veux qu'elle tombe avec moi ; j'ai compté sur vous pour m'y aider, je vous ai, je vous tiens. Nous ne sommes plus ici à Valenciennes, il ne viendra ni un roi ni une marquise avec dix mille hurleurs sur la place publique, pour interrompre notre conversation. Dans ce cabinet, dont les murs sont fidèles, Louvois est en présence de M. Jaspin et lui dit : «i Vous savez le secret de madame de Maintcnon, vous me Valiez dire ! »

Jaspin s'était attendu depuis quelques minutes à celte chute ; il composa son visage et répondit

— Monseigneur , de quel secret voulez-vou^ me parler?

— Il y en a donc plusieurs? dit Louvois avec un rire féroce. Tant mieux ! choisissez-en un bon

pour commencer, celui que vous voudrez , peu inimporte î car je vous jure bien , par le Dieu vivant, que vous me direz jusqu'au dernier tous les secrets que vous cachez là , sous cette robe d'innocence! Seulement, M. Jaspin, hâtons-nous.

— Oh! monseigneur, vous me menacez! dit humblement le pauvre prêtre.

— Cordieu ! si je vous menace ! Et pourquoi donc croyez-vous que je vous ai fait enlever au grand jour, en plein Versailles?

— Si je savais des secrets dont la révélation dût nuire à ma protectrice , vous ne pensez pas que je les révélerais? répliqua l'évéque d'une voix émue mais pleine de noblesse.

— Bah! s'écria Louvois.

— Jamais, monseigneur.

Et Jaspin, le front mouillé de sueur, les genoux brisés, attendit.

Louvois fit un pas vers le pauvre Jaspin , qui crut sentir l'approche du martyre.

— Allons, maître, dit Louvois de sa rauque et insolente voix , ne me faites pas répéter tout ce que je viens de vous dire, ou sinon...

— Sinon , vous me tuerez! n'est-ce pas , monseigneur?... Remarquez bien que j'ai déjà fait ma prière, et que j'attends la mort...

— Brute ! s'écria Louvois , brute qui ne m'a pas compris quand je lui expliquais que je n'ai rien à ménager; brute qui se ligure que je lui

ferai l'honneur de la torture; brute qui croit que je le tuerai , comme s'il m'était avantageux de tuer le témoin au lieu de le faire parler ! Allons , encore une fois, voulez-vous me dire quel est le secret de madame de Maintenon, ce secret dans lequel M. de Lavernie a le principal rôle? Voulez-vous achever de dissiper mes doutes sur M. de Lavernie lui-même et sur le personnage qu'il joue auprès de la marquise? Vous voyez que je vous aide... Pour la dernière fois, le voulezvous?

— Non, répliqua Jaspin.

Louvois étouffa un gémissement de rage, et, haussant avec mépris les épaules , saisit Jaspin par le bras, et Tentraîna vers la porte de la chambre voisine.

Un mur épais, un mur de forteresse, comme ceux qu'on bâtissait à cette époque, séparait les deux pièces. Louvois ouvrit la porte , et dit à Jaspin, d'une voix brève :

— Regardez !

L'évéque reconnut Gérard , pâle et désarmé , au milieu des quatre hommes qui s'étaient assis chacun à un coin de la chambre, comme quatre statues funèbres.

Il frissonna ; mais, reprenant courage :

— Il était bien inutile de le faire arrêter, monseigneur; il parlera encore moins que moi.

Louvois, au lieu de lui répondre ;

— Vous vous rappelez mon signal? dit-il à ces hommes.

— Un coup de sonnette, monseigneur , répliqua celui d'entre eux qui paraissait être le chef.

Louvois referma lentement la porte et ramena Jaspin dans son cabinet.

Il était livide ; l'écume voltigeait sur ses lèvres ; une puissance surnaturelle, infernale, le transfigurait et donnait à chacun de ses mouvements des proportions gigantesques.

— Maintenant, dit-il à Jaspin, je suppose que vous m'allez mieux comprendre. Vous avez vu M. de Lavernie , celui que vous cherchez , votre élève, le... le favori de votre protectrice. Vous avez vu aussi les quatre hommes qui le gardent, et vous les avez entendus parler d'une sonnette qui doit donner un signal. M. Jaspin, celte sonnette, la voici ; j'en tiens le cordon , et le signal qu'elle donnera à ces quatre hommes, c'est de tirer l'épée et de tuer sur-le-champ M. de Lavernie. Si, dans cinq minutes, vous ne m'avez pas satisfait par votre réponse, je tire cette sonnette. Cinq minutes, c'est peu , je le sais bien, mais il faut m'excuser, je suis si pressé ! Regardez bien à ma pendule , vos cinq minutes commencent.

