‹ Le comte de MontecristoChapitre 23 sur 52 · L'HOTEL W. LA CLOCHE ET DE LA BOUTEILLE · texte numérisé non relu

L'HOTEL W. LA CLOCHE ET DE LA BOUTEILLE

un rayon de soleil qui venait, tiède et brillant, se jouer sur son visage. Dans tout cerveau bien organise , l'id<^ dominante, et il y en a toujours une , l'idée dominante , disonsnous, est celle qui, après s'être endormie la dernière, illuuiinc la première encore le réveil de In pensée. Andréa n'avait pas entièrement ouvert les yeui , que sa pensée dominante le tenait déjà et lui soufflait à l'oreille qu'il avait dormi trop longtemps. II sauU en bas do son lit et courut A sa fenêtre. Un gendarme traversait la cour. Le gendarme est un des objets les plus frappants qui existent au monde , même pour l'œil d'un homme sans inquiétude; mais pour toute eonseiencc timorée et qui a quelque motif de l'être, lo jaune, le bleu et le blanc dont se compose son uniforme prennent des teinteseffrayantes. «Pourquoi un gendarme? i> se demanda Andréa. Puis, tout h coup, il se répondit h luimême avec celte logique que le lecteur a déjà dû remarquer en lui : » Un gendarme n'a rien qui doive étonner dans une liêtellerie : ne nous étonnons donc point; mais Iiabillonsnous. •> Et le jeune homme s'hsbiila avec une rapidité que n'avait pu lui faire perdre sou valet de chambre pendant les quelques mois de vie fasblonable qu'il avait menée à Paris. «Bon ! « dit Andréa tout en s'habillant, <i j'attendrai qu'il soit parti , et quand il sera parli je m'esquiverai. <• Et tout en disant ces mots, Andréa, rebotté et recravaté, gagna doucement sa fenêtre et souleva une seconde fois le rideau de mousseline. Non-seulement le premier gendarme n'éliiit point parti, mais encore le jeune homme aperçut un second uniforme bleu , jaune et blanc , au bas de l'escalier , le seul par lequel il pût descendre, tandis qu'un troisième, ik cheval et le mousqueton au poing, se tenait en sentinelle à la grande porte de la rue, la seule par laquelle il pût sortir. Ce troisième gendarme était signiricatif au dernier point; car audevant de lui s'étendait un demi-cercle de curieux qui bloquaient bermédquement la porto de l'hôtel. " On me cherche ! » fiit la première pensée d'Andréa ! •'. Diable. > La

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lis LE COMTE DK HONTECHISTO.

péleur envahit le front du jeune homme; il regarda autour de lui avec anxiété. Sa thambre, comme toutes celles de cet étage, n'avait d'issue que sur la galerie extérieure, ouverte k tous les regards. >i Je suis perdu ! i< fut sa seconde pcasëe. En effet, pour un homme dans la situation d'Andréa, l'arrestation signifiait : les assises, le jugement, la mort, la mort sans miséricorde et sans délai.

Un instant il comprima convulsivement sa tête entre ses deux mains. Pendant cet instant il faillit devenir fou do peur. Mais bt^itàt de ce monde de pensées s'entre-choquant dans sa tête, une pensée d'espérance jaillit ; un pâle sourire se dessina sur ses lèvres blémies et sur ses joues contractées. Il regarda autour de lui ; les objets qu'il cherchait se trouvaient réunis sur le marbre d'un secrétaire : c'étaient une plume, de l'encre et du papier. Il trempa la plume dans l'encre et écrivit d'une main k laquelle il commanda d'être ferme les lignes suivantes sur la première feuille du cahier :

H Je n'ai point d'argent pour payer, mais je ne suis pas « un malhonnête homme ; je laisse en nantissement cette épinugle qui vaut dix fois la dépense que j'ai faite. On me par- «donnera de m'ètreéchappéau point du jour, j'étaishonteux!»

Il tira son épingle de sa cravate et la posa sur le papier. Cela fait, au lieu de laisser ses verrous poussés, il les tira, entrebâilla même sa porte, comme s'il fût sorti de sa chambre en oubliant de la refermer , et se glissant dans la cheminée en homme accoutumé k ces sortes de gymnastiques , il attira à lui la devanture de papier représentant Achille chez Déîdamie, effaça avec ses pieds même la trace de ses pas dans la chambre, et commença d'escalader le tuyau cambré qui lui offrait la seule vote de salut dans laquelle il espérât encore.

En ce moment même , le premier gendarme qui avait frappé la vue d'Andréa montait l'escalier , précédé du eom-

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L'HOTEL DE LA CLOCHE ET DE LA BOUTEILLE. IIS missaire de police , et soutenu par le second gendarme qui gardait ]e bas de l'esceiier, lequel pouvait attendre lui-même du renfort de celui qui stationnait à la porte.

Voici à quelle circonstance Andréa devait cette visite, qu'avec tant de peine il se dispensait de recevoir. Au point du jour, les télégraphes avaient joué dans toutes les directions, et chaque localité, prévenue presque immédiatement, avait réveillé les autorités et lancé la force publique k la recherche du meurtrier de Caderoussc. Compiégne, résidence royale; Compiègne, ville de chasse ; Compiègne, ville de garnison, est abondamment pourvue d'autorités, de gendarmes et de commissaires de police ; les visites avaient donc commencé Btissîtdt l'arrivée de l'ordre télégraphique , et rbdt«I de la Cloche et de la Bouteille étant le premier hôtel de la ville , on avnit tout naturellement commencé par lui. D'ailleurs, d'après le rapport des sentinelles qui avaient pendant cette nuit été de garde à l'hàtei de ville (l'hôtel de ville est attenant k l'auberge de la Cloche] , d'après 'le rapport des sentinelles, disons-nous, il avait été constaté que plusieurs voyageurs étaient descendus pendant la nuit à l'hôtel. La sentinelle qu'on avait relevée à six heures du matin se rappelait même, au moment où elle venait d'être placée, c'esti-dire h quatre heures et quelques minutes, avoir vu un jeune homme monté sur un cheval blanc ayant un petit paysan en croupe, lequel jeune homme était descendu sur la place, avait congédié paysan et cheval, et était allé frapper à l'hôtel de la Cloche, qui s'était ouvert devant lui et s'était refermé sur lui. C'était sur ce jeune homme si singulièrement attardé que s'étaient arrêtes les soupçons. Or ce jeune homme n'était autre qu'Andréa.

C'était forts de ces données que le commissaire de police et le gendarme, qui était un brigadier, s'acheminaient vers la porte d'Andréa. Cette porte était entre-bdillée. « