‹ Le comte de Lavernie (volume 4)Chapitre 4 sur 12 · LE NUAGE MARCHE · texte numérisé non relu

LE NUAGE MARCHE

Mais il en est des espérances de l'homme comme de ces frais paysages qu'aperçoit le voyageur au milieu du désert, arbres verdoyants, sources écumeuses, tout ce bonheur vu de loin s'évanouit à mesure que l'on approche; la verdure devient du sable, l'eau murmurante, c'est une lande de cailloux brûlants, ce supplice s'appelle le mirage; tout voyageur au désert l'a subi deux ou trois fois, tout homme dans sa vie le rencontre plus souvent encore.

Telle fut la douleur de Van Graaft lorsqu'il revit Antoinette. Ce fut au point que la marquise 5. 8

jugea le mal sans remède. Le Hollandais, à jamais déchu de ses illusions, fut généreux jusqu'au sublime. Il parla du mariage prochain de sa filkj déclara qu'il viendrait exprès de Rotterdam, afin de célébrer ce mariage avec la magnificence qui convenait à sa fortune, et il se fit présenter cérémonieusement Gérard de Lavernie, qui, malgré les découvertes auxquelles la révélation de Violette l'avait si puissamment aidé, témoigna au négociant tout le respect, toute l'affectueuse politesse qu'un beau-père a droit d'attendre du gendre qu'il aurait choisi.

Puis, après quelques visites à Saint-Cyr, visites de plus en plus courtes. Van Graaft disparut, et s'alla enfermer en quelque coin solitaire, dans une maison que venait de lui fixer pour séjour une dépêche mystérieuse de Guillaume.

Mais, aux termes de cette dépêche, Van Graaft avait dû prévenir de nouveau la marquise que son ami le roi Guillaume lui ménageait une surprise digne d'elle, que ce présent arriverait au plus tard dans deux jours, et qu'elle s'arrangeât de façon à le recevoir secrètement, à quelque heure que ce fût du jour ou de la nuit.

Sur ce nouveau mystère, Van Graaft avait pris congé, au grand étonnement de la marquise.

Cependant, Gérard était retenu à Versailles par un service forcé d'inspections et de revues, par le mouvement inusité qu'occasionnait l'arri-

vée d'un ambassadeur musulman. Il avait ordonné à Belair de se tenir constamment à sa disposition le jour, et affectait de se promener publiquement avec le musicien.

II espérait ainsi dérouter la police de Louvois, et chaque absence de Belair passait pour un voyage fait à Paris pour la collaboration d'Jthalie. Ce» jours-là, Belair entrait ouvertement chez Racine , y dînait, la maison retentissait de musique, et le musicien ne trouvait pas toujours dans son poëte la souplesse dont il avait abusé au camp de Staffarde pour mettre en musique les fourgons et les dragons de cet excellent Câlinât. Racine défendait mieux ses rimes contre la tyrannie des notes.

Mais Belair, une fois libre, courait à la petite maison du pont Marie. Le luxe de précautions qu'il avait prises d'abord ne faisait que s'accroître. Averti par Gérard des étranges allures de son suspect voisin, Belair avait recommandé à Violette de ne point se montrer, de ne point chanter, de n'éveiller par aucun bruit les échos de la trop sonore masure.

En même temps il guettait : Violette aussi ; mais, en dépit de leur surveillance, jamais ce voisin n'avait donné prise sur lui, jamais on n'avait réussi à l'apercevoir.

Et comme Gérard reprochait à Belair cette maladitîsse, Belair répondit, avec assez de raison,

que l'on guette mal lorsqu'on se cache soi-même ; que Violette se cachait ; que n'osant se montrer à la fenêtre, il lui était bien difficile de voir rentrer le voisin du côté de Teau. Quant à l'entendre, oui, elle l'entendait rentrer, marcher dans sa chambre, tousser même. Elle sentait montera elle l'acre parfum du tabac que fumait cet homme, et qui filtrait par les solives et les plâtres gercés de son plafond. Mais voilà tout, et ces indices n'étaient pas trop effrayants s*ils n'étaient pas très-positifs.

