COMMENT M. DE LOUVOIS PRIT JASPIN
Dcsbuttcs ne se sentait pas d*aise de marcher côte à côte avec M. de Louvois. Et cependant le financier n'avait pas l'air d'un homme parfaitement heureux. Cette convocation chez le ministre l'inquiétait. Il y avait quelques symptômes de tristesse sur sa figure. Quel soleil n'a pas ses taches?
Louvois commença par demander à Desbultes comment il se trouvait là sur ce chemin, au lieu d'avoir attendu au quartier. Desbuttes répondit qu'étant allé au quartier de monseigneur pour se trouver à son audience, il n'avait pu 3. 15
être reçu ; qu'il lui semblait avoir entendu comme un pas de chevaux hors du quartier, à une autre porte; que l'idée lui était venue que peut-être monseigneur était sorti; qu'alors lui, Desbuttes, était sorti de même et avait dirigé sa promenade par hasard du coté de ce chemin, où sa bonne étoile Tavait mis en présence de monseigneur.
Le drôle se garda bien de dire qu'il avait questionné l'huissier avec cette fraternité particulière aux gens qui ont été un peu laquais euxmêmes ; que sa question, accompagnée d'une pislole, avait indiqué de quel côté s'était dirigé Louvois ; en sorte que Desbuttes avait couru de ce côté pour être plutôt délivré de ses angoisses.
— Comment ! interrompit Louvois, vous êtes le filleul de l'abbé Jaspin?
— Oui, monseigneur.
Ici Louvois s'arrêta. Était-il bon de questionner aussi brusquement cet honnnc sur un sujet si délicat? Si le filleul savait quelque chose, parlerait-il contre les intérêts de son parrain? Fallait-il donner encore un coup d'épéc dans l'eau, se faire battre une seconde fois sur le même terrain?
Louvois avant de poursuivre, regarda le visage de Desbuttes. Il y avait trcp dastucc et d'avidité sur celte face pour qu'on ne gagnât point
quelque chose à essayer de lui faire commettre une trahison. D'un autre côte, cette astuce pouvait servir à dérouter l'interrogateur sans cornl)romctlre rintcrrogé. Décidément, la circonspection était de rigueur.
Louvois regarda à sa montre pour savoir s'il aurait le temps de diplomatiscr avec ce rustre ; il lui restait un quart d'heure.
« C'est assez, se dit-il; je n'ai rien arraché à Jaspin, qui est un homme sans vices; mais celui-ci est un fieffé voleur, je vais l'effrayer, il parlera. >»
— Eh hien ! monsieur, reprit-il tout haut, puisque vous voulez de moi une audience, je vous l'accorde; parlez.
— Mais, monseigneur ne se rappelle donc point que c'est lui qui a daigné me mander auprès de sa personne. Je n'ai fait qu'ohéir, avec une grande joie, c'est vrai.
— Mandé ou non, parlez, n'avez-vous pas des comptes à me rendre?
C'était \i\ un mot effrayant. Louvois en calcula toute la portée. Des comptes, à un traitant!.., Desbutles changea de couleur.
« Ah bien! pensa Louvois, en voilà un que je pécherai au moins, il mord celui-là. »
— Je suis prêt à rendre compte à monseigneur, dit Desbutles en maltraitant fort la broderie de son habit.
— Vous aviez la fourniture d'une division de l'armée.
— Grâce à vos bontés dont je serai éternellement reconnaissant, monseigneur.
— Eh bien... vous avez passablement volé, n'est-ce pas?
— Oh ! monseigneur, je vois ce qu'il en est, on vous aura dit que j'avais gagné des sommes folles.
— Des millions... oui, on me Va dit, et c'est vrai. Si ce n'était pas vrai, vous ne seriez pas l'homme que vous êtes, M. Desbuttes. Allons, comptons, comptons...
— Mais, ce qu'on vous a dit, s'écria Desbuttes éploré , est fort exagéré , monseigneur, car...
— Cela m'a été dit par quelqu'un de bien informé, par un de vos amis...
— Mais...
— Et vous avez acheté un château, une terre, que sais-je?
— Oh ! monseigneur...
— M. Desbuttes, on n'a pas le droit de s'enrichir ainsi en un mois quand le roi est si gêné.
— Mais je ne suis pas riche !
— Et le château ?
— Une bicoque!
— Et la terre ?
— Quelques arpents...
— Etl'habil d'or?
— Monseigneur, un nouveau marié cherche à se faire beau pour plaire à sa femme.
— Ah ! c'est vrai, j'oubliais que vous êtes marié ; encore un grief que j'ai contre vous. Comment, vous qui me devez voire fortune, avezvous été assez mal élevé pour ne me point demander mon consentement ?
