II
— Non, le présent nous 10 tenons comme nous tenons Tavenir; il faut Youloir en ce monde, cela ne manque ni ^ Violette, ni à moi. Un bon plan et du vouloir, avec cela on va loin.
— Où allez- vous? demanda Gérard.
^ Voici en deux mots : M. Desbuttes est parti pour une mission que lui donne M. de Louvois.
— 01) I s'écria Jaspin avec inquiétude, à quel endroit cette mission?
— Nous n'en savons rien, seulement il reviendra par Paris, où il m*a priée de le rejoindre.
— Voilà votre liberté ?
— Patience; au lieu de l'attendre à Paris, nous parlons pour Rouen, une nuit, à cheval, et nous nous embarquons pour le Havre ; du Havre, certain bateau nous mène en Angleterre.
— Est-ce possible? dit Gérard.
— Si ce n'est pas impossible, répliqua Violette en riant, c'est fait.
— Pauvre enfant ! et vivre ? car je devine que vous laisserez à M. Desbuttes ses'gros écus.
— Écoutez nos moyens de vivre, murmura Violette à voix basse : Nous trahissons notre patrie pour l'étranger.
— Hein ! fit Jaspin.
— Nous vendons nos cordes au roi d'Angleterre.
— Vos cordes ?
— De guitare. Belair a un engagement superbe, qui nous a été procuré par un de nos plus grands ennemis.
— Un de vos ennemis : rêvez-vous ?
— Non, nous avons reçu à Houdarde une lettre ainsi conçue :
a Un de vos ennemis, maintenant votre ami, puisqu'il est devenu l'ennemi de votre mortel ennemi, a parlé de votre talent au plus intime ami de S. M. le roi d'Angleterre... »
— Que d'amis et d'ennemis I s'écria Jaspin. Voilà un iouillis!
— Attendez la fin, dit Violette.
a Sa Majesté vous verra volontiers à Londres , après la campagne. Sa Majesté est magnifique... Si* gné : Votre ex-ennemi. »
— Quelque piège, interrompit Jaspin.
— 11 serait trop grossier, répondit Belair. D'ailleurs, dans huit jours, nous ne le craindrons plus. Vous voyez, comte, ce que nous nous réservons; imitez-nous. Donnez votre démission, Gérard; foin des honneurs qui vous rendent si malheureux ! Enlevez encore une fois, mais cette fois pour tout de bon, la pauvre Antoinette; conduisez-la seulement aux lignes hollandaises, à six lieues d'ici, et je me charge d'arranger cette affaire-là avec le roi d'Angleterre, par l'entremise de ma guitare. Nous nous rejoindrons; nous vivrons tous quatre, que dis-je, tous cinq ; je gagnerai beaucoup de guinéesou de florins; nous attendrons queLouvois soit mort de rage, ce qui ne peut tarder, et je rapporterai en France Violette, guitare et guinées; vous, vous réintégrez le manoir paternel, Amour peut vivre assez pour voir ce retour de l'exil. Allons, mon ami, mon frère, ne désespérons pas; rions, aimons, chantons I...
11 prit un verre où brillaient les topazes d'un vieux vin d'Espagne que le gouverneur du pauvre cornette avait donné à Jaspin ; il l'éleva au soleil qui en fit jaillir des bulles de flammes, et, souriant à Violette
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qui lui faisait raison, à Jaspin que ces plans de félicité rajeunissaient malgré sa déGance, à Gérard que la douce pression de deux mains amies consolait et guérissait de tous ses maux:
— A l'amourl dit-il, à la jeunesse! à cinquante années de bonheur et de chansons!
Et les verres s*entre-choquèrent.
— Par la mordieu! dit une voix de tonnerre derrière eux, voilà donc comme on garde les arrêts?
Jls se retournèrent. C'était Louvois revenu de la tranchée qui avait passé par le chemin creux, et regagnait son quartier après avoir rendu compte au roi du succès de l'attaque.
Tous se levèrent, excepté Gérard, que Jaspin retenait à deux mains en priant Dieu de lui inspirer la patience.
— Avec du vin! avec des filles! continua le nainistre qui n'avait pas encore reconnu Belair.
