LE CHOC SE DEUX FORTUNES
Jaspin était déjà en route pour aller avertir la marquise, lorsqu'il réfléchit qu'il la trouverait entourée de monde, que c'était son jour d'audience, et que peut-être elle ne pourrait le recevoir sans attirer l'attention.
D'ailleurs, à quoi bon éveiller l'inquiétude de la marquise à propos d'une crainte qui pouvait être chimérique? Jaspin était là, dans le chemin, à se consulter, laissant aller son carrosse au petit trot, lorsqu'il fut rejoint par le père la Chaise, dont les chevaux marchaient rapidement.
Le jésuite ayant reconnu Jaspin, le fît arrêter, descendit en toute hâte et s'approcha de la por-
tière. L'air sombre du confesseur de Sa Majesté ne présageait rien de bon.
— Tout est encore une fois perdu, glissa le père la Chaise à Toreille de Jaspin ; le roi remet à deux jours sa communication au parlement. Je cours prévenir la marquise.
Et, voyant Jaspin atterré, le jésuite continua sa route en homme qui connaît le prix d'une minute.
— Allons , se dit Jaspin revenu de sa stupeur, mon pressentiment était fondé, Louvois a retourné l'esprit du roi. Cette lettre, que je lui ai vu lire, était une nouvelle heureuse ; il faut, au lieu d'alarmer la marquise^ découvrir quelque chose des projets de Louvois. Or, il n'est qu'un moyen, c'est de fciire parler ce coquin de Desbuttes. Marchons !
Jaspin rebroussa chemin et rentra dans Versailles. Là, pas de Desbuttes. D'aller s'informer à la surintendance, Jaspin ne l'osait en personne. Qui envoyer? Gérard? Impossible, il était trop connu. Belair? Où le trouver? Jaspin pensa à Rubantcl et courut à son logis pour le prier de s'informer du traitant avec tous les ménagements possibles.
Rubantcl se chargea en rechignant de la commission, et questionna dans les bureaux de la surintendance. 11 apprit que M. Desbuttes n'était pas venu à l'hôtel depuis plus d'une semaine,
et qu'on ignorait les destins de ce galaiit homme. Cependant on le supposait à Paris où il avait un logement dans Thôtel Louvois. Il rapporta cette inutilité à Jaspin qui , sans perdre une minute, courut à Paris.
A l'hôtel Louvois, Jaspin n'était pas connu, d'ailleurs il croyait le ministre à Versailles et pouvait risquer de se montrer. Il fit parler le suisse. Ce dernier, malgré toute la réserve d'un fonctionnaire de son importance, se laissa persuader par la bonhomie de Jaspin, et avoua que M. Desbuttes, qui avait effectivement une chambre à rhôtel , avait paru dix jours avant, traversant Paris en carrosse, pour porter quelque ordre pressé.
Jaspin, à cette nouvelle qui dérangeait son plan d'investigation, ne laissa rien percer de sa mauvaise humeur , récompensa largement le suisse, et partit plus pensif que jamais. Un ordre!... Quel ordre pouvait porter Desbuttes? N'était-ce point plutôt quelque machination à laquelle il se prétait comme instrument? En quel endroit se rendait-il? Comment le savoir? Là résidait la plus grande partie du secret.
Jaspin savait le jour et l'heure du départ, c'était un commencement. En questionnant, pensat-il, le maître de poste de tous les premiers relais, on saurait retrouver la trace. Mais il y a vingt routes, distantes l'une de l'autre d'au moins
trois lieues ; ce circuit de soixante lieues pouvait durer trois jours, et, selon la loi du guignon, la chose qu'on cherche est toujours la dernière qu'on trouve.
Jaspin commençait à perdre la tète. Paris est un labyrinthe dans lequel on perd tout, si Ion n'a un fil conducteur. Le fil manquait absolument au pauvre Jaspin. Tout à coup, au milieu de sa désolation, une idée lui traversa l'esprit.
— On ne part point pour un voyge, se dit-il , sans avoir fait quelque emplette ou demandé quelques renseignements. Un drôle comme ce Desbultes fait le gros dos partout et tranche du personnage; il est donc impossible que, dans le quartier, ce paon n'ait pas laissé traîner quelqu'une de ses plumes.
Jaspin avisa des porteurs de chaise qui attendaient la pratique devant la fontaine Colbert. Ces honnêtes Auvergnats ont été de tout temps la Providence des curieux.