— Monseigneur, je suis si peu de chose.
— Vous aurez épousé quelque héritière? demanda Louvois qui se rappelait parfaitement ce que la Goberge lui avait dit de Violette fiancée d'abord à Belair. Encore une nichée d'ennemis. Mais il voulait voir si Desbuttes mentirait.
— Monseigneur ! s'écria celui-ci, je vous jure que ma femme ne possède pas un sou.
— Bahîbah!...
— Oh! si elle eût apporté au moins une dot, dit Desbuttes avec un soupir qui révélait bien des tempêtes cachées au fond de ce ciel conjugal! Mais non, pas même d'argent !
Louvois sourit méchamment.
— On dirait que vous n'êtes pas satisfait de la jeune dame? demanda-t-il. Est-elle d'une bonne famille, nu moins? Est-elle belle? Est-elle sage?
— Monseigneur, elle est fort belle; trop belle, en vérité. Quant à la sagesse... je crois, j'es-
pcrc... je ne sais pas. Quant à la famille, elle n'en a plus; son père était l'unique parent qui lui restât, et elle vient de le perdre ; le père Gilbert est mort voilà tantôt quinze jours.
— Gilbert ! s'écria Louvois en dressant l'oreille.
— Oui, monseigneur.
— Qu'était ce Gilbert? poursuivit le ministre en contenant sa fougue.
— Un soldat... un vieux vaillant.
— Il me semble que je connais ce nom, dit Louvois palpitant; je connais tous les soldats de l'armée, moi... Ce Gilbert n'était-il pas...
— Aveugle, monseigneur.
— Et...?
— Et jambe de bois... 11 avait ctc ainsi blesse le même jour dans la tranchée de Macs- Iricht.
— Et... Violette est sa fdlc? interrompit Louvois frappe de crainte.
— Monseigneur daigne savoir le nom de ma femme ?
— Je sais tout ! répondit Louvois.
Et sur-le-champ :
<t Ce coquin, pcnsa-t-il, n'aurait-il pas appris quelque chose par Gilbert? »
— Où est mort votre beau-pcrc? demanda Louvois; comment est-il mort?
— Pauvre, malgré mes bonnes intentions
monseigneur, car je vous jure que j'avais l'intention de le bien soigner dans ses vieux jours, le cher homme.
Louvois,un peu rassuré, songea que Desbuttes n'oserait pas lui faire ainsi l'éloge de Gilbert, ni se vanter de ses bonnes intentions pour lui, au cas où ce Gilbert aurait avoue l'aventure du coffret et les persécutions de Louvois.
— Je vous ai demandé où votre beau-père était mort; à votre château, sans doute ?
— Non, monseigneur, dans sa pauvre petite maison loin d'ici, assisté seulement de sa lille (jui ne l'a pas quitté, qui lui a fermé les yeux, car elle l'aimait tendrement, et c'était touchant de voir ce père et cette fille...
— Vous avez vu...
— Oh ! non, monseigneur, jamais ; mes occupations, les fonctions dont vous aviez daigné m'honorer me retenaient à Valcnciennes et m'avaient séparé de ma femme le jour même du mariage.
Louvois était resté plongé dans ses perplexités. N'était-ce pas une incroyable persécution du sort que ce secret de la naissance d'Antoinette, toujours éteint, se rallumant toujours? Gilbert était mort, et au lieu d'emporter dnns la tombe ce qu'il avait pu surprendre à Maestricht, il en léguait peut-être la mémoire à une femme jeune, vivace, ambitieuse, liée à tous les ennemis de
Louvois! Encore une créature que Louvois allait être forcé de haïr, de craindre et de détruire!
Desbutles remarqua cette profonde prostration de son protecteur. On pense bien qu'il respecta son silence et retint son souflle pour ne pas troubler une si précieuse méditation.
«( Ce Desbuttes ne sait rien, pensa le ministre, il n'est pas aimé de sa femme. »
Et brutalement :
— Pourquoi votre femme vous a-t-elle épousé ? dit-il. Pour votre argent?
— Hélas! monseigneur sait donc tout !
— Tout, vous dis-je. Elle est froide avec vous, dit-on ?
— Oh! froide... si monseigneur disait glacée.
— A quoi attribuez-vous cela?
— Mais, monseigneur...
— Parlez, j'ai l'oreille intelligente.
— C'est si délicat, monseigneur.
— Nullement. Je vais vous mettre à l'aise; ne recevez-vous pas chez vous des gens qui vous gênent?
— Mais...
— N'avez-vous pas eu dernièrement M. de Rubantel?... M. de Lavernie?... Monsieur...
— Belair! s'écria vivement Desbuttes.
— Oui ; qu'est-ce que ce Belair?
— Un musicien.
