‹ Le comte de Montecristo (volume 2)Chapitre 21 sur 31 · V- Valentine de Villefoiit · texte numérisé non relu

V- Valentine de Villefoiit

« P. S, Ma pauvre grand'mère va de plus mal en plus K mal ; hier son exaltation est devenue du délire ; aujouru d'hui son délire est presque de la folie.

tt Vous m'aimerez bien, n'est-ce pîis, Morrel, pour me u faire oublier que je Faurai quittée en cet état?

« Je crois que l'on cache à grand-papa Noirtier que la u signature du contrat doit avoir lieu ce soir. »

Morrel ne se borna pas aux renseignements que lui don-

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nait Valentioe ; il alla chez le notaire, qui lui eonfii'nia la nouvelle que la signature du contrat était pour neuf heuMS du soir.

Puis il passa chez Montecristo ; ce fut encore là qu'il en sut le plus. Franz ëlait venu lui annoncer cette solennité; de son côté, madame de Villefort avait écrit au comte pour le prier de l'excuser si elle ne l'invitait point ; mais k mort de M. de Saint-Méran et l'état où se trouvait sa veuve jetaient sur cette réunion un voile de tristesse dont elle ne voulait pas nssorabrir le front du comte, auquel ellc/soubaitait toute sorte de bonheur.

La veille Franz avait été présenté à madame de Saint- Méran, qui avait quitté le lit pour cette présentation, et qui s'y était remise aussitôt. ^

Morrel, la chose est facile à comprendre, était dans un état d'agitation qui ne pouvait échapper à un œil aus^i pepçant que l'était l'œil du comte; aussi iMontecristo fut-il pour lui plus affectueux que jamais ; si affectueux que deux ou trois fois Maxiniilien fut sur le point de lui tout dire. Mais il se rappela la promesse formelle donnée h Valentine, et son secret resta au fond de son cœur.

Le jeune homme relut vingt fois dans la journée la lettre de Valentine. C'était là première fois qu'elle lui écrivait, et à quelle occasion ! A chaque fois qu'il relisait cette lettre, Maximilien se renouvelait à lui-même le serment de rendre Valentine heureuse. En effet, quelle autorité n'a pas la jeune fille qui prend une résolution aussi courageuse! Quel dévouement ne mérite-t-elle pas de la part de celui à qui elle a tout sacrifié! Comme elle doit être réellement pour soa amant le premier et le plus digne objet de son culte! C'est à la fois la reine et la femme, et Ton n'a point assez d'une âme pour la remercier et l'aimer.

Morrel songeait avec une agitation inexprimable i ce moment où Valentine arriverait en disant : « Me voici , Maximilien ; prenez-moi. »

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II avait organise toute cette fuite ; deux échelles avaient été cachées dans la luzerne du clos ; un cabriolet , que dC" vait conduire Maximitien fui-mémc, attendait; pas de do-* mestique, pas de lumière ; au détour de la première rue, on allumerait les lanternes, car il ne fallait point, par un sur* croît de précautions, tomber entre les mains de la police.

De temps en temps, des frissonnements passaient par tout ]e corps de Morrel ; il songeait au moment où, du faite de cd mur, il protégerait la descente de Valentine , et où il sentirait, tremblante et abandonnée entre ses bras, celle dont il n'avait jamais pressé que la main et baisé que le bout du doigt.

Mais quand vint l'après-midi, quand Morrel sentit Theure s'approcher, ï\ éprouva le besoin d'être seul ; son sang bouil* lait ; les simples questions , la seule voix d^un ami Teussei^t irrité; il se renferma chez lui, essafyaftt de lire; mais son regard glissa sur les page» sans y rien comprendre , et il finit par jeter son livré, pour en revenir à dessiner pour là deuxième fois son ptâïi, ses échelles et son clos.

Enfin l'heure s'approcha. Jamais homme bteti amoureux n'a laissé les horloges faire paisiblement leur chemin ; Morrel tourmenta si biefnlels siennes, qu'elles finirent par liiarquer huit heures et demie à sil heures. Il se dit alors qu'il était temps de partir, que neuf heures était bien effectivement l'heure de la signature du contrat, mais que. Selon téute probabilité, Valentine n'attendrait pas cette signature inutile; en conséquence, Morrel, après être pai^ti de la. rue Méslay h huit heureâ et dcfmie à sa pendule, entrait dans ]é olos^ comnMF huit hem'ed donnaient h Saint-Philippe-du- Roule.

Le ehevfll et le cabriolet furent cachés derrière une petitd masure en ruine dans laquelle Morrel avait l'habitude de êé édelier.

Feu h peu le jotir tomba ^ et les feuillages du jardin S6 BÀtt^reTit eA grosses touffes d'un noir opaque. Alors Morrél

sortit de la cachette et vint regarder, le cœur palpitant , au trou de la grille ; il n'y avait encore personne. Huit heures et demie sonnèrent. Une demi-heure s'écoula à attendre; Morrel se promenait de long en large ; puis, a des intervalles toujours plus rapprochés, venait appliquer son œil aux planches. Le jardin s'assomhrissait de plus en plus, mais dans l'obscurité on cherchait vainement la robe blanche, dans le silence on écoulait inutilement le bruit des pas. La maison, qu'on apercevait h travers les feuillages, restait sombre, et ne présentait aucun des caractères d'une maison gui s'ouvre pour un événement aussi important que l'est une signature de contrat de mariage.

. Morrel consulta sa montre qui sonria neuf heures trois quarts , mais presque aussitôt cette mémo voix de l'horloge déjà entendue deux ou trois fois rectifia l'erreur de la montre en sonnant neuf heures et demie. C'était déjà une demiheure d'attente de plus que Valentine n'avait fixé elle-même : elle avait dit neuf heures, même plutôt avant qu'après. Ce fut le moment le plus terrible pour le cœur du jeune homme, sur lequel chaque seconde tombait comme un marteau de plomb. Le plus faible bruit du feuillage , le moindre cri du vent appelaient son oreille et faisaient monter la sueur à son front; alors, tout frissonnant, il assujettissait son échelle^ et, pour ne pas perdre de temps, posait le pied sur le pre* mier échelon. Au milieu de ces alternatives de crainte et d'espoir, au milieu de ces dilatations et de ces serrements de cœur, dix heures sonnèrent à l'église.

