‹ Le comte de MontalembertChapitre 3 sur 7 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

le conquérant de la liberté d'enseignement.

Nous avons essayé de montrer comment son ardente foi, sa puissance de travail (à Sainte- Barbe il travaillait quinze heures par jour;, la pureté de ses mœurs, des amitiés sûres et vivaces, avaient non seulement prémuni, mais mis en admirable relief les jeunes années de Charles de Montalembcrt. Quelques années après, l'impiété dont était environnée sa jeunesse ayant fait explosion à la suite de la révolution dejuillet, il devait voir « la croix arrachée du fronton des églises, traînée dans les rues et précipitée dans la Seine aax applaudissements d'une foule égarée », et ce fut ce jour là, lui-même l'a déclaré du haut de la tribune, qu'il « ramassa cette croix profanée dans son cœur et jura de la détendre » (1). Le jeune homme de vingt ans se demandait avec effroi comment il accorderait ensemble son dévouement à la religion et son amour déjà passionné de la liberté. « Servir Dieu, être libre, — avait-il

(1) Discours du 14 janvier 1845, Œuvres, t II, p. 30.

écrit dès le collège, — voilà nos devoirs », et voici qu'à peine entré dans le monde, il était réduit à reconnaître que les deux causes passaient pour inconciliables et que le triomphe de l'une était réputé devoir amener la défaite de l'autre. Du fond del'Irlande, il avait entendulescris sauvages de l'impiété populaire, le déchaînement brutal contre les églises et les prêtres, comme si les mêmes hommes qui venaient de renverser leur trône avaient besoin, pour s'affranchir, de renverser aussi l'autel. Voilà comment sa pensée avait été ramenée vers sa patrie. Alors lui semblait avoir sonné l'heure douloureuse qu'il av&it pressentie lorsque au collège il anticipait sa destinée, l'heure où il devrait se séparer des défenseurs de la liberté, leur cause étant victorieuse, et, pour rester fidèle à la religion vaincue, se ranger, en dépit de ses répugnances, dans le parti de l'ancien régime. Il envisageait cette perspec-tive avec angoisse, quand lui parvint la nouvelle que l'abbé de Lamennais fondait le journal l'Avenir, portant pourdevise : Dieu et la Liberté.

La participation de Montalembert à la rédaction de V Avenir, l'affaire de l'Ecole libre, ont élé classées dans ce chapitre, au mépris de l'ordre chronologique. Elles nous paraissent se rattacher intimement à la conquête de la liberté de l'enseignement, cette grande cause à laquelle, avec la

défense de la souveraineté pontificale, est lié le nom de Montalembert.

M. de Meaux a décrit, en termes saisissants, comment Lamennais, Lacordaire et Montalembert s'unirent pour la fondation de V Avenir, qui fournit une carrière brève, brillante, orageuse.

« Le prêtre le plus illustre de l'Eglise de France, et jusque-là le plus engagé dans la lutte contre le libéralisme, déclarait ne plus rien attendre que de la liberté. Il tournait le dos au passé, aux institutions et aux traditions anciennes, pour unir la cause de l'Eglise à celle des peuples qui brisaient leurs vieuxliens et leurs vieux freins, et du milieu des révolutions détruisant ce qui avait mérité de périr, il annonçait que cette Eglise immortelle sortirait rajeunie, C'est pourquoi il nommait son journal VAuenir.

« Qu'on se figure l'effet d'une telle nouvelle sur le jeune homme cherchant sa route à travers l'orage. Tous les sentiments qui partageaient son âme semblaient mis d'accord ; tous ses rêves, satisfaits et même dépassés. La destinée du monde et aussi sa propre destinée s'éclaircissaient à ses yeux. Du fond de l'Irlande, dès le 20 octobre 1830, il s'enrôla dans la rédaction de l'Avenir, et, dès le 5 novembre, il était à Paris pour y prendre sa place. En entrant dans le cabinet de Lamennais, il y trouva l'abbé Lacordaire ; il les voyait l'un et l'autre pour la première fois. Lacordaire avait

désormais un frère d'armes, et Lamennais deux lieutenants capables de soutenir avec éclat la campagne qu'il venait d'engager à peu près seul contre tous. Le plus jeune des deux achevait à peine son éducation ; il était étudiant en droit, il avait vingt ans et déjà commençait pour lui la vie publique (1). »

Le journal V Avenir^ qui n'eut jamais plus de douze cents abonnés, soit prêtres, soit laïques, et dura treize mois, du mois d'octobre 1830 au mois de novembre 1831, a pourtant laissé dans l'histoire du journalisme français une trace que l'on retrouve encore. De l'association entre un maître plus capable d'imposer ses pensées que de les régler et deux jeunes talents qui s'éveillaient, était sortie une oeuvre pleine à la fois de sincérité et d'illusion, de déclamation et d'éloquence. M. Bucaille dit justement, dans une notice récente et remarquée sur Montalembert : « Avec une juvénile témérité et la joie naïve de ceux qui découvrent une terre nouvelle qu'ils croient véritable paradis, les rédacteurs de V Avenir avaient, dans l'état futur du monde, voulu la liberté sans limites, la démocratie sans contrepoids, comme si les contrepoids et les limites n'étaient pas nécessaires à toute humaine faiblesse. Novateurs audacieux, ils n'ont pas toujours gardé la juste

(1) Vicomte de Meaux, Montalembert, p. 31-32.

mesure, ils n'ont pas évité l'exagération, et c'est l'excès de leur langage et de leurs thèses qui fut et denieurecondarané(l). »

Le cadre de cette rapide étude ne nous permet de suivre ni l'œuvre, ni les idées, ni l'action, ni les procès de VAvenir, et ne comporte pas la relation détaillée (2) d'une campagne dont Montalembert n'eut d'ailleurs pas la direction.

Nous en tenant à sa personne même, nous saluerons sa nature débordante, son cœur généreux et sincère, qui devait se donner à cette décevante aventure avec toute la fougue passionnée de son ardente jeunesse, nous célébrerons le journaliste incomparable.

De retour de Rome à Munich, Charles apprit la condamnation du journal. « L'histoire de cette condamnation a été racontée, écrit ^L de Meaux (3), par ceux qu'elle atteignait et qui l'avaient euxmêmes provoquée en insistant pour obtenir un jugement du Saint-Siège. On sait qu'au moment où ils reçurent ce jugement, ils s'accordèrent ù déclarer que « respectueusement soumis à l'autorité suprême du vicaire de Jésus-Christ, ils sortaient de la lice où ils avaient vaillamment com-

(1) Viclor Ducaille, Montalenibert, trnct d'apologétique, 1912, Limoges.

(2) La campagne de l'Ai'fnir est racontée d'une façon complète et très attachante par le P. Lecanuet : MonlaUinbcrt, i. I, ch. VI à xni.