Jaspin débuta par montrer un écu, et aussi loi une voix qui lui parut mélodieuse comme celle d'un séraphin, c'était pourtant le plus chagrinant de tous les patois allobroges, répondit qu'au jour, à l'heure indiquée, il était parti de l'hôtel Louvois un beau petit seigneur tout doré, aux jambes courtes, mais puissamment arquées, qui avait fait mettre une provision de vin dans son
carrosse. Jaspin se fit montrer le marchand de vin et y courut.
Lj}, Jaspin questionna plus sûrement. Il apprit que le susdit seigneur avait choisi du vin de Beaunc; cela intéressait Jaspin.
— Qu'a-t-il dit au cocher? demanda l'évêque.
— Il a dit : Chez le rôtisseur!
— Et le rôtisseur demeure?
— Rue de la Fcuillade.
Jaspin s'y rendit. Le seigneur aux jambes torses avait acheté une poularde et dit à son cocher :
— A Pantin.
Sur ce mot, Jaspin dressa l'oreille. Par Pantin, l'on allait sans doute à Rome, puisque tout chemin y conduit , dit le proverbe ; mais on allait aussi en Champagne, et par conséquent à Élisecn-Argonne ou à Lavernie.
Jaspin, fort inquiet, se fit brouettera la barrière Saint-Martin.
Le premier renseignement qu'il obtint des commis du Pied fourché fui celui-ci :
Un seigneur tout magnifique, se voyant arrêté par les veaux qui encombraient la barrière, avait fait beaucoup de bruit en se penchant hors de son carrosse , et enfin dégagé avait crié au cocher :
— A Bondy ! brûle!
Plus de doute, Desbuttes n'allait point à Rome,
et Bondy était le premier relais de la route de Champagne.
A partir de ce moment, les idées de Jaspin se mirent à bouillonner comme des lingots dans le creuset. Une terreur vague, et plus douloureuse parce qu'elle n'avait pas d'objet précis, s'empara du pauvre Jaspin, qui chercha autour de lui des appuis et s'aperçut qu'il n'en aurait aucun.
Ainsi, Desbuttes allait à Élise, peut-être même à Lavernie ; quel piège nouveau cachait ce nouveau voyage? N'était-ce pas une bonne nouvelle envoyée par Desbuttes à Louvois , qui avait ainsi rendu la joie et l'orgueil au ministre?
Devant cet abîme noir, béant sous ses pas , Jaspin frémissait d'instinct et appelait en vain sa raison qui s'obstinait à fuir.
Une demi -heure s'écoula ainsi. Jaspin ne voyait que ce carrosse, ce bancal doré, ces bouteilles de vin de Beaune et cette poularde galopant sur la route de Lavernie.
Soudain , ranimant son esprit par l'excitation seule du cœur :
— Je ne cours, pensa-t-il, aucun danger, Gérard non plus; mais la marquise est menacée. Le roi, en reculant sa communication au parlement, montre une défiance qui outrage safemm» et dont l'instigateur ne peut être que Louvoie. Or, si Louvois a envoyé Desbuttes à Lavernie, il faut que je sache dans quel but, et pour le savoir
je n'ai encore qu'un seul moyen, c'est de m'y rendre moi-même, attendu que je ne puis me confier à personne, à Gérard moins qu'à tout autre.
Une fois arrêté à quelque chose, Jaspin devenait courageux, opiniâtre comme un mulet. A partir de ce moment il déploya une énergie, une activité qucLouvois n'eût certes pas soupçonnées en cette grassouillette et vermeille créature.
Il retourne à Versailles, fait demander Gérard à l'hôtel des chcvau-légers, et, après avoir changé de chevaux, repart pour Paris avec Gérard dans son carrosse.
Jaspin était devenu froid, concentré; Gérard houillait de curiosité, d'impatience. Cependant il dut se résigner à essuyer des questions, lui qui en avait mille à faire.
Gérard avait emmené son laquais qui monta près du cocher de Jaspin. Celui-ci commença par recommander à son élève le plus absolu silence sur le voyage qu'ils faisaient ensemble, et, se recueillant comme s'il allait prononcer une harangue :
— Mon ami, dit-il, je ne pourrai aller chercher demain Violette, comme nous l'avons promis àBelair. C'est vous qui vous chargerez de ce soin, et voici un mot de moi pour mademoiselle Balbien. Je l'ai crayonné à la hâte, tandis qu'on changeait de chevaux.
— Quoi ! dit Gérard, où allez-vous donc?