; t( Oh ! » murmura Maximilien avec terreur, « il est impossible que la signature d'un contrat dure aussi longtemps, à moins d'événements imprévus; j'ai pesé toutes les chances, ^Iculé le temps que durent toutes I«s formalités, il s'est passé quelque chose. »

Et alors , tantôt il se promenait avec agitation devant la grille, tantôt il revenait appuyer son front brûlant sur le fer glacé. Valentine s*était-e]le évanouie après le contrat.

ou Valentine avait^elle été arrêtée dans sa fuite? C'étaient là les deux seules hypothèses que le jeune homme pouvait admettre, toutes deux désespérantes. L'idée à laquelle il se fixa fut qu'au milieu de sa fuite même la force avait manqué à Valentine, et qu'elle était tombée évanouie au milieu de quelque allée. <( Oh! s'il en est ainsi, » s'écria-t-ii en s'élançant au haut de l'échelle, «je la perdrais et par ma faute ! » Le démon qui lui avait soufilé cette pensée ne le quitta plus, et bourdonna à son oreille avec cette persistance qui fait que certains doutes , au bout d'un instant et par la force du raisonnement , deviennent des convictions. Ses yeux , qui cherchaient à percer l'obscurité croissante, croyaient sous la sombre allée apercevoir un objet gisant ; Morrel se hasarda jusqu'à appeler, et il lui sembla que le vent apportait jusqu'à lui une plainte inarticulée.

Enfin la demie avait sonné à son tour ; il était impossible de se leurrer plus longtemps, tout était supposable; les tempes de Maximilien battaient avec force, des nuages passaient devant ses yeux ; il enjamba le mur et sauta de l'autre côté.

Il était chez Villefort, il venait d'y entrer par escalade ; il songea aux suites que pouvait avoir une pareille action, mais il n'était pas venu jusque-là pour reculer. IL rasa quelque temps le mur, et , traversant l'allée d'un seul bond , il s'élança dans un massif. En un instant il fut à Pextrémité de ce massif. Du point ou il était parvenu on découvrait la maison.

Alors Morrel s'assura d'une chose qu'il avait déjà soup^ çonnée en essayant de glisser son regard à travers les arbres : c'est qu'au lieu des lumières qu'il pensait voir briller à chaque fenêtre, ainsi qu'il est naturel aux jours de cérémonie, il ne vit rien que la masse grise et voilée encore par un grand rideau d'ombre que projetait un nuage immense épandu sur la lune. Une lumière courait de temps en temps comme éperdue, et passait devant trois fenêtres du premier

ÎSi LE COMTE DE MONTECRISTO.

ëtagé. Ces troié tenéivts étaient cette» de rappdrtément Aé madame de Saint-Méùan. Une autre lumière restait immd-' bile derrière des rideaux rouges. Ces rideaux rouges étaient ceux de la ehambre k coucher de madame de Vittefort. Bldrrel devina tout cela. Tant de fois pour suivre Valentine en pensée à toute heure du jour, tant de fois, disons-nous, il s'était fait faire le plan de cette maison , que , sans l'avoir vue , il lai connaissait. Le jeune homme fol encore plus épouvanté de cette obscurilé et de ce silence qu'il ne l'avait été de l'absence de Valentine. Éperdu, fou de douleur, décidé h tout braver pour revoir Valentine et s'assnrer du malheur qu'il pressentait , quel qu'il fàt , Morrel gagna la lisière du massif, et s'apprêtait à traverser le plus rapidement possible le parterre, complètement découvert, quand un s6n de Voix encore assez éloigné, mais que le vent lui apportait, parvînt jusqu'à lui.

A ee bruit, il fit un pas en arriéré; déjà à moitié sorti du feuillage, il s'y enfonça complètement et demeura immobile et muet, enfoui dans son obscurité. Sa i'ésolution était prise : si c'était Valentine seule , il l'avertirait par un mot au passage; si ValeUtJne était accompagnée, il la Verrait au moins et s'assurerait qu'il ne lui était arriVé aueun malheur; si c'étaient des étrangers, il saisirait ^uèlqueé mots dé leur conversation et arriverait à comprendre ce mystèt^e incompréhensible jusque-là.

La lune alors sortit du nuage qui la cachait, et hut la porte du perron Morrel vit apparaître Villefort suivi d'un homme vêtu de nojt. Ils deéceridirent les marehes et è'avahéèï^ent vers le massif. Ils n'avaient pas fait qusitre pas, que dans cet homme vêtu de noir Morrel avait reconnu le docteur d'Avrigny.

Le jeune homme, en les Voyant venir à lUi, reeula machinalement devant eux jusqu'à ce qu'il rencontrât le tronc d'un sycomore qui faisait le centre d'un massif; là il fut forcé de s'arrêter. Bientèt le sable cessa de crier sous les pas des deux

j)Pomencui^s. « Ah ! cher docteur, » dit ïe procnreur du roî, k voici le ciel qui se dëcïapc décidément contre notre maison. Quelle horrible mort ! quel coup de foudre ! N'côsaycï pas de me consoler ; hélas ! il n*y a pas de consolation poui^ un pareil malheur, la plaie est trop vive et trop profonde; morte î morte! » Une sueur froide glaça le front du jeune homme et fit claquer ses dents. Qui donc était mort dans cette maison que Villefort lui-même disait maudite? « — Mon cher M. de Villefort, » répondit le médecin avec un accent qui redoubla la terreur du jeune homme , « je ne vous ai point amené ici pour vous censoler, tout au contraire. — Que voulez-vous dire? » demanda le procureur du roi effrayé. « — Je veux vous dire que , derrière le malheur qui vient de vous arriver, il en est un autre plus grand encore peut-être. — Oh ! mon Dieu ! « murmura Villefort en joi-» gnant les mainà, « qu'allez-vous me dire encore ? — Sommesnous bien seuls, mon ami? — Oh ! oui, bien seuls. Mais que signifient toutes ces précautions? — Elles signifient que j'ai une confidence terrible à vous faire , » dit le docteur ; « asseyons-nous. » Villefort torùba plutôt qu'il ne s'assit sur un brtnc. Le docteur resta debout devant lui , une main posée ^ur son épaule. Morrel, glacé d'effroi, tenait d'une main son front et de l'autre comprimait son cœur dont il craignait qu'on n'etitendît les battements. « — Morte! morte ! » répé-» tait-îl dans sa pensée avec la voix de son cœur. Et lui-même se sentait mourir, u — Parlez, docteur, j'écoute, » dit Villefort, «< frappez, je suis préparé à tout. — Madame de Saint- Mcrân était bien âgée sans doute , mais elle jouissait d'une santé excellente. » Morrel respira pour la première fois depuis dix minutes. « — Le chagrin Ta tuée, » dit Villefort; « oui, le chagrin, docteur! Cette habitude de vivre depuis quarante ans près du marquis... — Ce n'est pas le chagrin , mon cher Villefort, » dit le docteur. « Le chagrin peut tuer, quoique les cas soient rares , mais il ne tue pas en un jour, mais il ne tue pas en une heure , mais il ne tue pas en dix

m LE COMTE DE MONTEGRISTO.

