CHAPITRE III
l'orateur et l'homme d'action.
Montalembert unit dans sa personne les qualités des deux races, l'ardeur, le dévouement chevaleresque du Français avec l'amour passionné de la libertéqui distingue le caractère britannique. Il ne porta point lépée, mais sa parole même futuneépée. « Je suis le premier de mon sang qui n'ait guerroyé qu'avec la plume, dira-t-il uu jour, mais que ma plume elle-même devienne un glaive, qu'elle serve avec honneur dans la rude et sainte lutte de la conscience, de la vérité, de la majesté désarmée du droit, contre la triomphante oppression du mensonge et du mal (1) I » La Révolulion a renversé la croix, cette croix que ses ancêtres avaient gravée sur leur écusson ; Montalembert consacre sa vie à la relever : « Longtemps, dit Lacordaire, elle avait été sans légende, ayant assez de gloire pour se taire, jusqu'au jour où dans l'exil une noble modestie y grava ces mois: Cccidi, sed siirgam 1 »
(1) Moines d'Occident, lutioduclioa-
Ce combat, qui devait durer vingt ans, il l'inaugura par des procédés nouveaux, inattendus, singuliers et, pour tout dire en un mot, jusque-là peu français. Ce n'était pas, en effet, la manière française de défendre ni la religion ni lalibcrté. Pour la religion, on l'avait vue, dans notre histoire, chargée tantôt de chaînes, tantôt de faveurs ; on n'était guère habitué à la considérer comme un sentiment puissant et dominateur, livré à la garde et à la défense de ceux qui l'éprouvent et ne cherchent pour la défendre que les armes du droit commun. Quant à la liberté, à la fin de 1830, on était à quelques mois d'une révolution nouvelle, d'une de ces journées dont le retour est vraiment fatigant dans les annales de cesiècle, d'une de ces journées où les Français s'exercent au jeu terrible des bouleversements et semblent n'avoir pas à leur disposition d'autres procédés que de fonder périodiquement le pouvoir sur le droit de le renverser. Les origines de Monlalembert expliquent comment, jeune homme, il se servit de cette manière lente, de ce procédé patient qui débute correctement, marche pas à pas, monte à l'assaut d'une liberté avec patience et circonspection, procédé jusque-là si peu français.
},l. Cochin a éloquemment défini le caractère de la clientèle à laquelle Montalembert voua sa carrière oratoire, cette carrière qui « fait partie de notre gloire contemporaine ».
« Placé à la tribune comme sur un sommet élevé et sonore, il semblait recevoir plus qu'un autre tous les échos, tous les murmures de la conscience du genre humain. Il n'y avait pas une cause perdue, une cause désespérée qui ne devînt aussitôt la cliente de ce jeune homme. Trois nations étaient opprimées, particulièrement opprimées dans le monde : la Pologne par la Russie, l'Irlande par l'Angleterre, la Grèce par la Porte ; ces nations deviennent ses clientes. Quand la Belgique est menacée par la Hollande, quand la Suisse se divise et que les cantons les plus forts oppriment les plus faibles, quand la discorde éclate entre la Porte et l'Egypte, qui se disputent le Liban, il prend toujours et à toute heure la cause du plus faible. Pénétré de la convictioa que les causes justes sont immortelles et que les protestations contre l'injustice réussissent toujours à émouvoir le ciel et à convaincre les hommes, il cherchait, pour ainsi dire, s'il y avait sur la terre une cause opprimée, rendant son dernier soupir, pour la prendre à son compte et s'en faire le défenseur intrépide. Il y a une race qui souffre depuis des siècles, une race perdue sur des îles lointaines, la race des pauvres noirs esclaves. Il prend en main sa cause et il demande, dès 1837, l'émancipation des esclaves. Il y a dans les manufactures des enfants aux joues hâves, au teint défait, aux yeux fatigués ; ces pauvres petits exer-
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cent sur son âme une impression profonde ; il prend en main la cause des enfants des manufactures. Ainsi, parcourez seulement les tables des matières de ses discours, vous y trouverez inscrites toutesles causes généreuses. Ouvrez ces discours eux-mêmes, laissez-vous porter un moment par le torrent de cette éloquence généreuse, abondante, précipitée, pleine défaits, d'idées, de traits et surtout de cœur, et vous serez forcés d'admirer et d'applaudir. Nul n'a oublié surtout ce discours étonnant et prophétique, prononcé sur les affaires de Suisse au mois de janvier 1848. Les nobles pairs qui l'entendirent se levèrent, quittèrent leur place et vinrent entourer et acclamer le jeune orateur, le défenseur intrépide de toutes les causes justes. »
Défenseur des opprimes, il devait être, pardessus tout, le défenseur de l'Eglise catholique. « Cherchant bien au milieu de toutes les causes injustement inconnues, au milieu de tous ceux qui soutirent et qui sont persécutés, Montalembcrt ne pouvait pas manquer de rencontrer et de preudre en main, avant tout, la défense de la foi, la défense de l'Église callioliquc, à laquelle il appartenait par le fond du cœur... Il eut l'honneur de voir que cette Église si méconnue portnit dans ses mains la partie la plus précieuse du palrimoine du genre humain et qu'elle n'avait pas cessé d'être rinstilulricc des nations et la couso-
latrice des âmes. Il eut l'honneur encore plus grand de ne regretter pourelle ni les biens, ni les privilèges, ni la puissance, mais de regretter seulement ce qui fait une partie intégrante de sa vie, le droit d'enseigner la vérité et de répandre la charité. Il se soucia peu de ce qui la rendrait à lextérieur plus puissante, et en apparence plus importante; il se soucia beaucoup de ce qui pouvait faire rentrer, refluer, remonter le sang h son cœur, et la vie jusqu'à satête. Voyant dans l'Église une mère, il ne comprenait pas qu'elle fût privée d'instruire et d'aimer.
« Qu'il soit béni à jamais celui qui ne voulut pas, un seul jour de sa carrière, consacrer son activité à demander pour cette Eglise des honneurs, des privilèges, ou des biens, réclamant seulement pour elle avec une ardeur infatigable l'enseignement, Vassocialion et la charité, ces trois forces sans lesquelles elle n'est rien, avec lesquelles elle est tout ce qu'elle doit être ! »
L'effet prodigieux de la parole de Montalembert, devenue successivement autorisée, embarrassante, redoutable, enfin puissante, amène sur les lèvres de M. Cochin ce magnifique parallèle avec Lacordaire, bien à sa place ici et que l'on cous sera reconnaissant de reproduire :
« Sans doute, c'était bien l'effet de sa magnifique éloquence unie à l'éloquence de cet incomparable orateur, Lacordaire, dont la parole servait d'écho
à la sienne dans cette chaire de Notre-Dame encore plus élevée que la tribune de la Chambre des pairs, dans cette chaire aux pieds de laquelle des milliers d'auditeurs venaient entendre après lui l'admirable et saint Père de Ravignan. Ah 1 laissez-moi évoquer devant vous ces beaux souvenirs de ma jeunesse et m'arrcler, comme un artiste, pour admirer, j'allais dire pour écouter encore les deux voix fraternelles de Lacordaire et deMontalembert. Il était impossible de les comparer. L'éloquence de Lacordaire, avec moins d'étude, avait quelque chose de plus inspiré ; elle rappelait, je ne crains pas d'exagérer, l'éloquence de ces anciens prophètes dont la voix nous arrive de quatre mille ans, à travers l'éloquence de Rome et d'Athènes, de Démosthène et de Cicéron, de Londres et de Paris, après Burke et Mirabeau, et, franchissant tous ces torrents d'éloquence, vient nous inonder tout à coup, nous éblouir et nous arracher des pleurs. L'auditeur placé aux pieds de la chaire de Lacordaire se sentait soudainement frappé au cœur comme par un coup qui venait toucher une fibre secrète et sensible.
« Puis le grand orateur vous saisissait et, selon son expression, il vous enlevait en quelque sorte par les cheveux, vous portant dans des régions supérieures, haletant et ébloui. L'éloquence de M. de Montalenibert n'était pas la même. Ceux
qui l'ont vu au travail savent de quel prodigieux labeur était précédé le moindre de ses efforts. Sa manière de travailler, si cette expression familière m'est permise, ressemblait à une vendange.
« Quand il avait cherché, remarqué, détaché, accumulé une quantité énorme de faits, d'idées et de renseigntMuents, comme un vendangeur charge ses corbeilles de grappes sans nombre, alors, muni de ce butin et de ces dépouilles, il groupait tous ces matériaux et il les soumettait à une réflexion laborieuse comme à la roue d'un pressoir ; et puis, ce n'est qu'après avoir fait subir à cette récolte si abondante cette élaboration nouvelle, qu'il laissait couler à flots pressés le vin généreux de son éloquence... Mais, si grande, si retentissante, si glorieuse que fût cette double éloquence, non, elle n'explique pas, elle n'épuise pas surtout tout le mouvement de ces belles années. La cause de Montalembert et de Lacordaire a jeté de profondes racines ; elle a passé les routières... (1) »
Dès le début de sa carrière, Montalembert s'était voué à d'autres luttes que celles où l'on gagnait alors un pouvoir éphémère ; en consacrant sa parole à la cause de l'Eglise et de la liberté religieuse, il l'avait associée à la destinée des
(1) Discours déjà cité, p. 15 et suiv.
choses qui ne passent pas. De là vient avant tout^ sans doute, que ses discours survivent à la génération qui les entendit et que maintenant encore ils ne paraissent point surannés. Mais cette fortune, peu fréquente dans les annales parlementaires, il la doit aussi à la manière dont ils ont été composés. Ils ne se recommandent pas seulement par la chaleur et l'éclat ; ils sont solidement construits. M de Meaux nous indique comment l'orateur les préparait. Nous publierons ensuite, d'après les notes du carnet quotidien de Montalembert, quelques-unes des impressions que l'orateur éprouvait en les prononçant et qu'en ressentaient ses auditeurs :
« Tous les discours de longue haleine qu'il a prononcés dans la paisible enceinte de la Chambre des pairs étaient, je le tiens de lui-même, écrits d'un bout à l'autre : ses répliques seules, souvent très vives et très acérées, mais assez courtes, ne l'étaient pas. Il apportait donc son manuscrit à la tribune et, sans faire presque aucun geste, habitude qu'il a toujours gardée, il le lisait de sa voix, d ordinaire incisive et mordante, et qui, tout h coup, à de rares intervalles, devenait profonde et chaude quand l'émotion le gagnait; il lisait avec l'animation qu'il savait mettre à ses lectures, procédé auquel il est revenu la dernière fois où, déjà malade, il a parlé en public, au congrès de Malines. C'est seulement quand il est entré dans les
assemblées tumultueuses issues du suffrage universel, après la révolution de février, qu'il s'est livré soit à sa mémoire, soit à son inspiration. J'ai ouï dire, aux députés qui l'entendirent alors, que personne n'était aussi habile que lui à sonder les morceaux composés d avance avec les morceaux improvisés dans le feu de l'action.