— Pourquoi un musicien chez vous? Est-ce que vous aimez h ce point la musique?
— Ce n'est pas moi.
— C'est votre femme? Fort bien ! Que venaient faire chez vous tous ces messieurs?
— Ils passaient, monseigneur.
— Vous êtes bien assure de n'avoir pas comploté quelque chose avec eux?
— Moi, monseigneur ! s'écria Desbuttes eftVayé, moi comploter! et quoi donc? et contre qui?
— Mais contre moi, par exemple.
— Monseigneur me donne la chair de poule! Moi, ourdir des complots contre mon bienfaiteur!
— Cela s'est vu.
— Mais monseigneur va me faire pleurer. A quel propos monseigneur concevrait-il de moi une pareille idée?
— M. Desbuttes, c'est que M. de Lavernie et M. Belair sont des ennemis mortels à moi.
— Eh ! monseigneur , que me faites-vous l'honneur de me dire?... Ce Belair, cet histrion...
— Voilà.
— Et il apprend la guitare à ma femme ! et je souffrais cela... Oh! mais je vais le chasser...
— Pourquoi ? Si votre femme se plaît dans la
société de ce musicien... cela vous attirera des querelles de ménage.
— J'en ai déjà trop !
— Ah!
— J'avalais assez de couleuvres !
— En vérité, M. Desbuttes ?
— Ohî...
Et le traitant résuma dans celte seule exclamation tout le poëmc de ses conjugales douleurs.
— Vous auriez quelques soupçons? dit Louvois d'un air de compassion.
— Hélas! monseigneur.
— M. Desbuttes, il faut avoir des certitudes.
— Comment faire? On se moquerait de moi.
— Je vous croyais homme d'esprit; allons, je vois ce qu'il en est : vous êtes un jaloux sans cause ; et tant mieux ! sinon, je vous eusse aidé, vous le pouvez croire. Car enfin j*y ai un intérêt, ces amis de votre femme étant mes ennemis.
— Oh ! monseigneur, comme je vais donner congé à ce Belair !
— Vous me désobligeriez infiniment , dit Louvois diin ton sérieux. Agissez pour vous et non pour moi. Il me suflit de savoir que le jour où vous avez reçu MM. deRubanlel ctdeLavernie, ces messieurs passaient, et qu'il n'y avait pas entre eux et vous de connivence.
— Oh î je le jure bien, et d'ailleurs ils venaient chez moi avec mon parrain... Tenez, monseigneur, demandez-k'-lui l\ lui-même, c'est un hravc homme, incapable 'le mentir; inlerrogezle, il vous dira que je ne connaissais pas M. de Rubantel ni M. de Lavcrnic, bien que j'eusse été marié dans la chapelle de ce dernier par mon parrain lui-même.
— Ah I encore ce détail, dit Louvois ; par quel hasard alIicz-vous à Lavernie?
— Monseigneur, c'était mon chemin en revenant de chez moi.
— Comment ! de chez vous ? Quel chez -vous?
— Du pays où je suis né, du village où j'ai été baptisé.
— Expliquez-vous, dit Louvois, qui avait enfin, par un si habile détour, ramené Desbultes à ce fameux baptême.
Desbuttes raconta au ministre comment Jaspin , passant dans le village avec une femme, avait fortuitement servi de parrain à cet enfiint que tout le monde repoussait.
«. Eh bien, se dit Louvois, qu'y a-l-ii là de si effrayant pour que Jaspin s'en soit effraye ainsi tout à l'heure ? Il doit y avoir autre chose ; voyons. «
— Quel homme est-ce, votre parrain? demanda-t-il.
— Mais, monseigneur, un Irès-dignc homme»
— Vous allez avoir là une protection bien puissante.
— Ah ! fit Desbuttes ravi.
— Oui, un ami de madame de iMaintenon.
— Ah ! répéta Desbutles, mon parrain est ami de madame...
— L'ignoriez-vous ? interrogea Louvois du geste, de la voix, du regard.
— Monseigneur, ce n'est pas étonnant; je ne connais pas, moi, mon parrain; je ne l'ai vu que cinq à six fois au plus dans ma vie.
« Tout cela, pensa Louvois, ne me donne rien et n'explique pas les terreurs de Jaspin. Ah ! j'y songe : cette femme qu'il avait avec lui en passant dans le village... Un prêtre qui mène avec lui une femme..., il y a peut-être là quelque chose... ))
— Dites-moi, Desbuttes , demanda Louvois; vous me parlez toujours de votre parrain ; mais votre marraine?
— Oh ! c'est différent, monseigneur ; le parrain, je le connais bien peu ; mais la marraine je ne la connais pas du tout.
— Cependant... puisqu'elle était là, accompagnant M. Jaspin?