(3) \'icomle de Meaux, Montalenibert, p. 3'j-o8.

battu pendant deux années ». Bientôt, cependant, les uns et les autres devaient tenir des conduites bien différentes. L'abbé de Lamennais s'est expliqué à cet égard dans son livre sur les Affaires de Rome peu de temps après sa rupture avecTEglise ; le Père Lacordaire, dans les souvenirs dictés sur son lit de mort, et M. de Montalembert enfin, dans son éloge funèbre de Lacordaire. Quand on lit les récits laissés par ces trois hommes, on reconnaît sans peine que cet événement a marqué pour chacun d'eux 1 épreuve décisive de la vie, épreuve où sombra chez Lamennais l'esprit sacerdotal et à sa suite la foi chrétienne, tandis que cet esprit sacerdotal se trempa chez Lacordaire et s'affermit à jamais. En ce qui concerne le plus jeune des trois, il pensa tout d'abord que le coup qui le frappait brisait sans retour sa carrière avant qu'elle eût commencé. Il se trompait. Au prix d'une cruelle expérience, il acquérait ce qui avait fait défaut à ses précoces débuts, le discernement de ce qui est possible, la défiance de ce qui est extrême. D'autre part, la soumission à laquelle il se décida, non sans un pénible effort, donna au Saint-Siège un gage de sa fidélité qui devait plus tard et longtemps accréditer son dévouement, autoriser ses hardiesses, et voilà commentil futacheminé vers ses destinées, à l'heure même où il en désespérait, préparé à devenir le champion laïque de l'Eglise catholique dans la France moderne. »

Résumons les péripéties du drame au bout duquel Lamennais, âgé alors de cinquante ans, portant le poids de vingt années de travaux, do combats et de gloire, mais victime d'un incurable orgueil, trouvait le précipice : « Fermement attaché à celui qui avait guidé ses pas, soutenu ses ellorts, encouragé ses espérances, Montalembert ne voulait pas l'abandonner à l'heure des accablants revers. Mais l'orgueil inébranlable du Maître — ainsi l'appelaient ceux qui vivaient dans son intimité — se refusait à soumission ; déjà il concevait des doutes sur la vérité catholique, déjà il n'était plus chrétien de cœur. Sa défection chagrina ses disciples autant qu'elle réjouit les ennemis de l'Eglise ; les amis de Montalembert, qui exhortaitLamennais à la soumissio/i, s'alarmèrent de sa fidèle amitié au prêtre apostat; leurs prières répétées, leurs ardentes supplications, lerctinrent au bord de l'abîme. Charles marcha sursofl cœur pour obéir à sa foi(l), la douleur burina son àme, il sortit vainqueur de l'épreuve (2). »

Epreuve cruelle pour le cœur de Montalembert! Voici la suprême lettre, débordante de foi généreuse, qui va consommer la rupture avec Lamennais : «Je n'ai jamais été, je n'ai jamais voulu être autre chose que catholique et le plus catholique possible : tel vous m'avez connu en 1830 et

(1) P. 'l'hurenu-Dangin.

(2) V. Bucaill», broch. déjà citée, p. 14.

tel je suis encore. Vous m'aviez offert le moyen de concilier avec cette volonté et cette base fondamentale d'autres affections et d'autres convictions qui étaient très puissantes, quoique à un moindre degré, dans mon âme. C'est poar cela que, bien avant de connaître l'inépuisable richesse de votre cœur, je rae suis attaché si passionnément à vos doctrines et à votre personne. Depuis, vous en êtes arrivé à reconnaître et à proclamer tout le contraire : savoir que le catholicisme actuel était inconciliable et le deviendrait de plus en plus avec les conditions de progrès et de liberté. J'ai essayé aussi longtemps que possible de rae cacher à moi-même que vos actes et vos paroles aboutissaient à cette conclusion ; mais du jour où il ne m'a pas été possible de me faire illusion à cet égard, j'ai dû manifester hautement, tant pour le repos de ma conscience que pour assurer ma position aux yeux de mes frères dans la foi, que j'étais catholique avant tout (1). »

Hélas ! cette union des cœurs dans la séparation des consciences était une dernière illusion. Lamennais etMontalembert étaient destinés à s'éloigner de plus en plus, à devenir étrangers l'un à l'autre. Quand l'auteur des Paroles d'un croyant mourut vingt ans après, le 27 février 1854, tout avait creusé l'abîme ouvert entre eux. Cette mort

(1) LeUre à Lamennais, Paris, 30 janv. 1835.

survint dans le moment où le comte de Montalembert voyait s'écrouler sa vie publique et se tourner contre lui le parti catholique qu il avait formé. Elle lui arrachait ces accents douloureux : «J'apprends l'horrible mort de l'abbé de Lamennais, mort avant-hier dans l'impénitence finale, après avoir été pendant vingt ans infidèle à la foi qu'il avait si éloquemment glorifiée. Il a été mon premier maître ! C'est lui qui a décidé de ma vie T Quelle leçon I Quel exemple I Je suis frappé en tout et partout à la fois (1). »

Une autre circonstance avait mis Charles de Montalembert en vedetle : le procès qui eut pour objet l'ouverture de la première école libre et que l'avènement prématuré de Montalembert à la pairie fit juger par la Cour des pairs. Ce procès, où Montalembert et Lacordaire devaient préluder à leurs succès oratoires, fut entrepris à l'époque où paraissait V Avenir et par les hommes qui faisaient paraître ce journal. Il inaugure la lutte où va s'employer la vie de Montalembert et de laquelle dépendaient le soit de ri'^giise et la foi des générations nouvelles en France.

La liberté d'enseignement avait été inscrite dans la Charte de 18130. Le gouvernement lardait à l'accorder ; il avait failfcrmer à Lj'on les maaé-

(1) Journal.

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canteries, écoles où le clergé élevait gratuitement ses enfants de chœur. Dans le numéro de l'Avenir où il dénonçait cette mesure, Lacordaire, estimant que « la liberté se prend », déclara qu'avant un mois il ouvrirait à Paris même, en vertu de la Charte, une école sans autorisation, et qu'entre lui et l'Université les tribunaux prononceraient. L'école s'ouvrit, en effet, le 9 mai 1831, dans une chambre louée par Lacordaire, rue des Beaux-Arts, n° 5. Selon l'annonce publiée par VAvenir, on y devait enseigner « les cléments de la religion, du français, du latin, du grec et du calcul », et son directeur, l'abbé Lacordaire, assisté par le vicomte Ch. de Montalembert et un autre rédacteur de l'Avenir, M. de Coux, avait réuni une vingtaine d'enfants. Le lendemain 10, dans l'aprés-midi, le commissaire se présenta : « Au nom de la loi, relirez-vous 1 » Refus formel. Lelendemain, armédepouvoirsplus étendus, lecommissaire revient : nouvelle sommation, nouveau refus. Trois fois il répéta sans succès la sommation ; en déflnitive, il usa de la force. Les gendarmes prirent les dix-huit enfants par la main pour les faire sortir. On fit de même violence à Montalembert et à de Coux. Lacordaire, qui avait loué la salle en son nom, ne put être expulsé de chez lui. L'incident fit du bruit. La justice fut saisie. Il 3^ eut, en première instance, virulent réquisitoire et plaidoiries éloquentes. Le

tribunal allait se prononcer lorsque, le 31 mai 1831, mourut M. de Montalembert, pair de France. Son fils Charles était, par droit héréditaire, investi de la pairie; en vertu de la Charte, il devenait justiciable de la Cour des pairs; ses deux complices y furent traduits avec lui, et de la sorte la question de la liberté d'enseignement se trouva juridiquement portée devant un corps politique, qui était en mênfe temps le tribunal le plus élevé de France. Ce fut donc à titre d'accusé qu'à vingt et un ans, le 19 septembre 1831, il fut donné à M. de Montalembert d'élever une voix encore «jeune et inconnue dans une enceinte » où cette voix devait retentir plus tard avec tant d'éclat, de « débattre une question de vie ou de mort pour vingt-cinq millions de ses coreligionnaires » et de déclarer qu'à la défense de sa foi religieuse « il avait donné son cœur et sa vie », en ajoutant : « Une vie d'homme, c'est, aujourd'hui surtout, bien peu de chose ; mais ce peu de chose, consacré à une grande et sainte cause, peut grandir avec elle (1). » La curiosité des pairs s'était éveillée lorsque, le président appelant tout d'abord M. de Montalembert, ils virent paraître à la barre un tout jeune homme, presque un enfant, vêtu de grand deuil, dans l'altitude grave et modeste qui convenait à sa

