‹ Le comte de MontalembertChapitre 5 sur 7 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

l'historien, l'écrivain.

Nous prions le lecteur de remonter vingt années en arriére. Avant d atteindre trente ans, Montalenibert allait, par un coup d'aile de son puissant génie, renouveler la littérature et l'art religieux de notre pays.

h' Avenir venait de sombrer ; le talent et le zèle de ses rédacteurs se trouvaient sans emploi. Rien ne subsistait de leurs efforts, si ce n'est le souvenir des jours qui les avaient charmés et qu'ils désespéraient de retrouver jamais : « Jours à la fois heureux et tristes, écrivait Lacordaire, jours dévorés par le travail et l'enthousiasme et comme on n'en voit qu'une fois dans la vie. » Après un tel labeur, échouant sur de tels écueils, Montalembert parut désorienté. M™* Swetchine, sa bienveillante conseillère au début de sa carrière, décrivait en ces termes au bouillant jeune homme sa propre situation à celte époque ; « Avec l'âme la plus haute, la plus honnête, un cristal qui est presque un diamant, avec des mœurs irréprochables, de la foi, une piété sincère et tout ce

qu'elles entraînent de sentiments élevés, vous n'avez ni la douce joie du cœur, ni sa douce paix, vous êtes abattu, troublé, mécontent de vousmême. Vous vous sentez arrêté dans votre course. » Et comme Montalembert soufifrait des accusations et des attaques auxquelles il n'échappait pas, elle ajoutait : « Votre conduite, vos sentiments, vos talents, faisaient de vous un point de mire, et c'est ce qui fait, mon pauvre cher Saint- Sébastien, que vous êtes en butte à tous les traits. » Après Dieu et les amis que Dieu lui ménagea, ce fut l'étude de l'histoire qui releva notre chevalier trahi par la fortune. Nous le trouvons en 1832 à Munich, puis à Marbourg, aux pieds du tombeau de sainte Elisabeth. Il était déjà épris de cet enthousiasme pour les arts qui ne l'abandonna jamais, et le nom d'Elisabeth rappelait en outre à son coeur le souvenir poignant d'une sœur qu'il aimait tendrement, et qu'il avait récemment perdue. Il se mit à parcourir la cathédrale de Marbourg, et son imagination puissante fit une de ces excursions savantes et poétiques dans les vastes régions de l'histoire où il aima depuis à se promener si souvent. Il s'enfonça dans la forêt alors inexplorée du moyen âge et, parmi les êtres qui peuplaient ce domaine mystérieux, il rencontra tout h coup la dame de ses pensées, sainte Elisabeth de Hongrie, morte à vingt-quatre ans depuis six siècles.

Ecoutons le charmant récit, plein d.' souvenirs personnels, dans lequel M. Cochin décrit ce coup de foudre tout céleste qui devait doter notre littérature d'un chef-d'œuvre d 'une proportion exquise, d'une simplicité magnifique : « Après cette contemplation, il entre chez un libraire, et il lui demande s'il n'a pas quelque livre sur cette sainte Elisabeth, dont le culte était à peu près disparu. Le libraire monte dans un grenier, et il en rapporte une brochure couverte de poussière : « Si cela peut vous intéresser, voici une vieille notice ; personne ne la demande. J'en avais encore un exemplaire, lisez-le. » Le jeune homme monte en voiture de poste, et il lit avec cette ardeur, avec cette passion pour la lecture que tous ses amis ont connue. Tout à coup, il frappe à la vitre, il l'ouvre bruyamment et dit au postillon : « Retournons de suite à Marbourg. » Le postillon refuse : « Je ne puis pas, dit-il ; mes chevaux sont inondes de sueur. — C'est égal, je payerai ce qu'il faut : retournons. » Alors, plein de cette lecture qui l'avait saisi d'une ardeur enthousiaste, il court chez le libraire : «L'auteur vit-il encore?» s'écrie-t-il. C'était un vieux juge retiré dans un village des environs. Il s'y rend. L'auteur est tout étonné d'avoir trouvé un lecteur : et il se met en fête pour recevoir ce lecteur, qui parlait d'ailleurs parfaitement sa langue Ils causent ensemble de la sainte, ils s'enthousiasment à qui mieux mieux.

Désormais le jeune voyageur ne pense plus qu'à elle ; il se met, m'a-t-il dit lui-même, sous sa protection ; il l'invoque pour sa sœur et aussi pour lui-même et il arrive ainsi à Francfort, tout éperdu d'amour pour sainte Elisabeth. Il v reçoit des lettres de ses amis de Paris, de M. de Lamennais, de l'abbé Lacordaire, qui l'appellent, qui le sollicitent ; mais il ne pense qu'à sainte Elisabeth et il reste à Francfort, poursuivi et protégé par cette profonde émotion qui devait donner naissance à un des chefs-d'œuvre de la langue française et de la littérature chrétienne (1). »

Montalembert lui-même a raconté, dans l'introduction qui précède son œuvre, comment avait eu lieu cette rencontre, comment il avait découvert la sainte alors oubliée en visitant, le jour de sa fête, sa tombe solitaire et mutilée ; comment il avait retrouvé à demi effacés, parmi les pierres de cette tombe, les vestiges de sa courte carrière^ avait ensuite recherché ses traces parmi les bibliothèques et les archives de l'Allemagne :

« Le 19 novembre 1833, un voyageur arriva à Marbourg, ville de la Hesse électorale, située sur les bords charmants de la Lahn ; il s'y arrêta pour étudier l'église gothique qu'elle renferme, célèbre à la fois par sa pure et parfaite beauté, et parce qu'elle fut la première de l'Allemagne où logive

(1) Cochin, Discours déjà cité.

triompha du plein cintre dans la grande rénovation de l'art au xiii* siècle. Cette basilique porte le nom de Sainte-Elisabeth, et il se trouva que ce jour-là était le jour même de sa fête. Dans l'église, aujourd'hui luthérienne, comme toute cette contrée, on ne voj'ait aucune marque de solennité; seulement en l'honneur de ce jour et contre l'habitude protestante, léglise était ouverte, et de petits enfants j- jouaient en sautant sur des tombes. L'étranger parcourut ses vastes nefs désertes et dévastées, mais encore jeunes d'élégance et de légèreté. Il vit, adossée à un pilier, la statue d'une jeune femme en habits de veuve, au visage doux et résigné, tenant d'une main le modèle dune église, et de laulre faisant l'aumône à un malheureux estropié. Plus loin, sur des autels nus, et dont nulle main sacerdotale ne vient jamais essuj'er la poussière, il examina curieusement d'anciennes peintures sur bois à demi effacées, des sculptures en relief mutilées, mais les unes comme les autres profondément empreintes du charme naïf et tendre de l'art chrétien. Il y distingua une jeune femme eft'rayée qui faisait voir h un guerrier couronné son manteau rempli de roses ; plus loin ce même guerrier, découvrant avec violence son lit, y trouvait le Christ couché sur la croix; plus loin encore tous deux s'arrachaient avec une grande douleur des bras l'un de l'autre ; puis on voyait la jeune femme, plus belle que

dans tous les autres sujets, étendue sur son lit de mort au milieu de prêtres et de religieuses qui pleuraient; en dernier lieu, des évêqlies déterraient un cercueil, sur lequel l'empereur déposait sa couronne. On dit au voyageur que c'étaient là des traits de la vie de sainte Elisabeth, souveraine de ce pays, morte, il y a six siècles à pareil jour, dans cette même ville de Marbourg, et enterrée dans cette même église. Au fond d'une obscure sacristie, on lui montra la châsse d'argent couverte de sculptures qui avait renfermé les reliques de la bienheureuse, jusqu'au moment où l'un de ses descendants devenu protestant les en avait arrachées et jetées au vent. Sous le baldaquin de pierre qui couvrait autrefois celte châsse, il vit que chaque marche était profondément creusée ; cl on lui dit que c'était la trace des pèlerins innombrables qui étaient venus s'y agenouiller autrefois, mais qui, depuis trois siècles, n'y venaient plus. Il sut qu'il y avait bien dans cette ville quelques fidèles et un prêtre catholique, mais ni messe ni souvenir quelconque pour la sainte dont c'était ce jour-là même l'anniversaire. La foi, qui avait laissé son empreinte profonde sur la froide pierre, n'en avait laissé aucune dans les cœurs.

