‹ Le comte de Montecristo (volume 2)Chapitre 20 sur 31 · MADAME DE SAINT-MÉRAN · texte numérisé non relu

MADAME DE SAINT-MÉRAN

madame , » répondit Villefort ; « c'est même plus qu'un projet , c'est une convention. — Votre gendre s'appelle M. Franz d'Épinay ? — Oui , madame. — C'est le fils du général d'Épinay, qui était des nôtres , n'est-ce pas , et qui fut assassiné quelques jours avant que l'usurpateur revînt de l'île d'Elbe? — C'est cela même. — Cette alliance avec la petite-fille d'un jacobin ne lui répugne pas? — Nos dissensions civiles se sont heureusement éteintes, ma mère, «dit Villefort ; « M. d'Épinay était presque un enfant à la mort de son père ; il connaît fort peu M. Noirtier, et le verra , sinon avec plaisir, avec indifférence du moins. — C'est un parti sortable ? — Sous tous les rapports. — Le jeune homme...? — Jouit de la considération générale. — Il est convenable? — C'est un des hommes les plus distingués que je connaisse. » Pendant toute cette conversation , Valen tine était restée muette. « — Eh bien ! monsieur, » dit après quelques secondes de réflexion madame de Saint-Méran, u il faut vous hâter, car j'ai peu de temps à vivre. — Vous , madame ! Vous , bonne maman ! >» s'écrièrent ensemble M. de Villefort et Valcntine. « — Je sais ce que je dis , » reprit la marquise ; u il faut donc vous hâter, afin que , n'ayant plus sa mère , elle ait au moins sa grand'mère pour bénir son mariage. Je suis la seule qui lui reste du côté de ma pauvre Renée, que vous avez si vite oubliée , monsieur. — Ah ! madame , » dit Villefort , « vous oubliez qu'il fallait donner une mère à cette pauvre enfant qui n'en avait plus. — Une belle-mèrc n'est jamais une mère, monsieur. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit, il s'agit de Valentine ; laissons les morts tranquilles. »

Tout cela était dit avec une telle volubilité et un tel accent, qu'il y avait quelque chose dans cette conversation qui ressemblait à un commencement de délire.

« Il sera fait selon votre désir, madame, » dit Villefort, « et cela d'autant mieux que votre désir est d'accord avec le mien ; et aussitôt l'arrivée de M. d'Épinay à Paris... — Ma bonne mère , » dit Valentine , « les convenances , le deuil

Ml LE COMTE DE BIONTEGRISTO.

tout i^éceat... Voudriez-vous donc faire un mariage sous de si tristes auspices? — Ma fille, » interrompit vivement l'aïeule, « pas de ces raisons banales qui empêchent les es-* prits faibles de bâtir solidement leur avenir. Moi aussi j'ai été mariée au lit de mort de ma mère, et n'ai certes point été malheureuse pour cela. — Encore cette idée de mort, madame ! » reprit Villefort.«( — Encore! toujours!... Je vous dis que je vais mourir , entendez -vous? Eh bien ! avant de mourir, je veux avoir vu mon gendre ; je veux lui ordonner de rendre ma petite-fille heureuse ; je veux lire dans ses yeux s'il compte m'obéir ; je veux ]c connaître enfin , moi ! ^con-r tinua l'aïeule avec une expression effrayante, « pour le venir trouver du fond de mon tombeau s'il n'était pas ce qu'il doit être, s'il n'était pas ce qu'il faut qu'il soit. — Madame, » dit Villcfort, « il faut éloigner de vous ces idées exaltées, qui touchent presque à la folie. Les morts , une fois couchés dans leur tombeau, y dorment sans se relever jamais. — Oh! oui, oui , bonne mère , calme-toi ! » dit Valentine. « -^ Et moi, monsieur, je vous dis qu'il n'en est point ainsi que vous croyez. Cette nuit j'ai dormi d'un sommeil terrible ; car je me voyais en quelque sorte dormir comme si mon âme eût déjà plané au-dessus de mon corps : mes yeux, quejem'effor» çais d'ouvrir, se refermaient malgré moi ; et cependant je sais bien que cela va vous paraître impossible, h vous, monsieur, nurtout; eh bien ! avec mes yeux fermés , j'ai vu , à l'endroit même où vous êtes , venant de cet angle où il y a une ports qui donne dans le cabinet de toilette de madame de Villor fort , j'ai vu entrer sans bruit une forme blanche. » Valentine jeta un cri. «c ~ C'était la fièvre qui vous agitait, madame, » dit Villcfort. « — Doutez si vous voulez, mais je suis sure de ce que je dis : j'ai vu une forme blanche ; et comme si Dieu eût craint que je récusasse le témoignage d'un seul de mes sens, j'ai entendu remuer mon verre, tenez, ceiui-lh même qui est ici, là, sur la table. — Oh ! bonne mère, Q'^it un rêve. — C'était si peu un rêve , que j'ai étendu b