— La marquise m'envoie quelque part où je ne puis tarder de me rendre. Gardez-vous de parler à qui que ce soit de mon départ : vous l'eussiez ignoré vous-même, tant j'ai hâte de partir, si je ne me fusse senti le double besoin de vous embrasser et de vous recommander ces pauvres enfants sur lesquels vous saurez veiller aussi bien que moi. Vous m'allez conduire jusqu'à Bondy pour qu'en route je convienne avec vous de tout ce que nous avons à dire et à faire. Qu'il vous suffise de savoir que les intérêts de votre protectrice seraient gravement compromis si je demeurais, ou si l'on savait que je suis parti. Que ne congédiez-vous votre laquais? C'est un témoin gênant.
— Je suis sûr de lui, répondit Gérard, et vous devriez bien plutôt le prendre avec vous.
— Inutile ; mon caractère de prélat et ma faiblesse seront les meilleurs appuis pour moi. Vous allez donc prévenir Belair de mon absence forcée ; préparez à ma place le départ de Violette ; retournez à Versailles où il est bon qu'on vous voie. Vous me direz d'abord malade , puis en tournée; je pense revenir sous huit jours.
— En vérité, dit Gérard stupéfait de la résolution et de l'air mystérieux de son ami , vous me glacez, Jaspin. Bien souvent déjà vos rélicences, vos élrangetés m'avaient surpris ; je me suis demande bien des fois si vous étiez encore
le Jaspin si ouvert, si confiant, si libre, que j'ai connu depuis que j'existe. Mais aujourd'hui jV voue que je ne vous connais plus, et à vous voir si secret, si froid , si défiant, j'avoue que je ne sens plus près de moi un ami , et que je me demande si mon cœur lui-même n'a pas changé pour vous.
Jaspin embrassa silencieusement le jeune homme, mais sans témoigner cette effusion, cette ivresse tendre auxquelles Gérard avait été accoutumé.
— En vain, dit-il, vous cherchez à m'interroger; je ne puis vous répondre. Ce n'est ni défiance ni refroidissement; c'est ignorance. Je fais en aveugle quelque chose dont je ne prévois pas l'issue ; seulement il faut que je fasse cette chose : n'en demandez pas davantage. Aimez-moi d'autant plus que je souffre d'avoir un secret pour vous.
— Mais je ne vous laisserai pas en cet embarras; vous ne partirez pas seul !...
— Seul, au contraire, et vous tâcherez de m'oublier à partir de tantôt.
Ils se turent tous deux après cet entretien bizarre. Les chevaux, frais, et menés par une main vigoureuse, firent les huit lieues de Versailles à Bondy en moins de trois heures, et le soir venait quand le carrosse arriva devant la maison de poste.
COMTE DE liYERME. 5. 10
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Là, Gérard voulut insister encore pour accompagner Jaspin ou tout au moins lui être utile.
— Non, plus un mot, je vous supplie, répliqua J'évêque d'une voix émue, je vais prendre ici des chevaux pour continuer vers Meaux ; vous en prendrez, vous, pour revenir à Paris, car les miens doivent être harassés. Mon bon Gérard, interrompit-il en souriant, obéissez à votre maître, c'est la première fois que je vous commande quelque chose depuis que vous êtes au monde.
— J'obéis, répondit Gérard.
Et tous deux entrèrent chez le maître de poste, où ils demandèrent quatre chevaux.
— Il ne m'en reste que deux, répliqua le maître.
— J'en vois quatre à l'écurie, dit Gérard.
— Oui, mon gentilhomme; mais deux de ces quatre sont retenus pour un carrosse que m'a annoncé tout à l'heure en passant un courrier extraordinaire qui a relayé ici.
Gérard et Jaspin se consultèrent du regard.
— Je prendrai les deux chevaux, dit Jaspin, je suis le plus pressé.
— Et moi, j'attendrai qu'il rentre des chevaux frais a l'écurie, dit Gérard, ou que ceux qui nous ont amenés ici se soient reposés.
Cependant, les palefreniers et le cocher de Jaspin avaient attelé. L'évêque serra tendrement dans ses bras son élève qui lui gardait involou-
tairement rancune, malgré toutes ses protestations.
Jaspin, stoïquc, pressa le départ, stimula le postillon, et son carrosse disparut avec le bruit du tonnerre. Déjà la nuit chargeait d'humidité les branches touffues des chênes et la première étoile jaillissait de l'azur du ciel. Jaspin roulait depuis une demi-heure à peine dans un chemin étroit, rocailleux et bordé de fossés profonds, quand il entendit un bruit formidable et des cris avec des cliquetis de fouet.
