‹ Le comte de Lavernie (volume 4)Chapitre 6 sur 12 · ADIEU · texte numérisé non relu

ADIEU

Belair avait quitté ses amis pour porter tant de bonnes nouvelles à la petite maison du pont Marie.

Certes, rien n'est plus facile que d'aller de Versailles à Paris en deux heures. Mais Belair, nous le savons, avait adopté un itinéraire qui triplait la longueur du chemin. D'ailleurs, il n'entrait point chez Violette avant le soir. Il occupa donc les derniers instants du jour à faire emplette, pour la jeune femme, de tout ce qui lui serait nécessaire pour son voyage , et réussit à pénétrer dans la maison avec le même bonheur que les autres fois.

Violette regardait tristement les tapisseries de

sa chambre; elle ne jeta point le cri joyeux dont elle accueillait chaque arrivée de son amant.

Celui-ci la prit par la main et l'amena en face des derniers rayons du jour.

-- Qu'avez-vous? dit-il , vous êtes pâle, vous êtes triste, vous avez encore pleuré.

Elle essaya de cacher son visage.

— Que vous est-il arrivé, Violette?

— Rien ; mais ne faites pas attention à moi , je vous prie, je m'habituerai...

— A la liberté, au bonheur, ma chère vie, dit le jeune homme en la serrant tendrement dans ses bras. Demain! c'est demain le grand jour! demain, vous êtes sauvée à jamais!

— Ohl... s'écria la jeune femme, est-il vrai? Belair lui conta tout le plan de Jaspin, tout le

zèle de leurs amis. Il étala les belles choses qu'il venait d'acheter, il laissa enfin déborder toute sa joie à l'idée de ce départ fixé au lendemain soir. Mais son enthousiasme, au lieu d'échauffer la jeune femme, sembla l'éteindre de plus en plus. Le premier mouvement passé, elle retomba dans une mélancolie plus profonde, et d'où rien ne la put arracher, ni les caresses, ni les protestations, ni les folâtres saillies , ni les tendres reproches.

— Enfin, s'écria-t-il désolé lui-même, tant de tristesse n'est pas naturelle. Vous me serrez le cœur, Violette ; vous ne m'aimez donc plus?

— Oh ! dit Violette en joignant les mains.

— Alors, égayez-vous , puisque vous me voyez gai; rassurez-vous, puisque vous me voyez tranquille ; n'offensez pas Dieu , qui a tout fait pour nous, par un visage sombre et un cœur mécontent.

— Il est des impressions qu'on ne peut vaincre, murmura-t-elle. Tout, je ne sais pourquoi, me glace et m'épouvante.

— Vous allez quitter cette maison , rassurez vous.

— Partons tout de suite.

— Vous savez bien que c'est impossible, répliqua Belair en haussant doucement les épaules. Vous ressemblez aux enfants pour qui l'on fait cuire un gâteau et qui le veulent avoir avant qu'il ne soit fait. Ce n'est pas aujourd'hui que vous pouvez partir, c'est demain.

— Eh bien , repartit la jeune femme avec un frisson involontaire, ne m'empêchez donc pas de m'inquiéter et de pleurer jusqu'à demain. Oh ! ne vous irritez pas ; comprenez-moi, fussé-je incompréhensible.

— C'est vrai, répondit Belair, et je vous plains bien : toujours enfermée, toujours tremblant de poser le pied sur ces parquets qui craquent, de peur qu'on ne vous entende au-dessous ; toujours éloignée de cette fenêtre, la seule issue ouverte à l'air et au soleil, effarée au moindre bruit , imprégnée avec terreur de cette vapeur

noire qui monte lentement la nuit jusqu'à vous, comme la mystérieuse pensée de cet homme ; et puis ce sifflement monotone des eaux sur l'arétc de l'arche , les cris lugubres des mariniers, l'ébranlement perpétuel des solives vermoulues de cette masure, que le vent secoue en ses grandes tournées ; oui , chère petite amie , tout cela est effrayant pour une pauvre femme. Mais, enfin , tout cela finit demain ; n'y pensez plus; anticipez un peu sur le bonheur que demain nous promet à tous deux.

— Mon ami, dit Violette en serrant convulsivement Belair sur son sein tremblant, mon ami , vous m'allez encore reprocher ce que je vais vous dire ; mais je veux vous le dire avec un visage calme, avec des yeux bien assurés, avec une bouche souriante, et alors vous ne m'accuserez pas d'être une peureuse , un enfant exigeant. Non , ce n'est pas la solitude, ce n'est pas le bruit de l'eau , ce n'est pas non plus la fragilité de celle maison qui m'inquiètent... J'ai réfléchi sur tout cela. La solitude est ma sauvegarde, l'eau qui bruit est mon rempart, la fragile maison suflîra bien à porter notre nid ; il n'est pas jusqu'à ce fumeur, notre voisin silencieux, sur lequel je n'aie aussi bâti mes commentaires. Certes, il ne me connaît guère, il ne me soupçonne même pas; notre vieux propriétaire a eu tout intérêt à lui cacher sa voisine, comme il m'a

caché à moi mon voisin. Rien de plus déraisonnable, de plus insensé que le frisson qui parcourt mes veines quand je pense à tout cela. Vos paroles, tout à l'heure, eussent dû achever de me faire joyeuse et patiente, car, enfin, demain, c'est dans quelques heures; mais que voulezvous ! la vérité m'échappe ; je vous regarde en face, n'est-ce pas? avec des yeux bien brillants ; je vous souris comme je vous aime, je comprends que vous me dites : « A demain ! » et je soufifre. Oh! je souffre, mon cher amant, parce que, malgré tous mes efforts pour élever ma pensée h l'unisson de la vôtre, je ne sens ni dans mon cœur, ni dans mon esprit, ni dans mon âme, ni en moi, ni hors de moi, je ne sens pas ce demain qui nous rendrait si heureux.

Elle prononça ces mots avec un accent de douleur, avec une conviction désespérée qui firent sur le jeune homme une impression inexprimable. La lueur de ces doux yeux lui parut sinistre ; le sourire , subitement effacé de ce pâle visage lui sembla l'effrayante transition de la vie à la mort.

— Hélas ! répliqua-t-il en frémissant malgré lui , si c'est ainsi que vous me donnez du courage...

— Vous avez donc besoin de courage? dit-elle.

— Je ne sais plus ce que je dis ; vous m'avez troublé l'esprit. J'étais gai , j'étais en plein rêve

d*espoîr et de lumière ; vous me réveillez , je ne vois plus que ténèbres, vous me dégoûtez de tout ce que j'avais désiré si ardemment.

Il baissa la tête pour cacher son émotion sous les dehors d'une tendre bouderie.

Violette vint s'asseoir entre ses bras.

— Ne pensons plus à ces laides terreurs, ditelle, et puisque nous ne devons plus nous quitter. . .

Il fit un mouvement.

— Pourquoi avez-vous tressailli? demanda Violette.

— Rien, oh ! rien.

— Est-ce que vous ne devez pas rester près de moi ?

— J'avais promis à nos amis de paraître le plus possible , ce soir, à Versailles, afin de n'exciter aucun soupçon ; je m'étais même engagé à dire chez madame la marquise le finale du deuxième acte d'Athaliey les strophes du Lys et de l'Impie; mais puisque vous désirez me voir rester, je resterai, Violette. Oh ! mon amour! pourrais-je vouloir vous causer un chagrin ! On m'attendra , s'il le faut, à Versailles, mais que ma tendre amie ne pleure pas !