Desbultcs haussa l'épaule comme quelqu'un qui ignore.
— Je ne l'ai jamais revue, monseigneur, et moD parrain ne m'en a jamais parlé.
— Ah !... c'est ici que commence le louche, se dit Loua ois. Nous devons trouver là quelque peccadille contre un des sept commandements. Comment s'appelle votre marraine, Desbuttes?
— Monseigneur, je ne vous dirai pas. J'ai été lever mon extrait de baptême au village quand j'ai dû me marier, et je ne l'ai pas seulement lu. Il n'y a rien d'étonnant ; comme c'est mon parrain qui m'a marié, il ne m'a pas même demandé de lire cet acte qu'il connaissait mieux que personne.
— C'est juste ; mais cet acte, vous l'avez ?
— Dans mes papiers, oui, monseigneur.
— Vos papiers, où sont-ils?
— Dans mon portefeuille quejai apporté pour offrir mes comptes à monseigneur ; le portefeuille est dans mon carrosse...
Ils étaient près du quartier qu'on voyait à cent pas.
— C'est votre carrosse, ce bel équipage si bien attelé ?
— Oui, monseigneur; je l'avais fait faire pour ma femme, mais elle ne veut point y monter, parce que j'ai fait peindre des Amours sur les panneaux.
— Décidément, vous êtes un mari à plaindre, cher M. Desbuttes, dit Louvois. Nous allons aviser à cela. Allez me chercher votre portefeuille.
COMTF Bï T.iVEB:\IÎ, 3. 16
Desbuttes courut; cependant, Louvois aperçut Jns|)in qui, dans ses transes, avait quitté la ligne et suivi de loin les deux promeneurs. Cette nouvelle maladresse du bon abbé aiguisa les soupçons du ministre.
Desbuttes arriva portant le cartou qu'il offrit respectueusement h son maître. Il y avait déjà cherché Textrait de baptême, afin d'épargner une peine à Louvois.
— Monseigneur, dit-il, c'est comme une fatalité. Je suis destiné à l'anonyme. Ma marraine ne savait pas écrire et a signé d'une croix.
— Oui, mais son nom doit avoir été écrit dans l'acte par le prélat qui l'a rédigé.
— Monseigneur, c'est un nom illisible et impossible... Babolein... Barbin...
Louvois prit le papier, y appliqua sa vue perçante, cette vue qui eût pénétré jusqu'au centre fie la terre.
— N. Balbien, servante! s'écria-t-il avec une explosion qui fit reculer Desbultes.
Et il s'empara du papier avec un tremblement de joie.
— C'est bon, c'est bon; laissez-moi, dil-il en renvoyant Desbuttes; je vous dispense de vos comptes; laissez-moi, je vous rappellerai tantôt, j'ai une mission à vous donner.
Desbutles s'en fut. ébloui, stupélait, à reculons.
— Et silence! sur votre vie! lui dit Louvois en fronçant son terrible sourcil.
Le traitant s'esquiva.
— Ah !... mademoiselle Balbien , servante de madame Scarron, est la commère de M. Jaspinl... murmura Louvois. Je commence à comprendre pourquoi l'abbé avait peur... Eh! eh! il me semble que moi aussi j'ai pèche ce matin un gros poisson. Ah! M. Jaspin prétend qu'il ne connaissait pas madame de Maintenon, et il connaissait depuis trente ans sa servante !... 11 a menti, donc lo secret est là.
LE C0N8SIL BU KOI D^ANOLETEKKE.
Vauban avait eu raison. Ces partisans, dont la présence en corps avait tant surpris l'armée iVançaise, étaient Tavant-garde des troupes que Guillaume s'était empressé de lever dès qu'il avait appris l'investissement de Mons. Il avait choisi à cet effet les plus ardents des réformés chassés de France par la persécution de iG86, et incorporés dans Tarmée anglaise; ceux-là qui l'avaient aidé à gagner, Tannée précédente, la bataille de la Boyne sur Jacques II.
Nous savons comment Guillaume avait reçu de Van Graaft conseil et argent. Les deux amis étaient partis le jour même pour la Haye, d'où
le roi d'Angleterre avait expédié à tous les princes confédérés contre la France Tavis du siège et des exhortations à une rude défense. U fixait le rendez-vous général des troupes que les confédérés enverraient à Notre-Dame de Hal , petite ville située entre Bruxelles et Mons. à dix lieues de celle-ci et trois de celle là ; et pour commencer, il amenait quatre mille Anglais et différentes troupes tirées des garnisons les moins exposées de Flandre.
Louvois avait bien levé une armée de cent mille hommes en deux mois, et sans bruit. Guillaume comptait sur sa dévorante activité pour lever trente à quarante mille hommes en dix jours. C'était, selon lui, dans la proportion de son génie à celui du ministre français.