« L'étranger baisa cette pierre creusée par les générations fidèles et reprit sa course solitaire ; mais un triste et doux souvenir de cette sainte délaissée, dont il était venu, pèlerin involontaire,

célébrer la fête oubliée, ne le quitta plus. Il entreprit d'étudier sa vie ; il fouilla tour à tour dans ces riches dépôts d'antique science que la docte Allemagne oflVe en si grand nombre. Séduit e^ charmé chaque jour davantage parce qu'il apprenait sur elle, cette pensée devient peu à peu l'étoile directrice de sa marche. Après avoir épuisé les livres et les chroniques, et consulté les manuscrits les plus négligés, il voulut, comme l'avait fait le premier des anciens historiens de la sainte, interroger les lieux et les traditions populaires. Il alla donc de ville en ville, de château en château, d'église en église, chercher partout les traces de celle qui a été de tout temps nommée, dans l'Allemagne catholique, la chère sainte Elisabeth.

« Ce sont les fruits de ces longues recherches, de ces pieux pèlerinages, que renferme ce livre. »

« Cette introduction, destinée à transporter le lecteur au xni* siècle, à la portion vraiment glorieuse'du moyen âge, nous conduit à cette délicieuse figure de sainte, bien faite pour séduire l'enthousiaste imagination et la naïve piété de Charles de Montalembert. L'histoire, lumineusement retracée, de cette héroïne de la vertu chrétienne, a été résumée par M. Victor Bucaille en excellents termes :

« Née dans le fond de la Hongrie, Elisabeth est à quatre ans fiancée à un enfant de onze, Louis de Thuringe, et on l'apporte à son fiancé

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sur un plateau d'argent. Dès ses plus tendres années, au milieu des frivolités de la cour de Thuringe, la plus brillante, la plus oisive des cours d'Allemagne, où les poètes et les troubadours sont les héros de perpétuelles fêtes, la sainteté d'Elisabeth éclate, mais la rend odieuse aux mains profanes. On veut la chasser; seul, le jeune landgrave lui reste fidèle et^ dès qu'il le peut, devient son époux.

« C'est le ménage le plus chaste, le plus uni qui fut jamais, le modèle des ménages chrétiens. « Au milieu de ce bonheur humain, des joies de la maternité, des hommages et de l'éclat d'une cour chevaleresque, son âme s'élance déjà, par la mortification, par l'humilité, par la piété la plus fer"''nte, vers la source éternelle de l'amour, et les germes de cette vie supérieure s'épanouissent dans une charité sans limites, dans une sollicitude infatigable pour toutes les misères des pauvres. » Mais bientôt l'appel du Pontife suprême, le désir de délivrer le tombeau du Christ crucifié, entraînent vers la Palestine son jeune époux. Aussi loin qu'elle le peut, elle l'accompagne ; ses adieux sont touchants d'énergie etde tendresse, comme à l'annonce de lamort prématurée de cet époux aimé douces seront ses larmes, et virile sa douleur. La séparation est faite. Dieu règne alors dans son cœur ; « c'est aussi à partir de ce moment que le malheur se plaît à l'accabler : elle est brutalement

chassée de sa résidence souveraine; elle erre dans les rues avec ses petits enfants, en proie au froid et à la faim. Mais quand ces injures sont réparées, elle n'eu est pas plus réconciliée avec la vie mondaine. Restée veuve à vingt ans et dans tout l'éclat de la beauté, elle dédaigne la main des plus puissants princes, elle contracte avec le Christ une seconde et indissoluble union. Elle le recherche et elle le sert dans la personne des malheureux; quandil ne luireste plus rien, elle se donne elle-même à eux, elle consacre sa vie à leur rendre les plus rebutants services. C'est en vain que son père, le roi de Hongrie, envoie un ambassadeur pour la ramener auprès de lui. Ce seigneur la trouve à son rouet, décidée à préférer le ciel à toutes les splendeurs royales de sa patrie terrestre. En échange de ses austérités, de sa pauvreté volontaire, du joug de l'obéissance sous lequel elle brise chaque jour tout son être, le divin époux lui accorde une joie et une puissance surnaturelles: un regard, une prière d'elle, sulïisent pour guérir les maux de ses frères. Enfin, à la fleur de l'âge, mûre pour l'éternité, elle meurt en chantant un cantique de triomphe, qu'on entend répéter aux anges dans les cieux.

« Ainsi, dans les vingt-quatre années de sa vie, nous la voyons tour à tour orpheline, étrangère et persécutée, fiancée modeste et touchante, femme sans rivale par la tendresse, mère féconde

et dévouée, souveraine puissante par les bienfaits bien plus que par son rang ; puis veuve cruellement opprimée, pénitente sans péché, religieuse austère, vraie sœur de charité, épouse fervente, et favorite de Dieu, qui la glorifie par des miracles avant de l'appeler à lui ; et, dans toutes les vicissitudes de la vie, toujours fidèle à son caractère fondamental, à cette parfaite simplicité qui est le plus doux fruit; et le plus flagrant parfum de l'amour. »

« Montalembert raconta la vie d'Elisabeth avec amour, et ses souffrances avec admiration. Il mit dans cette œuvre toute la sève printanière et la surabondance de vie de son enthousiaste jeunesse, la virginité de ses sentiments, la fraîcheur et la suavité de coloris de son intelligence d'élite ; en un mot, il y mit toute son âme, et il avait beaucoup d'âme : il aimait tendrement sa chère sainte et il sut la faire tendrement aimer (1), »

L'histoire de sainte Elisabeth atteste un talent littéraire de premier ordre; elle atteste aussi, comme le disait Villemairi, un don au-dessus du talent. Ce livre, avant tout une œuvre de foi, eut les plus importants résultats, au p>oint de vue religieux, qui, plus que tout autre point de vue, préoccupait Montalembert. Sous cette plume, « la sainte revivait. Sa vie naturelle et sa vie sur-

(1; Victor Bucaille, Biocliure déjà citée, p. 16 et suiv.

naturelle étaient représentées l'une et l'autre avec une égale simplicité et sincérité, dans une langue de bon aloi, nullement infestée de néologismes, claire et précise, bien que toujours émue et colorée, et l'auteur s'était tellement rapproché de l'béroïne et du temps où elle avait vécu, il avait si bien respiré le même air, qu'on n'apercevait plus aucune trace d'effort pour dépeindre des mœurs si différentes des nôtres, des pensées et des sentiments si éloignés du commun des hommes. On ne connaissait guère à cette époque de livres pieux composés par un laïque ; on n'en connaissait pas qui fût animé d'un pareil souffle, et pour marquer l'innovation, il me faut répéter une fois de plus le seul mot qui me paraisse définir cette œuvre : la vie rentrait dans l'histoire des saints... Cette façon de composer et d'écrire l'histoire des saints ne devait se borner ni à sainte Elisabeth ni à son époque. L'exemple fut suivi. Depuis lors, on a vu en quelque sorte ressusciter de la poussière des peuples et des siècles catholiques, les personnages oubliés ou méconnus qui les avaient honorés davantage. Parmi les réformes dont Montalembert a eu linitiative, la première en date, et non la moins féconde, a été la réforme de l'hagiographie (1) ». Saint Dominique, saint François d'Assise, saint

(1) Vicomte dcMcaux, Montalembert, p. 59, 60.

Ambroise, sainte Monique, sainte Jeanne de Chantai, saint Paulin de Noie et bien d'autres ont trouvé depuis lors d'éminents historiens. Plus près de nous encore, cette remarquable collection de vies de saints, fondée en 1897 sur l'initiative de M. Henri Jolj^ et qui ne compte pas moins de 80 volumes, atteste la force et l'autorité d'un exemple dont l'honneur revient à Montalembert.

Au surplus, ce n'était pas seulement l'histoire, c'était aussi l'art du moyen âge qu'il avait travaillé à exhumer. Il n'a pas été seulement un orateur, il a été un historien, un archéologue. Il avait provoqué le réveil de l'art religieux, s'associant au mouvement que poursuivaient en Allemagne les frères Boisserée et Gœrrès, et qui devait mettre fin à cette inintelligence des âges précédents pour l'art qu'ils avaient dédaigneusement qualifié de «gothique ». Il espérait, en rapprochant la France de ce passé, non pas faire revivre des institutions qui n'étaient plus et qui ne pouvaient plus être, mais la ramener vers l'esprit profondément catholique qui avait été celui du moyen âge. Personne plus que lui n'a apprécié la beauté de nos églises et de nos cathédrales ; il les a défendues contre les vandales du temps. Certes, si nous avions le bonheur de l'avoir encore parmi nous, personne ne s'associerait avec plus de cœur à la brillante, à la généreuse campagne engagée par

Maurice Barrés pour la défense de nos vieilles églises.