En disant ces mots, il pressait sur son cœur, avec des sanglots et des baisers pleins de larmes, la jeune femme qui renaissait à la flamme de cet amour passionné.

— Non, reprit-elle, pas d'imprudence à cause de mes sottes faiblesses ; obéissez à nos amis, ne mécontentez pas madame de Maintenon, notre auguste protectrice; je redeviens raisonnable. Tenez, ne voilà-t-il pas le vieux juif qui part? C'est l'heure de sa retraite; il me semble l'avoir entendu verrouiller sa porte.

— Et la porte de l'escalier se ferme aussi, dit Belair; votre voisin , ce terrible fumeur, s'en va sans doute, comme d'habitude, racler la mandoline dans l'île Saint-Louis, sous quelque vieux balcon. Passera-t-il par la rivière ou par le pont? Attendez que je voie.

— Ne vous montrez pas à la fenêtre ! Qu'il prenne l'un ou l'autre chemin, que vous importe? Ne vous éloignez pas de moi , le frisson me reprend quand vous n'êtes plus là.

— Je resterai , alors ! s'écria Belair d'un ton vif, avec une légère nuance de mécontentement.

— Allons , allons , jugez-moi plus favorablement : c'est fini. Tenez, comme je suis brave! Je vais , avant de me coucher , faire tous mes petits préparatifs. Non, je ne préparerai rien... je ne me coucherai pas... Les nuits ne sont pas longues, n'est-ce pas? en cette saison... le jour vient à deux heures et demie. Il en est neuf, c'est cinq heures à passer...

— Mon Dieu! Violette, que vous me faites

mal ! s'écria Bclair en crispant ses doigts avec angoisse. Dites-moi que vous voulez me voir rester. Demeurons tous deux , c'est plus court et plus sage. Me voilà décidé, je reste avec vous; mais épargnez- moi. Je ne comprends rien à votre agitation , à votre malaise , et j'en meurs de déplaisir.

Violette , passant ses deux bras charmants au cou de son ami , l'apaisa d'un baiser en retenant son cœur qui bondissait jusqu'à ses lèvres.

— A quelle heure avez-vous promis d'être à Versailles? dit-elle.

— A neuf heures et demie ou dix heures, pendant le souper du roi.

— Oh! déjà..., murmura Violette.

— Je n'y serai pas avant dix heures et demie en galopant bien fort.

— Partez donc, balbutia4-elle avec un soupir de désespoir.

Bclair, inquiet, agité comme elle, allait et venait , toujours arrêté au passage par ces bras languissants et ce regard chargé d'une douloureuse tendresse.

— Dites bien à M. de Lavernie, continua la jeune femme , renversée et palpitante , que je l'aimais comme un frère.

— Que vous l'aimiez?... Mais vous l'aimez toujours, je suppose ?

— Embrassez pour moi ce digne Jaspin ! Ah !.. .

une caresse bien tendre au bon petit chien Amour... un de nos amis aussi.

Elle s'aperçut que son émotion la reprenait et gagnait Bclair lui-même. Quand la voix s'arrête au gosier, les larmes montent bien vite aux paupières.

— Parlez, mon tendre cœur; pars, mon doux ami, dit-elle ; jamais je ne t'ai aimé comme en ce moment... Dis encore que tu m'aimes, laissemoi cette dernière parole scellée par ton dernier baiser î

Bclair tout éperdu , tout enivré de ces lugubres caresses :

— Tu as raison , dit-il , Violette , nos cœurs n'avaient jamais parlé ainsi. Je sais bien qu'ils ne peuvent nous présager que joie et que tranquillité ; mais enfin, obéissons à l'instinct qui nous pousse. Je vole à Versailles, j'accomplis la promesse que j'ai faite h la marquise, et je reviens. Oh! ne crains pas pour moi la fatigue. Gérard a des chevaux vites comme lèvent ; ils ne portent pas, ils enlèvent. Tu me reverras, Violette, avant que le jour n'ait blanchi tes vitres... D'ici là, tu n'auras pas peur, n'est-ce pas?

— Non! non ! Reste à A'ersailles... le ciel est noir , l'orage menace ; regarde les nuées qui se déchirent silencieusement.

— Je reviendrai , te dis-je ; dis-moi adieu ! Elle frissonna , et , ne pouvant prononcer ce

mot, se tordit de douleur dans les bras du jeune homme.

Déjà il gagnait la fenêtre en saisissant l'échelle, elle courut après lui et l'étreignit si nerveusement qu'il chancela.

— Adieu ! dit-elle enfin avec un effort qui brisa sa voix et son cœur.

Ce cri étrange vibrait encore dans Toreille de Belàir lorsqu'il toucha la rive. Il se retourna. Blanche et droite dans le sombre encadrement de la fenêtre, son amie lui faisait signe encore, et un nouvel adieu prononcé sur le même ton mélancolique glissa jusqu'à lui parmi les gémissements de la rivière.

— Imprudente ! se dit Belair attendri ; par bonheur, le voisin n'est plus là pour entendre...

Et il monta rapidement la berge. Au détour du quai, il regarda encore , mais la douce vision avait disparu.

Non, ce voisin mystérieux n'était plus à portée d'entendre. Lui qui n'avait pas d'adieux à faire, il était sorti tranquillement comme d'habitude, avait pris le chemin dans lequel nous avons vu Gérard le suivre , et bientôt il arpentait la rue Richelieu , en observant les abords de l'hôtel Louvois.

Une bonne heure environ s'écoula , pendant laquelle il répéta plus de vingt fois :

— Aurai-je plus de chance aujourd'hui? Ce

voyage qu'il fait ne sera pourtant pas éternel.

Et le promeneur inquiet regardait à la fois de quatre côtés.

Tout à coup il vit, de loin, arriver par le bout le plus obscur de la rue, longeant les rares maisons , et cherchant Tombre, un homme qui marchait rapidement , malgré toutes les précautions qu'il semblait prendre pour n'être pas vu. C'était Desbuttes qui , rafraîchi par la course et mieux éclairé sur sa situation, avait jugé prudent de ne pas aggraver par quelque démarche inconsidérée la colère du ministre , et de venir chercher à l'hôtel, avant que Louvois n'y eût reparu, certains papiers et certain sac, cachés dans la chambre qu'on lui prétait , débris trop minces, hélas ! de sa splendeur si vite écroulée. Il se hâtait donc pour précéder à l'hôtel Louvois la renommée de sa mésaventure.

Celte basse tournure, ce gros dos, ces petites jambes, frappèrent notre guetteur, ,qui coupa aussitôt la rue à angle droit pour se trouver en face du nouveau venu.

Celui-ci voulut éviter la rencontre ; mais le vaste compas du curieux mesurait par seconde quatre pieds au moins; les deux hommes se rencontrèrent sous une lanterne.

— Desbuttes !... c'est bien lui, s'écria le grand arpenteur.

— La Goberge!... murmura Desbuttes épou-

vanté, car en ce moment il aurait eu peur d'un enfant.

Instinctivement, les deux amis se retirèrent au plus épais de l'ombre.

— En quel état, bon Dieu! dit le maître d'armes, qui palpait les habits déchirés du financier; t'aurait on fait quelque injure? t'a-t-on volé?

— Dépouillé, assassiné ! balbutia le petit homme ; mais laisse-moi courir où j'ai affaire.

— Oh ! non ; je te tiens , je ne te quitte plus.

— Un quart d'heure seulement , et je te réponds bien que je reviendrai ; je n'ai pas envie de prendre racine dans cet endroit maudit.

— Où vas-tu donc?

— A l'hôtel Louvois.

