‹ Le comte de Lavernie (volume 4)Chapitre 8 sur 12 · COMTE D£ I.AYE&NIS · texte numérisé non relu

COMTE D£ I.AYE&NIS

gard menaçant qu'elle sentit sans le voir , et qui pénétra en son cœur comme un poignard.

— Je le prouverai trop facilement , dit Louvois avec volubilité, La guerre est une nécessite pour tous les princes de l'Europe : tous ont quelque affront à venger, quelque province à reprendre 5 tous haïssent ou craignent Votre Majesté.

— Vous croyez? dit le roi avec son calme effrayant.

— Votre Majesté en douterait-elle? demanda ironiquement Louvois. Avons -nous quelque sujet de croire à l'amilié de M. de Savoie, qui arme jusqu'aux femmes et aux enfants de ses Etats, pour faire assassiner les traînards de nos armées? Est-ce un ami fervent que le roi Guillaume, meurtrier des deWitt, nos alliés, instigateur de la ligue d'Augsbourg... protecteur des réformés?...

— Permettez, dit le roi, il n'est pas de haine qui ne tombe devant une honnête conciliation.

— Conciliation!... reprit Louvois presque moqueur, conciliation avec de pareils ennemis!

— Pourquoi non? demanda Louis XIV j je croyais vous avoir expliqué mes intentions à ce sujet.

— Oh! sire, une intention ne suffit pas en politique.

— Mais, ma volonté! dit le roi dont l'œil lumineux se dilata, ma volonté suffit-elle?

— Sire...

— Je vous avais fait part de mes volontés, continua le monarque en se redressant avec majesté,

— Les volontés en pn-scnce de volontés plus fortes, répliqua Louvois pâlissant, ne valent pas plus que des intentions.

Louis frissonna. La marquise vit passer sur son visage comme le vent de cette colère brûlante dont parle David. Cependant, domptée par une puissance surhumaine, cette colère ne fit pas explosion.

— Ainsi, dit Louis XIV, vous avez essayé de la conciliation, et elle ne vous a pas réussi?

— Assurément ! s'écria Louvois, abusé par cette lorii^animité du roi.

— Et M. de Savoie, ménagé, persiste?

— Sans doute.

— Et Guillaume, sollicité à la paix, persiste dans la guerre ?

— Plus que jamais.

Le roi enfonça ses ongles dans sa chair, puis il reprit :

— Vous m'aurez du moins obéi en écrivant partout que je désirais la paix? Vous aurez fait rendre justice aux Cantons suisses? Vous aurez recommandé à Catinat les plus grands égards pour le duc de Savoie?...

— Eh !.. . mon Dieu , sire. . .

— Oui, n'est-ce pas?... Répondez.

— Oui, sire.

— Vous mentez! s'écria le roi en se levant comme un géant terrible; vous mentez impudemment !

Louvois se leva aussi avec fureur :

— Sire !

— Vous mentez, traître et mauvais serviteur ! poursuivit le roi d'une voix tonnante; c'est à vous que je dois toutes ces haines , toutes ces guerres; c'est vous qui égorgez, qui brûlez; et en voici des preuves que je vous donne, moi; car je prouve, moi, pièces en main ; tenez!

II jeta sur la table qui les séparait trois lettres dont la vue foudroya le ministre, qui les reconnut aussitôt.

— Voici , continua Louis XIV, un projet de maltraiter tellement le duc de Savoie qu'il devienne irréconciliable , écrit par vous , signé par vous! Voici votre dernière dépèche à Catinat : ordre de brûler, de massacrer, malgré les armistices , écrit par vous, signé par vous, toujours, et saisi sur vos courriers par ces ennemis , ces féroces ennemis qui me font juge de vos crimes ! Voici enfin votre réponse aux justes plaintes des Suisses : l'insulte et la menace pour les pousser à la révolte, écrit, signé de ce même odieux nom : Louvois. Regardez î

On eût cru que cet orgueil allait s'écrouler, que cet impie allait tomber à genoux. Il releva fièrement la tête :

— Eh bien ! dit-il, quand cela serait?... quand j'aurais désobéi?... Si j'ai mon but, et si ce but est de vous rendre le maître et le Dieu de ce monde... et si je trouve que le roi se trompe... si je ne veux pas qu'il s'abaisse aux yeux de ses ennemis que je fais trembler !

— Vous me jugez , je crois ?

— 11 est bien des hommes qui osent mesurer le soleil, reprit Louvois ; touchent-ils à sa gloire? font-ils tort à sa lumière? Je maintiens que j'ai raison, je maintiens que c'est par la guerre qu'on arrive à la paix utile, je maintiens que l'ennemi écrasé est le seul qui ne soit plus à craindre, et pour écraser, il faut frapper, frapper sans pitié ! Vingt-cinq ans de victoires plaident en ma faveur. Au lieu de mendier la paix , sire , je jette le gant à toute l'Europe ; au lieu de ménager les vignes de Viclor-Amédée , j'écris à M. de Luxembourg qu'il brûle à l'instant même jusqu'à la dernière maison de Trêves. Voilà ce que je voulais faire pour vous ; mais , en vérité , on ne saurait vous servir.

Le, roi poussa un cri terrible, le seul qu'on eût jamais entendu sortir de sa bouche ; il saisit les lourdes pincettes du foyer et s'élança le bras levé pour frapper Louvois.

La marquise se jetant devant lui détourna le coup, et enchaîna ses deux bras en le suppliant d'épargner l'honneur d'un gentilhomme.

— Ah !... madame!... répondit le roi haletant, vous qui demandez qu'on l'épargne, ce misérable, savez-vous comment il vous traite? Savez-vous qu'il vous insultait hier encore , qu'il vous appelait infâme , et m'ordonnait de vous chasser par respect pour mon honneur?

La marquise , livide, l'œil éteint, tremblait et cherchait en vain un appui entre ces deux formidables colères.

Louvois rugissant menaçait l'un et bravait l'autre.

— Monsieur, continua le roi , vous m'aviez promis une preuve aujourd'hui. Où est-elle cette preuve qui me fcîa chasser madame de Maintenon? Il me la faut, il la faut à la marquise !

Celle-ci cacha son front dans ses mains glacées.

— Je vous dis qu'il me la faut, cria-t-il avec un redoublement de rage; et si vous ne me l'avez pas fournie dans deux heures, marquis de Louvois, ministre de la guerre, surintendant des postes, des bâtiments, le plus puissant seigneur de France, y compris le roi ! avant deux heures, vous entendez bien, M. de Louvois? je vous jett( dans un cachot de la Bastille !... Eu attcnHaot , sortez, je vous chasse !

Louvois, hagard, effrayant, iocapable de plier

ou de répondre, tourna sur lui-même et s'clança dehors, en se tordant comme un serpent blessé. — C'est bien , dit-il ; dans deux heures! oui, dans deux lieures!... Oh ! ils Tont voulu !... Ce sera terrible, mais on verra ! ...

Page 1