« On a reproché à Montalenibert son amour excessif et exclusif de l'art gothique. Comme il arrive à tout réformateur quand il vit assez pour voir s'égarer et descendre, en se propageant, le mouvement qu'il a inauguré, lui-même, à l'aspect des fausses, maladroites ou puériles copies de son ' cher moyen âge, a plus d'une fois gémi. Dans un article consacré à la mémoire de Charles Lenormant, ferme champion de l'art classique en même temps que vaillant défenseur de la cause catholique, il écrivait en 1861 : « Même sur les questions d'art, nous avions fini par être à peu près d'accord. S'était-il plus rapproché de moi, ou bien était-ce moi qui avais fait le plus de chemin vers lui ? Je ne saurais trop le dire. » Au fond, sans contester que la religion ait pu inspirer l'art et Tait inspiré en d'autres temps, sous d'autres formes qu'au moyen âge, il est certain, d'un côté, qu'un art religieux a tteuri durant cette période, et, de l'autre côté, qu'aucun art religieux ne subsistait à l'époque où a paru Montalembcrt. Que l'on compare donc ce qui a été construit, sculpté, ciselé, peint, dessiné ou tissé immédiatement avant lui et ce qui l'a été après : on reconnaîtra que, si la réforme dont il a donné parmi nous le signal n'a pas produit d "œuvre originale, «rlle a été loin d'être stérile ; elle a contribué non

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seulement à la piété, mais plus encore à la beauté de la France (1), »

La grande œuvre à laquelle se consacra Ihistorien est la publication des Moines d'Occident. Il construisit ce grand monument d'histoire avec ferveur, il en écrivit les pages avec amour : œuvre impérissable de sa foi, qu' « il s'imposa le devoir de démontrer » à l'époque où il ne se sentait plus les mêmes forces pour la défendre. Cette noble pensée est de M. Cochin, dont nous relevons encore l'appréciation d'ensemble : « ce grand travail interrompu par la mort, mais déjà gigantesque comme une cathédrale inachevée, où il élève avec tant de soins, avec un art si habile et si patient, avec des recherches infinies, les statues monumentales de ces trois géants, Augustin, Columban, Boniface, qui ont introduit, par leurs mains puissantes et bénies, l'un l'Angleterre, l'autre les Gaules, l'autre la Germanie, dans la civilisation chrétienne » (2).

La conception des Moines d^Occident en l'esprit de Montalembert a été décrite par M. de Meaux avec cette note juste et sobre, cette sincérité d'émotion, ce charme de souvenirs personnels qui caractérisent l'ouvrage si attachant qu'il con-

(1) Vicomte de Meaux, Montalembert, p. 68, 09.

(2) Cochiu, Discours déjà cité.

sacre à la mémoire de son beau-père : « Dans sa retraite, Montalembert ne cessait pas de flétrir les iniquités triomphantes. Il y avait en lui deux facultés maîtresses qui jaillissaient de la même source : la faculté de s'indigner et la faculté d'admirer. Au déclin de son siècle et de sa propre vie, l'indignation s'exerça sur les hommes et les choses de son temps ; l'admiration, pour trouver où se prendre, retourna en arrière et, dans la portion du passé où il était accoutumé à se transporter, dans le moyen âge. Ce fut sur les moines qu'elle se fixa de préférence ; ce fut « dans la bonne et grande compagnie des moines d'autrefois » qu'il reconnut « l'école de la vraie liberté, du vrai courage et de la véritable dignité ». Ces moines d'autrefois avaient été de bonne heure recherchés par lui. A peine avait-il raconté la vie de sainte Elisabeth, quil s'était proposé d'écrire l'histoire de saint Bernard. (Dès 1838, il était venu chercher à la campagne M. Foisset, pour visiter avec lui dans le voisinage les ruines de l'abbaye de Cîteaux.) Or « si saint Bernard avait été un grand orateur, un grand écrivain et un grand personnage, c'était presque à son insu et bien malgré lui » ; il avait voulu être et, avant tout, il avait été un moine, et moines aussi avaient été presque tous les grands hommes qui parurent, à cette époque, « le boulevard et l'honneur de la société chrétienne *.

« Qu'était-ce donc que l'institut monastique et d'où procédait-il ? Par quelle voie avait-il été conduit à la place qu'il avait occupée dans la chrétienté, et cette place, comment l'avait-il remplie ? Les contemporains de Montalembert l'ignoraient et lui-même confesse qu'au début de sa jeunesse, ayant déjà voué sa vie à la cause de l'Eglise, il ne le savait pas. Mais il avait voulu l'apprendre, et quand il eut une fois pénétré sous l'ombre des vieux cloîtres, il ne s'en détacha point ; à travers les agitations de sa vie publique, il y revint sans cesse ; cette vie publique étant terminée, il ne s'en éloigna plus. Il trouva dans les « entretiens intimes et prolongés de tant de grandes âmes et d âmes saintes », mieux qu'une consolation, « une joie pure et profonde » ; il s'attarda même tellement parmi les ancêtres et les précurseurs de saint Bernard, qu'il n'eut pas le temps d'arriver jusqu'à lui. Son premier dessein avait été de placer, en avant de l'histoire de ce saint, un tableau raccourci des débuts de l'ordre monastique, de sa propagation à travers l'Europe, de sa mission auprès de la société féodale et de sa destinée, jusqu'à l'ascendant sans pareil obtenu sur un siècle entier par le plus illustre des moines et le plus accompli. Commencée vers 1840, interrompue et reprise à divers intervalles, retouchée selon différents conseils, cette introduction, qui devait avoir deux volumes, allait paraître ; le

premier volume était imprimé tout entier, le second s'imprimait, quand survint la révolution de 1848. Durant quatre ans, elle imposa à Montalembert des labeurs ; à ses concitoyens, des soucis, peu compatibles avec l'étude attentive et calme de Ihistoire. La publication de l'œuvre préparée fut différée. Quand l'avènement de l'Empire lui eut rendu des loisirs, quand, pour combler le vide creusé dans sa vie, il eut besoin, à côté des écrits de circonstance, d'un travail de longue haleine, il revint naturellement à ses moines (1). »

Le vengeur des moines calomniés vécut ainsi, durant de longues années, dans la compagnie des solitaires de la Thébaïde, des ascètes du moyen âge. Il aima en eux le désir impérieux du travail régénérateur, l'ardente prière, la perpétuelle pénitence. Il fit comprendre la nécessité véritable de leurs oraisons accumulées pour le rachat des iniquités et la rédemption de ceux qui ne savent, ne peuvent ou ne veulent pas prier. Dans la bibliothèque de la Hoche-en-Breny où il réunissait ses matériaux, il feuilletait les lourds volumes où en langue naïve étaient dites les grandeurs de ces héros obscurs ; il lui arrivait de prolonger tardivement son travail minutieux :

« Que de fois aussi, dans le silence des nuits,

(1) Vicomte de Mcoux, Montaleinbcrt, p. 253 et suiv.

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sous le toit du vieux manoir où j'ai écrit la plupart de ces pages, derrière les massifs in-folio où leurs actes ont été enregistrés par une laborieuse postérité, n'ai-je pas cru voir apparaître autour de moi cet important cortège de saints, de pontifes, de docteurs, de missionnaires, des artistes, des maîtres de la parole et de la vie, issus de siècle en siècle des rangs pressés de l'ordre monastique. Je contemplais en tremblant ces augustes ressuscites d'un passé plein de gloires méconnues. Leurs austères et bienveillants regards semblaient errer de leurs tombes profanées, de leurs œuvres oubliées, des monuments dédaignés de leur infatigable industrie, du site effacé de leurs saintes demeures, jusque sur moi, leur indigne annaliste, confus et accablé du poids de mon indignité. De leurs mâles et chastes poitrines, j'entendais sortir comme une voix noblement plaintive. Tant de travaux incessants, tant de maux endurés, tant de services rendus, tant de vies consumées pour la gloire de Dieu, pour le bien des hommes ! et pour prix, la calomnie, l'ingratitude, la prescription, le mépris ! Ne se lèvera-til donc personne, dans ces générations modernes, à la fois comblées et oublieuses de nos bienfaits, pour vénérer notre mémoire (1) I »

Cependant, sur les conseils^de dora Guéranger

(1) Moines d'Occident, I, cclxii.

et de Mgr Dupanloup, non satisfaits du travail achevé, il avait eu le courage de reprendre ses deux premiers volumes (1) ; puis, les matériaux toujours s'accumulant, et le désir lui venant avec l'œuvre commencée, il s'essaya à faire revivre la naissance des ordres monastiques. Il revoyait l'Eglise triomphante sous l'Empire décadent après la paix de Constantin, puis il retrouvait la vie et l'existence des moines précurseurs, il finissait l'histoire des Moines d'Occident. Mais cet édifice, qui, dans sa conception première, était destiné à glorifier plusieurs siècles de la vie monacale, œuvre d'éloquence autant que d érudition, ne devait pas se terminer. Il nous sera permis de nous associer aux regrets que manifeste M. de Meaux pour « la statue originale et fîère, attrayante et imposante, qui n'a pas été sculptée ». Toutefois, en changeant de plan, l'auteur ne se dissimulait pas les inconvénients du parti qu'il adoptait. Il apercevait clairement ce qui! risquait à « éparpiller, sur une longue série d'années el un grand nombre de noms, la plupart oubliés, l'intérêt qu'il était facile de concentrer sur un seul

