‹ Le comte de Lavernie (volume 5)Chapitre 5 sur 9 · LE PIEGE · texte numérisé non relu

LE PIEGE

Les officiers invites à la petite fctc de Sainl-Guislain étaient à peine revenus et distribués dans leurs quartiers, que Louvois, à l'issue de sa conversation avec Vauban, était venu demander un détacbement.

Le bruit de la mousquetcric au loin et les menaçantes paroles de Louvois à l'iibbaye avaient fait croire à une sérieuse attaque de Tennemi.; or, cbacun dans l'armée guettait Toccasion de se distinguer, sous les yeux du roi. C'est ce désir qui explique comment Louvois avait trouvé réunis autour de lui tant d'officiers de bonne volonté

lorsqu'il revint aux équipages royaux, à l'endroit où le mulet de Lavernie avait été tué d'un coup de canon.

Gérard s'occupait à rassurer Jaspin, qui tremblait de tous ses membres. L'idée qu'il était sur le mulet une demi-minule avant, l'e/rroyable danger qu'il avait couru, glaçait le sang du bon Jaspin, autour duquel s'empressaient quelques bonnes àmcs avec force félicitations.

Rubanlel, comme on l'a vu, était près du roi avec M. de Vauban. Louvois chcrclia dans ce cercle d'ofîicicrs qui montraient à l'cnvi leur visage afin d'être cboisis.

— Il me faut un détachement, dit-il, moitié cavalerie, moitié gens de pied. Où est M. de Lavernie? Je ne le vois pas.

Gérard était à dix pas. Il entendit son nom prononcé par plusieurs voix, et se retourna.

Le cornette était allé le prendre par le bras et l'emmena devant Louvois qui lui dit :

— Prenez douze cavaliers, monsieur, et vingt hommes du régiment de Champagne, et allezvous-en où je vais vous dire.

Gérard, sans mot dire, lit signe à son laquais d'aller seller ses chevaux.

— Oh ! emmenez-moi ! s'écria le cornette.

— Mon ami, dit Gérard, le cornette ne marche pas avec si peu de monde.

— J'irai en volontaire, dit l'enfant.

— Ménagez-vous, mon cher chevalier, vous avez fait bien des choses aujourd'hui.

— Par grâce! comte... je n'ai pas envie do dormir, et j'adore le service de nuit.

— Venez donc, répondit Gérard.

Il s'approcha de Louvois, laissant le cornette embrasser Jaspin dans sa joie, et commander son équipage.

— Monsieur, dit Louvois, il y a un détachement de partisans là-bas, au marais, à gauche des premiers postes de M. de Luxembourg. Les entendez-vous tirer?... Répondez-moi, je vous prie.

— Oui, monseigneur.

— Eh bien, monsieur, ces gens vont toute la nuit incommoder le passage des convois. On ne les a point reconnus encore. Vous les reconnaîtrez, s'il vous plaît, en vous avançant le plus loin que vous pourrez dans le marais.

— Oui, monseigneur.

— Et il faut que vous fassiez retraite. Jusqu'à ce que je vous fasse relever, vous occuperez le petit plateau qui domine le marais et le chemin de ronde, c'est-à-dire qui est placé entre les deux, de telle sorte que le feu des partisans cesse au passage de nos convoyeurs.

— Ou qu'il tombe sur moi seul, dit Gérard avec sang- froid.

— Vous prendrez vos précautions, répliqua

Louvois démonté par cette observation faite avec un calme si parfait .

Gérard s'inclina.

— Est-ce tout, monseigneur ? dit-il.

— Oui, monsieur; récapitulez bien : vous marchez à ce plateau, vous vous y logez, vous attendez que je vous fasse relever.

— Fort bien, monseigneur.

— Et vous rendez ainsi un grand service, acheva Louvois pour élre entendu de quelques curieux qui commençaient à les entourer.

Gérard ne répliqua point. Louvois le salua et alla dire tout bas quelques mots à son aide de camp, après quoi il rentra chez lui.

Gérard assembla ses hommes, et reconnut de loin la position à la lueur des premiers feux allumés par Vauban.

Gérard, s'élant approché du laquais qui lui tenait son cheval, trouva Jaspin à qui le cornette contait ses bonnes dispositions.

— Eh bicnî s'écria l'abbé, vous voilà donc encore de service... On veut donc vous écraser de fatigue.

— Mais non pas, dit Gérard a voix haute, on me fait beaucoup d'honneur en comptant ainsi sur moi.

