LE SUICIDE. H
main crispëe. « Fwuand ! ■ lui cri&-t-il , « de mes cent noms, je n'aurais besma de t'en dire qu'un seul pour te foudroyer ; mais ce nom , tu le devines , a'est-K^ pas ? ou plutôt tu te le rappelles? car, maigre tous mes chagrins, toutes mes tortures, je te montre aujourd'hui un visage que le bonheur de la vengeance rajeunit, un visage que tu dois avoir vu bien souvent dans tes rères depuis ton mariage... avec Mercddès, ma fiancée! n Le général, la tête renversée en arrière, les mains étendues, le regard fixe, dévora en silence ce terrible spectacle ; puis, allant chercher la muraille comme point d'appui , il s'y glissa lentement jusqu'à la porte par laquelle il sortit k reculons, en laissant échapper ce seul cri lugubre, hraentable, déchirant : « — Edmond Dantés! » Pcris, avec d«e soupira qui n'avaient rien d'humain , il se traîna josqu'au péristyle de la nrtaison, traversa la cour en homme ivre, et tomba dons les bras de son valet de chambre en murmurant seulement d'une vois inintelligible : •' A l'hôtel ! à l'hôtel ! »
En chemin, l'air frais et la honte que lui causait l'attention de ses gens le remirent en état d'assembler ses idées ; mais le trajet fut court, et à mesure qu'il se rapprochait de chez lui, le comlc sentait se renouveler toutes ses douleurs. A quelques pas de la maison , le comte fit arrêter et descendit. La porte de l'hôtel était toute grande ouverte; un fiacre , tout surpris d'être appelé dans cette magnifique demeure, stationnait au milieu de la cour; le comte r^arda ce fiacre avec effroi, mais sans oser interroger personne, et s'élança dans son appartement. Deux personnes descendaient l'escalier ; il n'eut que le temps de se jeter dans un cabinet pour les éviter. C'était Mercedes appuyée au bras de son fils qui Ions deux quittaient Iliôtel. Ils passèrent à deux lignes du malheureux, qui , caché derrière I» portière de damas, fut effleuré en quelque sorte par la robe de soie de Mercedes, et qui sentit i son visage la tiède baldne de ces paroles prononcées par son fila : « Du cou-
» LE COBITE DE HOKTECRISTO.
rage, ma mèrel Venez, venez, nous ne sommes plus ici chez nous. « Les paroles s'éteignirent, les pas s'éloignèrent.
Le général se redressa suspendu par ses mains crispées au rideau de damas ; il comprimait le plus liorrible sanglot qui fut jamais sorti de la poitrine d'un père, abandonné à la fois par sa femme et par son fils. Bientôt il entendit claquer la portière en fer du fiacre , puis la voix du cocber, puis le roulement de la lourde machine ébranla les vitres ; alors il s'élança dans sa chambre à coucher pour voir encore une fois tout ce qu'il avait aimé dans le monde ; mais le fiacre partit sans que la tète de Mercedes ou celle d'Albert eût paru à la portière , pour donner k la maison solitaire, pour donner au père et à l'époux abandonné le dernier r^ard, l'adieu et le regret, c'est-à-dire le pardon.
Aussi, au moment même où les roues du lincre ébranlaient le pavé de la voûte, un coup de feu retentit, et une fumée sombre sortit par une des vitres de cette fenêtre de la chambre à coucher, brisée par la force de l'explosion.
ViLBHTIIfS.
On devine où Morrel avait affaire et chez qui était son rendez-vous. Aussi Morrel, en quittant Montecristo, s'achemina-t-il lentement vers la maison de Villefort. Nous disons lentement : c'est que Morrel avait plus d'une demi-heure k lui pour faire cinq cents pas ; mais , malgré ce temps plus
VALENTINB. VS
que suffisant , il s'était empressé de quitter Moatecristo , ayant hâte d'être seul avec ses pensées. 11 savait bien sou heure : l'heure k laquelle Valentine , assistant au déjeuner de Noirtier, élait sûre de ne pas être troublée dans ce pieux devoir. Noirtier et Valentine lui avaient accordé deux visites par semaine, et il venait profiler de son droit.