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main verd la sonnette, et qu*à ce geste Torobre a disparu. La femme de chambre est entrée alors avec une lumière. — Mais vous n*avez vu personne? — Les fantômes ne se montrent qu'à ceux qui doivent les voir : c'était l'âme de mon mari. Eh bien ! si Fâme de mon mari revient pour m'appe- 1er, pourquoi mon âme à moi ne reviendrait-elle pas pour défendre ma pelite-fille ? Le lien est encore plus direct , ce me semble. — Oh ! madame, » dit Villefort remué malgré lui jusqu'au fond des entrailles , u ne donnez pas l'essor à ces lugubres idées ; vous vivrez avec nous , vous vivrez longtemps heureuse , aimée , honorée , et nous vous ferons oublier. . . —Jamais , jamais , jamais ! >» dit la marquise, u Quand revient M. d'Épinay ? — Nous l'attendons d'un moment & l'autre. — C'est bien; aussitôt qu'il sera arrivé, prévenezmoi. Hâtons-nous, hâtons-nous. Puis, je voudrais aussi voir un notaire pour m'assurer que tout notre bien revient h Valentine. — Oh ! ma mère, » murmura Valenline en appâyunt ses lèvres sur le front brûlant de l'aïeule, <( vous voulez donc me faire mourir? Mon Dieu ! vous avez la fièvre. Ce n'est pas un notaire qu'il faut appeler, c'est un médecin f -^ Un médecin ! » dit-elle en haussant les épaules ; « je ne louffre pas ; j'ai soif, voilà tout. — Que buvez-vous , bonne maman ? — Comme toujours , tu sais bien , mon orangeade. Mon verre est là sur cette table; passe* le-moi, Valentine. »

Valentine versa l'orangeade de k carafe dans un verre et le prit avec un certain effroi pour le donner à sa grand'mère, ear c'était ce même verre qui, prétendait-elle, avait été touché par l'ombre. La marquise vida le verre d'un seul trait. Puis ^le se retourna sur son oreiller en répétant : « Le notaire ! le notaire ! »

M. de Villefort sortit , Valontine s'assit près du lit de sa grand'mère. La pauvre enfant semblait avoir grand besoin elle-même de ce médecin qu'elle avait recommandé à son tôeule. Une rougeur pareille à une flamme brûlait la pom-

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mette de ses joues , sa respiration était courte et haletante, et son pouls battait comme si elle avait eu la fièvre.

C'est qu'elle songeait , la pauvre enfant , au désespoir de MaximiJien quand il apprendrait que madame de Saint- Méran, au lieu de lui être une alliée, agissait , sans le con* naître, comme si elle lui était ennemie.

Plus d'une fois Yalentine avait songé h tout dire à sa grand'mère, et elle n'eût pas hésité un seul instant si Maximilien Bforrel s'était appelé Albert de Morcerf ou Raoul de Château-Renaud ; mais Morrel était d'extraction plébéienne, et Yalentine savait le mépris que l'orgueilleuse marquise de Saint-Méran avait pour tout ce qui n'était point de race* Son secret avait donc toujours, au moment où il allait se faire jour , été repoussé dans son cœur par cette triste certitude qu'elle le livrerait inutilement , et qu'une fois ce secret connu de son père et de sa belle-mère , tout serait perdu.

Deux heures à peu près s'écoulèrent ainsi. Madame de Saint-Méran dormait d'un sommeil ardent et agité. On annonça le notaire. Quoique cette annonce eût été faite très-* bas, madame de Saint-Méran se souleva sur son oreilleré « Le notaire? » dit-elle; a qu'il vienne, qu'il vienne! » Le notaire était à la porte, il entra, u Va-t'en, Yalentine, » dit madame de Saint-Méran, « et laisse-moi avec monsieur. — Mais, ma mère... — Ya, va. »

La jeune fille baisa son aïeule au front et sortit le mouchoir sur les yeux. A la porte elle trouva le valet de chambre qui lui dit que le médecin attendait au salon. Yalentine des* cendit rapidement. Le médecin était un ami de la famille, et en même temps un des hommes les plus habiles de l'épo* que : il aimait beaucoup Yalentine qu'il avait vue venir au monde. Il avait une fille de l'âge de mademoiselle de Yillefort à peu près, mais née d'une mère poitrinaire ; sa vie était uae crainte continuelle i l'égard de son enfant.

