II. li
justice èi on ne la lui eût pas demandée. Nous avons cherché M. de Rubantel pour lui dire ce que nous avons sur le cœur; mais il est encore avec le roi et M. de Louvois. Vous êtes le lieutenant des chevau-légers ; c'est à vous que nous nous adressons. La chose presse.
— Supposeriez*vous que j'aie demandé de vous remplacer? dit Gérard.
•— OU le dit positivement, monsieur.
— Qui le dit?
•^ M. de Louvois ; voici quatre officiers qui Tont entendu. C'est sur votre demande, dit-il que les chevau-légers nous relèvent.
— C'est faux 1 répliqua Gérard.
— Alors vous refuserez, n'est-ce pas, monsieur ? dit poliment M. de Saillant.
— Permettez, voici une équivoque, fit observer Gérard. Demander à vous remplacer pour cette attaque, c'était vous faire tort; je nie avoir demandé; voilà tout ce qu'il vous faut, je pense. Quant à refuser le service, impossible.
Les officiers échangèrent entre eux un regard de colère et de désespoir^
— Vous ne comprenez donc pas notre position, monsieur ? ajouta M. de Saillant; il faut, il faut y entendez-vous, que notre régiment marche demain.
— Mais, monsieur...
— Pardon; ce mol : il faut, signifie que rien ne nous arrêtera pour en venir à notre but.
— C'est moi qui cesse de comprendre ou qui comprends^ trop bien, répliqua Gérard, vous me menacez.
— A Dieu ne plaise; mais nous voulons...
-— Ce mot est de trop, monsieur; s't7 faut que vous marchiez demain, il faut aussi que je ne cède pas à une menace.
— • Les conséquences retomberont sur vous!
— Non pas, sur le roi ! .,.
— Nous avons Thonneur de vous répéter que c'est vous qui avez demandé au roi à nous redresser; telle est Texpression de M. de Louvois.
— 11 a menti I
— Donnez-lui ce démenti, nous n'en serons pas fâchés.
-^ Il l'aura.
— Alors vous refuserez de marcher, c'est tout ce que nous demandions, et nous serons au comble de nos vœux.
— Oh ! non I s'écria Gérard, vous ne me prendrez en lâcheté dans aucune circonSitance. Si je suis commandé, je marcherai. Si je reviens de l'action, je donnerai à M. de Louvois le démenti qu'il mérite, je m'y engage devant vous. Si je suis tué, je ne dois rien à personne.
— Ce n'est pas ainsi que nous l'entendons, répondit M. de Saillant avec colère ; le démenti de M. de Louvois sur-le-champ, et le refus de service en est la conséquence, telles sont nos conditions. Notre honneur est plus exigeant parce qu'il est entamé; songez-y et cédez-nous,
— Jamais!
— Alors, monsieur, vous ne serez pas étonné si nous avons recours aux grands moyens. Tout est permis dans le désespoir. Vous ne commanderez pas l'attaque demain avant de nous avoir tués tous cinq.
— Fort bien, dit Gérard.
*-^ Et après nous, Tétat-major des trente-deui compagnies, car nous les représentons, n'ayant pas voulu venir ici en corps, pour éviter l'esclandre.
— - Oh I voilà une absurdité, interrompit Gérard : il est certain que je pourrais essayer de vous tuer tous les cinq, et que je ne tuerai pas cent cinquante officiers d'ici à demain. C'est moi qui serai tué. Soit.
— Oh 1 vous pourrez appeler à vous tous les officiers des chevau-légers ; corps contre corps, la partie sera complète.
— Allons donc ! s'écria M. de Lavernie, une guerre dans le camp français pour une querelle d'honneur particulière I le remède serait pire que le mal. Que vous faul-il ? tuer un chevau-léger pour la satisfaction de votre amour-propre. C'est tout ce que vous y gagnerez, attendu qu'un autre officier me remplacera demain si je suis mort. Mais enGn, vous le voulez. Je suffis parfaitement, et je suis prêl. Marchons-nous?