— Où allons-nous? dit le cornette déjà à cheval.

— Oui, où allez-vous? demanda Jaspininquiet.

— Mon ami, c'est une promenade militaire, voilà tout; une ronde d'observation.

— On ne se battra pas un peu, comte?

— Non, chevalier ; voilà pourquoi je vous engage fort à dormir au lieu de venir vous crotter avec nous.

— Bah ! je suis à cheval, j'y reste.

— Vous avez tort, chevalier ; je vous en supplie.^ restez.

— Mais... pourquoi? demanda le cornette étonné de cette persistance, dont Jaspin s'inquiéta tout à fait.

— Parce que, répondit Gérard en prenant l'air dégagé, il n'y a aucune gloire dans cette expédition : fatigue et humidité, voilà tout. C'est bien pour cela que M. de Louvois m'a choisi , ajouta-t-il pour dérouter entièrement Jaspin.

— Certes ! dit celui-ci, tombant dans le panneau.

— Comte, repartit Tenfant obstiné, allons toujours, et s'il ne s'agit que de s'ennuyer, vous me trouverez de si belle humeur que vous vous ennuierez moins. Allons !

Gérard baissa la tête ; plus d'insistance eût dévoilé l'état de son âme. Le détachement était prêt, les fantassins alignés. Gérard se fit voir à

Iux. Ces braves gens, sachant qu'ils seraient

moulin d'Hion, se montraient pleins de joie, bien qu'on les eût réveillés pour cette corvée.

Jaspin, sans rien dire, prit aussi un cheval , et lorsque le détachement commença de marcher et que Gérard chercha son aumônier pour l'embrasser et lui faire quelques recommandalions, il le trouva comme un gendarme sur un grand cheval, aux côtés du cornette.

— Ah çà! dit M. de Lavernie avec dépit, avezvous juré de me contrarier ainsi, Jaspin? Un prêtre en expédition avec moi! ... J'aurais l'air d'un homme qui pense h sa dernière heure. Vous allez mç donner un ridicule, mon ami. Que n'emmenons-nous aussi mon chien?...

— Mais puisque c'est une promenade ! dit Jaspin.

— Promenade, promenade! est-ce qu'on sait ce qu'on rencontrera quand on marche la nuit hors des lignes?... Allons, Jaspin , laissez-nous.

L'abbé redressant la tête, parce qu'il comprenait enfin la pensée de Gérard dans cet accès d'humeur inaccoutumé :

— Soit, dit-il, allez sans moi, puisque ma société vous déplaît. 3fais je veux me promener aussi, moi ; le temps est beau ; ne suis-jc pas libre? Passez devant, j'irai derrière.

Gérard haussa les épaules et ne dit plus un mot. Il rcjoijjjnit sa troupe. Jaspin marcha silencieusement à la queue des soldats de Cbampagnc.

— ir>i —

L'aide de camp de Louvois', d'après l'ordre de son maître, guidait la petite colonne jusqu'à la sortie des lignes. On n'était point à deux cents toises du marais, qu'on perdit tout à coup l'abri d'un talus escarpé qui jusque-là protégeait le détachement.

Gérard prit la tcte de sa troupe et observa la position. Il s'aperçut qu'au sortir de ce défilé on aurait à gravir une pente nue, roide, sur laquelle, pendant cent toises au moins, ses soldats ne trouveraient point une touffe d'herbe pour s'abriter.

L'aide de camp avait ordre de l'abandonner à cet endroit pour revenir près de Louvois. Il indiqua le chemin, attendit quelques minutes pour voir comment Gérard s'en tirerait, puis il partit.

A peine la troupe avait-elle débouché du chemin couvert qu'on entendit siffler les balles.

— Eh mais! comte, s'écria le cornette, vous me ménagiez donc une surprise? On nous tire bel et bien, mon lieutenant.

— Ah çà, est-ce qu'on tire? dit Jaspin dont le cheval venait de souffler bruyamment en sentant les projectiles friser ses oreilles.

— Oui, l'on tire, répliqua Gérard, et votre place n'est plus ici, mon bon ami. Attendez, que je vous dise un mot. Rangez-vous, et mettezvous derrière votre cheval.

Gérard commença par ordonner à ses cavaliers

de descendre. Il mit les gens de Champagne dans des ornières si profondes qu'ils y disparaissaient presque entièrement. Puis, derrière les fantassins il plaça les chevaux, et, protégés par les chevaux, les douze cavaliers.