u Oh! )» dit Yalentine, u cher M. d'Avrigny, nous you»

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attendions avec bien de l'impatience. Mais avant toutes choses, comment se portent Madeleine et Antoinette? » Ma* deleine était la fille de M. d'Avrigny, et Antoinette sa nièce. M. d'Avrigny sourit tristement. « — Très-bien, Antoinette, >» dit-il ; te assez bien , Madeleine. Mais vous m'avez envoyé chercher, chère enfant? Ce n'est ni votre père, ni madame de Yillefort qui est malade? Quant à nous, quoiqu'il soit visible que nous ne pouvons pas nous débarrasser de nos nerfs, je ne présume pas que vous ayez besoin de moi autrement que pour que je vous recommande de ne pas trop laisser notre imagination battre la campagne? » Yalentine rougit; M. d'Avrigny poussait la science de la divination presque jusqu'au miracle, car c'était un de ces médecins qui traitent toujours le physique par le moral. « — Non , » dit-elle, « c'est pour ma pauvre grand'mère. Vous savez le malheur qui nous est arrivé, n'est-ce pas? — Je ne sais rien, » dit M. d'Avrigny. « — Hélas! »» dit Yalentine en comprimant ses sanglots, » mon grand-père est mort. — M. de Saint-Méran? — Oui, — Subitement? — D'une attaque d'apoplexie foudroyante. — D'une apoplexie? »> répéta le médecin. « — Oui. De sorte que ma pauvre grand'mère est frappée de l'idée que son mari , qu'elle n'avait jamais quitté, l'appelle, et qu^elle va aller le rejoindre. Oh ! M. d'Avrigny, je vous recommande bien ma pauvre grand'mère! — Où est-elle? — Dans sa chambre, avec le notaire.

— Et M. Noirtier? — Toujours le même, une lucidité d'esprit parfaite ; mais la même immobilité, le même mutisme.

— Et le même amour pour vous , n'est-ce pas , ma chère enfant? — Oui, » dit Yalentine en soupirant, u il m'aime bien, lui. — Qui ne vous aimerait pas? » Yalentine sourit tristement. « Et qu'éprouve votre grand'mère? — Une excitation nerveuse singulière, un sommeil agité et étrange ; elle prétendait ce matin que pendant son sommeil son âme planait au-dessus de son corps qu'elle regardait dormir, c'est du délire ; elle prétend avoir vu un fantdme entrer dans

sa chambre, et avoir entendu le bruit que faisait le préieodu fantôme en touchant à son verre. — Cest singulier, » dit le docteur, <( je ne savais pas madame de Saint-Mëran sujette à ces hallucinations. — C'est h première fois que je Tai vue ainsi, » dit Valentine, » et ce matin elle m'a fait grand*peur, je l'ai crue folle, et mon père, certes, M. d'Avrigny, vous connaissez mon père pour un esprit sérieux, ehbien, mon père lui-même a paru fortement impressionné. — Nous allons voir, » dit M. d'Avrigny ; u ce que vous me dites la me semble étrange. »

Le notaire descendait, on vint prévenir Valentine que sa grand'mère était seule. » Montez, » dit-elle au docteur. « - - Et vous? — Oh ! moi, je n'ose^ elle m'avait défendu de vous envoyer chercher ; puis, comme vous le dites, moimême je suis agitée, fiévreuse, mal disposée ; je vais fairb un tour au jardin pour me remettre. » Le docteur serra la main à Valentine, et, tandis qu'il montait chez sa grand'mère, la jeune fille descendit le perron.

Nous n'avons pas besoin de dire quelle portion du jardia était la promenade favorite de Vakntine. Après avoir fait deux ou trois tours dans le parterre qui entouifait la maison, après avoir cueilli une rose pour metti*e i sa ceinture ou dans ses cheveux, elle s'enfonçait sous Fallée sombre qai conduisait au banc, puis du banc die allait à la grille.

Cette fois Valentine fit, selon son habitude, deux ou trois tours au milieu de ses fleurs, mais sans en cueillir; le deuil de son cœur, qui n'avait pas encore eu le temps de s'étendre sur sa personne, repoussait ce simple ornement ; puis elle s'achemina vers son allée, A mesure qu'elle avançait, il lui semblait entendre une ViHX qui prononçait son nom. £Ue s'arrêta étonnée.

Alors cette voix arriva plus diatinete à son oreille, et elle reeonnut la voix de Masimilien,

C'était en effet Morrd, qui depuis la reille ne vivait plus : avec cet instinct particulier aux amants et aux mères , il avait deviné qu'il allait, à la suite de ce retour de madame de Saint^Méran et de la mort du marquis, se passer quel^ que chose chez Villefort qui intéresserait son amour pour Valentine.