(1; Discours, t. I, p 4, 5, G.

situation. Interrogé sur son nom et ses qualités, il fît cette réponse : « Charles de Montalembert, maître d'école et pair de France. » Ils l'avaient écouté d'abord avec une surprise mêlée de quelque dédain ; ils l'écoutèrent ensuite avec plus d'attrait pour sa personne que d'intérêt pour sa cause. Ils « souriaient, — a-t-on pu dire, en recueillant les souvenirs de l'un des plus considérables, — à cette éloquence pleine de verdeur, comme un aïeul à la vivacité généreuse et mutine du dernier enfant de sa race (1) ». C'était la première lois qu'une Chambre française entendait revendiquer la qualité de catholique : « Aussi ai-je, pour me soutenir devant vous, l'image d'un passé cruel à réparer, d'un avenir incalculable à assurer, et, par-dessus tout, le nom que je porte, ce nom qui est grand comme le monde, le nom de catholique. »

Langage sublime, admirable déclaration, mais que ne pouvaient comprendre la plupart des pairs, vieillards sceptiques qui s'étaient toujours montrés serviteurs dévoués des régimes passagers. Ils condamnèrent les prévenus au minimum de la peine, à 100 francs d'amende. Devant l'opinion, c'était une victoire. Elle ne devait être gagnée définitivement que vingt ans plus tard, par la stratégie de Montalembert, le chevalier fidèle

(1) Discours de réception du prince de Hroglie, succédant au P. Lacordaire à l'Académie Irançaise.

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de cette héroïque croisade. Mais ce rapide moment n'en restera pas moins lun des plus féconds du dernier siècle. « De celte pensée dévouée, de cette résolution hardie, écrit M. de Falloux, naquirent les protestations, les actes qui ont rempli l'histoire des catholiques jusqu'en 1848 et qui ont trouvé l'opinion publique toute prête pour recevoir et pour sanctionner une loi en 1850^1). » M. de Meaux a porté sur lensemble de ce procès une appréciation que nous nous permettons de reproduire et dont la justesse frappera nos lecteurs : « La Cour des pairs, en frappant d'une peine d'ailleurs insignifiante, de 100 francs d'amende, les hommes ayant ouvert une école sans autorisation, avaitconstaté par une sentence irréfragable qu'en dépit de la Charte de 1830, l'enseignement n'était pas encore libre en France, et, d autre part, qui pouvait contester que, pour maintenir et perpétuer la doctrine catholique, l'Eglise avait besoin de donner un enseignement qui ne dépendît pas de l'Université ? Néanmoins, sur le lorrain de combat où ils s'étaient avancés, les hardis volontaires de VAuenir marchaient seuls. C'est pourquoi leur échec était inévitable. Ni la hiérarchie ecclésiastique n'était encore disposée à revendiquer l'indépendance de l'Eglise cl doses œuvres au nom et au moven de sesliber-

(1; Du Fiilloux, préface à la Corresponddnce du P, Lacordaire et de M""' Sivctchine, p. xvii.

tés modernes, ni la société laïque ne se souciait d'une liberté profitable, avant tout, à l'Église. La campagne ne put se poursuivre que le jour où, d'une part, l'épiscopat français fit de la cause de la liberté d'enseignement sa cause, la cause même de l'Eglise et où, d'autre part, pour soutenir la cause de l'Eglise, une Ligue ou, comme on l'appela, un « parti catholique » se forma parmi les laïques français (1). »

La conquête de la liberté d'enseignement fut l'œuvre principale qui sollicita les efforts soutenus du vaillant Montalembert. Après l'avoir portée à la barre de la Chambre des pairs, il l'avait, à plusieurs reprises, de 1839 à 1842, renouvelée du haut delà tribune, non qu'il espérât alors gagner sa cause, mais pour interrompre la prescription. Et voilà qu'en 1844, treize ans après le procès de 1 Ecole libre, il voyait pour celte cause, objet de son premier effort, l'Eglise de France se lever et s'armer tout entière.

Napoléon, en rendant à l'Église l'existence légale, ne lui avait pas rendu la liberté. Désireux de façonner à sa guise les intelligences des générations futures, il avait fait l'Etat unique éducateur et avait donné à l'Université le monopole de l'enseignement. Dans son vaste empire, il ne dé-

(1) Vicomte de Meaus, Montalembert, p. 76.

sirait que le bruit glorieux de ses victoires répétées, il voulait que tout se tût autour de son trône. La Restauration avait conservé le monopole et même en avait aggravé la charge, en Gxant par une ordonnance de 1828 le nombre des élèves des petits séminaires et en transférant au roi la nomination de leurs supérieurs. Elle avait tenté de réformer l'Université sans la dépouiller de son monopole, d'y introduire la religion en plaçant un évêque à sa tête. Tentative qui avait tristement échoué et ne pouvait, en aucune façon, se renouveler après 1830. Dés lors, pour disputer à l'incroyance la jeunesse lettrée, quelle ressource restait-il, sinon la liberté?

M. de Meaux a bien établi les titres à la prédilection de l'épiscopat, qu'avait celte liberté : « Voilà comment, à cette époque où la société tout entière était en quête de liberté, où chaque profession, chaque opinion recherchait celle qui lui convenait davantage, les évoques avisèrent un terrain jusqu'alors délaissé et revendiquèrent pour leur part la liberté d'enseigner... Une liberté qui dérivait en principe de l'autorité paternelle et dans son exercice avait pour garantie le dévouement, convenait particulièrement à l'Eglise ; elle servit comme d'appât pour attirer l'Eglise sur le terrain libéral ; le clergé découvrit dans le droit commun des ressources que ne lui ollVait plus le privilège. L'archevêque de

Paris, Mgr Affre, demanda la liberté pour le clergé comme pour les autres citoyens^ « estimant qu'on ne pouvait rien lui donner de si précieux (1) ». Le cardinal de Bonald, archevêque de Lyon, mettant en avant une formule qui devait être ensuite souvent employée, réclama la « liberté d'enseignement comme en Belgique (2) »... Cependant toutes les libertés se tiennent. Pour revendiquer comme un droit civique la liberté d'enseignement, il fallait accepter la liberté des cultes et des doctrines ; pour la conquérir, user de la liberté de la presse et de la tribune ; pour l'exercer, obtenir la liberté d'association. Les évêques ne reculèrent pas devant ces conséquences du parti qu'ils avaient embrassé. L'un d'eux même, l'évèque de Langres, dans une série d'écrits publiés sous le titre significatif de Cas de conscience (3), prit soin d'établir un accord entre ces libertés nécessaires et l'enseignement de lEglise, démettre en relief les circonstances et les conditions qui les rendaient compatibles avec les décisions du Saint-Siège, et conclut en

(1) Vicomte de Meaux, Montalembcrl, p. 78 et suiv.

(2) Lettre au comte de Monlalembert, 25 fév. 1841. Monlalemberl, Œuvres complètes, t. I, p. 270.

(3) Pour se faire une idée exacte de la part qu'ont prise ensemble, dans les débals relatifs à la liberté de l'enseignement, le grand orateur calbolique et le célèbre évêque de Langres, il faut consulter l'ouvrage très documenté de l'abbé FoUiolcy : Monlalembert et Mgr Parisis, d'après des documents inédits (1843-1848).

déclarant « les institutions libérales, malgré leurs abus, les meilleures et pour l'Etat et pour lEglise (1) ». Montalembert eut quelque peine à décider les évèques à recourir aux armes en usage dans les combats modernes, à user de la publî"cil6 des journaux. Il y réussit néanmoins.