(1) Dans le texte primitif, l'histoire des moines était coaduite en 400 pages jusqu'au si' siècle, à travers tout l'Occident, et, dans les deux premiers volumes publiés plut tard par Montalembert, "cette histoire arrive seulement jusqu'au vir* siècle en ce qui concerm- le continent, dans les trois volumes suivauts, jusqu'au vin« eu ce qui coucenm l'Angleterre.

point lumineux, sur un seul génie supérieur ». La monotonie qu'il redoutait fut évitée dans les deux volumes qu'il publia d'abord. « Ils s'ouvrent par un discours préliminaire divisé en plusieurs chapitres et consacré à définir la profession monastique, à la venger de l'ingratitude et de l'injustice des modernes, mais à la venger selon le procédé propre à Montalembert, « en ne dissimulant aucune tache, afin d'avoir le droit de ne voiler aucune gloire ». A ce discours, où l'on croit constamment entendre l'orateur en lisant l'écrivain, succèdent, en un clairet vivant tableau, les origines de l'ordre monastique, sa naissance en Occident au milieu de l'invasion barbare, son organisation et sa règle dressées par la main romaine de saint Benoît et appropriées aux conditions de la société féodale, enfin, ses commencements en Italie, en Espagne et en Gaule. Là s'arrêtait l'œuvre, telle qu'elle parut en 1860. »

Ces deux premiers volumes furent salués des félicitations les plus honorables, les plus justifiées pour une si rare entreprise. Faute de place, nous n'en retiendrons que deux, celles de Lacordairc et de Littré, ce dernier placé à l'antipode de la foi.

Lacordaire, qui allait mourir, aj'ant eule temps d'achever cette lecture, écrivit à son ami : « C'est un délicieux et excellent ouvrage, destiné à devenir le vade-mecum de tous ceux qui se consacrent ou veulent se consacrer à la vie religieuse. Je

n'ai jamais eu de regret de l'avoir fait, malgré les soucis, les peines et les liens qui me sont nés de là depuis vingt et un ans, mais, si j'avais été tenté de regarder en arrière, ton livre m'aurait raffermi et consolé, en me prouvant que j'avais choisi la meilleure part(l). »

Vers le même moment, Littré, dans le Journal des Savants, déclarait qu'il avait « lu en s'instruisant beaucoup, en s'intéressant toujours, le livre de Montalembert ». Mes réserves et mes observations, disait-il, portent sur des choses accessoires ; sur le fond, non seulement je n'ai pas d'objections à soulever, mais encore je concours dans les inductions historiques qui l'ont conduit, dans les sentiments qui l'ont inspiré... Quand celui qui écrit une histoire la compose avec le secret désir que les choses qu'il raconte n'eussent pas été ou se fussent passées autrement, on pourra être assuré que son œuvre n'aura ni caractère ni réalité Mettez, au contraire, dans les mains d'un auteur catholique le sujet des victoires de l'Église sur le paganisme, de la soumission, sous la loi religieuse, des Sicambrcs, maîtres de l'Occident, et finalement de la fondation du pouvoir spirituel au sein du moyen âge et, quelque loin que cet auteur suive ses opinions, quelque différend que vous ayez avec lui pour la concep-

(1) SoiÔEc, 29 dôcenibie 1860.

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tion du monde, l'instruction que vous y puiserez sera de bon aloi ; ses pages seront vivantes... A l'époque qui remplit les deux premiers volumes de Montalembert, la tâche de convertir, d'instruire, de moraliser les Germains échut àJ'Eglise et à sa milice ; époque mémorable dont il a retracé le côté héroïque en peignant les moines devant les barbares ; le côté poétique et gracieux en peignant les moines devant la nature ; le côté fécond en appelant, par une heureuse et brillante expression, la conjonction de l'esprit chrétien et de l'esprit barbare, les fraîches fiançailles de l'Eglise avec le peuple germain (1). »

Reprenons, avec M. de Meaux, l'analyse rapide de la grande œuvre historique de son beau-père: « Cependant, à mesure que se prolongeait cette œuvre, elle allait devenir plus difficile. Le tronc vigoureux planté par saint Benoît avait promptement poussé en tous sens des branches longues et touffues, dont il fallait suivre la croissance à travers les diverses contrées de l'Europe. L'histoire entreprise ne pouvait guère se continuer, sans perdre son unité. Après avoir retrouvé les premières traces de l'ordre monastique en France sous les Mérovingiens, la prédilection de Montalembert pour la race anglo-saxonne l'attira en Angleterre. Dans ce pays, avant la conquête ner-

(1) Journal des Savants, septembre 1862 à janvier 1863.

mande, il rencontra l'histoire ecclésiastique et l'histoire civile et politique enchevêtrées et l'une et l'autre étrangement embrouillées. Tout malade qu'il était dès lors, il s'acharna à les démêler et ne put y parvenir sans une fatigue qui se communique parfois au lecteur. Prenez chaque page de ces trois volumes : elle vous paraît vive et précise; çà et là, une émotion contagieuse vous saisit ; soudain, vous rencontrez un élan et comme un coup d'aile que l'auteur n'a dépassé nulle part Mais, quand vous arrivez au terme de cette longue lecture, elle vous laisse une impression quelque peu uniforme et confuse.

« Si la mort n'avait pas arrêté Montalembert, il ne se serait pas borné à l'Angleterre. Déjà, pour suivre les vestiges des vieux moines, il venait de retourner en Espagne; auparavant, des rives du Rhin, qu'il connaissait d'ancienne date, il avait poussé jusqu'aux rives du Danube, exploré la Hongrie et la Pologne ; une tâche aux lointaines perspectives était entrevue, quand, sur le sillon inachevé, le laboureur, qui ne consentait pas à se reposer, tomba.

« Il restait, parmi ses papiers, des pages inédites à recueillir ; dans le travail laissé de côté, tout n'était pas à rejeter Après le premier livre, qui avait été jugé tropécourté et dont la substance avait passé dans les cinq volumes refaits et publiés par lui, venait une peinture des relations

des moines avec la féodalité, peinture que l'auteur avait tracée avec amour et n'avait pas reproduite ailleurs. Puis, pour marquer la croissance de l'ordre bénédictin, à partir des débuts précédemment indiqués jusqu'à son apogée au xii' siècle, il avait exhumé, de Grégoire VII à saint Bernard, une série de grands papes et de grands moines étroitement liés ensemble. En sacrifiant la première partie du travail primitif, il avait estimé que cette suite méritait d'être conservée ; il avait souhaité qu'elle parût plus tard. L'ami sincère et sévère qui l'avait déterminé au sacrifice accompli partageait ce sentiment : les deux volumes posthumes et des Moines d'Occident ont été publiés en 1877, à l'instigation de Mgr Dupanloup (1). »

Ainsi s'est élevée cette œuvre, considérable et inachevée, œuvre de science, d'art et de foi. Remarquable en elle-même '^t par la grandeur de son sujet, elle l'est encore par la manière dont son auteur l'a traitée. Tout incomplète qu'elle est et malgré d'inévitables imperfections, elle reste un monument historique de premier ordre ; la France et lEglise, au témoignage du P. Lecanuet, en comptent peu de supérieures au cours du XIX* siècle.

Montalembert n'est pas discuté commeorateur ; il ne peut l'être davantage comme historien.

\\) Vicomte de Meaux, MontalendiFrt p. 262 et suiv.

Aussi bien, en devenant historien, il est demeuré orateur. Il ne manque assurément ni de vues générales ni de couleur ou de pittoresque ; mais ce qui domine chez lui, ce qui donne à ses ouvrages un cachet spécial, c'est l'émotion, Taccent passionné, la sympathie communicative ; il est orateur. Sans le vouloir, il décrit sa propre vie en ne songeant qu'à venger ses moines. Pour lui emprunter les paroles qu'il consacre à l'un de ses prédécesseurs du viii' siècle, « cet historien des âmes nous fait connaître la sienne, car qui ne reconnaît à la façon dont un homme raconte les épreuves de la vertu et de la vérité ici-bas ce qu'il saurait lui-même faire et souffrir pour elle ? » Orateur, il veut prouver autant que raconter ; il écrit, ou plutôt il parle comme d'une tribune ; il pose nettement sathèse, la glorification desmoines d'Occident. Il est rare que l'exacte recherche et l'enthousiasme oratoire marchent de pair. Ils ne cessent pas d'être unis dans son œuvre. Personne n'a jamais contesté son immense érudition.

