‹ Le comte de MontecristoChapitre 22 sur 52 · LA ROUTE DE BELGIQUE. 1(B · texte numérisé non relu

LA ROUTE DE BELGIQUE. 1(B

méoie quelques pas pour reconnaître la personne qui sortait; mais , voyant un jeune homme qui fouettait impatiemment son pantalon de sa badine, il ouvrit sur-lc-chnmp. AuBsitdt Louise se glissa comme une couleuvre par la porte entrebâillée, et bondit légèrement dclmrs. Eugénie, calme en apparence, quoitjue, selon toute probabilité, son cœur comptit plus de pulsations que dans l'ctat habituel, sortît à son tour. Un commissionnaire passait , on le chargea de la malle ; puis les deux jeunes filles lui ayant indiqué comme le but de leur course la lue de la Victoire et le n° 36 de cctle rue, elles marchèrent derrière cet homme, dont la présence rassurait Louise; quant à Eugénie, die était forte comme une Judith ou une Dahla. On arriva au numéro indiqué. Eugénie ordonna au commissionnaire de déposer la malle, lui donna quelques pièces de monnaie, et, après avoir frappe au volet, le renvoya.

Ce volet auquel avait frappé Eugénie était celui d'une petite lingère prévenue à l'avance : elle n'était point encore couchée, elle ouvrit. •< Mademoiselle, » dit Eugénie, « faites tirer par le concierge la calèche de la remise , et envoyez-le chercher des chevaux à l'hôtel des postes. Voici cinq francs pour la peine que nous lui donnons. — En vérité, » dit Louise, "je t'admire, et je dirai presque que je te respecte. » La lingère regardait avec étonnement; mais comme il était convenu qu'il y aurait vingt louis pour elle, elle ne fit pas la moindre observation.

Un quart d'heure afirès , le concierge revenait ramenant le postillon et les chevaux qui , en un tour de main , furent attelés Ji la voilure , sur laquelle le concierge assura ta malle à l'aide d'une corde et d'un tourniquet. <i Voici le passeport , » dit le postillon ; « quelle route prenons-nous , notre jeune bourgeois ? — La route de Fontainebleau, » répondit Eugénie avec une voix presque masculine. » — Eh bien ! que dis -tu «Jonc? i< demanda Louise. » — Je donne le change, u dit Eugénie; » cette femme à qui nous donnons

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vingt loiiis peut nous trahir pour quarante ; sur le boulevard nous prendrons une autre direction. « Et la jeune Gile o'âança dans le briska établi en excellente dormeuse , sans presque toucher le marchepied . <i — Tu as toujours raison , Eugénie, k dit la maîtresse de chant en prenant place prés de son amie.

Un quart d'heure après , le postillon , remis dans le dnÀl chemin , franchissait , en faisant claquer son fouet , la grille de la barrière Saint-Martin. « Ah ! » dit Louise en respirant, •' nous voilà donc sorties de Paris. — Oui , ma chère , et le rapt est bel et bien consommé, « répondit Eugénie, u — Oui, mais sans violence , » dit Louise. " ~ Je ferai valoir cela comme circonstance atténuante, » répondit Eugénie.

Ces paroles se perdirent dans le bruit que faisait la voiture en roulant sur le pavé de la Villettc. H. Oanglars n'avait plus de fille.

Et maintenant laissons mademoiselle Danglars et son amie rouler sur la route de Bruxelles ,. et revenons au pauvre Andréa Cavalcanti, si malenconU^iiscment arrêté dans l'essor de sa fortune.

C'était, malgré son âge encore bien peu avancé, un garçon fort adroit et fort intelligent quç (M. Andréa Caval-

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L'HOTEL DE LA CLOCHe ET DE LA BODTEIUE. 109 caoti. Aussi , aux premières rumeurs qui pénétrèrent dans le salon , l'avons-nous vu par degrés se rapprocher de la porte, traverser une ou deux chambres , et enfin disparaître. Une circonstance que nous avons oublié de mentionner, et qui cependant ne doit pas élre omise , c'est que dans l'une de ces deux chambres que traversa Cavalcanti était exposé le trousseau de la mariée, écrJns de diamants, châles de cachemire, dentelles de Valenciennes, voiles d'Anglet«rre , tout ce qui compose enSn ce monde d'objets tentateurs dont le nom seul Tait bondir de joie le cœur des jeunes filles, et que l'on appelle la corbeille. Or, en passant par cette chambre, ce qui prouve que non-seulement Andréa était un gardon fort intelligent et fort adroit , mais encore fort prévoyant , c'est qu'il se saisit de la plus riche de toutes les parures exposées. Muni de ce viatique, Andréa s'était senti de moitié plus léger pour sauter par la fenêtre et glisser enire les mains des gendarmes.