minutes. » Villcfort ne répondit rien ; seulement il leva la iéte qu'il avait tenue baissëe jusque-là , et regarda le docteur avec des yeux effarés. « Vous êtes resté là pendant Va^ gonie? » demanda M. d'Avrigny. u — Sans doute, n répondit le procureur du roi ; « vous m'avez dit tout bas de ne pas in'éloigner. — Avez-vous remarqué les symptômes du mal auquel madame de Saint-Méran a succombé? — Certaine* ment. Madame de Saint-Méran a eu trois attaques successives à (j[uelques minutes les unes des autres, et a chaque fois plus rapprochées et plus graves. Lorsque vous êtes arrivé , déjà depuis quelques minutes madame de Saint-Méran était haletante; elle eut alors une crise que je pris pour une simple attaque de nerfs, mais je ne commençai à m'cffrayer réellement que lorsque je la vis se soulever sur son lit, les membres et le cou tendus. Alors ^ à votre visage je compris que la chose était plus grave que je ne le croyais. La crise passée, je cherchai vos yeux , mais je ne les rencontrai pas. Vous teniez le pouls, vous en comptiez les battements, et la seconde crise parut que vous ne vous étiez pas encore retourné de mon côté. Cette seconde crise fut plus terrible que la première ; les mêmes mouvements nerveux se reproduisirent, et la bouche se contracta et devint violette. A la troisième elle expira. Déjà, depuis la fin de la première, j'avais reconnu le tétanos ; vous me confirmâtes dans cette opinion. — Oui, devant tout le monde, » reprit le docteur; «( mais maintenant nous sommes seuls. — Qu'aliez-vous me dire , mon Dieu? — Que les symptômes du tétanos et de l'empoisonnement parles matières végétales sont absolument les mêmes. »

M. de Viliefort se dressa sur ses pieds , puis , après un instant d'immobilité et de silence, il retomba sur son banc. Il Oh ! mon Dieu , docteur, » dit-il , » songez-vous bien à ce que vous me dites là? » Morrel ne savait pas s'il faisait un rêve ou s'il veillait. « — Écoutez , » dit le docteur, « je connais l'importance de ma déclaration et le caractère de

rhomme à qui je la fais. — Est-ce au magistrat ou à l'ami que vous parlez ? » demanda Villefort. «t — A l'ami , à Tami seul en ce moment ; les rapports entre les symptômes du tétanos et les symptômes de Tempoisonnement par les substances végétales sont tellement identiques que s'il me fallait signer ce que je vous dis là , je vous déclare que j'hésiterais. Aussi , je vous le répète, ce n'est point au magistrat que je m'adresse, c'est à l'ami. Eh bien ! à l'ami , je dis : « Pendant u les trois quarts d'heure qu'elle a duré, j'ai étudié l'agonie, u les convulsions , la mort de madame de Saint-Méran ; eh t( bien! dans ma conviction, non-seulement madame de u SainM^éran est morte empoisonnée , mais encore je dite rais, oui, je dirais quel poison Ta tuée. » — Monsieur! monsieur ! — Tout y est , voyez-vous : somnolence interrompue par des crises nerveuses, surexcitation du cerveau, torpeur des centres. Madame de Saint-Méran a succombé à une dose violente de brucine ou de strychnine que par hasard sans doute , que par erreur peut-être, on lui a ad* ministrée. » Villefort saisit la main du docteur. « — Oh I c'est impossible! )> dit-il, «je rêve, mon Dieu, je rêve! C'est effroyable d'entendre dire des choses pareilles à un homme comme vous ! Au nom du ciel , je vous en supplie, cher docteur, dites-moi que vous pouvez vous tromper. — Sans doute je le puis, mais... — Mais...?— Mais je ne le crois pas. — Docteur, prenez pitié de moi ; depuis quelques jours il m'arrive tant de choses inouïes que je crois à la possibilité de devenir fou. — Un autre que moi a-t-il vu madame de Saint-Méran? — Personne. — A-t-on envoyé chercher chez le pharmacien quelque ordonnance qu'on ne m'ait pas sou* mise? — Aucune. — Madame de Saint-Méran avait-elle des ennemis? — Je ne lui en connais pas. — Quelqu'un avait-il intérêt à sa mort? — Mais non , mon Dieu ! mais non ; ma fille est sa seule héritière, Valentine seule... Oh! si une pareille pensée me pouvait venir ^ je me poignarderais pour punir mon cœur d'avoir pu un seul instant abriter une

