‹ Le Comte De Monte-Christo Par Alexandre DumasChapitre 11 sur 35 · HUIT · texte numérisé non relu

HUIT

dispara avant qu'il ne fût revena de la rêverid douloureuse et profonde où sa vengeance perdue Pavait plongé.

Une heure sonnait à Thorloge des Invalides quand la voilure qui emportait madame de Morcerf, en roulant sur le pavé des Champs-Elysées, fit relever la tête au comte de Monte-Christo.

— Insensé, dît-il, le jour où j'avais résolu de me venger, de ne pas m'ètre arraché le cœur !

Et» rancflMitre.

Après le dépari de Mercedes , toul retomba dans Tonibre chez Monte-Chrislo. Autour de lui et au dedans de lui sa pensée s'arrêta ; son esprit énergique s'endormit comme fait le corps après une suprême fatigue.

— Quoi ! se dit-il , tandis que la lampe et les bougies se consumaient tristement et que les serviteurs attendaient avec impatience dans Tantichambre ; quoi ! voilà Tédifice si lentement préparc, élevé avec tant de peines et de soucis , écroulé d'un seul coup , avec un seul mot , sous un souffle ! £h 7. 13

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quoi ! ce moi que je croyais quelque chose, ce moi dont j'étais si fier , ce moi que j'avais vu si petit dans les cachots du château d'if, et que j'avais su rendre si grand, sera demain un peu de poussière ! Hélas ! ce n'est point la mort du corps que je regrette : cette destruction du principe vital n'est-elle point le repos où tout tend , où tout malheureux aspire, ce calme de la matière après lequel j'ai soupiré si longtemps , au-devant duquel je m'acheminais par la route douloureuse de la faim quand Faria est apparu dans mon cachot? Qu'est-ce que la mort pour moi? Un degré de plus dans le calme et deux peut-être dans le silence. Non, ce n'est donc pas l'existence que je regrette , c'est la ruine de mes projets si lentement élaborés, si laborieusement bâtis. La Providence , que j'avais crue pour eux , était donc contre eux ? Dieu ne voulait donc pas qu'ils s'accomplissent?

K Ce fardeau que j'ai soulevé, presque aussi pesant qu'un monde, et que j'avais cru pouvoir porter jus* qu'au but, était selon mon désir , et non selon ma force ; selon ma volonté, et non selon mon pouvoir; et il me le faudra déposer, à peine à moitié de ma course. Oh ! je redeviendrai donc fataliste, moi que quatorze ans de désespoir et dix ans d'espérance avaient rendu providentiel ?

« Et tout cela, tout cela, mon Dieu ! parce que mon cœur, que je croyais mort, n'était qu'engourdi; parce qu'il s'est réveillé ^ parce qu'il a battu , parce

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que j'ai cédé à la douleur de ce battement soulevé au fond de ma poitrine par la voiit d'une femme !

tt £t cependant, continua le comte, s'abimant de plus en plus dans les prévisions de ce lendemain terrible qu'avait accepté Mercedes ; cependant il est impossible que cette femme, qui est un si noble cœur, ait ainsi, par égoïsme, consenti à me laisser tuer , moi plein de force et d'existence ! il est impossible qu'elle pousse à ce point l'amour, ou plutôt le délire maternel ( Il y a des vertus dont l'exagération serait nn crime. Non, elle aura imaginé quel* que scène pathétique , elle viendra se jeter entre les épées, et ce sera ridicule sur le terrain de sublime que c'était ici. »

Et la rougeur de Torguei) montait au front du comte.

-^ Ridicule, répétait-il, et le ridicule rejaillira sur moi... Moi, ridicule! Allons! j'aime encore mieux mourir.

£t à force de s'exagérer ainsi d'avance les mauvaises chances de ce lendemain, auquel il s'était condamné en promettant à Mercedes de laisser vivre son fiis, le comte s'en vint à se dire :

— Sottise ! sottise ! sottise ! que de faire ainsi de la générosité en se plaçant comme un but inerte au bout du pistolet de ce jeune homme ! Jamais il ne croira que ma mort est un suicide, et cependant il importe pour l'honneur de ma mémoire... ( ce n'est point de la vanité , n'est-ce pas , mon Dieu ! mais

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bien un jaste orgoeil , Toilà tout), il importe pour rhonneur de ma mémoire que le monde sache que j'ai consenti moi-même , par ma volonté , de mon libre arbitre, à arrêter mon bras déjà levé pour frapper, et que de ce bras , si puissamment armé contre les autres, je me suis frappé moi-même. Il le faut, je le ferai.

Et saisissant une plume, il tira un papier de l'armoire secrète de son bureau , et traça au bas de ce papier , qui n'était autre chose que son testament fait depuis son arrivée à Paris, une espèce de codi" cille dans lequel il faisait comprendre sa mort aux gens les moins clairvoyanls.

— Je fais cela, mon Dieu ! dit-il les yeux levés au ciel, autant pour votre honneur que pour le mien. Je me suis considéré depuis dix ans, 6 mon Dieu ! comme l'envoyé de votre vengeance, et il ne faut pas que d'autres misérables que ce Morcerf, il ne faut pas qu'un Dangiars, un Yiliefort, il ne faut pas enfin que ce Morcerf lui-même se figurent que le hasard les a débarrassés de leur ennemi. Qu'ils sachent, au contraire, que la Providence, qui avait déjà décrété leur punition , a été corrigée par la seule puissance de ma volonté ; que le châtiment évité dans ce monde les attend dans l'autre, et qu'ils n'ont échangé le temps que contre l'éternité.

