MADAME DE SAINT-MERAN
Saint-Méran , je lui fis respirer mon flacon de sels , tout était fini, il était mort, et ce fut côte à côte avec son cadavre que j'arrivai à Aix. » Villefort demeurait stupéfait et la bouche béante. « — Et vous appelâtes un médecin , sans doute? — A l'instant même ; mais, comme je vous l'ai dit, il était trop tard. — Sans doute, mais au moins pouvait-il reconnaître de quelle maladie le pauvre marquis était mort? — Mon Dieu ! oui, monsieur, il me Ta dit : il paraît que c'est d'une apoplexie foudroyante. — Et que fîtes-vous alors? — M. de Saint-Méran avait toujours dît que, s'il mourait loin de Paris, il désirait que son corps fut ramené dans le caveau de la famille. Je l'ai fait mettre dans un cercueil de plomb, et je le précède de quelques jours. — Oh! mon Dieu, pauvre mère ! » dit Villefort; « de pareils soins après un pareil coup , et à voire ége ! — Dieu m'a donné la force jusqu'au bout; d'ailleurs, cher marquis, il eût certes fait pour moi ce que j'ai fait pour lui. Il est vrai que depuis que je l'ai quitté là-bas, je crois que je suis folle. Je ne peux plus pleurer ; il est vrai qu'on dit qu'à mon âge on n'a plus de larmes ; cependant il me semble que tant qu'on souffre , on devrait pouvoir pleurer. Où est Valentinc, monsieur? c'est pour elle que nous revenions, je veux voir Valentine. « Villefort pensa qu'il serait affreux de répondre que Valentine était au bal ; il dit seulement à la marquise que sa petite-fille était sortie avec sa belle-mère, et qu'on allait la prévenir. «< A l'instant même, monsieur, à l'instant même , je vous en supplie! » dit la vieille dame. Villefort mit sous son bras le bras de madame de Saint-Méran , et la conduisit à son appartement. « — Prenez du repos , j» ditif, « ma mère. » La marquise leva la tète à ce mot , et voyant cet homme qui lui rappelait cette fille tant regrettée qui revivait pour elle dans Valentine , elle se sentit frappée par ce nom de mère, se mit à fondre en larmes, et tomba à genoux dans un fauteuil, où elle ensevelit sa tête vénérable. Villefort la recommanda aux soins des femmes, tandis que
i^ LE COMTE DE BIONTECRiSTO.
le vieux Bnrrois remontait tout effare eliez son maître ; ear rien n*effraye tant les vieillards que lorsque la mort quitte un instant leur côté pour aller frapper un autre vieillard.
Puis tandis que madame de Saint-Méran , toujours âge*nouillée, priait du fond du eœur, il envoya chercher une voiture de place, et vint lui-même prendre chez madame de Morcerf sa femme et sa fille, pour les ramener à la maison»
11 était si pâle lorsqu'il parut à la porte du salon, que Valentine courut à lui en s'écriant : » Oh ! mon père ! il est arrivé quelque malheur ! — Voire bonne maman vient d'arriver, Valentine, » dit M. de Villefort. u — Et mon grandpère ? » demanda la jeune fille toute tremblante, M. de Villefort ne répondit qu'en offrant son bras à sa fille. Il était temps : Valentine, saisie d'un vertige, chancela; madame de Villefort se hâta de la soutenir, et aida son mari à l'entraîner vers la voiture en disant : «< — Voilà qui est étrange! qui aurait pu se douter de cela? Oh ! oui, oui, voilà qui est étrange ! » Et toute cette famille désolée s'enfuit ainsi , jetant sa tristesse comme un crêpe noir sur le reste de la soirée.
Au bas de l'escalier, Valentine trouva Barrois qui l'attendait. « M. Noirtier désire vous voir ce soir , » dit-il tout bas. u — Dites-lui que j'irai en sortant de chez ma bonne grand'mère, n dit Valentine.
Dans la délicatesse de son âme, la jeune fille avait compris que celle qui avait surtout besoin d'elle, à cette heure, c'était madame de Saint-Méran.
Valentine trouva son aïeule au lit; muettes caresses, gonflements si douloureux du cœur , soupirs entrecoupés, larmes brûlantes , voilà quels furent les seuls détails racontables de cette entrevue, à laquelle assistait, au bras de son mari, madame de Villefort, pleine de respect, apparent du moins, pour la pauvre veuve.