« Qu'ils fussent écrits ou non, ses discours étaient toujours laborieusement préparés. Je n'ai pas vécu près de lui à l'époque où il montait à la tribune; quand je l'ai approché, sa carrière parlementaire était finie. Mais je l'ai vu, lorsqu'il voulait soutenir du fond de sa retraite les causes auxquelles il étaitdévoué, composer des écrits, qu'une revuerelevée par lui-même et par ses amis, le Correspondant,\a seule tribune qui lui restât, publiait à peine sortis de sa plume : j'ai pu de la sorte me figurer comment il bâtissait ses discours. Ses écrits polémiques n'étaient-ils pas des discours? N'y retrouvait-on pas, de la première page à la dernière, son accent oratoire, le mouvement et l'allure de l'homme de guerre dans la vie civile ?
« Qu'on me pardonne donc si, pour faire revivre M. de Montalembert aux regards de ceux qui ne l'ontpas connu, je me laisse dès à présentaller à m«s propres souvenirs. En l'observant de près, rien ne m'a plus frappé que le travail opiniâtre et méthodique par lequel il se disposait au combat.
Dans ce moyen âge qu'il avait tant étudié et tant aimé, il s'était approprié deux personnages, le bénédictin et le chevalier ; il avait le labeur de l'un, la vaillance de l'autre et, comme les batailles auxquelles il était destiné se livraient par la parole et par la plume, le bénédictin fournissnit sans relâche des armes et des munitions au chevalier. Quand je parle d'armes et de munitions, il ne faudrait pas croire qu'il recherchât seulement les faits et les témoignages propres à appuyer les thèses qu'il avait adoptées : loin delà. Par justice plus encore que par tactique, il avait à cœur de bien connaître les allégations qui pouvaient lui être opposées et, quand il lesjugeait plausibles, il les admettait largement. Il s'efforçait d'envisager, sous leurs faces les plus différentes, les problèmes historiques, politiques ou sociaux, qu'il entreprenait de résoudre. Dans les documents qu'il a rassemblés, on retrouve face à face les informations les plus contradictoires, on rencontre les appréciations les plus hostiles, soit à sa cause, soit h lui-même. Il était passionné, mais non pas exclusif. Le moment était-il venu d'engager l'action ? Il passait d'abord en revue les renseignements et les preuves qu'il avait rassemblés d'avance, les forces qu'il avait sous la main ; il reconnaissait, avec un soin jaloux, celles de l'adversaire et la position qu'il occupait. Ensuite, il dressait sou plan de bataille ; il le rédigeait dans
un grand détail, avec une précision singulière ; il divisait et subdivisait son sujet, il assignait à chaque argument sa place et son rang, et c'était sur ce canevas aux mailles serrées, sur ce dessin minutieusement tracé, que sa plume ou sa parole courait ensuite rapide et précise, répandant la couleur et la vie, semant sur sa route l'ironie et l'indignation, le sarcasme et l'enthousiasme. Voilà comment s'autorisait chez lui «t l'audace de tout dire » que lui imputait M. Villemain (1), étonné et déconcerté par ses attaques. Voilà comment se soutenait, pour employer un mot qui me paraît définir mieux que tout autre son éloquence, « la véhémence réglée de Montalembert (2) ».
Notons rapidement quelques impressions de l'orateur, prises sur le vif à la veille et au cours du débat relatif à la liberté d'enseignement : « Lorsqu'il eut porté à la tribune son « manifeste » pour la liberté de l'Eglise, le 16 avril 1844, il écrivait sur son carnet, au retour de la séance: « Je suis assez mécontent de mon débit : l'aplomb me manque et, sans l'aide de mon manuscrit, j'étais coulé. La Chambre a été révoltée et exaspérée par plusieurs de mes assertions ; mais, somme toute, l'eflet a été bon. J'ai été bien
(1) Discours du 17 avril 1844.
2) Discours préparé par M. Emile Ollivier pour recevoir à l'Académie française le successeur de M. Thiers. Le discours a été publié sans avoir été prononcé.
écoulé. » Et le lendemain, commençant à mesurer le retentissement de sa parole au dehors, il ajoutait : « succès considérable de mon discours dans les journaux: fureur maladroite du Journal des Débats ; articles délicieux du Courrier français et du National. Nombreuses lettres de félicitations et visites de compliments. Efiet général et excellent. » — Le 26 avril, après le premier discours sur la liberté d'enseignement, où il avait eu à répondre à M. Guizot : « Enfin, seconde bataille et seconde victoire, encore plus décisive que la première. Le matin, visite de l'abbé Dupanloup, fort utile au sujet du discours de Guizot. Dernière préparation et composition d'exorde sur Guizot et le gouvernement, prière à Saint-Sulpice, où je trouve le Saint-Sacrement exposé, ce qui me paraît de bon augure. A deux heures, je monte à la tribune, je parle pendant deux heures avec un succès complet, malgré les violentes interruptions d'une partie de la Chambre dans plusieurs endroits. A la fin, applaudissements et approbation universels... Je me sens de plus en plus encouragé, en me sentant sous le regard ami de bien des frères qui prient pour moi. » — Le 8 mai, après avoir défendu les congrégations religieuses et, en particulier, les Jésuites, dans un discours qui avait, de sa part, exigé un courage taxé d'avance de témérité par quelques-uns de ses meilleurs amis : « Encore une miséricorde de
Dieu, bien complète et bien peu méritée. Troisième discours et troisième succès sur le sujet le plus difficile de tous. On s'accorde à dire que c'est le meilleur de mes trois discours. Les ennemis mêmes me rendent ce témoignage (1). »
Montalembert devait manifester son talent oratoire, et aussi son caractère politique, dans les questions sociales les plus diverses. Jusqu'à 1848, où il atteignait l'âge de quarante-huit ans, sa parole, si vibrante qu'elle se fût fait entendre à la Chambre des pairs, ne rencontrait guère d'écho, si ce n'est chez le petit nombre, parmi les catholiques fervents, dont elle attestait et vengeait les crojances. Après la révolution de février, elle retentit fort au delà, dans le cercle étendu et varié dont elle défendait les intérêts ; elle fut accueillie, comme un moyen de salut, par quiconque redoutait le bouleversement de la société française, et elle lui conquit de nouveaux amis. Il est intéressant de relever l'appréciation, à cet égard, du critique le moins religieux, le plus avisé, et aussi le plus effrayé par la révolution nouvelle, Sainte- Beuve. 'Voici en quels termes il marqua les progrés de sa parole, traçant avec complaisance, de ce point de vue, le portrait de notre orateur : « M. de Montalembert, dit-il, n'est plus tout entier à une extrémité... L'énergie gagne par la
(1) Vicomte de Meaux, Montalembert, p. 106 et suiv.
prudence ; l'éloquence, plus mûre, n'y perd pas et elle donne désormais la main à la politique, qui n'est autre, le plus souvent, qu'une transaction. Son beau talent, avecla fermeté, la souplesse et la vigueur qui le distinguent, avec cet art de présenter la pensée sous des aspects toujours larges et nets, avec l'éclat et [la'magnificence du langage qui ne se séparent point chez lui de la chaleur du cœur, s'est mis tout entier au service, non seulement des belles causes, des causes généreuses, mais aussi des causes praticables et possibles. Les assemblées nouvelles, si diversement composées et si orageuses, lui vont à merveille. Sa faculté ironique et poliment hautaine, qui, à certains jours, excédait un peu le ton de la Chambre des pairs et pouvait sembler disproportionnée, trouve ici des objets très convenai)los, et il n'en laisse à l'occasion échapper aucun ; il joint aux autres qualités de l'orateur celle de la riposte et de l'à-propos. Dans le discours sur l'inamovibilité de la magistrature, le passage où l'orateur rapproche, socialement parhint, le sacerdoce de la magistrature du sacerdoce du prêtre ; ce double temple, qu'il importe de maintenir debout ; ce torrent de la Révolution qui doit, en roulant, trouver deux rives inébranlables et se contenir entre le temple de la loi et le temple de Dieu, tout cela est à la fois de la haute éloquence et de l'étcrnellc politique... »
Passant ensuite aux qualités extérieures de l'orateur et les appréciant, en lettré raffiné qu'il était, Sainte-Beuve ajoutait : « A la tribune, M. de Mon.talenibert arrive aux efifets grands sans grands efforts et comme par suite d'un développement continu. Il y est d'une parfaite aisance. lia peu de gestes, mais il possède la plus essentielle des parties qui concourent à l'action ; il a la voix, la voix d'un courant pur et d'une longue haleine, d'un timbre net et clair, d'un accent distinct et vibrant, très propre à marquer les intentions généreuses ou ironiques du discours. Fils dune mère anglaise, on croirait sentir dans sa voix, à travers la douceur apparente, une certaine accentuation montante qui ne messied pas, qui fait tomber certaines paroles de plus haut et les fait porter plus loin. « L'étude du distingué critique se terminait par cette remarque empruntée, étaitil dit, à l'antique Solon et confirmée par de vivants exemples, que « l'accord parfait entre la pensée et l'éloquence ne se rencontre avec plénitude que de quarante-deux à cinquante-six ans (1) ». Montalembert, n'étant pas parvenu à cet âge, était donc destiné à grandir encore à la tribune. Présage bientôt démenti ! observe douloureusement M. de Meaux. Précisément à quarante-deux ans, il ne devait plus trouver de tribune où se faire
(1) Causeries du Lundi, 5 novembre 1849 : M. de ilontalembert orateur.
entendre. A peine au sommet, sa carrière oratoire touchait au terme.