— Mais tu as du sang au visage î

— Puisque je te dis qu'on m'a assassiné ! -Qui?

— Ce scélérat de Louvois, mon protecteur.

— Louvois t'a battu ! Vous êtes donc brouillés? dit la Goberge avec un tressaillement de joie qui fît jouer tous les muscles de sa hideuse figure.

— A mort!

— Et tu rentres chez lui?

— Pour y prendre mes bardes.

— Malheureux! tu es brouillé avec Louvois, et tu te risques dans sa caverne?

— Il n'y est pas , je l'ai quitté à Bondy.

— Qu'en sais-tu?... dit d'une voix glaçante le maître d'armes ; ce diable d'homme ne rentre-t-il pas, quand il veut, par dessous lerrc? Sait-on jamais où est Louvois? n'est-il pas partout?...

— Au fait! dit Desbuttes avec un commencement d'inquiétude.

— Crois-moi , ne séjourne même pas dans sa rue , l'air en est pernicieux.

— Mais tout ce qui me reste est là , dans cet hôtel ; cent pistoles !

— Et tes millions... avec lesquels tu payais des secrétaires?

— Oh! mon ami... j'ai tout perdu...

— L'ordonnance qui fait rendre gorge à la maltote, n'est-ce pas ?

— Tu sais cela?

— Pardicu !...

— Je suis ruiné, mon cher, en bas de l'échelle. Mon infâme maître m'a précipité !

— Et moi en haut, dit le maître d'armes en se rengorgeant; mon excellent maître m'a mis au pinacle!

Desbuttes le regarda douloureusement.

— Ainsi va le monde! soupira-t-il.

— Et moi qui suis un bon compagnon, et non pas un égoïste comme certaines gens de ma connaissance, j'ai pensé tout d'abord h un ancien ami , j'ai ruminé certains plans : je viens t'aider à remonter.

— iU —

— Serait-il vrai ?

— Éprouve!

— Tu me ferais gagner...

— La moitié de cinq cent mille livres.

— Sur ta parole?

— Sur une bonne signature !

— A quoi faire ?

— A te venger.

— De qui?

— Je ne te dirai pas cela dans le quartier où nous sommes.

— Mais enfin?...

— Oh ! j'ai assez perdu de temps à t'attendre depuis dix mortels jours... Te voilà , me voilà , l'occasion est belle , je suis pressé , hâtons-nous.

— Tu m'attendais?... Tu avais donc besoin de moi ? dit Desbuttes avec cette défiance bien naturelle entre deux honnêtes gens de cette trempe.

— Mais oui.

— Explique au moins...

— Rien ici.

— Où, alors?

— Tu verras.

— Je ne ferai point un pas sans avoir trouvé un tailleur pour réparer cet habit qui me déshonore. Je n'ose passer devant les lanternes.

— Il s'agit bien d'un tailleur !

— Je n'irai nulle part sans cela. Go a son orgueil.

— Chez le premier mercier venu , j'achèterai du fil, des aiguilles, et je te recoudrai moi-même en causant. Tiens , voilà notre affaire au coin de la rue des Fossés-Montmartre.

— Mais pour laver ma figure?

— La rivière.

— Où allons-nous?

— Chez moi.

— Est-ce loin ?

— Pont Marie.

— Tu ne me trompes pas, au moins?

— Viens donc!

Et les deux coquins, après que la Goberge eut fait Tacquisilion qu'exigeait l'orgueil de Desbuttes, se dirigèrent à pas précipités vers la maison du pont Marie.

COMTB DE lAYERÎTlE. 5. 13

OSUVaS SANS NOM.

Une demi-heure après, le maître d'armes guidait son digne ami dans les détours obscurs de la maison.

Lorsqu'il eut allumé une lampe, et que Desbuttes aperçut les murs sombres et nus de la salle basse, les meubles trop rares, les salives enfumées du plafond, toute cette industrie parcimonieuse destinée à cacher la misère du logis, il ne put s'empêcher de sourire.

— Je comprends, dit la Goberge, tu n'admires pas mon mobilier, ni même ma chambre ; mais je cherchais mes sûretés , vois-tu , et Ton n'est pas en sûreté dans les palais. Cette maison donne

sur la rivière; dix pieds de corde à nœuds, et je suis dehors. Cette maison n'a pas d'habitants ; je n'y ai jamais rencontré personne. Écoute un peu quel magnifique silence... Excepté le vieux juif à qui j'ai loué, et quelques amoureux , couples passagers qui ne se soucient pas de moi , ni moi d'eux, je ne crois pas que nul connaisse cette masure. Or, j'avais grand besoin de me cacher, comme tu penses, car si Louvois avait pu mettre sur moi sa lourde main, j'étais perdu, et je ne venais pas à Paris dans cette intention. Voyons, n'expertise pas ainsi mes meubles et assieds-toi. Il approcha un escabeau de vieille tapisserie à pieds torses, et s'assit lui-même dans un fauteuil, la table et la lampe entre eux.

— Tu n'es pas à ton aise , poursuivit la Goberge.

— Je voudrais de l'eau.

— Oh! quelle voix rauque!... Est-ce la soif qui t'a étranglé... ou Louvois?... Je crois qu'il te faudrait plutôt un coup de vin. En voici, et du meilleur.

Il se leva pour prendre une bouteille dans une petite armoire à trois angles, et versa rasade à son ami , qui ne but point avant de l'avoir vu boire.

La Goberge remarqua parfaitement cette r«'scrve.

— Que penses-tu donc de moi, imbécile! dit-il

avec sa rude familiarité; si je te voulais du mal, j'eusse pu l'en faire dehors. Et encore une fois, puisque j'ai besoin de toi , fie-toi donc à mon hospitalité.

— C'est que , balbutia Desbuttes d'une voix à peine intelligible et en promenant encore son regard inquiet autour de lui, on ne sait en vérité pas où l'on est.

11 toucha un pan de la vieille tenture de cuir déchiqueté, qui pendait à la muraille.

— Ah î oui, tu veux voir si je n'ai caché personne pour t'entendre, dit la Goberge. Visitons les localités ; regarde sous mon lit, sous ma table, sous mon fauteuil, palpe le cuir.

Desbuttes , tout en ricanant, faisait la visite domiciliaire. 11 toucha une porte parallèle à celle de l'escalier.

— Ceci , dit la Goberge , est une sorte de cabinet de toilette, pour ceux qui feraient de la toilette. Quatre murs nus et noirs , sans fenêtre et sans issue ; regarde.

Et, levant sa lampe, il montra, en effet, l'intérieur vide de ce cabinet à son confiant ami.

— Commences-tu à te rassurer un peu ? dit-il, oui, n'est-ce pas? Eh bien, assieds-toi, bois et causons.

Desbultes s'assit et regarda piteusement son habit.

— A propos, tout en causant, reprit la Go-

berge, je te raccommoderai. Donne ton habit, je puis bien faire pour toi ce que j'ai fait cent fois pour moi-même , et mets en guise de manteau ce grand vieux sac à bois sur tes épaules.

II prit le fil, une grosse aiguille, et commença, non sans dextérité, les réparations promises.

Desbuttes s'accouda sur la table , en le regardant, et la Goberge entama l'entretien :

— Donc, tu es ruiné et je suis riche ; tu as été chassé par ton maître , et moi , je suis adoré du mien.

Desbuttes fit un signe d'assentiment.

— Donc , tu m'as offert autrefois d'entrer à ton service, et moi, je t'offre de t'enrichir.

— A quelles conditions?

