‹ Le comte de Lavernie (volume 4)Chapitre 9 sur 12 · LA MATINÉX: SU 16 JUILLET · texte numérisé non relu

LA MATINÉX: SU 16 JUILLET

L'espion avait dit la vérité ; Van Graaft était icore chez Lavcrnie.

Il n'était pas retourné à Saint-Cloud pour deux lisons : la première , c'est qu'il ne voulait pas floigner de Versailles, comprenant toute l'im- "portance du message dont Guillaume l'avait chargé. La seconde, c'est qu'il ne se fiait pas à Louvois au point d'entreprendre de nuit une route assez longue , assez déserte pour qu'une bonne embuscade s'y pût placer à l'aise.

Van Graaft, s'il était soupçonné par son ennemi, le soupçonnait de même, et n'avait pas tort. Enfin, le Hollandais s'était établi chez Lavernie

par un motif assez semblable à celui que le cruel railleur avait appelé les douleurs de son équivoque paternité. Van Graaft n'osait aimer Antoinette, encore moins le lui dire; et chez Gérard tout seul, il avait rencontré cette délicatesse de tact, celte affectueuse et presque filiale déférence qui le sortaient d'embarras, et lui apportaient comme un semblant d'autorité paternelle ; et puis , il se plaisait à voir comment ce jeune homme aimait Antoinette. On eût dit qu'il s'encourageait de cet exemple pour s'essayer à l'aimer aussi.

C'est pourquoi , depuis son arrivée à Paris. Van Graaft avait passé quelques soirées avec Gérard et avec Jaspin ; mais , le jour dont nous parlons, la visite fut, de part et d'autre, moins empressée, plus taciturne.

Jaspin, après le souper du roi, était rentre chez Gérard, portant péniblement le poids de ses chagrins et de ses craintes. Déjà il a\ait eu grande peine à dissimuler tout ce qu'il souffrait, et surtout la cause de ses souffrances.

Durant le trajet rapide accompli de Paris Versailles, Jaspin, pour expliquer à Gérard sa hâte, ses alarmes et le besoin qu'il éprouvait de. prévenir la marquise, pour éloigner aussi Gérard et le tenir confiné chez lui,Jaspin avait été réduit à bien mentir, ou du nioius à bien déguiser la vérité. Et comme Gérard , impatient , s'était

^^nint de tous ces mystères, Jaspin, en désespoir de cause, «avait du lui dire « que tous ces mystères n'étaient autres qu'un secret de confession, confié par la marquise;» et Gérard, faute de mieux, s'était contenté de l'explication.

Après cette soirée si orageuse, Jaspin était donc revenu désespéré. Van Graaft, après sa communication faite, était arrivé silencieux. Gérard , voyant ces deux hommes également préoccupés, avait passé comme eux la nuit à rêver, à échanger quelques mots sans suite, et à compter les soupirs qu'étouffaient ses deux étranges compagnons.

Le jour étant venu, Jaspin, qui ne pouvait tenir en place, fit plus de cent tours dans l'appartement. Van Graaft s'approcha d'une fenêtre pour fumer. Gérard essaya de prendre un livre, et regarda beaucoup les toits de Saint-Cyr qu'on voyait poindre dans la vapeur bleuâtre de l'horizon.

Puis, Jaspin trouva l'espace trop petit pour son impatience ; il descendit dans le parc désert, rôdant autour de l'appartement de la marquise, avec l'espoir qu'elle l'apercevrait et lui ferait un signe ou dirait quelque bonne parole.

Van Graaft fumait toujours; Gérard lui tenait compagnie de son mieux.

Tout à coup, Amour, qui, placé entre eux, les regardait alternativement l'un et l'autre, un peu

irrité contre Van Graaft à cause de l'odeur de son tabac, le chien Amour se leva et courut à la porte avec des cris joyeux.

«i Ce doit être quelque ami, » pensa Gérard.

Et en effet c'en était un. Belair entra d'un seul bond dans la chambre.

Qu'on se figure l'effroi , la curiosité, l'espoir, l'épuisement réunis sur un seul visage.

Le jeune homme arriva comme une tempête.

— Où est-elle? dit-il à Gérard.

-Qui?

— Violette.

Gérard tressaillit et se préparait à répondre ; mais Belair lui fermant la bouche :

— Ne jouez pas avec mon inquiétude, dit-il en souriant; j'avoue que j'ai été bien inquiet. Elle est ici, n'est-ce pas? elle se cache, où estelle?

— Voyons , dit Gérard avec un serrement de cœur affreux, expliquez-vous... Vous me demandez Violette; n'est-elle pointa Paris?

