‹ Le comte de Lavernie (volume 4)Chapitre 3 sur 12 · LES PETITS PRÉSENTS ENTRETIENNENT L'AMITIÉ · texte numérisé non relu

LES PETITS PRÉSENTS ENTRETIENNENT L'AMITIÉ

Le lendemain, un carrosse fermé, escorté par un homme et deux valets à cheval, s'arrêtait fux portes avant d'entrer à Versailles. Le cavalier pénétrait tout seul dans la ville et s'en allait demander aux barrières des huissiers avec un accent étranger, le palais de Versailles.

Celte question étrange stupéfia ceux qu'on interrogeait comme si on leur eût demandé où demeurait le soleil. Cependant on indiqua le palais à l'étranger ; celui-ci, après avoir écouté les indications, demanda si madame de Maintenon était à Versailles.

Les huissiers remarquèrent que le cavalier, malgré ses questions bizarres, semblait être un homme de qualité, qu'il avait deux grands laquais derrière son carrosse, qu'il était lui-même monté sur un fort beau cheval du Nord, et ils daignèrent répondre que la marquise était partie déjà pour Saint-Cyr, selon son habitude.

L'étranger demanda aussi minutieusement la route de Saint-Cyr, et sans avoir parlé aux personnes que probablement renfermait ce carrosse si bien clos, il marcha en tête du petit convoi dans la direction de Saint-Cyr.

Ce nom lui avait fait battre le cœur, un sang plus vif affluait à ses joues, sa figure mélancolique s'était animée depuis qu'il pouvait chercher à l'horizon la fameuse abbaye vers laquelle il conduisait son silencieux cortège.

Il suivit la route que nous connaissons, aperçut bientôt l'entrée de Saint-Cyr, et, poussant involontairement son cheval, vint prier le suisse de demander pour lui audience à madame de Maintenon.

On était poli à Saint-Cyr comme partout où régnait la marquise. Le suisse, un excellent Tourangeau, lorgna du coin de l'œil le lourd carrosse toujours fermé qui s'était arrêté à trente pas du maître, le maître lui-même, figure bizarre mais respectable, et demanda quel nom il lui faudrait annoncer à sa maîtresse.

— Van Graaft, dit laconiquement l'étranger.

Ce nom illustre dans l'abbaye par la beauté, la bonté, la réputation de richesse d'Antoinette, cette pensionnaire dont la dot était un million, ce nom que la marquise honorait de son amitié fit un effet mngiquc. Les yeux du Tourangeau, habitués pourtant à bien des splendeurs, s'arrondirent à l'aspect du riche Hollandais, dont on parlait à Saint-Cyr comme d'un fabuleux Inca du Mexique.

Le Tourangeau sonna précipitamment pour avertir au parloir. Il sonna deux coups de cloche, ainsi que pour un prince du sang ou un maréchal de France.

C'était bien Van Graaft, pâli, maigri, les yeux brillant d'un feu plus intelligent mais plus sombre. Ce visage trivial avait pris dans la douleur une expression réfléchie qui donne presque toujours certaine majesté. Du fond des orbites creusées, et sous le pli d'une incessante méditation, jaillissait par intervalles un éclair, que Louvois lui-même n'eût pas soutenu , tant il révélait d'abîmes profonds, d'ulcérations effrayantes dans cette âme ainsi dévoilée.

Van Graaft, depuis son entrevue avec Antoinette à Saint-Guislain, avait perdu le repos, le sommeil. Chaque nuit cette ombre passait et repassait sous ses rideaux avec un sourire qui menâic la tendresse ; chaque nuit le malheureux

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croyait voir, escortant cette vision suave, un fantôme ensanglanté qui suppliait aussi et murmurait :

— Aime ma fille!

Rien n'avait pu distraire Van Graaft de ces hallucinations douloureuses, rien que l'espoir d'une vengeance terrible , et un jour que Guillaume était venu rendre visite à son ami (peutêtre s'agissait-il encore de quelque million), il entra sans se faire annoncer, comme c'était sa coutume, et aperçut le Hollandais occupé dans sa chambre du Boompjes, à entasser un amas énorme di'or de toutes les nations sur une table de marbre au milieu de la salle.

Van Graaft comptait les piles et les aplanissait au niveau de dix mille livres par pile; Guillaume en compta jusqu'à cinquante formant un quadrilatère aux reflets rutilants, qui eût tenté les voleurs comme la chair fraîche tente les vautours.

