‹ Le comte de Lavernie (volume 5)Chapitre 6 sur 9 · COMMENT JASPIN PRIT UNE BREME · texte numérisé non relu

COMMENT JASPIN PRIT UNE BREME

Louvois rentra de bonne heure à son quartier, il n était pas content de sa journée. Lorsqu'il eut dévoré, comme le minotaure, cette énorme pâture de travail que ses courriers lui apportaient deux fois par jour, lorsqu'il eut reçu les rapports de tous les officiers et satisfait au devoir de toutes ses charges, en un mot, lorsque la montagne de dépêches, de comptes et de notes, qui couvrait son bureau, eut enfanté un monceau de notes, de comptes et de dépêches sortis de sa plume, Louvois regarda rhcure à sa montre : il était quatre heures du matin, ce n'était pas la peine de se coucher.

Il expédia ses estafettes , serra ses papiers, et, appuyant sur le dossier de son fauteuil sa tétc brûlante que le travail avait fécondée au lieu de répuiser, il songea.

Par quelle étrange fatalité tout ce qu'il entreprenait contre madame de Maintenon tournait-il contre lui? Était-ce à cause du génie de cette femme? Non ; il en avait autant qu'elle. Était-ce h cause de la haine qu'elle lui portait? Non; elle en avait moins que lui.

Sans doute la marquise était bien appuyée, mais Louvois comptait des appuis aussi solides. Le roi finissait toujours par céder à madame de Maintenon ; mais, quand Louvois le voulait bien, le roi ne lui résistait jamais.

Comment se faisait-il que la marquise, battue sur l'importante question de la déclaration de son mariage, battue sur toutes les questions importantes, se fût réfugii'c dans de petites questions particulières où elle battait toujoui^ Louvois ?

C'était là une véritable adresse; la marquise, sérieuse et calme, s'attaquait à un caractère irritable et pointilleux. Elle le harcelait et lui faisait commettre chaque jour une petite faute qu'elle classait à côté des autres, comme dans une collection, se réservant sans doute d'additionner quand le total vaudrait la peine qu'on le mît sous les yeux du roi.

Eh bien ! il ne fallait pas suivre la marquise sur c terrain ; il fallait, non pas dompter un caraclère indomptable, Louvois n'y songeait pas, mais éviter avec le plus grand soin les occasions de se mellre en colère. Louvois s'était mis en colère chez madame de Lavernie, à Valencienncs, à Saint- Guislain; il avait tué la comtesse, condamné Gérard, exposé le même Gérard au feu des partisans, trois énormes fautes puisqu'elles n'avaient point produit de résultats avantageux.

La première avait amené Jaspin chez madame de Maintenon, ces deux ennemis s'étaient sondés pour le perdre ; la seconde avait fait nommer Lavernie officier dans l'armée de Mons; la troisième avait attiré à Louvois un affront devant toute la maison du roi assemblée. Désormais rien à faire contre Lavernie.

Mais pourquoi de Lavernie se trouvait-il ainsi mêlé à toutes les disgrâces de Louvois ? Hasard ? Oh! non, les hommes trempés comme l'était celui-là n'appellent point hasard un événement qui se reproduit trois fois sous trois faces, qui se lève trois fois comme un marteau pour anéantir d'un triple coup des plans bien conçus; et lorsque cet événement se personnifie dans un ennemi tel que Gérard, lorsqu'il est créé par le souffle nuisible d'une ennemie telle que madame de Maintenon, ce n'est plus hasard, fatalité, malheur qu'il faut l'appeler, car c'est une épée qui percera, une

balle qui frappera, un souffle qui empoisonnera, et jamais l'idée n'est venue à personne d'attribuer au hasard la mort d'un homme tué par une épée, une balle ou un poison.

Alors Lavernie est l'instrument; et comment la marquise avait-elle choisi celui-là ? se demandait Louvois. Parce que la comtesse de Lavernie avait été autrefois son amie ? Oh ! quelle puérilité.

*( Cependant, songea-t-il, le mot amie, ancienne amie, signifie tant de choses pour une femme! Il signifie les joies de la jeunesse, les confidences, les erreurs, les fautes; il signifie les secrets, comme disait Jaspin en ce jour maudit, à Valencienncs : les secrets de madame de Mainlenon.