Alors embrassant Jaspin :

— Mon ami, lui dit-il, je crois que M. de Louvois m'a donné une mauvaise commission. Ne criez pas ! ne gesticulez pas! soyez brave homme. Allez-vous-en paisiblement au quartier; voyez M. de Rubantel, sans lui dire autre chose, entendez-vous bien? que ces paroles : «t M. deLavernic croit que M. de Loovois lui a donné une mauvaise commission. »

— Oui, dit Jaspin tremblant de tous ses membres, car il venait d'entendre, à six pieds de lui, siffler deux balles, je dirai à M. de Rubantel, je dirai à...

— Jurez-moi que vous ne parlerez à aucun autre officier qu'à M. de Rubantel, et que vous n'ajouterez pas un mot à ma phrase; répétez-la, pour que je voie si vous la savez bien.

Jaspin, en larmoyant, le cher homme, répéta les paroles de Gérard.

— Maintenant, c'est dit; embrassez-moi encore, cher abbé ; pensez à Eclair s'il m'arrivait mnlheur, et surtout à mademoiselle de Savières. Allez î allez !

Il poussa l'abbé par les épaules jusqu'à l'abri

du talus, le remit à cheval dans la route du camp et revint à sa troupe.

Les soldats et les cavaliers, voyant combien il avait pris de précautions, lui dirent, d'une commune voix, de les moins ménager et de pousser en avant.

— Mes amis, répliqua Gérard, ne vous prodiguez pas, et puisque vous désirez des balles, nous aurons tout le temps d'en recevoir. Marchez toujours ainsi que j'ai dit, et gagnez l'abri de celte masure qui couronne le plateau.

Il y avait à la cime du monticule, sur le terreplein, une ruine de métairie dont une muraille tenait encore en faisant un angle commode pour loger huit à dix hommes à couvert.

Les ennemis, postés dans le marais, sur le flanc delà pente, voyant monter ces tronçons de chevaux et d'hommes, tiraient de leur mieux; mais grâce à la mesure qu'avait prise Gérard, la ligne de leur tir aboutissait plus haut que la tète de ses soldats. Malheureusement ce fut alors que commença le bombardement. Une lueur presque incessante vint rougir le chemin et montrer plus clairement aux partisans leurs points de mire. Cependant Gérard, à force de précautions, fit parvenir toute sa troupe sur le plateau sans avoir perdu un seul homme.

Mais, à peine arrivé, le détachement fut exposé aux coups par trois côtés. Quatre hommes tom- 3. 12

bèrent. Les soldats commencèrent à se regarder les lins les autres.

— Mettez-vous à l'abri, dit Gérard, tandis que je reconnaîtrai la position; sacrifiez les chevaux d'abord...

En effet, deux chevaux furent tués au même moment.

Le comte n'eut pas besoin d'une longue observation pour se convaincre de l'impossibilité de garder ce poste ridicule. C'était un plateau entouré de fondrières et de marais ; l'ennemi n'eût pu venir attaquer sans risquer d'élre défait partiellement ; mais, du fond de ses abris maréca- (icux, irpouvait abattre un à un sur le plateau maudit tous les hommes du détachement que Louvois avait ainsi sacrifié.

Le chemin de ceinture qui reliait l'armée d'observation à l'armée de siège longeait le marais et rejoignait la pente que nous connaissons.

Gérard, ayant groupé son monde le plus avantageusement possible, soit derrière la masure , soit par terre, assembla son conseil de guerre ; c'étaient le cornette, un peu refroidi sur les charmes de la promenade militaire, et l'officier (1< Champagne qui commandait sous Gérard. Tous trois, protégés par les chevaux, délibérèrent.

— Cornette, dit Gérard avec un triste sourire, vous êtes le plus jeune officier du conseil. « vous de parler le premier.

— Ma foi, répliqua le jeune homme en riant, mon avis est que nous sommes très-mal ici.

— Vous pouvez vous retirer, mon cher ami , dit Gérard; vous n'êtes ici qu'en volontaire, et le poste n'est pas tenable.

— Fi donc! s'écria l'enfant.

Un des chevaux tomba, son maître voulut le relever ou examiner sa blessure, il tomba sur le cheval ; deux coups l'avaient touché, à la tèle et dans les reins.

— Et vous, monsieur, dit Gérard à l'olBcier , quel est votre avis ?

— D'envoyer quelqu'un au quartier de M. de Luxembourg, afin qu'on nous fournisse un fort détachement qui imposera aux partisans en faisant un feu nourri sur le marais.