Comme on va le voir, ses pressentiments s'étaient réâ" lises, et ce n'était plus une simple inquiétude qui le con-^ duisait si effaré et si tremblant à la grille des marronniers.

Mais Valentine n'était pas prévenue de l'attente de Morrel, ce n'était pas l'h^ire où il venait ordinairement, et ce fut un pur hasard, ou, si on l'aime mieux, une heureuse sympathie qui la conduisit au jardin.

Quand elle parut, Morrei Fappela ; elle courut à la grille. « Vous i cette heure? » dit-elle. « — Oui, pauvre amie, » répondit Morrei. « Je viens chercher et apporter de mauvaises nouvelles. — C'est donc la maison du malheur ! » dit Valentine ; « parlez, Maximilien ; mais, en vérité, la somme de douleurs est déjà bien suffisante. — Chère Valentine, >» dit Morrei, essayant de se remettre de sa propre émotion pour parler convenablement, «écoutez-moi bien, je vous prie ; car tout ce que je vais vous dire est solennel. A quelle époque eompte-t-on vous marier? — Écoutez, » dit à son tour Valentine, « je ne veux rien vous cacher, Maximilien. Ce matin ou a parlé de mon mariage, et ma grand'mère, sur

laquelle j'avais compte comme sur un appui qui ne me manquerait pas, non-seulement s'est déclarée pour ce mariage, "^ mais encore le désire k tel point que le retour seul de M. d'Épinay le retarde, et que le lendemain de son arrivée le contrat sera signé. »

Un pénible soupir ouvrit la poitrine du jeune homme, et il regarda longuement et tristement la jeune fille. « Hélas ! >« reprit-il à voix basse, « il est affreux d'entendre dire tranquillement par la femme qu'on aime : « Le moment de « votre supplice est fixé ; c'est dans quelques heures qu'il aura i( lieu. Mais n'importe, il faut que cela soit ainsi, et de ma «( part je n'y apporterai aucune opposition. » Eh bien ! puisque, dites-vous, on n'attend plus que M. d'Épinay pour signer le contrat, puisque vous serez h lui le lendemain de son arrivée, c'est demain que vous serez engagée à M. d'Épinay, car il est arrivé à Paris ce matin. » Valentine poussa un cri. « J'étais chez le comte de Montecristo il y a une heure, » dit Morrel; « nous causions, lui de la douleur de votre maison, et moi de votre douleur, quand tout à coup une voiture roule dans la cour. Écoutez : jusque-là je ne croyais pas aux pressentiments , Valentine , mais mainte* nant il faut bien que j'y croie : au bruit de cette voiture, un frisson m'a pris ; bientôt j'ai entendu des pas sur l'escalier ; les pas retentissants du commandeur n'ont pas plus épouvanté don Juan que ces pas ne m'ont épouvanté. Enfin la porte s'ouvre, Albert de Morcerf entre le premier, et j'allais douter de moi-même, j'allais croire que je m'étais trompé, quand derrière lui s'avance un autre jeune homme, et que le comte s'est écrié : <c Ah î M. le baron Franz d'É- « pinay ! » Tout ce que j'ai de force et de courage dans le cœur, je l'ai appelé pour me contenir. Peut-être ai-je pâli, peut-être ai-je tremblé, mais à coup sûr je suis resté le sourire sur les lèvres ; mais cinq minutes après je suis sorti sans avoir entendu un mot de ce qui s'est dit pendant ces cinq minutes ; j'étais anéanti. — Pauvre Maximilien ! » mur-

mura Valcntine. « — Me voilà, Valcntine, Voyons, main^ tenant, rëpondez-moi comme à un homme à qui votre réponse va donner la mort ou la vie : que comptez-vous faire? » Valentine baissa la tête ; elle était accablée.

