II
à un beau grade, protégé par W^^ de Mainlenon, qui souriait en moi à l'onïbre de ma mère ; puis un beau combat où j'ai réussi, puis une adorable soirée où j'ai senti sous mes lèvres le front et les yeux d'Antoinette ! Je vous le dis, Belair, toutes les roses en même temps I mais les yoilà dépensées : c'est le tour des cyprès !
» Eh bien, mon ami, je me trouve dans la naême situation où j'étais à Valenciennes, quand je vous recommandais Antoinette. Si je suis tué demain , relisez avec Jaspin ma lettre d'alors, elle peut encore servir. Du reste, je suis fort, je me sens calme et joyeux; je mourrai glorieusement, utilement, comme est mort mon père, en soldat. Vous me demanderez pourquoi cette appréhension, ou plutôt cette prévision de la mort; votre philosophie confiante, votre amitié protectrice me diront qu'il y a toujours dans la plus épaisse grêle de boulets et de balles assez de vides pour les poitrines que Dieu veut garder saines et sauves. Mais je vous répondrai que par mo* menls je ne sens plus Dieu autour de moi , et que je suis las d'une lutte sans résultats avec le mauvais ange.
» Vous me réfuteriez facilement , heureux que vous êtes, en me montrant combien vous avez souffert avant que la fortune et l'amour vous aient récompensé. Vous me diriez que si je sors vivant et vainqueur de l'attaque de demain, je pourrai demander au roi la main d'Antoinette, et replonger à jamais dans les ténèbres le démon infatigable qui m'opprime. Mais les présages sont contraires. A l'heure qu'il est, j'interroge le ciel, tout en vous écrivant : il est noir, sans étoiles, et mon chien, couché
en face de moi, au lieu de dormir, me regarde avec des yeux sérieux et brillanls, comme pour me dire qifil n*a plus longtemps à me voir, et qu'il veut me voir encore. »
C'est ainsi que Gérard exprimait ses pressentiments lugubres. De la part d'un homme aussi réellement brave» tant de faiblesse annonçait bien de la fatigue.
Quelquefois les nuages qui pèsent sur nous sont si noirs et si opaques que nous courbons la tête et pHons les genoux sous leur douloureuse influence. Gérard obéissait à celle loi de nature. Il sentait ses malheurs à venir et suppliait Dieu d'en éloigner do lui Tamertume.
Jaspin boudait depuis la scène de la veille* Un peu rudoyé, comprenant qu'il avait eu tort et que l'honneur militaire est pointilleux, il n'osait plus même s'applaudir d'avoir sauvé la vie à Gérard en appelant les chevau-légers à son aide. Jaspin, comme toutes les âmes faibles, s'en prenait à la cause de l'accident. Il maudissait la guerre, les épées, les ouvrages à cornes et la cour, où l'on vit toujours comme sur une vague de l'Océan, tanlôt enlevé au ciel, tantôt plongé dans des gouffres.
Cependant il ne dormit pas plus que Gérard. Il surveillait de loin sa tente éclairée, le jeu de son ombre qui révélait une active insomnie, et l'aube le trouva debout, arpentant le devant du quartier, toussant comme s'il était fort enroué, afin d'attirer l'attention de Gérard, sans pourtant lui faire d'avances. Jaspin avait de la dignité.
Cette toux fut remarquée du chien Amour, qui, lui aussi, prenait l'air à la porte de Gérard, mais sans
préoccupation d'aucune espèce. Il répondit à la toux par un aboiement de politesse, et s'en alla saluer Jaspin, qui s'asseyant sur l'herbe fratche, entama un dialogue avec l'animal, ne pouvant causer avec le maître.
— Abl te voilà, lui dit-il; te voilà, ingrat! Tu n'es guère tendre pour tes amis. Amour. Tu me manques d'égards, Amour. Je suis le vieux Jaspin, qui t'ai nourri, élevé, qui t'aiiûe... et qui ne fais jamais rien sans être inspiré par cette amitié que j'ai pour toi, petit ingrat.