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pareille pensée. — Oh! » s'écria à son tour M. d'Avrigny, « eher ami , à Dieu ne plaise que j'accuse quelqu'un ; je ne parle que d'un accident, comprenez- vous bien? d'une erreur. Mais accident ou erreur, le fait est \h qui parle tout bas à ma conscience, et qui veut que ma conscience vous parle tout haut. Informez-vous. — A qui? comment? dé quoi? — Voyons, Ban^ois, le vieux domestique, ne se serait^il pas trompé et n'aurait-il pas donné à madame de Saint^Méran quelque potion préparée pour éon maître? — Pour mon père? — Oui. — Mars comment tine potion préparée pour M. Noirtier peut-eHê empoisonner madame de Saint-Méran? — Rien de plus simple; vous savez que dans certaines maladies les poisons deviennent un remède ; la paralysie est une de ces maladies-là. A peu près depuis trots mois, par exemple, après avoir tout employé pour rendre le mouvement et la parole à ]rf. Noirtîefr, je me surs décidé à tenter un dernier moyen ; depuis trois mois, dis-je, je le traite par la brucine ; ainsi , dans la dernière potion qofe j'ai comrnandée pour lui , il en eiitrait ^ix centigrammes ; six centigrammes sans action sur les organes paralysés de M. Noirtier, et auxquels d'ailleurs il s'est accoutumé par des doses successives, six centigrammes suffisent pour tuer toute autre personne que lui. — Mon cher doeteur, il n'y a aucune communication entre l'appartement de M. Norrlier et celui de madame dé Saint-MéraA, et jamais Barrois n'entrait chez ma belle mère. Enfin , vous le d^ije, docteur, quoique je vous sache l'homme le plus habile et surtout le plus condetencicux du nH)nde, qtroiqu'en toute éii^eôri-< stirnce votre parole soit pour moi un flambeau qui mé ^uidé à l'égal de la lumière A\i soleil, eh bien ! doeteur, eh bien f j'ai besoin , malgré cette conviction , de m'appuyér évtf cet axiome : érrare humanmh est, — Écoutez, Vllïefort, a dit le docteur, « exisle-t-11 urf de mes éoùfréres en qui vous ayez autant de confiance qu'en moi ?-^ Pourquoi cela, dties? où voulez-vous en venir? — Appèléz-le, je lui dî^rfr ce que

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j'ai vu, ce que j'ai remurqué, nous ferons l'auitopsie. — El vous Couverez çUs traces du poison? >> Non, pas du poîaon, je n'ai pa3 dit cela, mais nous constaterons l'exaspération du système nerveux, nous reconnaîtrons Fii^phyxie patente, incontestable, et npusvous dirons, cher Villefort: «c Si c'est « par n^ljgence qu^Ja chose est arrivée, veillez sur vos servi- 4( teurs.; si c'est par haine, veillez sur vos ennemis !» — Oh ! mon Dieu ! que me proposez-vous là , d'Avrigny ? « répondit yiUefort abattu ; » du moment où il y aura un autre que vous dans le secret, une enquête deviendra nécessaire, et une enquête chez moi, impossible! Pourtant, » continua le procureur du roi en se reprenant et en regardant le médecin avec inquiétude, «< pourtant , si vous le voulez , si vous l'exigesE absolument , je le ferai. En effet , peut-être dois-je donner suite à cette affaire ; mon caractère me le commande. Mais, docteur, vous me voyez d'avance pénétré de tristesse; introduire dans ma maison tant de scandale après tant de douleur ! Oh ! ma femme et ma fille en mourront ; et moi , moi , docteur, vous le savez, un homme n'en arrive pas ou j'en suis , un homme n'a pas été procureur du roi vingt-cinq ans sans s'être amassé bon nombre d'ennemis ; les miens sont nombreux. Cette affaire ébruitée sera pour eux un triomphe qui les fera tressaillir dje joie, et moi me couvrira de honte. Docteur, pardonnez-moi ces idées mondaines. 3i vous étiez un prêtre, je n'oserais vous dire cela ; mais vous êtes un homme, mais vous ^nnaissez les autres hommes ; docteur, docteur, vous ne m'ave^e rien dit, n'est-ce pas? — JHon cher M. de Villefort, » répondit le docteur ébranlé, «c mon premier devoir est l'humanité. J'eusse sauvé madame de Saint-Méran si la scieoce eût eu le pouvoir de le faire; mais elle est morte, je me dois aux vivants. Ensevelissons au plus profond de nos cœurs ce terrible .secret. Je perme.t- |nai , si Icjp yeu;c de quelques-uns s'oavrent là-dessus , qu'on imiHite à mon ignorance le silence que j!aurai gardé. Cep^en- Aiait , monsieur , cherchez toujours , cherchez activement^

car peut-être cela ne s'arréicra-t-îl point là... Et quand vous aurez trouvé le coupable, si vous le trouvez , c^est moi qui vous dirai : « Vous êtes magistrat , faites ce que vous voûte drez 1 >» — Oh I merci , merci , docteur ! >» dit Vîllefort avec une joie indicible, u je n*ai jamais eu de meilleur ami que vous. » Et comme s'il eût craint que le docteur d'Avrrgny ne revînt sur cette concession , il se leva et entraîna le docteur du côte de la maison. Ils s'éloignèrent.

Morrel, comme s'il eût eu besoin de respirer, sortit sa tête du (aillis, et la lune éclaira ce visage si pâle qu'on eût pu le prendre pour un fantôme. « Dieu me protège d'une manifeste mais terrible façon. » dit-il. « Mais Valentine! Valcnline ! pauvre amie! résistera-t-elle à tant de douleurs? »

En disant ces mots, il regardait alternativement la fenêtre aux rideaux rouges et les trois fenêtres aux rideaux blancs.

La lumière avait presque complètement disparu de la fenêtre aux rideaux rouges. Sans doute madame de Villefort venait d'éteindre sa lampe, et la veilleuse seule envoyait son reflet aux vitres.

A l'extrémité du bâtiment, au contraire, il vit s'ouvi'ir une des trois fenêtres aux rideaux blancs. Une bougie placée sur la cheminée jeta au dehors quelques rayons de sa pâle lumière, et une ombre vint un instant s'accouder au balcon. Morrel frissonna ; il lui semblait avoir entendu un sanglot.

Il n'était pas étonnant que cette âme ordinairement si courageuse et si forte , maintenant troublée et exaltée par les deux plus fortes des passions humaines , l'amour et la peur, se fût affaiblie au point de subir des hallucinations superstitieuses.

Quoiqu'il fût impossible , caché comme il l'était , que l'œil de Valentine le distinguât, il crut se voir appeler par l'ombre de la fenêtre ; son esprit troublé le lui disait , son cœur ardent le lui répétait. Cette double erreur devenait une réalité irrésistible , et , par un de ces incompréhensibles élans de jeunesse, il bondit hors de sa cachette, et en deux

enjambées, au risque d*étre vu , au risque d'effrayer Valentine, au risque de donner réveil par quelque cri involontaire échappé à la jeune fille , il franchit ce parterre que la lune faisait large et blanc comme un lac , et gagnant la rangée de caisses d'orangers qui s'étendait devant la maison , il atteignit les marches du perron , qu'il monta rapidement, et poussa la porte, qui s*ouvrit sans résistance devant lui.