L'histoire de ce temps nous montre l'éminent orateur prenant à la tribune une part glorieuse, une part admirable et éclatante dans la défense de la société ; son esprit assimilaleur, son intelligence ouverteà toutes les questions, amènent fréquemment son intervention à la tribune. Il se fait écouter à propos de la Pologne, de l'Irlande, de l'Italie et de la Suisse. La question belge relient aussi son attention, ainsi que les diverses mesures sociales de la monarchie de juillet.
En 1840, le 4 mars, il prononce un de ses plus éloquents discours. Dans un chaleureux plaidoyer, il réclame l'intervention de l'Etat pour interdire aux enfants le travail dans les manufactures ; il s'élève contre l'absence de législation qui, prétendant favoriser la liberté, avait engendré de monstrueux abus. Sa généreuse éloquence poursuit cette servitude de fer ; elle assure le vote de la loi à la Chambre des pairs et résonne douloureusement dans les consciences religieuses :
a Souvent je me suis dit : Si un tyran, un conquérant étranger s'était emparé de la France, comme la Russie par exemple s'est emparée de la Pologne, et s il nous eût tenu ce langage : Dès qu'ils seront en état de se tenir sur leurs jambes,
des milliers de vos enfants vous seront enlevés, seront introduits dans des établissements où leur organisation physique sera dégradée, affaiblie d'année en année, où, au lieu de connaître les jouissances, la gaieté, la liberté de leur âge, ils seront initiés à tout ce qu'il y a de plus déplorable dans la dépravation humaine, où ils seront moralement abrutis d'abord, puis intellectuellement hébétés pour êt're ensuite physiquement énervés, où vos jeunes filles perdront leur innocence avant même d'être nubiles, si un tyran, dis-je, en agissait ainsi avec la France, il n'y aurait pas assez de haine et d'injures à déverser sur sa tête.
« Eh bien! le joug de 1 industrie est celui-là, Messieurs. Ce n'est pas sa volonté, je le sais bien, mais voilà ses résultats. Je n'accuse personne, je ne prétends pa** désigner telle ou telle industrie comme spécialement coupable. Je reconnais le joug des choses, l'impitoyable empire de la concurrence. Mais cet état existe, cet état pèse sur les générations de la France ; et comme l'a dit un vénérable prélat, autrefois votre collègue, le cardinal de Croï : « Sur l'extrême faiblesse, pèse l'extrême oppression. » Je dis que cet état de choses est révoltant pour la moralité de notre pays et que, s'il faut blâmer quelqu'un, ce sont ceux qui appellent cela du progrès et de la liberté et ces autres qui, absorbés dans de misérables questions personnelles, n'ont pas d'entraillefi
pour les véritables besoins sociaux de la pairie.
« Ce que j'attaque et que je déplore, c'est l'industrie casernée pour ainsi dire, l'industrie des filatures et autres usines de ce genre qui arrache le pauvre, sa femme, ses enfants aux habitudes de la famille, aux bienfaits de la vie des champs pour les parquer dans des casernes malsaines, dans de véritables prisons, où tous les âges, tous les sexes, sont condamnés à une dépravation systématique et progressive.
« Voici un projet qui vous propose de sauver au moins l'enfance, de la dérober à une partie notable de ces dangers. Votre devoir est de l'adopter. Vous mettrez ainsi un frein nécessaire aux mauvaises passions, qui sont le fléau de toutes les choses de ce monde et qui déshonorent l'industrie sans l'enrichir. Nous vivons à une époque où il est diflicile de faire le bien, mais je crois que nous pouvons encore empêcher beaucoup de mal. C'est là le but de la loi que vous oflVe votrecommission,et c'est pourquoi je supplie la Chambre de l'adopter. »
Après les questions religieuses, la politique étrangère l'attirait de préférence. Dès son e-nfance, il avait beaucoup voj'agé ; depuis son avènement à la pairie et son mariage, il avait continué de vojager encore. Il s'était familiarisé, plus qu'aucun autre homme public en France, à celte
époque, avec les diverses langues et les divers peuples de l'Europe. A la tribune, la Belgique et la Grèce, l'Espagne et la Syrie, la Galicie et la Suisse l'occupèrent tour à tour et, pas plus au dehors qu'au dedans, il ne subit le joug d'aucun parti. Admirateur déclaré des institutions anglaises, il s'éleva fréquemment contre la politique extérieure de l'Angleterre. Partisan résolu de l'alliance anglaise, il regimba plus d'une fois contre l'arrogance britannique et les complaisances du ministère français (1),
En 1840, lorsque la querelle du sultan avec le pacha d'Egypte faillit déterminer une guerre européenne, Montalembert donna une nouvelle preuve de l'indépendance de son caractère. Dans la discussion qui s'engagea sur ces événements, il attesta, à lencontre du ministère tombé, que « nous avions été trompés sur le compte du pacha d'Egj'pte, sur sa valeur morale et sur la valeur matérielle de sa puissance, et qu'à aucun titre il ne méritait que la France combattît pour lui » ; mais en même temps il accusa « l'indécision et l'inaction où s'étaient tenus en Orient et partout le ministère précédent, la politique égoïste et mesquine », dont il ne soupçonnait que trop le nouveau cabinet, et cela dit, il putdescendre delà
(1) Discours du 13 avril 1841 ; 2 avril 1842 ; 3 août 1844 ; 5 mars 1845 ; 15 juillet 1845 ; 10 janvier et 20 juin 1840, t. I, p. 287, 327, 564; t. II, p. 38. 115, 218, 254.
tribune « avec la douloureuse certitude d'avoir soulevé contre ses paroles tous les préjuges et tous les partis, mais avec la douce et Hère conviction de n'avoir sacrifié à aucune passion, à aucune peur, à aucune coterie (1). »
De 1845 à 1848, les questions religieuses restèrent en suspens ; il y eut entre l'Eglise et l'Etat une sorte de trêve, dont Montalenibert profita, sans désarmer, pour aborder davantage les questions extérieures. En 1846, il dénonça les massacres de Galicie, la coniiscation de Cracovie, derniers attentats commis sur la Pologne par les monarchies absolues du Nord. Aux applaudissements de la Chambre des pairs, étonnée ellemême de son émotion, il montra « la nation opprimée s'attachant aux flancs de la puissance opprimante, comme une plaie vengeresse ».
Dés lors, cependant, c'étaient d'autres attentats que de ceux des rois qu'avait le plus à redouter la liberté ; sans changer de cliente, Montalenibert allait changer d'adversaire. Vers la fin de l'année 1847,1e radicalisme éclata en Suisse et l'emporta, et, dans les premiers jours de 1848, le grand orateur catholique dénonça son triomphe. Les cantons protestants de Suisse, sur une question de liberté cantonale intérieure, avaient déclaré la guerre aux cantons catholiques. L'union de ces
(1) Discours du 17 novembre 1840. t. II, p. 219.
derniers, le Sonderbund, ne les avait pu sauver de la défaite Le triomphe avait été honteux A Fribourg et à Lucerne, les biens des associations religieuses et charitables furent confisqués, et les membres des congrégations d'hommes et de femmes forcés de quitter le territoire dans les trois jours. En cette mémorable circonstance, Montalembert fît montre à la tribune d'une remarquable prescience des événements. Laissant de côté ce qui était particulier à la Suisse, le prétexte et l'occasion du combat, il signala ce qui menaçait de s'étaler sur d'autres et plus vastes théâtres, le caractère de la victoire : « L'abus de la force, Tétouffement du droit, la violation de la foi jurée, la supériorité du nombre érigée en dogme et le mensonge servant d'arme et de parure à la violence. » A la face de l'Europe muette ou consentante, l'orateur jeta la protestation de son àme d'honnête homme indignée, de sa conscience de chrétien douloureusement froissée. Avant tout, il annonça « le contre-coup qu'auraient en France les événements de Suisse ». « Je ne viens pas parler pour des vaincus, mais à des vaincus. Vaincu moi-même, — dit-il en montant à une tribune destinée à tomber quarante jours plus tard, — je parle à des vaincus, c'est-à-dire aux représentants de l'ordre social, de l'ordre régulier, de l'ordre libéral qui vient d'être vaincu en Suisse. » Il s'écriait, le cœur brisé et l'âme désolée : « Et
puisqu'on a eu le triste courage de venir à cette tribune se moquer des vaincus et ajouter à l'amertume de leur défaite l'amertume de la dérision, qu'on me permette de dire tout ce que je pense. Oui, la défaite a été honteuse. La vérité m'arrache ce témoignage au détriment même de mes amis. Mais savez-vous quelque chose de bien plus honteux que cette défaite ? C'est la victoire, cette victoire remportée, sans combat, par dix contre un, victoire qui se présentera à la postérité, flanquée d'un côté par une sœur de charité expulsée, et de l'autre par un moine du Saint-Bernard, spolié, chassé et insulté par ces lâches vainqueurs (1). » Montrant sur cet étroit théâtre le radicalisme à l'œuvre, il le stigmatisa comme l'antipode de la liberté : «Qu'on ne vienne pas dire, comme certains esprits généreux, mais aveugles, que le radicalisme c'est l'exagération du libéralisme; non, c'en est l'antipode, c'est l'extrême opposé ; le radicalisme n'est que l'exagération du despotisme, rien autre chose, et jamais le despotisme n'affecta une forme plus odieuse. La liberté, c'est la tolérance raisonnée, volontaire; le i-adicalisme, c'est l'intolérance absolue qui ne s'arrête que devant l'impossible. La liberté n'impose à personne des sacrifices inutiles; le radicalisme ne supporte pas une pensée, une parole, une prière contraires à sa
(1, Œuvres, II, 683.