Et le bon Jaspin s'attendrissait en disant ces paroles avec une voix assez haute pour qu'on l'entendit de la tente voisine. Le chien, caressé, magnétisé par les intonations mélancoliques de cette voix, s'attendrissait aussi et poussait des gémissements aigus en léchant avec des élans de tendresse le visage et les mains de l'abbé. Cette scène eut le résultat qu'espérait Jaspin : Gérard, p&le encore de sa nuit sans sommeil et tout habillé, tout armé, sortit et s'arrêta pour considérer ces deux amis.
— Bonjour, Jaspin, dit-il avec une douce bonté. Jaspin feignit d'être surpris par cette voix^ comme
s'il ne l'eût pas attendue; il leva la tête, et ses yeux, qui voulaient paraître affligés, mécontents, se dilatèrent peu à peu de joie et de reconnaissance. Gérard ouvrit ses bras, et Jaspin vint s'y précipiter avec les petits étouffements qui précèdent les sanglots.
— Cristol! murmura-t-il, j'avais besoin décela.
— Là, là, mon bon Jaspin, mon vieil ami, dit Gérard attendri, il ne faut pas m'en vouloir de mes vivacités. Savez-vous que je finirai par devenir méchant, à force de lutter contre tous ces méchants?.,.
Mais le jour est grand déjà. Voyons un peu les nouvelles. Est-ce que vous avez déjà entendu parler de quelque chose ?
— Non.
— Je m'étonne de n'avoir pas encore reçu d'ordres pour cette attaque. Voilà mes hommes qui se réveillent seulement. On les aura laissé dormir longtemps pour qu'ils soient plus frais. Faites-moi le plaisir d'aller jusque chez M. de Rubantel, et demandez-lui ce qu'il faut penser de ces ridicules arrêts que Louvois a infligés hier à tout le monde, sans exception. Lorsque tant de gens sont aux arrêts, personne n'y est.
Cependant je ne voudrais pas sortir de chez moi avant de savoir à quoi m'en tenir : Louvois serait capable de me jouer quelque mauvais tour. Allez, disje, trouver Rubantel, et rapportez-moi l'ordre du jour qu'il doit avoir reçu du quartier général.
— J'y vais de ce pas. Viens, Amour ! s'écria Jaspin radieux. Cependant, une recommandation; permetlez-la-moi, Gérard. Soyons brave aujourd'hui: vous ne sauriez vous en empêcher ; mais ménagezvous bien. Défiez- vous des faux avec lesquelles ces coquins vous écharpent, comme s'il était convenable de traiter des gentishommes comme des tiges de foin.
— Oui, mon ami, oui.
— Et puis, quand vous serez revenu vainqueur, car vous reviendrez, je vous le prédis...
Gérard sourit tristement.
— Oh I je vous le prédis ! s'écria Jaspin, Vous ne mourrez pas aujourd'hui, je le sais.
— Vous le savez, prophète ?
— Dieu me l'aurait dit ? répliqua Jaspin avec une
sérénité touchante. Eh bien I quand vous serez revenu, pas de duel, rien ne pourrait vous sauver I
— Allez, Jaspin, allez chez Rubantel : je m*ennuie de demeurer ici dans l'ignorance de ce qui se passe,
— Eh ! mais, s'écria l'abbé, que vois-je venir làbas à cheval I c'est M. de Rubantel lui-même avec un gros de cavaliers.
— Mais oui, oui. Eh bien! si le général est dehors, c'est qu'il est relevé de ses arrêts, par conséquent je suis relevé aussi. Allons, Jaspin, allons, Amour, nous sommes libres.
Et Gérard se mit en marche, Amour lui sautant jusqu'à la hauteur de l'épaule qu'il caressait ie ses pattes, Jaspin se frottant les mains et se répétant tout bas que rien n'était perdu puisque la marquise avait forcé Louvois de faire lever les arrêts.
Mais ils n'allèrent pas loin, le général les reconnut et leur tit signe de la main qu'ils n'avançassent pas davantage. Gérard s'arrêta surpris. Rubantel mit pied à terre, donna son cheval aux cavaliers qui l'attendirent et s'avança vers M. de Lavernie avec de gros yeux pleins de signification.