— Jamais 31. de Luuvois ne vous le pardonnera, dit Gérard. 11 a défendu qu'on bouge d'ici.

— Mais nous y mourrons tous ! dit l'oflicier ; c'est une absurdité.

— Que voulez-vous î c'est l'ordre. Au surplus, nous allons être relevés, continua Gérard en cherchant à Thorizon.

Mais on ne voyait du côté du camp que le feu des mortiers et les lignes paisibles des tentes tour à lour illuminées ou replongées dans les ténèbres.

Derrière Gérard les soldats murmuraient. L'un d'eux, s'adressant aux chevau-légers, leur dit assez haut pour être entendu ;

— Dites donc à voire officier que nous sommes ici comme des moutons a la boucherie.

— Je le sais bien, mes enfants, répondit Gérard en s'avançant vers eux ; mais c'est l'ordre.

Le soldat qui vennit de parler se préparait à répondre, il ne poussa qu'un cri : une balle venait de lui trouer la gorge; il tomba les bras étendus.

— Cordieu î s'écria l'officier en s'élançant pour soutenir son soldat, c'est infâme de faire tuer ainsi le monde, et pour rien !

11 paya cher son dévouement : une balle le frappa au flanc; il vint rouler aux pieds de Gérard et du cornette, ce dernier, pâle de colère et d'horreur.

Gérard, prenant l'enfant par le bras :

— Je vous ordonne, dit-il, je vous ordonne , entendez-vous? d'aller au camp et d'expliquer la position où nous sommes.

— Oh ! répondit le cornette, je vous coin- ])rends, mon lieutenant; vous m'éloignez pour me sauver la vie, mais je resterai ici : le vin est tiré, il faut le boire.

— Vous me désobéissez! dit Gérard attendri.

— Pardieu ! je suis volontaire ! s'écria l'enfant en embrassant son officier.

Gérard, se retournant, désigna un des chevau-légers pour courir au camp.

— Prenez mon cheval, dit-il, et hâtez-vous.

Tous les soldats s'empressèrent autour du mes Sîiger, en lui disant de hâter leur délivrance.

Ce malheureux mouvement coûta la vie à deux d'entre eux ; les autres regagnèrent vivement leur abri.

Le cavalier se baissa sur sa monture, lendit la main, piqua des deux et descendit comme une llèche la pente dangereuse.

Mais comme il atteignait le chemin creux, une halle lui traversa les tempes ; il tomba, et le cheval emporté continua sa course furieuse dans la direction du camp.

Un cri de douleur et de désespoir avait accompagné sa chule ; les soldats ne résistèrent pas plus longtemps ; il en restait douze sur vingt. Quatre de ces douze hommes quittèrent le plateau, malgré les cris et les prières de Gérard, malgré l'exemple des chevau-légers, troupe d'élite qui, réduite à sept, regardait stoïquement le péril et attendait la mort.

Gérard, repoussé, rudoyé par ces hommes, reprit son poste et les laissa partir. Mais bientôt il entendit des cris de joie, les fugitifs venaient de reconnaître un mousquetaire du roi qui accourait avec cinq de ses camarades pour relever le poste.

Les déserteurs, chose inouïe! oublièrent leur peur et revinrent chercher leurs compagnons avec des transports d'allégresse, Gérard, lou-

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jours de sang-froid, fit charger les blessés sur les chevaux qui restaient et quitta le terrain le dernier ; le cornette sauta de joie, se frotta les mains en disant :

— Damne Louvois ! ce ne sera pas encore pour celte fois-ci.

On descendit avec les mêmes précautions la pente au bas de laquelle attendaient les mousquetaires. Ceux-ci aidèrent au transport des blessés, et leur chef raconta à Gérard comment le roi, averti à temps on ne sait par qui, s'était aperçu du danger inutile que courait celte poignée d'hommes, et avait expédié Tordre de les relever.

On oublia les horribles angoisses de cette demiheure maudite ; on consola ceux qui souffraient, on se mit à rire du péril auquel on avait échap|)é. Les plus épouvantés naguère furent les plus bruyants dans leur joie.

— Corblcu ! dit le cornette, allons-nous bien souper! Je vais trouver au camp mon gouverneur, mon xérès et une lettre de ma bonne mère. Malgré la collation de Saint-Guislain, savcz-vo«is que j'ai une faim féroce? 11 me semble que je n'ai pas mangé depuis six semaines.

• — Oh! répondit Gérard, c'est qu'en de certaines demi-heures on vit des semaines, n'est-ce pas?