Behiir devint plus pâle que le rideau sur lequel il s'appuyait.

— Mon Dieu!... balbutia-t-il en ouvrant des yeux effarés.

-r Elle n'y est point ? poursuivit Gérard.

— Oh!... gémit l'infortuné, où est ma Violette chérie?

Gérard le prit dans ses bras. Van Graailt , à la

le de ce désespoir déchirant , oublia tout, et écouta.

— Voyons, dit Gérard, rassemblons nos idées. Vous étiez allé à Paris...

— Oui.

— Pour lavoir?

— Oui.

— Et...?

— Et j'ai trouvé toutes les portes de la maison ouvertes. Celle du pont, celles de la chambre et de l'escalier , la fenêtre aussi ; mon cœur battait. Je frémissais en montant. Je suis entré avec précaution... son lit était froissé, deux chaises renversées... elle n'y était plus! acheva le malheureux avec un cri navrant qui retentit au fond de l'âme de Gérard.

Celui-ci, rappelant toute sa force, interrompit aussitôt :

— Vous vous êtes informé? dit-il.

— J'ai descendu, balbutia Belair en suffoquant et en syncopant chaque parole. J'ai pénétré dans la chambre de ce voisin... vous savez? Vide aussi... Bien vite j'ai couru chez le juif... rienî... il ne m'a rien dit. Chez les voisins de gauche, d'en face, rien ! Chez ceux du quai Dauphin, rien toujours, rien encore !... Rien !...

— Mon pauvre ami !

— Je me suis figuré, continua Belair, que, par mesure de prudence , vous aviez fait dire ,

vous ou Jaspin, à Violette de partir, et de se cacher ailleurs ; cet espoir m'a conduit ici , j'arrive... j'ai été jusqu'à espérer que je trouverais ma petite amie chez vous, cachée... Ce n'est donc pas vrai , elle n'y est donc pas ! on me l'a donc reprise !... Elle le pressentait ! j'aurais dû ne pas la quitter...

Et le malheureux , se tordant les hras et s'arrachant la poitrine, effraya Gérard de son désespoir.

— Belair, cher Belair, ne vous désolez point ; tout n'est pas perdu...

— Si!... tout est perdu, et il faut mourir !

— Belair, du calme... Parlez plus has, peutêtre Jaspin sait-il où elle est.

L'infortuné se cramponna convulsivement à cette fragile espérance.

— Vous croyez?... Vous ne l'avez donc point revu, ce cher Jaspin?

— Non, dit Gérard, nous ne l'avons pas revu depuis hier... N'est-ce pas, monsieur? lit-il en s'adressant à Van Graaft avec un regard d'intelligence.

— Non, répondit le Hollandais.

— Oh! il le sait alors , il le sait, il me la rendra! s'écria Belair dont les traits changèrent soudain avec une inconcevable rapidité. Où est-il?

[ais je ne sais trop , dit Gérard ; dans le parc, je crois.

Bclair s'élança dehors avec l'impétuosité d'une flèche, avant qu'un geste ou qu'un cri n'eût pu le retenir ou le rappeler à la raison.

— Oh ! pauvre , pauvre ami ! soupira Gérard, donnant enfin un libre cours à la douleur qui l'oppressait.

Van Graaft allait l'interroger.

— Pardon, monsieur, dit Gérard, c'est un arai, un frère, que menace le plus cruel malheur. Je ne puis l'abandonner en cet état; je veux le rejoindre, l'empêcher de se porter à quelque extrémité ; car s'il faut qu'il rencontre Jaspin, et que celui-ci ne soit pas prévenu !,..

En disant ces mots , il s'habillait à la hâte et agrafait le ceinturon de son épée.

— J'irai avec vous, dit Van Graaft, qui descendit derrière Lavernie.

Ils arrivèrent sur la place , et Gérard se mit aussitôt à chercher des yeux autour de lui.

Il ne vit que Louvois sortant de chez le roi après son expulsion , et traversant toute la terrasse. Van Graaft remarqua comme lui cette figure crispée par la fureur, cette démarche ou plutôt cette course véhémente. L'étrange précipitation du ministre, la rage qu'il semblait exhaler à chaque pas, comme le taureau qui fuit blessé, en un mot, ce spectacle extraordinaire à

une pareille heure, captiva pour un moment les deux spectateurs, et leur fit oublier l'objet infortuné de leur sortie.

Ils étaient là occupés , sans se le dire, à contempler l'effrayant personnage qui rentrait à la surintendance, et ils ne remarquaient point les espions apostés par Louvois depuis le point du jour.

