LES PARTISANS
Les cavaliers rentrèrent au camp d'une vitesse qui eût bien donné à penser aux ennemis.
Gérard, livré à ses rêves de bonheur, laissait voler son cheval sur la route, côte à côte avec celui de Rubantel. Le cornette, croyant qu'on allait se battre encore, chantait entre ses dents une belliqueuse chanson. Jaspin, obligé de ménager Blanchet dont l'allure n'était plus en rapport avec la circonstance, revenait trottinant avec le laquais et deux hommes d'escorte.
Il s'abritait d'ailleurs derrière la maison du roi qui revenait aussi, mais avec la sage lenteur qui convient à la majesté royale.
Louvois, galopant avec ses aides de eamp, dépassa l'arrière-garde et, cherchant, comme 1< lion, quelque chose à dévorer, rencontra poui son malheur M. de Rubantel qui faisait rajuster par son laquais une sangle dont la boucle venait de sauter.
Il faisait sombre; la nuit, tout général ressemble beaucoup à un simple officier. Louvois apercevant ce cavalier arrêté qui dialoguait avec d'autres, ne put s'empêcher, e^ passant, de crier :
— Holà !... le traînard ! En route donc ! Rubantel n'était point endurant. L'accident
arrivé à sa selle l'avait mis de mauvaise humeur; il ne reconnut pas Louvois ou feignit de ne pas le reconnaître, et d'une voix rude répondit à l'apostrophe :
— Voilà un plaisant drôle!
Louvois entendit. Ce mot était dur. L'oreille du ministre était sensible. Il arrêta son cheval sur les jarrets, et ses aides de camp s'arrêtèrent comme lui.
— Quel est l'insolent qui a parlé? demanda t-il en ramenant son cheval du côlé de Rubantel.
— C'est moi, Rubantel, et il n'y a ici d'insolent que vous.
11 n'avait pas fini de parler qu'il vit à deux pas de lui la figure menaçante de Louvois, qui croyait suffisant de se montrer sans parler.
— Ah ! c*est M. de Louvois, continua Rubantel sans trop d'émotion.
— Je suppose que vous ne m'aviez pas reconnu, monsieur, dit Louvois les dents serrées, (iir vous avez dit : Drôle...
— Pas plus que vous ne m'avez reconnu moimême, M. le marquis... car vous m'avez dit : Traînard et insolent î
— Allons, allons, c'est bon! interrompit le ministre d'un ton de dogue ; prenons que nous n'avons rien dit.
— Il eût mieux var^..., grommela Rubantel en se remettant à cheval.
— Plaîl-il ? demanda Louvois.
— Mettons que nous n'avons rien dit, répliqua la mauvaise tête.
Et ils partirent côte à côte. Mais cette peur qu'ils s'étaient inspirée l'un à l'autre ne devait pas durer longtemps.
— Est-il possible , dit Louvois tout en galopant, que des gens raisonnables, des officiers, s'aillent amuser à des confitures et li des oublies !
Rubantel poussa un grognement de mauvais augure, mais il se contint.
— Tout cela pendant qu'on leur tue leurs soldats, continua Louvois, encouragé par ce silence ou emporté par l'àcreté de sa bile.
Et il piqua de plus belle.