•^ Eh I qu'y a-t-il, mon général, dit Gérard, comme vous paraissez ému ?
— Ne sortez pas ! ne sortez pas ! s'écria Rubantel.
— Pourquoi donc ?
-— Parce que vous êtes aux arrêts, pardieu!
— Mais vous y êtes aussi, vous, général 1
— Moi, j'ai été relevé.
— Et les Suisses ?
— - Relevés.
— Et les gardes ? et M. de Saillant?
— Relevés !
— Je suis doDC le seul qu'on ait puni.
— Oui. Oh ! c'est une histoire qui fait un bruit terrible, 11 paraît que le roi est furieux.
— Furieux de quoi ?
— On vous accuse d'avoir intrigué pour obtenir Tattaque.
— Mais ce n'est pas vrai, vous le savez bien.
— Mieux que personne ; enfin on le dit,
— Vous le démentirez, j'imagine.
— Je l'ai démenti ce matin devant M, de Louvois, en présence de vingt officiers.
— Qu'a-t-il répondu ?
— Que l'on savait ma tendresse pour vous ; que je cherchais à pallier vos torts, mais que personne n'était dupe de ma générosité ; que chacun connaissait votre ambition, votre caractère insociable... J'ai voulu répliquer, il m*a fermé la bouche ; j'ai insisté, je me suis démené, il m'a tourné les talons.
Gérard passa une main sur son front, comme pour en arracher les affreux rêves qui le brûlaient.
— Ah çà, mais, dit-il lentement, ce Louvois est le plus abominable scélérat qui ait jamais existé.
— Ce n'est pas un scélérat, c'est un ennemi. S'il vous aimait, il ferait périr cent mille hommes pour vous servir. Il vous hait, et cent mille hommes ne lui coûteront rien pour qu'il vous perde.
— Oh! cette accusation d'intrigue contre moi, c'est une iniquité.
— S'il n'y avait que cela! murmura le général.
— Il y a encore quelque chose ï
— Oui, et d'abord les chevau-légers ne marcheront pas aujourd'hui; ce sont les gardes qui redoublent, soutenus par les mousquetaires.
— Pour cela, passe, c'est juste; mais que feronsnous?
— Les chevau-légers se tiendront prêts en cas d'attaque générale, M. de Vauban assure que si l'ouvrage à cornes est vite emporté, on peut du même temps s'aller loger par delà du ravelin jusqu'au bastion plat : alors il faut que tout le monde donne. Seulement les chevau-légers n'ont pas la place d'honneur.
— Mon général, s'écria Gérard en serrant les mains du vieux soldat, soit en avant, soit à l'arrière- garde, soit à l'assaut, soit en rase campagne, je saurai bien montrer au roi que M. de Louvois est un bélître et que je suis un brave homme. A quelle heure marche-t-on ?
— A neuf heures, au signal de la treizième bombe qui sera tirée.
— 11 est temps qu'on fasse ses préparatifs, alors, et que nos hommes déjeunent bien; car on en aura pour jusqu'au soir.
Et Gérard fit un mouvement comme pour aller donner ses ordres. Rubantel le retint par la main.
— Vous ne pouvez pas, lui dit-il.
— Gomment ?
— Vous êtes aux arrêts, mon pauvre ami, et Tofficier aux arrêts ne commande pas.
— Ohl mon Dieu! s'écria Gérard en pâlissant.
Aux arrêts.,, aujourd'hui? jusqu'à neuf heures seulement, n'est-ce pas ?
— Plus tard que cela, dit Rubantel ému.
— Aux arrêts I ma compagnie marchera et je resterai, c'est impossible, mon général.
Rubantel garda le silence.
— Les gardes iront au feu; les Suisses, les mousquetaires, les chevau-légers eux-mêmes, et moi, moi seul, je garderais le camp I Mais je n'ai rien fait, mon général, vous savez bien que je n*ai rien fait!
— Cher Laverniel calmez-vous.