Une chaise traînée ou plutôt emportée par deux chevaux ardents arrivait comme la foudre par le détour de la route. Le postillon de Jaspin voulut jeter ses chevaux à droite, mais la roue tomba dans une ornière, ce qui lui fit perdre une seconde et l'empècha de biaiser. Les chevaux s'entre-choquèrent, les carrosses se heurtèrent avec fracas, on entendit crier les ais rompus et pétiller les glaces brisées; un pêle-mêle affreux s'ensuivit. Des deux carrosses; l'un, à demi plongé dans le fossé de droite, était déchiré en mille pièces, c'était celui de Jaspin ; l'autre, incliné sur le flanc, tremblait encore, mais sans blessure ; puis, des postillons sacrant et blasphémant, des chevaux hurlants et hennissants; Amour, aboyant pour qu'on vînt tirer Jaspin de sa boîte: c'était un vacarme à faire trembler les arbres de la forêt.
Jaspin, contusionné, mais plein de vaillance, appelait à l'aide. Son postillon et son cocher, à force de crier qu'on venait de tuer monseigneur, firent peur à l'autre postillon et à un grand laquais qui redressaient leur chaise dont le ressort était faussé. Jaspin , charitable comme un bon chrétien, voulait s'enquérir des voyageurs de ce carrosse ennemi. On le pria de ne s'en point approcher et de s'occuper de lui-même.
Ce fut alors que, bien surpris, il parvint à se dégager du milieu des débris. La chaise était sur pied, le postillon prêt à repartir.
Mais Jaspin, irrité, se jeta devant les chevaux.
— Savez-vous, s'écria-t-il , que je vous ferai pendre, coquins, qui m'avez brisé mon carrosse, et ne m'aidez seulement point à sortir d'embarras ! Cristol !
— Service d'État ! répondit le postillon.
Ces mots calmèrent un peu Jaspin, mais ne le découragèrent point.
— Nous sommes précédés, dit le postillon, par un courrier d'État et l'on nous attend. Laissez-nous passer.
— Vous voyez bien, reprit Jaspin, que vous m'avez rompu mon carrosse, tué ou blessé mes chevaux, et que je ne puis rester sur la route au milieu d'un bois ; qu'on me ramène seulement au relais, où je trouverai un nouveau carross»
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Je suppose que le maître de cette voiture, qui s'obstine à ne point paraître, ne me refusera pas une place auprès de lui ; c'est bien le moins qu'il me doive.
Le postillon lui montrant le carrosse avec mystère ;
— Regardez, dit-il , monseigneur !
La chaise était fermée et cadenassée comme une boite.
— Voilà qui est étrange, pensa Jaspin. C'est quelque prisonnier d'État qu'on amène. Mais vous ne pouvez me refuser de me reconduire au relais. J'irai par votre voiture, puisque vous m'avez privé de la mienne. Le siège est large, j'y monte, et partez si vous voulez.
Le postillon, n'osant refuser un si léger service à monseigneur, aida Jaspin à prendre place sur le siège vide du cocher. Le grand laquais qui lui abandonnait ce siège se réfugia derrière. Jaspin, après avoir encouragé de son mieux son postillon et son laquais, les laissa recueillir les chevaux et les débris épars sur le champ de bataille. Puis, clopin dopant d'abord, mais guéris à grands coups de fouet, les chevaux de la chaise repartirent vers Bondy, et Jaspin, tout en se frottant les genoux et les épaules, put à loisir méditer sur ce contre-temps dont les suites pouvaient être si fâcheuses, et, malgré ses ennuis et ses meurtrissures, il se félicitait de n'avoir pas été brise avec
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et d'arriver bientôt à Bondy où il trouverait remède à tous ces maux.
Pauvre Jaspin! il ne se doutait guère de ce qui l'attendait à ce Bondy tant désiré !
ou LOUVOIS ItE TROUVA PAS CE QU'IL ATTENDAIT, ET OU DESBUTTES REÇUT CE QU'IL M'ATTENDAIT PAS.
Ce courrier si pressé qui précédait la chaise, c'était Desbutles, qui, dans sa joie d'aller annoncer la bonne nouvelle à Louvois, était parti deux relais avant Bondy pour prendre les ordres du ministre et bénéficier de toute la spontanéité des hommes d'État en pareille rencontre. Desbuttes savait combien dure peu la reconnaissance : c'est un éclair ; il voulait tâcher de le monnayer.
Il avait donc fermé, comme on l'a vu, sa chaise, conduite par un postillon et un laquais à lui ; il avait enfourché les meilleurs chevaux
de chaque poste, et, déjà, malgré les ténèbres, il voyait la barrière Saint-Martin , quand il fut croisé par deux cavaliers qui , sortant des bas côtés à son approche, vinrent lui couper la route.