— La la! pas si vite... jeune lion!... Voilà déjà un bouton recousu, et avec un fil auquel on pendrait un homme. Conte-moi un peu ta mésaventure, que nous ayons le temps de nous reconnaître.

Desbuttes abrégea , mais n'omit rien d'important dans ses démêlés avec le ministre.

— Je vois qu'en effet, dit la Goberge, c'est entre vous une querelle sérieuse. Peste! quels ongles il a!... Voilà un accroc d'au moins trois pouces, et dans la broderie; mettons le fil en trois. Avoue que j'ai sagement fait de changer un pareil maître contre celui que j'ai choisi.

— Tu ne m'as pas dit quel est ton maître.

— Un Hollandais, qu'il est inutile de te nommer pour l'instant, riche à cinquante millions, et qui les sème.

— Que c'est beau ! soupira Desbuttes. Et tu ramasses ?

— Il les sème , c'est vrai , mais de manière à se faire pousser toutes ses petites fantaisies.

— C'est bien naturel.

— Ainsi , par exemple , il en a une en ce moment, une qui l'obsède. Tu sais ce que c'est que d'avoir envie dune chose?

— Oh! oui, j'aurais bien envie, moi, des deux cent cinquante mille livres dont tu me parlais dans la rue de Richelieu.

— Précisément, j'y arrive. Mon maître a envie de rendre à quelqu'un tout le mal que ce quelqu'un lui a fait. C'est une fantaisie comme une autre ; et si je te disais comment ce quelqu'un s'appelle, tu la comprendrais encore mieux.

Desbuttes ouvrit de grands yeux et redoubla d'attention.

La Goberge, se rapprochant comme l'autre se rapprochait, enfila patiemment une grosse aiguillée de son énorme fil. Desbuttes lui arrêta la main. Cette preuve de l'intérêt qu'il excitait fit sourire le maître d'armes.

— Oui , il y a là une histoire de femme séduite, assassinée, que sais-je! Tu n'as pas besoin de la savoir. Le principal , c'est que mon maître

rêve continuellement qu'il est débarrassé de son ennemi ; il s'est logé cela dans la tête : enfin , tu vas voir jusqu'où 11 pousse sa fantaisie. N'a-t-il pas prorais cinq cent mille livres au premier qui lui viendrait annoncer que son ennemi est mort?

— C'est en effet une idée fantasque , dit Desbuttes.

— Je la trouve telle.

— Et puis, promettre et tenir... sont deux.

— Oh! il a fait mieux que promettre, il a signé. Or, quand mynhcer, mon maître, a signé une chose, elle se fait ou se fera.

— Mais , dit Desbuttes , quand bien même il aurait signé cela , cette signature ne fera pas mourir Tennemi en question. On vit cinquante ans malgré une signature pareille.

— Eh bien , je ne suis pas de ton avis , je dis que c'est malsain. Un philosophe, je ne sais plus au juste lequel , affirmait que la haine des gens puissants ressemble à la colère des serpents et autres bêtes venimeuses , et qu'elle dégage des vapeurs tout à fait nuisibles; or, quand une haine est de force à signer des bons de cinq cent mille livres, quelle terrible vapeur !

— Cela dépend des gens contre qui cette vapeur est lancée. S'ils sont de taille à résister, si le serpent souffle sur le serpent, les deux venins se neutralisent.

— Je ne crois pas, dit froidement la Goberge ;

mais si lu as cette idée, n'en parlons plus.

— Explique-toi mieux, interrompit Desbuttes, que le refroidissement subit de son ami inquiétait pour les deux cent cinquante mille livres. Mais tu ne cesses de parler par paraboles : tu racontes que ton maître a un ennemi dont il voudrait être débarrassé , et tu ne me nommes ni cet ennemi ni ton maître. Tu me parles, d'une part, de deux cent cinquante mille livres à gagner, et tu ne me dis pas ce qu'il faut faire. Or, je te connais assez pour soupçonner que tu me feras bien gagner mon argent. Enfin, tu annonces une signature de ce Crésus, et tu ne me la montres pas. Que veux-tu que je promette, ou seulement que je comprenne?

— Tu as raison , dit la Goberge après un moment de silence, et je ne sais vraiment pas pourquoi je tourne ainsi autour du buisson. Je vais répondre d'un seul coup à tes trois questions.

Il se leva, retourna brusquement son fauteuil massif, dans un pied duquel, au fond du bois creusé, il prit un papier qu'il déploya et mit, en l'aplatissant avec sa large main, sur la table devant Desbuttes.

C'était rengagement de Van Graaft.

— Louvois ! s'écria sourdement Desbuttes lorsqu'il eut fini de lire.

— Louvois est en effet l'ennemi dont mon maître voudrait être débarrassé.

— Un serpent capable de se défendre !

— Qui parle de l'attaquer? dit la Goberge. Est-ce écrit sur ce papier?

— Je comprends l'importance de la somme , continua Desbuttes de plus en plus troublé par le terrible nom ; mais , si fort affriandé qu'on puisse être, on ne la tient pas.

— C'est une question de temps, dit la Goberge en attachant sur Desbuttes son œil féroce; je ne suppose pas que Louvois soit immortel.

— Heureusement, non.

— Eh bien , s'il doit mourir, comme tout le monde, tu admets bien qu'il y aura une personne quelconque qui, la première, saura sa mort.

— Certes !

— Cette personne-là n'a qu'à se présenter chez M. Van Graaft; comme elle aura réalisé la fantaisie de mynheer , mynheer payera les cinq cent mille livres, ainsi qu'il s'y est engagé.

— Je comprends.

— Et j'avais pensé que toi, qui vivais dans l'intimité du grand ministre, et le voyais à toute lieurc du jour, tu serais un des premiers informé de l'accident, s'il avait lieu... Or, lu m'aurais averti, et nous aurions partagé en amis, voilà tout. C'est tellement simple, que si M. de Louvois était là, dans un coin , à nous écouler, il n'aurait pas le droit de se fâcher de ce que nous disons.

Desbuttes, à la seule idée de cette présence du ministre, trembla des pieds à la tête. La Goberge le rassura par son rire diabolique.

— Le malheur, reprit Desbuttes , c*est qu'à «later de ce jour je ne serai plus assez près de Louvois pour surveiller sa santé.

— Que c'est fâcheux que tu sois brouillé avec lui, juste au moment...

— Où j'aurais pu prévoir ses maladies?

— Mais oui... nous avons aujourd'hui des maladies si rapides!... elles arrivent comme l'éclair !

— Quel dommage, dit Desbuttes, qu'on ne puisse pas distribuer ces maladies-là comme on voudrait !

— J'en ai vu , répliqua la Goberge, qui vous troussaient un homme en six heures, en quatre, en deux!

— Et si personne n'est là , on ne sait l'événement qu'après tout le monde.

— Et alors, on perd les cinq cent mille livres.

— Il y aurait un moyen , fit Desbuttes ; mais je ne suis plus dans la maison.

— Dis toujours.

— Ce que tu racontais de ce philosophe, tout à l'heure, au sujet des haines et des serpents, m'a décidément frappé. Sais-tu que je hais démesurément M. de Louvois?

— Je le crois bien.

— Et que si je me trouvais près de lui , ma haine dégagerait une vapeur extrêmement pernicieuse ; tout ciron que je suis, je parie que je le rends malade !

— Sans compter que ce serait une très-bonne spéculation ; car, s'il tombait malade de la sorte, tu le saurais le premier, nécessairement.

— Parbleu!

— Eh bien, si l'on essayait... rien que pour voir?