— Et c'est à Louvois que je devrai celle honle, cet opprobre infâme I
— Mon amil dit Rubantel.
— Sang et morti s'écria Gérard en crispant ses poings. Je jure que je tirerai de cet homme une vengeance terrible!
Jaspin se précipita vers le comte et lui mit une main sur la bouche, Rubantel l'embrassa.
Gérard, se dégageant de leurs étreintes, chercha des yéui le chemin le plus court pour aller joindre Louvois.
— Par grâce I s'écria Jaspin, retenez-le, monsieur; s'il s'échappe, il fera un grand malheur. Voilà la première fois de sa vie qu'il jure.
On voyait s'approcher, timidement d'abord, puis avec plus de hardiesse, des soldats et des valets effrayés parla colère de Gérard et les terribles paroles qu'il venait de proférer.
— Jour de Dieu! lui dit Rubantel, on vous a en*tendu, peut-être. Prenez garde ! et si vous ne vous ménagez plus, ménagez-moi. J'ai ordre de vous consigner à votre quartier. On m'accuserait de faiblesse à votre égard.
— Vous avez ordre?... balbutia Gérard.
— Voyez, dit Rubantel, on m'avait donné des cavaliers pour vous garder.
— Voilà le dernier coup, murmura l'infortuné dont le visage se couvrit d'une pâleur funèbre. Ordre de
me garder... comme un malfaiteur, comme un trattre, moi ! N'ayez pas peur, mon général, je suis brisé... je n'en puis plus... c*est fini.
Et le maUieureux jeune homme s'en alla chancelant, tomber sur un siège à l'entrée de sa tente, les bras inertes, la tête vide, Fœil mort. L'agraffe de son ceinturon se rompit, Tépée heurta le pied de fer d'une table avec un retentissement lugubre.
Rubantel, après avoir embrassé ce corps immobile et pressé ces mains glacées, recommanda aux cavaliers de veiller sur la santé du comte bien plus que sur sa conduite, et lorsqu'il eut échangé avec Jaspin quelques affectueuses paroles, il s'éloigna le cœur navré.
Un long temps s'écoula dans cette morne stupeur ; on voyait cet homme si courageux et si fort sangloter comme une femme. Le tremblement nerveux qui secouait ses membres agitait autour de lui les meubles, les toiles, le sol même de la tente qui l'abritait.
Jaspin, épouvanté de cette douleur et de ces souffrances, priait et tremblait aussi dans son coin.
Les soldats mis en faction au seuil de la tente regardaient de temps en temps avec une compassion inexprimable leur officier en proie à une agonie qui n'avait pas comme toutes les agonies la ressource d'aboutir à la mort.
Tout à coup les bombes éclatèrent. A la treizième le canon gronda, un bruit épouvantable déchira les airs et fit rebrousser les nuages : l'attaque commençait. '
Une grêle de bombes et de boulets cribla l'ouvrage menacé pour en déblayer toutes les avenues. La place resta muette, réservant son feu pour ie moment
de l'assaut ; les cent pièces de canon dirigées par Vauban tirèrent mille coups en une demi-lieure. On entendait , par-dessus le bruit de Tartillerie, le bruit des écroulements et les cris des blessés.
Gérard souleva sa tête appesantie, écoula comme un homme ivre qui ne comprend plus rien, qui ne sent plus rien de la vie. Cet épouvantable fracas &nit par réveiller en lui Tidée de son malheur et de sa honte. Après avoir entendu quelques minutes, il fit un bond pour saisir son épée tombée à ses pieds, et s'allait jeter hors de la tente comme s'il ne pouvait résister à la formidable voix du canon qui l'appelait. Mais, sur le simple geste des soldats, qui doucement effleurèrent sa poitrine de leurs mains étendues, Gérard s'arrêta ; son œil étincelant s'éteignit de nouveau. 11 contempla comme à travers un brouillard les bataillons s' élançant dans les flammes, l'éclair des armes, le pêle-mêle de l'assaut dans la fumée; puis, semblable à un spectateur fatigué qui revient, il rentra dans sa tente et s'assit encore, — cette fois sans soupirs, sans cris, sans agitation.