— Ma foi, je crois que nous ne mourrons plus jamais, dit l'enfant.

Comme il achevait ces paroles, on entendit le galop de plusieurs chevaux dans le chemin creux, et au premier coude de ce chemin, la troupe de Gérard se trouva l'ace à face avec Louvois qui laillit leur passer sur le corps tant il éperonnait son cheval avec ardeur.

Aussitôt qu'il reconnut Louvois, le cornette, qui ne se défiait de rien (c'est le privilège de son âge, où tout courage est franc , toute franchise est nohle) , cet enfant victorieux s'approcha du ministre, et lui dit d'un air de trioniphc :

— Ma foi ! monseigneur, il était temps !

— Temps de quoi? répondit le minisire en harrant le passage aux cavaliers, et en cherchant avidement dans la petite troupe M. de Lavernie, qu'il n'apercevait point, car il était à Tarricre-garde, soutenant et pansant un de ses hlessés.

— Nous sommes revenus dix-neuf, de trentedeux que nous étions, poursuivit le jeune homme en s'eifaçant pour laisser passer Gérard.

A ce moment, Louvois aperçut le comte , qui s'avançait à sa rencontre. Ses traits se décomposèrent comme s'il eût vu un fantôme.

— Revenus î... s'écria-t-iL Vous êtes revenus, et pourquoi , s'il vous plaît ?

— Parce que Sa Majesté nous a fait revenir, dit Gérard tranquillement.

— Le roi? dit Louvois du ton le plus outra-

geanl, car il renfermait un doute qui fit bouillir le sang du cornette.

Il allait répondre. Gérard, maître de lui, l'arrêta, et, montrant les mousquetaires :

— Ces messieurs ont apporté l'ordre , dit-il à Louvois. Parlez, messieurs, est-ce vrai ?

~ Il est vrai, dirent les mousquetaires d'une commune voix.

On eût pu croire que cette affirmation satisferait le ministre. C'était un grand mot à cette époque que ces deux syllabes : «i le roi ! »

Mais Louvois , regardant de travers et Gérard et le cornette et les mousquetaires :

— Je voudrais bien savoir, dit-il, depuis quand un officier se permet de manquer aux consignes qu'on lui donne.

— Mais, monseigneur..., répliqua Gérard.

— Taisez-vous!... Qui vous a placé au poste du plateau?

— Vous, assurément, monseigneur.

— Et pourquoi ne vous y Irouvé-je plus?

— J'ai eu l'honneur de vous dire que c'était un ordre du roi.

— Ordre que vous avez sollicité, monsieur.

— Nullement.

— Je vous dis que vous l'avez sollicité , répliqua le marquis d'une voix tonnante.

— Et quand cela serait , dit Gérard , dont le sang commençait ù monter au cerveau , croyez-

vous, monsieur, que l'on se fasse tuer de gaieté de cœur, et qu'on fasse tuer à côté de soi des braves gens , quand d'un mot et avec un pas ou les peut sauver sans déshonneur?

— Et vous croyez qu*on appelle cela du courage! dit Louvois avec un dédain qui fit rougir les chevau-légers et jusqu'aux soldats de Champagne qui avaient eu peur.

Gérard, serrant les poings :

— Chacun entend le courage à sa manière , répliqua-t-il. Je mets le mien à obéir au maître et à ne pas tenter Dieu.

— Obéir! dites-vous. Ahî... quand cela vous plaît et ne vous expose point, interrompit Louvois. ^Pavez-vous obéi à moi?

— Vous n'êtes pas mon maître quand le roi a parlé , dit vivement Gérard ; j'étais resté à ce poste malgré les prières de mes hommes, malgré la mort de treize d'entre eux. J'y fusse resté plus longtemps, j'y fusse mort, comme vous me l'avez demandé, ajouta-t-il en foudroyant Louvois d'un regard ; mais le roi m'a fait relever et je pars.

— Vous parlez parce que vous avez peur! s'écria Louvois tremblant de colère.

— Oh ! rugirent tous les compagnons de Gérard et le petit cornette , qui s'avança vers le ministre comme pour le dévorer.

— Silence! s'écria Gérard à sa troupe. M. de Louvois, vous m'insultez!

— Dites monseigneur! hurla le ministre aveuglé par la rage.

— Monsieur, vous m'insultez, lui répéta Gérard, et vous insultez tous ces braves gens avec moi.

