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— Ah çà! monsieur, cria RuLantel piquant après lui, pour qui donc dites-vous cela, je vous prie?
— Pour ceux qui ont fait ce que je dis, répliqua le bourru.
— Eh bien ! je l'ai fait, moi. dit Rubantel.
— Eh bien ! alors , c'est pour vous que je le dis, riposta Louvois.
— Monsieur, partout où le roi me commande d'aller, je vais, et me crois très honore d'aller, entendez-vous?
— Aux confitures ! dit Louvois.
— 3[onsieur, l'insulte est pour le roi, continua Rubantel, et si vous vous croyez assez puissant j)our insulter Sa Majesté, adressez-vous à elle. Quant à moi, si faible que je sois, je vous déclare que je ne veux pas souffrir vos outrages. Nonne sommes pas ici en service, et je crois m'expliqucr net sur vos procédés.
Louvois appliqua une main sur son front et ota son chapeau pour rafraîcbir sa tète troublée par la colère. Mais comme il n'y avait pas moyen (le répondre sans faire de bruit et qu'on entendait arriver le roi :
— Encore une fois, c'est bien! dit-il.
Et il quitta Rubantel qui élevait assez la voix pour que le roi en passant pût demander la cause de la querelle.
MnisCiTard le supplia de n'en rirn faire et de
continuer, d'autant plus qu'on entendait sur la droite de Mens une vive mousqueterie.
Louvois y poussa son cheval en homme qui ne s'épargnait pas.
On aperçut alors M. de Vauban sur une petite éminence. Il était courbé derrière un gabion ayant près de lui un dessinateur et un sapeur qui tenait sa lunette. 11 considérait avec l'altenlion h» plus vive ce combat d'avant-poste auquel il semblait ne rien comprendre.
Louvois s'arrêta près de lui, puis le roi, qui Noulut monter à pied jusqu'auprès de Vauban, malgré les prières qui lui furent faites de rester à couvert.
— Que se passe-t-il donc, Vauban, dit-il, et pourquoi ce feu, là où il n'y a pas d'ennemis?
— Voilà précisément, sire, ce que je me demande, répliqua le grand homme, en venant saluer le roi, sans s'apercevoir qu'il dépassait le gabion de toute la tête.
— C'est une seconde sortie, pardieu î dit Louvois.
— Non , repartit Vauban , ce n'est pas une sortie qu'on aurait poussée si loin dans la cam- ])agne, et d'ailleurs nous en aurions des nouvelles. Prenez gai de, sire, les flambeaux qu'on tient làbas près de vos chevaux attirent l'attention de la ville et l'on va tirer. Baissez-vous, sire !...
Et le grand homme, saisissant vivement le roi
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par le bras, lui lit courber la tête. Il était temps : on entendit un souffle ou plutôt un grondement strident; le roi porta sa main à son oreille, Louvois de même, et les autres officiers comme eux. Un boulet venait de tomber au milieu des équipages royaux et d'emporter un pauvre animal qui poussa un lugubre cri.
Plusieurs officiers coururent s'informer de l'accident.
— Votre Majesté a le tintoin, dit Vauban, c'est fort désagréable : voilà ce que c'est que de se trouver dans le vent du boulet. J'espère qu'on va éteindre toutes ces lumières si Ton ne veut pas que nous y passions tous.
— Ce serait inutile en ce moment, dit le roi avec enjouement, il me suffit davoir perdu un cheval.
— Ce n'est pas un de vos chevaux, sire, dit Louvois ; j'ai vu comme des oreilles de mulet.
— A qui le mulet? demanda le roi.
— A M. de Lavcrnie, dont le boulet a failli en même temps tuer l'aumônier, répliqua M. de Rubantel. Le digne homme venait à peine de îiictlre pied à terre.
— Lavernie, dit le roi, n'est-ce pas un cbevauléger?
— Un protégé de madame de Maintcnon, s'écria amèrement Louvois, un des héros de la collation de Saint-Guislain.
— Et vous dites, Vauban, interrompit vivement le roi, que vous ne croyez pas que tout ce feu provienne d'une sortie?
— Non, sire.
— J*ai envoyé savoir, dit Louvois.
