II
— Voilà le point où nos deux idées ont pu se rencontrer, van Graaft. En effet, il sera possible de pénétrer par là dans Saint-Ghislain, et d*avoir ainsi avec la marquise cet entretien que je souhaite.
— Bon I... elle criera en voyant des hommes armés ; car je pense bien que vous n*irez pas seul.
— Nous verrons.
— Songez-vous combien votre entretien sera gêné s*i) se trouve près d'elle des officiers, quelque prince avec ses gardes, le roi !...
— Le roi I murmura Guillaume.
— Il 7 vient très-souvent. Yous causeriez aussi avec lui, répéta ironiquement van Graaft, vous vous humilieriez comme vous avez fait tant de fois, et vous pourriez lui demander pardon de n'avoir pas épousé sa bâtarde.
— Van Graaft, pourquoi ces gros mots? dit Guillaume avec flegme.
— Et puis, poursuivit le marchand, on vous prendrait, et S. M. Très-Chrétienne vous offrirait un logement non pas à Saint-Germain, qui est donné déjà à Jacques II, votre beau-père, mais au château de la Bastille. Et qui sait ? vous auriez peut-être la chance, après avoir été pendu et brûlé en effigie à Paris, d'être réellement décapité, en personne naturelle, sur un bel échafaud tendu de velours, entre vos deux lions brodés: c'est un sort I...
Guillaume sourit dédaigneusement.
— Vous parlez peu, d'ordinaire, van Graaft, dit* il, mais comme vous, vous dédommagez, quand l'en*vie vous en prend !
— Ce que je dis est-il si absurde? Quoi ! pour causer avec Mme de Maintenon, vous vous exposeriez à
un danger que votre soldat de tout à l'heure ne consentirait pas à courir ?
Le roi haussa les épaules.
— Ne levez pas les épaules et répondez-moi, dit van Graaft. Ce n'est pas poli de se moquer des gens.
— Mon cher ami, repartit le roi, c'est vous qui manquiez de politesse, il n'y a qu'un moment, lorsque vous me jugiez capable de tant d'impru* dence.
— J'étais furieux.
— Sans doute vous eussiez mieux aimé m'entendre dire : Je pénétrerai dans Saint-Ghislain à la tête de cinq cents hommes, par surprise, sans que nul ait deviné mon dessein.
— Ah oui !
— J'aurai au dehors, à une faible distance, mes quatre mille Anglais pour me prêter main-forte en cas de besoin.
— Voilà parler.
— Je m'emparerai du couvent; je ferai jeter la marquise dans une litière, et la garderai comme otage...
— Bon !
— Après avoir écrit au roi de France que je la lui rendrais s'il levait le siège de Mons.
— Et s'il vous livrait Louvois ?
— Peut-être... Il me semble que vous voilà un peu heureux, van Graaft, et que mes idées vous apparaissent sous un jour plus favorable.
— Oui, je commence à m'y plaire.
— Tant mieux. Vous m'approuveriez tout à fait, alors, si j'ajoutais : On pourra combiner cette visite
faite à la marquise avec le momentoù le roi de France se rend à Saint-Ghislain. Ah ! ah ! vos yeux brilleat. Od prierait alors S. M. Très-Chrélienne d'entrer dans la litière avec M"" de Maintenon, et on les conduirait bien vite à un endroit sûr, comme la Haye , par exemple, afm de causer plus à Taise avec eux de toutes nos affaires, domestiques et autres.
— mon Dieu I s'écria van Graaft en joignant les mains*
— Et au lieu, poursuivit Guillaume, d'aller loger ridiculement à la Bastille de Sa Majesté, comme tous disiez tout à l'heure, au lieu de porter ma tête sur un échafaud, ma tête qui est bien malade en ce moment, van Graaft, mais à laquelle je tiens comme si elle était fort saine, eh bien ! je logerais Louis XIV chez moi, à Loo, par eiemple, puisqu'il aime la chasse. Je serais très-clément et très-magnifique avec SaMajesté ; je lui donnerais pour sa dépense le double de ce qu'on donne au roi Jacques à Saint-Germain. En sorte que mes Hollandais verraient le Soleil quand ils voudraient. C'est quelque chose, dans notre pays de brumes. — Qu'en dites-vous, van Graaft ?
