II. I
Cependant rien n'annonçait positivement cette bonne fortune. Les assiégés continuaient un feu terrible sur les travailleurs chargés de combler le fossé de Touvrage à cornes.
Déjà on s'était établi dans deux demi-lunes et sur le bord du fossé destiné à être comblé. La maison du roi portait la fascine dans ce fossé avec tant d'ardeur que bon nombre de gens de condition y avaient été tués. Mais à force d'y jeter des pierres, de la terre et des fascines, le fossé fut comblé. Le marquis de Boufflers fit prévenir le roi que les troupes avaient un bon chemin pour emporter l'ouvrage.
Ce fut Louvois, toujours ardent, qui porta le premier cette nouvelle au roi , en le pressant d'ordonner l'attaque; mais à côté de l'impétueux ministre était Vauban, toujours circonspect etav^re du sang des soldats.
Le roi déclara qu'il attendrait pour donner Tassaut que Vauban l'y autorisât.
Or, ce même jour dont nous parlons, l'ingénieur, après avoir fait sa visite aux ouvrages et tout pesé dans sa froide bravoure, entra au conseil chez le roi qui lui demanda avec empressement où en étaient les choses.
Vauban répondit que la besogne était faite, l'occasion bonne et qu'on pouvait marcher. Aussitôt le roi chargea Louvois de nommer les corps qui donoe^ raient l'assaut.
M™« de Maintenon venait d'arriver au camp. En chemin elle avait entendu le récit délicat de Nanon. Elle tremblait de fièvre à la seule idée que Louvois l'allait regarder en face.
Mais le ministre, en ce moment, n'était plus un
petit ennemi occupé de tracasseries. 11 était soldat, capitaine et ministre. Il cherchait une action d*éclat et en préparait les matériaux. 11 voulait un triomphe pour son pays et pour son roi, un nouveau sujet d'orgueil pour lui-même.
A peine se souvint-il que la marquise l'honorait de sa haine; à peine la haïssait-il. Cependant lors« qu'elle descendit de carrosse devant lui, bien accueillie du roi et entourée d'une cour d'officiers courbés jusqu'à terre, Louvois se souvint de l'extrait de bap-* tème de Jaspin, de M^i^ Balbien et du secret.
— Jaspin, se dit-il, a causé avec Desbuttes, puis il a couru à Saint- Ghislain. La marquise est prévenue, voyons le jeu qu'elle va jouer.
— £h bien, madame, s'écria le roi, vous que le canon effraye, vous n'entendrez plus autant de bruit ce soir. Nous allons démonter quelques grosses pièces à ces messieurs de Mons.
La marquise se fit instruire, et aussitôt répliquant au roi sans embarras :
— Ce doit être un plaisir, dit-elle, de commander une armée française. Vos soldats savent déjà qu'il y aura combat, je le gagerais à voir leurs figures rayonnantes. Jamais, sur mon chemin, je n'ai vu tant de gais visages.
— Ils rient; tant mieux , dit brutalement Louvois. Plusieurs rient en ce moment qui gémiront beau- . coup dans quelques heures, peut-être.
La marquise sentit qu'il la regardait; elle ne fit aucune question et s'installa, avec sa broderie.
Louvois, que le roi boudait encore depuis l'affaire des partisans, se donnait mille mouvements pour regagner les bonnes gr&ces du maître. 11 ne voulut
pas désigner lui-même les colonnes d'assaut et rendit au roi la liste projetée en disant que c'étaient partout des demandes si vives pour participer à l'opération, qu'un roi seul avait le droit de faire tant de mécontents.
Le roi aimait le rôle d'arbitre. M. de Vauban qui haïssait les brigues autant que Louvois les aimait, se contenta de dire à S. M. de choisir les soldats les plus sûrs.
— Qui est de jour? demanda Louis XIV.
— Les Suisses, dit Louvois.
— C'est fâcheux que nous ne prenions pas les Français pour une si belle affaire, fit observer Vauban, non pas que les Suisses ne soient excellents, mais enfii>ils ne sont pas de notre pays.
— Le maréchal de la Feuillade réclamera pour ses gardes-françaises, dont il est colonel, dit Louvois; et il aura d'autant plus raison que si l'attaque se faisait ce soir, les gardes-françaises auraient encore le temps de s'en charger. On ne les relève qu'à six heures.