Valentine ne l'avait pas vu ; ses yeux levés au ciel suivaient un nuage d'argent glissant sur l'azur, et dont la forme était celle d'une ombre qui monte au ciel ; son esprit poétique et exalté lui disait que c'était l'âme de sa grand'mère.

Cependant Morrel avait traversé l'antichambre et trouvé la rampe de l'escalier ; des tapis étendus sur les marches assourdissaient son pas : d'ailleurs Morrel en était arrivé à ce point d'exaltation que la présence de M. de Villefort luimême ne l'eût pas effrayé. Si M. de Villefort se fût présenté & sa vue, sa résolution était prise : il s'approchait de lui, et lui avouait tout , en le priant d'excuser et d'approuver cet amour qui l'unissait & sa fille, et sa fille à lui; Morrel était fou. Par bonheur, il ne vit personne.

Ce fut alors surtout que cette connaissance qu'il avait prise par Valentine du plan intérieur c|c la maison lui servit; il arriva sans accident au haut de l'escalier, et comme, arrivé là, il s'orientait, un sanglot dont il reconnut l'expression lui indiqua le chemin qu'il avait à suivre; il se retourna : une porte entre-bâiltée laissait arriver h lui le reflet d'une lumière et le son de la voix gémissante. Il poussa cette porte et entra.

Au fond d'une alcôve, sous le drap blanc qui recouvrait sa tète et dessinait sa forme, gisait la morte , plus effrayante encore aux yeux de Morrel depuis la révélation du secret dont le hasard l'avait fait possesseur. A côté du lit, à genoux , la tête ensevelie dans les coussins d'une large bergère, Valentine , frissonnante et soulevée par les sanglots , éten- 5. 17

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dait au-^i«88U8 de sa télé , qu'on ne voyait pas , ses deux mains jointes et roidies. Elle avait quitté la fenêtre restée ouverte, et priait tout hant avec des accents qui eussent touché le cœur le plus insensible; la parole s*échappait de ses lèvres, rapide, incohérente, inintelligible, tant la douleur serrait sa gorge de ses brûlantes étreintes. La lune , glissant i travers l'ouverture des persiennes , faisait pâlir la lueur de la bougie, et azurait de ses teintes funèbres ce tableau de désolation.

Morrel ne put résister & ce spectacle ; il n'était pas d'une piété exemplaire , il n'était pas facile à impressionner ; mais Valentine souffrant, pleurant, se tordant les bras à sa vue, c'était plus qu'il n'en pouvait supporter en silence. Il poussa un soupir, murmura un nom, et la tète noyée dans les pleurs et marbrée sur le velours du fauteuil , une tète de Madeleine du Corrége, se releva et demeura tournée vers lui. Valentine le vit et ne témoigna point d'étonnement. Il n'y a plus d'émotions intermédiaires dans un cœur gonflé par un désespoir suprême. Morrel tendit la main à son amie. Valentine, pour toute excuse de ce qu'elle n'avait pas été le trouver, lui montra le cadavre gisant sous le drap funèbre et recommença k sangloter. Ni l'un ni l'autre n'osaient parler dans cette chambre. Chacun hésitait à rompre ce silence que semblait commander la mort debout dans quelque cola et le doigt sur les lèvres.

Enfin Valentine osa la première. « Ami, » dit-elle , « comment étes-vous ici? Hélas ! je vous dirais : « Soyez le «( bienvenu, » si ce n'était pas la mort qui vous eut ouvert la porte de celle maison. — Valentine, » dit Morrel d'une voix tremblante et les mains jointes , « j'étais là depuis huit heures et demie; je ne vous voyais point venir : l'inquiétude m'a pris , j'ai sauté par-dessus le mur, j'ai pénétré dans le jardin, alors des voix qui s'entretenaient du fatal accident. •• — Quelles voix? » demanda Valentine. Morrel frémit, car toute la conversation du docteur et de M. de Villebrt lui

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reyint & l'esprit, et, à travers le drap, il croyait voir ces bras tordus , ce cou roidi , ces lèvres violettes. « — Les voix de vos domestiques,» dit-il, «m*ont tout appris. — Mais venir jusqu'ici , c'est nous perdre, mon ami , » dit Valentine sans effroi et sans colère. «< — Pardonnez-moi , » répondit Morrel du même ton , « je vais me retirer. — Non , » dit Valentine, « on vous rencontrerait, restez. — Mais si Ton srenait?... » La jeune fille secoua la tète. »< — Personne ne Viendra, n dit-elle, » soyez tranquille, voilà notre sauvegarde. » fit elle montra la forme du cadavre moulée par le drap, ^ — Mais qu'est-il arrivé de M. d'Épinay, dites-moi, je vous en «upplie?» reprît Morrel. « — M. Franz est arrivé pour signer le contrat au moment où ma bonne grand'mëre rendait le dernier soupir. — Hélas ! » dit Morrel avec un sentiment de joie égoïste, car il songeait en lui-même que cette mort retardait indéfiniment le mariage de Valentine. ic — Mais ce qui redouble ma douleur, » continua la jeune fille, comme si ce sentiment eut du recevoir à l'instant même sa punition , « c'est que cette pauvre chère aïeule , en mourant , a ordonné qu'on terminât le mariage le plus tàt possible ; elle aussi, mon Dieu ! en croyant me protéger, elleagssi agissait contre moi. — Écoutez! » dit Morrel. Les deux jeunes gens firent silence. On entendit une porte qui s'ouvrit , et des pas firent craquer le parquet du corridor et les marches de l'escalier. « — C'est mon père qui sort de son cabinet, » dit Valentine. « — Et qui reconduit le docteur, » ajouta Morrel. « — Comment savez- vous que c'est le doc* leur? » demanda Valentine étonnée, u — Je le présume, » dit Morrel. Valentine regarda le jeune homme. Cependant on entendit la porte delà rue se fermer. M. de Villefort alla donner en outre un tour de clef à celle du jardin , puis il remonta l'escalier. Arrivé dans l'antichambre , il s'arrêta un instant comme s'il hésitait s'il devait entrer chez lui ou dans la chambre de madame de Saint-Méran. Morrel se jeta derrière une portière. Valentine ne fît pas un mouvement :