— mon roil dit celui-ci, voilà un plan digne du stathouder des Sept-Provinces?
— Il vous plaît ?
— 11 m'éblouit.
— Puisqu'il en est ainsi, van Graaft, tenons-nous-en à ce plan. Il faut bien faire quelque chose pour vous. Je crois que je sauverai IMons de cette façon.
— Et je crois, dit van Graaft, que Louvois est trop bon serviteur pour ne pas venir en Hollande tenir compagnie à son mattre. Je lui garde une place entre
deux de mes curiosités, à ma maison du Boompjes. — Chut ! fil Guillaume en se recouchant, voici quelqu'un.
UNE MAUVAIS r COMMISSION
Jaspin avait été terrifié par cette intelligence de Louvois et de Desbuttes. Jamais il n'était venu à l'idée du digne abbé que son secret courût quelque danger de ce côté-là. Alors même qu'autrefois, à Lavernie, il avait appris la forlune de Desbutles due à la protection de Louvois, Jaspin ne songeait point qu'un jour viendraitoùLouvoiss'intéresserait assez au nom.de Jaspin pour en faire l'objet d'une persécution. Jaspin, la belle chose pour ce grand ministre I El cependant le ciron et le lion s'étaient rencontrés, ils s'étaient déclaré la guerre, et voilà que le lion se croyait obligé de tendre des pièges pour perdre son miscroscopique ennemi.
Dès lors tout devenait possible. Jaspin parrain de Desbutles I A quelle occasion ? à quelle époque? avec quelle marraine ? Oh ! comme le rusé ministre saqr rait remonter promptement à la source de tous ces petits mystères.
Jaspin avait un cœur qui l'empêchait d'êlre un homme d'esprit. 11 pouvait, ainsi que nous l'avons
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flîi, grandir dans les diconsUiites importantes, mais à la condition que ces circonstances ne se renourelassent pas souT»t. A l'arc tendu il fallait son repos ; après aToîr combattu Loutoîs, Jaspin aimait à pécher à la ligne. Entre Lourois et Jaspio, il t avait cette différence que le ministre ne se reposait jamais*
On exprimerait difficilement les angoisses de Fabbé durant cet entretien de Desbuttes avec le marquis, Jaspin connaissait son filleul pour le plus éhonté coquin, pour l'âme la plus Ténale. 11 lui semblait l'entendre dire à LouTois par chaque geste, par chaque mot, par chaque révérence : Achetez-moi mon parrain. Le ministre ne fut pas plus tôt rentré dans son quartier avec le fameux extrait de baptême, que Jaspin nV tenant plus courut au carrosse dans lequel allait remonter Desbuttes.
l/i traitant reconnut trop tard son parrain. L'abbé le poussa dans l'intérieur, où il monta lui-même et s'assit tout essoufflé.
Desbuttes ne comprenait pas un mot à cette chasse de LouTois et à cette contre-chasse de Jaspin, mais son instinct malfaisant l'avertissait de quelque au* baine. L'abbé ordonna au cocher de marcher droit devant lui, et avant que Desbuttes n'eût demandé la cause de ces singularités :
— Que vous disait là M. de Louvois? interrogea brusquement Jaspin, sans modifier en aucune façon le trouble de sa voix et de sa physionomie.
Desbuttes, à qui le ministre venait de recommander le secret sur sa vie^ n'eut garde de répondre la vérité.
— Mais nous causions de mes comptes, répliquat-ih
JaspiD eut un moineBt d*espoir, bien vite dis^ sipé par Tair faux et le regard yacillant de son filleul.
— Non* non, dit-il tristement, ce n'est pas cela que vous disait M. de Louvois.
— Je vous jure, parrain...
— Ne jurez pas... Ce papier que vous lui avez remis après l'avoir été chercher si précipitamment à votre carrosse?
— Mes comptes.