volonté ; la liberté consacre les droits des minorités ; le radicalisme les absorbe et les anéantit. En un mot, et pour tout résumer, la liberté, c'est le respect de l'homme, tandis que le radicalisme, c'est le mépris de l'homme poussé à sa plus haute puissance. Non;jamais,jamais despote moscovite, jamais tyran de l'Orient n'a plus méprisé ses semblables que ne le méprisent ces clubistes radicaux qui bâillonnent leurs adversaires vaincus, au nom de la liberté et de l'égalité. » Enfin, en face des périls qu'il dévoilait, il conclut en adjurant les honnêtes gens de se défendre : « Le plus grand des maux dans une société politique, c'est la peur. Dans cette époque infâme et sanglante que l'on veut à toute force réhabiliter, savez-vous quel a été le principe de toutes nos catastrophes ? c'est la peur, oui, la peur, que les honnêtes gens avaient des scélérats, et même la peur que les petits scélérats avaient des grands. N'ayons pas peur, Messieurs. Ne souffrons pas que les méchants aient seuls le monopole de l'énergie, de l'audace. Que les honnêtes gens aient aussi l'énergie du bien ; que les bons citoyens aient aussi, quand il le faut, leur audace (1). »
Jamais sa parole ne s'était déployée avec autant de vigueur et d'éclat. Jamais, non plus, elle n'avait autant répondu aux plus profonds sentiments de
(1) Discours du 14 janvier 1848, t II, p. 674.
ceux quil'écoutaient ; aussi, jamais encore n'avaitclle remporté un égal triomphe. Il le constate en ces termes : « Dès les premières minutes, je sens que je suis maître de mon auditoire et je goûte l'ineffable bonheur défaire justice de scélérats qui ne m'ont fait aucun mal personnellement, mais qui ont menacé et souillé tout ce qu'il y a de plus sacré. .. En descendant de la tribune, je suis littéralement écrasé par les félicitations (y compris celles de M. le duc de Nemours) Le pauvre chancelier m'embrasse en pleurant. D'autres me baisent les mains : l'enthousiasme est au comble... J'ai touché au pinacle, il ne me reste plus qu'à descendre (1). »
Quelques jours après ce discours dans lequel l'orateur avait une si claire vision des événements, la tempête du radicalisme bouscula les fragiles gouvernements de l'Europe et renversa la monarchie de juillet. Cet admirable langage. qui retentissait encore, lorsque éclata la révolution de février, avait placé d'avance Montalembert au premier rang des défenseurs de la société française, en face du parti qui menaçait de la détruire. Au moment où la lutte pour la liberté de l'enseignement allait se clore, d'autres combats, d'autres succès rallcndaicnt.
Sous la seconde République, Montalembert,
(1) Journal, 14 janvier 1848.
L'ORATEUR ET L'HOiMME D'ACTION 109
privé de la tribune par la chute de la pairie, fut élu dans le Doubs représentant du peuple. Son talent de jour en jour s'affirmait, et grande fut son autorité sur les deux assemblées qui régnèrent de 1848 à 1852 : il y rencontra des adversaires, des alliés, des soldats que, jusqu'alors, il ne s'était pas connus ; il y trouva aussi à débattre des questions qu'il n'avait pas abordées. Il ne s'agissait plus alors de la liberté, mais du pouvoir menacé, de l'ordre ébranlé. Le devoir ne changeait pas pour lui, mais il le trouvait tout autrement malaisé et pénible à remplir. Les institutions nécessaires, non seulement à l'Etat, mais à la famille, le droit à la propriété individuelle,, le droit à l'héritage, étant contestés, il convenait que la foi religieuse qui consacrait ces droits naturels intervînt pour les sauvegarder ; il convenait que les catholiques participassent à la défense sociale, en stipulant, pour prix du concours que l'on attendait d'eux, le respect de l'Eglise et de sa liberté. Montalembert ne faillit pas à cette tâche. Nous allons voir avec quel succès, avec quelle intrépidité il défendit la magistrature, l'impôt, l'industrie, et aussi, quand il le fallut, la religion, la souveraineté du pape. Il ne manqua à aucune de ces causes Nul ne fut plus ardent, plus courageux ; changeant d'adversaires, passant d'une brèche à l'autre, admirons comme sa vaillance fit fîice à tous les adversaires de la société française.
Sa première bataille, devant l'assemblée nombreuse et tumultueuse où il se trouvait tout à coup transporté, s'engagea sur les compagnies de chemins de fer. « Ces compagnies étant les premières menacées de confiscation, il se leva pour les préserver. La nouvelle assemblée n'était pas réunie depuis quinze jours, qu'un minisire des finances tenta de déposséder de ces grands ouvrages d'utilité publique les particuliers, qui avaient associé leurs capitaux et traité avec le gouvernement pour en doter la France ; il proposa, moyennant une indemnité dérisoire, de les reprendre pour le compte de l'Étal. Le 22juin 1848, ce projet étant venu en discussion, M. de Montalembert le combattit à un double titre, comme « portant atteinte au droit de propriété et au principe d'association ». Il avertit les républicains que le régime soudainement inauguré par eux ne survivrait pas aux inquiétudes de la France, si la propriété se sentait ébranlée ; il dénonça, comme tyrannique, la tendance « à faire de l'Etat l'entrepreneur de toutes les industries et l'assureur de toutes les fortunes » ; opposa à cette tendance et revendiqua, pour le travail, comme pour le capital, la liberté d'association, ajoutant que « le grand tort de notre législation, depuis 1789, avait été de ne pas donner à la liberté la garantie de l'association », et puisque des sociclésindusliifUcs s'étaient néanmoins formées,
il adjura la démocratie, pour son salut et son honneur, de les respecter (1). »
La magistrature, qui, depuis le début du siècle, sauvegardait à travers les révolutions politiques les familles et leur patrimoine, était menacée de perdre, avec l'inamovibilité, l'indépendance ; sur la proposition de Montalembert, elle fut mise hors d'atteinte. Le système financier, au moj'en duquel s'était édifiée la fortune publique, était battu en brèche par les novateurs; déjà un impôt impopulaire, mais nécessaire, l'impôt des boissons, était aboli ; à sa voix, il fut rétabli. Entre les mains des anarchistes, les journaux étaient devenus des instruments de guerre civile, de guerre sociale ; avec son concours, attristé mais résolu, ils furent réprimés (2).
Ainsi que nous l'avons établi sous le chapitre précédent, Montalembert eut la joie de voir la liberté d'enseignement consacrée définitivement, au moyen d un accord entre conservateurs auparavant divisés. Vers le même temps, il eut à défendre et il défendit victorieusement la cause du Saint-Siège et de son indépendance. Racontons, d'après M. de Meaux, comment Montalembert prit la défense de Pie IX opprimé, et décri-
(1) Vicomte de Meaux, Montaleinberl, p. 161, 162.
(2) Discours du 10 avril 1849, t. III, p. 157 ; du 13 décembre 1849, t. 111. p. 296; du 21 juillet 1849, t. III, p . 202.
vons, à la suite de son historien, l'enthousiasme qui souleva l'Assemblée législative en ce jour que le grand orateur a appelé « le plus beau de sa vie publique ».
« Les révolutionnaires de toute l'Europes 'étant donné rendez-vous à Rome, Pie IX avait été détrôné et forcé de fuir, après l'assassinat de son ministre. Aussitôt, sous le général Cavaignac, une expédition avait été préparée en France, pour rendre au pape sa liberté. Six mois plus lard, BOUS Louis-Napoléon, l'expédition était partie, pour rétablir son autorité. Du haut de la tribune, M. de Montalembert assigna d'abord au premier projet la portée qui convenait, en déclarant que, pour le pape, il n'est pas de liberté sans souveraineté (1). Plus tard, l'expédition étant accomplie, il l'empêcha d'être détournée de son but, il empêcha la main delà France d opprimer le pape, après l'avoir restauré. Tel était, en efl'et, le dessein de Louis-Napoléon, épris pour la révolution italienne d'une passion fatale, qui avait égaré sa jeunesse et devait amener sa ruine. Mais l'Assemblée légishîlive, à qui appartenait encore le principal pouvoir, avait d'autres pensées ; elle appréciait mieux les condilions du bon ordre et de l'équilibre en Europe cl ce n'était pas en vain que, chez elle, il était fait appel au sentiment
(1) Discours du 30 novembre 1848, I. III, p. 102.
chrétien. M. de Montalembert l'éprouva, lorsque, après avoirconstaté la faiblesse matérielle du Saint-Siège en face des puissances de la terre, il dit : « Vous le niez ? vous niez la force morale, vous niez la foi, vous niez l'empire de l'autorité pontificale sur les âmes, cet empire, qui a eu raison des plus fiers empereurs ? Eh bien ! soit ; mais il y a une chose que vous ne pouvez pas nier, c'est cette faiblesse qui fait sa force insurmontable contre vous,' car il n'y a pas dans l'histoire du monde un plus grand spectacle, et un plus consolant, que les embarras de la force aux prises avec la faiblesse.