Grand et découplé comme le lutteur antique , muscnleux comme un Spartiate, Andréa avait fourni une course d'un quart d'heure sans savoir où il allait, et dans le but seul de s'éloigner du lieu où il avait failli être pris. Parti de la rue du Mont-Blanc , il s'était retrouvé , avec cet instinct des barrières que les voleurs possèdent comme le hèvre celui du gite, au bout de la rue Lafayctic. Là, suffoqué, haletant, il s'arrêta. Il était parfaitement seul , et avait à sa gauche le clos Saint-Lazare , vaste désert ; h sa droite , Paris dans toute sa profondeur. « Suis-jc perdu? •> se demanda-t-il. « Non, si je puis fournir une somme d'activité supérieure à celle de mes ennemis. Mon salut est donc devenu tout sinoplement une question de myriamètrcs. "

En ce moment il aperçut , montant du haut du faubourg Poissonnière , un cabriolet de régie , dont le cocher, morne et fumant sa pipe , semblait vouloir regagner les extrémités du faubourg Saint-Denis , où sans doute il faisait son séjour ordinaire. « Hé! l'ami! » dit fienedetto. « — Qu'y a-t-il,

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lOe LE COUTE DE HOKTECRISTO.

notre bourgeois? » demaDda le cocher. '< — Votre cb^al est-il fatigué? — Fatigue ! ah bien ouil il d'b rien faitJe toute la sainte journée. Quatre méchantes courses et vingt sous de pourboire ; sept francs en tout , et je dois en rendre dix BU patron ! — Voulez-TOUs a ces sept francs on ajouter vingt que voici , bein ? — Avec plaisir, bourgeois ; ce n'est pas à laépriser, vingt francs. Que faut-il faire pour cela? voyoK. — Une chose bien facile , si votre cheval n'est pas fatigué toutefoisi — Je vous dis qu'il ira comme un zéphyr; le tout est de dire de quel côté il faut qu'il aille. — Du cité de Louvres. — Ah I ah ! connu : pays du ratafia! — Just»ment. Il s'agit tout simplement de rattraper un de mes amia avec lequel je dois chasser demain h la C ha pellc-en -Serval. Il devait m'attendre ici avec son cabriolet jusqu'à onze heures et demie; il est minuit; il se sera fatigué de m'attendre et sera parti tout seul. — C'est probable. — Eh bien, vouleivous essayer de le rattraper? — Je ne demande pas mieux. — Hais si nous ne le rattrapons pas d'ici au Bourget, vous aurez vingt francs i si nous ne le rattrapons pas d'ici k Louvres, treate. — Et si nous le rattrapons? — Quarante! » dit Andréa qui avait eu un moment d'hésitation , mais qui avaitréflécliiqu'il ne risquait riendepromettre. <i— Ça va I» dit le cocher. « Montez, et en route! Prrrrouuu !... "

Andréa monta dans le cabriolet qui , d'une course rapide, traversa le faubourg Saint-Denis , longea le faubourg Saint- Martin , traversa la ban-ièrc et en&la l'interminable Villelte.

On n'avait garde de rejoindre cet ami chimérique ; cependant de temps en temps, aux passants attardés ou aux cabarets qui veillaient encore , Cavalcanti s'informait d'un cabriolet vert attelé d'un cbevnl bai brun ; et comme sur la roula des Pays-Bas il circule bon nombre de cabriolets , que les oeuf dixièmes des cabriolets sont verts, les renseignements pleuvaient à chaque pas. On venait toujours de le voir ■ passer ; il n'avait pas plus de cinq cents , de deux cents , de cent pas dVance ; enfin on le dépassait , ce n'était pas lui.

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L'HOTEL DE LA CLOCHE ET DE LA BOUTEILLE. 107 Une fois le cabriolet futdépassé h son tour, c'étoil par noe ealèche rapidement emportée bu galop de deux chevaux de poste. "Ah ! n 9e dit Cavalcanti , « si j'avais cet[« calèche , CCS deux bons chevaux , et surtout le passe-port qu'il a fallu pour les prendre! )i Et il soupira profondément. Celte calèche était celle (jiii emportait mademoiselle Danglars et mademoiselle d'Armilly.