Ces deux hommes, vêtus comme des marchands en voyage, c'étaient Louvois et son médecin Séron. Louvois, prévenu de l'arrivée du carrosse pour le soir, voulait l'empêcher d'entrer à Paris, et lui indiquer une autre destination.
Louvois jeta un cri joyeux en reconnaissant Desbuttes. Celui-ci, essoufflé d'ailleurs, exagéra encore sa fatigue et ses suffocations. Le ministre le caressait et le réconfortait comme il eût fait pour son fils.
— Et le carrosse? dit-il enfin.
— J'ai une heure environ d'avance sur lui, monseigneur.
— Et... le personnage?
— Raisonnable, lucide.
— Vraiment.
— Je lui parlais, il n'y a pas deux heures, monseigneur, et je vous réponds qu'il savait parfaitement se plaindre de la rapidité avec laquelle je le menais.
— Trop de rapidité peut-être, dit Séron d'un ton d'oracle.
— J'ai cru servir monseigneur en me hâtant, répliqua Desbulles.
— Oui, oui, et vous m'avez servi à souhait, et vous éprouverez si je sais récompenser. Mais ne restons point ainsi sur cette chaussée ; déjà les quelques imbéciles qui demeurent aux environs se mettent à leur fenêtre. Poussons en avant, allons jusqu'au relais ; je ferai prendre à ce carrosse une route détournée; je veux conduire notre homme h Meudon, chez moi : n'estce pas, Séron? Là, nous l'aurons à notre disposition ; là, je suis sûr qu'on ne me l'enlèvera pas.
Puis, se ravisant, tout en marchant vers Bondy avec ses deux compagnons :
— N'était-ce pas imprudent, dit-il, de quitter ce carrosse?
— Oh ! monseigneur, nul ne m'a suivi, deviné; je n'ai pas rencontré un obstacle depuis le pays, dans des chemins où il eût été bien facile de me susciter une difficulté, tandis qu'ici, sous Paris même, à la portée de votre main... Et d'ailleurs, le postillon et mon laquais ont pour mot d'ordre : « Service de l'État ! » Avec cela ne traverserait-on pas l'enfer?
— Il est gentil, ce Desbuttes, dit froidement Louvois, avec un de ces pâles sourires qui naissent comme un feu follet et s'évaporent de même.
Desbultes frémit de joie.
— Je ferai sa fortune, continua Louvois du même ton.
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— Oh! monseigneur!... s'écria le traitant qui prit une basque de l'habit de son maître et la baisa dans un transport d'ivresse.
Cependant Louvois , dévoré d'impatience , avait lancé son cheval , et l'on approchait du relais.
Desbuttes commençait a s'inquiéter aussi de ne pas voir paraître la' chaise.
— Cette chaise tarde bien ! dit le ministre en fronçant son terrible sourcil.
— Oh! monseigneur, dit Desbuttes, il faut le temps de relayer.
— Voici les maisons de Bondy, la poste, et l'on ne voit rien. Vous avez eu tort d'abandonner cette chaise; il était inutile de venir en avant, ajouta Louvois avec mauvaise humeur.
— C'est imprudent, en clTet, ditsenlcncicusement Séron.
Desbuttes sentait couler non pas du sang, mais du vif-argent dans ses veines. Tout à coup son oreille, dilatée par la crainte et aiguisée par l'espoir, perçut au loin comme un roulement, et il arrêta son cheval.
— La voici, monseigneur ! s'écria le traitant d'une voix triomphante.
Louvois plongea son regard perçant dans les ténèbres, et répondit :
— En effet, je vois quelque chose venir. Absorbés qu'ils étaient tous trois dans cette
contemplation, ils n'avaient pas vu, à vingt pas de la maison de poste, adossé à un arbre, un homme qui les regardait passer, et qui bondit à ce mot : « Monseigneur, » prononcé par l'imprudent Desbuttes.
Cet homme n'était autre que Gérard, demeuré faute de chevaux à la poste, et attendant pour se remettre en route la fin du souper de ses deux bétes ; cet homme tourna silencieusement, à petits pas, derrière les trois cavaliers arrêtés, vint du plus près possible regarder le visage de celui que l'on avait appelé monseigneur, et, retenant un cri de surprise à la vue de Louvois, se posta dans l'ombre pour voir commodément ce qui allait se passer ; car la présence du ministre à cette heure, dans ce lieu, promettait une aventure.