It arriva, Valentine l'attendait. Inquiète, presque égarée, elle lui saisit la main et l'amena devant son grand-père. Celte inquiétude, poussée, comme nous le dirons, presque jusqu'à rëgarenient, venait du bruit que l'aventure de Morccrf avait faite dans le monde; on savait (le monde sait toujours) l'aventure de l'Opéra. Chez Villefort, personne ne doutait qu'un duel ne fut la conséquence forcée de cette aventure; Valentine, avec son instinct de femme, avait deviné que Morrel serait le témoin de Montecristo, et avec le courage bien connu du jeune homme , avec celte amitié profonde qu'elle lui connaissait pour le comte, elle craignait qu'il n'eût point la force de se borner au rôle passif qui liii était assigné.
On comprend doue avec quelle avidité les détails furent demandés, donnés et reçus, et Morrel put lire une indicible joie dans les yeux de sa bien-aimée quand elle sut que celte terrible affaire avait eu une issue non moins heureuse qu'inattendue.
>i Itfaintenant, » dit Valentine en faisant signe à Morrel de s'asseoir k côté du vieillard et en s'asseyant elle-même sur le tabouret où reposaient ses pieds, i< maintenant parlons un peu de nos affaires. Vous savez, Maximilien, que bon papa avait eu un instant l'idée de quitter la maison, et de prendre un appartement hors de l'hôtel de M. de Villefort? — Oui, certes, « dit Maximilien, n je me rappelle ce projet, et j'y avais même fort applaudi. — Eh bien ! « dit Valentine, <i applaudissez encore, Maximilien, car bon papa y revient. — Bravo ! » dit Maximilien. « — El savez-vous, » dit Valentine, » quelle raison donne bon popa pour quitter B.
la maison? n Noirtier regardait sb fille pour lui imposer silence de l'œil ; mais Vnlentine ne regardait point Noirtier ; ses jcoT, son regard, sou sourire, tout ëtait pour Horrel. ■ — Oh ! quelle que soit la raison que douue M. Koirtier, ■ s'écria Morrel, «je déclare qu'elle est bonne, — Excellente,'! dit Valentine ; « il prétend que l'air du faubourg Saint- Honorë ne vaut rien pour moi. — En effet, » dit Morrel ; <i écoutez, Valentine, M. Koirtier pourrait bien avoir raison; depuis quinze jours, je trouve que votre sa ntë s'altère.
— Oui , un peu , c'est vrai , " répondit Valentine ; « aussi bon papa s'est constitué mon médecin, et comme bon papa sait tout, j'ai la plus grande conSance en loi. — Mais enfin il est donc vrai que vous souffrez, Valentine? » demanda vivement Morrel. « — Oh ! mon Dieu, cela ne s'appelle pas soufft-ir : je ressens un malaise général, voilà tout; j'ai perdu l'appétit , et il me semble que mon estomac soutient une lutte pour s'habituer à quelque chose, » Noirtier ne perdait pos une des paroles de Valentine. •< — Et quel est le traitement que vous suivez pour cette maladie inconnue?
— Oh ! bien simple, n dit Valentine; « j'avale tous les malins une cuillerée de la potion qu'on apporte pour mon grand-père ; quand Je dis une cuillerée, j'ai commencé par une, et maintenant j'en suis à quatre. Mon grand-père prétend que c'est une panacée. » Vatentine souriait; mais il y avait quelque chose de triste et de souffrant dans son sourire.
Maximilîen , ivre d'amour, la regardait en silence : elle était bien beUe, mais sa pâleUr avait pris un ton plus mat, ses yeux brillaient d'un feu plus ardent que d'habitude, et ses mains, ordinairement d'un blanc de nacre, semblaient des mains de cire qu'une nuance jaunâtre envahit avec le temps. De Valentine , le jeune homme porta les yeux sur Noirtier ; celui-ci considérait avec cette étrange et profonde intelligence la jeune fille, absorbée dans son amour ; mais lui aussi , comme Morrel , suivait ces traces d'une sourde
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VALENTINE. Kl
Eouffirance, si peu visible d'ailleurs qu'elle avait échappa k l'œil de tous, excepté à celui du père et de l'amant.