Au bout d'un instant elle se pencha à l'oreille de son mari. ¥ ^vec votre permission, » dit-elle, « mieux vaut que je me
MADAME DE SAINT-MËRAN. m
retire, e«r ma vue parait affliger CDeore votre bella-mère. n Madame de Saint-Méran l'entendit. » — Oui, oui, » dit-ellc è l'oreille de Valentine, u qu'elle s'en aille ; mais reste , toi, reste ! » Madame de Villefort sortit , et Valentine demeura seule près du lit de son aïeule, car le procureur du roi, consterné de cette mort imprévue, suivit sa femme.
Cependant Barrois était remonté la première fois près du vieux Noirtier ; celui-ci avait entendu tout le bruit qui se faisait dans la maison, et il avait envoyé, comme nous l'avons dit, le vieux serviteur s'informer.
A son retour, cet œil si vivant et surtout si intelligent interrogea le messager. » Hélas! monsieur, » dit Barrois, t( un grand malheur est arrivé. Madame de Saint-Méran est arrivée et son mari est mort. »
M. de Saint-Méran et Noirtier n'avaient jamais été liés d'une bien profonde amitié ; cependant on sait TefTet que fait toujours sur un vieillard Tannonce de la mort d'un autre vieillard. Noirtier laissa tomber sa télé sur sa poitrine comme un homme accablé ou comme un homme qui pense, puis il ferma un seul œil. « Mademoiselle Valentine? » dit Barrois. Noirtier fit signe que oui. <( Elle est au bal, monsieur le sait bien , puisqu'elle est venue lui dire adieu en grande toilette.» Noirtier ferma de nouveau Tœil gauche. 4( Oui, vous voulez la voir? n Le vieillard fit signe que c'était cela qu'il désirait. « £h bien, on va l'aller chercher, «ans doute, chez madame de Morcerf; je l'attendrai à son retour, et je lui dirai de monter chez vous. Est-ce cela? — Oui, » répondit le paralytique.
Barrois guetta donc le retour de Valentine , et , comme nous l'avons vu , h son retour, il lui exposa le désir de son grand-père. £n vertu de ce désir, Valentine monta chez Noirtier au sortir de chez madame de Saint-Méran, qui, tout agitée qu'elle était , avait fini par succomber à la fatigue et dormait d'un sommeil fiévreux.
On avait approché à la portée de sa main unç petite tablç
leO LE COMTE DE MONTECRTSTO.
sur laquelle étaient une carafe d*oraDgeade , sa boisson lia-^ bituelle, et un verre. Puis, comme nous l'avons dit, la jeune fille avait quitté le lit de la marquise pour monter chez Noirtier.
Yalentine vint embrasser le vieillard , qui la regarda si tendrement que la jeune fille sentit de nouveau jaillir de ses yeux des larmes dont elle croyait la source tarie. Le vieillard insistait avec son regard. <( Oui , oui , » dit Yalentine, « ta veux dire que j'ai toujours un bon grand-père, n'est-ce pas?» Le vieillard fit signe qu'effectivement c'était cela que son regard voulait dire. « Hélas ! heureusement , » reprit Yalentine. « Sans cela, que deviendrais-je , mon Dieu?» 11 était une heure du matin. Barrois , qui avait envie de se coucher lui-même, fit observer qu'après une soirée aussi douloureuse, tout le monde avait besoin de repos. Le vieillard ne voulut pas dire que son repos , à lui, c'était de voir son enfant. Il congédia Yalentine , à qui effectivement la douleur et la fatigue donnaient un air souffrant.
Le lendemain , en entrant» chez sa grand'mère , elle trouva celle-ci au lit; la fièvre ne s'était point calmée; au contraire , un feu sombre brillait dans les yeut de la vieille marquise, et elle paraissait en proie à une violente irritation nerveuse.
(c Oh! mon Dieu ! bonne maman , souffrez -vous davantage? «s'écria Yalentine en apercevant tous ces symptômes d'agitation. « — Non , ma fille, non , » dit madame de Saint- Méran; « mais j'attendais avec impatience que tu fusses arrivée pour envoyer chercher ton père. — Mon père ? >♦ demanda Yalentine inquiète. « — Oui , je veux lui parler. »
Yalentine n'osa point s'opposer au désir de son aïeule, dont d'ailleurs elle ignorait la cause , et un instant après Yillefort entra. « Monsieur, » dit madame de Saint-Méran sans employer aucune circonlocution et comme si elle eut paru craindre que le temps lui manquât, « il est question , m'avez-vous écrit , d'un mariage pour cette enfant? — Oui ,