— Oh !... vos comptes ne doivent pas tenir sur un si petit papier. Desbultes, vous m'avez trahi, comme Judas Iscariote...
— Trahi ! s'écria Desbuttes, en quoi puis-je donc vous trahir?
— Je m'entends, reprit Jaspin, gêné d'avoir laissé échapper ce mot. Ainsi, vous refusez de me dire ce que vous a demandé sur mon compte M. de Lou* vois?
— Rien, encore une fois, s'écria impudemment Desbuttes.
— Réfléchissez, ajouta Jaspin déjà tremblant de colère : vous vous joignez à M. de Louvois contre moi ; je trouverai contre vous un auxiliaire, j'ai des amis aussi.
Desbutles frissonna, les paroles de Louvois lui re* vinrent en mémoire : ami intime de M"*® de 3faint&o non, lui avait dit le ministre en parlant de l'abbé.
Jaspin le sentit ébranlé.
— M. de Louvois a fait votre fortune, continuat-il, mais je la déferai si vous persistez à me mentir.
— Oh I balbutia Desbuttes en ricanant,
-^ Monsieur l dit Jaspin en grossissant sa voii
comme pour envenimer encore cette épilhèle, j'ai fait gracier M. de La vernie, que votre ministre avait condamné à mort ; je lui ai fait donner une lieutenance dans les chevau-légers, quand M. de Louvois le voulait bannir. Jugez de ce que je puis, et redoutez ce que je ferai I
Desbuttes s*épouvanta tout à fait. Rien n* était impossible à Tami de M™« de Maintenon. D'un autre côté, tout était possible à Louvois. Lequel de ces deux écueils était le moins dangereux? Auquel des deux Desbuttes risquerait-il de heurter sa barque?
— Ménageons-les tous deux, se dit le traitant ; passons au milieu. Il paraît que j\ii rendu service à M. de Louvois puisqu'il m'a dispensé de lui donner mes comptes. Rendons service également à mon parrain : mais sur quoi ?...
— Voyons, dit-il à Jaspin comme s'il capitulait, qu'exigez- vous de moi, mon cher parrain?
— La vérité.
— Laquelle?
— Y en a-t-il donc plusieurs ?
— Quelquefois, parrain, quelquefois.
— Je vous demande alors quelles sont les questions que M. de Louvois vous a faites à mon sujet.
— Aucunes.
— Encore ! Ah ! vous vous obstinez ! ah ! vous voulez me cacher ce que je saurai demain.
— Au fait, il a peut-être raison, pensa Desbuttes, et je risque gros pour si peu. — Mon parrain, voici toute la vérité : M. de Louvois me demandait si j'étais bon catholique.
— Ah ! fit Jaspin.
— Et si vous étiez réellement mon parrain «
Jaspin sentit la sueur monter à son front.
— Qu'avez- vous répondu? balbulia-tHl.
— J'ai répondu qu'il n'y avait pas de païens dans ma famille, non plus que de juifs, et pour preuve...
— Pour preuve...
— J'ai donné ce papier.
— Qui est...
— Mon extrait de baptême.
Jaspin lui saisissant le poignet :
— Vous avez fait cela! s'écria-t-il.
— Pourquoi pas, mon parrain?
— C'est juste, murmura l'abbé plus pâle qu'un spectre.
— Mon parrain, mon cher parrain, c'est donc un crime de vous avouer ?
— Silence I sur votre vie! dit Jaspin en arrêtant le cocher par un pan de sa houpelande, et en même temps il se précipita hors du carrosse tandis que Desbuttes effarouché l'appelait en vain avec mille protestations.
L'abbé courut un bon quart d'heure sans avoir la conscience de ce qu'il faisait. Puis la fraîcheur du vent et la fatigue ayant calmé l'agitation de son cerveau, il se jeta plutôt qu'il ne s'assit sur un tertre de ga2on et là il rêva.
— Tout est perdu! bourdonnait sa tête, tout est découvert! Louvoissait le nom de M"© Balbien, il confrontera la date de ce baptême avec celle d'une absence de M™® Scarron; assez de médisances consignées dans les annales de cette époque aideront le mauvais vouloir du ministre. Tout est perdu!