Ces hommes guettaient chaque mouvement de Gérard et de Van Graaft. Ils ne les perdaient point de vue, et cependant ne pouvaient s'empêcher eux-mêmes de regarder cette fuite bizarre de leur maître à sa sortie de l'audience du roi.

Gérard fut le premier à les reconnaître, il se sentit observé. L'idée lui vint qu'en courant après Belair, il exposerait ce dernier à quelque contre-mine de Louvois, si, comme il le pensait, ce dernier avait fait enlever Violette pendant la nuit.

Cette réflexion enchaîna ses premières résolutions. Gérard songea aussi qu'un espoir trop prolongé aggraverait la douleur de Belair au moment de son entière désillusion ; qu'il valait mieux peut-être le laisser rencontrer Jaspin et user son désespoir par un nouveau choc.

Comme il se fixait sur cette idée , et se rapprochait de Van Graaft, celui-ci se vit aborder par un de ses valets qui arrivait de Saint-Clou précipilammentn cheval.

C'était ce grand laquais hollandais que nous avons vu escortant le carrosse dans lequel Van (iraaft avait amené les princesses de Veldeiiz.

— Mynbeer, dit ce garçon à son maître, un homme est arrivé , ce matin, vers quatre heures et demie, à Saint-Cloud , et, ne vous trouvant point , a laissé pour vous cette lettre qu'il m'a recommandé de vous faire tenir sur-le-champ. La voici.

Van Graaft prit la lettre dont il ne connaissait pas l'écriture; écriture, du reste , contournée et disloquée par une main qui ne manquait certes point d'habileté.

Les espions regardaient de tous leurs yeux ce laquais , cette lettre, et cet homme qui allait la lire.

Van Graaft décacheta lentement et lut ; mais à peine parut-il comprendre. II relut encore; son étonnement croissait à chaque syllabe qu'il déchiffrait.

— En vérité, murmura-t-il, cela est vraiment prodigieux !

Ce cri était si vigoureusement accentué, que Gérard , malgré toutes les lois de la discrétion f^t de la civilité, ne put s'empêcher de demander à Van Graaft de quoi il s'agissait... Celui-ci, sans répondre, ferma, ou plutôt froissa la lettre pour regarder avec stupeur du côté de la surintendance.

Puis il relut encore sa lettre , qui était ainsi conçue :

« Monsieur, vous avez promis cinq cent mille livres au premier qui vous annoncerait certaine grande nouvelle. La somme sera pour moi , car je vous annonce le premier que M. de Louvois est mort.

« Je suis allé à Saint-Cloud pour vous le dire, mais vous n'y étiez point. Je me suis fait donner un certificat en règle par votre laquais et votre intendant. J'ai ce certificat, qui constate que j'ai porté la nouvelle ce matin, 16 juillet 1691 , à cinq heures moins un quart.

« J'ai de plus le bon de cinq cent mille livres, écrit et signé de votre main , que j'aurai l'honneur de vous présenter à Rotterdam, où je vais vous attendre. »

Van Graaft, s'adressant à Gérard :

— Qui avons-nous vu passer à l'instant sur cette terrasse? dit-il d'un air égaré.

— M. de Louvois, répliqua Gérard surpris de la question.

— Combien de temps y a-t-il de cela?

— Cinq minutes environ.

Van Graaft se retournant vers son laquais :

— Cette lettre, à quelle heure l'a-t-on portée ce matin à Saint-Cloud?

— Vers quatre heures trois quarts, mynhecr.

Et ce porteur prétend Savoir fait signer un certificat ?

— Il l'a bien fallu , mynheer, dit mystérieusement le laquais.

Van Graaft, étourdi comme si un nuage lui eût passé sur les yeux :

— Jai peur de comprendre, murmura-t-il en frissonnant. Quoi... cet homme qui courait là, tout à riicure...

Comme il essayait de reprendre le fil de ses idées bien brouillées , un éclat de la voix de Gérard le rappela à lui-même.

Un homme , sorti de la surintendance , était venu parler bas aux espions. Ceux-ci , se détachant un à un, avaient fini par former un groupe autour de Gérard et de Van Graaft , tandis que l'émissaire principal s'approchait poliment de Lavernie.

— Monsieur, dit cet homme à Gérard, un mot à part, je vous prie.

Gérard suivit à quelques pas son interlocuteur, qui alors ajouta :

— Vous plairait-il me suivre immédiatement à la surintendance, où M. de Louvois désire vous parler?

— A moi?... demanda Gérard surpris de la proposition, et d'ailleurs défiant.

— A vous, Gérard, comte de Lavernie.

— Mais...

— Sur-le-champ...

— Monsieur ! dit Gérard irrité du ton bref et quasi menaçant de ce sbire à la figure sournoise.