— En effet, disait Gérard à Belair, dans une de ces promenades qu'ils liusaient tous trois, c'est-à-dire tous quatre, car le chien Amour suivait toujours Jaspin en grommelant, je ne crois plus que ce voisin soit un espion attaclié à nos traces. S'il en était ainsi, il eût déjà profité de la solitude où est parfois Violette pour la faire enlever et disparaître. Je sais bien que jusqu'à présent il n'a pu voir la jeune femme, et que dans Paris l'ennemi loge souvent cloison à cloison avec son ennemi sans le connaître jamais. Cependant, Louvois n'emploie que des hommes rusés, énergiques; une cloison pour eux ne serait pas un rempart. Ainsi, plus de craintes, de ce côté, du moins. L'homme que vous avez cherché à découvrir vous eût découverts vous-mêmes s'il y avait intérêt. Ne vous occupez plus de lui, mais tâchez de lui demeurer inconnus.

— Toutefois , interrompit Belair, il importe que nous ne restions pas longtemps dans cette situation. Violette se consume de terreur, et chaque mouvement que fait ce voisin dans sa chambre, lorsqu'il s'y trouve, glace d'épouvante notre malheureuse amie. Elle n'ose respirer dans son lit; elle n'ose marcher ; elle n'ouvrirait pas sa fenêtre pour tous les lilas qui s'épanouissent en France, pour tous les fruits de la terre promise.

Jaspin, qui écoutait sans parler, car le digne homme, depuis son succès à la cour, était devenu un rocher pour la discrétion, et, comme le disait Belair, avait appris à fond la langue des poissons; Jaspin se décida l\ ouvrir la bouche d'où l'infortuné était condamné, par son illustralion redoutable, à ne plus laisser tomber que des paroles d'or.

— Mes amis, dit-il, j'ai tout préparé pour l'exécution de ce que vous désirez; le carrosse destiné à rapporter de Valenciennes les étoffes précieuses et les fines porcelaines de la marquise devait partir seulement le 20 de ce mois. Il y avait coïncidence entre ce départ et certaines commissions que la reine d'Angleterre a recommandées à madame la marquise ; mais j'ai obtenu que cet équipage partirait le 16; il était naturel qu'on voulût partir le matin, j'ai obtenu qu'on partirait le soir. Madame la marquise est

pour moi l'indulgence et la bonté mêmes. C'est mademoiselle Nanon Balbicn qui est chargée de convoyer ce carrosse (Jaspin se servait de termes militaires depuis qu'il fréquentait des maréchaux de France). Je prierai celte demoiselle d'avoir pour notre amie tous les égards qui sont dus au malheur, et, malgré la répugnance qu'éprouve ordinairement mademoiselle Balbien à se charger des affaires d'autrui, j'ai eu le bonheur de la décider pour cette occasion.

— Elle a dû bien regimber, fit observer Gérard en souriant.

— Mais oui, soupira Jaspin. Cependant, elle a fini par céder. Elle est tout à fait charitable sans en avoir l'air. Son commerce ne sera peutêtre pas infiniment agréable à Violette, mais il est sûr.

— Oh! oui, s'écria Belair en riant ; oui, elle est d'un commerce extrêmement sûr, et gare à quiconque voudrait fouiller dans son carrosse!

— Voilà précisément ce qu'il nous fallait , répondit Jaspin. C'est donc bien entendu. Le d6" de ce mois, c'est-à-dire demain, à huit heures du soir, le carrosse partira de la grande écurie, et fera sa première halte à Paris, à la porte Saint-Denis.

— Nous y serons ! s'écria Belair.

— Non pas, dit vivement Gérard; vous n'y serez point, vous, Belair.

— Non, non, dit Jaspin ; je désire que mademoiselle Balbien ne vous voie pas. Cela l'offusquerait. Elle n'aime pas la musique.

— C'est différent, répondit Belair; mais alors, comment Violette la rejoindra-t-elle?

— J'irai moi-même, dit Jaspin, chercher notre amie, que Gérard aura fait sortir de la maison du pont Marie. Tout est permis, voyez-vous, à l'homme qui porte l'habit de capitaine-lieutenant des chevau-légers du roi. Voilà pour la sortie de votre prison et pour la voie publique. Aussitôt que Violette sera dans la chaise où Gérard l'aura mise, et où je l'attendrai, c'est moi qui mènerai la prisonnière à mademoiselle Balbien. De ma main, elle ne peut rien refuser.