* Mais, » dit Morrel, •> celte potion doot vous êtes arrivée jusqu'b prendre quatre cuillerées, je la croyais luédicamentée pour M. Noirtier? — Je sais que c'est fort amer, « dit Volcntine , « si amer que tout ce que je bois après cela me semble avoir le même goût. » Noirtier regarda sa 611e d'un ton interrogateur. « Oui , bon papa, » ditValentine, Il c'est comme cela. Tout h l'heure, avant de descendre chez vous, j'ai bu un verre d'eau sucrtîc; ch bien ! j'en ai laisse la moitié, tnnt cette cnu m'a paru amère. " Noirtier pâlit, et St signe qu'il voulait parler. Valentine se leva pour aller chercher le dictionnaire. Noirtier la suivait des yeux avec une angoisse visible. En effet, le snng montnit â la té(c de la jeune fille, ses joues se colorèrent, « Tiens ! " s'écria-t-elle sans rien perdre de sa gaielë, « c'est singulier : un cblouissement.! Est -ce donc le soleil qui m'a frappé dans les yeux?... » Et elle s'appuya à i'espngnoicttc de la fenêtre. « — Il n'y a pas de soleil, » dit Morrcl encore plus inquiet de l'expression du visage de Noirtier que de l'indisposition de Valentine. Et il courut à Valentine. La jeune fdic sourit. Il — Rassure-toi, bon père, " dit-elle h, Noirtier; " rassurez-vous, Maximilicn, ce n'est rien, et la chose est déjà passée; mais «écoutez donc!... n'est-ce pas le bruit d'une voiture que j'entends dans la cour ? " Elle oiivri t la porte de Noirtier, courut h une fenêtre du corridor, et revint précipitamment. Il Oui, « dit-elle, « c'est madame Danglars et sa fille qui viennent nous faire une visite. Adieu, je me sauve, car on me viendrait chercher ici; ou plutôt, au revoir, restez près de bon papa, M. Maximilien, je vous promets de ne pas les retenir. »
Morrel la suivit des yeux , la vit refermer la porte , et l'entendit monter le petit escalier qui conduisait à la fot chez madame de Villefort et chez elle. Dès qu'elle eut disparu, Noirtier fit signe k Morrel de prendre le dictionnaire.
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BC LE COBTTE DE HONTECRISTO.
Horrel obéit ; il s'était , gaidé par ValeoUoe , promptemeot habitué h comprendre le vieillard. Cependant, qndqoe habitude qu'il eût, et comme il Tallait passer en revue une partie des vingt-quatre lettres de l'alphabet et trouver chaque mat dans le dictionnaire, ce ne fut qu'au bout de dii minutes que la pensée du vieillard fut traduite par ces paroles ; « Cherchez le verre d'eau et la carafe qui sont dans « la chambre de Valentine. » Morrel sonna aussitôt le domestique qui avait remplacé fiarrois, et au nom de Noirtier lui donna cet ordre.
Le domestique revint un instant après. La carafe et le verre étaient complètement vides. Noirtier fit signe qu'il voulait parler. ■ Pourquoi le verre et la carafe sont-ils vides? » demanda-t-il. « Valentine a dit qu'elle n'en avait bu que la moitié du verre. » La traduction de cette nouvelle demande prit encore cinq minutes. « — Je ne sais, « dît te domestique ; >t mais la femme de chambre est dans l'appartement de mademoiselle Valentine ; c'est peut-être elle qui l'a vidé. — DemandcE-Je-lui, n dit Horrel, traduisant cette fois la pensée de Noirtier par le regard. Le domestique sortit, et presque aussitôt rentra. • — Mademoiselle Valentine a passé par sa chambre pour se rendre dans celle de madame de Villefbrt, » dit-il; net en passant, comme elle avait soif, elle a bu ce qui restait dans le verre ; quant h la carafe, M. Edouard l'a vidée pour faire un étang à ses canards. » NoirtJer leva les yeux au eîel, comme fait un joueur qui joue sur un coup tout ee qu'il possède. Dès lors les yeux du vieillard se fixèrent sur la porte et ne quittèrent plus cetle direction.