— Essayons ; je demanderai à quelque chimiste de mes amis , une lecetle pour donner tant d'âcreté à ma vapeur haineuse...

— Oh ! que ne disais-tu cela tout de suite ? Tu me fais souvenir que j'ai une de ces recctles-là. Je suis si rancunier 1

La Goberge tira lentement de sa longue poche une petite boîte de vermeil, fermée à vis, et qui renfermait une fiole qu'il fit briller à la lampe.

— Que c'est blanc et brillant! dit Desbutles en frissonnant.

— Je m'étonnerais bien s'il n'y avait là dedans une belle maladie, continua la Goberge.

— Donne! fit précipitamment le financier en jetant tout à fait le masque.

— Mais, puisque tu ne peux retourner à l'hôtel Louvois! dit la Goberge.

— Je puis aller à la surintendance, à Versailles. J'entrerai par les jardins, avant le jour :

le mur de Tespalier est bas. Le cabinet du ministre est au rez-de-chaussée; derrière ce cabinet, où je nai pas même besoin d'entrer , est un office dans lequel on met chaque soir l'eau de Forges qu'il doit boire le lendemain. Nul ne m'aura vu entrer, nul ne me verra sortir. Voilà comme je parle, moi. Est-ce clair? est-ce net? me fais-je comprendre?... A ton tour.

— Je continue, dit la Goberge, et je serai aussi clair que toi. Quand vas-tu à Versailles?

— Quand tu voudras.

— Nous choisirons notre temps ; d'ici là, je ne te quitte plus, tu ne t'en étonneras pas ; lu pars pour la surintendance, je t'accompagne; ce que tu risques, je puis bien le risquer. Louvois ne m'en veut pas plus qu'à toi. D'ailleurs, si tu avais mal calculé , si nous étions surpris (cela s'est vu, hélas! ), comme on nous ferait subir mille abominables tortures, je t'avertis qu'avec l'un de ces pistolets, je te tue sans douleur, et me tue aussitôt avec l'autre. Si, au contraire, tu as réussi, si la maladie est bien inoculée, sûr de toi, je t'escorte, et nous allons toucher ensemble les cinq cent mille livres. Suis-je net et loyal à mon tour ?

— Mais, puisque tu viens à Versailles, dit Desbultes avec défiance, je n'y suis pas nécessaire. Et si tu n'as pas besoin de moi, pourquoi m'offrir deux cent cinquante mille livres? ïu te

fais tort. Plus je réfléchis, plus je trouve que tu pourrais te passer de moi. N'étais-lu pas aussi intime que moi dans la maison du ministre? N'en connais-tu pas aussi bien que moi les êtres?

— Je me fusse passé de toi, certainement, dit la Goberge, si, depuis mon départ pour la Hollande, tout le bâtiment de la surintendance n'eût été restauré avec des distributions nouvelles. Je m'y perdrais. Toi , au contraire , nouveau dans la maison , tu peux y marcher les yeux bandés.

— Et... ce bon de M. Van Graaft... qui nous le gardera ? Ce serait bien imprudent de le porter sur toi.

— Oh! n'aie pas peur; je ne puis rien sans toi , tandis que sans moi tu peux tout; c'est à moi de réclamer des garanties. D'ailleurs, nous ne nous quitterons plus désormais. Au retour de Versailles, nous prendrons le billet dans le pied de mon fauteuil, et, comme deux frères, nous le présenterons à la caisse. Replace toi-méiiic ce papier.

Desbuttes relut le bon , et le déposa au fond du pied creusé qui se fermait avec une cale tournant sur un clou.

— Tu es content? dit la Goberge.

— Enchanté.

— Si tout est convenu, donne-moi ta main, et jurons, sur notre foi, d'en finir au plus vite.

Les deux scélérats se pressèrent la main.

— Foi de la Goberge ! dit Tun emphatiquement.

— Foi de Desbuttes ! dit l'autre d'une voix sonore.

Tout à coup un cri, qui semblait parti du plafond, répondit à ces deux noms sinistres, et lit dresser l'oreille aux meurtriers, et en même temps une chute pesante ébranla les solives et secoua la poussière de ces bois vermoulus.

— Il y a quelqu'un là-haut, murmura Desbuttes, le front glacé de sueur.

— Oui , répliqua le maître d'armes en pâlissant.

— Tu m'avais dit que nous étions seuls dans cette maison...

— Je le croyais.

— On marche, on s'agite...

— Les pas d'une personne effrayée.

— Il faut savoir ce que c'est.

— Montons !

La Goberge donna son épée à Desbuttes , et prit ses pistolets.

— Et la luuiière? dit Desbuttes.

— Pour qu'on nous reconnaisse, malheureux !

Ils se dirigèrent, en tâtonnant, vers les montées : des éclairs blafards blanchissaient les murs de l'escalier. La Goberge vint se heurter à la porte de Violette.

Un petit cri étouffé s'en échappa.

— Qui est là? demanda le maître d'armes. Rien ne répondit. Il heurta et interrogea encore.

— Répondrez- vous! dit-il, ou j'enfonce la porte.

Même silence.

— Ils ont peur, c'est qu'ils ont entendu , murmura la Goberge en appuyant son épaule robuste sur la porte qui craqua. Aide-moi donc, dit-il à son compagnon , qui donna une vigoureuse secousse en arc-boutant son pied sur le mur parallèle.

Les gonds arrachés cédèrent, un dernier choc les enleva.

L'horrible cri parti du fond de la chambre les guida vers le lit, dans les rideaux duquel se roulait une créature à moitié morte de terreur. Quand les bras hideux de ces monstres s'approchèrent d'elle , rinfortunée bondit hors de sa cachette, et courut, éperdue, jusqu'à la fenêtre qui se trouva fermée, sans quoi elle se fût précipitée ; alors, elle s'élança par la porte restée ouverte, descendit l'escalier ; mais, trébuchant aux dernières marches, elle fut saisie par la Goberge, qui la poussa chez lui, tandis que Dcsbutles approchait la lampe.

C'en était trop, et le hurlement qnils laissèrent échapper en reconnaissant Violette, ne fut pas du moins entendu par elle. La pauvre enfant

venait de perdre connaissance et gisait évanouie sur le parquet.

— Nous sommes perdus! dit la Goberge.

— Perdus!... répéta l'autre.

— Elle a tout entendu.

— Es-tu sûr?...

La Goberge rassembla ses idées et lui dit :

— Monte dans sa chambre.

— Pourquoi?

— Tu écouteras au parquet, et moi je parlerai. Eh bien, tu hésites?... As-tu peur?

— Et tu vas rester avec elle ici ? dit Desbuttes en considérant avec épouvante la livide figure du scélérat qui couvait Violette d'un regard effrayant.

— Monte, le dis-je, et si tu entends distinctement mes paroles...

— Eh bien?

— Eh bien, c'est qu'elle nous aura entendus; et il ne faut pas qu'elle nous dénonce...

— Que veux-tu donc faire d'elle?

— Je n'ai pas besoin de toi, monte !

Desbuttes ne pouvait se résoudre à obéir. Il

lui semblait qu'en abandonnant cette femme sans défense h son féroce compagnon, il commettait le plus monstrueux des forfaits.

La Goberge lui montra l'escalier d'un geste irrésistible de menace.

Le lâche partit en chancelant. A chaque pas

qu'il faisait, son pied plus pesant croyait traîner l'escalier tout entier. Il s'agenouilla dans cette petite chambre où tant d'amour et de beauté avait laissé son parfum.

— Tu m'entends ? dit d'en bas la voix de la Goberge.

— Oui, raurmura-t-il.