— Dieu soit loué! s'écria Desbuttes; ce sont mes gens, je les reconnais bien maintenant.
Le front de Louvois se dérida.
— Faites promptement changer les chevaux, dit-il, et congédiez le postillon, bien payé. Renvoyez votre laquais tout droit à Paris. Quant à nous, nous prendrons la traverse par Romainville, Bagnolet et Charonne. C'est vous qui mènerez; Séron nous guidera; moi je monterai dans la chaise avec notre homme. Faites vite !
La chaise venait de s'arrêter devant la maison de poste. Desbuttes s'élança pour exécuter les
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ordres de Louvois resté dans l'ombre avec le chirurgien.
— Là !... merci, dit Jaspîn de sa voix flûlée. Tenez, postillon, voilà pourboire. — Aidez-moi à descendre, vous, dit-il à Desbuttes, qu'il était bien loin de soupçonner si près de lui.
Et il se jeta mollement dans les bras du traitant, qui croyait aider à son laquais.
Tous deux poussèrent un cri en se reconnaissant. A ce cri, Louvois, qui trouvait déjà le temps long, s'avança pour demander à Desbuttes la cause de sa stupeur ; car le financier, devant celte tcte de Méduse, était resté littéralement stupide et béant.
Quand Louvois, s'approchant, eut reconnu Jaspin; quand Jaspin, reculant, eutrcconnu Louvois, ce furent de nouvelles et plus terribles émotions. Jaspin sentit ses genoux se dérober sous lui. Louvois, roulant des yeux effrayants, demanda d'une voix rude à Desbuttes ce que l'évéque faisait là, pourquoi on le trouvait sur le siège de cette chaise.
Desbuttes tremblait comme la feuille et bégayait des sons inarticulés. Devinant à sa propre terreur ce qui se passait dans l'àme du ministre, pressentant un échec pour sa fortune, il fut saisi d'un accès de colère, et se jela sur Jaspin comme un dogue sur un autre, qui lui déroberait sa proie.
Jaspin poussa un cri lamentable, qui fit bondir du fond de sa cachette le protecteur inespéré que Dieu lui réservait. Gérard aussi venait de reconnaître Jaspin, et, se plaçant auprès de lui, la main sur la garde de son épée, il regarda Desbuttes avec des yeux si flamboyants, que le financier battit en retraite et se vint cacher derrière son maître.
Quant à Louvois, cette nouvelle apparition avait achevé de le mettre hors de lui. Déjà il s'avançait menaçant et provocateur, car pour cet homme le mot danger n'existait pas; mais Séron le retint par un bras, tandis que Jaspin de son côté entraînait Gérard en lui disant tout bas avec angoisse :
— Oh! par pitié, partons ; si vous saviez... Partons. *
Gérard revint lentement, à reculons, vers la maison de poste, toujours observant ses ennemis. Jaspin avait fait brider les chevaux et donné deux louis au maître de poste pour qu'on lui prêtât deux selles. Il monta, fit monter Gérard et l'entraîna au galop, en lui disant :
— Une voiture fermée, cadenassée... amenée delà-bas par Desbuttes, attendue par Louvois! Oh! mon cher Gérard, si cette nuit même, n'importe par quel moyen, la marquise ne sait pas ce que renferme ce carrosse, nous sommes tous perdus !
Us disparurent ainsi aux yeux de Louvois, qui n'écoutait ni Desbuttes suppliant à ses genoux, ni Séron, qui lui recommandait de s'observer en présence de tout ce monde.
Cependant les chevaux étaient changés, le postillon payé. Desbuttes avait fait raconter à son laquais et à ce postillon l'accident arrivé sur la route ; la présence de Jaspin sur le siège s'expliquait ainsi bien clairement. Outre cela, le financier, entr'ouvrant avec sa clef une des portières, avait fait voir à Séron que la chaise renfermait encore le prisonnier.
Louvois, toujours sombre malgré toutes ces assurances, fit monter Desbuttes en postillon et entra dans le carrosse, qui partit rapidement par la route de traverse dans laquelle les guidait Séron. «
Quelques minutes après, on entendit un grand cri, des coups furieux frappés sur la portière de la chaise, et la voix du ministre, voix efiFarée, rauque, sinistre , qui criait :
— Arrêtez ! arrêtez donc !
Desbuttes obéit. Séron revint près de la chaise ; Louvois se jeta dehors, livide, les cheveux en désordre, et lui dit d'un accent que rien ne saurait rendre :
- - Voyez donc ce qu'il y a dans ce carrosse... Séron, ce n'est pas un homme, c'est un cadavre.