Jusqu'en 1867, en dehors du Correspondant, la presse catholique, à une seule exception près, a gardé sur les Moines d'Occident le plus obstiné silence. Montalembert avait assez lutté, surtout il avait été assez combattu pour être devenu assez peu sensible à ces manifestations. Son àine religieuse avait voulu élever un monument, non certes à sa propre renommée, mais à celle de la

vertu, de la vérité et de la sainteté. Dieu l'en a magniflquement récompensé ; sa grâce s'est servie du livre de l'éminent historien pour convertir des pécheurs, éclairer des hérétiques et ramener des infidèles. Qui saura jamais combien de vocations cette lecture a suscitées et raffermies ? Les limites étroites qui nous sont assignées nous interdisent de publier sur ce sujet des témoignages extrêmement touchants (1). Ils se trouvent, d'ailleurs, comme résumés dans cette parole de Foisset à son ami, au sujet des Moines d'Occident : « Rien ne vous sera compté davantage dans la postérité et dans l'éternité. »

Orateur et historien, Montalembert ajoute à sa gloire celle de l'écrivain.

Avant d'exposer ses titres sous ce nouvel aspect, il a paru intéressant de signaler « quels efforts il faut à un orateur pour se réduire au rôle d'écrivain, pour s'enfermer entre les quatre murs de son cabinet et verser les torrents de son âme sur un froid papier ». Cela, Augustin Cochin le décrit avec l'autorité de l'expérience et la chaleur de cœur d'un ami : « Mais de cet effort laborieux naît un nouveau genre de style, que l'on peut nommer le style oratoire. Le discours écrit par un orateur court sous la plume avec une abon-

(llLe p. Chocarne, maître des novices des Dominicains, a félicité l'auteur, par lettre en date du 5 octobre 1860.

170 LE COMTE DE MONTA LEMBEIîT

dance et une vie extraordinaires ; on sent en quelque sorte que la main qui s'est prêtée au travail de la pensée était sillonnée par des veines et des artères qui ont porté jusqu'aux extrémités et jusque sous le papier lui-même la chaleur d'un sang généreux. La plupartdes grands orateurs de notre temps sont devenus de grands écrivains. Aucun n'a dépassé Montalembert par la puissance, la couleur et l'accent. Quinze volumes, les uns consacrés à la défense de la foi, les autres à la défense de la liberté, les derniers aux arts et à l'histoire, composent son œuvre littéraire. Deux jours avant sa mort, il écrivait encore, et c'était pour graver son nom à côté du nom de Lacordaire, destinés à être unis dans la mort comme ils lavaientété dans la vie par une œuvre inachevée qui parviendra jusqu'à nous par delà les tombeaux des deux illustres amis et de ce jeune prêlre que nous avons aimé avec eux, Henri Perreyve(l). )»

Jusqu'en 1848, Montalembert n'avait point songé à l'Académie. Un moment trop court, il fut question de lui donner le fauteuil de Chateaubriand, et l'idée de remplacer l'auteur du Génie du Chrislianisme avait justement flatté cet autre prince des lettres. Deu.\ ans plus tard, le siège

(1) Cocbin, Discours déjà cité.

de M. Droz étant devenu vacant, l'ancien président de la Chambre des pairs, M. Pasquier, engagea viv^îîuent Montalembert à se présenter. La sympathie du vénérable chancelier pour son jeune collègue datait du procès de l'Ecole libre et s'était accrue avec les années. C'était le chancelier Pasquier qui, après le discours sur le Sonderbund, était descendu de son siège et avait embrassé l'orateur en pleurant de joie. Malgré ses quatre-vingt-cinq ans, il s'occupa de la candidature de son ami avec une' sollicitude paternelle. Par ses relations avec le prince Louis-Napoléon et son récent rapport sur le Dimanche (1), Montalembert avait fort irrité ses adversaires politiques et religieux du Parlement ; le chancelier triompha de toutes les résistances et assura l'élection, qui eut lieu le 9 janvier 1851. La réception fut fixée au 5 février 1852, et Montalembert en fait dans son Journal ce récit touchant : « Enfin ce grand jour arrive, dit-il, et se passe heureusement. Je me lève tard, quoique

(1) Ce rapport ne nuisit point à son élection académique, comme il l'avait craint tout d'abord : « M. Guizot a dit au chancelier que tout ce que j'avais dit était excellent, et qu'il n'j' avait à blâmer que la conduite du président Dupia et celle du parti religieux qui m'avait abandonné. M. Thiers a pris ma défense avec la plus grande chaleur et a dit à M. Dupin que ce rapport était un titre de plus à l'Académie et ne renfermait pas un mot qui ne fût noble, sincère et digne de moi. » (Lettre au comte F. de Mérode, 20 décembre 18Ô0.)

ayant peu dormi. Je prie de mon mieux et m humilie tant que je puis devant Dieu, et fortifié par l'invocation spéciale de Notre-Dame de la Salette, je pars pour l'Institut. La séance de l'Académie s'ouvre à deux heures. Aucun des pronostics fâcheux lancés contre moi ne se réalise : non seulement on n'a pas fait le vide autour de moi, mais, depuis la réception de M. Royer- Collard en 1827, on n'a jamais vu une telle affluence, une foule plus élégante ni surtout plus sympathique. Je puis lire mon discours, qui dure une heure et demie, en restant debout malgré ma faiblesse (1). Il est admirablement accueilli par l'auditoire ; les applaudissements éclatent à chaque moment, surtout au passage le plus hardi contre l'égalité (2). »

M. Guizot répondit à Montalembert. Ce fut une fête d'entendre cette grande voix demeurée muette depuis la chute du trône. Avec un tact exquis, l'orateur rappela ses premières relations, qui remontaient à 1828, à son retour de Suède ; il le déOnitjustement « un homme de guerre dans la vie civile » et le félicita de la constance, de ses opinions libérales. L'Académie ne s'inféoda pas au second Empire, pas plus qu'elle ne l'avait fait sous les régimes^ précédents. Elle demeura pen-

(1; Montalembert venait d'être sérieusement indisposé. (2) Journal, 5 février 1352.

dant dix-huit ans l'asile de toutes les nobles indépendances, le foyer de toutes les aspirations généreuses, le centre de toutes les résistances légitimes et libérales. Montalembert se trouvait donc merveilleusement à sa place dans ce milieu d'opposition au régime impérial.

Pour protester contre son échec électoral, l'Académie l'avait nommé son directeur. Il présida, le 17 août 1857, la séance publique annuelle des cinq académies. Le discours qu'il prononça alors était une protestation énergique contre le matérialisme, qui de plus en plus envahit les âmes. Il suppliait la jeunesse de sortir de son indolence et de se préparer aux nobles combats de la justice et de la liberté. Ce discours eut au dehors un retentissement considérable.

Il eut la joie de participer avec une active cordialité aux réceptions de Mgr Dupanloup, dont il fut l'un des parrains, — de MM. de Falloux, Berryer et du P. Lacordaire, les 9 novembre 1854, 23 février 1855, 10 avril 1856 et 24 janvier 1861.