— 11 faut voir, dit le roi.
— Je prendrais l'un et l'autre, dit Vauban.
— Jalousie entre les deux, monsieur, interrompit Louvois.
— Mais si on les exclut l'un ou l'autre, c'est une guerre à mort entre les deux corps!
— Qu'en pense votre solidité, madame? dit le roi tout à coup à la marquise.
— Nous allons voir si elle offre les chevau-légers, pensa Louvois.
— Moi, sire, repartit M"* de Maintenon, je crois
que la question doit être décidée par l'heure de Tattaque.
— A quelle heure monsieur de Vauban juge-t-il convenable d'attaquer? demanda le roi.
— A six heures, au jour tombant, sire.
— Ce sera douloureux pour M. de la Feuillade, dit le roi; on aura eu Tair d'attendre Theure des Suisses. Ne vaudrait-il pas mieux désigner un corps qui ne fût ni suisse, ni gardes-françaises?
— Que n'allaque-t-on à cinq heures ? dit M™« de Maintenon; M. de la Feuillade aurait son droit sans conteste.
— Assurément, s*écria le roi ; cinq heures, c'est convenu.
Vauban salua et sortit.
Louvois, étonné de n'avoir pas rencontré de résistance de la part de la marquise, sortit également pour donner ses ordres et avertir les principaux officiers.
La marquise restée seule, aperçut autour du quartier tout rétat-major bourdonnant comme l'essaim autour de la ruche. Chacun des officiers, bien assuré de la nouvelle, demandait tout haut pour son régiment l'honneur de marcher le soir.
Gérard ne demandait rien, mais il attendait le retour de Jaspin pour le charger de ses désirs, Jaspin entra chez son ami dans un état pitoyable. 11 eût bien voulu rattraper sa brème du matin pour se donner une contenance et expliquer sa longue promenade. Mais, du côté des marais, il y avait alors plus de feu que d'eau. M. de Vauban venait de faire porter là quantité de bombes et de grenades pour
jeter dans l'ouvrage au moment où la colonne devrait marcher.
— Eh bien! Jaspin, dit Gérard en se soulevant avec un sourire, savez-vous la nouvelle?
— J'ai ouï dire qu'on va attaquer l'ouvrage à cornes, dit Jaspin en s'asseyant*
— Belle expédition, mon amil meurtrière, mais glorieuse! Ohl ce sera recherché.
— Si elle est meurtrière, répliqua Jaspin, je ne vois pas trop ce qu'elle a d'attrayant.
— Vous verrez que M. de Louvois ne me la donnera pas, celle-là! dit Gérard avec amertume.
— Eh quoi, encore I vous voulez encore marcher !... s'écria Jaspin. C'est donc une rage de vous faire tuer !
— Mon ami, c'est une rage de servir le roi et de donner quelque satisfaction à ma bienfaitrice, poursuivit Gérard qui s'évertuait à provoquer chez Jaspin des offres de bonne volonté.
Mais celui-ci n'en était plus là. Ce n'était plus ce triomphant que Belair appelait Jaspin |cr et qui gouvernait la France.
Gérard remarqua sa gêne.
— Si j'avais, dit-il, le commandement d'une expédition pareille, ce serait pour moi un couronnement à toutes les bontés que M™« de Maintenon m'a témoignées.
— Usons I... n'abusons pas, dit sentencieusement Jaspin.
Gérard se pinça les lèvres.
— C'est vrai, dit-il.
Et il s'étendit sur son lit de camp.
Cependant, il avait beau affecter le stoïcisme de
rhomme sans ambition ; son oreille s'ouvrait malgré lui aux bruits des préparatifs. Chaque fois qu'un commandement retentissait, qu'un tambour roulait, qu'un clairon sonnait, Gérard envoyait son laquais aux informations.
Il finit par n'y plus tenir et par aller voir luimême.
Il était visible que Gérard attendait l'intervention de la marquise en cette circonstance comme dans les précédentes.
Jamais plus ' belle occasion ; emporter l'ouvrage à cornes, et n'être pas tué, c'était une fortune militaire : un pareil fait d'armes sous les yeux du roi !...