L'Eglise, sur le terrain nouveau où elle se disposait à combattre, vo^'ait ses forces s'accroître. Une milice laïque s'armait pour soutenir la levée de boucliers que nous avons signalée dans le clergé. « Le groupe de V Avenir cherchait à créer en France une agitation catholique et à constituer un parti qui ne se laissât guider que par les intérêts de la religion. L'on établit tout d'abord (18 décembre 1830) une Agence générale pour la défense de la liberté religieuse, destinée à poursuivre, devant tous les tribunaux et devant les Chambres, réparation de tous les attentats contre les droits des catholiques, qui se pourraient produire sur un point quelconque du territoire, et à conquérir toutes les libertés promises et nécessaires... La besogne se répartissait entre trois hommes dont le concours était aussi désintéressé qu'actif et inlassable : Lacordaire correspondait avec les diocèses du Nord et de l'Est, avec la Suisse et l'Italie ; Montalembert, avec les diocèses du Midi, l'Allemagne et l'Irlande ; de Coux,

(1) Lellre à M. Villemnin, ministre de l'inslruclion puoliqiie, 5 mars 1841.

avec les diocèses de l'Ouest et du Centre et avec la Belgique (1). » Depuis la Ligue, il ne s'était plus formé de parti catholique en France. Il importait que les deux causes de l'Église et de la légitimité parussent séparées, à l'époque dont nous parlons ; pour que la société nouvelle fît place à l'Église, il convenait que l'Eglise se présentât devant elle avec une autre escorte que les partisans du vieux droit. Personne n'en était aussi persuadé qne Montalembert. Au début de sa jeunesse, sa répulsion pour l'alliance du trône et de l'autel l'avait jeté dans l'école de Y Avenir et dans les exagérations où s'emportait cette école. Il en était revenu, mais pour se rattacher au gouvernement de juillet. Jeune lui-même, il appelait à la défense d'une cause immortelle la jeunesse libérale et lettrée, que n'avaient pas encore enrôlée les vieux partis, parmi laquelle la Révolution de 1830 avait déterminé un réveil religieux. Cet appel trouvait un écho d'autant plus sûr que l'Église, dégagée de tout appui du pouvoir, n'effarouchait plus l'ombrageuse indépendance de cette jeunesse et que, menacée de persécution, elle intéressait sa générosité native. A ce réveil religieux, Montalembcrt donnait une portée que M. de Meaux nous paraît avoir résumée d'une façon lumineuse : « A cette génépi) Gabriel Ledos, Lacorduirc. p. 68, 69. (Coll. des grands hommes de l'Eglise. Paris, Librairie des Saiuls-Pères.)

eo LE COMTE DE MONTALEMDERT

ration où se rallumait la foi, Montalembcrt proposait une croisade. Avant d'engager l'action, il avait organisé l'armée, tâche laborieuse et trop souvent rebutante, tant les catholiques étaient alors déshabitués de la vie publique. De bons esprits redoutaient pour la religion elle-même la formation d'un parti catholique ; la religion, pensaient-ils, est supérieure aux partis, elle doit les dominer tous et ne s'enfermer dans aucun ; la servir avec les armes et les procédés des partis, c'est la rabaisser et la rétrécir, c'est provoquer contre elle les représailles. Plus d'un évcque en- Gn s'effarouchait de l'intervention des laïques dans les affaires de l'Eglise. Monlalembert surmonta tous ces obstacles. Pour lever des soldats parmi ses coreligionnaires, pour les aguerrir et les préparer aux batailles rangées, il avait retrouvé mûrie, mais non refroidie, l'activité quil dépensait jadis à recruter une troupe de partisans pour les expéditions aventureuses de V Avenir. Voyages, entretiens, correspondances, sollicitations et objurgations, remontrances, encouragements et applaudissements, il n'avait rien épargné ; son séjour même à Madère, loin de l'Europe, n'avait pas interrompu sa propagande. Aux objections que soulevait la nouveauté d'un parti catholique, il opposait l'Irlande et la Belgique : l'Irlande, la première nation malheureuse dont s'était éprise sa jeunesse, la Belgique, que

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son mariage lui faisait envisager comme une seconde patrie. L'une et l'autre venaient d'affranchir leur foi par les moyens qu'il proposait d'imiter en France. Le nonce Fornari alla jusqu'à déclarer qu'à ce moment il appartenait aux laïques de sauver l'Eglise. En conséquence, pour provoquer des pétitions, pour préparer des élections, pour agiter enfin l'opinion, des comités se réunirent, des journaux se publièrent, sur divers points du territoire. A Paris, s'établit le comité central, que Montalembert anima de son souffle et parut le journal l'Univers, qu'un maître en l'art d'écrire, son principal rédacteur, Louis Veuillot, rendit bientôt redoutable... Autour de Montalembert, se serrait ainsi, au service de l'Église, une phalange peu nombreuse encore, mais vaillante et munie d'armes nouvelles (1) »

Cette phalange, Montalembert, reparaissant à la Chambre des pairs, la désigna avec son ardente et Gère éloquence de porte-drapeau : « Il s'est levé parmi vous une génération d'hommes que vous ne connaissez pas. Qu'on les appelle néo-

(1) Vicomte de Meaux, Montalembert, p. 91 et suiv, — De son côté, le P. Lecanuet donne les indications suivantes, pleines de promesses : «En 1844, avant l'organisation des comités, on n'avait pu recueillir plus de 20.000 noms de pères de famille. En 1845, on en réunit plus de 80.000. L'année suivante, les chiffres doublèrent. Déjà le pélitionnement avait fait sortir les calholiques de leur isolement •> Montalembert, t. II, ch. xii, l'action catholique en province, p. 244.

catholiques, ultramontains, sacristains, comme on voudra, le nom n'y fait rien, la chose existe. Nous ne sommes ni des conspirateurs ni 'des complaisants : on ne nous trouve ni dans les émeutes ni clans les antichambres. Nés et élevés au sein de la liberté, des institutions représentatives et constitutionnelles, nous y avons trempé notre àme pour toujours. On nous dit : Mais la liberté n'est pas pour vous, elle est contre vous ; ce n'est pas vous qui l'avez faite. Il est vrai que la liberté n'est pas notre œuvre, mais elle est notre propriété ; et qui oserait nous l'enlever ? A ceux qui nous tiennent ce langage, nous répondrons : Mais vous, avez-vous fait le soleil ? Cependant vous en jouissez. Avez-vous fait la France? Cependant vous êtes fiers dy vivre (1). »

Montalemberl donna le cri d'alarme à la tribune le 6 juin 1842. N'écoutant que son courage, sans s'inquiéter de la mollesse des uns ni de l'animosité des autres, l'orateur poursuivit résolument son but. C'est vers cette époque qu'il adopta une devise qu'il devait garder jusqu'à la fin : Ni espoir ni peur, et c'était, en effet, un trait rare et saillant de son caractère, qu'il se sentait constamment en disposition d'agir sans augurer le succès : hardi dans ses démarches, pessi-

(1) Ki avril ISU. - Œuvres complètes, t. I, p. 273.

misfe en ses prévisions. Il avait besoin d'être trempé de la sorte ; car, « toujours écouté, mais toujours contredit, arrachant quelquefois des applaudissements et jamais un vote à la majorité de ses collègues, il était destiné à soutenir la lutte la plus brillante, quoique en apparence la plus ingrate et en tout cas la plus infatigable, qui puisse être consignée dans les annales parlementaires (1) ».