«( Écoutez, )» dit Morrel, « ce n*est pas la première fois que vous pensez à la situation où nous sommes arrivés ; elle est grave , elle est pressante , elle est suprême ; je ne pense pas que ce soit le moment de s'abandonner à une douleur stérile : cela est bon pour ceux qui veulent souffrir à Taise et boire leurs larmes à loisir. Il y a des gens comme cela, et Dieu sans doute leur tiendra compte au ciel de leur résignation sur la terre ; mais quiconque se sent la volonté de lutter ne perd pas un temps précieux , et rend immédiator ment à la fortune le coup qu'il en a reçu. Est-ce votre volonté de lutter contre la mauvaise fortune, Valentine, dites? car c'est cela que je viens vous demander. » Valentine tressaillit et regarda Morrel avec de grands yeux effarés. Cette idée de résister à son père, k sa grand'mère, à toute sa famille , enfin , ne lui était pas même venue. « — Que me dites- vous, Maximilien? » demanda Valentine, <c et qu'appelez-vous une lutte? Oh! dites un sacrilège. Qui, moi, je lutterais contre l'ordre de mon père, contre le vœu de mon aïeule mourante ? C'est impossible ! » Morrel fit un mouvement. » Vous êtes un trop noble cœur pour ne pas me comprendre , et vous me comprenez si bien , cher Maximilien , que je vous vois réduit au silence. Lutter, moi ! Dieu m'en préserve ! Non , non , je garde toute ma force pour lutter contre moi-même et pour boire mes larmes , comme vous dites ; quant à affliger mon père , quant à troubler le$ derniers moments de mon aïeule , jamais ! — Vous avez bien raison , » dit flegmatiquement Morrel. « — Comme vous me dites cela , mon Dieu ! » s'écria Valentine blessée. u — Je vous dis cela comme un homme qui vous admire , mademoiselle, » reprit Maximilien. « — Mademoiselle! » s'écria Valentine, u mademoiselle ! oh ! l'égoïste 1 il me voit

au désespoir et feint de ne pas me comprendre. — Vous vous trompez, et je vous comprends parfaitement, au contraire. Vous ne voulez pas contrarier M. de Villefort, vous ne voulez pas désobéir à la marquise, et demain vous signerez le contrat qui doit vous lier à votre mari. — Mais, mon Dieu ! puis-je donc faire autrement? — Il ne faut pas en appeler à moi, mademoiselle, car je suis un mauvais juge dans celte cause, et mon égoïsme ro*aveug1era, » répondit Morrcl dont la voix sourde et les poings fermés annonçaient Texaspération croissante, a — Que m'eussiezvous donc proposé, Morrel, si vous m'aviez trouvée disposée k accepter votre proposition? voyons, répondez. 1) ne s'agit pas de dire : » Vous faîtes mal , » il faut donner un conseil. —Est-ce sérieusement que vous me dites cela, Valenline? et doisje le donner ce conseil, dites? — Certainement, cher Maximilien, car s'il est bon je le suivrai, vous savez bien que je suis dévouée à mes affections. — Valentine , n dit Morrel en achevant d'écarter une planche déjà disjointe , « donnez-moi votre main en preuve que vous me pardonnez ma colère; c'est que j'ai la tète bouleversée, voyez-vous, et que depuis une heure les idées les plus insensées ont tour h tour traversé mon esprit. Oh ! dans le cas où vous refuseriez mon conseil... — Eh bien î ce conseil—Le voici, Valentine. » La jeune fille leva les yeux au ciel et poussa un soupir. « Je suis libre , » reprit Maximilien , « je suis assez riche pour nous deux; je vous jure devant Dieu que vous serez ma femme avant que mes lèvres se soient posées sur votre front. — Vous me faites trembler ! M dit la jeune fille, «c — Suivez-moi , >» continua Morrel ; » je vous conduis chez ma sœur qui est digne d'être votre sœur; nous nous embarquerons pour Alger, pour l'Angleterre ou pour l'Amérique, si vous n'aimez pas mieux nous retirer ensemble dans quelque province, où nous attendrons, pour revenir k Paris , que nos amis aient vaincu la résistance de votre famille. » Valentine secoua la

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tête. « ***• Je m'y attendais , Maximilien , » dit-elle ; « e'est un conseil d'insensé, et je serais encore plus insensée qne vous, si je ne vous arrêtais pas à l'instant même avec ce seul mot : Impossible, Morrel, impossible. — Vous suiviez donc votre fortune , telle que le sort vous la fera et sans même essayer de la combattre? » dit Morrel rembruni. « — Oui, dussé-je en mourir ! — £h bien ! Valentine, » reprit Maximilien, u je vous répéterai encore que vous avez raison. En effet, c'est moi qui suis un fou , et vous me prouvez que la passion aveugle les esprits les plus justes. Merci donc, à vous qui raisonnez sans passion. Soil donc, c'est une chose entendue ; demain , vous serez irrévocablement promise k M. Franz d'Épinay, non point par cette formalité de théâtre inventée pour dénouer les pièces de comédie, et qu'on appelle la signature du contrat, mais parvotre propre volonté. —Encore une fois, vous me désespérez, Maximilien, » ditValen* tine ; « encore une fois, vous retournez le poignard dans la plaie! Que feriez-vous, dites, si votre sœur écoutait un conseil comme celui que vous me donnez? — Mademoiselle, » reprit Morrel avee un sourire amer, » je suis un égoïste , vous l'avez dit , et dans ma qualité d'égoïste , je ne pense pas à ce que feraient les autres dans ma position, mais à ce que je compte faire, moi. Je pense que je vous connais depuis un an^ que j'ai mis , du jour où je vous ai connue , toutes mes chances de bonheur sur votre amour ; qu'un jour est venu où vous m'avez dit que vous m'aimiez ; que de ce jour j'ai mis toutes mes chances d*avenir sur votre possession; car votre possession c'était ma vie. Je ne pense plus rien maintenant ; je me dis seulement que les chances ont tourné, que j'avais cru gagner le ciel , et que je l'ai perdu. Cela arrive tous les jours qu'un joueur perd non-seulement ce qu'il a, mais encore ce qu'il n'a pas. »