Desbuttes sauta en bas de son cheval, Séron
aussi. La chaise était arrêtée dans un endroit sorabre, désert, où filtrait à peine quelque clarté du ciel, sous les voûtes opaques des châtaigniers et des noyers qui bordaient le chemin.
Séron tira doucement à lui le vieillard qu'avait amené Desbuttes. Il ne s'aidait pas, il ne respirait pas.
— Je lui ai parlé, je l'ai secoué, dit Louvois, il n'a ni répondu ni remué.
Séron, après un examen minutieux et réitéré de ce corps déjà roide et de ce visage froid :
— L'homme est mort ! dit-il.
Desbuttes s'arracha les cheveux, et ses dents claquèrent de terreur.
Louvois se redressa farouche et morne comme une statue du Désespoir. Le plus effrayant silence planait sur cette scène terrible.
— Etesvous bien sûr, monsieur, qu'il ne soit pas évanoui? murmura le désolé Desbuttes en interpellant Séron encore agenouillé près du cadavre. La secousse l'aura tué, continua d'une voix lamentable le traitant, qui s'effrayait de l'altitude sombre de son maître.
— Cette secousse n'aurait pas eu lieu sans la rencontre de M. Jaspin, dit sourdement le ministre.
— Hélas !
— Et M. Jaspin ne se serait pas trouvé là, si
on ne Teût averti, continua Louvois d'un ton de plus en plus menaçant.
Desbuttes commença de trembler.
— Maintenant, poursuivit Louvois emporté par le flot de rage qui bouillonnait en lui, je comprends ce que je ne pouvais comprendre tout à l'beure : la présence de M. Jaspin sur le siège de ce carrosse et celle de M. de Lavernie à la maison de poste.
— Monseigneur! hurla Desbuttes qui fondait en larmes, en heurtant ma chaise, pouvait-on espérer de tuer ce malheureux ?
— En heurtant ce carrosse, on espérait voir ce qu'il renfermait.
— Monseigneur, mais alors, on ne fût pas revenu a Bondy sur le même carrosse.
— Pourquoi non? puisque à Bondy l'on avait du renfort; puisque M. de Lavernie avec deux laquais, armés sans doute, attendait a Bondy, et que nul ne pouvait m'y attendre, moi !
— Oh! monseigneur, je vous jure..., s'écria Desbutles en se tordant les mains et en protestant de son dévouement, de sa probité.
Ce malheureux mot alluma la poudre; Louvois fit explosion.
— Ta probité, coquin ! s'écria-t-il dans un transport de fureur ; ton dévouement, bélître ! Ah! tu m'as vendu à mes ennemis, ah! tu m'as joué ! mais tu mourras !
Et de sa main vigoureuse, dont la colère décuplait les forces, il saisit Desbuttes palpitant, et le brisa de coups terribles, dont un seul eût suffi à assommer un bœuf. Cependant, excité, irrité parles cris étouffés du misérable, aveuglé par la rage qui l'enivrait, par la volupté de battre et de faire souffrir, il cherchait une épée à son côté : il eût poignardé, déchiré, anéanti sa victime. Desbuttes commençait à râler et à mordre, lui aussi se révoltait et ne voulait pas mourir.
Séron l'arracha des mains de Louvois et le remit sur ses pieds ; mille tourbillons, des myriades d'étincelles passant et repassant devant ses yeux, l'étourdissaient et le firent vaciller pendant quelques minutes.
— Tuez-le! tuez-le!... criait Louvois.
Ces terribles mots ranimèrent Desbuttes comme une fraîche aspersion d'eau bienfaisante; il se mit à genoux à distance et supplia encore avec les plus éloquentes protestations.
— Eh bien ! va-t'en, puisque tu n'es pas mort, dit Louvois, disparais ! je te chasse !... et prie Dieu que jamais il ne te place sur mon chemin ; prie le démon, ton maître, de te bien garder de ma colère ; car si j'entends parler de toi, si mes espions te déoouvrent, si tu oses respirer de façon à être entendu, je te le jure, misérable, tu mourras en lambeaux sur une
croix de fer rouge que je vais commander exprès pour toi.
Saisi d'un vertige qui hérissait tous ses cheveux, chancelant sous le poids de ces paroles qui venaient le lapider une à une comme des pierres aiguës, Desbuttes se releva et s'enfuit, croyant toujours sentir les ongles de cette main inévitable qui s'étendait à toutes les extrémités du monde.
Il s'enfuit au hasard, éperdu, hurlant et blasphémant, soutenant d'une main ses habits en loques, et de l'autre essayant d'étancher le sang qui couvrait son visage.