On ne sait comment s'était glissé dans la Charte de 18.^0, rédigée par La Faj'ette, l'article sur lequel les catholiques s'appuyèrent pour mettre en demeure la monarchie de juillet de tenir un engagement inscrit dans la Constitution. La question, posée avec éclat par le procès de l'Ecole libre, où Montalembert avait fait ses premières armes, reçut presque immédiatement une solution, en ce qui concerne l'enseignement primaire, par la loi de 1833, œuvre de M. Guizot. « Dans le domaine de l'instruction secondaire, la liberté devait être à la fois plus facile à pratiquer et plas difficile à introduire : plus facile à pratiquer, car pour susciter et pour entretenir des écoles à leur convenance, les familles qui recherchaient une telle instruction n'avaient pas besoin que l'Etat les aidât, il suffisait quil laissât faire ; plus difficile à introduire, car la place était prise, il fal-

(1) Comte de Falloiix, le Parti calholiqiie.

lait dépouiller d'un privilège exclusif une corporation façonnée par la forte main de Napoléon pour répondre aux besoins et aux instincts de la société nouvelle (1). »

Quatre tentatives furent faites sous la monarchie de juillet, également infructueuses, qui marquent nettement les étapes successives de la route parcourue. — En 1836, M. Guizot proposa à la Chambre des députés un premier projet, suffisamment libéral, dont M. Saint-Marc Girardin fut le rapporteur et contre lequel « pas une voix ne s'éleva au sein du clergé (2)». Un amendement fut adopté, en vertu duquel tout chef d'établissement était tenu de prêter le serment qu'il n'appartenait pas à une congrégation non autorisée. « C'était, au jugement de M. Guizot, enlever à la loi son grand caractère de sincérité et de droit commun libéral (3). » Et il laissa tomber la loi, sans la portera la Chambre des pairs. — En 1841, deuxième projet, également présenté à la Chambre des députés ; il était l'œuvre personnelle de M. Villemain, ministre de l'instruction publique, dans un cabinet que présidait encore M. Guizot Ce second projet, moins libéral que celui de 1836, imposait aux maisons libres des conditions dégrades très

(1) Vicomte de Moaux. Monlairmhcrt, p. 97.

(2) Le mol est de l'abbé DuiL-xnloup, De la pacification, religieuse-

(3) Mémoires, t. IH, p. 103.

dures et touchait aux petits séminaires. L'épiscopattout entier réclama avec raison et le projet fut retiré, avant même d'avoir été l'objet d'un rapport. — En 1844:, troisième projet, déposé celte fois à la Chambre des pairs. M. Villemain en était également l'auteur et il n'y était plus question des petits séminaires, mais on faisait toujours l'existence difficile aux établissements libres et on maintenait l'exclusion des congrégations religieuses. De longs débats s'ouvrirent, qui furent le triomphe de Montalembert ; il prit quinze fois la parole et prononça trois grands discours (1).

La discussion eut pour prélude, le 16 avril 1844, le discours que nous avons rappelé plus haut et qui fut qualifié par les adversaires de « manifeste ». Elle s'engagea ensuite sur le projet Villemain. Selon le gouvernement, ce projet était destiné à « satisfaire au vœu de la Charte pour la liberté d'enseignement, en maintenant l'autorité et l'action de l'Etat sur l'éducation publique (2)». Selon les adversaires de l'Université, il confirmait son monopole, il interdisait de s'en

(1) L'ordre, l'enchaînement et les résultats de ces diverses discussions sont très complètement présentés dans les deux ouvrages de M. Thureau Dangin : l'Eglise et l'Etat sous la monarchie de Juillet ; — l'Histoire de la monarchie de juillet, et aussi dans le 2'* vol. du P. Lecanuct, qui renferme 1-jS luttes pour la liberté de l'enseignement.

(2) Discours du trône, 1844.

affranchir. Dés le premier engagement, Montalembert précise le terrain des luttes futures. Ou lui reproche de s'attaquer à l'Université ; ce n'est pas elle qu'il attaque, c'est son monopole seul, ce n'est pas à l'enseignement quelle donne qu'il en veut, mais il ne peut admettre que cet enseignement soit imposé à tous ; « il y a des parents, et en grand nombre, qui veulent veiller avant tout à l'éducation religieuse de leurs enfants et qui attachent plus de prix à celte éducation morale qu'à l'instruction, quelque développée et quelque perfectionnée qu'elle soit, que distribue l'Université (1). »

La santé ébranlée de sa jeune femme nécessitant un séjour dans un climat plus hospitalier éloigne momentanément le vaillant lutteur du lieu du combat. Il l'a conduite dans l'île de Madère. C est de ce lâcher jeté au milieu de l'Océan qu'il lance sous ce titre : Du devoir des catholiques dans la question de la liberté de i enseignement, le manifeste appelant les catholiques de France à la lutte contre le monopole universitaire. Celte brochure fait sensation, elle réveille les courages endormis, affermit les volontés chancelanlcs : de toutes parts arrivent les adhésions et les félicitations, l'espérance renaît au cœur des catholiques, le désordre se fait voir chez les adversaires. Les

(1) Œuvres conip'étes, t. I, p. 351.

évêques sortent de leur réserve et rédigent de protestations. Alors, pour rallierj leurs troupes dispersées, les libéraux tentent une diversion, ils attaquent les Jésuites ; ils trouvent là un « nom heureux pour la haine, car il dispense de la vérité et il remplace la justice (1) ».

Brusquement, le 2 février 1844, M. Villemain présente à la Chambre des pairs un nouveau projet. Quand 1* débat s'ouvre au Parlement, la santé de M™* de Montalembert, quoique améliorée, la relient encore hors de l'Europe. Mais elle-même pousse généreusement son mari à revenir à son poste. Cédant aux sollicitations de ses amis, il y revient, il peut aborder la tribune ; après avoir, de loin, sonné la charge, il lui est donné d'engager et de conduire l'action sur le champ de bataille. Il venge les évêques des attaques vulgaires de M. Dupin : « Il est temps cependant de s'entendre ; quand nous ne disions rien, on disait de nous: Ils conspirent dans l'ombre ; ils se livrent à des intrigues souterraines. SouslaRestauration, on chantait ; Hommes noirs, sortez de dessous terre ! Et quand nous sommes sortis, quand nous avons dit ce que nous étions, ce que nous voulions, on s'écrie : Quelle audace, quelle insolence I Sous les monarchies absolues, quand les catholiques se taisent, on dit : Ils sont

(1) De Ravigaan, de l Institut des Jésuites.

les complices de l'absolutisme. Dans les pays de liberté, quand les catholiques chercbent à adopter les institutions et les allures du peuple où ils vivent, on les injurie de plus belle. Regardez, dit-on, les catholiques ; ils font des livres, ils font des brochures, ils écrivent des lettres ; des évêques ont même l'audace de s'écrire par la poste (1), »

C'est au nom des parents opprimés dans leurs croyances qu'il prend la parole et qu'il demande au ministre le dépôt d un projet de loi plus sincèrement libéral. Enfin, dans une péroraison célèbre, en une phrase que depuis lui ont répétée toutes les lèvres chrétiennes, il pousse le cri de guerre des catholiques opprimés : « Dans cette France accoutumée à n'enfanter que des gens de cœur et d'esprit, nous seuls, nous catholiques, nous consentirions à n'être que des imbéciles et des lâches ! Nous nous reconnaîtrions à ce point abâtardis, dégénérés de nos pères, qu'il faille abdiquer notre raison entre les mains du rationalisme, livrer notre conscience à l'Université, noire dignité et notre liberté aux mains de ces légistes, dont la haine pour la liberté de l'Eglise n'est égalée que par leur ignorance profonde de ses droits et de ses dogmes ! Quoi ! parce que nous sommes de ceux qu'on confesse, croit-on