La crise était finie, Gérard avait bu le calice, il s'était fortifié par une prière à Dieu et par un souvenir donné à tout ce qu'il aimait. Dieu lui répondit par la Yoix de sa conscience qu'il l'absolvait de toute faute. Il lui répondit aussi par une sorte de miracle, puisque l'un des factionnaires écartant le rideau :
— Mon lieutenant, dit-il, voici des visites qui vous arrivent.
— Des visites? répliqua Gérard toujours morne, et ne comprenant plus que personne songeât à lui dans le monde.
— Un beau jeune homme, une jolie dame qui
descendent de cheval et se font conduire ici par yo« Ire laquais.
— Qu'est-ce donc, mon Dieu? demanda Gérard en essayant de marcher.
— Moi! répliqua la joyeuse voix de Belair, qui s'élança au cou de son ami.
— Et moi, dit de sa voix douce, Violette, en pénétrant, pareille à un ange radieux, dans cette demeure sombre et désolée, qui s'emplit à l'instant même de parfums, de joie et de lumière.
LA CâGE et les rossignol
Comment Gérard n'eût-il pas senti son cœur renaître, à l'aspect de tant de beauté? Comment n'eût-il pas repris courage, en voyant tant de dévouement ?
Belair, en effet, risquait sa tête ou sa liberté, à venir dans le camp de Louvois, sous les yeux de Louvois, affronter les rancunes d'un homme qui ne pardonnait jamais.
El Gérard et Jaspin frémirent, malgré leur habitude du danger, en songeant à tout ce qui menaçait leur ami, le souriant, l'épanoui Belair, qui accourait tête baissée dans la gueule de ce loup dévorant.
Il devina leurs craintes en voyant se plisser leurs fronts.
— Bah ! dit-il, avant tout il me fallait votre pré-
sence et votre main. Et puis que ferait contre moi le ministre, puisque je suis Tami du roi ?
— Du roi I s'écrièrent à la fois Jaspin et son élève.
— Du roi Jaspin ! continua triomphalement le musicien.
— Oh ! silence» interrompit Tabbé. Depuis ce jour heureux où vous me proclamâtes roi, que d'événements I que de démentis à notre fortune I que de fois la médaille nous a montré son revers !
— Ainsi, nous ne régnons plus? dit Belair étonné, Jaspin, en peu de mots, raconta Thistoire de tout
ce que souffrait Gérard, sa faveur, puis les manœuvres de Louvois.
— Eh mais, c'est effrayant pour vous, dit Violette assombrie, en interrogeant Belair du regard. Quoi! seuls nous sommes heureux !
— Profitez-en bien! dit Gérard.
. — C'est ce que nous faisons et que nous voulons vous voir faire, ajouta Violette: nous sommes venus ici pour cela, et d'abord, un peu de jour, un peu d'air : vous êtes enfermé comme en une prison,
— J'y suis, en prison.
— Les arrêts, c'est un mot t la prison, c'est un carré de toiles... Regardez le ciel là-haut, il est bleu, voyez l'herbe, là-bas, elle est verte. Allons, oubliez tous les maux, ce sera le commencement du bonheur. Vous n'avez point de place parmi ceux qui se battent là-bas, et cela vous désespère... folie ! Ne reconnaissez-vous pas, dans ce prétendu malheur, le doigt de la Providence qui vous protège î
— Ohl Violette, quel paradoxe!
— Elil sans doute; vous seriez tué peut-être à
rbeure qu'il est, ou manchot, ou borgne, et Totre maîtresse ne vous aimerait peut-être plus vivant, en admettant qu'elle n'eût pas à vous pleurer mort.
— Violette a une manière à elle de voir les choses, dit Belair ; cela paraît paradoxal au premier aspect, puis on s*y accoutume. C'est ainsi que, d'abord, Je doutais et m'effrayais comme vous; puis, par degrés, à force de regarder dans ses prunelles nacrées, j'y ai pris pour mon optique un reflet irisé de rose et de vert qui me peint toute laide chose de ces deux nuances charmantes : l'espoir et l'amour.