<r En route ! en route ! » dit Andréa , « nous ne pouvons tarder à le rejoindre. » Et le pauvre cheval reprit le trot enragé qu'il avait suivi depuis la barrière, et arriva tout Aimant à Lonvres. « Décidément , » dit Andréa , u je vois bien que je ne rejoindrai pas mon ami et que je tuerai voire cheva). Ainsi donc mieux vaut que je m'arrête. Voilà vos trente francs , je m'en vais coucher au Cheval Rouge , et la première voiture dans laquelle je trouverai une place , je la prendrai. Bonsoir, mon ami. < Et Andréa , après avoir mis six pièces de cinqfVanes dans la main du cocher, sauta lestement sur le pavé de la roule.

Le cocher empocha joyeusement la somme et reprit au pas le chemin de Paris ; Andréa feignit de gagner Hiôtel du Cheval Bouge ; mais après s'être arrêté un instant conlre la porte , entendant le bruit du cabriolet qui allait se perdant & lliorizon , il reprit sa route , et d'un pas gymnastique fort relevé il fournit une course de deux lieues. Là il se reposa ; il devait être tout près de la Ch a )jelle-en -Serval , où il avait dit qu'il allait. Ce n'était pas la fatigue qui arrêtait Andréa Cavalcanli . c'était le besoin de prendre une résolution , c'était la nécessité d'adopter un plan. Monter en diligence, c'était impossible; prendre la poste, c'était également impossible. Pour voyager de l'une ou de l'antre façon , un passe-port est de toute nécessité. Demeurer dans le département de l'Oise , c'est-à-dire dans un des départements les plus découverts et les plus surveillés de France, c'était chose Impossible encore , impossible surtout à un homme expert comme Andréa en matière criminelle.

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Andréa s'assil sur le revers du fossé , laissa tomber sa tête entre ses deux mains et l'éflëchil. Dix minutes après , il releva la tête : sa résolution était arrêtée. 11 couvrit de poussière tout un côté du paletot qu'il avait eu le temps de décrocher dans l'antichambre et de houtonner par-dessus sa toilette de bal, et, gagnant la Cba pelle- en-Serval , il alla fVapper hardiment à la porte de la seule auberge du pays.

L'hêtevint ouvrir. » Mon ami, « dit Andréa, u j'allais de MOTtefontaine il Sentis quand mon cheval, qui est un animal -difficile , a fait un écart et m'a envoyé à dix pas. Il faut que j'arrive cette nuit à Compiègne sous peine de causer les plus graves inquiétudes à ma famille ; avez-vous un cheval à me louer? « Bon ou mauvais, un aubergiste a toujours un cheval. L'aubei^istcde la Chapelle-en-Serval appela le garçon d'écurie, lui ordonna de seller le Blanc, et réveilla son fils, enfant de sept ans , lequel devait monter en croupe du monsieur et ramener le quadrupède. Andréa donna vingt francs à l'aubergiste , et eu les tirant de sa poche laissa tomber une carie de visite. Cette carte de visite était celle d'un de ses amis du Café de Paris , de sorte que l'aubergiste , lorsque Andréa fut parti et qu'il eut ramassé la carte tombée de sa poche , l\it convaincu qu'il avait loué son cheval à M. le comte de Mauléoo, rue Saint^Dominique, â5 i c'étaient le nom et l'adresse qui se trouvaient sur la carte.

Le Blanc n'allait pas vite, mais allait d'un pas égal et assidu ; en trois beures et demie Andréa fit les neuf lieues qui le séparaientde Compiègne ; quatre heures sonnaient à l'horloge de l'hôlel de ville lorsqu'il arriva sur la place où s'arrér tent les diligences.

Il y a è Compiègne un excellent bdtel , dont se souviennent ceux-là même qui a'y ont logé qu'une fois ; Andréa , qui y avait fait une balte dans une de ses courses aux environs de Paris , se souvint de l'hâte! de la Cloche et de la Bouteille ; il s'orienta , vit à la lueur d'un réverbère l'enseigne indicatrice, et, ayant congédié l'enfant, auqudil

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L'HOTEL DE LA CLOCHE ET DE LA. BOUTEILLE. 100 donna tout ce qu'il avait sur lui de petite monnaie , il alla frappera la porte, réfléchissant avec beaucoup de justesse qu'il avait trois ou quatre heures devant lui, et que te mieux était de se prémunir par un bon somme et un bon souper contre les fatigues h venir.