•i Eh ! malheureux, au lieu de le consumer chaque jour en des querelles de femmes, mauvaise guerre dans laquelle tu combats à coups de canon, comme un brutal , une fourmi qui n'est jamais atteinte et dévore chaque jour plus profondément ta chair, malheureux contre qui ion ruse, ruse de même, cherche, sonde, fouille, achète des aveux , et découvre-les donc , ces secrets de madame de Maintcnon et de madame de Lavernie.

«i Quelqu'un les connaît, c'est Jaspin. Eh quoi ! les mains puissantes, les mains adroites qui ont dénoué une ù une toutes les trames de la politique européenne ne sauraient-elles dévider celte vulgaire bobine qui a nom Jaspin?

« Maintenant, la marquise, qui a choisi Saint- Guislain pour résidence, sait ou à peu près tout ce qui me concerne. Elle sait que j'ai placé Antoinette aux Filles bleues d'abord, puis aux Augustines de Valcnciennes. Elle sait que je persécute cette Antoinette, car on doit m'appeler son tyran. Elle favorise Gérardde Lavernie en haine de moi, et voilà tout ce qu'elle sait. Elle ne devinera jamais autre chose. La Goberge lui-même, ce coquin échappe à ma colère, n'en sait pas plus que les autres.

«( Mettons les choses au pis : que madame de Maintenon découvre qu'Antoinette est ma fille, qu'elle en fasse un éclat, un scandale, cela ne fera pas même froncer le sourcil à madame de Louvois ; mes enfants crieront un peu, mes ennemis beaucoup; mais le roi n'osera rien dire, lui, qui a tant de bâtards à se faire pardonner.

«t Ainsi je laisserai Antoinette sous la main de la marquise jusqu'à la première bonne occasion : il en naîtra une, je l'espère. Ainsi je laisserai M. de Lavernie chanter ses victoires et roucouler ses amours; cependant, souriant à tout le monde et poursuivant ma pensée, je découvrirai ce que je veux savoir ; tout le monde m'y aidera. La marquise ellc-niémc, quand elle croira mes soupçons endormis, me laissera voir le fond de son âme.

« De même que Vauban, lorsqu'il a reconnu 3. 14

Mons, s'est applique à l'endroit faible, et a ouvert deux tranchées, l'une vers cet endroit, l'autre vers un autre, pour donner le change aux assiégés; de même j'attaquerai ce fameux secret taudis que la marquise me croira occupé seulement d'empêcher la déclaration de son mariage et les amours de ses protégés.

»t L'endroit faible est défendu par une garnison qu'on appelle Jaspin, c'est là qu'il faut attaquer. »

Le jour éclairait déjà la tente, et l'on entendait les tambours et les trompettes qui réveillent les soldais. C'était l'heure à laquelle Louvois se levait d'ordinaire. Le valet de chambre souleva un coin de la tapisserie. En voyant son maître la Iclc ensevelie dans ses deux mains, il le crut endormi sur sa correspondance : cela était si souvent arrivé! Mais Louvois se redressa au bruit. 11 se fit habiller et coiffer, comme après une bonne nuit de sommeil, but son verre d'eau de Forges et demanda quels étaient les visiteurs déjà rassemblés dans l'antichambre.

Les noms qu'on lui cita ne lui olTrant rien de fort intéressant, bien qu'on y vit figurer celui de M. Desbuttes, qu'il avait mandé, il fit seller un cheval et sortit par lautrc porte de son quartier pour faire à la fois une bonne inspection et une promenade.

Il n'avait pas fait deux cents pas qu'il aperçut,

au bord du chemin creux où la veille il avait envoyé les chevau-légers, un personnage tranquille, vêtu d'un épais manteau noir, qui sollicitait le marais avec une canne assez longue dont il semblait faire l'usage qu'un ingénieur fait d'une sonde.

— Quelque apprenti de M. de Vauban, pensat-il. Il faudrait cependant dire à cet imbécile qu'il est inutile de sonder les mares comprises dans nos lignes et défendues par cent mille hommes de nos troupes.