Mais ce que l'homme ardent, infatigable et haineux voulait et pouvait faire, les autres princes ne l'essayèrent même pas. Ils s'étaient endormis avec ridée de ne se réveiller qu'au mois de mai comme le soleil. Leur heure n'était point sonnée. Ils dormaient toujours.
En vain Guillaume usait-il les cliemins avec le fer de ses chevaux i)0ur envoyer messagers sur messagers à ses alliés fainéants; en vain se consumait-il à courir de Hal jusqu'aux lignes françaises pour entendre le canon ; des lignes jusqu'à Bruxelles pour interroger la roule que devaient suivre les renforts. Bien ne venait du
côlé de Bruxelles, tandis que du côté de Mons chaque jour la fumée était plus noire, le feu plus clair, le bruit des écroulements plus grand.
Cependant il fallait secourir Mons à tout prix, î.e prince de Bcrgues, gouverneur de la place, s'y attendait. Malgré la rigueur du blocus, il s'échappait de temps en temps, à la faveur de la nuit ou d'une sortie, quelque courrier de la ville portant à Guillaume le récit effrayant des progrès des assiégeants.
Tantôt c'était la perte de quelque bon ingénieur tué sur ses ouvrages, tantôt la ruine d'un (juartier, tantôt la destruction de quelque magasin important pour l'artillerie ou pour les subsistances ; et chaque fois qu'une semblable nou- \elle lui arrivait, Guillaume désespéré demandait aux assiégés un peu de patience, et souhaitait «lavoir des ailes pour franchir les lignes fran- «aises et tomber tout à coup dans la ville, que son bras, son énergie, son seul regard eussent soutenue quinze jours de plus.
VanGraaft, silencieux et calme, habitait comme un meuble une chambre du quartier général, contiguë à celle du roi. Son tabac, son thé préparé par la Goberge, le portrait d'Eléonore et le nom de Brossmann écrit en gros caractères sur runi([ue papier qu'on aperçût sur sa table, lui suffisaient, en apparence, pour occuper ses journées. Quelquefois, cependant, il accompagnait
Guillaume dans ses visites aux ligues, et se faisait indiquer par la Goberge tous les cavaliers ou gentilshommes français qu'on pouvait apercevoir de loin avec la lunette et qui avaient quelque ressemblance de taille, d'allure ou d'habits avec Louvois.
Car les pensées de Van Graaft, au lieu d'être tournées, comme celles de Guillaume, à l'arrivée des troupes, au ravitaillement de Mons et à une bataille qui fît lever le siège, se concentraient uniquement sur ce but : prendre Louvois ou le tuer. C'est pourquoi chaque courrier de Guillaume qui retournait à Mons était chargé, par le roi, de dire au prince de Bergues : u Défendezvous bien, et atlendez-moi; » par Van Graaft, de dire aux canonniers et aux tireurs : « II y a dix mille florins pour celui qui tuera Louvois. »
Les jours s'écoulèrent, quelques maigres détachements arrivèrent à liai, sans munitions, sans ardeur : les princes confédérés demandaient à Guillaume six semaines pour se mettre en campagne, et le prince de Bergues faisait dire |)ar toutes les voies possibles qu'il ne tiendrait pas au delà d'un mois.
Guillaume faillit devenir fou de douleur ri d'impatience.
Il essaya de lier avec la place des correspondances suivies, mais ses espions furent pris, et pendus lors(iu'ils ne voulurent point parler. Us
dirent payés grassement lorsqu'ils avouèrent. En orte que le bruit s'étant propagé de la munificence de M. de Luxembourg, et la potence ayant été aperçue, les honnêtes espions devinrent excessivement rares, tandis que les traîtres pullulaient autour de Guillaume.
Le roi d'Angleterre chercha donc tous les moyens de secourir Mons avant l'arrivée des confédérés, et il imagina que le meilleur serait de j)réparcr un corps de soldats éprouvés, de se tenir à distance des lignes et de profiter d'une sortie que ferait la garnison pour faire pénétrer le corps dans la place.
Mais comment M. de Luxembourg, qui gardait avec quarante mille hommes tout le pays depuis Saint-Denis et Casteau, laisserait-il passer un corps de troupes marchant sur Mons? Voilà pourquoi ces partisans que nous avons vus dans les marais s'étaient divisés, déguisés, < t avaient bravement franchi les lignes françaises dans les endroits où la nature du terrain ne permettait pas qu'on établît des postes. Quant au feu meurtrier qu'ils avaient fait, c'était pour favoriser à la fois la tactique de Guillaume et la vengeance de Van Graaft.