— Des filles! s'écria celui-ci en se montrant fort pâle et fort irrité à Louvois.
— Ahl ah! fort bien, gronda le tigre à Faspect de cette proie, Tami.du cœur, Pylade accouru pour consoler Oreste !
Kt déjà il se retournait pour donner quelque ordre à son escorte.
— Voici le moment d'essayer le pouvoir de mon talisman, dit Violette avec un enjouement que démentait bien un peu la mate blancheur de ses joues.
Elle s'approcha de Louvois comme une fée, le fascina de ses deux grands yeux profonds, et montant familièrement sur son étrier pour se pencher à son oreille, lui murmura une courte phrase que personne ne put entendre.
Le front de Louvois s'obscurcit, tous ses traits m\ décomposèrent, il fixa sur Violette un regard effrayant. La jeune femme sauta en bas comme un oiseau, regarda encore le terrible ministre qui, après réflexion, baissa la tête sur sa poitrine et passa son chemin sans avoir répondu un seul mot. L'escorte le suivit; tout redevint tranquille.
— Miracle I dit Jaspin encore frissonnant,
— Oui, miracle, répéta Belair.
— Oh I magicienne, s'écria Gérard, apprenez-lemoi ce mot qui lond la colère de Louvois.
— C'est le seul héritage que m'ait laissé mon pau* vre père au lit de la mort. Ce mot magique, c'est une fleur funéraire que j'ai cueillie sur les lèvres du mourant, avec sa bénédiction et son dernier soupir. Le secret de Louvois, révélé par mon père, lui eût coûté la vie, comme il lut a coûté les yeux, il s'est tu jusqu'à son dernier jour. Alors, délivré de toute crainte, n'ayant plus affaire qu'à Dieu, il me conta pourquoi sa vie avait été un douloureux martyre. <c Si jamais M. de Louvois te menace, ajouta mon père, toi qui n'as à trembler pour personne, défendstoi maintenant avec ce secret. » Mon père avait rai* son; ce secret est efficace, et Louvois a eu peur.
' Belair et Violette se mirent à rire avec triomphe.
— Malheureux enfants! s'écria Gérard, fuyez I fuyez ! puisque vous avez fait trembler Louvois. Oh ! j'ai lu d'affreuses pensées dans son silence. Sa modération, c'est une tempête qui couve I Fuyez !
— Il a raison, dit Belair ému.
— Oui, répéta Jaspin, et votre gaieté me blesse jusque dans la moelle des os.
— Mais, objecta Violette un peu refroidie, si le talisman a été bon une fois, il le sera encore:
— Parce que vous étiez en présence de cent oreilles qui pouvaient entendre. Mais une fois seuls en ce camp, où Louvois est le maître !... Oh ! Belair, mon ami ! oh ! Violette, chère petite sœur ! à cheval : Fuyez ! fuyez !
Le vertige de la peur saisit un moment ces deux enfants, qui coururent à leurs chevaux, oubliant les verres, les chansons et le bonheur.
— Par les routes détournées! dit Belair à sa cornpagne.
-^ Non pas! s*écria Gérard, en pleine grande route, au contraire, avec du monde, devant du monde, toujours à portée d'être entendus. Oh I n'oubliez pas que votre secret est votre seule sauvegarde! Abritez* vous derrière, et tant que Louvois craindra que vos paroles ne soient recueillies par quelqu'un, vous serez sauvés*
Les trois amis s'embrassèrent avec des soupirs.
— - C'est fini, dit Violette, voilà que toute ma joie est partie, j'ai un brouillard devant les yeux, un glaçon à la place du cœur.
~ Adieu I adieu ! je ne vous plains pas, répliqua Gérard ; vous emportez avec vous le soleil qui éblouit et qui brûle : vous emportez un amour heureux!
— A Londres? n'est-ce pas, lui dit Belair à l'oreille, trêve de grandeurs, paix et joie pour toujours. Nous vous attendrons avec Anloinette et Jaspin.
— Eh bien, oui! s'écriaGérard. Mais adieu, adieu, adieu.
Une dernière pression réunit leurs mains palpi*
tantes. Belairfit un signe à Violette; les chevaux bon dirent ; les rossignols s'envolèrent.
Gérard rentra dans sa prison.