L'homme au manteau poussait et ramenait sa canne dans l'eau avec un mouvement régulier qui excita la curiosité de Louvois. Ce mouvement n'était pas ordinaire. Lorsqu'on sonde, on cherche perpendiculairement le fond; mais le prétendu apprenti de Vauban imprimait à sa canne une secousse diagonale, tandis que son bras roide allait et venait comme le balancier d'une pendule.

Louvois, qui n'était point patient, n'eut pas observé cet homme pendant deux minutes qu'il s'approcha, bien étonné que le bruit de son cheval n*eût pas distrait le personnage.

— Hé! monsieur, cria-t-ii avec ironie, vous vous trompez de marais. Ce n'est point celui-ci qu'il vous faut sonder! Vous volez l'argent de M. de Vauban!

Le personnage interpellé se retourna et très-

saillit d*unc désagréable surprise. Louvois poussa une joyeuse exclamation, car ce personnage était l'abbé Jaspin, avec lequel il désirait tant d'avoir un entretien.

Jaspin ôta son chapeau de la main gauche, sans interrompre son mouvement oscillatoire du bras droit.

— J'ai bien l'honneur d'être le très-humble serviteur de monseigneur, dit-il en tremblant de tous ses membres, car il s'attendait tout au moins à une bourrade, tout au plus à un maigre salut de la tète.

— Eh, mais ! dit Louvois épanoui , en menant son cheval jusqu'au bord de la mare, après avoir maintenu son escorte à distance par un geste. Il me semble que j'ai le plaisir de saluer M. l'abbé Jaspin.

« Comme il a retenu mon nom , le tigre ! » pensa l'abbé en s'inclinant de trois quaris , sans cesser de balancer son bras, bien qu'il le ralentît un peu.

— Je me demande, excusez ma curiosité, mon cher monsieur, continua Louvois, je me demande ce que vous pouvez faire dans celte eau avec ce bâton que vous remuez.

— Monseigneur... pardon... est-ce que cVst défendu? dit Jaspin en s'arrètant,avec une figure toute renversée, car il ne pouvait croire que Louvois l'eût appelé cher 7nonsievr sans les plus terribles arrière-pensées.

— iGl —

— Défendu? répliqua Louvois en s'approcliant iicorc; mais je ne crois pas , bien que j'ignore

absolument ce que vous faites, seul, et de si grand malin, devant cette eau froide que vous battez avec une perche.

— Monseigneur, je pèche, dit Jaspin.

— Ah ! que ne disiez vous cela tout de suite? s'écria Louvois avec une hilarité qui ne lui était pas naturelle , et qui acheva de confondre toutes les idées de Jaspin. Comment! vous péchez? et que péchez-vous?

— Monseigneur, j'ai l'intention de pécher des brèmes ou des anguilles.

— Avec ceci ?

Il montrait le bâton plus que jamais balancé.

— C'est une ligne ; oui, monseigneur.

— En vérité, M. Jaspin, voilà qui m'intéresse au dernier point. Expliquez-moi , je vous prie , comment on fait. J'ai des mares aussi chez moi, à Ancy-le-Franc et à Meudon ; je serais bien aise de savoir si Ton se divertit à pécher; je m'y divertirais en mes moments perdus.

— Monseigneur, c'est extrêmement divertissant, répondit Jaspin blême de peur et en proie à ridée qui lui était venue que Louvois , seul avec lui, était capable de le précipiter sournoisement dans cette eau noire dont malheureusement il connaissait la profondeur.

— Ainsi , vous êtes bien assuré qu'on prend

quelquefois du poisson de cette manière, M. Jaspin?

— Mais , oui , monseigneur. C'est ainsi qu'on excite le poisson à sortir de lu vase ou des pierres. 11 voit l'appât, il mord, et on le prend à l'hamcçon en donnant un coup sec.

— C'est bizarre, dit Louvois en descendant de cheval.

Jaspin, qui surveillait tous ses mouvements, faillit jeter un cri d'alarme en voyant celui-là. Mais, au même instant, une secousse ébranla son bras; il oublia tout, l'amour de l'art l'emporta sur l'inimitié politique : Jaspin tira de l'eau et montra avec orgueil à Louvois une large brème qui, après deux ou trois efforts, revint pâmée à la surface, étalant aux premiers rayons du soleil son ventre argenté, ses nageoires roses et noires.