— Oh ! sans avoir besoin d'envoyer à la découverte, je vais vous dire ce que c'est, ajouta M. de Vauban. Tout le jour, j'ai vu rôder des petits dclachemerits de quatre, cinq et quelqucf»)isdix hommes, dans l'intervalle de nos lignes, à Texlréme frontière. Vous vous rappelez que je vous les ai signalés, monsieur?
— Des paysans, dit Louvois.
— Non pas, des partisans.
— Mais, monsieur, interrompit Louvois, et nos batteurs d'estrade... auraient- ils laissé passer ces partisans?
— Je n'en sais rien, mais je réponds de ce que j'ai dit, monsieur, repartit Vauban. Au surplus, ce ne sont pas mes alTaircs. Moi, j'ai à diriger l'artillerie et les travaux : à M. de Luxembourg et à M. de Boufllers l'observation et la tenue de la campagne.
— Cependant, Vauban, vous avez une idée, il faut la dire, répliqua le roi.
— Écartez-vous d'abord, sire, j'ai vu du feu sur le bastion, on va tirer.
Une volée de canon passa et laboura la terre aux environs. Au même moment revint l'aide
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de camp envoyé par Louvois. Il annonçait qu'un corps de quatre cents hommes environ s'était embusqué dans les marais sans qu'on sût d'où il était venu, ni comment il s'était formé; que d'abord on l'avait pris pour un corps de l'armée française; que M. de Luxembourg n'avait pu le charger, ne connaissant point le marais ; que le feu de ces partisans balayait tout un chemin par où devait passer le convoi de vivres ; (|ue M. de Boufïïers n'avait pas d'ordres et en demandait; qu'enfin ces invisibles et inconnus ennemis faisaient grand mal aux rondes et en avaient déjà détruit deux depuis l'ouverture de leur feu.
— Vauban avait raison, dit le roi; il faut voir à cela.
Louvois rougit et s*éloigna rapidement sans dire un mot. Un instant après, on entendit commander un mouvement aux cavaliers, et le bruit du pas des chevaux indiqua la marche d'un détachement qui disparut dans l'ombre.
— Que pensez-vous de ces partisans? demanda le roi à Vauban après le départ de Louvois.
— Je m'étonnais, répliqua Vauban, que les ennemis ne se fussent pas encore occupés de secourir Mons, et je vois qu'ils y songent. Ces partisans sont les éclaireurs d'une armée (luiseforme quelque part. M. le i)rince d'Orange se remuera, croyez-le bien, sire. Mais, comme j'avais Thon-
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neur de le dire à Votre Majesté, cela regarde les commandants des lignes qui font le blocus.
Louvois arriva tout juste jiour entendre ces (lernicres paroles.
— Que M. le prince d'Orange se remue, dit il, nous avons assez de halles pour lui et assez de boulets pour 3Ions. Ne vous j)rcoccupez point de cela, sire; M. le prince d'Orange ne remuera pas; mais que Votre Majesté veuille prier M. de Vauban de se remuer le plus possible : les travaux ne marchent pas.
Vauban leva la tête que, dans une distraction visible, il tenait baissée depuis un moment comme Archimède.
— Comment, dit-il , les travaux ne marchent pas ?
— Non ! s'écria Louvois. Je n'accuse personne; mais enfin la tranchée décrit une telle ellipse que nous n'avançons pas depuis deux jours et que nous dépensons beaucoup d'argent.
— Qu'eussiez -vous désiré? demanda tran- (juillement Vauban.
— La mise en œuvre de l'axiome : « le plus court chemin d'un point à un autre est la ligne droite. ) Votre iMajesté comprend que si la tranchée n'avait qu'une demi-lieue, elle nous conduirait plus vite aux ouvrages de l'ennemi qu'une tranchée d'une lieue au moins, comme la nôtre.
— Oui, monsieur, dit Vauban; mais j'aurais déjà fait tuer deux cents hommes!
— C'est possible, monsieur, répliqua Louvois; mais vous eussiez pris Mons deux jours plus lot, et l'Europe nous compte les heures!
— Je ferai ce que m'ordonnera Sa Majesté, dit ringénieur avec un sang-froid plein de politesse ; la vie des hommes de son royaume lui appartient. Le roi a charge d'âmes; moi, qui suis un soldat et un chrétien, je m'applique à prodiguer les coups de pioche et à économiser les coups de canon. Je tâche de prendre Mons en remuant beaucoup de terre et en ménageant beaucoup d'existences. Néanmoins, si le roi veut aller plus vite, tirons une ligne droite d'ici à la ville, ce sera fait demain; nous battrons après-demain l'ouvrage, et cela coûtera à Sa Majesté dix mille écus de moins et dix-huit cents hommes de plus : voilà le compte.