Morrel prononça ces mots avec un calme parfait ; Valentine le regarda un instant de ses grands yeux scrutateurs , essayant de ne pas laisser pénétrer ceux de Morrel jusqu'au

trouble qui bouillonnait déjà au fond de son cœur. <f Mais enfin qu'allez-vous faire? » demanda>t-elle. u — Je vais avoir l'honneur de tous dire adieu, mademoiselle, en aU testant Dieu , qui entend mes paroles et qui lit au fond de mon cœur, que je vous souhaite une vie assez calme , assez heureuse et assez remplie pour qu'il n*y ait même pas place pour mon souvenir. — Oh ! » murmura Valentlne. « — Adieu, Valentine, adieu ! » dit Morrel en s*inc)inant. K — Ou allez-vous? » cria, en allongeant sa main k travers la grille et en saisissant Maximilicn par son habit, la jeune fille qui comprenait à son agitation intérieure que le calme de son amant ne pouvait être réel ; « où allez-vous? — Je vais m'occuper de ne point apporter un trouble nouveau dans votre famille, et donner un exemple que pourront suivre tous les hommes honnêtes et dévoués qui se trouveront dans ma position. — Avant de me quitter, dites-moi ce ce que vous allez faire, Maximilicn. » Le jeune homme sourit tristement, u Oh! parlez! parlez! » dit Valentine, «< je vous en prie ! — Votre résolution a-t-elle changé , Valentine? — £lle ne peut changer, malheureux! vous le savez bien ! » s'écria la jeune fille. « — Alors, adieu, Valentine ! » Valentine secoua la grille avec une force dont on l'aurait crue incapable, et comme Morrel s'éloignait, elle passa ses deux mains à travers la grille, et, les joignant en se tordant les bras : « Qu'allez-vous faire? Je veux le savoir! » s'écria^ t-elle, « où allez-vous?— Oh! soyez tranquille,» dit Maximilicn en s'arrétant à trois pas de la porte; « mon intention n'est pas de rendre un autre homme responsable des rigueurs que le sort garde pour moi. Un autre vous menacerait d'aller trouver M. Franz, de le provoquer, de se battre avec lui ; tout cela serait insensé. Qu'a à faire M. Franz dans tout cela? Il m'a vu ce matin pour la première fois, il a déjà oublié qu'il m'a vu ; il ne savait même pas que j'existais lorsque des conventions faites par vos deux familles ont décidé que vous seriez l'un à l'autre. Je

n'ai donc point affaire à M, Franz, et, je vous le jure, je ne m'en prendrai point à lui. — iMais à qui vous en prendrez-vous?à moi? — A vous, Valentine! Oh! Dieu m'en garde ! La femme est sacrée, la femme qu'on aime est sainte* — A vous-même alors, malheureux, à vous-même ! — C'est moi le coupable, n'est-ce pas? » dit Morrel. « — Maximilien, » dit Valentine, « Maximilien, venez ici, je le veux! » Maximilien se rapprocha avec son doux sourire, et, n'était ^a pâleur, on eut pu le croire dans son état ordinaire. « — Écoutez-moi, ma chère, mon adorée Valentine, » dit-il de sa voix mélodieuse et grave, » les gens comme nous, qui n'ont jamais formé une pensée dont ils aient eu à rougir devant le monde, devant leurs parents et devant Dieu ; les gens comme nous peuvent lire dans le cœur l'un de l'autre à livre ouvert. Je n'ai jamais fait de roman , je ne suis pas un héros mélancolique, je ne pose ni en Manfred ni en Antony ; mais sans paroles , sans protestations , sans ser^ ments, j'ai mis ma vie en vous, vous me manquez, et vous avez raison d'agir ainsi, je vous l'ai dit et je vous le répète ; mais enfin vous me manquez et ma vie est perdue. Du moment ou vous vous éloignez de moi, Valentine, je resté seul au monde. Ma sœur est heureuse près de son mari ; son mari n'est que mon beau-frère, c'est-à-dire un homme que les conventions sociales attachent seules à moi ; per-sonne n'a donc besoin sur la terre de mon existence devenue inutile. Voilà ce que je ferai : j'attendrai jusqu'à la dernièrq seconde que vous soyez mariée , car je ne veux pas perdre l'ombre d'une de ces chances inattendues que nous garde quelquefois le hasard , car enfin d'ici là M. Franz d'Ëpinay peut mourir ; au moment où vous vous en approcherez , la foudre peut tomber sur l'autel : tout semble croyable au condamné à mort, et pour lui les miracles rentrent dans la classe du possible dès qu'il s'agit du salut de sa vie. J'atten* drai donc, dis-je, jusqu'au dernier moment , et quand mon malheur sera certain, sans remède, sans espérance, j'écrirai