En disant ces mots, Gérard décrocha son épée et prit son chapeau.
— C'est la faute de votre ambition, murmura M. de Saillant, un peu étourdi de rencontrer une si logique résistance.
— Ah! monsieur, assez, je vous prie; à partir de ce moment, nous voici sur le terrain. Plus d'insultes.
Et il leur montra civilement le chemin, en les faisant passer devant lui.
QUERELLES D'ALLEKAND
Us n'avaient pas fait dix pas qu'ils rencontrèrent une troupe de six officiers suisses précédés d'un porteur de flambeaux. Ce dernier n'eut pas plus tôt aperçu Lavernie qu'il s'écria :
— Le voici !
Aussitôt les officiers s'approchèrent, et l'un d'eux, saluant Gérard, lui demanda en très-mauvais français s'il pouvait avoir l'honneur de lui parler en particulier.
— C'est que je suis bien occupé en ce moment, répliqua Gérard.
— Nous sommes bressés, dit l'ofOcier suisse^ et ce sera gourt.
— Si ces messieurs veulent bien permettre, répliqua Gérard en se retournant vers les gardes fran* çaises, qui consentirent par un signe de tête.
— Monsier, baragouina le Suisse, nous fiendre te la part te monsier Regnold la golonelle-lieudenant, fous temanter bourguoi fous embègez nous t'édre commandés à l'addague te temain, buisgue c'èdre nodre chour.
— Vous aussi! s'écria Gérard; eli bien! voilà qui est complet. Oh! vous pouvez entendre, messieurs les gardes-françaises. C'est la suite de votre affaire. Seulement on me raconte en suisse ce que vous m'avez dit en bon français.
— Rébonlez-fous? poursuivit THelvétien avec le flegme de sa nation.
— Je réponds que rien n'est plus absurde, dit Gérard, attendu mon obscurité, qui ne peut laisser supposer à aucun être raisonnable que j'aieTinfluence d'empêcher le roi de faire ses volontés.
— Fort pien. Alors, c'êdre un vaussedé?
— Tout ce qu'il y a de plus faux.
— Monsier Loufois avre mendi?
— Par la gorge.
— Et fous bas marchir temain sur Taddague?
— Oh! ceci est différent. Le roi commande, j'obéirai.
— Fous embêger les Suisses te marchir?
— Je n'empêcherai rien du tout, mais j'irai où l'on m'ordonnera d'aller.
— - Naëne, répliqua le Suisse en tournant la tête comme un Chinois.
— Non? et pourquoi?
L'officier montra ses cinq compagnons, qui montrèrent chacun leur épée.
— Parfaitement, dit Gérard, vous vous faites bien mieux comprendre sans parler qu'en parlant. 11 n'y a qu'une difficulté à ce que vous me proposez.
Le Suisse parut surpris. Gérard continua.
-*- C'est que voici messieurs les gardes-françaises qui viennent de me proposer absolument la même chose que vous, et ils ont la priorité. Pardon, prio-» rite est un mot difficile à comprendre si vous ne savez pas le latin : il signifie que ces messieurs sont venus demander satisfaction les premiers.
— Gottl répliqua le Suisse.
— Attendu, poursuivit Gérard, que ces messieurs
aussi veulent marcher demain, et que quant à moi je leur donne raison.
— Naëne, dit encore le Suisse avec son impitoyable mouvement de tête.
— Vous dites que ces messieurs ne marcheront pas? s'écria Gérard.
— la, je dis.
Gérard se mit à rire, malgré le peu d'envie qu'il en avait.
— Ma foi I cela regarde ces messieurs, dit-il, expliquez-vous ensemble.
— Afec fous, t'apord, intenompit le Suisse: afec eux abrès.