(1) Œuvres cuiiqilctts, I, p. 367.

que nous nous relevions des pieds de nos prêtres, tout disposés à tendre les mains aux menottes d'une légalité anticonstitutionnelle ? Quoi ! parce que le sentiment de la foi domine dans nos cœurs, croit on que l'honneur et le courage y aient péri ? Ah I qu'on se détrompe. On vous dit : Soyez implacables. Eh bien ! soyez le ; faites tout ce que vous voudrez et tout ce que vous pourrez. L'Eglise vous répond par la bouche de Tertullien et du doux Fénelon : Nous ne sommes pas à craindre pour vous, mais nous ne vous craignons pas. Et moi j'ajoute, au nom des catholiques laïques comme moi, catholiques du xix' siècle, au milieu d'un peuple libre, nous ne voulons pas être des ilotes, nous sommes les successeurs des martyrs, nous ne tremblons pas devant les successeurs de Julien l'Apostat ; nous sommes les fils des Croisés, nous ne reculerons pas devant les fils de Voltaire (1). »

Un grand nombre d'évêques le soutiennent dans le siège qu'il a entrepris contre le monopole universitaire. Du 22 avril au 24 mai, il assiste aux vingt-six séances de la Chambre des pairs, l'oreille aux aguets, la riposte toujours prête. L'alarme une fois donnée, tout l'épiscopal se lève frémissant contre la loi nouvelle. Rien n'encourage mieux Montalembert que cette mâle

(1) Œuvres complètes, I, p. 401.

décision de ses chefs. Il voit avec enthousiasme leurs protestations énergiques et applaudit leurs revendications justifiées. Le 26 avril, il répond à MM. Guizot, de Broglie et Cousin ; devoir diflicile et périlleux honneur. Sans dissimuler sa pensée, il marche droit à l'ennemi, le démasque avec 1 audace de tout dire, qui lui est naturelle, et dénonce le projet de loi comme hostile aux deux grands intérêts qu'il devait s'efforcer de satisfaire : la liberté et la religion. Il démontre que celle loi est une loi de réaction contre les progrès religieux de la France, une loi de suspects contre le clergé, une loi infidèle à tout ce qu'il y a de généreux dans les instincts de 1789 et les promesses de 1830. Et magnifiquement, il la repousse de la triple énergie de sa conscience, de sa foi et de son patriotisme. — Le 8 mai, on discute l'article excluant les congrégations religieuses. A la tribune, Cousin raconte et dénature l'histoire des Jésuites : une émotion de comédie secoue tout son corps, en dénonçant leurs prétendues machinations, et il s'éloigne avec horreur du verre d'eau sucrée, comme s'il craignait d'y trouver quelque poison. Ace déchaînement d'injustice et de haine, seul Montalembert a Iccourag-e de résister. Il se lève pour défendre, avec les Jésuites, « la liberté de la conscience et de la vertu ». Il montre deux représentants éminenls des ordres menacés, le Père de Ravignan et le Père Lacordaii e, attirant

aux pieds de la chaire chrétienne des milliers d'auditeurs émus et attentifs, et faisant de cette chaire où retentirent les paroles éloquentes de Bossuet et de Massillon une des gloires de la France au point de vue intellectuel et littéraire : « Eh bien ! ces deux hommes, l'honneur de la France catholique, ces deux hommes dont je chercherais difficilement les rivaux et surtout les supérieurs à aucune, autre tribune, soit politique, soit littéraire, ces deux hommes, vous les proscrivez, vous les déclarez incapables d'être maîtres d'études, vous leur refusez le droit que vous livrez au dernier de vos bacheliers, et cela dans une loi qui s'appelle une loi de liberté ! Vous les excluez de cet enseignement auquel se livrent impunément tels hommes que je ne veux pas nommera côté d'eux, et qui ont soulevé tant de scandales ; vous les excluez, eux seuls ; je me trompe : eux et les coupables flétris par la justice universelle du pays, ou flétris au jugement de leurs concitoyens pour leur immoralité notoire ! Et pour quelle cause les excluez- vous ? Leur capacité ne saurait être douteuse ; et d'ailleurs, ils ne reculeraient, eux et leurs frères, devant aucune condition de capacité. Est-ce donc leur moralité qui vous inquiète ? Ont ils commis quelque délit ? Sont-ce des conspirateurs, des ennemis du repos public ? Non, leur vie est aussi irréprochable que leur éloquence est éclatante, ils ont passé partout en fai-

sant le bien. Leur crime, le voici : c est d'avoir senti qu'il fallait mettre leur talent, leur énergie, leur dévouenaent, leur désintéressement même sous la sauvegarde d'un lien sacré; c'est d'avoir juré àDieu de rester chastes, pauvres, obéissants ; c'est d'avoir renoncé aux trois grandes tentations de l'humanité, la chair, l'or et l'indépendance de la volonté ; leur crime, c'est de s'être engagés par des obligations spéciales et inviolables, et jusqu'à la mort, au service de Dieu et du prochain. Voilà leur crime, voilà pourquoi des législateurs d'un pays civilisé qui se disent chrétiens et qui se révoltent quand on les qualifie d'incrédules, déclarent ces hommes dont je parle, eux et leurs pareils, incapables de veiller sur l'enfance!

« Où donc a-t-on pris le droit de dire au nom de la France: j'ai assez de force, assez de talent, assez de dévouement comme cela ; je n'ai plus besoin de rien, on dit que ces hommesonttoutcela ; mais peu m'importe, je ne veux pas même en essa^'er ; ils sont Français aussi, peu m'importe encore, que le sein de la patrie leur demeure fermé. Ils réclament la liberté et l'égalité ; que la liberté soit pour eux une chimère, légalité un mensonge ; ou plutôt, qu'ils soient libres comme les forçats libérés, et égaux aux repris de justice. Oui, Messieurs, c'est bien cela ; les forçais, les repris de justice et les moi-

nés ; voilà les trois seules catégories que vous excluez (1). »

La noblesse et la vigueur de cette argumentation décèlent le courage surhumain qu'il fallait à ce grand homme pour prendre, dans une assemblée en majorité voltairienne, imprégnée encore des sophismes du xviii« siècle, la défense d'un ordre à certains chrétiens même farouchement antipathique. — Enfin, le 21 mai, il est encore à la tribune, à propos de la question des petits séminaires. Jetant un regard vers le passé, modèle de l'avenir, il met en garde le gouvernement contre l'écueil de la persécution, qui, si elle n'engendre pas toujours la haine au cœur des persécutés, propage et enracine la désaffection, excitant une de ces résistances lentes à se former, mais bien plus lentes encore à disparaître, et qui devient peu à peu un de ces obstacles redoutables contre lequel se brisent les forts et les habiles : « Oui, sachez-le, au fondde chaque presbytère, au pied de chaque autel, devant chaque foyer domestique où se réuniront les catholiques, auprès de chaque berceau où veillera une mère chrétienne, vous armerez contre vous les sentiments les plus profonds et les plus énergiques que le cœur humain puisse nourrir et vous aurez fait tout cela par peur delà liberté, par complaisance

(1) Œiii'res cowplétei, I, p, 492.

pour des passions vieillies et pour les traditions des plus mauvais temps de notre histoire (1). »

Malgré tout, le gouvernement persiste dans son dessein et se voit approuvé par la Chambre des pairs. Le projet est présenté à la Chambre des députés, quand tout à coup une étonnante nouvelle circule dans Paris, se répand à travers la France : l'auteur de la loi, M. Villemain, est devenu subitement fou I Sans retard et sans regret, M. Guizot abandonne ministre et projet, et appelle M. de Salvandy à l'instruction publique.