une lettre confidentielle à mon beau-frère, une autre lettre au préfet de police pour leur donner avis de mon dessein, et du coin de quelque bois, sur le revers de quelque fossé, au bord de quelque rivière, je me ferai sauter la cervelle aussi vrai que je suis le fils du plus honnête homme qui ait jamais vécu en France. »

Un tremblement convulsif agita les membres de Valentine ; elle lâcha la grille qu'elle tenait des deux mains, ses bras retombèrent à ses côtés, et deux grosses larmes rou-* lèrent sur ses joues. Le jeune homme demeura devant elle, sombre et résolu. <c Oh! par pitié, par pitié, » dit-elle, « vous vivrez, n'est-ce pas? — Non ! sur mon honneur, » dit Maximilien ; » mais que vous importe à vous ? Vous aurez fait votre devoir, et votre conscience vous restera. » Valentine tomba à genoux en étreignant son cœur, qui se brisait. « — Maximilien, » dit-elle, «c Maximilien, mon ami, mon frère sur la terre, mon véritable époux au ciel, je t'en prie, fais comme moi, vis avec la souffrance, un jour peutêtre nous serons réunis. — Adieu , Valentine , »> répéta Morrel. « — Mon Dieu, » dit Valentine en levant ses deux mains au ciel avec une expression sublime, « vous le voyez, j'ai fait tout ee que j'ai pu pour rester fille soumise ; j'ai prié, supplié, imploré ; il n'a écouté ni mes prières, ni mes supplications, ni mes pleurs. Eh bien! »continua-t-elle en essuyant ses larmes et en reprenant sa fermeté, » eh bien ! je ne veux pas mourir de remords, j'aime mieux mourir de honte. Vous vivrez, Maximilien, et je ne serai à personne qu'à vous. A quelle heure? à quel moment? est-ec tout de suite? Parlez, ordonnez, je suis prête. »

Morrel, qui avait de nouveau fait quelques pas pour s'éloigner, était revenu de nouveau, et pâle de joie, le cœur épanoui, tendant h travers la grille ses deux mains à Valentine : « Valentine, » dit-il, « chère amie, ce n'est point ainsi qu'il faut me parler, ou sinon il faut me laisser mourir. Pourquoi donc vous devrais-je à la violence, si vous

m'aîmcz comme je vous aime? Me forcez-vous à vivre par humanité, \o\\h tout? £n ce cas j*aime mieux mourir. — Au fait, )» murmura Valentine, « qui est-ce qui m*aime au monde? lui. Qui m'a consolée de toutes mes douleurs? lui. Sur qui reposent mes espérances? sur qui s'arrête ma vue égarée? sur qui se repose mon cœur saignant? sur lui, lui, toujours lui. Ëh bien ! tu as raison à ton tour; Maximilien, je te suivrai, je quitterai la maison paternelle, tout. Oh! ingrate que je suis, » s'écria Valentine en sanglo^ tant, « tout, même mon bon grand-père que j'oubliais î — Non, ï) dit Maximilien, « tu ne le quitteras pas. M. Noirtier a paru éprouver, dis-tu, de la sympathie pour moi ; eh bien! avant de fuir, tu lui diras tout; tu te feras une égide devant Dieu de son consentement ; puis, aussitôt mariés, il viendra avec nous : au lieu d'un enfant, il en aura deux. Tu m'as dit comment il te parlait et comment tu lui répondais, j'apprendrai bien vite cette langue touchante des signes, va, Valentine. Oh ! je te le jure, au lieu du désespoir qui nous attend, c'est le bonheur que je te promets ! — Oh ! regarde, Maximilien, regarde quelle est la puissance sur moi, tu me fais presque croire à ce que tu me dis, et cependant ce que tu me dis est insensé, car mon père me maudira, lui, car je le connais, lui, le cœur iniSexible, jamais il ne pardonnera. Aussi, écoutez-moi, Maximilien, si par artifice, par prière, par accident, que sais-je, moi? si enfin par un moyen quelconque je puis retarder le mariage, vous attendrez, n'est-ce pas? — Oui, je le jure, comme vous me jurez, vous, que cet affreux mariage ne se fera jamais, et que, vous traînât-on devant le magistrat, devant le prêtre, vous direz non. — Je te le jure, Maximilien, par ce que j'ai de plus sacré au monde, par tna mère. — Attendons alors, » dit Morrel. » — Oui, attendons, » reprit Valentine qui respirait à ce mot, u il y a tant de choses qui peuvent sauver des malheureux comme nous, — Je me fie à vous, Valentine, n dit Morrel, « tout ee

