ÉCHEC ET MAT
11 était quatre heures du matin. L'orage de la nuit avait purifié le ciel , et dans l'azur encore pâle s'étendaient ces longues nuées , réseaux d'un blanc diaphane sous lesquels on sent courir la brise et circuler la vie de l'univers.
Les arbres redressaient leurs rameaux lavés. Prés et bois envoyaient à la route leurs parfums d'herbes fleuries et d'aromates.
Tout riait et chantait de la terre au ciel ; Toiseau fainéant, le faucheur au travail, le chien bondissant dans la luzerne sur la trace des couvées effarouchées : c'était un doux spectacle qui
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invitait le corps à se mouvoir et l'esprit à se reposer.
Une calèche , attelée de deux chevaux parfaits, roulait à grand bruit sur la route de Versailles. Les chevaux soufflaient du feu par les narines ; le maître de la calèche lançait du feu par ses yeux cachés sous d'épais sourcils.
Louvois construisait le programme de sa journée; près de lui, des notes, des dépêches sur lesquelles il trouvait moyen de jeter un coup d'œil, tout en guidant ses chevaux.
« Ainsi, se dit-il, la guerre va éclater sur quatre points à la fois ; une guerre comme l'Europe n'en aura pas vu encore. Je dois recevoir aujourd'hui la réponse de Catinat, apprendre les plaintes, peut-être la révolte des Suisses. J'expédierai à M. de Luxembourg l'ordre de recommencer dans le Palatinat par quelque incendie considérable, celui de Trêves, par exemple. Je ferai débarquer deux mille hommes en Irlande. Ce quadruple volcan jettera sa lave pendant au moins deux ans. A midi j'irai chez le roi. S'il me questionne sur la promesse que je lui ai faite, j'obtiendrai un délai ; s'il me refuse le délai et qu'il boude, nous entamerons la question affaires, et celle-là dominera les autres, j'en répond^. Quant à la marquise, si elle me poussait a bout, si elle se targuait de mon silence à son égard comme d'une défaite ; si , sachant la mort du
seul homme qui l'eût pu trahir, elle me défie de prouver mes accusations, qu'elle tremble ! Il me reste un dernier moyen, un moyen infaillible. Il est à ce point terrible, que j'ai du jusqu'à présent le réserver. Mais dans les luttes désespérées, le plus faible se défend comme il peut, et souvent le succès jaillit du désespoir. D'ailleurs, ajouta Louvois en modérant ses chevaux , car il entrait dans Versailles encore désert, la marquise ne saura pas la mort du paralytique -, elle tremblera devant mon regard, et me remerciera de garder le silence. C'est elle qui suppliera le roi de ne me point presser. C'est moi qui lui rendrai service ! Je serai généreux ! »
En achevant de formuler sa pensée , Louvois se permit cette hilarité sombre et muette, éclair bien rare sur son front nuageux.
Et il tourna comme un habile cocher la borne jetée en avant du palais de la surintendance.
A peine avait-il remis les rênes à ses valets qu'une escouade d'hommes gris et noirs , de sinistres figures, vint l'aborder respectueusement.
11 reconnut ses espions favoris; ceux que, depuis la veille, il avait attachés aux pas de Jaspin et de Gérard; ceux qu'il avait su faire pénétrer jusque dans le château de Versailles.
Prompt à questionner, habile à ne pas laisser divaguer la réponse, il sut bientôt que Jaspin
avait couru chez la marquise, qu'il y avait vu le roi ; que Belair y avait chante; que Gérard, rentré chez lui, n'avait reçu personne, sinon Van Graaft ; que pas une lettre, pas un courrier, pas une visite n'étaient arrivés de Paris, soit pour Jaspin, soit pour Gérard; qu'enfin, vers minuit, Van Graaft avait été introduit furtivement chez la marquise. Quant à Desbuttes, nul ne l'avait vu, ni à Versailles ni à Paris.
«C'est bien, pensa Louvois. Le misérable n'a fait aucune démarche ^ comme je m'en doutais bien. Il se cache effrayé dans quelque trou et reparaîtra lorsqu'il croira ma colère apaisée. Ces sortes de coquins n'ont pas de rancune contre leur intérêt. Or, j'ai laissé à Paris, je vais laisser ici des ordres de le bien recevoir quand il reparaîtra, de le consoler, de l'affriander par quelque appât nouveau. Tôt ou tard, je saurai m'en délivrer. Tout, de ce côté, réussit donc h souhait. Ce Van Graaft seul me donne quelque souci... Je sens un danger sous le calme plat de cet homme. »
— D'où venait M. Van Graaft? demanda-t-il au chef de ses espions.
— De sa maison de Saint-Cloud. 11 a passé la nuit chez M. de Lavernie, il y est encore.
— Avait-il reçu quelque message dans la journée?
— Rien qu'un envoi de poisson et de gibier.
— Dans un saumon et dans un chevreuil on peut renfermer bien des choses, pensa Louvois toujours assombri. Mais à quoi bon se forger des chimères? reprit-il tout à coup; ce rustre hollandais n'est allé chez la marquise et chez M. de Lavernie que pour larmoyer encore sur l'équivoque de sa paternité.
Soudain une nouvelle idée, un soupçon s'offrit à son esprit.
— On n'a pas vu , soit dans sa maison de Saint-Cloud, soit aux environs, rôder un personnage, grand, épais et borgne?
— Jamais, monseigneur.
Louvois se rassura complètement.
— Ne cessez point, dit-il, de veiller devant les maisons que je vous ai signalées. Suivez, à chaque pas qu'ils feront, l'évêque. l'officier de chevaulégers, le Hollandais; suivez avec le même soin tous ceux qui viendraient les voir. Interceptez les lettres et messages. Même surveillance pour la marquise et ses gens. Allez !