— Allez comme vous l'entendrez, Vauban ; vous en savez plus long que nous sur bien des choses, dit le roi sans paraître remarquer I;i grimace de Louvois , et faites-nous tirer tantôt les belles bombes que vous m'avez promises.
L'ingénieur se remit à l'œuvre.
Toutefois, pour consoler son ministre :
— Qu'avez-vous fait, dit Louis XIV, de ces partisans qui tiraillent ainsi?
— Sire, je les fais ohscrvcr par un poste, et à
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l'abri de ce poste notre convoi et nos rondes passeront.
Vauban leva vers l'horizon son regard intelligent comme pour apercevoir la manœuvre dont le ministre venait de parler; tandis que le roi et Louvois redescendaient en causant , Vauban ayant vu au loin marcher les hommes envoyés par Louvois :
— Encore des gens sacrifiés, se dil-il , et pour (juoi faire? Il était si facile de laisser tous ces tirailleurs ennemis tirer sur le vide. Au lieu d'envoyer là des cibles humaines, j'eusse retiré celles qui y étaient déjà. Hélas!... Mais cela ne me regarde point, ajouta Vauban en soupirant, c'est l'affaire des officiers de la campagne; allons faire charger mes mortiers et rougir mes boulets.
Le roi, qui avait un faible pour Louvois et craignait de toujours lui rompre en visière, ne voulut rien discuter au sujet de ce poste ainsi placé. Il redescendit l'éminence avec Louvois, qui prit congé en disant :
— Sire, je demanderai •maintenant à Votre Majesté la permission d'aller déjeuner dans mon quartier.
— Déjeuner, à neuf heures du soir !
— Je suis à jeun, sire, répondit simplement Louvois.
Le roi, louché, car c'était vrai, hocha la tête,
frappa sur l'épaule de Louvois amicalement et lui dit :
— Vous êtes un ours, mais un bon serviteur ; allez vous reposer.
Le ministre partit gonflé de joie. Il aimait son maître, il aimait la gloire, il aimait le travail; or, son maître venait de le caresser, Mons serait pris, et quant à du travail, il y en avait pour dix ministres de la guerre. De plus, il venait de se procurer une revanche du festin de Sainl- Guislain.
« Certes, pensa-t-il, j'ai d'autres chagrins; mais nous y pourvoirons plus tard. >»
En se dirigeant vers son quartier, Louvois jeta un dernier regard sur cette ligne enflammée de l'horizon, où les partisans continuaient leur feu. Son aide de camp l'aborda.
— Eh bien ! dit Louvois, les chevau-légcrs que je viens de détacher... ?
— Sont près d'arriver au marais , monseigneur.
— Ont-ils déjà perdu du monde ?
— Pas encore, monseigneur.
— Ah! ils ont du bonheur; car le chemin est bien découvert.
— Ils sont bien conduits, monseigneur; M. de Lavernie est un excellent officier.
— Très-bon, dit Louvois avec un sourire sinistre ; quelles mesures prend- il donc ?
— Comme le chemin qui conduit au plateau que vous lui avez commandé d'occuper est à moitié défoncé par les charrois continuels, et que les ornières y ont jusqu'à quatre pieds, le lieutenant a mis les chevaux dans les ornières et les hommes derrière les chevaux , en sorte que les balles n'en ont pas encore touché un seul.
— A merveille! dit Louvois en crispant ses doigts.
— Parjmalheur, continua Taide de camp, il va leur falloir occuper le plateau, et alors...
— Alors plus d'ornières, reprit Louvois avec ce même fugitif et effrayant sourire.
— C'est un poste dangereux, monseigneur, hasarda de dire l'aide de camp.
— Vous croyez? dit Louvois, comme s'il eut pensé à autre chose. Voyez si mes courriers sont arrivés, monsieur.
Et il renvoya ainsi l'aide de camp, qui pénétra dans la tente du ministre tandis que celui-ci interrogeait impatiemment le même point de l'horizon.