— Je serai plus difficile à persuader que vous, répondit Gérard. Mes obstacles, à moi, ne sont pas comme ceux que vous avez rencontrés.
— Ne dites donc pas cela, repartit Violette. Vous aimez une charmante jeune fille qui vous aime. Elle vous aime, n'est-ce pas?
— Je le crois.
«- Elle est bien à vous, elle n*est pas mariée, celle-là!
*— Non.
•^ À un Desbuttes, à un homme qui dit toujours : j'apprécierai.
— S'il n'avait que ce défaut, dit Belair, on le lui passerait.
— Heureusement pour vous, monsieur, qu*il en a d'autres, s'écria Violette. Mais pourquoi parler de M. Desbuttes?
— C'est bien vrai, se hâta de dire Belair, nous tie sommes pas ici pour cela.
Et remarquant la préoccupation de Gérard, qui dressait l'oreille avec tristesse à chaque explosion de l'attaque lointaine r
— Nous sommes venus, dit-il, pour nous réjouir et réjouir tout le monde autour de nous. Voyez Tadmirable soleil I N'a-t-on pas ici un peu de vin? Violette, cherchez bien partout. Nous sortirons de cette tente ; nous irons nous asseoir sur des nattes et des manteaux, au penchant de ce tertre.
— Et nous parlerons de tout ce qui est gai, dit Violette, et Belair nous chantera les nouvelles chansons qu'il a faites.
— Oh! oui, s'écria Jaspin.
— Chanter quand on se bat à Mons f interrompît Gérard ; que dirait-on de moi?
— Ils font trop de bruit pour qu'on nous entendoi répliqua Violette, et M. de Louvois, s'il entendait, en crèverait de rage. Avez-vous dos scrupules après tout ce qu'il vous a fait?
— Disgracié ou non, je suis un soldat.
— Non, dit Belair avec fermeté, vous êtes un prisonnier.
— D'ailleurs ce n'est pas vous qui chanterez, ajouta Violette, c'est Belair.
— Belair ou moi, qu'importe, s'il y a du danger»
— Encore un coup, je vous dis que les dangers ne nous effrayent point. Tranquillisez-vous à notre sujet, dit Violette. Nous ne risquons rien.
— Vous risquez, puisque vous êtes heureux ! murmura Gérard.
— Ohl interrompit Belair, notre bonheur à nous est de ceux qu'on ne trouble point.
— En vérité l dit Gérard afec un doute sinistre, -i- Non, répliqua la jeune femme d'un [ton d'as-
èurance. •=-^ Et pourquoi? demanda Jaspin*
— L'amour les a-t-il faits immortels ? s'écria Gérard.
— Non, mais il oous élève au-dessus de toutes les misères terrestres ; nous voulons être heureux, uous le sommes.
— Nous n'avons, continua Belair, ni ambition ni crainte.
— Comme vous dites cela, enfants I quoi, vous n'avez pas peur de Louvois?
— Bien peu, dit Violette.
— Elle m'épouvante, l'abbé ; et vous, Belair, êtesvous aussi rassuré que Violette?
— Elle m'a communiqué toute sa tranquillité, s'écria gaiement Belair, en sorte que je passerais au travers du feu sans sourciller, pour peu qu'elle passât la première.
— Alors, vous avez un philtre, une amulette? dit Gérard.
— Peut-être bien, répondit la jeune femme, avec un sourire plein de charmants mystères.
— Allons, tant mieux, mes amis. Cependant, je ne conçois guère pourquoi vous avez risqué de venir si près du mihistre dont un signe pourrait anéantir Belair.
— 11 ne fera pas ce signe.
— En vérité? dit Gérard. Si j'étais curieux, (je vous en demanderais la raison.
— Et si nous étions bien seuls, répliqua Violette, je vous la donnerais.