— Oh! moi j'appartiens aux gardes-françaises, dit M. de Lavernie, et pour que vous liriez Tépée avec moi il faut que j'aie tué ces cinq messieurs et cent cinquante officiers des gardes.
-^Gent cingande! s'écria le Suisse, fous moguir fous?
•--Demandez à ces messieurs, voilà leurs conditions.
-^ Eh pien, répondit le Suisse avec un bon sens admirable, gommanzez afec nous -^ nous allons fous débèger trës-fite, — et abrès... nous nous endendrons afec messiers les cartes vranzais.
•^Ohl mon Dieu! s'écria Gérard de plus en plus ^82iyé, je n'ai pas de préférence, moi^ et si ces messieurs veulent vous céder leur tour, j'accepte.
— Fort pon! dit le Suisse en enfonçant son chapeau sur sa tète et en mettant lentement Tépée à la main comme si l'affaire était déjà arrangée.
Qu'on juge de l'épouvante qui saisit le pauvte Jaspin lorsque réveillé de son premier somme par
le bruit de cette querelle, qui avait lieu en face de sa tente, il aperçut par Tentre-bàillement des toiles l'animation des adversaires, les laquais éclairant déjà le terrain avec leurs flambeaux, et une épée reluisant au feu.
Il prit à peine le temps d'endosser un habit et se précipita éploré entre les adversaires qu'il se mit à supplier au nom de la religion et de l'humanité.
— Qui est celui-là? se demandèrent les gardes.
— Eicusez-le, messieurs, c'est un vieux précepteur à moi qui m'a élevé. Le bonhomme perd la tête au milieu de toutes ces batailles. Êtes-vous fou, Jaspin, s'écria durement Gérard, de venir vous mêler ainsi de ce qui ne vous regarde pas! Rentrez ! morbleu ! Quand je vous dis que vous finirez par me rendre ridicule.
— Mais tous ces enragés vous tueront I Dites-leur donc la vérité.
— Faites-moi le plaisir de rentrer chez vous et ne me rompez plus la tête.
En disant ces mots il poussa l'abbé par les épaules vers la tente; mais celui-ci, furieux et désespéré, lui échappa et C/Ourut dans la direction du quartier de Bethléem en s'écriant :
- Nous allons bien voir si on vous tuera*
Et avant que Gérard eût pu le retenir, il disparut dans les ténèbres.
— Jaspin va faire quelque sottise, messieurs, dit-il. Hâtons-nous; prenez vos mesures et finissons.
— Ghe gommenze, s'écria le Suisse.
— Un moment, un moment, dit M. de Saillant, qui jusque-là n'avait pas remué et qui arrêta le Suisse par le bras ; c'est à nous que M. Lavemie fait tort«
— Abrès, abrès, afec fous, interrompit Topiniâtre Helvétien en dégageant son bras pour se mettre en garde tout à fait.
— Oh I mais c'est une plaisanterie, dit M. de Saillant. Esl-ce que vous auriez la prétention de marcher à notre place demain?
— C'êdre nodre chour I dit le Suisse.
— Vous donneriez une leçon aui gardes-françaises, vous!... s'écria un des officiers qui accompagnaient M. de Saillant.
— Tute le même.
— Vous en avez menli I dit un autre en approchant à six pouces du Suisse.
Celui-ci, taillé en Hercule, allongea seulement la main et repoussa le garde^ française à la distance d'une toise.
Aussitôt toutes les épées jaillirent des fourreaux, et les onze combattants prirent du champ pour se charger avec plus d'avantage»
Gérard, bien embarrassé, se jeta entre eux avec mille raisonnements inutiles.
Mais il se trouva pris entre les Suisses qui juraient, et les gardes qui lui criaient : Arrière !
Et déjà les épées se joignaient, lorsque des cris se firent entendre, des pas précipités, et Rubantel parut essoufflé avec une vingtaine de chevau-légers, qui bousculèrent Suisses et gardes-françaises pour dégager leur lieutenant qu'ils croyaient en péril.