Jaspin se leva et gesticula comme un tragédien» —
Que faire? M'enfuir? Oh I... et Gérard... et M»» de Maintenon que j'abandonnerais sans l'avoir avertie ! Ce serait d'un lâche et d'un ingrat! Averlie, elle pourra se défendre. Allons, Jaspin, ce sera dur de porter une si triste nouvelle à la marquise ; mais Louvois est sur la trace. Il le faut!
Devant un pareil devoir l'abbé s'arma de courage. Il regarda Thorizon. A droite, le camp où Gérard dormait peut-être encore, épuisé par ses fatigues et son danger de la veille. Le cher élève du vieux Jaspin ! A quelles nouvelles épreuves était-il réservé? A gauche, Sainl-Ghislain, avec sa flèche aiguë qui s'élançait du milieu des bois. Là dormait aussi la marquise, qu'attendait un si désagréable réveil.
— A Saint-Ghislain ! se dit Jaspin.
Et le digne homme, multipliant les élans de ses petites jambes, se mit à arpenter le terrain, La promenade lui servit à quelque chose, il trouva en route une bonne idée.
En effet, plus il pensait à cet aveu terrible qu'il lui fallait faire à la marquise, moins il se sentait courageux. L'œil noir de M** de Maintenon recelait des flammes dont la seule appréhension réduisait Jaspin à néant. Cependant il était urgent qu'elle fût prévenue. Au milieu de ces perplexités, Jaspin se rappela Nanon.
Nanon, de tout cela, n'avait eu rien à souffrir. Le temps écoulé venait de la rassurer complètement ; elle engraissait dans la sécurité* Auteur ou complice involontaire de tant de troubles et de mystères, elle se drapait béatement dans la discrétion que Jaspin lui avait promise et qu'il ne pouvait violer sans ris* ques pour lui-même.
La dévote avait parfaitement calculé tout cela. Chaque fois qu'elle apercevait Jaspin, elle pinçait bien un peu ses lèvres, elle baissait bien un peu les yeux, mais c'était assez coquettement pour que le diable y trouvât encore une petite satisfaction. De remords, pas le moindre; de crainte, pas l'ombre. Nanon et Jaspin face à face n'avaient plus à s'embrasser, mais ils n'avaient pas non plus à se mordre.
Jaspin n'hésita pas à imiter M. de Yauban lorsqu'il jetait ses bombes au milieu de paisibles maisons.
11 arriva vers l'heure du premier déjeuner à Saint-^ Ghislain, et demanda tout d'abord à voir M"® Balbien.
Nous savons que cette heureuse personne avait ses laquais et ses femmes de chambre. L'une de ces dernières, après avoir fait la révérence à M. Jaspin, le prévint qu'il lui serait plus facile de parler à M"^* de Maintenon qu'à M^^e Balbien.
— Ce n'est point à M™® la marquise que j'ai affaire, répliqua Jaspin, tremblant à celle seule idée de voir la redoutable maîtresse, tandis que j'ai des choses importantes à conter à W^^ Nanon.
— Mais mademoiselle essaye une robel
— Veuillez lui dire que je l'attends au jardin «
— Bans doute, monsieur l'abbé ; mais...
•^ Et vous me combleriez, ma chère demoiselle^ en ajoutant que je l'attends sans délai.
— Fort bien.
La femme de chambre partit comme un oiseau.
Décidément le crédit de Jaspin était notoire. Dix minutes ne s'étaient pas écoulées lorsqu'il en-
tendit une litanie de mauvaises paroles au détour de Tallée. Jaspin reconnut Nanon. La vieille fille se bâtait et maugréait de se hâter. Elle avait l'œil inquiet, sans quoi il eût été furieux.
—Par quelle raison monsieur Tabbé me déranget-il ainsi? demanda-t-elle toute essoufflée.
Jaspin fit un salut profond.
—Je suis ici pour vous l'apprendre, mademoiselle, répliqua-t-il.