« Permettez-moi une comparaison familière. Quand un homme est condamné à lutter contre une femme, si cette femme n'est pas la dernière des créatures, elle peut le braver impunément. Elle lui dit : «Frappez, et vous vous déshonorerez et vous ne vaincrez pas. » Eh bien 1 TEglise n'est pas une femme, elle est bien plus qu'une femme, c'est une mère, c'est la mère de l'Europe, la mère de la société moderne. On a beau être un fils dénaturé, un fils révolté, un fils ingrat, on reste toujours fils, et il vient un moment, dans toute lutte contre rEglise(l), où celte lutte parricide devient insupportable au genre humain, et où celui qui l'a engagée tombe accablé, anéanti, soit par la
(1) Discours du 19 octobre 1849, t. III, p. 2Ô0.
défaite, soit par la réprobation unanime de l'humanité. »
« Ce discours fut suivi, au témoignage du Journal des Débats, d'acclamations telles qu'on ne se souvenait pas d'en avoir entendu dans les assemblées délibérantes », et voici comment l'orateur lui-même constatait son succès : « 19 octobre 1849. Au milieu d'orages épouvantables qui, grâce à Dieu, n'ébranlent en rien mon esprit ni mon cœur, je parviens à prononcer un discours qui venge Pie IX et l'Eglise... Les applaudissements de la droite prennent le caractère dun acte de foi, quand une triple salve vient accueillir ces paroles : l'Eglise, cesl une mère. . . Je me sens profondément reconnaissant envers Dieu, d'avoir été choisi pour arracher à ce pauvre pays un tel acte de foi. » L'ovation se prolongeait le lendemain : « A l'Assemblée, je suis comblé des félicitations et des remerciements de mes collègues, dont plusieurs me pénètrent par leur émotion sincère et cordiale... Celui qui me flatte et me touche le plus, c'est Thiers, à qui j'ai volé son discours, son succès et une ou deux de ses idées, et qui me dit : « Vous êtes le plus éloquent des hommes, votre discours est, de tous ceux que j'ai entendus en ma vie, celui que j'aurais le plus voulu prononcer, que j'ai le plus envié. Mais je pense que cette envie n'est pas un péché, car j'aime le beau et j'aime votre personne. Écrivez
L'ORATEUR ET L'HOMME D'ACTION llS
cela à votre femme. » Enfin, Berryer me dit: « Ce qui fait votre force, c'est que vous n'êtes pas un esprit absolu, mais un esprit résolu (1). »
Jamais assemblée parlementaire n'entendit un plus sublime et plus pénétrant cri d'amour qu'en cette journée du 19 octobre 1849, dans laquelle Montalembertavait répondu à Victor Hugo : «Le pape fut restauré au moyen des mêmes procédés et avec le concours des mêmes hommes qui fondèrent la liberté d'enseignement. Un accord entre l'esprit religieux et la politique conservatrice détermina à la fois la loi du 15 mars 1850 et l'expédition de Rome. L'une et l'autre entreprises^ approuvées et soutenues par toas les chefs de la majorité parlementaire, eurent pareillement pour principaux auteurs : .dans le gouvernement, M. de Falloux ; dans l'Assemblée, M. Thiers uni à M. de Montalembert. M. Mole enfin se fit sans bruit, mais avec à-propos et autorité, leur plus cOicace auxiliaire (2). »
Alors plus qu'en 18-44, lorsque Lacordairc le félicitait, Montalembert reçut la récompense la plus sublime et la plus digne que pouvaient mériter tant d'années de luttes pour l'Église. Il avait obtenu l'expédition de Rome. L'année suivante, lorsque, durant les vacances de l'Assemblée, en
(1) Vicomte de Meaux, Montalembert, p. 170 173. (2)/Wd.,p. 175.
1850, il alla dans celte Rome, arrachée à la révolution cosmopolite, et qu'il reçut de toutes parts les témoignages de gratitude de ceux pour lesquels il avait combattu, il éprouva une sorte de ravissement, — c'est encore lui qui parle, — lorsqu'il vit sur la place Saint-Pierre le drapeau français qui flottait non pas pour insulter le pape, comme nous l'avons vu depuis, hélas! mais pour étendre sur son auguste personne une protection que nulle puissance alors n'aurait osé braver.
Une autre œuvre, enGn, tenta Montalembert. Il s'efforça de faire triompher la loi proposée sur le repos du dimanche, qui interdisait les travaux publics le dimanche, défendait dans les contrats toute clause obligeant l'ouvrier ù travailler le dimanche, et permettait enfin aux municipalités de faire fermer les cabarets pendant les otïices. M. Victor Bucaille présente ainsi la physionomie de cette remarquable étude, qui, sur la proposition de M. d'Olivier, a été insérée parmi les discours de Montalembert :
« Profondément ému des injustices sociales, peiné, dans sa conscience d'honnête homme et de chrétien, que surlextrème misère pesât l'exlrcme oppression, il s'efforça d'arracher au joug de fer du matérialisme l'àme, l'intelligence et le corps de l'ouvrier des villes et des campagnes. L'Assemblée nationale le chargea, cnl8â0, du rapport sur Vobservalion de la loi du dimanche. Les prin-
cîpaux arguments en faveur d'un repos hebdomadaire, et surtout durepos dominical, y sont exposés avec force et avec une conviction passionnée. L'orateur, d'abord, déclare que refuser le repos du dimanche, « c'est déclarer à la face du ciel et des hommes que nous avons substitué la religion du gain, le culte de l'argent et la divinité de la matière à la vieille foi de Clovis et de Jeanne d'Arc ». II montre les conséquences du repos dominical violé ; l'âme privée de sa nourriture en même temps que le corps deson repos ; le pauvre, l'ouvrier, livrés sans défense à l'influence chaque jour croissante du mensonge et du mal, et il termine l'exposé des motifs en constatant que « la profanation du dimanche est devenue la ruine de la santé morale et physique du peuple, en même temps que la ruine de la famille et de la liberté religieuse.
« La profanation du dimanche était, disait-il, un attentat à la liberté, à l'égalité ; à la liberté, car les exigences insensées de l'industrie privaient l'ouvrier, ce jour-là, sous peine de renvoi, des jouissances de la famille. Attentat à l'égalité, la seule vraie, la seule durable, l'égalité des hommes devant Dieu, dont le repos du dimanche était le titre le plus patent. Attentat, enfin, à la dignité de l'homme : « Ce jour-là où il lui était, non seulement permis, mais enjoint de redresser son front pour retrouver Dieu et rafraîchir son âme, où la
religion lui rappelait périodiquement qu'il était né pour l'immortalité, né pour régner sur la nature et capable de mériter un bonheur infini ; ce jour, symbole de la grandeur de son origine, de son ancien bonheur, de son émancipation future; ce jour, enfin, destiné à lui verser chaque semaine dans l'âme un nouveau principe de vie, ce jour a été refoulé dans la masse de ses jours, confondu avec la série ordinaire de ses labeurs et de ses ennuis, ou remplacé par la fcte de l'intempérance et de la prodigalité.
« Il cherchait les remèdes à ce mal. La bonne volonté n'avait donné aucun résultat. L'idée d'association trop peu développée et dans l'esprit des hommes, et dans la réalité des faits, n'avait qu'exceptionnellement réussi. L'Etat, seul, pouvait, par une large et tolérante législation, obtenir quelque bien, et Montalembert définissait ce qu'il entendait demander : « Nous ne voulons ni ne pouvons forcer l'ouvrier de se reposer le dimanche et de se reposer à l'église. Nous ne pouvons ui ne voulons le contraindre à travailler le lundi en lui fermant la porte du cabaret. Mais nous prétendons, autant que possible, lui assurer la liberté de placer son repos au jour destiné par Dieu et par l'exemple de ses pères; nous prétendons écarter les obstacles qui s'opposent à ce que l'homme soit libre de choisir entre le bien et le mal, et, son choix fait, d'accomplir le bien...
« Aux économistes qui invoquent la Irberté du travail, nous demanderons des garanties pour la liberté du repos ; et aux socialistes qui ont imaginé le droit au travail nous opposerons la loi de Dieu qui a créé le droit du repos. Nous donnerons aux classes laborieuses un gage de la tendre et vigilante sympathie qui doit nous animer pour elles. Nous travaillerons à leur élévation morale en même temps qu'à leur soulagement matériel. Nous rendrons enfin la force et l'appui des pouvoirs publics à l'observation de ce jour que le monde ancien a nommé pendant tant de siècles le jour du Seigneur et que nous n'hésitons pas à nommer encore le jour de Dieu et du pauvre.
« Quant à ceux qui, dans un esprit différent, nous opposeraient des préjugés surannés ou des appréhensions exagérées, en invoquant le fantôme d'un passé que personne en France ne songe à rétablir, nous les prions de jeter un regard attentif et sévère sur le présent et l'avenir du pays. »
« Alors le rapporteur, prenant pour cri de rai. liement les trois noms de religion, de famille, de propriété, soutenait, dans une éloquente péroraison, que le triple intérêt de la propriété, de la famille, de la religion exigeait le rétablissement de l'observation du dimanche. Il montrait la propriété menacée par l'encombrement des produits, ' la concurrence illimitée qui aboutit sans cesse au
monopole, par les insatiables cupidités de la spé culation, tous abus qu'a déchaînés ou favorisés la suppression du repos périodique et religieux.
« Il déplorait la ruine de la famille, qui déjà, durant la semaine, dispersée, n'avait même plus le dimanche pour vivre d'une vie commune : « C'en sera fait enfin, s'écriait Montalembert, de la subordination et du respect filial, entre le père et le fils établis ensemble au cabaret, pendant que la mère et les filles reprennent tristement leur labeur : et d'ailleurs, de quel droit le père exigerait-il le respect et l'obéissance de ses enfants lorsqu'il refuse l'un et l'autre à la loi du Père céleste de tous les hommes ?
« Quanta la religion, ceux qui ont inscrit son nom sur la bannière du parti de l'ordre devant celui de la famille et de la propriété ont dû comprendre les obligations qu'ils s'imposaient. Ils s'engageaient, non pas, certes, à rétablir des privilèges ou des avantages matériels que la religion n'a jamais réclamés depuis qu'elle les a perdus; mais ils s'engageaient à la délivrer de ses entraves, et à la préserver de ces scandales qui constituent un outrage ou une oppression (1). »
«Renvoyé àCharenton », s'écriait un membre de l'Assemblée, à la fin de la lecture de ce rapport. La suspension des travaux de l'Assemblée par le
(1) Œiiures, m. p. 488 etsuiv.
coup d'Etat ne permit, d'ailleurs, aucune discussion. Ce rapport, présenté à la date du 10 décembre 1850, Montalembert le remarque lui même dans son journal, fut accueilli « par les huées, les interruptions les plus insultantes de la gauche et par l'abandon le plus complet de la droite », qui ne pardonnait pas à l'orateur sa fidélité au prince Louis-Napoléon. L'eflet en fut différent, en dehors de l'Assemblée, et il valut à Montalembert de nombreuses sympathies. La défense qu'il présenta du dimanche, ajoutonsnous, est encore un titre à la reconnaissance des catholiques, h' Association pour le repos et la sanctification du dimanche, fondée en 1854, reprit la campagne avec une persévérance soutenue, et la loi du 13 juillet 1906, malgré ses trop nombreuses dérogations, marque unincontestable progrès qui doit servir la cause du dimanche, ce levier social de l'ordre chrétien.