— Oh ! mais, le beau poisson! dit Louvois enchanté du triomphe de Jaspin, parce que la joie de l'homme qu'on veut faire parler lui desserre le cœur et lui dénoue la langue. Me voilà converti à la pèche : je pécherai.

Et il s'assit sur la bergc^uprès de Tabbé , qui ne savait lequel des deux, du ministre ou du poisson, il devait admirer le plus.

Mais Louvois n'était pas venu pour complimenter Jaspin, il ne s'était pas assis sur l'herbe humide, à ses côtés, pour parler longtemps de la pèche à la ligne.

— iCo —

Quant à Jaspin , il ne se flattait pas non plus d'avoir acquis un nouvel adepte au grand orient des pêcheurs. Plus Louvois était gracieux, plus l'abbé se défiait.

— Je suis sûr , reprit Louvois, que vous m'en voulez toujours, M. Jaspin ?

— Oh ! monseigneur, par exemple !

— Et que vous n'avez pas encore compris ma colère de Valenciennes?

— Oh ! monseigneur, les petits n'interrogent jamais le fond de l'âme des grands.

— C'est bien répondre ; mais vous n'êtes pas homme à ne pas interroger, vous.

— Monseigneur, jamais!

— Savez-vous, M. Jaspin, que vous avez manqué de me brouiller avec madame de Maintenon? Je ne vous l'eusse jamais pardonné. Quoi! vous êtes un ami intime de la marquise et vous ne me le dites pas! Heureusement, on sait son monde, M. Jaspin, ajouta Louvois en attachant sur le pauvre homme un de ces regards avec lesquels il fouillait le fond du cœur; heureusement, on connaît les causes de cette amitié...

Jaspin oublia un moment sa ligne pour regarder Louvois à son tour.

— Ce qui fait , continua Louvois , qu'au lieu de vous garder rancune , j'ai pris pour vous infiniment d'estime, que je vous témoignerai à l'occasion.

L'abbc fut étourdi d'abord par ce moulin à compliments et effarouche par ces réticences : mais il était d'un sens droit; il réfléchit qu'en parlant avec un homme aussi fort, il ne manquerait pas de dire quelque sottise , tandis qu'en se réservant il embarrasserait Louvois , s'il ne le pénétrait pas.

— Monseigneur, répliqua-t-il , me fait l'honneur de se moquer de moi.

— Comment cela, M. Jaspin ?

— Monseigneur sait très-bien que je ne puis ctrc honoré de l'amitié de madame de3Iaintcnon.

— Et pourquoi?

— Parce que je ne la connaissais pas il y a huit jours, et que je l'ai vue pour la première fois a Valenciennes.

— Pour la grâce de M. de Lavernic?...

— Oui, monseigneur.

— Grâce qui vous a été accordée si vite par la marquise, que ce ne peut être pour vous qu'une amie.

Jaspin réfléchit encore. Évidemment Louvois lui tendait un piège , puisque la grâce avait été obtenue au nom de M. du Maine. Mais il convint à Jaspin de donner dans le piège et de ne pas nier la participation de madame de 3Iaintenon.

— Oh! monseigneur, comment madame la marquise eût-elle refusé de protéger le fils d'une si chère amie?

— 11 parait que c'était une vieille amitié?

— D'enfance, monseigneur.

— Voilà ce que vous eussiez dû me dire tout de suite quand vous avez sollicité près de moi , M. Jaspin.

— On ne pense pas à tout, monseigneur ; j'étais si troublé!

— Au lieu de cela, vous m'avez dit mille énormilés, vous rappelez-vous?

— Mon Dieu , non , monseigneur , mais j'en suis bien capable.

— A vous entendre, ce M. de Lavernic était l'arche sainte; il n'y ftillait point toucher, madame de Maintenon m'eût fait lapider.

— Quoi! j'ai osé...

— Vous avez fait plus , vous m'avez appelé Aman.

— Il n'est pas possible!

— Et vous m'avez prédit ma ruine si je touchais aux secrets de madame de Maintenon, Vous voyez que j'ai compris et que j'ai respecté ces secrets.

Louvois souriait, mais avec trente-deux dents dévorantes.

Jaspin prit son air d'agneau.

