LE CONSEIL DU ROI D'ANGLETERRE
Yauban avait eu raison. Ces partisans, dont la présence en corps avait tant surpris l'armée française, étaient l'avant-garde des troupes que Guil' laume s'était empressé de lever dès qu'il avait appris rinvestissement de Mons. Il avait choisi à cet elfet les plus ardents des réformés chassés de France par la persécution de 1686, et incorporés dans Tannée
anglaise : ceux-là qui l'avaient aidé à gagner Taunée précédente la bataille de la Boyne sur Jacques II.
Nous savons comment Guillaume avait reçu de van Graaft conseil et argent. Les deux amis étaient partis le jour même pour la Haye, d'où le roi d'Angleterre avait expédié à tous les princes confédérés contre la France l'avis du siège et des exhortations à une rude défense. Il fixait le rendez-vous général des troupes que les confédérés enverraient à Notre-Dame de Hall, petite ville située entre Bruxelles et Mons, à dix lieues de celle-ci et trois de celle-là; et pour commencer, il amenait quatre mille Anglais et différentes troupes tirées des garnisons les moins exposées de Flandres.
Louvois avait bien levé une armée de cent mille hommes en deux mois et sans bruit. Guillaume comptait sur sa dévorante activité pour. lever trente à quarante mille hommes en dix jours. C'était, selon lui, dans la proportion de son génie à celui du ministre français.
Mais ce que Thomme ardent, infatigable et haineux voulait et pouvait faire, les autres princes ne l'essayèrent même pas. Ils s'étaient endormis avec ridée de ne se réveiller qu'au mois de mai comme le soleil. Leur heure n'était point sonnée. Ils dormaient toujours.
En vain Guillaume usait-il les chemins avec le fer de ses chevaux pour envoyer messagers sur messagers à ses alliés fainéants; en vain se consumait-il à courir de Hall jusqu'aux lignes françaises pour entendre le canon; des lignes jusqu'à Bruxelles pour interroger la route que devaient suivre les renforts. Rien ne venait du c6té de Bruxelles, tandis que
du côté de Mons cbaque jour la fumée était plus noire, le feu plus clair, le bruit des écroulemeats plus grand.
Cependant il fallait secourir Mons à tout prix. Le prince de Bergues, gouverneur de la place» s'y atten* dait. Malgré la rigueur du blocus» il s'échappait de temps en temps» à la faveur de la nuit ou d'une sor* tie» quelque courrier de la ville portant à Guillaume le récit effrayant des progrès des assiégeants.
Tantôt c'était la perte de quelque bon ingénieur tué sur ses ouvrages, tantôt la ruine d'un quartier, tantôt la destruction de quelque magasin important pour l'artillerie ou pour les subsistances ; et chaque fois qu'une semblable nouvelle, lui arrivait, 6uillaume désespéré demandait aux assiégés un peu de patience, et souhaitait d'avoir des ailes pour fran* chir les lignes françaises et tomber tout à coup dans la ville, que son bras» son énergie, son seul regard eussent soutenue quinze jours de plus.
Van Graaft, silencieux et calme, habitait comme un meuble une chambre du quartier général, cou* tiguë à celle du roi. Son tabac» son thé préparé par la Goberge» le portrait d'Éléonore et le nom de Brossmann écrit en gros caractères sur l'unique papier qu'on aperçût sur la table, lui sufQsaient, en appa* rence, pour occuper ses journées. .Quelquefois cependant» il accompagnait Guillaume dans ses visites aux lignes, et se faisait indiquer par la Goberge tous les cavaliers ou gentilshommes français qu'on pouvait apercevoir de loin avec la lunette et qui avaient quelque ressemblance de taille» d'allure ou d'habits avec Louvois.
Gar les pensées de van Graaft» au lieu d'è&re tour-
néds, comme celles de Guillaume , à Tarrivée des trompes, au ravitaillement de Mons el à une bataille qui fît lever le siège, se concentraient uniquement sur ce but : prendre Louvois ou le tuer. Cest pourquoi chaque courrier de Guillaume qui retournait à Mons était chargé, par le roi» de dnre au prince de • Bergues: «Défendez-vous bien, et attendez-moi ; » —par van Graaft,de dire aux canonniers et aux tireurs : « 11 y a dix mille florins pour celui qui tuera Louvois. »
Les jours s'écoulèrent, quelques maigres détachements arrivèrent à Hall» sans munitions, sans ardeur : les princes confédérés demandaient à Guillaume six semaines pour se mettre en campagne, et le prince de Bergues Taisait dire par toutes les voies possibles qu'il ne tiendrait pas au delà d'un mois.
Guillaume faillit devenir fou de douleur et d'impatience.
11 essaya de lier avec la place des correspondances suivies, mais ses espions furent pris et pendus lorsqu'ils ne voulurent point parler. Us furent payés grassement lorsqu'ils avouèrent. En sorte que le bruit s'élant propagé de la munificence de M. de Luxembourg, et la potence ayant élé aperçue, les honnêtes espions devinrent excessivement rares, tandis que les traîtres pullulaient autour de Guillaume*
Le roi d'Angleterre chercha donc tous les moyens de secourir Mons avant l'arrivée des confédérés, et il imagina que le meilleur serait de préparer un corps de soldats éprouvés, de se tenir à distance des lignes bt de profiler d'une sortie que ferait la garnison pour faire pénétrer le corps dans la place.