— Vous avez déjà peur, vaillante, et peur des ombres!... Mais nous soiftmes en sûreté puisque nous sommes en prison, dit Gérard. Au dehors je ne vois que les factionnaires, avec qui mon laquais joue aux cartes, et les toiles d'une tente ont cela d'avantageux
que nul espion do peut se cacher dans leur épais^ seun Ainsi, parlez sans crainte et faites-moi participer un peu à cette sécurité si téméraire selon moi.
— Ce sera bientôt djit.
— Vous avez les moyens de dompter celte bête féroce ?
— Avec un mot.
— Cabalistique ? dit Jaspin .
— Ohl non, un mot simple, un |mot que tout le monde peut prononcer.
Gérard lui prit la main.
— Enchanteresse, dit-il, vous dissiperiez un orage au ciel rien qu'avec votre sourire.
— N'est-ce pas?
— Oui, mais vous ne changeriez pas en sourire la grimace de bronze de Louvois.
— Peut-être bien; mais je croisque je changerais son sourire en grimace; cela vaut mieux.
— Oh! que je payerais cher, si j'étais riche, pour avoir un secret pareil, s'écria Jaspin en levant les raains au ciel. Vous l'avez, vous, Belair?
— Non. Madame me l'a toujours refusé. N'est-ce pas, Violette ?
— Oh! messieurs, un secret est un secret.
Gérard avec douceur :
— Gomment ne vous en êtes-vous pas servie pour empêcher Belair d'être persécuté par Louvois, pour empêcher votre mariage avec Desbuttes, que dis-je, pour faire rendre justice à votre pauvre père lorsqu'il vivait si tristement ?
Le front pur de Violette se couvrit d'un nuage.
— C'est qu'alors je ne le savais pas, murmurat-elle. Mais ne vous donnez pas tant de peine pour
u. iO
cacher voire incrédulilé. Avez-vous besoin que je TOUS aide en quelque chose, me yoici avec mon mot.
— Ce mol peut-il faire tomber Louvoisraidemort, demanda Gérard, a6n de m'épai^ner Textrémité de le tuer.
— Non, mais il pourrait l'empêcher de tuer quelqu'un, et c'est pour cela que je le garde. Le jour où M. de LouYois menacera un de ceux que j'aime, ou me menacera moi-même, ce jour-là, je m'en servirai.
— Si vous saviez comme je suis menacé ! dit Gérard avec un triste sourire. 11 est vrai que vous ne m'aimez pas, et que Belair aussi serait menacé, si Louvois le rencontrait.
— A vous dire le vrai, c'est pour lui que j'ai mis mon secret en réserve, . dit tout bas la charmante femme, car je prends son avenir à cœur.
— Si efficace que soit votre talisman, tâchez de ne pas en avoir besoin, madame*
— Ohl je ne cherche pas le serpent, mais je suis aise de savoir que si je le rencontrais, j'aurais plus de bonheur que noire mère Eve: je lui écraserais la tête.
-^ Tout à fait? demanda Jaspin.
— De mon mieux. Mais le serpent n'j est pas; où est-il?
— Là-bas, aux fossés, poussant les bataillons au carnage, comme le forgeron pousse au feu les lames de mêlai, qui se tordent et qui fondent^
— Nous avons quelques instants à nous, dit Violette, bien peu, trop peu ; mettons-les à profit. Donnez-moi la main, comte ; vous, Belair, prenez la main
de M. Tabbé et asseyons-nous dehors, de façon à ne pas perdre une seule des caresses de ce radieux soleil.
— Mais je suis aux arrêts, ne Toubliez; pas, mes cbers amis.
— Dans cette tente? absolument sous ces toiles? absolument sous les douze pieds carrés que ces pi* quels enferment?
— Hélas ! oui.
— Ce serait puéril, dit Violette ; vous ressembleriez à Tenfant qu'on met en pénitencei au quadrupède qu'on attache à un piquet.
— Cela est ainsi.
— Alors dépêchez-vous de n*ôlre plus soldat, sinon vous cesseriez d'être une créature pensante,
— On ne pense que trop lorsqu'on est attaché!
— Venez, venez au soleil.
— Les factionnaires ne me laisseront point passer.