Le cube ainsi formé. Van Graaft plaça sur la face supérieure un papier qui renfermait ces mots écrits de sa main en larges et gros traits :

« Je donnerai les cinq cent mille livres que voici au premier, de quelque nation qu'il soit, qui m'apprendra que Louvois est mort.

« Mai 1691. Van Graaft de Rotterdam. » Le Hollandais fixa le papier par les quatre

coins en y appliquant quatre doubles quadruples d'Espagne.

Le roi s'était approché pour lire par-dessus l'épaule de son ami. Van Graaft l'entendit marcher et tourna la tète de son côté. Guillaume, sans rien dire, sans manifester la moindre émotion, passa dans la chambre à coucher pour s'étendre sur l'immense fauteuil où déjà nous l'avons vu, puis, du ton le plus naturel, demanda au négociant comment il se portait.

— Bien, répondit Van Graaft, enchanté de l'idée qu'il venait d'avoir.

Et l'on parla d'autre chose.

Puis Guillaume, fixant sur son compagnon ce regard acéré qui pénétrait jusqu'aux ressorts de rame :

— Auriez-vous quelque répugnance à aller en France? dit- il.

Van Graaft pâlit.

— A Saint-Cyr , continua Guillaume de sa voix grêle et entrecoupée.

Le Hollandais chancela comme si un nuage passait devant ses yeux. Jamais il n'eût osé se formuler à lui-même cette terrible idée : revoir Antoinette! Et pourtant lorsque Guillaume eut parlé, un immense désir, une soif inextinguible s'alluma dans ce pauvre cœur, de se rattacher une dernière fois h une suprême espérance.

— Partez donc sur-le-champ, dit Guillaume,

vous pouvez avoir touché la frontière de" France dans deux jours ; suivez la route de Paris ; vous y trouverez, marchant à pied, errant et mendiant, trois femmes allemandes : vous pouvez les aborder sans crainte, ce sont des princesses de la plus haute naissance ; vous savez l'allemand, elles ne connaissent que celte langue, soyez leur interprète et conduisez-les chez madame de Maintenon ; je crois que vous ferez ainsi grand plaisir à cette dame. Offrez à la marquise toutes mes amitiés, mes respects, et comptez que je vous donne une commission dont vous me remercierez.

Van Graaft n'était pas d'un naturel curieux ni questionneur. 11 savait que son ami ne parlait qu'à coup sûr : il se contenta donc de lui dire :

— A quel endroit, à peu près, renconlrerai-je ces dames?

— Elles ne peuvent faire plus de quatre à cinq lieues par jour. Elles ont passé à Mons avanthier, vous les trouverez au delà de Valenciennes.

Van Graaft, sans faire une observation, sonna ses valets, et derrière eux arriva la Goberge qui, en traversant la chambre aux cinq cent mille livres, poussa un cri, lut l'inscription placée sur la masse d'or, et s'abîma dans une de ces méditations comme Satan les enseigne à ses damnés.

Guillaume voyait la Goberge et méditait aussi.

Van Graaft commanda des chevaux de poste

et s'habilla sans hâter ni un geste, ni une parole ; puis quand il eut fini :

— Je suis prêt, dit-il.

Les valets s'éloignèrent respectueusement. La Goberge contemplait l'or et songeait toujours.

— Vous n'oublierez pas, Van Graaft, dit lentement Guillaume, de prévenir madame de Maintenon que je lui ménage, d'ici à quelques jours, une agréable surprise , que je lui destine un cadeau d'ami.

Van Graaft fit un signe d'assentiment.

— Eh bien ! partez, mon ami, dit Guillaume en donnant la main à Van Graaft, qui se dirigeait vers l'escalier.

La Goberge, comme réveillé en sursaut, s'approcha et après avoir salué humblement le roi :

— Ne m'emmenez-vous pas, mynheer? dit-il à Van Graaft.

— Pourquoi pas? répliqua celui-ci.

La Goberge s'élança par une porte de service afin d'arriver le premier au carrosse.

Guillaume, en se retournant, remarqua que le papier signé par Van Graaft avait disparu de la surface du bloc d'or.

Voilà comment Van Graaft s'était mis en route, et l'on ne s'étonnera plus de le voir entrer à Saint-Cyr, escortant ce lourd carrosse.