L'écrit sur le Devoir des catholiques, dont nous avons parlé sous le chapitre ii, avait inauguré les grandes conquêtes ; l'écrit : Des intérêts catholiques au XIX^ siècle en a marqué le terme. L'auteur était à peine remis de la secousse du coup d'Etat lorsqu'il le publia. Au terme de sa car-

ricre oratoire, sur le seuil de sa retraite, ce livre €St, en ce qui le concerne, une sorte de testament politique ; en ce qui concerne l'Eglise, la conclusion d'un demi-siècle de son histoire, marqué par une renaissance religieuse en Europe. Montalembert prévoit, d'ailleurs, que les catholiques auxquels il va s'adresser encore ne l'écouteront pas ; ils ont cessé de comprendre leur ancien chef. « Le dévouement que j'ai pu montrer, dit-il amèrement, et l'expérience que j'ai pu acquérir pendant les vingt-deux années de luttes que j'ai livrées pour la liberté et la dignité de l'Eglise, ne suffisent pas pour contre-balancer l'effet ordinaire de la jalousie, de 1 indiscipline et de la passion quotidienne, au sein d'une société démocratique comme la nôtre. Les catholiques de France ressemblent à la plupart des Français : ils ne savent ni accepter ni conserver un chef; c'est pourquoi ils sont si souvent condamnés et si facilement résignés à subir un maître. » Il sait que ce sera peine perdue, il sent qu'il court à un insuccès complet. N'importe, il s'y résigne d'avance, estimant que l'acte, que la protestation, sont nécessaires : Tempiis loquendi (1). Et il va leur parler

(1)11 faut, pou rie décider, que le sage Foissel multiplie Bes raisons et les prières : « Je vous jure que vous n'avez rien fait de meilleur. J'y retrouve toute la sève de l'Introduction à sainte Elisabeth, toute la chaleur, toute l'abondance de voire brochure &ur les Devoirs des catholiques, et

«vec toute son âme, au nom de leurs anciens combats, au nom de l'honneur, au nom des intérêts les plus sacrés; il vales supplier de réfléchir, de ne point renier leur drapeau victorieux, de s'arrêter sur la pente fatale où ils se précipitent. C'est dans ces sentiments qu'il publie sa célèbre brochure, au mois d'octobre 1852. Cet admirable écrit, dans lequel, avec son expérience de vingt ans de vie publique, il proposait une ligne politique aux catholiques de la seconde moitié du xix'' siècle, mérite d arrêter l'attention du lecteur. M. de Meaux a mis en un remarquable relief les circonstances qui donnèrent naissance à cet importantouvrage et sa trame elle-même :

« Le livre des Intérêts catholiques^ au moment où il parut, semblait mal répondre au sentiment général. L'impuissance des assemblées délibérantes à fixer l'avenir avait lassé la France; elle cherchait le repos sous un maître. Moins que tout autre, Montalembert méconnaissait cette fatigue et ce besoin public. « A titre d'épreuve utile, de châtiment mérité, comme régime provisoire, comme remède temporaire », il acceptait la dictature, et comment ne l'aurait-il pas acceptée alors, sitôt après en avoir sanctionné l'avène-

pourtant une abondance sobre, une chaleur qui se contient, l'abondance et la chaleur de l'âge niiir. Il y a une foule de traits qu'on voudrait détacher et enchâsser dans sa mémoire comme des diamants... » ;P. Lecauuet, t. III, p. 74.)

ment ? Mais il ne consentait pas à « prendre l'hôpital pour la terre promise, ni la dicte du malade pour la nourriture de la sauté ». Or, c'est le propre de lesprit français d'imaginer des théories pour justifier ses penchants, souvent contradictoires, et d'ériger les expédients en systèmes. Le pouvoir absolu était donc proclamé et préconisé comme définitif, le régime parlementaire décrié, la liberté politique reniée. Dans ce dégoût des institutions où la France avait longtemps mis son honneur, dans cet abandon de la chose publique à un seul homme, il y avait de quoi soulever les âmes Gères, inquiéter les esprits prévoyants, et quand c'étaient des catholiques accrédités qui embrassaient de tels sentiments, qui professaient de telles doctrines dans l'intérêt de l'Église, leur imprudence paraissait à Montalembert égaler leur ingratitude. C'est pourquoi la contradiction qu'il leur opposa, dût-elle être solitaire, fut estimée nécessaire. « On saura, disait-il, qu'il y a eu au moins un vieux soldat du catholicisme et delà liberté... qui, en 1852, a protesté contre le sacrifice de la liberté à la force, sous prétexte de la religion. » C'est alors qu'il énonça en termes formels la pensée qui avait toujours dirigé sa conduite et inspiré sa parole et que nous avons déjà rappelée : à savoir que « la religion a besoin de la liberté; que la liberté a besoin de la religion », et cette maxime, ill'ap-

puya non sur une thèse doctrinale, mais sur l'expérience : il prit à témoin l'histoire du siècle parvenu précisément au milieu de son cours. La même plume qui avait dépeint l'épanouissement ducatholicismeservi par la féodalitéau xiii^ siècle représenta la renaissance du catholicisme sauvegardé par la liberté publique dans le xix*. Des deux tableaux, le premier sans doute est plus magnifique ; mais le second est plus vivant peut-être, car l'auteur a vécu ce qu'il retrace.

« Au début de notre âge, il fait voir, d'un bout à l'autre de l'Europe, l'Eglise en ruine; au sommet de cette Eglise, le Saint-Siège abattu et paraissant détruit ; puis à travers l'épreuve, la vieille foi ressuscitant féconde, et bientôt sa fécondité se mesurant, chez les divers peuples, au développement des institutions libres.

« Tandis que cette foi languit encore dans les pays le plus longtemps fermés à la contradiction des doctrines et aux débats politiques, en Espagne et en Italie, il montre les catholiques, en Angleterre, émancipés par le Parlement à la voix d'un tribun chrétien, O'Connell ; en Belgique, s'affranchissant eux-mêmes et affranchissant leur patrie ; en Allemagne, réveillés d'un sommeil qui durait depuis la guerre de Trente Ans et qui prend fin après que leur nation a revendiqué contre Napoléon son indépendance, quand l'ar-

chevêque de Cologne et Tarchevêque de Posen résistent au gouvernement prussien, quand les simples fidèles s'associent pour se défendre. Enfin, il salue la Papauté relevée et, dans le déclin des puissances humaines, portant plus haut que jamais son autorité. Au centre du tableau, ses regards se fixentsur la France, il a devant lui, sur le seuil des carrières libérales, une jeunesse ramenée aux cro\'ances et aux pratiques chrétiennes ; au sommet de la nation, les maîtres de la pensée et de la parole professant ouvertement ou tout au moins respectant sincèrement la religion ; les œuvres laïques de charité et dapostolat, la SociélédeSaint-Vincent-de-Paiilc\.\aSoci(}lé de la Propagation de la Foi florissantes ; les ordre* religieux restaurés et multipliés ; la liberté d'enseignement conquise et mise à profit par l'Eglise. Voilà pourtant, au milieu du siècle, quel spectacle offrait la France ! Acteur avant d'être témoin, Montalembert avait le droit de demander sous quel régime, par quels procédés, de tels biens avaient été gagnés. Quand donc était survenu dans la société cultivée le changement des idées et des mœurs, sinon depuis que l'b^glise n'avait plus d'autre appui que la liberté ? Comment avaient été réformées les lois, sinon au moyen des débats parlementaires ? En d'autres temps, sans doute, l'indépendance de l'Eglise avait trouvé d'autres garanties, et peut-être meilleures.

que les institutions représentatives. Mais à l'époque où écrivait Montalembert, à la suite de la Révolution, au sein de la démocratie, qu'avait-on à mettre à leur place, si ce n'est l'omnipotence, sans contrôle, ou de la foule ou d'un homme (1) ? »

Le public dévora l'ouvrage, dont les exemplaires s'enlevèrent par milliers ; trois traductions allemandes, d'autres anglaises, espagnoles, italiennes, attestèrent le grand succès du livre. Bientôt les lettres affluèrent. Le monde laïque lui fit grand accueil et naturellement les anciens parlementaires furent ravis. Guizot dit à Montalembert : « Vous représentez la générosité dans un siècle aplati... » Le clergé, que l'orateur s'était surtout proposé d'atteindre, se répandit ea opinions diverses. Dom Guéranger prit son air leplus rébarbatif. Montalembert ne reconnut plus l'ami fidèle qui l'accueillait avec tendresse dans son monastère, en 1834, au lendemain de sa rupture avec Lamennais. L'abbé de Solesmes, inféodé à VUniuers et devenu le contradicteur acharné de Montalembert, lui adressa le désaveu le plus complet. Au moment même où se consommait cette rupture douloureuse, Dieu ménagea au grand écrivain une compensation bien méritée. Le célèbre Bénédictin s'éloignait ;,

(1) Vicomte de Meaux, Montalembert, p. 221 fit suiv.

un autre moine, plus grand encore et plus tendrement aimé, Lacordaire, revint. Lacordaire avait vivement blâmé l'altitude de Montalembert au coup d'Etat, et celui-ci avait même négligé de lui envoyer les Intérêts catholiques. Un bon curé de campagne avait prêté ce livre à Lacordaire ; il le lut et tressaillit de bonheur. « Ce m'est une joie inénarrable, écrivit-il à son ami, de te retrouver tel que je te tenais dans mes bras il y a vingtdeux ans (1). » Quant à VUniuers^ il consacre à l'ouvrage une série d'articles, et ces articles achèvent d'élargir le fossé profond qui sépare Montalembert de Louis Veuillot. Il devait s'enfoncer de plus en plus dans la voie de l'absolutisme, entraînant à sa suite la majorité du clergé et des catholiques. Montalembert demeura inflexible dans son attitude libre et indépendante, obéissant à sa seule conscience, à ce qu'il croAait les véritables intérêts de l'Eglise et du pays. « Au surplus, une expérience contraire à celle qu'attestait Montalembert commençait. Elle allait se poursuivre plus de quinze ans à peu près sans obstacle. L'avenir devait montrer lequel des deux régimes, celui qu'avait inauguré la charte de 1814, ou celui qu'établissait la Constitution de 1852, valait mieux, soit pour la religion, soit pour la patrie (2). »

(1) Lettre de Lacordaire h Montalembert, 10 novembre

(2) \'icomtede Menux, Montalemhcrl, p. 229.