Mais par-dessus tout, le belliqueux orateur se montra homme d'action. La seconde partie de ce chapitre sera donc consacrée à l'homme d'action.
La lutte des partis politiques fui complexe et très vive, dans les dernières années de la carrière politique de Montalembert, que l'on peut considérer comme close au 2 décembre 1851. Nous avons à marquer l'atlilude et le rôle du défenseur de l'Eglise qu'il fut toujours. Dégageant d'abord
les idées directrices qui présidèrent à la formation d'un parti catholique avant tout, l'une des grandes œuvres de sa vie publique, nous ferons ressortir les conséquences, qui se développent encore sous nos yeux, de la réorganisation des forces catholiques. Comme ce sujet pourrait raviver des polémiques à tout le moins inutiles et que nous voyons encore de nombreuses difficultés à l'étudier à l'heure présente, nous nous retrancherons derrière raulorilé de Mgr Baudrillart, qui l'a traité récemment avec sa profonde science historique et sa haute franchise :
« Les idées directrices, grâce auxquelles a pu se constituer un parti catholique, me semblent, ditil, pouvoir se ramener à trois. C'est d'abord l'idée que les laïques peuvent et doivent prendre part à la défense de l'Eglise. Songez que, depuis des siècles, il n'y avait plus en France de parti catholique proprement dit. Il faut rciuonter jusqu'à la Ligue pour rencontrer dans notre histoire quelque chose d'analogue à ce qui fut tenté dans le cours du xix' siècle.
« Je ne suis pas de ceux qui dédaignent et méprisent la Ligue; sur ce sujet aussi, je me plais à citer l'autorité de M. le vicomte de Meaux dans ses belles I£tiides sur les luttes religieuse en France au XVI'' siècle. L'un des premiers, parmi les historiens royalistes, il a eu le courage de reconnaître hautement tout ce qu'avait fait la Ligue
pour sauver le catholicisme ; il n'a pas été comme tant d'autres, comme Bossuet lui-même, dominé par le culte d'Henri IV et des Bourbons, au point de jeter l'opprobre sur cette grande association, qui a voulu, par-dessus tout, la conservation de la vraie foi dans notre patrie.
« Montalembert a souhaité une ligue, plus pacifique assurément, mais une ligue permanente des catholiques français ; il l'a organisée, lorsqu'il a entrepris la croisade pour la liberté de l'enseignement et su faire comprendre même à de vieux évêques de quelle nécessité il était pour eux, dans les temps nouveaux où l'on vivait, de s'appuyer sur des laïques qui pouvaient avoir des audaces que la hiérarchie ne se serait pas permises sans inconvénients et devenir pour l'Eglise des soutiens actifs, des champions toujours sur la brèche.
« Seconde idée fondamentale : le christianisme ne s'identifie avec aucune forme de gouvernement, avec aucun parti politique ; il les domine tous et peut survivre à tous.
« Ce que Montalembert avait fait à la chute de la monarchie légitime, il le fît encore, lorsque la monarchie de Louis-Philippe fut tombée et la République proclamée ; en 1830, il avait dégagé la cause de l'Eglise de celle de la monarchie ; en 1848, il la dégagea de celle de la démocratie. Il y eut à ce moment chez certains catholiques un
engouement déraisonnable et des excès de langage dont le grand Ozanam lui-même ne fut pas complètement indemne ; Montalembert les mit en garde contre une obséquieuse et périlleuse complaisance envers la démocratie triomphante.
« Comment d'ailleurs aurait-il pu oublier que ses deux grandes victoires, celle de 1849 et celle de 1850, ne furent remportées que grâce aux conservateurs ? Car il ne faut pas se faire illusion, le triomphe de la liberté de l'enseignement et la défense de la souveraineté pontificale ne sont dues ni aux républicains ni aux libéraux avancés, mais à l'alliance de la politique conservatrice et de l'esprit religieux. Beaucoup de conservateurs, indifl'crents à la religion sous Louis-Philippe, avaient enfin compris la nécessité de s'unir à l'Eglise, si l'on ne voulait pas voir la société sombrer tout entière.
« Sans doute, dans les années qui ont suivi, Montalembert a compris d'une façon plus large le rôle de la démocratie et sa légitimité, pourvu qu'elle respecte elle-nicnie certaines lois ; il a reconnu, vers la fin de sa vie, qu'en ne pouvait lutter contre cette puissance grandissante que par des palliatifs et des atténuations, barrières d'ailleurs nécessaires contre des excès toujours à craindre ; en vrai chrétien, il ne doutait pas qu'il y eût quelque chose à faire en faveur du peuple afin de diminuer ses souflrances ; enfin, au con-
grès de Malines, en 1863, il s'est surtout préoccupé des moyens de « concilier le catholicisme avec la démocratie ». Mais jusqu'au bout et avec raison, il a adirmé et soutenu que le christianisme n'est solidaire d'aucun système politique, et qu'un catholique n'est pas plus tenu à être démocrate qu'à être monarchiste ou aristocrate.
« Enfin, troisième idée, qui lui a semblé très propre à favoriser la constitution d'un parti catholique età lui donner quelque popularité, c'est que les catholiques doivent se servir des principes, des tendances et des institutions de leur temps pour amener le triomphe de la vérité religieuse et rétablir en toute chose le règne des doctrines chrétiennes.
« Sur ce point, tout le monde le sait, Montalembert a pu parfois hésiter, et même errer quelque peu, dans l'expression de sa pensée ; il aimait profondément, de toute son âme, la liberté politique, il était absolument convaincu qu'elle était nécessaire à la liberté religieuse et que celle ci ne pouvait pas triompher sans la liberté politique, qu'il considérait comme la garantie de toutes les autres libertés. Il estimait que dans la société moderne, telle qu'elle est, il n'y a pas moyen pour l'Eglise de réclamer autre chose que le droit commun et que, par conséquent, elle devait s'accommoder de la liberté de conscience et de la liberté des cultes ; il jugeait inutile et dangereux
d'insister, quand il s'agissait d une idée si chère à nos contemporains, sur des restrictions spéculativement très justes, mais destinées à demeurer théoriques ; c'est pourquoi, notamment au congrès de Malines, il pressait avec une telle véhémence les catholiques d'accepter les conditions vitales de la société moderne, aGn d'exercer sur elle une action féconde et salutaire.
« Toutefois, lorsqu'on lit ses discours, en dehors des passions et des polémiques contemporaines, on reconnaît qu'il serait injuste de l'accuser de n'avoir pas estimé comme elle doit l'être la vérité. Il a toujours montré le triomphe des idées chrétiennes comme le but à atteindre. Que sa pensée, telle qu'il l'a exprimée, ait été susceptible d'interprétations diverses ; que les termes dont il s'est servi n'aient point toujours été rigoureusement exacts; qu'il ait eu tort d'employer telle formule trop absolue ; il serait facile de le prouver, et ce fut, nul ne l'ignore, le jugement du pape Pie IX ; maison ne pourra jamais établir que, sciemment et d'intention, il ait méconnu les droits supérieurs de la vérité religieuse vers laquelle son âme n'avait jamais cessé de tendre ; au surplus, Montalembert n'était point un théologien et ses pensées ne doivent pas être passées au crible comme celles d'un Hellarmin ou d'un Suarès.
« Le parti catholique, fondé par Montalembert,
n'a pas survécu à la conquête de la liberté d'enseignement ; avant même que celle-ci ne fût votée Montalembert avait vu, — et ce fut une des grandes douleurs de sa vie, — se détacher son aile droite et son aile gauche. Cependant, il a subsisté quelque chose de cette œuvre qui, en raison de nos divisions politiques, aura toujours grand'peine à s'acclimater parmi nous : c'est la tendance chez un grand nombre, catholiques avant tout, à s'unir aux heures particulièrement dangereuses, pour défendre ensemble la liberté et les droits de l'Eglise ; nous sommes à une de ces heures (1). »
Cette citation, nécessaire, ne paraîtra pas trop longue. Aussi bien, met-elle en un relief saisissant l'un des grands services que Montalembert rendit à la cause catholique et son inaltérable caractère de grand chrétien. Le vaillant lutteur ne se manifestait pas seulement à la tribune. II alla deux fois au feu, pendant la terrible insurrection de 184:8. Tandis que cinq généraux étaient frappés à mort, tandis que l'archevêque de Paris, se présentant aux barricades un rameau d'olivier à la main, offrait sa vie pour ramener la paix, les représentants, en grand nombre, se rendaient sur les points les plus menacés, pour encourager les
(1) Mgr Baudrillart, Des titrtu de Montalembert à la reconnaissance des catholiques, Rev. Montalembert, 1911, p. 413, 414, 415.
combattants ; quatre d'entre eux }• furent blessés, deux y périrent. Le 24 juin, Montalembert assista, avec MM. de Kerdrel et de Grammont, dans le voisinage de l'Hôtel de Ville, à l'assaut de la barricade de la rue Planche-Mibraj'e, trois fois attaquée par nos troupes et deux fois reprise par les insurgés ; il admira l'entrain de la jeune garde mobile et reçut pour le général Cavaignac les commissions du général Duvivier, qui devait être mortellement atteint quelques instants après. En revenant de l'Hôtel de Ville, les trois représentants traversèrent le pont Saint-Michel sous une vive fusillade et, tandis qu'ils suivaient ensuite les quais de la rive gauche, leurs écharpes tricolores, qu'ils avaient à cœur de montrer comme un signe de ralliement aux défenseurs de l'ordre, servaient de point de mire aux hommes postés sur l'autre rive.