On ne le fit pas longtemps attendre au parloir. Madame de Maintenon achevait de dîner avec les

jeunes filles, qu'elle avait voulu dédommager de la remise à^Athalie et de leurs travaux stériles. Lorsque Nanon vint prononcer à son oreille le nom du Hollandais, elle changea de couleur, et sans rien témoigner a Antoinette, sinon par un serrement de main et un amical sourire, elle quitta la table et passa chez elle aussitôt.

Van Graaft, ému, tressaillant à chaque bruit de portes, s'attendait à voir entrer sa vision, et cherchait le plus profond de l'ombre. La marquise apparut seule, et lui fit un accueil dont un prince eût été glorieux.

Elle le fit asseoir , peut-être, parce que connaissant les façons de ce barbare, elle préféra le gagner de vitesse en lui faisant une grâce qu'il se fût faite lui-même.

— Enfin, vous voilà donc, monsieur, dit-elle; je ne saurais vous exprimer toute ma joie. M'apportez-vous quelque heureuse nouvelle du roi? Sa Majesté n'a-t-elle point oublié le signalé service qu'elle m'a rendu et la reconnaissance éternelle que sa grandeur d'âme m*a inspirée?

— Madame, j'apporte une nouvelle preuve d'amitié de Guillaume, répliqua Van Graaft, toujours occupédesportesetdistrait par son idée fixe.

— Vous me comblez. Laquelle? répondit la marquise, qui comprenait l'anxiété du Hollandais et se promettait de lui donner prompte et heureuse satisfaction.

— J'ai rencontré sur ma route ici, dit Van Graaft, trois personnes sans argent, sans pain, presque sans habits. Ce sont de pauvres femmes qu'une grande calamité a ruinées.

— Vous les aurez secourues? demanda la marquise, car vous êtes bon.

— Madame, comme leur malheur vient de vous, c'est-à-dire de la France, je les ai amenées ici, d'après le conseil de Guillaume.

— Qui sont donc ces trois personnes? demanda la marquise.

— Madame la princesse de Veldenz et ses deux filles, ruinées par la désolation du Palatinat, qui a été si lâchement incendié par les ordres de M. de Louvois. Dénuées de tout, sans asile et sans espoir, je les ai recueillies. Guillaume a pensé que vous seriez charitable et généreuse envers elles.

— Ah ! monsieur..., s'écria la marquise, pâle de joie et d'émotion, le roi Guillaume, qui a eu cette idée, vous qui lavez mise à exécution, vous êtes pour moi deux amis qui n'épuiserez jamais ma reconnaissance.

Et en disant ces mots elle serra les mains de Van Graaft avec l'effusion d'un bon cœur, et le triomphe d'un esprit irrité qui venge enfin ses offenses.

— Où sont-elles? continua la marquise vivement.

— En bas, dans mon carrosse.

— Quelqu'un les a-t-ilvues?

— Personne; je n'avais avec moi que deux laquais qui me sont dévoués , et un autre serviteur,qui, craignant cet infernal Lou vois au service duquel il a été, n'a pas osé me suivre à Versailles, et se cache jusqu'à mon départ.

— Je puis faire venir ici ces malheureuses femmes.

— Je vais les chercher, dit tranquillement Van Graaft.

— Leur carrosse est dehors ! Eh bien, je veux que, contrairement à la règle de Saint-Cyr, ce carrosse, qui renferme tant de malheur et de noblesse, entrer dans ma cour comme celui d'un roi ou d'un prince régnant! Restez, M. Van Graaft.

Elle sonna et donna ses ordres à Manseau. On entendit bientôt entre le carrosse dans la cour de Saint-Cyr.

Soudain le galop d'une escorte et le roulement d'une voiture rapide ébranlèrent la roule de l'abbaye.

— Le roi ! s'écria la marquise.

— Le roi? dit Van Graaft sans émotion. El il cherchait à s'effacer.

— Restez assis, vous dis-je, monsieur, fît la marquise en lui serrant de nouveau la main.

Le roi parut au seuil de la chambre , et Van

Graaft se leva. Louis XIV, son chapeau à la main, salua rcspcclueusement la marquise, et sans regarder Van Graaft, qu'il avait parfaitement vu, mais qui l'avait choqué assis chez madame de Maintcnon :

— Madame, qu'est-ce que ce carrosse que j'ai aperçu dans la cour? Avez-vous ici quelque personne royale? La reine d'Angleterre et le roi Jacques seraient-ils venus vous rendre visite?