Plusieurs écrits importants de Moatalembert datent de cette période, tous inspirés par le regret de la liberté perdue et un sentiment d'opposition très profond, mais très élevé. Le premier de ces travaux remonte à l'année 1853, celle même où Donoso Cortès succomba, dans d'admirables sentiments de foi et de piété. Il est consacré à son ami. A peine Montalembert eut-il rencontré, en 1851, le jeune ambassadeur d'Espagne, récemment arrivé à Paris, qu'il fut sous le charme. Lui-même emploie cette expression et il ajoute ;

« Ce sage, ce pénitent, ce fervent chrétien portait en lui le bonheur et le répandait au dehors à grands flots... Jamais personne n'a rendu la religion plus aimable et n'a donné plus d'attrait à la vertu chrétienne. La paix et la félicité qu'il avait goûtées, au moment de sa conversion à Dieu, semblaient s'être gravées en traits ineffaçables dans son cœur et se faisaient jour jusque dans son langage et dans son regard. Il avait la vivacité expansive de l'innocence, le tendre et généreux élan d'une âme rajeunie d'avance par l'éternel bonheur. Son œil brillait de la joie limpide et naïve d'une jeune épousée. La liiiie de miel de son union avec la vérité durait encore et toujours. » Pages exquises et touchantes, comme celles dans lesquelles le charmant écrivain raconte la jeunesse merveilleusement précoce de Donoso Cortès, sa conversion, sa

brillante carrière politique. C'est qu'il aimait vraiment son nouvel ami et qu'il en était aimé Tous deux avaient le même âge, les mêmes goûts, la même éloquence, la même foi ardente. Ils se voyaient souvent et ne se lassaient point de converser. Leur humeur différente, leurs vues opposées en politique, le pessimisme de Donoso et sa tendance au paradoxe n'altéraient point leur mutuelle affection. Mais cette amitié était éclairée, et elle n'empêcha pas l'écrivain de prolester de toutes ses forces contre ce pessimisme désolant, qui sert trop souvent d excuse à la mollesse des catholiques.

Cependant, Montalembert est mal à l'aise dans un pays où l'on ne peut plus parler haut. De temps en temps, « quand le marasme le gagne... quand il étouffe sous le poids d'une atmosphère chargée de miasmes serviles et corrupteurs, il court respirer un air plus pur et prendre un bain de vie dans la libre Angleterre ». Il aime ce p.nys, et ce sentiment est très naturel. N'est-ce pas en Angleterre qu'il est né, qu'il a puisé dè^ l'enfance le goût de la liberté ? On se rappelle ses voyages enchanteurs de 1830 et de 1839. Il y revient seize ans plus tard, au mois de mai 1855, et son enthousiasme grandit encore. En visitant les villes de lAngleterre, en conversant avec ses hommes d'Etat, il songeait surtout à la France. Ce lut pour elle qu'à son retour il écrivit son

beau livre, de VAven'u' polUiqae de l'Angleterre. Il en rapporta une brillante description des institutions britanniques ; à l'encontre des détracteurs du régime parlementaire qui souhaitent et prédisent leur ruine, il se porte garant, un peu excessif à notre sens, de « l'avenir politique de l'Angleterre ».

Le Père Lecanuet, dans son ouvrage si richement documenté, présente de cette œuvre du grand écrivain une analyse très vivante dont nous retraçons les principaux traits (1) :

« La guerre de Crimée touchait à sa fin; elle avait fortement atteint le prestige militaire de nos voisins et l'an se demandait sur le continent : que va-t-il advenir de la puissance anglaise ? Montalembert se propose de répondre à cette question. Certes, personne n'a jugé plus sévèrement que lui la politique extérieure de l'Angleterre. « Dans tout ce qui touche à ses relations avec les nations étrangères, dit-il, sa mobilité, son ingratitude, ses enthousiasmes étranges, l'àpreté de son égoïsrae, l'abus de sa propre force, son mépris odieux pour la faiblesse d'autrui, son indiflérence absolue pour la justice, quand cette justice ne lui offre pas d'intérêt à servir ou à faire respecter, en voilà plus qu'il n'en faut pour armer contre elle l'indignation des honnêtes gens. »

(ly Père Lecauuet, t. III, p. 148 et suiv.

184 LE COMTE DE MONTALEiMBERT

Toutefois, il écarte ce point de vue pour n'envisager que la situation intérieure de ce peuple, en quoi peut-être il a tort, car l'égoïsme cruel et implacable des Anglais pourra bien, un jour ou l'autre, amener leur perte. »

Quelques symptômes alarmants — il le reconnaît — se manifestent : les progrès constants de la démocratie, le dénigrement des classes supérieures et des institutions anciennes. Mais il représente, formant contrepoids à ces éléments de décadence, le bon sens supérieur des Anglais, les larges assises sur lesquelles est établie l'aristocratie, qui se mêle avec activité à la vie publique. « Elle est pleine d'initiative et d'émulation pour le progrès et la satisfaction légitime des vues de la nation. Par un mécanisme admirable, elle demeure accessible à tous les talents, à tous les mérites, attirant à elle les grandes notabilités de la politique, de la magistrature, de Tarmée et de la finance... Vivant avec le peuple, elle en est respectée et aimée. Quel est le secret de sa force et de son influence? C'est la liberté de tester, qui a pour résultat l'indivisibilité du patrimoine foncier des familles. Celle législation, aussi longtemps qu'elle sera maintenue, sauvera l'Angleterre.

« L'écrivain étudie ensuite les institutions parlementaires anglaises ; il nous en trace le tableau le plus brillaut et y voit pour l'avenir du pays

une force considérable. Tant qu'elle restera debout, la tribune opposera une barrière insurmontable au despotisme du club comme à celui de la caserne ; elle servira aussi de barrière à l'ordre et à l'autorité légitime comme à la liberté individuelle. Aux yeux de Montalembert, les établissements d'instruction sont pour la vieille société anglaise une garantie plus sûre même que le gouvernement représentatif. Les collèges et les universités, que l'auteur a étudiés avec soin et dont il parle avec admiration, ont été institués pour faire des hommes et non des livres. Tout observateur impartial conviendra qu'ils ont merveilleusement rempli leur mission.

* « Plus peut-être que tout le reste, la renaissance de foi religieuse et de mœurs chrétiennes qui s'est accomplie en Angleterre depuis le commencement du siècle, paraît à Montalembert une sérieuse raison d'espérer. En décrivant cette renaissance^ il tient à rendre pleine justice au clergé anglican, « où il y a toujours, dit-il, beaucoup d'éléments inférieurs et imparfaits, mais qui renferme aussi une foule d'hommes studieux, austères, pieux et charitables » ; il célèbre cependant, avant tout, la marche ascendante dans l'Empire britannique du catholicisme, qui attire à lui les plus nobles âmes par la seule force de laconviction et de l'élude, sans aucune contrainte, sans aucun secours du pouvoir ou de l'opinion.

Si ces progrès continuent, si l'Angleterre redevient catholique, que ne fera-t-elle pas ponr la foi, avec son infatigable activité, son indomptable énergie, la propagande illimitée de son commerce et de ses flottes ?... Mais l'Eglise aussi lui communiquera quelque chose de son immortelle stabilité. »

Arrêtons-nous sur cette grande espérance, à laquelle les belles études de M. Thureau-Dangin ont, depuis, apporté des forces nouvelles. Combien nous désirons, avec Montalembert, qui l'appelait la « Terre des Vivants », voir l'Angleterre redevenir 1' « Ile des Saints » !

Montalembert suppose la vieille Angleterre submergée dans un océan de ruines, comme la France l'a été en 1789 ; « il soutient qu'elle survivrait à une telle catastrophe, 'parce qu'elle possède en elle des qualités vitales essentielles, entre autres l'amour de l'action et l'amour de la liberté. Puis il se tourne vers la France, il l'adjure de se ressaisir et de songer elle-même à son avenir. Qu'importe si l'idéal qu'il lui présente n'est pas complètement exact ; qu'importe si l'écrivain n'a vu que les beaux côtés du peuple anglais ; qu'importe si la situation actuelle de la France, la destruction de son aristocratie et son tempérament national ne comportent pas des institutions pareilles à celles de l'Angleterre ? Faut-il donc se passer à tout jamais d'abri, parce

L'HISTORIEN, LECRIVAIN 187

que celui de notre enfance a disparu ? Faut-il nous résigner à nous passer de liberté, parce que nous n'avons plus d'aristocratie pour la protéger? La démocratie seule reste debout, aveugle, jalouse, ignorante. Travaillons à l'éclairer, à l'organiser, à la moraliser, à la christianiser. L'oeuvre est immense, mais splendide. Mettonsnous y résolument, l'Evangile à la main, et nous triompherons ».