On vint dire à Gérard que le quartier des gardesfrançaises était en rumeur, que le maréchal de la Feuillade, leur colonel, était aux prises avec le colonel des Suisses, avec Rubantel, parce que ces deux officiers l'accusaient d'avoir intrigué pour faire avancer l'heure à son profit.
Le débat ,avait lieu dans la tente de Rubantel oîi Gérard pouvait entrer quand il voulait en qualité d'officier et d'ami,
11 entra. Ces trois messieurs s'animaient fort et le maréchal de la Feuillade avait une grosse affaire, tout maréchal qu'il était, avec les deux officiers dont l'un annonçait que les Suisses étaient furieux et l'autre que les chevau-légers allaient le devenir.
— Ce n'est pas juste, s'écriait Rubantel, votre gardé finit à six heures. Vous n'avez pas le droit d'en monter une nouvelle à cinq heures. Attaquer, c'est monter une garde.
— Pas le moiDs du monde, disait le Gascon la Feuillade, et d'ailleurs c'est Tordre du roi.
— Oh I ces ordres-là, on les aurait comme vous si on les sollicitait... répondit Rubantel en regardant Lavernie.
— Le fait est, pensa celui-ci, qu'il serait plaisant de jouer au maréchal fanfaron le tour de lui enlever son attaque.
Et il sortit de la lenle pour aller trouver Jaspin.
— Mon ami, dit-il, un service : M"»® de Maintenon est là-bas avec M. du Maine ; courez donclui demander de protéger un peu les chevau-légers.
— Non, non, je ne demanderai plus rien à M™« de Maintenon ! s'écria Jaspin.
— Alors, j'irai moi-même, dit Gérard, emporté par l'ambition et Tamour de la gloire.
Jaspin essaya vainement de le retenir : le jeune homme était déjà loin.
Mais la marquise vit arriver celui dont elle redoutait d'autant plus la présence, que Louvois causait alors avec le roi à vingt pas.
Elle tourna le dos et rentra au quartier, sans même avoir répondu au salut que lui adressait Gérard.
Celui-ci demeura pétrifié, humilié. Louvois le voyait du coin de l'œil et riait tout bas. Gérard s'en revint auprès de Jaspin.
— Moi, j'ai échoué, dit-il, mais vous, vous, qui avez accès près d'elle... Vous ne répondez pas î Que se passe-t-il? Hier encore c'était une faveur dont chacun me faisait compUment ; aujourd'hui, il me semble qu'on me fuit,
— Femme varie...
— C'est bon, c'est bon, dit Gérard avec tristesse ; aussi élais-je bien surpris d'avoir eu, tous ces derniers temps, un peu de bonheur. Cela a trop duré, n'est-ce pas? et déjà la fortune veut prendre sa revanche. Tenez, Jaspin, mon ambition me venait de voiis ; je l'avais conçue par vous ; je la destinais au service de mon amour. U est certain que je me rapprochais d'Antoinette en méritant d'être remarqué par le roi. Mais puisque la femme varie, comme vous dites, eh bien I j'attendrai que son.caprice me redevienne favorable. Allons dtner, Jaspin, allons, et je veux écrire une bonne lettre à nion pauvre Belair, qui ce matin m'a donné de ses nouvelles. Voilà un homme heureux ! Violette ne varie pas, elle !
Jaspin prit son élève sous le bras et le conduisit à sa tente. Mais le repas ne fut pas gai, Gérard ne cessait de se lever de table pour aller regarder les détachements que le maréchal de la Feuillade, désormais sûr d'avoir l'honneur de l'attaque pour ses gardesfrançaises, faisait souper, régalait de vin et de violons, et montait, par des saillies gasconnes, au diapason du terrible concert dans lequel ils allaient sous peu faire leur partie.
Au quartier des gardes, ce n'étaient que toilettes et chansons. On fourbissait les épées, on brossait les uniformes. Les officiers endossaient les plus beaux habits. C'était une touchante coquetterie que celle de ces gentilshommes destinés à mourir, qui parfumaient leur corps afin que l'ennemi, en le relevarit, prit bonne opinion de la noblesse française, et qui emplissaient leur bourse et se garnissaient les doigts de bagues pour faire un plus beau gain à celui qui les tuerait.