Soudain les premières bombes de Vauban illuminèrent le fond du ciel, et Ton aperçut à la lueur des flammes la troupe des chevau-Iégers qui gravissaient le monticule exposés au feu des partisans embusqués dans le marais.
« Enfin, pensa Louvois, ils sont arrivés! »
Et se dirigeant vers sa tente, où quelques
officiers rattendaient humblement pour souper :
— Ali ! madame de Maintcnon , dil-il tout bas , madame la reine anonyme, vous voulez pénétrer dans mes affaires de famille! Ah! vous protégez M. de Lavernie, mon ennemi mortel! Ah ! vous le faites lieutenant de chevau-légers et vous l'envoyez à la guerre !... Eh bien! quand on est lieutenant et quand on fait la guerre, madame, il n'est pas de protection devant les balles et les boulets. C'est à quoi vous n'avez pas pensé, sans doute, lorsque tout h l'heure encore vous appeliez ce damoiseau si près de mademoiselle de Savières. Oh! leur mariage, madame la reine, ne se fera pas plus que le vôtre ne sera déclaré.
Sur ces mots prononcés avec rage, Louvois entra dans son quartier, fit bonne mine a tous ses hôtes, et parut prendre un plaisir extrême à écouter la fusillade qui grondait dans la direction du monticule.
Quant à Vauban, il surveillait les apprêts d'un bombardement sur lequel on fondait de grandes espérances, et dont l'efTet devait être aussi funeste aux ennemis qu'agréable à l'œil des courtisans de Louis XIV.
Dix heures sonnaient au quartier du roi lorsqu'on vint annoncer à ce prince que madame la marquise arrivait en carrosse.
— La marquise ! si lard ! s*écria le roi qui
courut au-devant de madame de Maintenon en la remerciant de Taimablc surprise qu'elle venait de lui faire.
— J'ai ouï parler, dit-elle, de merveilleuses pyrotechnies et d'un artifice nouveau dont M. de Vauban donne ce soir le spectacle à Votre Majesté. Et puis j'étais inquiète de ces sorties dont M. de Louvois avait parlé. Intérêt et curiosité, j'accours. Me voici.
Le fait est que la marquise, inquiète du dernier regard et du dernier adieu de Louvois, venait surveiller elle-même les effets de sa colère. Son esprit et son cœur s'étaient éveillés aux menaces de ce terrible ennemi. Elle fut un peu rassurée lorsqu'elle sut qu'il soupait dans sa lente.
Quant à demander des nouvelles de Gérard, elle ne l'eût pas osé ; seulement elle cherchait partout Jaspin.
Le roi donna la main à la marquise. Toute la cour s'assembla , et par les soins du maréchal on prit place pour le spectacle dans un endroit parfaitement abrité du canon de la ville, et d'où l'on pouvait voir l'effet du bombardement.
Le roi se tint debout, appuyé sur sa canne, prêt à donner les explications aux dames. La marquise s'assit sur des coussins, ayant à ses côtés nombreuse compagnie. Les bombes commencè-
rent à jeter la mort avec leurs feux rouges et leur tonnerre retentissant.
Bientôt le ciel fut en feu; quelques points lumineux grandirent dans un des quartiers de la ville, et la flamme montant à mesure que les bombes et l'incendie couraient sur les toits des édifices, une immense clarté pareille à une aurore sanglante se répandit par toute la campagne dont on vit alors jusqu'aux plus insignifiants détails.
A côté du mugissement redoutable des bombes, on entendait le crépitement maigre, mais incessant, de la mousquetade.
La marquise demanda ce que c'était que ce petit bruit agaçant.
— Ce sont des partisans ennemis qui sont venus faire un combat avec nos avant-postes, répliqua le roi ; mais Louvois leur a envoyé quelque cavalerie qui va les mettre à la raison,
— Ah ! fit-elle en se détournant, quel corps a-t-il envoyé?
— Je ne sais trop, dit le roi.
— Des chevau-légers , madame , répliqua un des assistants.
La marquise sentit comme un coup à son cœur.
— Commandé par...?
— Par M. de Lavernie, continua rolTîcier, ce même gentilhomme qui a pris ce matin le moulin
- i25 — d'Hion. En voilà un heureux! deux affaires en
un jour.
u Un picgeî pensa madame de Maintenon,jc
m'en doutais ! !»
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