on eut dit qu'une suprême douleur la plaçait au-dessus des craintes ordinaires. M. de Villefort rentra chez lui. « Maintenant, » dit Valentine, u vous ne pouvez plus sortir ni par la porte du jardin ni par celle de la rue. » Morrei regarda la jeune fille avec étonnement. « Maintenant, » dit-elle, « il n'y a plus qu'une issue permise et sûre , c'est celle de l'appartement de mon grand-père. » Elle se leva. « Venez, n dit-elle. « — Où cela? » demanda Maximilien. «c — Chez mon grand-père. — Moi , chez M. Noirtier ! — Oui. — T songez-vous, Valentine? — J'y songe, et depuis longtemps» Je n'ai plus que cet ami au monde, et nous avons tous deux besoin de lui... Venez. — Prenez garde, Valentine, » dit Morrei hésitant à faire ce que lui ordonnait la jeune fille , « prenez garde , le bandeau est tombé de mes yeux. En venant ici, j'ai accompli un acte de démence. Avez-vous bien vous-même toute votre raison, chère amie? — Oui, » dit Valentine , « et je n'ai qu'un scrupule au monde , c'est de laisser seuls les restes de ma pauvre grand'mère, que je me suis chargée de garder. — Valentine , » dit Morrei , « la mort est sacrée par elle-même. — Oui , » répondit la jeune fille ; « d'ailleurs ce sera court , venez. »

Valentine traversa le corridor et descendit un petit escalier qui conduisait chez Noirtier. Morrei la suivait sur la pointe du pied. Arrivés sur le palier de l'appartement, ils trouvèrent le vieux domestique, «t Barrois, » dit Valentine, « fermez la porte et ne laissez entrer personne. » Elle passa la première.

Noirtier, encore dans son fauteuil , attentif au moindre bruit, instruit par son vieux serviteur de tout ce qui se passait, fixait des regards avides sur l'entrée de la chambre ; il vit Valentine, et son œil brilla.

Il y avait dans la démarche et dans l'attitude de la Jeune fille quelque chose de grave et de solennel qui frappa le vieillard. Aussi, de brillant qu'il était, son œil devint-il interrogateur.

LA PROMESSE. i05

« Cher père , >» dit-elle d'une voix brève , « ëcoute-moi bien : tu sais que bonne maman Saint-Méran est morte il y a une heure, et que maintenant, excepté toi, je n'ai plus personne qui m'aime au monde?» Une expression de tendresse infinie passa dans les yeux du vieillard. « C'est donc à toi seul, n'est-ce pas, que je dois confier mes chagrins ou mes espérances? » Le paralytique fit signe que oui. Valentine prit Maximilien par la main. *t Alors, » lui dit-elie, u regarde bien monsieur. >• Le vieillard fixa son œil scrutateur et légèrement étonné sur Morrel. u C'est M. Maximilien Morrel, » dit-elle, « le fils de cet honnête négociant de Marseille dont tu as sans doute entendu parler. — Oui, » fit le vieillard, « — C'est un nom irréprochable, que Maximilien est en train de rendre glorieux , car à trente ans il est capitaine de spahis , officier de la Légion d'honneur. » Le vieillard fit signe qu'il le se rappelait. «Eh bien! bon papa, » dit Valentine en se mettant à deux genoux devant le vieillard et en montrant Maximilien d'une main, «je l'aime, et ne serai qu'à lui ! Si l'on me force d'en épouser un autre , je me laisserai mourir ou je me tuerai. » Les yeux du paralytique exprimaient tout un monde de pensées tumultueuses.

i( Tu aimes M. Maximilien Morrel, n'est-ce point, bon papa ? » demanda la jeune fille. « — Oui , » fit le vieillard immobile. « — Et tu veux bien nous protéger, nous qui sommes aussi tes enfants, contrôla volonté de mon père? » Noirtier attacha son regard intelligent sur Morrel , comme pour lui dire : »— C'est selon. » Maximilien comprit. « — Mademoiselle , » dit-il , « vous avez un devoir sacré à remplir dans la chambre de votre aïeule : voulez-vous me permettre d'avoir l'honneur de causer un instant avec M. Noirtier? — Oui, oui , c'est cela , » fit l'œil du vieillard. Puis il regarda Valentine avec inquiétude. « — Comment il fera pour te comprendre, veux-tu dire, bon père. — Oui. — Oh! sois tranquille ; nous avons si souvent parlé de toi , qu'il sait

bien eommcnt je te parle. » Puis , se tournant vers Maximi]îen arec un adorable sourire, quoique ce sourire fût voilé par une profonde tristesse : « Il sait tout ce que je sais, » dit-elle.

Valentine se releva , approcha un siëge pour Morrel, recommanda h Barrois de ne laisser entrer personne, et après avoir tendrement embrassé son grand-père , et dit adieu tristement à Morrel , elle partit.

Alors Morrel , pour prouver à Noir! jer qu'il avait la confiance de Valentine et connaissait tous leurs secrets, prit le dictionnaire , la plume et le papier , et plaça le tout sur une table où il y avait une lampe.

u Mais , d*abord , » dit Morrel , « permettez-moi , mon* sieur , de vous raconter qui je suis , comment j'aime made^ moiselle Valentine , et quels sont mes desseins k son égard.

— J'écoute, » fit Noirtier,

C'était un spectacle assez imposant que ce vieillard, inutile fardeau en apparence, et qui était devenu le seul protecteur, le seul appui, le seul juge de deux amants jeunes , beaux, forts, et entrant dans la vie.

Sa figure, empreinte d'une noblesse et d'une austérité re« marquables , imposait à Morrel , qui commença son récit eo tremblant.

II raconta alors comment il avait connu , comment il avait aimé Valentine, et comment Valentine , dans son isolement et son malheur, avait accueilli l'offre de son dévouement. U lui dit quelles étaient sa naissance, sa position, sa fortune; et plus d'une fois, lorsqu'il interrogea le regard du paralytique, ce regard lui répondit : « C'est bien ; continuez. -^ Mainte* nant , » dit Morrel quand il eut fini cette première partie de son récit , « maintenant que je vous ai dit, monsieur, mon amour et mes espérances, dois-je vous dire nos projets?