Mais comment M. de Luxembourg, qui gardait avec
quarante mille hommes tout le pays depuis Saint- Denis et le Casteau, laisserait-il passer un corps de troupes marchant sur Mons ? Voilà pourquoi ces partisans que nous avbns vus dans les marais s'étaient divisés, déguisés, et avaient bravement franchi les lignes françaises dans les endroits où la nature du terrain ne permettait pas que l'on établit des postes. Quant au feu meurtrier qu'ils avaient fait, c'était pour favoriser à la fois la tactique de Guillaume et
vengeance de van Graaft.
Celui-là leur avait recommandé d'attirer raltention sur eux et de se faire attaquer au moment où la sortie de la place aurait lieu. Il espérait que la ligne française se dégarnirait pour faire face à cette double attaque, et que, par le vide, un détachement d'Anglais pourrait pénétrer dans Mons avec des munitions et des vivres; l'autre espérait que les chefs accourraient au bruit du combat, et qu'il y aurait pour le facteur Brossmann une balle au moins parmi toutes celles qui fendraient l'air en ce moment.
Mais Guillaume et van Graaft furent trompés dans leur attente. L'espion qui avait dû avertir le prince de Bergues de-préparer une sortie fit, il est vrai, son devoir et la sortie eut lieu ; mais le détachement de partisans n'avait pu se rallier encore, et lorsqu'il fit son mouvement, les troupes de la garnison étaient déjà culbutées et ramenées dans Mons.
Les lignes françaises s'étaient refermées impéné* trahies. Guillaume, à une demi-lieue en arrière, se rongeait les poings à la tête de ses Anglais tout prêts à percer la ligne s'ils y avaient vu jour. Enfin, après une stérile fusillade, le marais fut enlevé par les gardes-francaises« et les partisans disparurent dans la
nuit et les hadiures du terrain, ne rapportant point même à van Graaft la victime qu'il espérait.
Lorsque les bandes éparses revinrent trouver Guillaume, le roi ne leur fit aucun reproche. Il laissa van Graaft murmurer contre les maladroits qui avaient manqué Louvois et contre le mauvais génie qui protégeait cet homme. Le compte qui lui fut rendu de ce combat, de la supériorité des troupes, de raclivité de leurs généraux, ce qu'il avait vu par lui-même des bombes nouvelles lancées par Vauban, l'inaction de ses alliés, enfin, le confirmaient dans l'idée que Mons ne serait pas défendu par la force.
Guillaume s'enferma dans sa chambre, à Hall, souffrant cruellement et dissimulant à chacun ses souffrances. Le comte d'Overkerke, son grand écuyer, entra chez lui amenant un homme échappé de Mous pendant la sortie, et qui, blessé à la tête, avait feint d'être mort, puis, après le combat, avait réussi à franchir les lignes pour apporter au roi d'Angleterre des nouvelles, si mauvaises qu'elles fussent.
Guillaume élait couché sur une chaise basse et profonde. Toute la vie de son corps s'était réfugiée dans ses grands yeux perçants. Depuis vingt-quatre heures qu'il avait respiré l'air humide des marais et piétiné dans la fange avec ses soldats, il sentait ses poumons engorgés, sa bouche brûlante, et la toux plus féroce que jamais sifflait dans sa poitrine et brisait sa tête en éclatant.
Le roi se fit raconter par le fugitif tous les détails de la sortie ; il loua le soldat de sa bravoure et de son intelligence, puis, abordant le véritable sujet de l'entrevue :
-^ Et Mons? dit-il.
— Sire, Mons est divisé en deux villes, — la ville militaire et la bourgeoise, — la première est zélée, vivace, elle peut durer six mois ; la seconde a peur des bombes, non parce qu'elles tuent, mais parce qu'elles brûlent et démolissent les éditices et que les bourgeois sont propriétaires.
— C'est juste, répondit le prince ; en sorte que les bourgeois sont plus mous et refusent le service.
— • Pis que cela, sire, ils parlent de se rendre. Guillaume se releva sur un coude.
— Déjàldit-il.
— Le gouverneur, heureusement, les a mis à la raison. Mais Votre Majeslé sait que nous ne sommes à Mons que quatre mille soldats, et qu'il y a dix mille bourgeois.
— Un soldat vaut dix de cefi hommes, s'écria Overkerke.
— Soit, répliqua Guillaume avec douceur ; mais tandis que la garnison se battra contre les bourgeois, elle ne se battra pas contre les Français ?
— Précisément, dit le soldat.
— Fort bien, tu es un brave homme, et je regrette que tu ne sois plus dans Mons, mais je te mettrai ailleurs.
