II
les Suisses redressent <to Français. Je prends note de votre réclamation.
— Mais elle n'est pas mienne... dit ftubantel, un peu effrayé de sa responsabilité.
— Elle est de H. de Lavernie, très-bieo t
— Monseigneur, pas tout à fait.
— Elle est de lui et de vous, elle est juste, c'est tout ce que j'examine ; elle est nationale d'abord ; j'en prends note. Adieu, monsieur.
— Eh mais, il me semble que je réussis trop»
murmura M. de Rubantel, inquiet de son bonheur, en voyant Louvois s'éloigner précipitamment pour emporter sa nouvelle méchanceté comme une proie.
— Eh bien? dirent au général Gérard et Jaspin, quand ils le virent revenir.
— Cela marche tout seul, répondit M. de Ruban* tel.
— 11 consent?
— 11 promet?
— Oui. Mais après le consentement et la promesse de Louvois, il y a la réflexion. Tenez, regardez-le causer avec tous ces officiers qui abandonnent pour lui M. de Vauban. Voyez comme il s'anime, comme il sourit. Voyez comme on gesticule autour de lui. Il est dans le cas de promettre aussi à d'autres. U faut surveiller cela ; j'y cours. Venez-vous, Lavernie?
Jaspin fit un appel du regard au désintéressement de son élève.
— Ma foi! je reste ici, dit Lavernie. Toujours mendier les grâces me fatigue. Et puis, je suis dan^ une mauvaise veine ; je vous porterais malheur.
— - Méchantes raisons I Décidément vous n'avez pas grand goût pour la gloire.
— Franchement, non, si vous voulez que je vous Iti confesse, et en cette circonstance moins que jamais. Je plains sincèrement ces pauvres gardes, qu ont échoué ; je ne voudrais rien leur ôter de la revanche qui leur est due. Quant aux Suisses, puisque c'est leur jour demain, pourquoi le leur prendre ?
*— Obi mais vous êtes un tiède I s'écria Rubantel; moi, j*ai soif de devenir maréchal de France. Chacun pour soi, le bâton pour tous.
Et il sortit en riant. Jaspin et Gérard se dirigèrent lentement vers leur quartier en prenant des détours pour allonger la promenade. Jaspin songeait à regagner du terrain près de W^^ de Maintenon ; Gérard * ne pensait qu'aux moyens de revoir Antoinette.
Ce fut ainsi qu'ils revinrent, l'un à sa chaise, l'autre à son lit. Les derniers bruits mouraient dans le camp français. On entendait, au contraire, du côté de la place, beaucoup de cris joyeux, et les assiégés, tout en envoyant leurs boulets aux assiégeants, semblaient tirer le canon d'allégresse. Us fêtaient leur succès de manière à ne pas perdre leur poudre.
— Eh bien! dit Gérard, après s'être désarmé, voilà que je redeviens un mortel ordinaire. La faveur m'oublie. Je décline, Jaspin, je décline.
-i- Le bonheur est dans l'obscurité, répliqua l'abbé philosophiquement. Plus l'homme est oublié, plus il a le temps de dormir. Or, il n'y a de véritable bonheur ici-bas que le sommeil.
'^ Lequel? demanda Gérard.
— Celui qui va nous prendre ce soir et nous cfuittera demain, répliqua l'abbé avec enjouement.
— Je croyais que vous parliez du sommeil qui a pris hier ce pauvre petit chevalier. Parlez-moi de de celui-là, Jaspin, un Louvois ne le trouble pas.
— Quel noir vous avez dans l'âme I... Remettezvous et dormons. Demain vous verrez tout en rose; la vie est ainsi faite. Ah ! si vous aviez jamais pu prendre le goût de la pèche I... Voilà qui repose les idées I Un brochet, une anguille, une brème consolent de bien des chagrins. Et quelles anguilles, quelles brèmes il y a dans les mares, là-bas !...
Jaspin soupira et prit le chemin de sa ctiambre, c'est-à-dire de sa tente, assez voisine du logement de Gérard.
Comme il sortait, il aperçut cinq officiers éclairés par le fallot d'un tambour, qui lui demanda si la tente de M. de Lavernie était encore loin.
— La voici, répliqua Jaspin; et il entra chez lui, heureux de voir que son élève allait avoir de la société pour se distraire.
Le tambour, abordant le laquais et le planton de Gérard, les pria d'annoncer au lieutenant la visite de M. de Saillant, capitaine aux gardes, et celle de ses lieutenants, enseigne et aide-major.
Gérard s'avança jusqu'au seuil de sa tente, le visage ouvert, pour faire plus d'honneur à ces braves officiers, précisément parce qu'il les croyait malheureux.
Leur^isage portait les traces, non-seulement d*un profond chagrin, mais d'une certaine irritation, que Gérard trouva bien excusable. Il redoubla donc de
politesse et les pria de s'asseoir, avec le plus cordial intérêt.
— C'est à monsieur le comte Gérard de Lavernie que nous avons l'honneur de parler? dit M. de Saillant, petit homme sec, fin de taille et de visage, boitant par suite de deux contusions qu'il avait reçues le jour même, et le front fendu par un coup de faux qui l'avait balafré jusqu'à l'oreille.
— C'est moi, oui, messieurs. A quoi dois-je le bonheur de vous recevoir chez moi? Asseyez-vous donc, par grâce.
— Ne le devinez-vous pas ? dit M. de Saillant, toujours debout avec ses compagnons.
— Non, je vous jure.
— Monsieur, nous savons que les chevau-légers sont désignés pour faire demain l'attaque dans laquelle nous avons échoué...
Ici, la gorge de l'officier se serra ; une expression d'amertume indéfinissable contracta ses lèvres.
— Vous comprenez, ajouta-t-il d'une voix émue, que nous sommes tous déshonorés, par cela même que nous vivons, et nous venons vous supplier d'avoir pitié de nous, en digne gentilhomme que vous êtes.
Les yeux de l'orateur brillèrent d'un éclat qui n'était pas naturel; tant de feu ne s'allume que dans une prunelle humide.
— Mais, monsieur, répliqua Gérard, plein de compassion, comment faire?
— Nous espérons que vous refuserez.
— Refuser!... s'écria Gérard... quand le roi commande I
— Monsieur, le roi n'eût pas commandé celte in-