La troupe entoura Louvois avec des Ogures tellement menaçantes que, sans la présence de Gérard, il eût essuyé quelque mauvais traitement.

Les six gendarmes qui formaient son escorte se tenaient immobiles, à distance, honteux du rôle que jouait leur chef, et pleins de compassion et de sympathie pour ceux qu'il rudoyait avec cette injustice.

— Chevau-légers, en arrière ! cria Gérard. Et aussitôt le ministre se trouva dégagé. Ses

yeux étincelaient ; il avait défié du regard tous ses ennemis furieux.

— Plus tard, M. de Louvois, continua le jeune homme, vous serez puni par Dieu de vos cruautés; quant à nous, qui avons fait notre devoir, nous méprisons vos outrages. Le roi nous a relevés, nous sommes libres. Au camp, c'est là que nous nous expliquerons. Chevau-légers ! grenadiers ! en marcbe !

— Eh bien , s'écria Louvois , puisque je par

à des lâches, puisqu'on abandonne le poste que j'avais cru confier à des Français, à des gentilshommes, je le garderai, moi. Gendarmes d'Anjoi

nous ne demanderons pas merci au roi , nous autres. En avant !

Et, piquant son cheval qui poussa un hennissement de douleur, Louvois s'élança hors du chemin creux et monta la côte au galop, faisant jaillir des cailloux une poussière d'étincelles.

Les gendarmes liaussèrent les épaules et le suivirent en échangeant quelques paroles d'amitié avec les chevau-légers et les mousquetaires.

Trente ou quarante coups de feu sifflèrent aux oreilles de Louvois et firent voler le galon d'or de sa housse. Il arriva sur le plateau où son cheval noir se planta fièrement, les jamhes tendues comme un cheval de statue équestre sur un socle de granit.

— Allons, messieurs, dit Gérard à ses compagnons, en enfonçant ses ongles dans sa chair frémissante , allons , il faut mourir !

Et à pied, l'épée au fourreau, il monta le chemin à son tour. Une halle emporta son chapeau ; il arriva près de Louvois, ses cheveux épars fouettant son visage pâle. Le cornette l'avait suivi et lui pressait la main.

— Ce poste n'est pas impossible , dit Louvois, puisque j'y suis.

— Allons, assez de fanfaronnades ! interrompit Gérard; l'enfer épargne un fou sanguinaire, ici, à cette place, où vous foulez les cadavres de treize obscurs soldats qui valaient mieux que

vous. Retournez au camp , monsieur , et que ma mort, si ardemment souhaitée par vous, ajoute un crime à tous vos crimes , un remords à tous vos remords !

Louvois regardait d'un œil sombre les soldats de Gérard et ses gendarmes, à lui, enveloppés de nouveau dans le feu et la fumée , frappés au hasard et roulant pcle-méle.

— Je lève votre consigne , dit-il , revenez au camp. Il me suffit de vous avoir montré qu'on a le droit de donner des ordres quand on est capable de les exécuter.

Gérard, sans lui répondre :

— Mousquetaires, dit-il, retournez dire au roi ce que vous avez vu. Monsieur m'accusera peutêtre encore d'envoyer chercher du secours ; mais lorsque ce secours arrivera , Dieu merci ! nous serons tous morls.

Les mousquetaires , dont l'un venait d'être blessé, obéirent en gens de cœur, qui ne mettent pas de sollc présomption à faire des prouesses inutiles.

Louvois les voyant partis eut peur des suites.

— Çà, dit-il à Gérard avec hauteur, venezvous?...

— Non, répliqua le comte en piquant son épée en terre; je mourrai ici, assassiné par vous, avec tous mes soldats. Et retirez-vous bien vite, si vous tenez encore à vivre ; car je ne réponds pas

qu'avant de lomber sans gloire et sans profit, le dernier de mes chevau-légers n'ait pas la tentation de vous envoyer son coup de pistolet, afin de voir si , comme le démon , vous êtes invulnérable.

— Ce chevau-k'ger, ce serait moi , dit le cornette à Louvois en mettant une main sur son arme jusque-là inutile à sa ceinture.

Au même instant l'enfcmt tressaillit comme s'il eût été ébloui par la foudre; il poussa un petit cri, porta sa main gauche à sa poitrine, et, jetant un bras autour du cou de Gérard , il s'affaissa comme un lis coupé.

Une balle ennemie lui avait traversé le cœur.

— Ah! maman, ma pauvre maman! soupirat-il.

Et il expira.