En 1846, la Chambre est dissoute. Saisissant l'occasion, Montalembert porte dans tout le paj's son action personnelle, incessante, infatigable ; il encourage les timides, réveille les endormis, conseille les uns et secoue les autres ; enGn,pour donner aux catholiques conscience de leur force, il publie sa brochure sur le Devoir des Catholiques dans les élections, et conseils, exhortations, reproches, prières, débordent de son âme comme un torrent de feu. Les élections amènent à la Chambre 146 partisans de la liberté d'enseignement. Hélas ! déjà se font jour mille diflicultés, déjà se révèlent mille discussions intestines causées par de funestes intransigeances, lorsque M. de Salvandy met tout le monde d'accord en

(1) Œuvres con>pIctes, I, p. 543.

déposant son projet. Il faisait aux partisans de la liberté Taumône de beaux principes et de phrases majestueuses, et distribuait aux adversaires les faveurs de sa loi. Montalembert attaque le rapport de M. Liadières qui narguait les catholiques et revendiquait les droits imprescriptibles de l'État: il en flétrit avec une verve entraînante les dangereux sophismes, il dévoile la faiblesse des lieux communs, le déchire, le lacère. « Ce fut une véritable charge de cavalerie, et quand l'orateur eut passé comme un ouragan impétueux sur ce pauvre rapport, rien n'en demeura. L'œuvre du légiste était criblée, mise en pièces, anéantie (1). » Le projet Salvandy, qui, sans admettre encore la liberté de l'enseignement, faisait brèche aux privilèges de l'Université, ne devait jamais avoir l'honneur d'un débat public ; il fut emporté par le vent violent qui chassa du trône la dynastie d'Orléans et ébranla les principales monarchies.

Dans cette lutte aux proportions épiques que Montalembert soutint presque tout seul, il trouva dans le directeur de V Univers, Louis Veuillot, un puissant allié. Avec sa fougue virulente, l'âpreté de son talent, la mordante ironie de son esprit, avec ses qualités et ses défauts, Veuillot contribua au succès. Polémiste ardent, ne craignant

(1) R. P. Lecanuet, Montalembert, t. II, p.. .S31.

pas la crudité des termes, parfois violent, parfois injuste, mais toujours sincère, et merveilleusement honnête homme, il donna de nombreux coups, il en reçut aussi. On peut ne point partager toutes ses idées, ne pas approuver ses excès de polémique, on n'en doit pas moins estimer l'homme, et admirer l'écrivain, au dire de M. Jules Lemaîlrc, « l'un des cinq ou six plus grands prosateurs du xix*^ siècle ». A cette époque, l'Empire et les circonstances n'avaient pas encore creusé de fossé entre Montalembert et lui. Unis l'un dans la presse, l'autre à la tribune, ils préparèrent la même œuvre dont l'intervention de M. de Falloux allait assurer le triomphe.

La brochure si claire, et déjà citée, de M. Victor Bucaille a été fortement mi^c à contribution dans cet exposé général de la discussion d'une réforme que la monarchie de juillet poursuivit sans l'accomplir, sans doute parce qu'elle l'avait trop longtemps trop aveuglément différée. Il a fallu laisser bien des déductions dans l'ombre, écarter quelques aspects de ces grands débals. Tel qu'il est présenté, cet exposé aura suffisamment mis en relief, nous l'espérons, la fécondité de la propagaiule, lefficacilé île la campagne que soutint Montalembert.

Pour suivre jusqu'au terme l'entreprise dont nous venons de marquer le début et les progrès,

il nous faut dépasser la durée du règne de Louis- Philippe. La préparation et la discussion de la loi de 1850 ont été traitées par M. de Meaux, qui avait sous les yeux le journal de Montalembert. On nous permettra de faire quelques emprunts aux belles pages de son historien, si riches d'impressions et de souvenirs : « Aussitôt après la chute du gouvernement de juillet, le 2 mars 1848, M. Thiers écrivait : « Quant à la liberté d'enseignement, je suis changé, je le suis, non pas par une révolution dans mes convictions, mais par une révolution dans l'état social... L'enseignement du clergé, que je n'aimais point par beaucoup de raisons, me semble maintenant meilleur que celui qui nous est préparé (1). » Et le lendemain de l'élection du prince Louis Bonaparte à la présidence de la République, il réitérait la promesse « de préparer, de soutenir et de voter une loi de liberté d'enseignement », en ajoutant : « Nous avons fait fausse route sur le terrain religieux, mes amis les libéraux et moi, nous devons le reconnaître franchement (2). » Pour instituer l'enseignement libre, l'accord entre d'anciens adversaires était donc possible, et il était indispensable... Montalembert, ayant proposé d'inscrire,

(1) LeUre à M. Madier de Montjau, ancien conseiller à la Cour de cassation, publiée par tous les journaux, notamment par l'Ami de la Religion, dans son numéro du 18 juin suivant.

(2j Comte de Falloux, Mémoires, t. I, p. 398 et 399.

dans le préambule de la Constitution, « le droit d'enseigner » sur la liste des droits naturels garantis aux citoyens, au même litre que le droit de s'associer elle droit de manifester leurs pensées, cette proposition mal accueillie dut être retirée par son auteur, aûn d'éviter un échec funeste. Il fallut se contenter d'un article qui ne s'éloignait guère de la charte de 1830. Il était ainsi conçu : « L'enseignement est libre. La liberté d'enseignement s'exerce selon les conditions de capacité et de moralité déterminées par les lois et sous la surveillance de l'Etat. » Restait à débattre ces conditions, à régler cette surveillance. Après avoir « fait la guerre et l'avoir aimée », il sut vouloir la paix. Mais en même temps, il sentit qu'il l'avait trop longtempset trop vivement combattue, pour qu'il lui appartînt de la préparer. L'homme de guerre s'effaça devant le négociateur. M. de Montalcmbert poussa M, de Falloux au ministère. M. de Falloux, devenu ministre, appela à délibérer en commun et à traiter ensemble les représentants des intcrèls divisés : les champions de l'Eglise et les champions de l'Université, les hommes habitués à suivre M. Thiers et ceux que Monlalembert avait menés au combat. »

On pourra suivre le tableau fidèle, et bien vivant, de ces délibérations, dans l'ouvrage de M. de Lacombe, un ami dévoué de M. de Moula-

lemberl, de M. de Falloux et de Monseigneur Dupanloup, qui fut tracé à l'aide de leurs entretiens et d'un procès-verbal authentique et détaillé (1). Cet écrivain distingué montre comment, sous « un ministre intelligent, hardi et sincère, ainsi que l'a dit Cochin (2), les adversaires de la veille s'entr'aidèrent pour arriver à un résultat patriotique ».

Revenons à M. deMeaux : « Le 23 février, vint la discussion sur les Jésuites (3), dont l'issue parut un instant douteuse et que retrace en ces termes le carnet que j'ai sous les yeux : « Thiers, faisant plus que tenir parole, rétablit nos affaires et parle, avec une admirable franchise et un admirable courage, dans le sens dont nous en étions convenus (l'abbé Dupanloup avait dissipé ses derniers ombrages), en proclamant l'abrogation

(1) Hilaire de Lacombe, La Liberté d'enseignement. Les débats de la Commission de 18i9. Discussion parlementaire et loi de 1850.