— Oui , » fit le vieillard. « — Eh bien ! voilà ce que nous avions résolu. »

Et alors ilraconta tout à Noirtier , comment un cabriolet

attendait dans l'endos ; comment il comptait enlever Valen* tine , la conduire chez sa sœur , Fépouser , et , dans une respectueuse attente, espérer le pardon de M. de Villefort, « — Non, » dit Noirtier. « — Non , » reprit Morrel , « ce n'est pas ainsi qu'il faut faire ? — Non. — - Ainsi ce projet n'a point voire assentiment? — Non. — Eh bien ! il y a un autre moyen , » dit Morrel. Le regard interrogateur du vieillard demanda : «— Lequel? — J'irai, » continua Maximilien , « j'irai trouver M. Franz d'Épinay ; je suis heureux de pouvoir vous dire cela en Tabsence de mademoiselle de Villefort ; et je me conduirai avec lui de façon k le forcer d'être un galant homme. » Le regard de Noirtier continua d'interroger. « — Ce que je ferai? — Oui. — Le voici. Je Tirai trouver, comme je vous le disais ; je lui raconterai les liens qui m'unissent à mademoiselle Valentine ; si c'est un homme délicat, il prouvera sa délicatesse en renonçant de lui-même a la main de sa fiancée , et mon amitié et mon dévouement lui sont de cette heure acquis jusqu'à la mort; s'il refuse, soit que l'intérêt le pousse , soit qu'un ridicule orgueil le fasse persister , après lui avoir prouvé qu'il contraindrait ma femme, que Valentine m'aime et ne peut aimer un autre que moi , je me battrai avec lui , en lui donnant tous les • avantages, et je le tuerai ou il me tuera; si je le tue, il n'épousera pas Valentine; s'il me tue , je serai bien sur que Valentine ne l'épousera pas. »

Noirtier considérait avec un plaisir indicible cette noble et sincère physionomie sur laquelle se peignaient tous les sentiments que sa langue exprimait, en y ajoutant par l'expression d'un beau visage tout ce que la couleur ajoute k un dessin solide et vrai. Cependant, lorsque Morrel eut fini de parler, Noirtier ferma les yeux à plusieurs reprises, ce qui était, on le sait, sa manière de dire non. k Non ? » dit Morrel. « Ainsi vous désapprouvez ce second projet comme vous avez déjà désapprouvé le premier? — Oui, je le désap* prouve, » fit le vieillard. « — Mais que faire alors, mon-;

sieur? » demanda Morrel. « Les dernières paroles de nia« dame de Saint-Méran ont été pour que le mariage de sa petite* fille ne se fit point attendre : doîs-je laisser les choses s'accom-* plir ? » Noirtier resta immobile. « — Oui , je comprends ^ » dit Morrel, « je dois attendre. — Oui. — Mais tout délai nous perdra , monsieur , » reprit le jeune homme. « Seule , Valentine est sans force , et on la contraindra comme un enfant. Entré ici miraculeusement pour savoir ce qui s'y passe , admis miraculeusement devant vous, je ne puis raisonnablement espérer que ces bonnes chances se renouvellent. Croyez-moi, il n*y a que Tun ou l'autre des deux partis que je vous propose , pardonnez cette vanité à ma jeunesse, qui soit le bon ; dites-moi celui des deux que vous préférez : autorisez-vous mademoiselle Valentine à se confier à mon honneur? — Non. — Préférez-vous que j'aille trouver M. d'Épinay ? — Non. — Mais, mon Dieu ! de qui nous viendra le secours que nous attendons? Du ciel? » Le vieillard sourit des yeux , comme il avait l'habitude de sourire quand on lui parlait du ciel. Il était toujours resté un peu d'athéisme dans les idées du vieux jacobin, u Du hasard? » reprit Morrel. « — Non. — De vous? — Oui. — De vous? — Oui , )» répéta le vieillard. « — Vous comprenez bien ce que je vous demande, monsieur? Excusez mon insistance, car ma vie est dans votre réponse ; notre salut nous viendra de vous? — Oui. — Vous en êtes sûr? — Oui. — Vous en répondez? — Oui. » Et il y avait dans le regard qui donnait cette affirmation une telle fermeté , qu'il n'y avait pas moyen de douter de la volonté, sinon de la puissance, u — Oh ! merci, monsieur, merci cent fois ! Mais comment, à moins qu'un miracle du Seigneur ne vous rende la parole, le geste, le mouvement, comment pourrez-vous , vous en^ chaîné dans ce fauteuil , vous muet et immobile , comment pourrez- vous vous opposer à ce mariage? » Un sourire éclaira le visage du vieillard , sourire étrange que celui des yeux sur un visage immobile !

LA PROMESSE. m

(( Ainsi je dois attendre ? » demanda le jeune homme. « — Oui. — Mais le contrat?... » Le même sourire reparut. « Voulez-vous donc me dire qu'il ne sera pas signé? — Oui, n dit Noirtier. « — Ainsi le contrat ne sera même pas signé, » g*écria Morrel. « Oh! pardonnez, monsieur! à Tannonce d'un grand bonheur, il est bien permis de douter; le contrat ne sera pas signé ? — Non , » dit le paralytique.

Malgré cette assurance , Morrel hésitait à croire. Cette promesse d'un vieillard impotent était si étrange, qu'au lieu de venir d'une force de volonté , elle pouvait émaner d'un affaiblissement des organes. N'estril pas naturel que l'insensé qui ignore sa folie prétende réaliser des choses au-dessus de sa puissance? Le faible parle des fardeaux qu'il soulève, le timide des géants qu'il affronte , le pauvre des trésors qu'il manie ; le plus humble paysan , au compte de son orgueil , s'appelle Jupiter.

Soit que Noirtier eut compris l'indécision du jeune homme, soit qu'il n'ajoutât pas complètement foi à la docilité qu'il avait montrée , il le regarda fixement.

« Que voulez- vous, monsieur? » demanda Morrel , « que je vous renouvelle ma promesse de ne rien faire? » Le regard de Noirtier demeura fixe et ferme , comme pour dire qu'une promesse ne suffisait pas ; puis il passa du visage à la main. « Voulez-vous que je jure, monsieur? » demanda Maximilien. u — Oui , » fit le paralytique avec la même solennité , «je le veux. » Morrel comprit que le vieillard attachait une grande importance à ce serment. Il étendit la main, «c Sur mon honneur, » dit-il, « je vous jure d'attendre ce que vousaurez décidé pour agir contre M. d'Épinay.