Et il recula, sa main à la garde de son épëe.

— Oh! n'hésitez pas, et surtout ne criez pas! dit l'homme en faisant un signe rapide à ses acolytes , qui fondirent sur Gérard et le poussèrent , ou plutôt l'enlevèrent jusqu'à la surintendance.

Le comte avait disparu, que Van Graaft, hébété , stupide , restait encore sur la place avec son laquais.

— Si je ne comprends qu'un peu , pensa le Hollandais en rétrogradant vers le château , la marquise comprendra tout à fait. Portons-lui ce qu'on m'écrit , contons-lui ce que je viens de voir.

Au milieu du trajet, il fut saisi par un homme en désordre, déchiré, sanglant, qui lui prit les mains en criant :

— Ah ! monsieur , c'est vous ! où est Gérard '

— Eh ! c'est ce pauvre garçon, dit Van Graaft ; avez-vous trouvé M. Jaspin?

— Monsieur , continua Belair avec un accent qui eût attendri d(»s rochers, au moment où j'allais aborder notre ami Jaspin... des gens apostés l'enlevaient... Il allait me parler, monsieur!... il allait me dire où est Violette!... On me l'a arraché. J'ai voulu le défendre... vovez comme

ces misérables m'ont traité... Oh! Gérard, prévenons Gérard, courons !

— Taisez-vous , malheureux , dit Van Graaft en posant un doigt sur ses lèvres, taisez-vous; (.érard est arrêté comme Jaspin... Je vais tâcher de les sauver!... et prenez garde à vous !

— Oh ! murmura Belair , plus d'appui , plus d'ami, plus de Violette... Plus rien !

Van Graaft poursuivit sa route avec plus d'ardeur que jamais, sans voir le pauvre Belair (hanceler, s'affaisser sur lui-même, et rouler sans connaissance derrière le socle de marbre d'un des grands vases de bronze florentins.

Bientôt après , Van Graaft se faisait annoncer chez la marquise.

Celle ci , après la terrible scène du roi et de Louvois, était rentrée chez elle, laissant le roi dans un état de colère moins violent et plus dangereux peut-être.

Quant à elle , pressentant la rage du ministre disgracié, redoutant d'instinct les dernières convulsions de l'hydre à l'agonie , elle n'osait plus même penser, tant elle soupçonnait encore de malheurs.

Au nom de Van Graaft, prononcé par Nanon, elle tressaillit et courut vers la porte. Cet homme avait , deux fois déjà , été envoyé à elle , en des occasions désespérées, par la toute -puissante Providence.

Van Graaft arriva droit et sans préambule :

— Jaspin est arrête, dit-il.

Elle pâlit.

— Lavernie vient de l'être, ajouta Van Graaft. Un cri sourd s'échappa des lèvres de la marquise.

— Par qui , bon Dieu?... bégaya-t-elle d'une voix mourante.

— Par qui ? Vous le demandez?

Elle joignit les mains avec un mouvement de tête désespéré.

— Maintenant, continua le Hollandais, lisez ceci.

Et il lui tendit la lettre, qu'elle parcourut avec un étonnement bien facile à comprendre.

— Que signifie...? murniura-t-elle.

— Cela signifie que j'avais promis et signé que je donnerais cinq cent mille livres à celui qui...

— Qui tuerait Louvois? s'écria-t-elle.

— Non, mais à celui qui m annoncerait le premier sa mort...

— Et on vous l'annonce ?...

— Ce malin à cinq heures.

— Il en est sept... et je l'ai vu il y a une demi-heure à peine.

— Je l'ai vu , moi , il y a dix minutes au plus.

— Aussi, vous ne croyez point ce qu'annonce celte lettre, nest-cc pas? C'est une imposture

^(top flagrante ; il faudrait donc qu'en ce moment même... Non! vous n'y croyez pas !

— Faut-il vous dire la vérité , madame?

— Oh! oui.

Il s'approcha silencieusement :

— Eh bien... j'y crois!

La marquise fit un mouvement comme pour saisir sa sonnette... puis, elle regarda Van Graaft , qui l'interrogeait d'un regard profond. L'on n'entendait que le bruit de l'horloge dont le balancier mesurait le temps en cadence. La marquise et Van Graaft sentaient bien la responsabilité de ces minutes qui tombaient une à une dans l'éternité.

Madame de Maintenon s'assit lentement sur son fauteuil en brûlant à la flamme d'une bougie oubliée dans sa nuit d'insomnie, la lettre que lui avait remise Van Graaft.

— Et moi, dit-elle d'une voix ou plutôt d'un souffle à peine intelligible, moi, monsieur, je n'y crois pas!...

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