— Mais alors, moi ? demanda Belair.

— Vous, répliqua Gérard, vous aurez soin de vous montrer le soir même à beaucoup de gens, vous prendrez rendez-vous avec Racine pour le lendemain, et quand sonnera minuit je vous mettrai à cheval, et vous rattraperez très-facilement le carrosse ; suivez-le avec précaution, de façon à ne joindre Violette qu'auprès de la frontière. Alors plus d'hésitation : lorsque, avec l'autorité de ma mie Balbien, et sous sa mante, vous aurez passé les postes, disparaissez avec Violette; je me fie à vous pour le reste. Vous savez que je fais passablement un plan; celui-là est bon, je le garantis ; d'ailleurs, je l'ai concerté

avec monseigneur l'évêque de Troie, et nous ne saurions trébucher en route, étayés que nous sommes par la crosse de Sa Grandeur.

Belair eût saute de joie si Jaspin ne Teût retenu à la terre.

Ils étaient en ce moment près des bâtiments de la surintendance, où logeait Louvois quand il résidait à Versailles. Louvois, comme on sait, comptait parmi ses charges celle de surintendant des bâtiments, revenu énorme, prépondérance colossale; c'était à la fois un droit d'entrer partout et de contrôler toutes dépenses chez le roi lui-même.

Jaspin arrêta donc les élans du joyeux Belair, parce qu'il venait de reconnaître derrière une des vitres de la surintendance le sombre visage de Louvois, aussi occupé à regarder dans le parc qu'à lire une lettre qu'on voyait encore dans sa main.

Ce fantôme éteignit toute démonstration chez les trois amis. Jaspin leur conseilla même de se diviser. Louvois ne devait pas trouver bon que trois de ses ennemis causassent avec enjouement sous ses fenêtres. Et Belair, docile à cet avis , prit congé de Gérard pour aller faire part à Violette de tant d'heureuses promesses.

Tout à coup on vit sous la voûte le ministre, k pied, sans liasses sous le bras, se diriger, en dis-

Iribuanl ses salutations, rers le château, à une heure qui n'était pas celle du travail.

Louvois pouvait tourner court et laisser ainsi ses deux ennemis derrière lui sans paraître les avoir aperçus, mais il arrondit sa marche et arriva tout près d'eux avec un visage si rayonnant et si fier, avec un regard si ferme et si perçant, que Jaspin en frissonna jusqu'en la moelle de ses os.

Cette affectation à s'approcher et à regarder rendait indispensable un salut de l'officier et de l'évcque. Gérard s'inclina froidement, Jaspin fit sa révérence la plus longue et la plus basse. Louvois , comme s'il eût été heureux d'avoir encore une fois courbé devant lui ses plus cruels ennemis, rendit à chacun d'eux un salut dégagé, presque ironique, et continua son chemin.

Jaspin, lorsqu'il le vit de loin :

— Il y a du nouveau, dit-il ; voilà Louvois qui se montre et nous brave.

— En effet, répliqua Gérard, depuis plusieurs jours il faisait le mort, et l'on croyait déjà que la princesse de Veldenz l'avait tué.

— Oh! murmura Jaspin, tant qu'on n'aura ])ns écrasé la léte du serpent !... Mais patience.

— Voyez ! dit Gérard, il se retourne comme pour nous provoquer encore.

— Décidément, il y a quelque chose, quelque chose de grave, et je cours prévenir la marquise,

pour qu'elle prenne ses précautions ! s'écria Jaspin qui perdait contenance et laissait paraître tout son effroi sur son visage et dans sa démarche tremblante. Vous nous aiderez, j'espère !

— Oh ! moi, dit Gérard, je me tiens prêt, diles-le bien à madame de Maintenon, pour lout ce qu'elle peut désirer de ma part : le bras, l'esprit et l'âme. J'attendrai à l'hôtel des cheveu-légers ce qu'on décidera de moi.

Louvois était entré chez le roi, nos deux amis se séparèrent.

Maintenant pourquoi ce triomphe sur les traits du ministre ? Pourquoi cette visite qu'il allait rendre hors de ses heures?

Le soir même du jour où le conciliabule du père Lachaise, de l'archevêque et de la marquise avait eu lieu après la répétition manquée, Louvois avait été averti par un billet anonyme de se rendre à Paris au plus vite . Nous avons vu qu'il avait obéi.