Ce fut un garçon qui vint ouvrir. « Mon ami , » dit Andréa, H je viens de Sain t-Jean-au -Bois, où j'ai dîné ; je comptais prendre la voiture qui passe à minuit ; mais je me suis perdu comme un sot, et voilà quatre heures que je me promène dans la forêt. Donnez-moi donc une de ces jolies petites chambres qui donnent sur la cour, et faites-moi monter un poulet li<oid et une bouteille de vin de Bordeaux. « Le garçon n'eut aucun soupçon : Andréa parlait avec la plus parfaite tranquillité; il avait le cigare à la bouche et les mains dans les poches de son paletot ; ses habits étaient élégants, sa barbe fraîche, ses iwttes irréprochables; il avait l'air d'un voisin attardé, voilà tout.

Pendant que le garçon préparait sa chambre , l'hAtesse se leva ; Andréa l'accueillit avec son plus charmant sourire , et lui demanda s'il ne pourrait pas avoir le numéro 3 qu'il avait déjà eu à son dernier passage à Compiègne ; malheureusement le numéro 5 était pris par un jeune homme qui voyageait avec sa sœur. Andréa parut désespéré ; il ne se consola que lorsque l'hôtesse lui eut assuré que le numéro 7 , qu'on lui préparait , avait absolument la même disposition que le numéro 5, et tout en se chauffant les pieds et en causant des dernières courses de Chantilly, il attendit qu'on vint lui annoncer que sa chambre était prête.

Ce n'était pas sans raison qu'Andréa avait parlé de ces jolis appartements donnant sur la cour ; la cour de l'hAtel de la Goche, avec son triple rang de galeries qui lui donnent l'air d'une salle de spectacle, avec ses jasmins et ses clématites qui montent le long de ses colonnades légères comme une décoration naturelle, est une des plus charmantes entrées d'auberge qui existent au monde. Le poulet était frais, le

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vin ëteit vieux, le feu clair et petitlant ; Andrei se surpril soupant d'aussi ban appétit que s'il ne lui était rien arrlTé. Puis il se coucba, et presque aussitôt s'endormit d^ ce sommeil implacable que l'homme trouve toujours k vingt ans , même lorsqu'il a des remords. Or dous sommrs forcé d'avouer qu'Andréa aurait |>u avoir des remords, mais qu'il n'en avait \»e.

Voici quel était le plan d'Andréa, plan qui lui avait donné la meilleure partie de su sécurilé. Avec le jour il se levait , sortait de l'hôtel après avoir rigoureusement payé ses comptes, gagnait la forêt, achetait, sous prétexte de fain des études de peinture, l'hospitalité d'un paysan; se protairait un costume de bûcheron et une cognée , dépouillait l'eovelopjte du lion pour prendre celle de l'ouvrier ; puis, les mains terreuses, les cheveux brunis par un peigne de {domb , le teint hélé par une préparation dont ses anciens caniaradej lui avaient donné la recette, il gagnait, de forêt en forêt , la frontière la plus prochaine, marchent la nuit, dormant le jour dans les forêts ou dans les carrières, eL ne s'approchant dos endroits habités que pour acheter de temps en temps un pain. Une fois la frontière dépassée, Andréa faisait argent de ses diamants, réunissait le prix qu'il en tirait ii une dizaine de billets de banque qu'il pfurtait toujours sur lui en cas d'accident, et il se retrouvait encore à la léle d'une cinquantaine de mille livres , ce qui ne semblait pas à sa philosophie un pis aller par trop rigoureux, D'ailleurs il comptait beaucoup sur l'intérêt que les Danglars avaient à éteindre le bruit de leur mésaventure. Voilù pourquoi, outrela fatigue, Andréa dormit si vite et si bien. D'ailleurs , pour être réveillé plus mntin, Andréa n'avait point fermé ses voleta et s'était seulement contenté de pousser les verrous de sa porte, et de tenir tout ouvert, sur sa table de nuit, eerlain couteau fort pointu dont il connaissait la trempe excdiente , et qui ne le quittait jamais.

A sept heures du matin environ, Andréa fut éveillé par

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