Les gardes crièrent à la trahison ; les Suisses crièrent : Berne! Berne! £t une nuée de Suisses et de gardes accourus sur la trace des chevau-légers commencèrent une de ces mMées dans lesquelles tout le
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inonde coudoie, rudoie, crie et frappe, sans que I>ersonne sache pourquoi.
Voilà la besogne qu'avait faite Jaspin. Ayant ren* contré sur sa route Bubantel qui sortait de chez Loqvois, il l'avait amené bien escorté au secours de Gérard. Et comme déjà s'était répandu partout, grâce à la méchanceté de Louvois^ le bruit de la nouvelle faveur qu'on faisait aux chevau-légers en les ctiargeant de l'attaque pour le lendeaiain, cette étincelle habilement lancée par le ministre, impru* demment soufflée par Jaspin , sivait mis le feu aux traînées de poudre»
On se battait encore, et l'on ne s'était pas expliqué| lorsque Louvois accourut sur le théâtre de la discussion. Son nom« prononcé par les gendarmes qui le précédaient, fit l'effet sur les combattants des baquets d'eau glacée qu'on jette sur les dogues qui se mordent. Toutes les colères se refroidirent, de larges espaces s'ouvrirent dans ces masses naguère compactes.
— Par la mordieu! qu'y a-t-îl, s'écria Louvois qui le savait mieux que personne.
Chacun se mit à parler à la fois.
— Des épées tirées dans le camp I continua le ministre.
— On voulait tuer M. de Lavernie, dirent les chevau-légersi
— Nous nous expliquions avec M. de Lavernie* dirent les gardes et les Suisses;
De sorte que le nom de Lavernie frappa, toujours délicieusement, l'oreille de Louvois qui s'écria :
— Bien! bien!... Aux arrêts, les chevau-légers! les Suisses, aux arrêts I aux arrêts^ les gardes!
— Mais, monsieur... dit Gérard.
— Aux arrêts ! s'écria Louvois avec une joyeuse rage.
Rubantel s'approcha à son tour.
— Aux arrêts! lui dit Louvois.
Et toute cette foule se dissipa en murmurant pour retourner dans ses quartiers.
— C'est égal, dit un des gardes-françaises à Gérard^ avec un sourire amer, voiis avez là un précepteur utile. Gardez-le bienl
^-Ponne brézebdeur! glissa le Suisse h Toreille de Gérard, avec un gros rire ironique.
-—N'est-ce pas le même précepteur qui, l'autre jour, est venu prévenir le roi que vous étiez mal à l'aise dans les marais, dit M. de Saillant, pâle de co • 1ère, à Gérard qui frissonnait de douleur.
Si Jaspin se fût trouvé là, Gérard l'étranglait sans miséricorde. Mais le pauvre abbé sentait sa faute, tout en s'applaudissant du résultat, et il se tenait à l'écart comme le chien qui s'attend à être battu.
Louvois, comme on le pense bien, ne manqua pas l'occasion. Il courut chez le roi agité déjà par des rapports divers. Le carrosse de M™» de Maintenon était tout attelé; son écuyer l'attendait pour la reconduire à Saint- Ghislain.
Aussi agitée que Louis XIV> elle essayait pourtant de le calmer en lui représentant avec la douce fermeté commune à toutes les femmes supérieures, que celte émotion des gardes n'aurait pas eu lieu sans la dureté avec laquelle il les avait traités. Et bien curieuse de savoir des nouvelles, elle se hâtait pourtant de retourner à l'abbaye, afin de ne plus renconrer Louvois, dont elle redoutait le regard et les
embûches. Ce dernier, au contraire, brûlait de dire au roi, en face de la marquise, ce qu'il avait à lui dire de l'échauffourée.
— 11 était temps! s*écria-t-il en se plaçant sur les degrés du vestibule, entre le carrosse et la marquise prête à y monter.