Celui-là leur avait recommandé d'attirer l'attention sur eux et de se faire attaquer au moment où la sortie de la place aurait lieu. Il espérait que la ligne française se dégarnirait pour
faire face à celte double attaque, et que, par le vide, un détachement d'Anglais pourrait pénétrer dans Mons avec des munitions et des vivres ; l'autre espérait que les chefs accourraient au bruit du combat, et (ju'il y aurait pour le facteur lirossmann une balle au moins parmi toutes celles qui fendraient l'air en ce moment.
Mais Guillaume et Van Graaft furent trompés dans leur attente. L'espion qui avait du avertir le prince de Bergues de préparer une sortie fil, il est vrai, son devoir, et la sortie eut lieu. Mais le détachement de partisans n'avait pu se rallier encore, et lorsqu'il fit son mouvement les Iroujies delà garnison étaient déjà culbutées et ramenées dans Mons.
Les lignes françaises s'étaient refermées impénétrables. Guillaume, à une demi-lieue en arrière, se rongeait les poings à la létc de ses Anglais tout prêts à percer la ligne s'ils y avaient vu jour. Enfin, après une stérile fusillade, le juarais fut enlevé par les gardes-françaises, et les partisans disparurent dans la nuit et les hachures du terrain, ne rapportant point même à Van Graaft la victime qu'il espérait.
Lorsque les bandes éparscs revinrent trouvei* Guillaume, le roi ne leur fit aucun reproche. Il laissa Van Graaft murmurer contre les maladroits qui avaient manqué Louvois et contre le mauvais génie qui protégeait cet lioumic. Le
compte qui lui fut rendu de ce combat, de la supériorité des troupes, de l'activité de leurs généraux, ce qu'il avait vu par lui-même des bombes nouvelles lancées par Vauban, Tinaction de ses alliés, enfin, le confirmaient dans l'idée que Mons ne serait pas défendu par la force.
Guillaume s'enferma dans sa chambre, à Hal, souffrant cruellement et dissimulant à chacun ses souffrances. Le comte dOverkerke, son grand écuyer . entra chez lui amenant un homme échappé de Mons pendant la sortie, et qui, blessé à la tête, avait feint d'être mort; puis, après le combat, avait réussi à franchir les lignes pour apporter au roi d'Angleterre des nouvelles, si mauvaises qu'elles fussent.
Guillaume était couché sur une chaise basse et profonde. Toute la vie de son corps s'était réfugiée dans ses grands yeux perçants. Depuis vingt-quatre heures qu'il avait respiré Tair humide des marais et piétiné dans la fange avec ses soldats, il sentait ses poumons engorgés, sa bouche brûlante; et la toux, plus féroce que jamais, sifflait dans sa poitrine et brisait sa tête en éclatant.
FvC roi se fit raconter par le fugitif tous les détails de la sortie ; il loua le soldat de sa bravoure et de son intelligence, puis, abordant le véritable sujet de l'entrevue :
— Et Mons? dit-il.
— Sire, Mons est divisé en deux villes, la ville militaire et la bourgeoise ; la première est zélée, vivace, elle peut durer six mois; la seconde a peur des bombes, non parce qu'elles tuent, mais parce qu'elles brûlent et démolissent les édifices et que les bourgeois sont propriétaires.
— C'est juste, répondit le prince; en sorte que les bourgeois sont plus mous et refusent le service?
— Pis que cela, sire : ils parlent de se rendre. Guillaume se releva sur un coude.
— Déjà! dit-il.
— Le gouverneur, heureusement, les a misa la raison. Mais Votre Majesté sait que nous ne sommes à Mons que 4,000 soldats, et qu'il y a dix mille bourgeois.
— Un soldat vaut dix de ces hommes ! s'écria Overkerke.
— Soit, répliqua Guillaume avec douceur, mais tandis que la garnison se battra contre les bourgeois, elle ne se battra pas contre les Français ?
— Précisément, dit le soldat.
— Fort bien, tu es un brave homme, cl je regrette que tu ne sois plus dans Mons, mais je te mettrai ailleurs.
— Près de vous, par exemple, dit le soldat ; je vous serai utile. Je suis un enfant de la province; je suis né à Saint-Guislain. J'ai fait plus
d'un million de fois la route de Mons à ce pays et à tous ceux des environs. Il n'y a pas un brin d'herbe, une pierre, un trou et une goutte d'eau que je n'y connaisse.
— Saint-Guislain ! murmura Guillaume, tu es né à Saint-Guislain?
— J'y servais avec ma femme en qualité de jardinier chez les Clarisses, là où sont aujourd'hui les religieuses françaises et la maîtresse du roi de France.