Tandis qu'il flottait entre ces sombres incertitudes, mauvais rêves de l'homme éveillé par la douleur , le jour vint blanchir les vitres et éclairer

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sons ses mains pâles le papier azur sur lequel il venait de tracer cette suprême justification de la Providence.

Il était cinq heures du matin.

Tout à coup un léger bruit parvint à son oreille. Monte-Christo crut avoir entendu quelque chose comme un soupir étouffé; il tourna la tête, regarda autour de lui, et ne vit personne. Seulement le bruit se répéta assez distinct pour qu'au doute succédât la certitude.

Alors le comte se leva, ouvrit doucement la porte du salon , et sur un fauteuil , les bras pendants, sa belle tête pâle et inclinée en arrière, il vit Haydée qui s'était placée en travers de la porte , afin qu'il ne pût sortir sans la voir , mais que le sommeil si puissant contre la jeunesse avait surprise après la fatigue d'une si longue veille.

Le bruit que la porte fit en s'ouvrant ne put tirer Haydée de son sommeil.

Monte-Chrislo arrêta sur elle un regard plein de douceur et de regret.

— Elle s'est souvenue qu'elle avait un fils, dit-il, et moi j'ai oublié que j'avais une fille.

Puis secouant tristement la tête :

— Pauvre Haydée! dit-il, elle a voulu me voir, elle a voulu me parler, elle a craint ou deviné quelque chose... Oh! je ne puis partir sans lui dire adieu, je ne puis mourir sans la confier à quelqu'un*

ISO LA RKHGOHTftB*

Et il regagna doucemeot sa place et écrivit au bas des premières lignes :

« Je lègae à Maximilien Morrd, capitaine de spahis et fils de mon ancien patron, Pierre Morrel, armateur à Marseille, la somme de vingt millions, dont une partie sera offerte par lai à sa sœur Julie et à son beaa-frère Emmanuel, s'il ne croit pas toutefois que ce surplus de fortune doive nuire à leur bonheur. Ces vingt millions sont enfouis dans ma grotte de Monte€hris(o, dont Bertuccio sait le secret.

«( Si son cœur est libre et qu'il veuille épouser Haydée, fille d'Ali, pacha de Janina, que j'ai élevée avec l'amour d'un père et qui a eu pour moi l'amour et la tendresse d'une fille, il accomplira, je ne dirai point ma dernière volonté, mais mou dernier désir.

« JjC présent testament a déjà fait Haydée héritière du reste de ma fortune, consistant en terres, renies sur l'Angleterre, l'Autriche et la Hollande, mobilier dans mes différents palais et maisons, et qui, ces vingt millions prélevés, ainsi que les différents legs faits à mes servilenrs, pourra monter encore à soixante millions. »

Il achevaitd'ccrire cette dernière ligne, lorsqu'un cri poussé derrière lui, lui fit tomber Ja plume des mains.

— Haydée, dit-il, vous avez lu?

En effet, la jeune femme, réveillée par le jour qui

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avait frappé ses paupières, s*étaiL levée et s'était approchée du comte sans que ses pas légers, assourdis d*ailleurs par le lapis, eussent été entendus.

— Oh ! mon seigneur, dit-elle en joignant les mains, pourquoi écrivez-vous ainsi à une pareille heure ? Pourquoi me léguez-vous toute votre fortune, mon seigneur? Vous me quittez donc?

-^ Je vais faire un voyage, chère enfant, dit Monte-Chrislo avec une expression de mélancolie et de tendresse infinies, et s'il m'arrivait malheur...

Le comte s'arrêta.

— Eh bien?... demanda la jeune fille avec un accent d'autorité que le comte ne lui connaissait point et qui le fit tressaillir.

— Eh bien ! s'il m'arrive malheur, reprit Monte- Christo, je veux que ma fille soit heureuse.

Haydée sourit tristement en secouant la tête.

— Vous pensez à mourir, mon seigneur? dit-dle.

— C'est une pensée salutaire, mon enfant, a dit le sage.

— Eh bien ! si vous mourez, dit-elle, léguez votre fortune à d'autres; car, si vous mourez... je n'aurai plus besoin de rien.

Et prenant le papier, elle le déchira en quatre morceaux qu'elle jeta au milieu du salon. Puis celle énergie si peu habituelle à une esclave ayant épuisé ses forces, elle tomba non plus endormie cette fois, mais évanouie sur le parquet.

Monte-Christo se pencha vers elle, la souleva

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entre ses bras ; et voyant ce beau teint pâli, ces beaux yeux fermés, ce beau corps inanimé et comme abandonné, l'idée lui vint pour la première fois qu'elle Taimait peut-être autrement que comme une fille aime son père.

— Hélas ! murmura-t-il avec un profond découragement, j'aurais donc encore pu être heureux !

Puis il porta Haydée jusqu'à son appartement, la remit, toujours évanouie, aux mains de ses femmes , et, rentrant dans son cabinet, qu'il ferma cette fois vivement sur lui, il recopia le testament détruit.

Cgmme il achevait, le bruit d'un cabriolet entrant dans la cour se fit entendre. Monte-Chrislo s'approcha de la fenêtre, et vit descendre Maximilien et Emmanuel.

~ Bon! dit-il, il était temps !

Et.il cacheta son testament d'un triple cachet.

Un instant après, il entendit un bruit de pas dans le salon, et alla ouvrir lui-même.

Morrei parut sur le seuil.

11 avait devancé l'heure de près de vingt minutes.

— Je viens trop tôt peut-être, M. le comte, dit-il; mais je vous avoue franchement que je n'ai pas pu dormir une minute et qu'il en a été de même de toute la maison. J'avais besoin de vous voir fort de votre courageuse assurance pour redevenir moi* même.

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