(2} Aug. Cochin, Discours déjà cité-

(3) Ces Jésuites que la France repoussait de l'enseignement, prétendait-on en 1844, devaient, six ans plus tard, être conviés de toutes parts à y fonder des collèges ; ils devaient en fonder, en efifet, destinés à se peupler et à durer ; sans leur organisation puissante, sans la liberté, conquise pour eux, enmêmetemps que pour les autres sociétés religieuses, il est permis de penser que la liberté d'enseignement serait demeurée stérile. En relisant les pronostics qu il avait reçus à leur sujet en 1844 et dont il avait refusé de tenir compte, M. dcMonlalembert était fondé plus tard àécrire en marge : « Erreur démontrée par les faits depuis 1850. » (V'« de Meaux, Montalembert, p, 118, 119.)

des ordonnances de 1828 el l'égalité devant la loi des Jésuites avec tous les autres citoyens... » Si M. de Montalembert, en appuyant cette loi, parut moins éloquent que d habitude, jamais il ne mit au service de sa cause plus de clairvoyance et de désintéressement. La transaction n'avait pas obtenu d'abord parmi le clergé et les catholiques l'accueil qu'elle méritait. On continuait, de ce côté, à se méfier de l'Etat, à redouter avec lui tout rapprochement, si restreinte que fût sa surveillance, imposée d'ailleurs par le texte formel de la Constitution, on souhaitait encore de Ja secouer. Surtout, on s'effarouchait de la participation des autorités religieuses au gouvernement de l'enseignementofGciel. Du fond desa province, l'ami fidèle de sa cause et de sa personne que ^L de Montalembert consultait de préférence en toute occasion, M. Foisset, le conjurait de ne pas accepter le projet sans l'amender. A Paris, le seul évêque qui siégeât à l'Assemblée, Monseigneur Parisis, après avoir d'abord approuvé la loi, n'osait la voter. Au scrutin définitif, il s'abstenait et, quand cette loi dut s'exécuter, pour faire cesser les hésitations parmi les évêques, pour les déterminer tous à occuper la place qui leur était assignée dans les conseils de l'instruction publique, il fallut l'intervention de la Cour de Rome, auprès de laquelle prévalurent les esprits conciliants et modérés.

« C'estassez la coutume des hommes de guerre de chercher querelle aux hommes de paix et, quand le chef des hommes de guerre devient luimême homme de paix, quand le général accrédite et cautionne le négociateur, parfois les troupes mécontentes ne ménagent pas plus Tun que l'autre. Ainsi en fut-il, — observe finement M. de Meaux — au terme de la lutte pour la liberté d'enseignement. Dans le journal rUnivers, M. Veuillot s'éleva sans relâche contre la transaction, et lorsque enfin elle fut définitivement adoptée (1), lorsque la loi eut été promulguée, ce journal l'annonça en ces termes à ses lecteurs : « Grâce à la complicité de quelques catholiques, le monopole de l'Etat en matière d'instruction est aujourd'hui légalement consacré (2). »

«... L'expérience a prononcé : la loi de 1860 a démenti les craintes qu'elle inspirait à sa naissance. A peine était-elle rendue, pourtant, que l'Empire retranchait les clauses destinées à protéger l'un et l'autre enseignement contre l'arbitraire, déclarait les professeurs de l'Etat révocables au gré du gouvernement, substituait des Conseils nommés par le gouvernement et pareillement révocables aux Conseils électifs et indépendants, qui devaient diriger l'enseignement

(1) C'est par 399 voix contre 237 que l'Assemblée rendit à la France la liberté d'enseignement.

[2i L'niuers, numéro du 28 mars 1850.

de l'Etat, contrôler l'enseignement libre. Ainsi dépourvu de garanties, le régime inauguré en 1850 a subsisté néanmoins, grâce surtout à la difficulté de le remplacer. L'enseignement de l'Etat a pu se perpétuer sans déchoir ; l'enseignement libre, une fois institué, s'est développé, ramenant Ihabit religieux sous les yeux de la jeunesse française, répandant dans les carrières publiques et dans les professions libérales plusieurs générations de chrétiens. L'appui donné par M. de Montalembert à la transaction de 1850 lui coûta sa position à la tète de l'armée, qu'il avait formée, qu'il vit se rompre et se tourner en partie contre lui, mais assura le succès de sa cause. S'il avait eu moins de perspicacité ou moins d'abnégation, si, après avoir lutté, il avait refusé de traiter, la lutte serait demeurée sans résultat (1). »

La conquête de la liberté d'enseignement a été la principale entreprise de Montalembert. Parmi ceux qui lui sont le plus opposés, personne ne méconnaît les services de premier ordre qu'il a rendus à cette grande cause. Il partage avec M. de Falloux l'honneur d être le promoteur de cette loi de 1850, si attaquée aujourd'hui. Mais que demandait-il ? Prenant modèle sur la loi de 1833, qu'un protestant, M. Gui/.ot, avait eu l'hon-

(1) Viooinle de Mcnux, Montalembert, p. 130 el suiv.

LA LIBERTE DENSEIGNEMENT 83

neur de faire voter, il demandait que l'enseignement secondaire et l'enseignement supérieur fus~ senjl libres comme l'était l'enseignement primaire. Nous ne voulons pas davantage ; ce que nous demandons, c'est l'abrogatHon de ces mesures odieuses prises contre les congréganistes, mesures qui les excluent de l'enseignement, eux qu ont tant fait pour le peuple. Nous ne demandons pas pour eux le monopole, nous demandons la liberté, et c'est pourquoi aujourd'hui tous les catholiques, qu'ils le veuillent ou qu'ils ne le veuillent pas, qu'ils s'en doutent ou qu'ils ne s'en doutent pas, tous les catholiques.suivent les exemples et les conseils de Montalembert, et qu'ils réclament comme lui le droit commun dans la liberté.

« Nous, catholiques, nous vivons en grande partie de cette liberté due à ses efforts entre 1840 et 1850, et conquise par lui comme à la pointe de l'épée, alors que, sans se laisser abattre par les. contradictions, ilmontait et remontait àla tribune, alors que, par des prodiges de tactique et d'énergie, il associait tous les catholiques à cette œuvre, en un temps où tous nos chefs eux-mêmes n'en saisissaient pas la capitale importance.

« Sans doute, beaucoup se sont demandé — et Montalembert lui-même à certains moments l'a fait — si on s'était servi de cette liberté précieuse comme on l'aurait dû.

« Mais est-il une conquête qui donne tous les fruits espérés ?.. Ah I l'on nous jette à la face que tels ou lelsde nos adversaires les plus en vue sont des produits de l'enseignement libre. Sans doute, mais tous nos élèves ne sont pas des anges ; il y a, parmi eux, des ambitieux et des faibles ; les défections ne peuvent se faire que du côté du plus fort. Si nous étions, nous, les plus forts, elles seraient à notre profit, au lieu d'être à notre détriment. La masse de nos élèves est restée fidèle et constitue le fonii chrétien de la nation.

« Gardons-nous donc de dire que cette conquête est demeurée inutile ; elle l'a été si peu que, si on veut nous l'arracheraujourd'hui, c'est parce que l'on voit combien elle nous est non seulement précieuse, mais profitable... Donc, Montalembert, ainsi que tous les vaillants qui ont pris part à cette croisade, mérite notre reconnaissance pour cette oeuvre qui a été, plus que toute autre, la sienne (1). »

Ces fortes paroles de Mgr Baudrillart seront la conclusion de notre chapitre.

(1) Discours de Mgr 13audrillart h la réunion dos cludiants, lors de l'inauguration du buste de MouliiIenibiTl, le 26 mai lOH.

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