Gérard éperdu, glacé, perdit la raison; sa main était humide de sang ; il leva celte main sur Louvois en criant :

— Va-t'en, bourreau, ou je te tue!

Les gouttes de ce sang généreux fiappèrcnt Louvois au visage, pâle dhorrcur et saisi , pour la première fois, du vertige de l'épouvante : son cheval se déroba par un bond et l'emporta seul loin du funèbre monticule où gisaient tant de cadavres.

Gérard resta debout, tenant encore l'enfant dans ses bras et le berçant comme eût fait sa

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mère. Il ne voyait plus, il n'entendait plus. Autour de lui tombaient tous ceux qui n'avaient pas cherché un refuge derrière le mur en ruine.

L'ennemi , comme s'il eût respecté celte incroyable obstination , cette héroïque folie , cessa le feu un moment. Alors arrivèrent ddns le chemin creux une foule de cavaliers , qui s'arrêtèrent au bas de la cote et appelèrent à grands cris M. de Lavernie.

Une attaque venait d'être faite simultanément par 31. de Luxembourg et par les troupes de siège, sur le mnrais dont l'entêtement de Louvois avait fait un danger pour Tannée. L'ennemi , pris en flanc avec vigueur , céda peu à peu le terrain; les coups de feu devinrent plus rares; à peine une ou deux balles égarées vinrent-elles tomber sur la terre de ce monticule où naguère elles pleuvaient comme la grêle.

Ni le clairon des cavaliers, ni les cris des fantassins lancés parmi les joncs et dans les roches comme des chasseurs après le gibier qui fuit, ni le silence après la mousqueterie, ne réussirent à attirer l'attention de Gérard.

Cependant, par le chemin creux s'avançait une foule compacte de mousquetaires et de gendarmes; la maison du roi fîîisail Ihonneur, à ce j)etit posle si obscur, de le venir i^connaîlre sous les ordres de 31. de Boufllers et du duc du Maine.

Les cclaircurs se jetèrent en avant, le pistolet

au poing, cl, n'apercevant plus que des cadavres, ils appelèrent à grands cris le seul être vivant qu'on aperçût encore sur le sommet dévasté.

Les chevaux , heurtant le sol encombré , parvinrent à la moitié de la côte, et leurs cavaliers appelèrent encore.

Mais Gérard ne répondit pas ; on le voya immobile et courbé comme un chénc que secoue la tempête. Était-il vivant? étail-il resté debout, calciné comme ces cadavres qu'a dévorés la foudre et qui tomberont en cendres sous la main qui les touchera?

Au bas du mamelon, au sortir du marais, s'élancèrent à droite, à gauche, les grenadiers et les chevau-Iégers de renfort, qui avaient répondu enfin par des coups terribles à celte mortelle guerre des partisans, continuée pendant toute une heure.

A la suite des escadrons d'élite commandés pour cette expédition, arriva le roi lui-même avec M. le duc de Chartres. Louvois se tenait à l'écart derrière ses gendarmes; sa colère était refroidie; il cherchait une excuse, il tremblait, non devant le roi, mais devant sa conscience.

— Je vois encore quelqu'un là-haut, s'écria le roi irrité : est-ce possible? Louvois! où est Louvois?

— Sire, me voici.

— Étes-vous insensé, monsieur, dit Louis XiV,

de défaire ainsi ce que je fais? Quoi ! j'ordonne aux gens qui tenaient ce poste de revenir, et vous les y replacez, pour les faire tuer tous , à l'indignation de toute Tarmée !

— Sire , un convoi devait passer ; il eût été pris par l'ennemi, comme les deux précédents, sans le poste que j'avais mis là pour s'y opposer.

— Supposez-vous que vous savez la guerre mieux que moi par hasard? continua le roi de plus en plus courroucé , tandis que le ministre perdait à chaque instant de son assurance. Allons, qu'on fasse rentrer l'homme que je vois làhaut.

Au même instant , Rubantel revenait de charger les partisans. Apres les avoir mis en fuite, il prit à revers le monticule et pénétra sur le plateau couvert de morts , où Gérard était demeuré seul avec le corps de son malheureux ami.

— Lavcrnie ! Lavcrnic ! s'écria-t-il en le reconnaissant. Dieu soit loué I c'est vous! Le roi est là qui vous appelle.

— Le roi ! murmura Gérard, comme au sortir d'un rêve.

Et, regardant autour de lui, il se rappela.

On le vit soulever dans ses bras l'enfant déjà glacé, le baiser au front et descendre lentement la côle, au bas de laquelle on distinguait celte foule brillante qui murmurait d'admiration et de pitié.