Le lendemain, Montalembert retourna sur le lieu de l'action, avec MM. Buffet et Sainte- Beuve, représentant de l'Oise; il trouva, vers les anciens greniers d'abondance, un feu encore très vif, visita la mairie du VI*^ arrondissement et les barricades voisines dont les troupes venaient de s'emparer, rencontra au retour une colonne de prisonniers escortes par la garde nationale et fut frappé de leur « air Gcr et féroce ». « Pas un, écrivait-il, ne semble découragé ou humilié; ils attendent tous leur revanche. »
Aussitôt l'insurrection domptée dans la rue, la lutte d'où dépendait le sort de la société française reprit au Parlement. Ici, nous donnons la parole à M. de Meaux, qui ajoute au charme de ses souvenirs personnels l'autorité de ses vues d'homme d'État :
« Le premier souci de Montalembert, à la suite de la révolution de février, avait été de préserver les catholiques non seulement de la contagion du socialisme, mais aussi d'une obséquieuse complaisance envers la démocratie triomphante. « Je ne puis me défendre de sourire — écrivait-il — quand j'entends déclarer que le christianisme, c'est la démocratie... J'ai passé ma jeunesse à entendre dire que le christianisme, c'était la monarchie. J'ai lutté vingt ans, et non sans quelques succès, contre cette vieille erreur. Je lutterais vingt ans encore, si Dieu me les donnait, contre cette nouvelle prétention. » Il avait pris pour règle de sa conduite politique cette parole, que Grégoire XVI lui avait dite à lui-même, en 1838 : « L'Eglise est amie de tous les gouvernements, quelle qu'en soit la forme, pourvu qu'ils n'oppriment pas sa liberté. » Il rappelait « que le christianisme se prête à toutes les formes de gouvernement humain, mais ne s'identifie avec aucune, étant destiné à survivre à tous les pouvoirs ». C'est pourquoi, en face de la puissance nouvelle, il recommandait au clergé la dignité
et la réserve(l) », Quant à lui-même, jeté dans la mêlée, il ne se réservait pas, il s'exposait sana ménagement aux représailles révolutionnaires. La démocratie lui paraissait prête à verser dans le radicalisme, le radicalisme menaçait les bases mêmes de la société : la religion, la famille et la propriété, comme on disait en ce temps-là, et dès lors contre les radicaux et quiconque pactisait avec eux, il poussait à la réaction...
« Dans le Parlement même, il représentait une grande cause, il stipulait pour un intérêt de premier ordre, avec lequel il fallait désormais compter, il figurait à ce titre parmi les chefs du parti conservateur ; mais il n'avait pas de corps de troupes qui lui fût propre et manœuvrait à son gré. Il trouvait autour de lui des alliés, il lui manquait des amis politiques; cet isolement dans l'enceinte où il siégeait, cet abandon au dehors, l'attristaient jusqu'à travers ses plus éclatants triomphes. Le parti qui lui fournissait le plus constant et le plus eflicace appui dans les questions religieuses était assurément le parti légitimiste ; mais il ne s'entendait alors avec ce parti, ni sur le passé, ni sur l'avenir politique de la F'rance ; dans le présent même, les légitimistes n'accueillaient pas le gouvernement nouveau avec la même humeur que Montalembcrt. En pouvait-
(1) Lettre à l'A/iii <fe la Relhjion, oclobix 1848. Œiwres, IV. p . 502 el 503.
il être autrement? Non seulement la révolution de février les avait vengés de la révolution de juillet, mais, de plus, elle leur avait ouvert la vie publique, longtemps fermée ; enfin, comme elle laissait le sort de la France en suspens, elle leur avait rendu l'espoir. Sans accepter donc comme définitif le régime républicain, ils le supportaient moins impatiemment que d'autres conservateurs; surtout, ils n'étaient pas disposés à en sortir n'importe comment. Vainement donc la droite, vainement la majorité tout entière, prodiguaient à Montalerabert les applaudissements : dans cette Chambre, si différente de celle où s'était épanouie sa jeunesse, il se sentait, au fond, mal à l'aise et comme dépaysé. Parmi les traverses de la vie publique, une qualité lui manqua toujours, et à cette époque plus que jamais peut-être : ce n'était certes ni le désintéressement, ni l'intrépidité, ni l'audace, c'était la sérénité, qualité difficile à concilier sans doute avec la passion, mais utile à consulter pour voir clair au milieu de l'orage. Dans l'orage de 1848, une double tâche incombait aux hommes qui montaient le vaisseau de l'Etat : le préserver du naufrage, le conduire au port. Pour remplir la première tâche, ils s'accordèrent ; c'est pourquoi ils réussirent. Mais quand il fallut choisir le port, ils se divisèrent ; c'est pourquoi ils échouèrent (1). »
(1) Vicomte de Meaiix, Monfalemhert, p. 178 et suiv.
La réforme du suffrage universel, le dernier effort tenté en commun par les hommes qui exerçaient le pouvoir, ramena Montalemberl à la tribune et prenant part aux débats, comme de coutume, avec plus de résolution que de confiance. Parce qu'il avait fallu « respecter les entraves mises par la Constitution », il reconnaissait que la réforme proposée risquait d'être inefficace, et ce qu'il en attendait pour le parti de l'ordre, c'était moins a un résultat pratique qu'une victoire morale (1), » Efficace ou non, la loi votée le 31 mai 1850 n'était pas destinée à s'appliquer. Le couQit devint inévitable entre le président et l'assemblée divisée. Dans ce conllit, on vit, non sans surprise, Montalembert, se détachant de ses alliés, de ses pareils, prendre parti pour l'adversaire du Parlement.
Convaincu qu'en attaquant le radicalisme et le socialisme, il défendait la liberté contre la plus violente et la plus avilissante tj'rannie, il était amené à conclure à la nécessité, non pas d'un despotisme déiinitif, mais d'une dictature transitoire. 11 ctiiit dans celle disposition d'esprit, lorsqu'il délibéra sur le parti à prendre relativement à l'élection du président de la République avec les catholiques, prêtres ou laïques, les plus accrédités. Il leur proposa, il leur fit adopter la
(1) Journa/, 27 et 29 oclobre, 1" et 2 novembre 1848.
résolution d'entrer en négociation, et comme en marché, avec les deux concurrents à la fois, de poser des conditions à l'un et à l'autre et de donner la préférence à celui qui offrirait le plus de gages. Cette résolution de neutralité armée fut annoncée par une circulaire du comité qu'avait formé jadis et que continuait à présider Montalembert, le Comité pour la défense de la liberté religieuse. Louis-Napoléon savait désormais quelle satisfaction les catholiques réclamaient à l'intérieur du paj's. Au dehors, en face de la révolution romaine et de sa victoire, ce qu'ils souhaitaient venait aussi d'être attesté du haut de la tribune par Montalembert. Il inscrivit donc, en termes formels, dans son manifeste, la liberté d'enseignement et, par une lettre publique adressée au nonce à Paris, il se prononça nette^ ment pour le rétablissement du pouvoir temporel. De tels engagements, tandis que le général Cavaignac persistait à ne rien promettre, déterminèrent la plupart des catholiques et Montalembert à leur tête. Il salua l'élection du 10 décembre 1848 comme une revanche de la révolution de février, comme un démenti infligé aux vainqueurs de cette journée, à ses yeux à jamais néfaste. Cette élection lui donnait encore une autre satisfaction. Pour préparer la liberté d'enseignement, l'homme qu'il désirait le plus voir aux affaires, M. de Falloux, y fut appelé. Quant à lui-même, il fut à son
insu proposé par M. de Falloux pour l'ambassade d'Angleterre et désigné d'un commun accord par le gouvernement, que cette nomination devait honorer. Mais lord Palmerston, se souvenant de l'invective, lancée du haut de la tribune de la Chambre des pairs contre sa politique révolutionnaire en Europe, refusa d'agréer un tel choix, et il n'en fut plus question (1).
Ainsi, tout d'abord, en souvenir des grandes œuvres soutenues par Louis-Napoléon durant sa présidence, la liberté d'enseignement, l'expédition de Rome, Montalembert soutint le prince contre l'Assemblée législative. Il reconnaissait qu'il était devenu « la bêle noire de la majorité », dans une lettre (2) écrite au lendemain du jour où il avait déclaré à la tribune : « Je ne suis ni le garant, ni l'ami, ni le conseiller, ni 1 avocat du président de la République; je suis simplement son témoin, et je viens lui rendre témoignage, devant la justice du pays, qu'il n'a démérité en rien de cette grande cause de l'ordre que nous avons tous voulu servir. Il pourra un jour me faire rétracter le témoignage que je lui rends... Mais je vous en conjure, — continuait-il en s'adressant à la fois aux deux pouvoirs, — cessez cette guerre qui ne peut profiter qu'à nos ennemis communs (3). »
(1) oournal, 26 décembre 1848.
(2> Au comle Félix de Mérode, Il févrierlSôl.
(3) Discours du 10 février 1851, t. 111, p. 539.
On touchait alors au moment où l'Assemblée devait examiner s'il y avait lieu de reviser la Constitution républicaine. Dès le 30 novembre, il avait écrit au président, au nom de ses collègues, pour lui demander une entrevue à l'efTet de concerter une action commune. Mais Louis-Napoléon refusa le point d'appui que lui proposait le Parlement et préféra recourir au coup d'Etat, sa pensée ancienne et invétérée (1). Le mauvais instinct de la multitude, sa répugnance pour les autorités sociales, a pu faciliter l'établissement du nouveau régime. Ce n'est pas impunément, néanmoins, que le second Empire, à son origine, a éloigné de lui l'élite de la nation. Cet éloignement, qui devait durer jusqu'à son terme, a rendu sa politique stérile à l'intérieur et funeste au dehors. Quoi qu'il en soit, Montalembert et ses projets étant mis à l'écart, on a quelque peine à comprendre qu'il n'ait pas laissé le changement s'accomplir sans y participer. Jusqu'au coup d'Etat, sa conduite n'était pas contraire à ses antécédents.
(1) Vers la fin de l'Empire, il parut diverses histoires du coup d'Étal, qui semblèrent aux amis de Montalembert devoir amener de sa part des rectifications. Pour se conformer à leurs conseils, il traça le récit de sa conduite, depuis le début du conflit de r.A.ssen)blée avec le président, jusqu'au moment où lui-même se sépara de Louis-Napoléon, après l'avoir soutenu. 11 adressa ce récit, le 15 mars 1869, sous forme de lettre, à M le comte Daru. le témoin et l'ami de sa vie cnlière. ;^\'icomte de Meaux, Montalembert, note de la p. 195.)
Immédiatement après, elle est plus difGcile à justifier.