— Bien vite, alors.
— Le plus vite que je pourrai; mais d'abord, s'il vous platt, gagnons à l'écart.
—Je ne suppose pas que nousayons tant besoin du particulier, riposta aigrement la vieille fille en dilatant pour une colère franche son regard partagé entre l'examen des localités et l'étude plus attentive de la physionomie de Jaspin.
— Vous auriez tort de ne pas le supposer, mademoiselle, car jamais nous n'avons eu autant besoin de nous parler sans témoins.
Nanon frissonna. — Qu'y a- t-il encore? dit-elle.
— Des choses graves ; il y a que nous avons baptisé un enfant...
— Voulez-vous bien vous taire! interrompit H^io Balbien toute tremblante.
— Et que cet enfant dont vous vous occupiez si peu, est devenu un homme, continua imperturbablement l'abbé.
—Après?
— Un petit coquin.
— Qu'y puis-je faire?
— Capable de tout.
— - Ce n'est pas ma faute.
— Capable de perdre son parrain.
— Défendez-vous.
— Et sa marraine.
— Par exemple!... s'écria Nanon, dont le visage futtellement bouleversé, que Jaspin en aurait pris pitié s'il eût eu le temps.
—- He perdre ! II me connaît donc? reprit la vieille fille.
— Qui ne vous connaît pas ! Hélas ! les grandeurs ont cela de fâcheux.
— En quoi me perdrait-il ? continua Nanon, dont Tastuce revenait, dont les griffes sortaient.
— Voici en quoi. Votre maîtresse ignore que nous nous sommes connus, n'est-ce pas?
— Oh ! oui , et je voudrais bien l'ignorer moimême*
— Je n'en dis pas autant, répondit Jaspin avec un salut des plus galants ; mais ce serait pourtant le plus sûr pour nous deux.
— Eh bien 1 le saura-t-elle jamais ?
— Je le crains.
— Par qui ?
— Ah! voilà... C'est là-dessus que je suis venu vous consulter. Elle peut le savoir par trois personnes.
-^ Mon Dieu !
— Oui, c'est beaucoup trop, n'est-ce pas? La première de ces personnes, c'est M. de Louvois.
Nanon poussa un cri et se rapprocha de Jaspin.
— Oh ! dit-elle avec épouvante et d'une voix à peine intelligible, H. de,., il sait...
— J'en ai peur.
— Gomment? bonté divine!
— Notre coquin de filleul lui a donné l'extrait de baptême où figuraient votre nom et le mien.
Nanon s'agita comme une poule effarouchée.
—» Vous comprenez, dit Jaspin, tout le parti que M. de Louvois peut tirer de cette circonstance ; il peut retrouver des traces de notre petit voyage et de notre amitié... ce serait affreux. Cependant, j'entrevois là-dedans quelque chose de plus affreux en^ core !
— Est-ce possible!..:, dit Nanon en joignant ses mains.
— Oui, mademoiselle, supposez que votre mattresse, éloignée de vous à ce moment-là, ait eu quelque chose à cacher. Je n'en crois rien, mais ad« metlez-le. Supposez encore que M. de Louvois découvre ce quelque chose... quel malheur ! Madame vous l'attribuerait au moins !
Nanon se rappelant parfaitement tout ce qu'elle avait autrefois confié à Jaspin, poussait des glousse* menls de détresse.
— Nous sommes perdus 1 s'écria-t-elle les yeux hagards.
— J'en ai infiniment peur, mademoiselle.
— Et vous disiçz que deux personnes encore savaient tout et pouvaient le dire à madame?
— Oui, deux personnes, moins dangereuses, il est vrai, que M. de Louvois.
— La première?
— C'est moi, et l'autre c'est vous.
— Nous ne dirons rien , nous !
— Au contraire, nous parlerons,
— Étes-Yous fou, monsieur Tabbé?
— Quoi! vous aimez mieux laisser M. de Louvois prendre les devants? Ce n'est pas mon avis, et j'avais décidé, sauf votre agrément, que l'un de nous deux raconterait la chose à U^^ la marquise* ..