Louvois se posa devant sa cheminée, le cordon dans sa main gauche. Jaspin, hors de lui, poussa un cri lamentable et joignit les mains. Toute

celte situation venait de lui apparaître dans son horreur. Louvois n'avait rien à ménager, en effet, et Gérard entre ses mains était un homme mort.

— Monseigneur ! s'écria-t-il, c'est un secret de confession!,.. Vous ne voudriez pas tuer mon âme!

— Ne perdez pas votre temps , dit Louvois avec un calme épouvantable ; la première minute s'avance.

Jaspin éleva les yeux, les mains, l'âme tout entière au ciel ; puis il vint se rouler aux pieds du minisire, devant lequel , ainsi que sur un rocher, se brisèrent ses sanglots et ses vaines prières.

— II hésite ! dit Louvois sourdement. Voilà un chrétien , un pasteur des hommes, qui croit en Dieu , qui s'appuie sur l'exemple de Dieu , et qui hésite entre Torgueil d'une femme et la vie d'un homme. Ce vieillard idiot ne réfléchit pas que pour la femme, il ne s'agit que d'être ou n'être pas reine. Voilà tout ce qu'elle risqui Tandis que pour l'homme, un jeune homme, beau, innocent, adoré, il s'agit d'être, dans quelques secondes, un vivant libre ou un cadavre! Regardez donc la pendule, malheureux, il ne vous reste plus que trois minutes !

— Oh! mon Dieu !... oh! mon Dieu!... hurla le pauvre Jaspin en mordant son mouchoir et en

se frappant la poitrine , je ne puis pourtant pas parler!...

— Eh bien , misérable! s'écria Louvois dans un transport de rage, puisque tu tiens si peu à la vie de ce jeune homme, pourquoi y tiendrais-je, moi ! Tant pis pour toi , tant pis pour elle , tant pis pour lui ; je retire ma parole et je vais avancer rheure !

Il leva le bras pour donner une secousse au cordon. Jaspin s'élança pour l'arrêter en criant :

— Grâce , monseigneur , je parle ! Vous avez bien raison : la reine me pardonnerait de lui enlever sa couronne , mais la mère ne me pardonnerait pas de laisser assassiner son fils!

— Il est son fils, n'est-ce pas? s'écria Louvois en se précipitant vers Jaspin , dont il saisit les mains dans le délire de sa joie.

— Oui.

— Le fils de Villarceaux ou d'Albret?

— Je ne sais.

— Peu importe! Il est le fils de madame de Maintenon ! Et madame de Lavernie, par intérêt pour elle, n'est-ce pas , s'était dévouée à lui élever ce fils, à le reconnaître pour sien?

— Oui, monseigneur.

— Je le tiens donc ce secret tant soupçonné, ce secret indéchiffrable ! Vous avez bien fait de me dire la vérité , ajouta Louvois suffoqué par la transition brusque d'une douleur immodérée à

une joie folle. Maintenant, vous n'êtes plus un ennemi pour moi , et M. de 3Iaintenon le fils m'est sacré. Voilà qui serait une bonne nouveauté, d'appeler ce jeune homme M. de Maintenon! Peste! le beau mariage que va faire mademoiselle Van Graaft! En vérité, merci, M. Jaspin, merci! Je vous ferais archevêque demain , si je redevenais ministre , ce dont je ne désespère point d'ailleurs.

Il prit une plume et du papier qu'il offrit à Jaspin en le conduisant à sa table.

— Maintenant , dit-il , écrivez ce que vous venez de me dire.

— Monseigneur!... s'écria Jaspin.

—-Allons-nous recommencer? Oubliez-vous,

d'ailleurs, que votre témoignage ne sera qu'un double de celui que le chirurgien de Lavernie m'a apporté hier? Écrivez, je vous prie , votre déclaration et l'histoire de l'adoption de cet enfant par madame de Lavernie. Faites vite et clairement.