— Ces mauvaises têtes se querellaient? dit le roi.
— Ohl sire, on se battait bel et bien!
Le roi fronça le sourcil.
— Gela est sérieux, M. de LouvoisI se battre! malgré mes ordres! Quels sont les coupables?
— Tout le monde, plus ou moins^ sire.
— Mais particulièrement ?
Louvois feignit l'embarras, il regarda la marquise en retournant son chapeau comme un écolier.
— Enfin, contez ce] qui s'est passé, dit le roi avec impatience.
— C'est la querelle des gardes-françaises avec les chevau-légers, qui s'est compliquée de l'arrivée des Suisses, répondit Louvois.
— Quel a été l'agresseur?
— Ah! sire, je crois que ce sont les gardes; ils étaient tellement blessés des cruels reproches de Votre Majesté, qu'ils n'ont pu voir sans s'exaspérer la réponse favorable que j'avais faite à M. de Lavernie lorsqu'il s'est offert à les remplacer demain pour l'attaque.
—-Nous y voilà encore, pensa en s'armant de courage M™« de Maintenon.
— Les gardes sont bien excusables, dit-elle tout haut, et c'était peu généreux d'enlever à ces pauvres vaincus la chance de se réhabiliter.
— Madame, vous ne dites pas cela pour moi, ri-
posta Louvois, avide de commencer à mordre : vous auriez bien tort. Si j*ai promis à M. de Lavernie d'appuyer sa demande près du roi, ce n'était pas que je la trouvasse équitable. Oh! non; je le trouve peu généreux, en effet, de montrer tant de zèle au détriment de ses compagnons d'armes. Mais avec M. de Lavernie, je ne sais plus que faire; M. de Lavernie. déroute toutes mes habitudes et force toutes mes consignes. Je ménage M. de Lavernie plus que s'il était prince ou maréchal de France. Ne vous en plaignez pas, madame, puisque je me donne tant de mal pour ne pas vous désobliger en contrariant votre protégé.
— Mon protégé! s'écria la marquise avec un regard irrité. Mais, en vérité, monsieur, qu'est-ce que cela signifie?
Et son cœur battait à rompre sa poitrine,
— Sire, j'en appelle à Votre Majesté, dit Louvois avec un gracieux sourire : M. de Lavernie, condamné à mort, et il le méritait bien, se trouve gracié; je voulais en purger l'armée, — pardon, madame! — on le fait lieutenant de chevau-légers. L'autre jour je lui doime l'affaire du moulin d'Hion, il s'y couvre de gloire; je devine toute lajoie que ce beau fait d'armes inspire à M™® la marquise, puisqu'elle honore M. de Lavernie d'une invitation, sans précédent encore, dans une abbaye!... parmi des jeunes religieuses! Or, une alarme est donnée ce même soir; une occasion se présente; je crois continuer à bien mériter de M™e la marquise en favorisant son protégé d'une seconde mission non moins glorieuse que la première.
La marquise secoua la tête.
— N'en doutez pas, madame, l'attaque du marais était belle pour quiconque l'eût su mener à bien.
Savez- vous qu'on avait affaire là aux réformés fran*. çais, avant-garde du prince d'Orange, qui voulaient s'introduire dans Mons et qu'il fallait contenir à tout prii? Mais se sentant soutenu à la cour, M. de Lavernie aurait voulu choisir lui-même ses occasions. Le roi m'a bien maltraité à ce sujet. La volonté du roi soit faite! n'en parlons plus! J'ai pris le parti de ne plus jamais rien faire qui contrariât M. de Laver* nie, c'est-à-dire qui amenât un nuage sur le plus beau front du monde. Voilà pourquoi tantôt, malgré l'injustice la plus flagranta, je consentais à favoriser encore M. de La vernie aux dépens de ces pauvres gardes. J'espérais faire plaisir à M"»« la marquise. Voyons, sire, daignez être arbitre entre elle et moi: suis-je assez empressé à lui plaire? dois-je être accusé par elle de ma bonne volonté, qui lui sacrifie tout, même mon devoir et mes convictions? i
— Il est vrai que vous témoignez à madame des sentiments bien dévoués , répliqua le roi avec une imperceptible ironie que Louvois comprit à merveille. Mais enfin, la marquise est raisonnable et ne protège personne au mépris des usages, des. lois. Je ne le crois pas, du moins.