Les avis anonymes servaient souvent ce grand politique autant que les avis signés; une vengeance qui frappe dans l'ombre est aussi utile k de certaines causes qu'un dévouement qui sert au grand jour. Louvois, grâce aux rivalités des courtisans, avait appris cent fois leurs secrets et les avait appliqués à son intérêt privé.

Il supposa donc qu'en cette circonstance il gagnerait quelque chose à obéir au billet ano-

nyme. Nous l'avons dit, Gérard le vit arriver de nuit en son hôtel. Lh il trouva sur son bureau même, sans qu'on sût comment cela s'était fait, un billet de la même écriture que le premier, qui l'avertissait en termes discrets qu'il allait être question de nouveau, et plus ardemment que jamais, de déclarer le mariage de madame de Maintenon. On engageait le ministre à veiller, à se défier des répétitions à'Alhalie; on lui disait que des avis ultérieurs le tiendraient au courant, et que l'auteur de ces avis se réservait de se faire remercier plus tard.

Louvois, frappé de cette nouvelle, réfléchit. Il fut mis bientôt sur la voie par cette allusion aux répétitions A'Athalie, Rien de plus aisé que de savoir quelles personnes avaient assisté à la dernière. Louvois consulta son rapport de police, lut les noms de Rubantel, de Jaspin, du père Lachaise, de M. de Harlay, et s'écria aussitôt :

— Le billet est de l'archevêque !

Son idée première fut de courir chez le prélat et de le faire parler. Mais cette démarche avait trop d'inconvénients. Elle compromettait tout. Louvois s'abstint. Cependant il veillait, selon qu'on l'y avait engagé. Il sut bientôt que le père Lachaise avait décidé le roi ; que le roi, déjà ébranlé par le visionnairede Salon, s'était ouvert à Monsieur; que la conspiration de ce mariage

s'étendait, peu à peu, des sommités jusqu'aux cercles inférieurs de la cour.

Louvois appritquela reine d'Angleterre, femme du roi Jacques , et le roi Jacques lui-même, aidaient la marquise ; que l'autre roi d'Angleterre, le véritable roi, Guillaume III, secondait madame dcMaintenon avec les princes européens désireux d'obtenir la paix. II sentit la chaleur naissante de ce commencement d'incendie qui menaçait de tout embraser.

Déjà, l'arrivée de Van Graaft et le coup terrible de l'apparition des princesses de Veldenz avaient montré au ministre qu'on l'attaquait ouvertement, sans réserve. Le roi avait prononcé en cette circonstance des paroles qui eussent fait rentrer sous terre tout ministre qui n'eût pas été Satan. Mais Louvois, aux oreilles duquel chacun bourdonna ces paroles terribles, feignit de ne pas les avoir entendues, s'enferma pour ne point provoquer le roi, dont les dispositions étaient plus que menaçantes , et, sourdement, seul, c'est-à-dire, plus fort que l'univers ligué contre lui, Louvois retrempa ses armes, nourrit ses forces, et attendit le résultat de l'expédition qu'il avait confiée à Desbuttes. C'était son unique ressource ; mais le moyen était décisif, puisqu'il devait fournir au ministre la confirmation irréfragable d'une accusation sous laquelle allait succomber enfin son ennemi. Or, Tattcnte, c'est-

à-dire le fiel, rongeait minute par minute ce cœur de bronze.

Pendant son inaction les affaires du mariage continuaient sans obstacle ; un jour de plus allait tout perdre ; le roi, d'après le conseil de Monsieur et des principaux ducs, avait fixé l'heure au parlement pour une communication. C'en était fait, si le roi eût prononcé tout haut ce mot que chacun murmurait tout bas.

Enfin une lettre arriva ; c'était cette lettre que Jaspin vit entre les mains de Louvois; c'était une lettre de Desbuttes, apportée par un courrier qui avait semé sur sa route dix cadavres de chevaux.

« Monseigneur, disait le financier, bonnes nouvelles ! Notre homme est plein de raison ; il en sait plus qu'il ne faut pour que la dame soit honteusement chassée. Je profite de sa lucidité; je vous l'apporte, la victoire est assurée. Le io au soir j'entrerai à Paris par la barrière Saint- Martin. Daignez songer un peu à moi, monseigneur. »

— Quoi ! aujourd'hui, s'écria Louvois pâle de joie. Oh! Desbuttes, quand tu devrais n'arriver que demain, tu nageras dans l'or.