— Et quand je parle ainsi..., continua le brigand en baissant la voix , m'entcnds-tu encore?

— Oui, dit plus faiblement Desbuttes.

— C'est bien...

Un épouvantable silence se fit à l'étage inférieur, et, pendant ce silence, Desbuttes sentait ses cheveux se hérisser. Un soupir étouffé, coupé par un cri lamentable, le fit bondir jusqu'à l'escalier. Il chercha des yeux la malheureuse femme, et ne vit plus sur le parquet que ce vieux sac dont il s'était fait un manteau. Le sac n'était plus vide; il avait pris la forme d'un cadavre.

Aussitôt la lampe s'éteignit.

Tremblant de peur et de remords, Desbuttes s'assit sur la dernière marche, ses genoux s'entrechoquaient , ses dents claquaient à se briser. Le misérable pleura.

. Cependant le meurtrier, ayant descellé l'une des deux pierres qui formaient le seuil de sa porte, glissa péniblement cette masse pesante au fond du sac.

— Tu m'aideras bien , au moins , à la porter

en haut, dit-il à son pâle complice. La fenêtre de l'escalier est trop étroite, il nie faut aller jusqu'à celle de la chambre. Soutiens seulement la pierre, ajouta-t-il, pour me soulager, tandis que je monterai.

Dieu, qui n'avait pas foudroyé ces infâmes, Dieu, dont le tonnerre est un châtiment trop noble et trop doux pour les assassins. Dieu terrible, inspira la plus épouvantable vengeance à l'avidité de ce lâche pour punir l'avidité de cet assassin. Desbuttes alla silencieusement prendre sur la table Taiguille et le fil laissés par la Goberge; puis, tandis que celui-ci gravissait lentement les degrés, sous le poids, dont Desbuttes soutenait une extrémité avec son genou, l'œuvre infernale s'accomplit rapidement, sûrement, dans les ténèbres.

La Goberge, arrivé près de la fenêtre, qu'il ouvrit, s'inclina et secoua son épaule pour laisser glisser le fardeau par-dessus sa tète : tout à coup, il perdit l'équilibre, le poids l'entraînait, l'emportait, malgré sa résistance. Desbuttes l'avait cousu par son habit au sac qui renfermait la pierre et le cadavre. L'impulsion qu'il donna brusquement accéléra la chute. L'eau mugissante éteignit un dernier blasphème, et la victime retint au fond le meurtrier.

Alors Desbuttes, effaré, livide, abasourdi de son triomphe, redescendit à l'étage inférieur, prit

le bon de Van Graaft , la boîte de vermeil , et se jeta hors de cette maison maudite, en murmurant :

— Demain, j'aurai gagné les cinq cent mille livres à moi seul.

Et, trois heures après , il franchissait le petit escalier de la surintendance à Versailles.

ISi P1UB8ENT DÉ XffOCES.

Le roi était entré, selon son habitude, chez la marquise de Maintenon avant son souper , à l'heure où Gérard et Jaspin venaient d'échapper à Louvois et se dirigeaient en toute hâte sur Versailles.

Depuis l'audacieux engagement qu'avait pris avec lui son ministre, Louis flottait, comme il arrive toujours, entre deux défiances : l'une intéressait son orgueil , l'autre menaçait sa fortune royale. Le ministre s'était posé» enfin, comme l'antagoniste de la femme favorite; un choix devenait inévitable , et, de quelque côté que le roi

arrêtât ses regards , il voyait un abîme ouvert pour engloutir une de ses dernières illusions.

Depuis tant d'années qu'il caressait celte chimère d'une amie fidèle ou d'un serviteur dévoué, faible comme tous ceux qui espèrent, il avait pardonné à la favorite toutes les calomnies dont elle était l'objet, au ministre toutes les brutalités, tous les abus de pouvoir dont il s'était rendu coupable; il avait, faut-il le dire? nommé sa femme à un ministère et épousé son ministre. Qu'allait-il résulter de l'écroulement d'un de ces deux pouvoirs si complaisamment, si solidement édifiés par lui depuis longues années?

Ces réflexions avaient augmenté chez le roi la tristesse et l'hésitation. Circonspect , dissimulé comme les princes de sa race, il n'avait cependant rien abandonné aux perplexités du moment, et, déchiré qu'il était par la communication que Louvois avait osé lui faire, il ne se croyait pas le droit de montrer au public un visage assombri : aussi l'avait-on vu travailler à l'ordinaire, rendre au roi Jacques et à la reine sa femme une visite à Saint-Germain , et dans ses différents rapports avec les courlisims ou les autres ministres, il n'avait rien témoigné qui pût donner à penser sur la marquise ou sur Louvois.

Mais, lorsqu'il eut fuit le roi toute la joiamc et qu'il vit approcher l'heure à laquelle, passant chez sa femme, il déposait le masque en présence

— iGT —

d'une amie, con6dcnte dévouée, intelligente, de ses ennuis et de ses projets , Louis XIV se sentit plus faible et plus désarmé qu'un homme ordinaire ; car le simple bourgeois, au lieu de nourrir en son cœur le silencieux serpent qui le mordait, se fût bâté de prendre la main de sa femme, de l'amener au jour d'une lampe, de la regarder dans les yeux et de lui dire , avec cette voix émue qui arrache tout secret d'une âme noble :

— Est-il vrai que vous soyez indigne de moi?

Le roi, au contraire, devait garder pour lui sa souffrance, et passer encore cette soirée comme les autres , sans rien trahir, sans rien expliquer, jusqu'au moment où la vérité , apparaissant inflexible , lui dénoncerait le vrai coupable , et lui ordonnerait de répudier la femme qu'il aimait ou de chasser le ministre indispensable à ses intérêts ou à sa gloire.

Louis entra donc, Toeil indifférent, le cœur cuirassé, chez la marquise. Il se doutait bien qu'elle avait été avertie par quelqu'un de la remise des déclarations au parlement. Il la laissa entamer l'entretien.

La marquise , toujours en défiance du terrain sur lequel elle posait le pied, étudiait la physionomie du roi et toute sa conduite depuis qu'il avait eu avec Louvois l'entrevue décisive de la

journée. Avertie par le père Lachaise , elle ne pouvait paraître ignorer ce qui occupait tout le monde ; n'en point parler eût été pour le roi un reproche, et ce n'était pas le moment d'adresser des reproches au roi ! La marquise , bouleversée par la crainte, sans appuis, sans avis depuis ces mauvaises nouvelles , privée même de Jaspin , qui avait disparu sans qu'elle sût pourquoi , la marquise était réduite à jouer le jeu le plus simple et le plus droit , c'est-à-dire à questionner. Elle questionna.

— Sire , dit-elle avec un visage aussi dégagé que celui du roi pouvait l'être , qu'est-il donc arrivé à cette malheureuse déclaration qui manque aujourd'hui encore?

Le roi , frappé de cette habileté qui , avec un autre caractère, eût provoqué une violente tempête, répliqua qu'il était fort chagrin de ce nouveau contre-temps, mais que certaines formalités à remplir avaient forcé l'ajournement.

La marquise savait bien que le roi n'était jamais plus à craindre qu'en ces moments d'apparente aisance. Elle frémit. S'il ne se fût agi que d'un grief sans importance, le roi le lui eût reproché vertement et tout finissait. Comme elle le sentit décidé, comme elle se sentait désarmée, elle plia. Ce fut un cruel supplice pour cette âme altière et pour cet esprit inquiet qui brûlait de savoir.

— Quelque cérémonial auquel on aura manqué? dit-elle paisiblement.

— Oui, marquise.