— Oh! sire, l'ai-je jamais prouvé? s'écria M»® de Maintenon; je n'aime et ne protège que les bons serviteurs de Votre Majesté.
— Tout cela ne nous dit pas l'auteur du désordre de ce soir.
— Sire, dit Louvois, le premier auteur... Voyons, il faut le dire , puisque madame la marquise y consent. Le premier coupable, c'est, à n'en pas douter, l'ambitieux de gloire, le zélé infatigable qui a demandé à relever les gardes-françaises^
«-^ S'il Ta véritablement demandé dit la marouise, il est coupable; L*a-t-il demandé ?
— M. de Rubaatel me Ta dit , fit Louvois effrontément.
— Mais les gardes-françaises s'en sont pris à lui , ajouta le roi.
— Oh I vraiment, ils ont tort.
— Et les Suisses? '
— Les Suisses s'en sont pris à tout le monde... Tètes carrées, têtes intraitables, vous savez, sire.
Le roi se mit à sourire ; puis, sérieusement :
— Il faut punir tout le monde, Louvois.
— Sire, j'ai cru devoir le faire. J'en demande bien pardon à madame la marquise.
— Pardon de quoi ? dit-elle avec hauteur.
— C'est qu'en punissant les autres, ajouta Louvois, feignant de balbutier, j'ai dû punir M. de La^ vernie.
— Eh bien! après?
— 11 est aux arrêts, continua Louvois avec l'air contrit d'un pénitent qui confesse une énormité.
La marquise enrageait de souffrir cette duplicité sans pouvoir la démasquer.
-* Les arrêts, dit-'elle, pour avoir fait se battre une armée. Je trouve cela timide» monsieur, et quand vous prendrez mes protégés en faute, punissez-les plus vertement; ayez plus d'imagination si vous tenez tant à me faire plaisir.
— Je profilerai donc de votre permission, ma • dame, interrompit Louvois. Oh ! je savais bien le moyen de punir, mais je n'osais l'employer, tou« jours par scruf)ule.
— - Je le sais aussi, dit le roi; et je l'emploie, moi. J'ôte aux chevau-légers l'attaque de demain, que je voulais leur donner. Je ne la donne pas non plus aux Suisses. Je ne la donne pas même aux gardes aussi entièrement qu'ils le demandent. — Les gardes marcheront, soit, je neveux pas les déshonorer; mais je les ferai appuyer par mes mousquetaires : voilà des gens qui ne reculeroiit pas. Louvois ! qu'on prenne soixante-quinze mousquetaires par compagnie, et qu'on les poste de façon à soutenir les gardes, s'ils faiblissaient encore !
— Sire, c'est convenu... Et les arrêts de M. de Lavernie ?
Le roi regarda timidement la marquise.
— Doublez, dit-elle.
— Qui aime bien châtie bien, madame, murmura Louvdis, et il offrit à la marquise de la conduire à son carrosse.
Leurs deux mains se touchèrent comme des serpents glacés qui s'enlacent.
— Quand je n'aurais gagné à cela que l'autorisation d'écraser ce Lavernie, quelle victoire ! pensa Louvois. Gomme il faut qu'elle s'intéresse à lui pour ne plus oser le défendre. Oh I maître Desbuttes, je t'ai laissé voler un million pour te payer les culottes de l'archevêque, rapporte-moi du pays où je t'ai envoyé, le secret de la marquise et je te fais contrôleur général.