— Non, sire, répliqua froidement la marquise ; mais il y a dans ce carrosse trois princesses allemandes que je me préparais à recevoir quand Votre Majesté m'a fait l'honneur d'entrer chez moi.

— Il les faut recevoir, madame, dit le roi un peu confus d'avoir montré son dépit, car en voyant Van Graaft assis , il avait supposé que la marquise aurait eu la faiblesse d'étendre les privilèges du Hollandais jusqu'à lui permettre de faire entrer à Saint-Cyr son carrosse roturier.

La marquise s'inclina et fit signe à Manseau.

— Qui sont CCS princesses? demanda Louis XIV.

— Madame de Veldenz et ses deux filles, sire.

— Famille régnante, ajouta le roi, qui connaissait à fond, mieux que d'Hozier, les généalogies de toute la noblesse européenne.

— 3Iadame la princesse de Veldenz ! annonça l'huissier.

Et l'on vit entrer dans la chambre, trois fem-

mes ou plutôt trois spectres, pâles, maigres, vêtues d'habits souilles, qui s'approchèrent en tremblant de madame de 3Iaintenon. La marquise, à ce spectacle navrant, ne put retenir ses larmes et ouvrit à la malheureuse mère ses bras dans lesquels les trois princesses se précipitèrent en sanglotant.

— Qu'est-ce-ci ? murmura le roi en reculant de surprise et presque d'effroi, et il s'oublia au point de consulter Van Graaft qui demeura immobile.

— Sire, répondit madame de Maintenon en se dégageant doucement pour s'approcher du monarque, vous voyez trois princesses qui naguère étaient riches, puissantes, heureuses, et qui ont tout perdu dans l'incendie du Palatinat. Elles venaient à pied, en mendiant, demander du pain à la France qui les a réduites où vous les voyez, et sans la générosité de M. Van Graaft qui, les rencontrant, les a recueillies dans son carrosse, ces victimes infortunées ne fussent pas même arrivées ici, devant le tribunal de Votre Majesté, souverain juge de toute oppression, souverain protecteur de toute souffrance.

Et se tournant vers Van Graaft , tandis que le roi consterné baissait, pour la première fois, les yeux devant des créatures humaines :

— Monsieur, ajouta la marquise, veuillez dire à ces dames, puisqu'elles ne comprennent point

la langue française, qu'elles sont en présence du roi Louis le Grand.

Aux premiers mots, brefs et incisifs, que prononça Van Graaft en allemand, les trois femmes, poussant un sourd gémissement, tombèrent à genoux, les mains jointes, devant le roi qui fondit en larmes en les relevant.

Par les portes restées ouvertes, et dans la galerie correspondant aux appartements, on voyait les officiers de Tescorte, les officiers de service et quelques seigneurs groupés silencieusement pour recueillir jusqu'aux moindres détails de cette scène à la fois touchante et sublime.

Le roi, redressant sa tête majestueuse :

— Que ferez-vous, madame? dit-il à la marquise d'une voix altérée.

— Sire, je compte prier ces dames d'accepter l'hospitalité dans Saint-Cyr. Elles sont femme, mère et filles de princes morts en défendant leur patrie et leur famille. Leur place est dans cette maison fondée pour secourir les filles des gen« tilshommes loyaux et pauvres.

Le roi, s'adressant à Van Graaft avec un regard plein de douceur :

— Je vais répondre à ces dames, dit-il, et du fond de mon cœur.

Il s'approcha de la princesse de Veldenz en lui prenant la main ;

— Madame, dit-il d'une voix émue mais so-

nore, il n'y a que le plaisir de vous faire du bien par moi-même qui puisse me dédommager de tout le mal qu'on vous a fait si cruellement contre mes ordres et à mon insu !

Van Graaft répéta mot à mot ces paroles solennelles du prince qui, devant tant de témoins, foudroyait ainsi d'un blâme énergique les cruelles exécutions de son ministre.

Et chacun se dit, quand le roi eut passé silencieux et morne :

— Que dirait M. de Louvois, s'il eût entendu?

— Comme la marquise doit être heureuse! dirent les autres.

D'autres encore allèrent jusqu'à pronostiquer que Louvois était perdu.

La marquise remercia Van Graaft par un de ces regards dont rien ne peut rendre l'éloquence. Peut-être n'était-il pas assez vengé, lui ; mais pour elle, quelle vengeance! en attendant mieux.

Elle s'occupa immédiatement des princesses, et dit à son ami le Hollandais :

— Attendez-moi, je reviens.

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