— Bien , >» fit des yeux le vieillard, «t — Maintenant, monsieur, » demanda Morrel, u ordonnez-vous que je me retire?

— Oui. — Sans revoir mademoiselle Valentine? — Oui. » Morrel fit signe qu'il était prêt à obéir. « — Maintenant, » continua Morrel, «< permettez-vous , monsieur, que votre fils vous embrasse comme l'a fait tout à l'heure votre fille? »

m LE COMTE DE MONTEGRISTO.

Il n'y «Tait pas à se tromper à l'expression des yeux de Noirtier. Le jeune homme posa sur le front du vieillard ses lèvres au même endroit où la jeune fille avait pose les siennes. Puis il salua une seconde fois le vieillard et sortit.

Sur le carre il trouva le vieux serviteur prévenu par Valentine; celui-ci attendait Morrel, et le guida par les détours d'un corridor sombre qui conduisait à une petite porte don* nant sur le jardin.

Arrivé là, Morrel gagna la grille; par la charmille, il ta% en un instant au haut du mur, et par son échelle, en une seconde, il fut dans l'enclos à la luzerne, où son cabriolet l'attendait toujours. II y monta, et, brisé par tant d'émo« tions, mais le cœur plus libre, il rentra vers minuit rue Meslay, se jeta sur son lit, et dormit comme s'il eût été plongé dans une profonde ivresse.

LE CAVEAU DE LA FAMILLE VILLEFQaT.

A deux jours de là, une foule considérable se trouvait rassemblée, vers dix heures du matin, à la porte de M. de Vil* lefort, et Ton avait vu s'avancer une longue file de voitures de deuil et de voitures particulières tout le long du faubourg Saint'Honoré et de la rue de la Pépinière.

Parmi ces voitures, il y en avait une d*une forme singu* Hère, et qui paraissait avoir fait un long voyage. C'était une

LE CAVEAir DE LA FAMILLE VILLEFORT. iW

espèce de fourgon peint en noir, et qui un ded premiers s'était trouvé au funèbre rendez-vous.

Alorson s'était informé et l'on avait appris que, parunecoïneidence étrange, cette voiture renfermait le corps de M. le marquis de Saint-Méran, et que ceux qui étalent venus pour un seul convoi suivraient deux cadavres.

Le nombre de ceux-là était grand. M. le marquis de Saint* Méran, ï'un des dignitaires les plus zélés et les plus fidèles du roi Louis XVIII et du roi Charles X , avait conservé grand nombre d*amis qui, joints aux personnes que les convenances sociales mettaient en relation avec Yiilefort, for* maient une troupe considérable.

On fit prévenir aussitôt les autorités, et l'on obtint que les deux convois se feraient en même temps. Une seconde voiture, parée avec la même pompe mortuaire, fut amenée devant la porte de M. de Yiilefort, et le cercueil transporté du fourgon de poste sur le carrosse funèbre.

Les deux corps devaient être inhumés dans le cimetière du Père-Lachaise, où depuis longtemps M. de Yiilefort avait fait élever le caveau destiné & la sépulture de toute sa famille. Dans ce caveau avait déjà été déposé le corps de la pauvre Renée, que son père et sa mère venaient rejoindre après dix années de séparation.

Paris, toujours curieux, toujours ému des pompes funéraires, vit avec un religieux silence passer le cortège splen* dide qui accompagnait à leur dernière demeure deux des noms de cette vieille aristocratie, les plus célèbres pour l'esprit traditionnel, pour la sûreté du commerce et le dévouement obstiné aux principes.

Dans la même voiture de deuil, fieauchamp, Albert et Château-Renaud s'entretenaient de cette mort presque mi* bite.

« J'ai vu madame de Saint-Méran Fan dernier encore à AforseiUe, » disait Château-Renaud; «je revenais d'Algérie; c'était une personne destinée à vivre cent ans, grâce à sa

santé parfaite, à son esprit toujours présent et h son activité prodigieuse. Quel âge avait-elle ? — Soixante-six ans, » répondit Albert, «c du moins h ce que Franz m'a assuré. Mais ce n*est point Tâge qui Ta tuée, c*est le chagrin qu'elle a ressenti de la mort du marquis ; il parait que depuis cette mort, qui l'avait violemment ébranlée, elle n'a pas repris complètement sa raison. — Mais enfin de quoi est-elle morte? » demanda Beauchamp x — D'une congestion cérébrale, à ce qu'il parait, ou d'une apoplexie foudroyante. N'est-ce pas la même chose? — Mais à peu près. — D'apoplexie, » dit Beauchamp, «< c'est difficile à croire. Madame de Saint- Méran , que j'ai vue aussi une fois ou deux dans ma vie, était petite, grêle de formes et d'une constitution bien plus nerveuse que sanguine ; elles sont rares les apoplexies produites par le chagrin sur un corps d'une constitution pareille k celui de madame de Saint-Méran. — En tout cas, » dit Albert, u quelle que soit la maladie ou le médecin qui l'a tuée, voilà M. de Villefort, ou plutôt mademoiselle Valentine, ou plutôt encore notre ami Franz en possession d'uu magnifique héritage, quatre-vingt mille livres de rente, je crois ! — Héritage qui sera presque doublé à la mort de ce vieux jacobin de Noirtier. — En voilà un grand-père tenace , » dit Beauchamp. « Tenacem propositi virum. U a parié contre la mort, je crois, qu'il enterrerait tous ses héritiers. Il y réussira, ma foi. C'est bien le vieux conventionnel de 95 qui disait à Napoléon en 1814 : u Vous baissez « parce que votre empire est une jeune tige fatiguée par sa » croissance ; prenez la république pour tuteur, retournons «t avec une bonne constitution sur les champs de bataile, et « je vous promets cinq cent mille soldats, un autre Marengo » et un second Austerlitz. Les idées ne meurent pas, sire, tt elles sommeillent quelquefois ; mais elles se réveillent plus .«( fortes qu'avant de s'endormir. » — Il parait, » dit Albert, « que pour lui les hommes sont comme les idées ; seulement une chose m'inquiète, c'est de savoir comment Franz d'É-

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