11 entra dans son cabinet.
— Allons , dit-il en se frottant joyeusement les mains, ce sera un beau jour ! Une belle bataille se prépare! La marquise, avertie par Jaspin, n'a pas fait un mouvement pour parer mon coup mortel. Le roi doit m'attendre avec anxiété ; je vais le laisser souffrir, il m'en sera plus reconnaissant de le soulager par une rétrac-
tation bénévole. Avec quatre guerres sur les bras, plus de mariage de fantaisie pour le roi ; avec la menace d'une révélation, plus d'insistance pour ce mariage de la part de la marquise. Cinq heures et demie! J'ai six heures avant d'engager le combat. Soignons le corps, comme dirait Séron.
Il sonna son valet de chambre de service, qui alla prendre dans le cabinet voisin le plateau et la bouteille de grès qu'on plaçait chaque matin sur la cheminée, à la portée du maître.
Mais au moment où le valet se préparait à verser l'eau de Forges, un page du roi entra au galop dans la cour. Louvois reconnut les livrées royales. Il s'approcha de la fenêtre ouverte ; le page, l'apercevant, le salua sans descendre de cheval.
— Qu'y a-t-il, page? demanda Louvois.
L'enfant s'approcha sous la fenêtre et répondit :
— Sa Majesté attend monseigneur.
— De si bonne heure? dit Louvois surpris.
— Sa Majesté s'est levée avec le soleil , et je suis déjà venu; mais monseigneur n'était pas encore arrivé de Paris.
— Annoncez au roi que je vais me rendre auprès de lui, monsieur.
— J'ai ordre d'attendre et de ramener monseigneur, ajouta le page.
— Ah ! répliqua Louvois, je pars avec vous.
II prit son chapeau et attacha lui-même son ëpée, jeta un coup d*œil troublé sur son cabinet, hésita ; puis, piqué par le regard calme et curieux de l'enfant :
— Partons! dit-il.
Et il descendit les degrés. Le page marchait à cheval derrière lui.
— Que veut dire cette ardeur du roi pour le travail? pensait Louvois en chemin.
Il entra dans le palais. Un exempt des gardes se promenait seul dans la galerie ; tout était silencieux et désert dans l'immense édifice.
Louvois arriva tellement préoccupé chez le roi qu'il ne vit point, assis dans l'antichambre du cabinet, le capitaine des gardes en service.
Louis XIV était debout, appuyé sur le balcon, la tête inclinée, rêveur. Il se retourna vivement au bruit des pas sur le parquet.
Le visage du prince était profondément altéré, pâle : altéré pour ceux qui savaient lire sur cette physionomie discrète. Louvois était de ceux-là.
« Il a pris à cœur l'engagement d'hier, pensal-il, et n'aura pas dormi de la nuit. »
— Bonjour, M. de Louvois, dit Louis XÏV d'une voix grave et douce. Asseyez-vous.
Au moment où Louvois allait prendre un siège , la porte des petits appartements s'ouvrit
silencieusement, et la marquise apparut dans son costume sévère. Elle aussi était bien pâle.
Après les révérences, Louvois, qui ne comprenait rien, sinon qu'il se préparait quelque chose d'extraordinaire, attendit dé nouveaux ordres du roi. La marquise s'était placée près de la fenêtre, l'éternelle broderie à la main.
Le roi s'assit près de la cheminée sans feu, comme on peut le croire , en juillet , et se mit h tisonner des bûches intactes.
« Où va-t-on en venir? » se dit Louvois.
— Travaillons, je vous prie, s'écria tout à coup le roi, comme s'il se réveillait en sursaut.
— Mais, sire, je n'ai point de papiers ; j'ai cru seulement que Votre Majesté me mandait pour une communication pressée.
— Il est vrai , murmura le roi ; mais on n'a pas besoin de papiers pour travailler sur les matières générales. Ne vous souvient-il pas des idées que l'autre jour je vous ai développées sur une importante question... sur le rétablissement de la paix en Europe?
— Oui, sire, dit Louvois avec aplomb, car on venait au-devant de lui sur le terrain même qu'il s'était préparé.
— Vous y avez réfléchi , sans doute? poursuivit le roi avec flegme.
— Beaucoup, sire.
— Et qu'avcz-vous conclu ?
— Que la paix est une belle et noble chimère, bien digne d'occuper la grande âme de Votre Majesté !
— A la bonne heure.
— Mais que c'est une chimère, sire !
— Comment cela ? dit le roi en levant la tête pour regarder fixement Louvois.
— Voici le moment , pensa ce dernier , de m'expliquer avec netteté ; par bonheur, on me fournit l'exorde; décidément je gagnerai la bataille. Sire, dit-il, sans être un acharné guerroyeur , Votre Majesté aime sa gloire , elle aime son intérêt. Si je prouve au roi que la paix ruine à la fois son intérêt et sa gloire...
— Vous n'y parviendrez pas , interrompit le roi d'un ton résolu qui arrêta les phrases sur les lèvres de Louvois, et lui parut une provocation directe.
— Alors, répliqua-t-il avec aigreur, je ne m'épuiserai point en arguments fleuris , je prouverai sèchement au roi que la paix est impossible.
— Prouvez-le-moi , dit le roi du même ton arrêté ; car c'est pour cela que je vous ai mandé ce matin.
Louvois , à cette deuxième secousse du mors, sentit l'irritation sourde de son maître, et, selon son habitude, l'attribuant à quelque mauvais office de la marquise , il décocha sur elle un re«