— Hélas I hélas ! un secret si bien gardé 1 £nfln, s'il le faut... \ous vous chargerez...
— Je m'étais dit, poursuivit Jaspin sans faire attention à la douleur de sa complice , qu'un homme a toujours moins de délicatesse pour ces sortes de confidences qu'une femme d'esprit telle que vous. J'ai donc résolu, toujours avec votre avis, que vous, porteriez la parole,
— Avouer moi-même mon déshonneur 1 jamais!
— Eh bien I nous laisserons M. de Louvois se char* ger de la narration. Il excelle à faire les rapports* dit-on. Je crois qu'il mettra tous ses soins à confectionner celui-là.
— Ma place est perdue! Jamais madame, qui me croit une sainte et qui en est une elle-même, ne me pardonnera un si gros péché.
— Madame aura de l'indulgence. Et puis, quant au récit à faire, je ne vois pas les choses en noir comme vous. De quel déshonneur s'agit-il? Est-ce public à ce point ?
— Par exemple ! je voudrais vous y voir!
— Voici ce que je dirais : je raconterais qu'un jour, par charité, j'ai consenti à tenir un enfant sur les fonts de baptême. — C'est vrai, du reste.
— Avec vous?
— Pourquoi non ?
— Une fille de vingt-cinq ans et un jeune homme de vingt-quatre I que dira madame ?
— Nous avons l'un et l'autre aujourd'hui des figures qui excluent le soupçon. On nous jugera sur ce que nous sommes.
— Mais la conscience, monsieur, la conscience!
— Ah I mademoiselle Nanon, votre conscience est à vous ; si vous tenez à en faire part à M""* de Maintenon, cela vous regarde.
— Taire un péché, c'est en commettre un autre.
— Depuis trente ans que vous taisez celui-là, il devrait être devenu de la taille d'un crime.
Nanon se mit à sangloter.
— Comment expliquer à madame le silence que j'ai gardé sur cet événement... ma dissimulation à votre égard , quand j'avais l'air de ne pas vous connattre I
— Oui, tout cela sera gênant, j'en conviens ; mais vous avez des ressources dans l'imagination; et d'ailleurs, si votre aveu rend service à M™» la marquise , elle ne vous le reprochera pas. Dites-lui seulement que M. de Louvois a dans les mains l'extrait de baptême de l'enfant avec les noms de la marraine; rappelez-lui-en là date, et vous verrez si elle ne vous remercie pas de votre franchise.
Comme ils en étaient là'de l'entretien, on entendit grand bruit aux portes de l'abbaye ; Nanon tressaillit et se lamenta de plus belle.
— Qu'avez-vous encore ? dit Jaspin.
— J'ai que j'entends les piqueurs et l'escorte du roi, qui vient chercher madame pour le conseil.
— Et M. de Louvois en sera sans doute ?
— J'en tremble.
— Je vous conseille alors de le gagner de vitesse
et de conter le cas à M^^^^ la marquise avant qu'elle ne parte.
— Sitôt I
— Vous êtes en retard.
— Et vous, n'attendrez-vous pas? ne me secourrez-vouspas?
— Oh! moi, j'ai affaire au camp, s'écria Jaspin, et ma présence ici n'est pas convenable.
— Madame!... là-bas, sur le perron! dit Nanon épouvantée.
— Je vous baise les mains, répondit Jaspin, qui s'esquiva par une allée voisine.
— Je tombe en disgrâce, pensa le pauvre abbé, je perds mon crédit, ma protectrice. Mais la marquise sera prévenue. C'est une mauvaise affaire, mais c'est une bonne action.
Et il se glissa hors de l'abbaye, le long des fossés, comme un lézard.
l'assaut
11 y avait conseil chez le roi à son quartier de Bethléem. Le bruit courait vaguement dans l'armée que M. de Vauban avait assez avancé la démolition des premiers ouvrages de la place assiégée pour être en état de donner un assaut.
Et déjà on voyait se remuer les colonels et chefs de corps qui intriguaient pour faire partie de la colonne d'attaque.