que vous ferez sera bien fait ; seulement si Ton passe outre à vos prières, si votre père, si madame de Saint-Méran exigent que M. d*£pinay soit appelé demain à signer le contrat...

— Alors vousavez ma parole, Morrel. —Au lieu de signer...

— Je viens vous rejoindre et nous fuyons ; mais d'ici là, ne tentons pas Dieu, Morrel; ne nous voyous pas; c'est un miracle, c'est une providence que nous n'ayons pas encore été surpris ; si nous étions surpris, si l'on savait comment nous nous voyons, nous n'aurions plus aucune ressource.

— Vousavez raison, Valentine; mais comment savoir...

— Par le notaire, M. Deschamps. — Je le connais. — Et par moi-même. Je vous écrirai, croyez-le donc bien. Mon Dieu ! ce mariage, Maximilien, m'est aussi odieux qu'à vous ! — Bien ! bien ! merci ! ma Valentine adorée, >» reprit Morrel. «c Alors tout est dit ; une fois que je sais l'heure, j'accours ici, vous franchissez ce mur dans mes bras, la chose vous sera facile ; une voiture nous attendra à la porte de l'enclos, vous y montez avec moi, je vous conduis chez ma sœur; là, inconnus si cela vous convient, faisant éclat si vous le désirez, nous aurons la conscience de notre force et de notre volonté, et ne nous laisserons pas égorger comme l'agneau qui ne se défend qu'avec ses soupirs. — Soit, n dit Valentine, «( à votre tour je vous dirai :uMaximi- «c lien, ce que vous ferez sera bien fait. » — Oh ! — £h bien, étes-vous content de votre femme? » dit tristement la jeune fille, u — Ma Valentine adorée, c'est bien peu dire que dire oui. — Dites toujours. »

Valentine s'était approchée ou plutôt avait approché ses lèvres de la grille, et ses paroles glissaient avec son souffle parfumé jusqu'aux lèvres de Morrel, qui collait sa bouche de l'autre côté de la froide et inexorable clôture, u Au revoir, » dit Valentine s'arrachant à ce bonheur, « au revoir.

— J'aurai une lettre de vous? — Oui. — Merci, chère femme, au revoir. » Le bruit d'un baiser innocent et perdu retentit, et Valentine s'enfuit sous les tilleuls.

LA PROMESSE. i7t

Morrel écouta les derniers bruits de sa robe frôlant les charmilles, de ses pieds faisant crier le sable, leva les yeux au ciel avec un ineffable sourire, pour remercier le ciel de ce qu'il permettait qu'il fût aimé ainsi, et disparut à son tour.

Le jeune homme rentra chez lui et attendit pendant tout le reste de la soirée, et pendant toute la journée du lendemain, sans rien recevoir. Enfin ce ne fut que le surlendemain vers dix heures du matin, et comme il allait s'acheminer vers M. Deschamps, notaire, qu'il reçut par la poste un petit billet qu'il reconnut pour être de Valentine, quoiqu'il n'eût jamais vu son écriture.

11 était conçu en ces termes :

«< Larmes, supplications, prières, n'ont rien fait. Hier, « pendant deux heures, j'ai été à l'église Saint-Philippe-du- « Roule, et pendant deux heures j'ai prié Dieu du fond de « l'âme; Dieu est insensible comme les hommes, et la signait ture du contrat est fixée à ce soir neuf heures.

« Je n'ai qu'une parole comme je n'ai qu'un cœur, Morrel, «c et cette parole vous est engagée, ce cœur est à vous.

K Ce soir donc, à neuf heures moins un quart, à la grille.

« Voire femme,

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