Il n'y avait pas à reculer. Louvois, plus semblable à un loup furieux qu'à un être raisonnable, cfllcurait du coude le cordon de la sonnette. D'ailleurs, ne triomphait-il pas sur tous les points? n'avait- il pas déjà ce témoignage du vieux chirurgien? ridicule épouvantai!, qui n'eût pas fait capituler Jaspin s'il eût pu réfléchir; mais l'infortuné prélat n'avait plus une

idée ; il ne songeait qu'à fuir, à emmener Gérard, à respirer le grand air avec son élève bien-aimé, sauvé cette fois encore du plus épouvantable péril.

Il accepta la plume et se mit à écrire.

Louvois suivait chaque mot, chaque détail par-dessus son épaule , et souriait en voyant s'étendre sur le papier ces lignes naïves qui le créaient irrévocablement maître de son ennemie et maître du roi, par la crainte que Louis XIV aurait du ridicule et du scandale d'une semblable révélation.

— Fort bien , dit-il, continuez; vous rédigez réellement conmie Bossuet.

Sur cette raillerie , il quitta le dossier de la chaise de Jaspin, et, s'approchant de la cheminée, but un grand verre de l'eau de Forges qui l'attendait depuis le matin.

Jaspin ayant achevé :

— Signez, je vous prie, ajouta Louvois. L'évêque obéit. Louvois but un second verre,

et vida la bouteille avec l'ardeur d'une soif inextinguible.

Puis Jaspin , anéanti , lui tendit le papier fatal.

— Voilà donc, s'écria Louvois radieux, voilà ce que c'est que la volonté ! Écrasé il y a deux heures, je suis debout maintenant et invincible. Oh! vouloir!... Oh! pouvoir!... c'est tout un.

Je savais bien que je finirais par une victoire. Allons, allons, j'ai encore quelques belles campagnes à faire, quelques beaux incendies à ordonner. Allons, madame de Maintenon, vous tomberez suppliante à mes pieds ; mais j'ai trop souffert, je ne veux plus de cette femme entre le trône et moi ; qu'elle disparaisse dans sa première obscurité!... Guerre, guerre sans pitié aux orgueilleux qui me bravent. Guerre à mes ennemis, guerre jusqu'à la mort!

Jaspin, aussi effrayé de cette exaltation du triomphateur qu'il l'avait été de la colère du vaincu, se tenait petit et palpitant dans un angle du cabinet. Il voyait déjà le ministre retournant à Versailles, cette déclaration à la main ; le roi, indigné, exilant ou disgraciant la marquise; il croyait déjà entendre l'écroulement de cette immense fortune, sous les débris de laquelle s'anéantissaient l'avenir, le bonheur, l'honneur même de Gérard , et le pauvre Jaspin n'avait plus seulement le courage de demander secours à Dieu. Dieu venait de se prononcer trop manifestement dans cette lutte.

— A mou tour , s*écria Louvois , de chasser mes ennemis de Versailles !

Tout à coup , il s'arrêta au milieu du pas qu'il commençait. Une sorte de stupeur remplaça sur son visage l'ivresse delà victoire. Il pâlit, ses yeux s'injectèrent de sang j il chancela et porta

vivement ses deux mains à sa poitrine et à sa gorge; sa bouche s'ouvrait pour exhaler un cri : ce cri fut étouffé par un flot de sang noir. Le malheureux perdit l'équilibre et tomba foudroyé sur le parquet.

Jaspin courut à lui pour le soutenir ou le soulager : il était mort.

— 0 Providence ! murmura Tévêque anéanti, pardonne-moi d'avoir pensé que tu te reposais! Jasj)in ouvrit la main du cadavre , en retira la déclaration que Louvois l'avait forcé d'écrire ; ses ongles eurent bientôt effacé jusqu'aux moindres traces du secret terrible que Louvois semblait lui redemander avec un regard farouche et curieux jusqu'au sein de la mort.

Alors Jaspin se sentit saisi d'une horrible frayeur, et, poussant de grands cris qui n'étaient point affectés , il appela au secours les hommes placés dans la chambre voisine el Gérard avec eux. En un moment , le cabinet se remplit d'une foule épouvantée , muette , qui contemplait ce spectacle avec une sombre défiance.

Séron accourut comme les autres, entendit le récit de Jaspin, et, en examinant le corps, ne put retenir une exclamation de doute qui circula bientôt en grossissant au dehors.

Mais M. de Barbezieux, fils de Louvois, ayant paru au seuil du cabinet , chacun se retira sans oser prononcer une parole. Jaspin saisît par le

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bras Gérard , aussi stupéfait que tout le monde , et l'emmena loin de la surintendance.

Desbuttes , comme on le voit , n'avait trompé Van Graaft que de quelques heures.

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