— Près de vous, par exemple, dit le soldat, je vous serai utile. Je suis un enfant de la province, je suis né à Saint-Ghislain. J'ai fait plus d'un million de fois la route de Mons à ce pays et à tous ceux des environs. 11 n'y a pas un brin d'herbe, une pierre, un trou et une goutte d'eau que je n'y connaisse.
— Saint-Gbislain I murmura Guillaume, tu es né àSaint-Ghislain?
— J'y servais avec ma femme en qualité de jarëi-
nier, chez l^ clarisses, là où sont aujourd'hui lés religieuses françaises et la mattresse du roi de France.
Le roi parut plongé dans une profonde rêverie. On vit paraître au seuil de la porte van Graafl, qui avait entendu ce dialogue et qui arrivait pour mieux entendre encore.
C'était un tableau muet comme tous les tableaux, mais qui pourtant ne manquait ni d'éloquence, ni de caractère : le prince, pâle, à demi couché, Toeil fixe, sur un oreiller de point de Malines, dont la blancheur contrastait avec le velours noir de son habit et les flots sombres de ses cheveux en désordre ; Técuyer tout armé, appuyé sur le fauteuil de son maîtrp ; van Graaft impassible, arrêté sous la portière de lourd damas rouge, et à quelques pas, le soldat au front ensanglanté qui fuyait, pour ses yeux, le soleil pénétrant dont le milieu de cette chambre était inondé.
— Ainsi, répéta le roi, tu connais parfaitement tout Saint-Ghislain ?
— Oui, sire.
— Le couvent ? son jardin ? ses portes et ses abords ?
— Oui, sire.
— Et aussi le petit canal qui commence dans le bois et aboutit a la pièce d'eau du couvent?
— J'y ai tant pris d'écrevisses, sire, lorsque j'étais enfant ; j'ai même failli une fois me noyer sous la voûte de ce canal, qui va jusqu'à une demi-lieue hors la ville...
— Assez ! assez I fit Guillaume du geste plutôt que
de la voix. Overkerke, dix florins à ce gdrçon, qu'on le panse et qu'il guérisse vite.
Overkerke sortit avec le soldat.
Alors Guillaume et van Graaft, demeurés seuls, se regardèrent Tun l'autre en silence.
— 11 faudra donc, dit enfm van Graart, laisser prendre Mons I Non, n'est-ce pas ?
Le roi fit un signe imperceptible des yeux.
— N'avez-vous pas une idée, Guillaume? continua van Graaft.
— Sur quoi ?
— Sur Saint-Ghislain ?
— Ehl dit le roi en se levant, quelle idée voudrîezvous que j'eusse sur Saint-Ghislain, van Graaft? Est-ce un point stratégique?
— Oh ! si nous faisons ensemble de la politique d'ambassadeurs, dit brutalement le financier, je retourne fumer chez moi.
— Allons, murmura Guillaume, ne criez pas ainsi, vous me faites mal. Asseyez-vous là tout près de moi.
Van Graaft obéit.
— Vous avez donc, vous, des idées, sur Saint- Ghislain? repartit le roi.
— Pardieu !
— Dites-les, mon ami.
— Gomme si vous n'en aviez pas autant que moi, roi Guillaume. Est-ce qu'il peut entrer un brouillard dans mon cr&ne épais, qui n'aitjpas été déjà distillé par voire cerveau? H nem'arrive à moi que la fumée de votre flamme !
— Dites toujours votre idée, mon bon van Graaft, ma pauvre tête est malade, j'ai besoin qu'on m'aide.
— La voici tout simplement, seigneur. Le roi de France brûle et saccage Mons, moi je ferais brûler et saccager Saint^Ghislain, où il a sa cour et sa mattresse.
— Oh ! oh I fit Guillaume avec un pâle sourire. -^ Gela vous surprend-il ? ai-je Tair d*un sauvage?
dites-le-moi. Cependant il m*a semblé deviner dans vos yeux, tandis que ce soldat parlait tout à Theure, un dessein à peu près pareil à celui-là.
— A peu près, non, van Graaft.
— Oh ! vous feriez de la délicatesse, n'est-ce pas ?
— Je ne brûlerai^pas un couvent, je ne tuerai pas une femme.
Van Graaft fronça le sourcil et parut écarter un importun souvenir,
— Belle misère! répliqua-t-il entre ses dents, tout le couvent de catholiques payerait-il une goutte du sang que la Maintenon et Louvois ont tiré des veines de nos réformés ? Quant à la marquise, une bigote, une vieille femme...
— La seule personne en France qui soit raisonnable et qui conseille la paix au roi ; la plus acharnée ennemie de Louvois; une femme de génie, van Graaft, avec qui je voudrais causer une heure, pour être sûr de donner le repos à toute l'Europe... et pour remettre en vos mains ce Brossmann.
— Oh ! s'il en est ainsi, ne la brûlez pas, roi Guillaume. J*ai cru pourtant, je le répète, vous voir affriandé par les détails que ce spldat nous a donnés : je ne suis pas un homme de guerre, mais je me servirais de ce canal qui a une voûte prolongée si loin hors de Saint-Ghislain.