Autour du quartier se tenaient une foule de soldats et d'officiers des autres corps, Gérard avec eux, tous regardant d'un œil d'envie ces préparatifs, et pourtant suivant de leurs tendres vœux ces camarades, solidaires avec eux de l'honneur national, pour lequel ils regrettaient de ne pas donner (pur vie. On aidait les gardes-françaises à s'habiller, on ajustait leurs ceinturons, on affilait leurs sabres. De rudes et franches poignées de main s'échangeaient par-dessus les barrières; çà et là une accolade bien fraternelle, avec un mot de testament glissé entre deux sourires à l'oreille d'un ami dévoue.
Cinq heures moins un quart sonnèrent lugubrement à Sainte-Vaudru de Mons, dont les carillons insolents ne cessaient de tinter depuis le commencement du siège, à travers les roulements de la canon* nade et des mousqueteries.
Les compagnies de grenadiers commandées se mirent en rangs devant leur quartier, sur la petite place d'armes, sans tambours, sans appel.
Ce fut alors que le maréchal de la Feuillade amena les deux capitaines des grenadiers, MM. de Beauregard et de Saillant, tout gantés et armés, sur le front de leurs compagnies. Il leur donna à chacun un gobelet d'argent plein de vin, en même temps qu'on levait sur leurs têtes le drapeau du régiment; et les officiers, tête nue, burent à la santé du roi, tandis que leurs soldats, sans pousser un cri, car c'était l'ordre, agitaient leurs chapeaux et leurs mousquets avec une ardeur qui électrisa tous les assistants et fit couler du feu dans leurs veioes.
Puis, M. de Yauban, qui avait considéré avec son regard ferme et observateur chaque détail de cette
scène émouvante» s'approcha des deux officiers à son tour, et leur expliqua clairement, nettement, sans ambages^ ce qu'ils avaient à faire dans celte attaque, et les dangers qui les y attendaient, avec les moyens de s'en préserver.
Le temps était sec et froid , un vent de bise sifflait comme sifflent les balles. On apercevait du quartier Ja masse noire et grise des terres et des fascines jetée comme un pont sur le fossé de l'ouvrage à cornes. Derrière cette fortification redoutable, les chapeaux des ennemis et des figures sournoises, aiais pas une arme ; et tout autour de ce terrible heptagone un double rang de canons, monstres ver* dâtres, sur l'échiné desquels courait par moment comme un fauve reflet de feu.
Partout du silence. Évidemment les assiégés s'at* tendaient à l'attaque et concentraient leurs forces. Partout la solitude. Et c'était le plus effrayant spec* tacle que cet espace aride, désolé, désert, sur lequel, dans peu de minutes, allaient s'amonceler tant de cadavres, population lugubre éclose sous le souffle dévorant de cent gueules de bronze.
Les grenadiers firent du regard et du geste un adieu martial à leurs compagnons d'armes, s'avancèrent par larges files, leurs capitaines en tète, et arrivèrent au bord du fossé.
Toute l'armée les regardait. Vingt mille cœurs battaient pour chacun de ces hommes.
Les grenadiers firent halte une demi-minute. On vit les muscles se tendre, les yeux s'enflammer, M. de Beauregard et M. de Saillant levèrent leurs épées et la colonne entière s'élança d'un bond dans le fossé comblé en criant: Vive le roil
. Un nuage effrayant de flamme et de fumée, une explosion pareille au bruit que ferait le ciel en s'écroulant sur la terre, engloutirent les cris, les hommes et le rempart.
Mais ce premier élan irrésistible de la valeur française ne rencontra point une défense digne de son énergie . Le prince de fiergues avait habilement cal* culé qu'un boulet s*amorlit sur des surfaces molles, tandis qu'il écrase ou pénètre s'il rencontre une résistance.
Les grenadiers de l'assaut franchirent le fossé et se logèrent dans l'ouvrage à cornes après avoir chassé les assiégés en un combat qui avait épuisé leurs forces sans fatiguer leurs adversaires.
Et, au moment où ils chantaient victoire, ne voyant plus d'ennemis autour d'eux, lorsque déjà le drapeau de France flottait sur le parapet, et qu'on n'attendait plus que les ouvriers pour faire le logement, tous les feux de la place se croisèrent sur les assiégeants. Les deux compagnies de grenadiers, déjà décimées par la lutte corps à corps, furent tout à coup hachées par une mousquelerie et une canonnade acharnées. .