A notre sens, elle ne peut guère s'expliquer que par son horreur du socialisme révolutionnaire. M. de Meaux l'expose et la commente dans les termes suivants ; on leur trouvera d'autant plus de poids que le gendre de Montalembert s'est référé au mémoire adressé par son beau-père à M. le comte Daru, ainsi qu'à son Journal et à sa correspondance :
« Dans l'incertitude de se rallier à la seule autorité restée debout, il se décida à voir le prince, à l'interroger sur ses intentions ; il se rendit à l'Elysée dans la soirée du 5 décembre, il trouva Louis-Napoléon « aussi calme et aussi flegmatique qu'auparavant »...
Comme il n'avait pas dépouillé les alarmes qui avaient inspiré la loi du 31 mai, comme il regrettait que le décret, qui inaugurait la dictature, eût abrogé celte loi et rétabli le suffrage universel sans condition et sans limite, le prince lui indiqua qu'un tel suffrage lui paraissait nécessaire à l'origine pour fonder un nouveau pouvoir, mais beaucoup moins propre h devenir ensuite un moyen habituel de gouvernement, et, lui répétant un mot qu'avaient dcjù recueilli d'autres interlocuteurs : « Je veux bien, lui dit-il, être baptisé, mais ce n'est pas une raison pour vivre toujours dans l'eau ». Montalembert sortit de
l'Elysée encore perplexe et irrésolu. Dans cet état d'esprit que jusqu'alors il ne connaissait pas, il cherchait de divers côtés des avis capables de lui inspirer confiance, et ces avis étaient contradictoires. Les hommes d'Eglise les plus rapprochés de lui à cette époque, l'évêque d'Orléans et le P. de Ravignan, aussi bien que le P. Lacordaire et M. Foisset, le détournaient de se rallier à Louis-Napoléon. Presque tous les évêques l'y poussaient. La plupart des hommes politiques qui n'étaient pas mêlés au conflit, et notamment M. Guizot, l'y engageaient également. Les étrangers qu'il pouvait interroger, le nonce apostolique, son ami Donoso Cortès, alors ambassadeur d'Espagne, se prononçaient de même façon ; M*"* Swetchine ne concevait pas qu'il balançât. Il y avait pourtant, au delà de notre frontière, un homme qui professait un tout autre sentiment, c'était à Bruxelles, son beau-père, le comte Félix de Mérode : ayant vécu en France sous le premier Empire, il en avait gardé une incurable méfiance contre les Bonaparte et il écrivait à cette époque au roi des Belges, Léopold I" :
« Grâce aux révolutionnaires de tous les pays, beaucoup de Français regardent Napoléon comme un sauveur ; mais quand on est sauvé de la sorte, il n'y a pas lieu d'être fier, eût-on conquis le monde. » Ce qui décida Montalembert à se rallier
à ce « sauveur », ce fut Tinsurrection en province. A Paris, on a pu alléguer plus tard, ce qu'au premier moment on savait mal démêler, que l'émeute avait été, sinon excitée, du moins exagérée parles complices du coup d'Etat, intéressés à l'effroi public, et il est en tout cas difficile de contester que la répression ait été plus violente et plus sanglante que ne le comportait l'agression. Mais, en province, il en alla tout autrement. Là, linsurrection était préparée de longue main, pour l'échéance de 1852; le coup d'Etat en avait seulement précipité l'explosion, et cette insurrection, sans se soucier de la Constitution violée ni de l'ordre politique quel qu'il put être, s attaquait à l'ordre social -, elle était prête à massacrer pour piller. Surprise et devancée par le pouvoir au Deux-Décembre, elle n'éclata pas partout à la fois ; elle s'alluma pourtant dans plusieurs départements : la Nièvre, l'Hérault, la Drôrae, leVar, les Basses-Alpes, et là, saisissant comme otages des prêtres et des propriétaires, assassinant des gendarmes et des citoyens paisibles, elle montra de quoi elle était capable (1). La guerre sociale ainsi engagée, de quel côté fallait-il se ranger? Rester neutre et se réserver,
(1) Ces mouvements ont été décrils avec exaclilude et impartialité par M. Pierre de la Gerce au cours de sou exci'lleiite Histoire de la seconde République, t. II, p. 542, 51)8. (Note de M. de Meaux, Moiilalcmbcrt. p. 211.)
ne pas prendre parti, rien ne répugnait davantage au caractère de Montalembert. Revenant sur son précédent refus, il consentit à laisser son nom sur la liste rectifiée et complétée de la Commission consultative désignée par l'auteur du coup d'Etat pour lui prêter concours, Commission qui ne fut d'ailleurs jamais consultée. Il alla plus loin. Quand le président demanda au peuple de ratifier le coup d'Etat, en lui conférant pour dix ans le pouvoir exécutif et en lui confiant le soin de dresser une constitution, quand le peuple convoqué dans ses comices dut répondre oui ou non, Montalembert, consulté de divers côtés, conseilla aux catholiques de ne pas s'abstenir et de dire oui. « Voter pour Louis-Napoléon, — écrivit-il dans une lettre publique en date du 12 décembre 1851, — ce n'est pas approuver tout ce qu'il a fait, c'est choisir entre lui et la ruine totale de la France. Mon choix est tait. » Cette déclaration devait longtemps lui peser, et, pas un seul jour, elle ne lui profita. Tandis qu'elle froissait les vaincus, elle ne l'accrédita guère auprès du vainqueur.
« La Providence — lui écrivait l'évèque de Nantes — vous a conduit par la main là où vous êtes, pour y être toujours le défenseur de la liberté religieuse et de la liberté d'enseignement. » Telle était alors la pensée commune de l'épiscopat, Montalembert n'entendait pas manquer à cette
mission : ce fut, avant tout, pour la remplir que, dans les jours qui suivirent le coup d'Etat, il aborda à plusieurs reprises Louis-Napoléon ; mais sans succès. A mesure que le pouvoir du nouveau maître de la France s'affermissait, il tenait moins de compte des conseils désintéressés. «Il ne me consulte sur rien, écrivait à la fin de décembre Montalembert, — mais je m'appelle moi-même et je lui dis tout ce que je pense sursa situation et celle du pays. 11 m'écoule avec bienveillance et attention, mais se laisse rarement ébranler. Je persévère toutefois dans ce système, quelque fatigant et stérile qu'il soit, afin de pouvoir dire : Liberavi animain meani (1). »
« En ce qui concerne l'enseignement, Montalembert ne reçut que de vagues assurances ; il trouva même un jour le prince plus disposé à en confier le monopole au clej'gé qu'à maintenir la libre concurrence, et il dut repousser, pour sa part, un projet qu'il avait toujours estimé funeste à la religion. En ce qui concerne l'indépendance de l'Église, il obtint moins encore. La dictature avait bien pu rendre au culte le Panthéon ; mais quand Montalembert proposa d'abolir les articles organiques ajoutés au Concordat, d'affranchir ainsi, soit les relations du clergé français avec le
(l) Lettre au comte Félix de Mérodc,27 décembre 1851.
Saint-Siège, soit les assemblées ecclésiastiques à l'intérieur de la France, quand il réclama en outre la liberté de l'enseignement supérieur, quand il remit au prince, à cet effet, deux projets de statuts à promulguer, en même temps que sa Constitution, le prince, sans examiner lui-mêm€ ces projets, les abandonna à son ministre des cultes, M. Fortoul, et à son conseiller habituel, M. Troplong, résolus d'avance à n'en pas tenir compte. Montalembert comprit qu'il était éconduit et, à partir du 26 décembre, trois semaines environ après le coup d'Etat, il cessa de venir à l'Elysée (1). »
La dictature trouvait bon de se perpétuer. Elle refusait à l'Eglise les garanties légitimes qu'elle réclame, elle livrait la presse au bon plaisir de ladministration. Chaque jour survenait une mesure qui révoltait Montalembert. Enfin, le 23 janvier 1852, la confiscation des biens de la maison d'Orléans mit le comble à son indignation. Dès lors, il ne pensa plus qu'à se dégager de tout contact avec un gouvernement qui violait à la fois la liberté et la propriété et, de même qu'il avait marqué son adhésion en consentant à donner son nom pour la Commission consultative, il signifia sa rupture en le retirant. Il rentra dans l'opposition, comprenant que les catholiques
(1) Vicomte de Meauz, Montalembert-, p. 207 et suiv.
commettraient une taute impardonnable s'ils désertaient le terrain de leurs luttes passées. M. Cochin l'a justement dit, dans un style lapidaire : « L'acte par lequel il glissa du côté de la <iictature fut trop éclatant pour qu'on l'oublie, trop désintéressé pour qu'on l'exagère, trop expié pour qu'on ne le pardonne pas. »
Auparavant, il avait refusé un siège au Sénat, que M. Fould, alors ministre des finances, était venu lui offrir au nom du prince. Il accepta seulement d'entrer au Corps législatif, estimant que le débat des affaires publiques ne doit jamais être déserté et n'apercevant pas d'autre enceinte où il pût y prendre part, sans se lier les mains. Dans seize départements, il fut question de sa candidature. Six ou sept la portèrent d'abord sérieusement ; un seul, le Doubs, eut l'honneur de la maintenir. Montalembert ne désirait ni n'espérait le succès ; il obéit au devoir.
Il n'avait pas manqué de protester contre la confiscation des biens de la famille d'Orléans. Plus tard, il devait combattre la loi de la dotation de l'armée, prévoyant de loin que cette loi nous affaiblirait un jour. Mais sa parole se heurta bientôt, dans l'intérieur de la Chambre, à une insurmontable défiance, tandis qu'elle restait sans écho au dehors. Son séjour au Corps législatif, tandis que ce corps était sans vie, avait été une sorte d'ensevelissement prématuré.
Parmi les hommes publics ses pareils, seul il avait paru favorable ou, pour parler plus exactement, indulgent au coup d'Etat, et il était destiné à en ressentir l'atteinte plus longtemps, plus durement qu'aucun autre. Cette indulgence et ce qu'il appelait lui-même cette faute, désintéressée et courte, lui fit d'abord une situation plus pénible qu'à tous les vaincus de cette grande époque.
Nous allons voir qu'un rôle encore glorieux lui était réservé.