Quant à Louvois, tremblant encore, il tomba plutôt qu'il ne s'assit, soutenu par Séron, sur un des coussins de la chaise. Sa colère assouvie s'était abattue comme la boursouflure de l'écume qui monte sur l'huile en ébullition.
— Mort!... dit-il après un long silence, mort avant d'avoir pu parler ou signer une déposition! Et c'était ma dernière espérance !... Et le roi m'attend !
Sa tête pesante retomba dans ses deux mains. Ce génie puissant, invincible, cherchait déjà à tirer parti de sa défaite même.
— Il me reste le cadavre! murmura-t-il, et une accusation terrible contre ceux qui ont causé sa mort. Le roi verra bien qu'il y avait là un secret que les amis de la Maintenon ont étouffé
par un crime. Car enfin, Séron, cet homme est mort de mort violente, n'est-ce pas? C'est facile à prouver.
Le médecin, digne de son maître, avait déjà compris sa pensée. De nouveau incliné sur le corps, il rétudiait avec le plus fervent désir de satisfaire Louvois.
— Non, dit-il enfin, ce front n'a pas une lésion ; pas une articulation n'est brisée, luxée même ; la mort a été produite par la trop grande rapidité de la course, par le manque d'air ou par l'ébranlement tout moral imprimé au cerveau lors de la secousse physique. Nul médecin n'oserait soutenir que le vieillard est mort assassiné. Pas même moi.
Louvois, atterré, se tut.
— C'est pourquoi, continua Séron, je vous engage à remettre ce corps dans le carrosse et à le faire inhumer promptement, soit à Meudon, soit en quelque autre endroit où il ne puisse être découvert. Je m'en chargerai moi-même pour plus de sûreté. Mais, d'ailleurs, M. le marquis, vous avez eu tort de maltraiter ainsi Desbuttes, car il se vengera en allant tout raconter h la marquise ou à Jospin.
— Non, dit Louvois , Desbuttes n'en sait pas assez pour risquer de me braver de la sorte. D'ailleurs, si je l'ai châtié, je puis le ramener à moi. Il tremblera d'être compris dans le nombre
des maltôtiers à qui je fais rendre gorge, et pour conserver ses écus il me ménagera... Etre ménagé par Desbultes ! Oh! misère!...
Et en prononçant ces paroles, Louvois poussa un éclat de rire amer et voulut frapper la terre de son poing; mais il frissonna, car sa main venait de se heurter au cadavre.
Il se leva précipitamment.
— Depuis quand cet homme est-il mort? demanda-t-il au médecin.
— Depuis une heure à peine.
— Vous ne supposez pas qu'il fût mort, quand Desbuttes l'a quitté pour venir à nous?
— Non.
— Vous ne supposez pas que Jaspin ait pu se douter de cette mort?
— Non, puisque la chaise était fermée. Non, puisque le postillon, le laquais et Desbuttes luimême n'en savaient rien. Je répondrais de l'innocence de ce malheureux en toute celte affaire.
— S'il est innocent, répliqua Louvois, si le hasard seul a tout conduit, c'est donc la fortune de mon ennemie qui vient dchcurter la mienne... Mauvais présage!... Eh bien, soit!... Mais je vais m'efforcer de retrouver Desbuttes ou d'empêcher qu'il puisse communiquer d'ici à demain, soit avec la marquise, soit avec Jaspin, soit avec M. de Lavernie. J'ai pour cela des moyens sûrs. Et demain , je ferai encore trembler la marquise
au seul nom de ce chirurgien qui savait le secret des Lavernie. Si elle ne tremble pas, elle, Jaspin, qui croira que l'homme est encore vivant, tremblera et parlera !... Non, tout n'est pas perdu ; de l'audace, du sang froid, un profond silence! J'ai jusqu'à demain soir; c'est long, c'est éternel ! Et d'ailleurs, quand j'aurais échoué, quand j 'aurais manqué à la parole donnée au roi, il faudra bien que cela passe, comme ont passé tant de choses, comme tout passera! Car je tiens le roi, et j'ai l'avenir! Emportons cet homme à Meudon !
En achevant ces mots, Louvois abaissa ses regards orgueilleux jusqu'au cadavre ; on eût dit que ce cadavre grimaçait comme un sourire d'ironie ; il savait déjà, lui, la valeur de ce mot, Vavenir, prononcé par une bouche mortelle. Peut-être le prononçait-il aussi, une heure avant d'être étendu froid et endormi à jamais sur ce chemin sombre et désert.