— Je le leur demanderai, moi, dit Violette.
Et en effet, elle prit Gérard par le bras et le conduisit au petit tertre de verdure avec un regard tellement chargé de séductions, que les deux surveillants aimèrent mieux laisser sortir leur prisonnier que de s'exposer à faire cesser le charme de ce sourire. D'ailleurs, ils ne se compromettaient pas beaucoup: Gérard n'était pas homoie h fuir.
Ce fut alors que les quatre amis purent achever de s'ouvrir leurs cœurs.
— • bécidément, dit Violette lorsqu'elle eut absorbé la molle tiédeur de ces rayons printaniers, j'espère que M. le comte ne demeurera pas plus longtemps retenu dans ces pièges qu'on appelle la discipline, la subordination, la hiérarchie militaire.
— Oh ! oh I que voilà bien le langage d'une femme ! s'écria Belair.
— Resleriez-vous aui arrêts, vous ? demanda Violette au musicien.
— Je ne dis pas ; mais moi, que suis-je? un rossignol, un petit oiseau obscur, vêtu d'un babil brun, et grand ami de Tombre. Chez les rossignols, le gros ne met pas le petit aux arrêts; mais lorsqu'on veut, comme notre Gérard, se broder d'or et porter une belle cuirasse ciselée, faire sormer des éperons et commander à d'autres hommes, il faut savoir ronger son frein ; on ressemble au cheval de guerre. « Tu veux une housse brodée, lui dit son maître, des harnais plaqués d'or, eh bien! souffre le mors, souffre l'aiguillon, souffre la houssine. »
Jaspin soupira.
— Il doit y avoir de beaux vers latins sur ce sujetlà, dit-il.
— Venez, venez vite avec nous, ajouta Violette en serrant les mains du comte; renoncez aune vaine gloire; faites-vous libre comme nousl
— Libres! s'écria Jaspin, vous? Qu'est-ce que j'entends-là ?
— Mais oui, libres. Ne le sommes-nous pas? dirent tranquillement les deux rossignols, étonnés qu'on leur contestât leur indépendance.
— Et M. Desbutles, madame ?
— Oh ! par grâce, n'en parlons plus. Je croyais que c'était convenu déjà.
— Bah ! s'écria Jaspin, vous en êtes venus à ne plus parler de lui; oh! mais vous êtes deux créatures accommodantes I vous ouvrez vos ailes, vous volez par-dessus les obstacles!
. — Non pas quant à celui-là, du moins, reprit Violette d'un air sérieux. M. Desbuttes reconnaîtra bientôt qu'il n*a aucun droit sur moi et me rendra ma liberté.
— En vérité ! dit Jaspin. Je ne vous ai peut-être pas mariés ; on l'aura rêvé.
— Pour moi c'est bien un rêve, dit Violette.
M. Desbuttes m'avait épousée croyant m'aimer; il s'aperçoit qu'il ne m'aime plus...
— Ou que vous ne l'aimez pas, interrompit Jaspin.
— J'ai été franche sur ce sujet avec lui, monsieur l'abbé ; il sait que je ne l'aimais pas, et avant peu il saura que j'en aime un autre : je ne veux pas tarder plus longtemps à le lui apprendre.
— Fort bien, dit l'abbé en hochant la tête, mais les choses ne se passent point de la sorte, ma belle dame. Vous tirez le canon sur les commandements de Dieu et sur la loi humaine.
— Mais, monsieur l'abbé, répondit avec une grâce charmante et en rougissant la jeune femme, si les hostilités n'ont pas commencé?
— Allons donci fit Jaspin en regardant Belair qui rougissait comme Violette, ce qui faisait de ces deux amants les plus ravissantes images de la pudeur et de l'honnêteté dans l'amour.
— Nous ne sommes pas devant le confesseur, répliqua Belair, mais j'affirme...
— Dès que vous affirmez et qu'elle rougit, dit Gérard avec un doux sourire, je crois; en vérité, vous êtes des anges de vertu, mes amis, et j'en re-^ viens à ce que je disais tout à l'heure : Profitez du présent.