— Quels secrets ? dit-il.

— Je ne sais pas, moi; c'est vous qui devez savoir.

Ah! pardon , monseigneur, c'est qu'il me

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semble que je rêve ; en vérité , vous m'avez inspire bien de la terreur à Valenciennes, pour que j'aie ainsi perdu la tète et extravagué !

Louvois se refroidit tout à coup en devinant le jeu serré de celte prétendue bobine.

— Extravagué? répéta-t-il , oh! vous en êtes incapable , M. Jaspin ; je ne connais pas de meilleure tête que la vôtre. Voyons , nous sommes bien seuls , ne jouez plus au fin avec moi , je vous reconnais maître.

— Encore une plaisanterie de monseigneur.

— Non, je ne plaisante pas, M. Jaspin. Quoi! tout ce que vous m'avez dit alors de la colère que me témoignerait madame de Maintenon... extravagances?

— Mais... oui, monseigneur.

— Et ces mots : « Savcz-vous ce que c'est que M. de La vernie? »

— Le fils de l'amie intime de madame...

— Fort bien. Et cette menace, si je touchais aux secrets...

— Jetais fou à lier ; la douleur m'avait détraqué la cervelle.

Louvois se leva :

— M. Jaspin, dit-il, souvcncz-vous de ce que je vous déclare : Si madame de Maintenon vous offrait un million , je vous en donnerais deux ; mais si elle ne vous le donne pas, ce million que vous valez, elle sera bien ingrate ; alors pensez à

moi. En attendant, je vais lâcher de faire mes affaires moi-même.

Jaspin ouvrit de grands yeux sincèrement effares.

— Voyez-vous, continua Louvois, il en est de vos secrets comme des poissons qui sont dans otte mare : vous les cherchez , ils vous fuient ; vous en accrochez bien par-ci par-là quelqu'un avec votre hameçon , comme j'ai attrapé une bribe de vos mystères avec mes questions; mais supposez que je fasse dessécher demain cette mare par mes terrassiers , je verrai au fond barboter et s'offrir à moi haletants tous les poissons que je ne vois pas à cette heure. C'est un peu plus long, c'est un peu plus cher, mais c'est tout à fait sur. Eh bien, cher M. Jaspin, je dessécherai la mare. Adieu , vous ne savez pas ce que vous perdez.

Et Louvois, dépité de n'avoir rien tiré de cette probité tenace ou de cette ambition insatiable , s'en revint à son cheval , non sans avoir regardé plusieurs fois en arrière, comme un acheteur qui attend que le marchand le rappelle. 3Iais Jaspin, heureux d'en être quitte ainsi, se gardait bien de bouger.

A côté des laquais de Louvois, attendait un personnage tout brodé d'or, bien qu'il fût à peine cinq heures du matin. Cet homme saluait les laquais , les chevaux , et faisait des révérences à

Jaspin et à Louvois, au-devant duquel il arrivait peu à peu les pieds en dehors, comme s'il eût marché sur des œufs.

C'était Desbuttes. Louvois le reconnut à sa plate figure ; Desbuttes qui s'applaudissait d'avoir été baptisé par un homme que le grand ministre regardait pêcher.

— Que faites-vous là ? dit Louvois brutalement à celui-ci sur lequel il comptait se venger de l'autre.

— Monseigneur, j'attendais que vous eussiez fini de causer avec mon parrain , répliqua le financier.

— Votre parrain! dit Louvois. qui cela?

— M. l'abbé Jaspin , monseigneur ; c'est mon parrain... bien par hasard, c'est vrai; mais enfin il l'est et je m'en honore.

Jaspin entendit, aperçut Desbuttes. Il se retourna , s'élança vers lui , et involontairement . dans la peur qu'il eut de son indiscrétion, lui fit signe de se taire.

Louvois saisit le mouvement d'efTroi et le geste. Le visage de l'abbé lui révéla une inquiétude mortelle.

— Ah! ah! murmura-t-il lenlement, on dirait que iMutius Scevola tremble pour ses secrets... Venez donc, M. Dcsbutles, et contez-moi un peu ce baptémc-là.

Jaspin resta béant h voir s'éloigner le ministre avec Desbuttes, et la canne lui tomba des mains.

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