Les gardes-françaises, dans leur ardeur, n'avaient pas voulu attendre l'arrivée des Suisses, et au heu du renfort qui les eût aidés à se maintenir et à se loger à couvert, ils n'eurent que l'embarras de leurs morts et l'affaiblissement de leurs rangs éclaircis.
Un moment d'hésitation les perdit. Soudain sur la gorge de l'ouvrage à cornes reparurent les assiégés armés de faux emmanchées à revers avec lesquelles ils atteignirent de loin et d'en haut les grenadiers.
En vain leurs officiers firent-ils merveilles, M. de
Beauregard fut pris, percé d'outre en outre par une balie ; l'enseigne tomba mort. Deux lieutenants blessés grièvement furent emportés par l'ennemi ; cent cinquante grenadiers sur deux cents restèrent sur le terrain.
Les assiégés rentrèrent dans tous leurs ouvrages et, au moment même où le roi apprenait l'enlèvement du bastion, une seconde nouvelle lui apprit le retour des gardes-françaises et Técbec infligé à ses armes.
M. de la Feuillade était venu, l'oreille basse, pour tâcber d'apaiser le premier dépit du roi ; mais Louis XIY, haussant les épaules avec colère :
— Ce n'était pas la peine, dit-il, de tant insister pour être chargé de l'opération.
Le maréchal essaya de plaider la cause de son régiment.
— Assez, dit le roi ; demain, je recommencerai, et j'enverrai des troupes qui ne reculeront pas.
Louvois, qui avait favorisé la Feuillade, le chargea aussi furieusement que le roi, dès qu'il le vit dans cette mauvaise position. Le roi avait haussé les épaules, Louvois tourna le dos.
Yauban seul resta ce qu'il était toujours, impartial et généreux.
— Sire, dit-il, la seule faute de ces braves gens est leur excès de courage. Ils se sont aventurés sans arrière-garde. Cependant parmi eux bien des gens ont fait leur devoir, et quelques-uns plus que leur devoir.
Le roi frappant sa botte avec sa canne :
—Allons, allons, Yauban, pas d'illusions. Une fuite est la fuite. On meurt sur une défaite ; on n'en revient pas.
— C'est vrai, s'écria Louvois.
— M. de Louvois le sait, ajouta Louis XIY. Les chevau*légers qu'il a envoyés l'autre jour au marais avaient, pour revenir, cent raisons que les gardes n'ont pas eues aujourd'hui. Moi-même je les y avais engagés. M. de Louvois l'a trouvé mauvais cependant.
Louvois grinça des dents. Le roi ne le tint pas quitte.
— Si j'eusse envoyé Lavemie à l'ouvrage à corne, dit-il, cela ne serait pas arrivé.
La marquise eut la générosité de ne point profiter de son avantage. Était-ce peur ou générosité?
— Oh I sire ! s'écria Louvois irrité, M. de Lavemie est de chair et d'os comme M. de Beauregard ; et s'il avait eu le corps traversé...
— Assez ! interrompit le roi en regardant Louvois de façon à le faire rentrer sous terre. Désormais je nommerai moi-même les officiers selon l'importance des attaques.
Et il rentra chez lui plein de colère laissant Louvois consterné.
Alors le ministre s'adressant à la marquise :
— Il fallait donc, madame, dit-il d'une voix adoucie, me dire charitablement le désir du roi— le vôtre -=- j'eusse tout fait plier devant votre plaisir,
— Qu'est-ce à dire ? demanda M>»« de Maintenon, je ne vous comprends pas.
— Je pense, madame, que vous désiriez pour M. de Lavemie l'attaque de ce soir.
— Moi ? Pourquoi pensez-vous cela, monsieur ? dit la marquise troublée.
— Je m'entends ! répliqua Louvois déjà incapable
de e contenir, et avide d'épouvanter son ennemie, par cette parole à double sens.
Hine de Maintenon, au lieu de faire explosion comme le ministre s'y attendait, pâlit légèrement et rentra près du roi.
— Jaspin a parlé, et elle a peur I Je la tiens, se dit Louvois.
En même temps il courut au quartier des gardes, où régnaient la consternation et la honte.