Le roi parut plongé dans une profonde rêverie. On vit paraître au seuil de la porte Van Graaft, qui avait entendu ce dialogue et qui arrivait pour mieux entendre encore.
C'était un tableau muet comme tous les tableaux, mais qui pourtant ne manquait ni d'éloquence, ni de caractère : le prince, pâle, à demi couché, l'œil fixe, sur un oreiller de point de Walines dont la blancheur contrastait avec le velours noir de son habit et les flots sombres de ses cheveux en désordre; l'écuyer tout armé, appuyé sur le fauteuil de son maître ; Van Graaft impassible, arrêté sous la portière de lourd damas rouge, et h quelques pas, le soldat au front ensanglanté qui fuyait, pour ses yeux, le soleil pénétrant dont le milieu de cette chambre était inondé.
— Ainsi, répéta le roi, lu connais parfaitement tout Saint-Guislain?
— Oui, sire.
— Le couvent? son jardin? ses portes et ses abords?
— Oui, sire.
— Et aussi le petit canal qui commence dans le bois et aboutit à la pièce d'eau du couvent?
— J'y ai tant pris décrevisses , sire , lorsque j'étais enfant! J'ai même failli une fois me noyer sous la voûte de ce canal , qui va jusqu'à une demi-lieue hors la ville.
— Assez ! assez ! lit Guillaume du geste plutôt que de la voix. Overkerke, dix florins à ce garçon, qu'on le panse et qu'il guérisse vite.
Overkerke sortit avec le soldat.
Alors Guillaume et Van Graaft, demeurés seuls, se regardèrent l'un l'autre en silence.
— Il faudra donc, dit enfin Van Graaft, laisser prendre Mons? Non , n'est-ce pas ?
Le roi fit un signe imperceptible des yeux.
— N'avez-vous pas une idée, Guillaume? continua Van Graaft.
— Sur quoi?
— Sur Saint-Guislain.
— Eh ! fit le roi en se levant, quelle idée voudriez-vous que j'eusse sur Saint-Guislain , Van Graaft? Est-ce un point stratégiijue?
— Oh ! si nous faisons ensemble de la politique d'ambassadeurs , dit brutalement le financier, je retourne fumer chez moi.
— Allons, murmura Guillaume, ne criez pas ainsi, vous me faites mal. Asseyez-vous là tout près de moi.
Van Graaft obéit.
— Vous avez donc , vous, des idées sur Saint- Guislain? repartit Je roi.
— Pardicu !
— Dites-les, mon ami.
— Comme si vous n'en aviez pas autant que moi , roi Guillaume! Est-ce qu'il peut entrer un brouillard dans mon crâne épais , qui n'ait pas été déjà distillé par votre cerveau ? Il ne m'arrive, à moi, que la fumée de votre flamme !
— Dites toujours votre idée, mon bon Van Graaft; ma pauvre léte est malade, j'ai besoin qu'on m'aide.
— La voici tout simplement, seigneur. Le roi de France brûle et saccage Mons ; moi je ferais brûler et saccager Saint-Guislain , où il a sa cour et sa maîtresse.
— Oh! oh! fit Guillaume avec un pâle sourire.
— Cela vous surprcnd-il? ai-je l'air d'un sauvage ? Dites-le-moi. Cependant il m'a semblé deviner dans vos yeux, tandis que ce soldat parlait tout à l'heure, un dessein à peu près pareil à celui-là.
— A peu près, non, Van Graaft.
— Oh ! vous feriez de la délicatesse , n'est-ce pas?
— Je ne brûlerai pas un couvent, je ne tuerai pas une femme.
Van Graaft fronça le sourcil et parut écarter un importun souvenir.
— Belle misère ! répliqua-t-il entre ses dents ; tout le couvent de catholiques payerait-il seulement une goutte du sang que la Maintenon et Louvois ont tire des veines de nos réformés ? Quant à la marquise, une bigote, une vieille femme...
— La seule personne en France qui soit raisonnable et qui conseille la paix au roi; la plus acharnée ennemie de Louvois; une femme de génie, V^an Graaft, avec qui je voudrais causer une heure, pour être sûr de donner le repos à toute l'Europe... et pour remettre en vos mains ce Brossmann.
— Oh ! s'il en est ainsi, ne la brûlez pas, roi Guillaume. J'ai cru pourtant, je le répèle, vous voir aflriandé par les détails que ce soldat nous a donnés. Je ne suis pas homme de guerre , mais je me servirais de ce canal qui a une voûte prolongée si loin hors de Saint-Guislain.
— Voilà le point où nos deux idées ont pu se rencontrer. Van Graaft. En elTet. il sera possible de pénétrer par là dans Saint-Guislain, et d'avoir ainsi avec la marquise cet entretien que je souhaite.