Gérard s'avança jusqu'auprès du cheval de Louis XIV. Louvois, humilié, tourna bride et s'alla confondre parmi les derniers rangs.

— Qui étcs-vous? demanda le monarque avec bonté.

— Sire, je suis roflîcier à qui Votre Majesté a daigné faire grâce à Valeneicnnes.

— La vernie?

— Oui, sire.

— Eh bien , vous me deviez la vie , vous avez payé aujourd'hui votre dette ; vous êtes un brave gentilhomme, M. de Lavcrnie. Avez-vous perdu bien du monde ici ?

— Tout mon monde, sire, et pour rien.

— Oh ! fit le roi en cherchant des yeux Louvois pour qu'il entendît cette réponse.

3Iais Louvois ne reparut pas.

— Monsieur, continua Louis XIV, vous avez perdu ici tous vos équipages; l'affaire n'en valait pas la peine , et je ne veux plus désormais qu'on gaspille ainsi la vie et les biens de ma noblesse ; j'aurai soin que vous ne perdiez rien à mon service, M. de Lavernie.

Lh-dessus, le roi congédia Gérard par un signe de tête et continua au petit trot de son cheval la ronde qu'il voulait faire le long des lignes.

Gérard, soutenu et caressé de tous, partit aussi, mais pour retourner au camp, après avoir

recommandé à M. de Rubantel la dépouille mortelle du cornette.

Comme il arrivait à Tendroit où naguère toute la cour regardait partir les bombes de Vauban , une voix connue frappa son oreille , une main dont la pression lui était familière s'empara de sa main.

C'était Jaspin, palpitant et sans voix, qui n'osait embrasser son élève, et l'entraînait, malgré ses questions , vers un carrosse qu'on voyait attelé derrière une double rangée de fascines.

Jaspin poussa Gérard auprès de ce carrosse; un parfum d'iris et de verveine s'en exhalait par les rideaux ouverts; Gérard aperçut la noble et sereine figure de madame de Maintenon qui lui souriait.

— N'est-il pas blessé? demanda-l-elle à Jaspin avec une familiarité si douce que le cœur du jeune homme en fut épanoui comme d'une caresse maternelle.

— Non , Dieu merci ! madame , répondit Gérard.

— Vous faites bien de dire merci à Dieu, continua la marquise, car tout le monde a prié Dieu pour vous; et j'ai voulu, comme les autres, vous complimenter sur votre courage et sur votre bonheur. Maintenant je suis rassurée, le roi a conservé un bon serviteur.

— Et vous, madame, s'écria Gérard, un ser-

~ loi —

viteur reconnaissant, qui n*eût pas regrette la vie, si , au lieu de la saerifier inutilement et sans î^Joire, il eût eu la fortune de la donner pour vous.

— C'est bien, e'cst bien, murmura la marquise d'une voix cuiuc; je retourne a Saint-Guislain , j'y retourne lieureiise... Au revoir.

Elle tendit la main hors du carrosse; Gérard s'inclina sur cette belle main avec respect ; il lui sembla qu'elle cherchait ses lèvres et qu'elle s'y arrêtait une seconde de plus que Gérard n'eût osé la retenir.

— A qui dois-je encore mon salut ? demanda-t-il à Jaspin, lorsque, après le départ de la marquise, il eut longuement embrassé son vieil ami. Est-ce vrai , Jaspin , que vous auriez demandé un secours pour moi, malgré mes recommandations? M. de Louvois me l'a reproché !

— Moi ? s'écria Jaspin, je n'ai parlé qu'à M. de Rubantel, je vous le jure.

— Alors, comment se fait-il que la marquise ait su mon danger?

— Ah! répliqua l'abbé, lorsque j'ai parlé à M. de Rubantel , toute la cour regard;ut les bombes : la marquise était si près du général, qu'elle aura entendu ce que je disais. Elle a pu se récrier, la chose en valait la peine, et, pour peu que la marquise vous ait plaint seulement à demi-voix, le roi, qui a l'oreille fine, se sera ému.

— Vraiment, dit Gérard, j'ai là une protectrice qui remplace la Providence.

— Ecoutez donc, interrompit Jnspin, ce n'est pas surprenant; madame la marquise aimait beaucoup votre pauvre mère !

— Oh! dit Gérard, une mère!... Hélas I je n'ai plus la mienne ! et celle de mon pauvre petit chevalier n'a plus son fils !

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