Le maréchal de la Feuillade se cachait sous sa tente comme un Achille. Les officiers revenus sains et saufs pleuraient devant leurs soldais éperdus. Quelques blessés refusaient de se laisser panser, d'autres montraient le poing aux Suisses, qu'ils accusaient de n'être pas venus à leur aide.
Ruban tel, homme à la fois adroit et bon, consote les uns, apaisa les autres, donna son vin et sa pharmacie ; puis, prenant Gérard à part :
— Ah çà, lui dit-il, vous qui êtes bien en cour, il faut m'aitler à obtenir pour demain la besogne que les pauvres gardes n'ont pas su faire aujourd'hui.
— Ohl repartit Gérard > est-ce que vous vouj; dissimulez les suites ?
— Lesquelles?
— Si nous obtenons de redresser les gardes-françaises et que nous soyons battus comme eut, ce sera pour en mourir de confusion.
— Est-ce que nous serons battus? dit le vieux soldat; nous battrons !
•— Alors voici l'aulire branche de mon ^ dilemme : nous réussirons, et les gardes seront tellement furieui d'avoir élé déshonorés par notre succès, que
ce sera une suite interminable de querelles avec eux. Adieu l'harmonie dans l'armée française.
— Ah, sans doute, reprit Rubantel, ils seront dans leur droit.
— Vous n'ignorez pas que le roi n'encourage pas les duels.
— Qu'y faire?...
— Et que M. de Louvois sera heureux de me voir sur les bras une affaire de ce genre-là.
— Vous êtes la raison même et je suis convaincu. Hais l'armée reste déshonorée ce soir. Et les maudits Suisses sont capables, demain, de prendre l'ouvrage. Ils ont des têtes dures !
— Mon général, malgré toutes mes bonnes raisons, je suis prêt à faire ce que vous me commanderez. Formulez votre avis.
— Moi, j'essayerais d'une petite démarche pour que les Suisses ne marchent pas demain.
— Essayons... Mais auprès de qui?
— Je croyais que M™« de Maintenon voulait du bien à votre précepteur...
— Demandez à Jaspin,
Jaspin, qui errait aux environs de la tente, entendit prononcer son nom. 11 arriva.
— Vous êtes en jeu, l'abbé, dit M. de Lavernie.
— On voudrait vous charger d'aller demander à M™® de Maintenon son intervention, dit Ruban tel.
Jaspin lança un regard de reproche à Gérard.
— Mais, répliqua-t-il, je n'ai sur M™* de Maintenon aucun crédit. Un jour je l'ai priée de sauver la vie à monsieur... raison de famille; Mi^e de Maintenon s'est rendue à mon humble prière: voilà tout. Hors de la famille, je n'ai plus de voix.
-* Cependant, répéta opiniâtrement Rubantel, il ne faut pas que les Suisses donnent une leçon aux
Français! Tenez, je n'aime pas Louvois;mais il
est bon Français, lui ; je vais l'aller trouver et lui raconter tout droit la chose.
— Justement il passe; le voyez -vous? dit Jaspin, enchanté de n'avoir rien à demander à la marquise.
Rubantel n'hésita pas, il aborda franchement avec le ministre la question du patriotisme. U lui soumit également la difficulté soulevée par Lavernie, le mécontement des gardes-françaises.
— Il est certain, dit-il, que ces messieurs des gardes
nous en voudront et voilà ce qui nous arrête,
M. de La vernie et moi, pour revendiquer l'honneur de marcher demain.
Louvois, le génie du mal, saisit aux cheveux cette belle occasion de mal faire : mettre aux prises Lavernie avec une bonne querelle de corps, le rendre odieux^ lui qui commençait à devenir populaire! quelle joie I
— Je voudrais bien voir, s'écria-t-il que l'on osât, de quelque part que ce fût, inquiéter ceux que je chargerai de corriger la faute des gardes-françaises. Ordre du roi 1 cela prime tout.
— Monseigneur, c'est vrai ; mais, avant d'être soldat, on est homme, il en coûte à l'amour-propre de braves gens...
— Braves gens sont ceux qui emportent les ouvrages qu'on leur commande d'emporter. Hier, j'ai favorisé les gardes, c'est vrai; je rougis d'eux aujourd'hui. Vous avez raison, M. de Rubantel, il ne faut pas que