Et, serrant le précieux papier, Louvois courut chez le roi, comme nous avons vu, en écrasant

sur sa route ces vermisseaux qui un moment s'étaient enlacés pour l'arrêter.

Il n'avait point paru chez Louis XIV depuis l'aventure des princesses. On le croyait en pleine disgrâce. Aussitôt qu'il se montra le front haut, l'air assuré dans la galerie, ce fut un murmure qui se résolut, comme toujours, en félicitations.

Louvois traversa les rangs des courtisans et entra dans le cabinet du roi.

Louis XIV était froid, mais il ne savait pas être brutal. Tout roi qu'il fût, l'hospitalité lui était sacrée. D'ailleurs il devait tant à cet homme! Cette tête de géant renfermait encore tant de secrets d'Etat, qu'il fallait bien la ménager.

Louvois, après s*être acquitté des cérémonieux devoirs d'une entrée en matière aussi délicate, demanda au roi si Sa Majesté daignerait lui accorder seulement dix minutes de son temps précieux.

— Parlez, monsieur, dit le roi.

— Je vais sur-le-champ au but, sire. Votre Majesté est, je le sais, décidée à passer outre à toutes mes objections contre la déclaration de son mariage.

— Oui, monsieur, dit Louis XIV.

— Je n'insisterai donc pas sur ces objections, reprit Louvois, frappé de lair de résolution qui éclatait dans chaque parole du roi ; ce n'est plus au nom des grands intérêts de la politique que

je viens une dernière fois combattre la déclaration de ce mariage auprès de Votre Majesté.

— Je ne sais trop, alors, ce que vous pourrez invoquer, dit sèchement le roi.

— Je cesse de m'adresser au monarque, sire; et comme d'ailleurs je ne suis plus traité en ministre, je me trouve d'accord en cela avec la situation. Seulement, homme de cœur et d'honneur, je m'adresse au premier gentilhomme de France, et je viens hardiment, froidement, lui dire en face : Vous projetez une chose impossible. Votre alliance publique avec la personne que vous prétendez avouer ne se fera point, pour des raisons qui intéressent l'honneur du gentilhomme et l'honneur du mari.

— Monsieur ! s'écria le roi tremblant d'inquiétude et de colère ; avez-vous bien réfléchi aux paroles que vous osez me faire entendre?... Estce assez de calomnies ! . . .

— Je m'en porte garant, sire, dit Louvois immobile.

— Vous mettez votre tête en jeu , M. le marquis!

— Je le sais!...

— Et vous apportez des preuves , n'est-ce pas ? dit le roi épouvanté de cette infernale assurance.

— Si Votre Majesté n'eût pas dû aujourd'hui même s'enchaîner à jamais par une communica-

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tion imprudente au parlement, j'eusse attendu deux jours, parce que ces preuves ne m'arriveront peut-être que ce soir, peut-être que demain; mais comme je risque tout pour avertir une dernière fois mon prince, comme ma tête est là pour répondre de ma parole, je viens supplier Votre Majesté de m'accorder un délai de deux jours. Après quoi, si je me suis trompé, si j'ai été trompé, leroi m'excusera en considération de mon zèle, ou me punira, suivant sa colère. Me voici, je m'incline et j'attends.

Le roi marchait à grands pas sans répondre.

— Deuxjours, ce n'est rien, dit Louvois. Ce n'est pas une renonciation à votre projet, ce n'est une insulte ni un embarras pour personne. Qui saura que j'ai obtenu ce délai de deuxjours? Ce n'est pas moi qui m'en vanterai, de peur qu'on ne sô jette à la traverse dans le dessein que je poursuis et poursuivrai jusqu'à la mort d'assurer le repos et la gloire de mon roi.

Le roi réfléchit profondément, et finit par diiv d'une voix sombre :

— J'attendrai jusqu'à demain soir, M. de Louvois.

Sans un éclat de voix, sans un éclair de safi faction, sans un souflle qui trahît son bonhcc Louvois s'agenouilla pour remercier son maître et sortit du cabinet.

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