Le roi souffrit beaucoup de dire marquiscj en celle circonstance où tout autre se fut donné la satisfaction de dire : madame.

— Prenons notre parti , dit-elle avec enjouement.

Et, à dater de cette parole, elle affecta le calme le plus parfait.

Ce n'était point le compte du roi, qui l'eût désirée agitée , querelleuse ; car , alors , il eût abrégé sa visite et diminué la durée de son propre supplice.

— Comme vous êtes seule ! dit-il ; auriez-vous quelque humeur fâcheuse?

— Nullement ; j'attendais, au contraire, ce soir, le musicien qui a fait les chœurs d*Athalie.

— Que n'est-il là?

— Je l'ignore ; c'est seulement un relard , je suis assurée qu'il viendra.

— Peut-être est-ce moi qui l'empêche d'entrer chez vous , marquise ; je me retirerai de bonne heure, ne vous privez point de cette musique.

En ce moment , Nanon , s'approchant de sa maîtresse, lui jeta à l'oreille quelques mots rapides avec un air troublé.

— C'est probablement ce musicien, dit le roi ; 5. 16

recevez-le, marquise. Tenez, je vais vous l'envoyer, je rentre chez moi.

— Sire, s'écria la mnrquise, ce n'est pas encore le musicien. Nanon m'avertissait que M. l'ëvéque de Troie est là... Je l'avais prié de passer... il arrivait... et...

— Ah ! fit le roi, démêlant un léger embarras dans l'attitude de la marquise, eh bien , je serai charmé de le voir.

— C'est que... , dit Nanon en faisant des signaux de désespoir à sa maîtresse.

— Quoi donc? demanda le roi.

— Monseigneur de Troie ne s'attendait pas à l'honneur de rencontrer Votre 3ïajesté , interrompit vivement la marquise , qui interrogeait Nanon du regard , et il est timide.

— Je ne l'en aime que mieux. Je ne sais que deux hommes timides dans l'armée et dans l'Kglise : Catinat et monseigneur Jaspin. Deux honnêtes gens, je le garantis.

— Certes , vous le pouvez , dit la marquise ; l'un est la vaillance, l'autre la piété j tous deux la modestie.

— Amenez donc M. l'évéque, reprit le roi en s'adressant à Nanon , qui, devant un ordre si positif, n'osa plus reculer et partit, suivie par le regard du roi.

Quelques minutes après, Jaspin entrait couvert d'une sueur mai essuyée , les habits à moitié

époussetés , ses bas usés par le frottement de la selle et des étriers ; une tournure de reître creinté, des yeux à moitié sortis de l'orbite; une mine pendable.

Quand le roi vit paraître cet homme timide, ce modeste ecclésiastique en un pareil désordre, il leva le candélabre qui éclairait la table , et s'écria :

— D'où sortez-vous, bon Dieu! en cet affreux état?

— Sire..., répliqua Jaspin dont ce dernier danger achevait de troubler les idées ; j'arrive...

— D'où cela ?

— De Paris, sire ; j'étais allé voir une maison de campagne.

— Une maison de campagne à Paris?

— Non, sire, à Bondy.

— Ah!... et vous êtes allé à cheval?

— Mon carrosse s'est rompu, j'ai été contraint de revenir avec M. de Lavernie... alors...

— Vous saviez que je vous attendais , dit vivement la marquise venant au secours du malheureux embourbé , et c'est pour moi que vous vous êtes ainsi sacrifié...

— Voilà bien des aventures , dit le roi lentement , avec une politesse de condoléance qui n'excluait ni la curiosité, ni même le doute.

Heureusement , Nanon entra encore une fois,

et dit à demi-voix que M. Belair était arrivé avec sa guitare.

— Qu'il attende le départ de Sa Majesté , répondit madame de Maintenon.

— Non pas, non pas; puisque je demeure, je l'entendrai volontiers, dit le roi.

Jaspin s'inclina pour prendre congé, mais avec un regard tellement significatif à la marquise, que celle-ci lui dit tout haut :

— Restez, monsieur, je vous en prie ; si nous entendons quelque bonne musique sacrée , c'e<t à vous que nous le devons , et vous en prendrez votre part ; demeurez près de moi.

Jaspin obéit.

— Mon Dieu! murmurait-il tout bas , faites que je puisse lui dire un mot, un seul !

Belair entra. Son costume était plusconvcnablc que celui de l'évéque, mais son visage élait pale, fatigué. Le roi, dans son fauteuil, regarda longtemps et avec attention celte charma nie figure. La marquise était nu supplice dans le sien; Jaspin attendait toujours l'occasion de glisser ce qu'il avait à dire. Belair avait eu à peine le temps de réparer le désordre de sa route. Sa voix encore émue tremblait comme ses jambes, et la présence du roi fut le dernier coup.

— Pourquoi n'avcz-vous pas amené Racine? demanda le roi.

— Sire, M. Racine n'avait pas été mandé.

— C'est vrai , dit la marquise attentive à ce que disait le roi et à ce que voulait dire Jaspin dont elle sentait l'ardente inquiétude.

— Eh bien, monsieur, poursuivit le roi , que vouliez-vous faire entendre à madame la marquise?

— Deux strophes du deuxième acte à'Aihalie, sire, répliqua-t-elle , celle du Lis et celle de Vlm'pie.

— Je ne les connais point; voyons , j'écoute , ajouta le roi en s'établissant sur son siège.

— Si vous êtes fatigué, M. l'évêque, dit la marquise, appuyez-vous sur mon fauteuil.

Belair prit sa guitare et se mit à l'accorder. Au moment où l'instrument présentait à la vue du roi sa table de bois de citronnier incrusté d'or et de nacre , et les riches ornements de sa rosace niellée , Louis XIV, à qui cette guitare rappelait un souvenir confus, se pencha tout à coup vers Belair, et fixa sur l'instrument un regard empreint de surprise et de vague tendresse.

Belair avait compté sur ce premier effet de sa guitare. C'était celle du grand roi, que la pauvre Violette avait si soigneusement conservée dans un étui de cèdre et de velours.

Le roi étendit la main pour prendre l'instrument , et à peine l'eut-il touché en l'examinant avec mélancolie, qu'il le reconnut. Tout son

corps tressaillit comme au contact de ses plus douces amours. Une question effleurait ses lèvres; mais, en présence de la marquise, il n*osa j)arler. C'était elle qui autrefois lui avait conseillé d'abandonner cette guitare.

— Un bel instrument, dit-il à Belair en le regardant jusqu'au fond de Tâme.

— Espagnol , sire , répliqua le musicien en baissant les yeux et en s'inclinant devant le roi.

La marquise n'avait pu rien comprendre à ce préambule si intéressant pour les deux principaux acteurs. Elle n'y voyait qu'une lenteur qui la désespérait.

Enfin Belair préluda, et, d'une voix doucement vibrante, à laquelle son incertitude même ajoutait un charme inexprimable, il chanta.

La musique était suave; il s'agissait de ce lis amour de la nature qui croît à Vahri des aquilons : gracieuse allusion aux filles de Sainl-Cyr, élevées loin du monde et des méchants à Vabord contagieux.

Pendant les premières mesures, tout le monde écouta ; mais la fin du morceau prit un caractère plus ferme, la voix du chanteur s'éleva : son accompagnement brillant et sonore emplit l'appartement jusqu'aux voûtes.

Le roi , ravi d'entendre de bonne musique , de beaux vers soutenus par la guitare qu'il avait tant aimée, laissa éclater sa satisfaction. Belair

s'abandonna tout entier à l'exaltation de son art. La marquise , dont les yeux ne quittaient pas le roi , profita d'un crescendo formidable pour dire à Jaspin :

— Baissez-vous et dites ce que vous avez à dire.