— Bon !... elle criera en vovant des hommes
.nrinés, car je pense bien que vous n'irez pas seul !
— Nous verrons.
— Songez-vous combien votre entretien serait gène, s'il se trouvait là des officiers, quelque prince avec ses gardes, le roi ?...
— Le roi ! murmura Guillaume.
— Il y vient très-souvent. Vous causeriez aussi avec lui, répliqua ironiquement Van Graalt; vous vous humilieriez comme vous avez fait tant de fois, et vous pourriez lui demander pardon de n*avoir pas épouse sa bâtarde.
— Van Graaft, pourquoi ces gros mots? dit Guillaume avec flegme.
— Et puis, poursuivit le marchand, on vous prendrait, et Sa iMajesté Très-Chrétienne vous offrirait un logement, non pas à Saint-Germain, qui est donné déjà à Jacques II votre beau-père, mais au château de la Bastille. Et (jui sait? vous auriez peut-être la chance, après avoir été pendu et brûlé en effigie à Paris , d'être réellement décapité en personne naturelle sur un bel échafjmd tendu de velours , entre vos deux lions brodés ; c'est un sort!...
Guillaume sourit déilaigneusement.
— Vous parlez peu d'ordinaire. Van Graaft, dit-il; mais comme vous vous dédommagez quand l'envie vous en prend !
— Ce que je dis est-il si absurde? Quoi ! pour causer avec madame de Maintenon , vous vous
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exposeriez à un danger que votre soldat de tout à l'heure ne consentirait pas à courir? Le roi haussa les épaules.
— Ne levez pas les épaules, et répondez-moi, dit Van Graaft. Ce n'est pas poli de se moquer (les gens.
— Mon cher ami , repartit le roi , c'est vous qui me manquiez de politesse, il n'y a qu'un moment, lorsque vous me jugiez capable de tant d'imprudence.
— J'étais furieux.
— Sans doute, vous eussiez mieux aimé m'entendre dire : «t Je pénétrerai dans Saint-Guislain, à la tête de cinq cents hommes, par surprise, sans que nul ait deviné mon dessein. »
— Ah oui !
— J'aurai au dehors . à une faible distance . mes quatre mille Anglais pour me prêter mainforte en cas de besoin.
— Voilà parler.
— Je m'emparerai du couvent, je ferai jeter la marquise dans une litière et la garderai comme otage.
— Bon !
— Après avoir écrit au roi de France que je la lui rendrais, s'il levait le siège de Mons.
— Et s'il vous livrait Louvois.
— Peut-être... 11 me semble que vous voilà un peu heureux, Van Graaft, cl que mes idées
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vous apparaissent sous un jour plus favorable?
— Oui, je commence à m'y plaire.
— Tant mieux; vous m'approuveriez tout à fait alors si j'ajoutais : « On pourra combiner celte visite faite à la marquise avec le moment où le roi de France se rend à Saint-Guislain. » Ah î ah! vos yeux brillent. On prierait alors Sa Majesté Trcs-Chrctienne d'entrer dans la litière ;«vec madame de 3Iaintcnon, et on les conduirait bien vite à un endroit sûr, comme la Haye, par exemple, afin de causer plus à l'aise avec eux de toutes nos affaires, domestiques et autres.
— Oh ! mon Dieu ! s'écria Van Graaft en joignant les mains.
— Et au lieu, poursuivit Guillaume, d'aller loger ridiculement h la Bastille de Sa Majesté, comme vous disiez tout à l'heure, au lieu de porter ma tête sur un échafaud, ma tète qui est bien malade en ce moment , Van Graaft, mais à laquelle je tiens comme si elle était fort saine, eh bien, je logerais Louis XIV chez moi, à Loo, par exemple, puisqu'il aime la chasse. Je serais trèsclément et Irès-magnifiquc avec Sa Majesté; je lui donnerais pour sa dépense le double de ce qu'on donne au roi Jacques, h Saint-Germain. En sorte que mes. Hollandais verraient le soleil quand ils voudraient. C'est quelque chose dans notre p^s de brumes. Qu'en dites-vous. Van Graaft?*
— 0 mon roi ! dit celui-ci , voilà un plan digne du stathouder des Sept-Provinces !
— Il vous plaît?
— Il m'éblouit.
— Puisqu'il en est ainsi , Van Graaft, tenonsnous-en à ce plan; il faut bien faire quelque chose pour vous. Je crois que je sauverai Mons de cette façon.
— Et je crois, dit Van Graaft, que Louvois est trop bon serviteur pour ne pas venir en Hollande tenir compagnie à son maître. Je lui garde une place entre deux de mes curiosités à ma maison du Boompjes.
— Chut! fit Guillaume en se recouchant, voici quelqu'un.