C'étaient en effet madame Danglars et sa fille que Valentine avait vues; on les avait conduites à la chambre de madame de Villefort, qui avait dit qu'elle recevrait chez elle; voilà pourquoi Valentine avait passé par son appartement, sa chambre étant de plain-pied avec celle de Valentine , et les deux chambres n'étant séparées que par celle
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VALENTINK. B7
d'Edouard. Les deux femmes entrèrent au salon avec cett« espèce de roideur officielle qui fait présager une communication. Entre gens du même monde une nuance est bienlAt saisie. Madame de Villefort répondit à cette solennité par de la solennité. Ea ce moment Valentîne entra, et les rêvé* rences recommencèrent. « Chcrc amie, " dit la baronne, tandis que les deux jeunes filles se prenaient les mains, « je venais avec Eugénie vous annoncer la première le trèsprochain mariage de ma fille avec le prince Cavalcanti. » Danglars avait maintenu le titre de prince. Le banquier populaire avait trouvé que cela faisait mieux que comte. •I — Alors permettez que je vous fasse mes sincères compliments , » répondit madame de Villefort. u M, le prince Cavalcanti parait un jeune homme plein de rares qualités. — Écoutez, « dit la baronne en souriant ; « si nous parlons comme deux amies, je dois vous dire que le prince ne nous parait pas encore être ce qu'il sera, 11 a en lui un peu de cette éCrangeté qui nous fait, k nous autres Français, rcconnailre du premier coup d'œil un gentilhomme italien ou aUemaad. Cependant il annonce un fort bon cœur, beaucoup de finesse d'esprit, et, quant aux convenances, M. Danglars prétend que la fortune est majestueuse : c'est son mot. — Et puis, h dit Eugénie en feuilletant l'album de madame de Villefort , « ajoutez, madame, que vous avez une inclination toute particulière pour ce jeune bomroc. — Et, » dit madame de Villefort, u je n'ai pas besoin de vous demander si vous partagez cette inclination? — Moi! » répondit Eugénie avec son aplomb ordinaire, » oh! pas le moins du monde, madame ; ma vocation, h, moi, n'était pas de m'euchalner aux soins d'un ménage ou aux caprices d'un homme, quel qu'il fût. Ma vocation était d'être artiste, et libre par conséquent de mon cœur, de ma personne et de ma pensée. » Eugénie prononça ces paroles avec un accent si vibrant et si ferme , que le rouge eo monta au visage de Valentine. La craintive jeuue fille ne pouvait
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AS LE COMTR DE STOSTECRISTO.
compren*)» cette nature Tigoureose qui semblait n'aToir
aucune des timidités de la femme.
a Au reste, » contjI1UB■^elle, « puisque je suis destinée k être mariée, bon gré mal gré, je dois remercier la Providence qui m'a du moins procuré les dédains de M. Albert de Horcerf; sons cette Providence, je serais aujourd'hui la femme d'un homme perdu d'honneur. — C'est pourtant vrai, » dit la baronne avec cette étrange naïveté que l'on tronve quelquefois chez les grandes dames, et que les feéquenlstions roturières ne peuvent leur faire perdre tout à fait; «c'est pourtant vrai, sans cette hésitation desMorcerf, ma fille épousait ee H. Albert : le général y tenait beaucoup, il était même venu pour forcer la main à M. Danglars ; nous l'avons échappé beRe. — Hais , n dit timidement Valentine, •< est-ce qtte foule cette honte du père rejaillit sur le fils? M. Albert me semble bien innocent de toutes ces trahisons du général. — Pardon, chère amie, n dit Timplacable jeune fille ; «H, Albert en réclame et en mérite sa part ; î^ parait qu'après avoir provoqué hier M. de Montecristo à l'Opéra , il lui a fait aujourd'hui des excuses sur le terrain. — Impossible! « dit madame de Viliefort. " — Ah! ehère amie, » dit madame Danglars nvee cette même naïveté que nous avons déji signalée ; « la chose est certaine, je la sais de M. Debray, qui était présent h l'explication, n
Valentine aussi savait la vérité, mais elle ne répondait pas; Repoussée par un mot dans ses souvenirs, elle se retrouvait eu pensée dans la chambre de Noirticr, où l'attendait Horrel. Plongée dans cette espèce de contemplation intérieure, Valentine avait-depuis un instant cessé de prendre part k la conversation ; Il lui eût même été impossible de répéter ce qui avait été dit depuis quelques minutes, quand tout k eoup la main de madame Danglars , en s'appuyant siw son bras , la tira de sa rêverie,
« Qu'y a-t-il, madame? » dit Valentine en tressaillant au contact des doigts de madame Danglars comme elle eût tres-
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