L'évèque s'inclina. La musique éclatait en arpèges retentissants.

— Louvois, dit-il, a envoyé Desbuttes au village de Lavernie.

La marquise frissonna.

— Eh bien? murmura-t-elle palpitante.

— Celui-ci en a ramené un carrosse fermé que M. de Louvois est venu chercher lui-même.

— Et dans ce carrosse...? demanda-t-elle avec une anxiété insurmontable qui attira l'attention du roi.

— Qu'y a-t-il , marquise? n'écoutez-vous pas? demanda-t-il, interrompant le chanteur.

— Si bien , répliqua-t-elle interdite ; et j'exprimais à monsieur mon admiration.

Le morceau était fini ; le roi complimenta le musicien ; la marquise aussi , mais machinalement et en termes exagérés qui n'avaient ni mesure ni justesse. Le roi, heureusement, s'occupa encore de la guitare.

Revenue à elle, madame de Maintenon déclara que la strophe des Impies était encore plus belle, et la recommanda à toute l'attention du roi.

C'était un ordre pour Belair. Déjà il avait tourné furtivement les yeux vers l'horloge qui marchait vers onze heures , et vers la fenêtre qu'illuminaient de fréquents éclairs livides. Une agitation involontaire , une inquiétude nerveuse le poussaient. Il semblait demander au roi de le tenir quitte. Il essuyait son front où perlait la sueur.

— Cette strophe des Impies j s'il vous plaît, dit le roi , qui n'avait pu résister au plaisir de frôler les cordes , et qui soupirait , en mémoire de son beau talent sacrifié.

Belair reprit la guitare. Cette fois le mode était vif, allier : cette musique ne chantait plus, elle menaçait avec une terrible ironie.

Rions, chantons, dit cette troupe impie, De fleurs en fleurs, de plaisirs en plaisirs Promenons nos désirs !

— Et qui était dans ce carrosse fermé? demanda la marquise à Jaspin.

— Il faut que vous le sachiez cette nuit même, répliqua-t-il ; car si l'idée qui m'est survenue depuis tantôt s'est réalisée!...

— Quoi donc ?

— Il existe encore quelqu'un qui pourrait savoir le secret !

Une affi'cuse douleur traversa comme un fer rouge le cerveau de la marquise.

— Fort beau ! fort beau ! cria-t-clle avec un sourire à Belair et au roi , tandis que son cœur comprimé semblait vouloir éclater hors de sa poitrine.

Le roi applaudit du geste.

I^H— Nommez vite ! reprit la marquise bas à ^^Hspin en écoutant la réponse avec toute son âme. ^^m — Le vieux chirurgien du feu comte de La- ^^Hrnie. ^F — On le disait muet, paralytique...

— Il ne doit pas l'être , si c'est lui que M. de Louvois a fait venir. D'ailleurs, on s'était précaulionné du médecin Séron. Pas de délai... envoyez quelqu'un... interrogez !...

— Qui?... Je n'ai personne... Je suis perdue!... En disant ces mots, elle faillit s'évanouir, et

pourtant son regard ne quitta pas le roi , qui la regardait aussi.

Belair, distrait, chantait d'une voix affaiblie :

Sur l'avenir, insensé qui se fie !

De nos ans passagers le nombre est incertain. Hâtons-nous aujourd'hui de jouir de la vie,

Qui sait si nous serons demain?

— Au moins, défendez-vous, murmura Jaspin au désespoir.

— Inutile ! si c'est la volonté de Dieu que je succombe.

Soudain le chanteur s'arrêta, les yeux égarés,

la bouche crispée par une poignante souffrance; la guitare échappa de ses mains en sonnant un lugubre accord.

— Que disiez-vous donc, marquise? demanda le roi à qui ce silence subit avait laissé entendre les dernières syllabes du colloque interrompu.

— Rien..., sire, rien... je...

— Qu'avez-vous, Belair? demanda Jaspin au jeune homme qui chancelait au milieu de la chambre.

— Est-ce qu'on ne m'a pas appelé? demanda le musicien d'une voix étouffée , en cherchant à percevoir dans les airs un cri mystérieux.

— Mais non, répliqua Jaspin.

— Ce jeune homme s'est fatigué à chanter, dit le roi.

— Il souffre, dit la marquise.

— Par pitié , murmura Belair à l'oreille de Jaspin qui lui serrait la main , obtenez que je parte! Je vous dis qu'on m'a appelé.

— M. Belair, en effet, paraît souffrant, hasarda de dire tout haut le digne évéque. Je crois qu'un peu de fraîcheur...

— Respirez, monsieur, dit la marquise.

Belair salua en homme ivre qui va défaillir, et

sortit de l'appartement les mains étendues, le visage aspirant aux émanations de l'air extérieur que rafraîchissait l'orage.

— Il a oublié sa guitare! s'écria le roi ravi de

loucher encore rinstruracnt; du reste, il chante fort bien, je veux l'entendre encore. Mais vousmême, marquise, pourquoi étes-vous si pâle? La marquise se leva : elle ressemblait à une statue de cire ; la terreur avait tué en elle toute pensée, toute sensibilité.

— Mon Dieu ! répétait-elle mentalement, mon Dieu ! mon Dieu!...

Le roi s'approcha ; les mains de madame de 3Iaintenon étaient glaciales comme du marbre.

— En vérité, dit le roi d'un ton ironique, tout le monde ici est bien étrange ce soir. Voulezvous que je sonne mademoiselle Balbien?

Jaspin ouvrit la porte pour appeler.

— Je vais toujours envoyer Fagon , dit froidement le roi. Adieu ; je suis en retard pour souper. Venez, M. de Troie, venez !

Puis, sur ces bizarres paroles, résumé de toutes ses impressions du jour , le roi sortit de la chambre où il laissait la marquise sous la menace d'un terrible lendemain. Et dans sa défiance , il emmena avec lui Jaspin , qui se désespérait de ne pouvoir résister.

Seule, pouvant enfin pousser le sanglot qui l'étouffait depuis une demi-heure , la marquise joignit les mains avec angoisse , et s'écria en regardant son crucifix :

— Mon Dieu ! sauvez-moi seulement l'honneur ! Nanonentre-bàiilala porte. Mystérieuse et l'œil

brillant, elle faisait signe à quelqu'un du dehors.

— Venez , dit-elle, madame est seule.

La marquise en se tournant vit sur le seuil la figure impassible de Van Graaft.

— Qu'est-ce encore? murmura-t-elle effrayée de cette visite à une pareille heure.

Le Hollandais s'approcha lentement.

— Le présent de noces de Guillaume , dit-il. Et il offrit à la marquise un rouleau cacheté

aux armes de Nassau et d'Angleterre.

La marquise émue , interdite , brisa l'enveloppe : trois papiers s'échappèrent du rouleau. Tous trois étaient de l'écriture de Louvois , tous trois étaient signés de sa signature.

A peine madame de Maintenon lut quelques lignes de chacun d'eux ; son front s'éclaircit, ses yeux lancèrent une flamme, et, dans l'explosion de sa joie délirante :

— Merci , Guillaume ! s'écria la marquise. Nanon , qu'on dise au roi que j'ai quelque chose à lui communiquer ce soir même. Ah ! s'il faut que je sois perdue, au moins ne tomberai -je pas toute seule!

Elle chercha Van Graaft pour le remercier comme un Dieu. 11 avait déjà disparu.

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