« Nous marchons dans la nuit, s'écrie Montalembert en terminant, mais sur un terrain qui nous est connu, où nous pouvons à la fois nous souvenir du jour et l'attendre. Les éclipses n'étonnent que les enfants et n'effrayent que les sauvages. Sachons les traverser la tête haute et le cœur tranquille. Poursuivons, de ce triste et intrépide regard dont parle Bossuet, les jeux et les insultes de la fortune adverse :

Donec fortunam criminis pudeat siii.

« Tenons tête au scepticisme comme au fanatisme, à ceux qui professent l'indifférence en matière politique comme à ceux qui prêchent la proscription de toute garantie et de toute indépendance. Au-dessous de notre foi aux vérités divines et à l'autorité infaillible, gardons aussi la foi aux nobles instincts de notre jeunesse, à ces principes de liberté, de justice et d'honneur qui font seuls ici-bas la force et la dignité du

moindre citoyen comme des plus grandes nations. Au milieu des découragements, des hésitations, des apostasies qui nous assiègent, que du moins notre voix et notre vie restent d'accord avec notre passé: Manet immola fides »

Les belles études sur l'Angleterre que nous venons d'analj'ser parurent dans le Correspondant en 1855 et en 1856. Elles eurent un grand succès ; cinq éditions s'enlevèrent en quelques mois. La Chambre des Communes (25 avril 185()) leur rendit un égal hommage. Parmi tant de lettres d'adhésion que Montalembert reçut au sujet de son ouvrage, deux sont remarquables, l'une du duc d'Aumale qui l'approuve sans réserves, l'autre du prince de Joinville qui contredit ses conclusions.

Nous voyons à cette époque le vaillant écrivain poursuivre ces actions d'éclat nécessaires à la fois pour le faire compter au premier rang des amis de la liberté et pour le faire encore entendre des amis de la religion. C'est le temps où Montalembert donne au Correspondant des articles dont plusieurs sont de véritables chefs-d'œuvre, fruit d'un travail aussi opiniâtre que ses discours d'antan. Il n'avait, d'ailleurs, pas attendu, pour s'expliquer sur les questions débattues par l'école opposée, que le Correspondant relevé par ses . soins lui offrît une tribune ; il avait dit ce qu'il avait à dire — et il l'avait fait en termes mesurés,

— dans SCS Intérêts catholiques et, depuis lors, ses répugnances et ses alarmes ne variaient plus ; elles ne faisaient que s'accroître. Au Correspondant, elles débordaient à chaque page qu'il publiait. Toutefois, il se tournait de préférence vers les spectacles qui l'éloignaient d'une époque et d'un pays où il se sentait las de vivre. Tantôt, il rendait témoignage aux grands morts dont il avait suivi la carrière avec admiration, avec amour, et dont il enviait la tombe ; au-dessus de tous les autres, à Lacordaire, puis à deux héros des causes vaincues, au champion de la Pologne opprimée, Ladislas Zamoïski,au défenseur de la papauté dépouillée, le général de La Moricière. « En dépit des obstacles et des entraves de toute sorte, de concert avec ses compagnons d'armes,^ dans le Correspondant, il avait démasqué le complot ourdi contre le Saint-Siège. Sa plume brûlante avait stigmatisé les principaux complices : Palmerston en Angleterre, Cavour au delà des Alpes ; enfin, celui sans le concours duquel rien ne pouvait se consommer, le maître même de la France, n'était pas resté hors d'atteinte. Aussi bien, en soutenant le pouvoir temporel, Montalembert, selon sa coutume, avait prévu la défaite, et cette perspective, loin de le faire reculer, l'avait attiré en avant (1). » « Il se peut bien qu'il pé-

(1; Vicomte de Menux, MontaUtnbert, p. 250.

risse, — écrivait-il dès 1859, — ce vieil et saint édifice qui a résisté depuis onze siècles à tant d'orages I II se peut que le principal sacré aille rejoindre dans une ruine commune tout le vieux droit de l'Europe, si opiniâtrement attaqué et si maladroitement défendu !... Nul d'entre nous ne lie indissolublement l'existence de la papauté à celle du principat temporel. Quoi qu'il arrive, elle survivra et, avec elle, notre foi et notre filial amour. La Providence saura bien trouver d'autres moyens pour que son indéfectible mission soit accomplie :

« Faia viam inrenient.

« Mais aussi, si l'on détruit celte condition, si ancienne, si utile et si légitime de la suprême autorité spirituelle; si les souverains et les révolutionnaires se mettent d'accord, les uns pour l'ébranler, les autres pour la renverser, nous aurons toujours le droit de dire, jusque dans la postérité la plus reculée, qu'ils ont mal fait... Ce sera un mauvais but, atteint par de mauvais moyens... Mille voix dans l'Eglise et dans 1 histoire répéteront le Non licel de 1 Evangile. Entendez-vous : Non licet ?... Cela n'a pas empêché Hérode de faire ce qui lui a semble bon ; mais, après tout, qui voudrait avoir été Hérode ? Cela n'a pas empêché Pilate de laisser triompher les passions d'un peuple aveugle et coupable, sauf à s'en laver

les mains. Mais qui donc voudrait être le Pilate de la papauté ? »

Cet écrit, l'un des plus beaux discours Montalembert, et qu'il intitula : Pie IX et lo France en 18i9 et en 1859, parut dans le Correspondant du 25 octobre 1859 et fut publié en brc chure. Cette habile et vigoureuse attaque contre la politique néfaste suivie par l'empereur en Italie ouvrit brillamment les débats des Chambres sur la question romaine, au cours desquels Montalembert applaudissait chaleureuse-v ment au Corps législatif M. Keller, « le champion éloquent de la cause catholique, le seul talent nouveau qui se soit produit depuis l'avènement du césarisrae » (mars 1861).

Montalembert parcourut la Pologne en 1861 ; et c'est ce voyage, joint à sa sympathie ancienne et durable, qui inspira ses deux écrits, le livre, nourri comme un plaidoyer et touchant comme un hymne, qu'il appela une Nation en deuil, triptyque saisissant dans lequel il déroule successivement le présent, le passé et l'avenir de la Pologne, véritable paraphrase du chant national : Seigneur^ rends-nous la patrie, rends-nous la liberté ! et une autre page, peut-être la plus éclatante qu'il ait écrite : la Vie de Ladislas Zamoïski, où il a déployé au plus haut degré ces qualités extraordinaires auxquelles il avait assoupli son talent, étant orateur, pour devenir écrivain.

Tantôt encore, suivant une inclination qui datait de sa jeunesse, Montalembert considérait les peu pies étrangers : sans perdre de vue ses anciennes amies, la Pologne, dont il avait reçu les émigrés en 1832 dans ses mémorables réunions du dimanche, et la Belgique, à laquelle le rattachent les liens les pluschersaprès l'Angleterre, il regardait les Etats- Unis. Ayant d'abord examiné comment l'aristocratie britannique s'était transformée sans se briser, il observait ensuite comment la démocratie américaine parvenait à se débarrasser de la plaie de l'esclavage, en sauvegardant, à travers la guerre civile, l'unité nationale ; en des pages éloquentes sur la Victoire du Nord des Etats-Unis d'Amérique, il montrait les deux branches de la race anglo-saxonne rendues puissantes et prospères par la liberté.

Au fond, à travers un langage divers, tantôt précis et mesuré comme dans le livre des Intérêts catholiques^ tantôt oratoire, passionné et par conséquent moins inattaquable, comme à Malines, ou dans les pages d'Espagne et Liberté^ sa pensée ne variait pas. A l'égard des hommes et des partis qu'il avait rencontrés le long de sa route, souvent il avait changé d'attitude, tandis qu'ils changeaient eux-mêmes de principes et de conduite ; mais aux idées qu'il avait embrassées en entrant dans la carrière, il restait jusqu'à la fin ardemment et constamment fidèle, et c'est pourquoi,

rassemblant dans une édition complète ses discours et ses écrits, il lui fui permis d'inscrire en tête de ses oeuvres cette épigraphe : Qualis ab incepto.

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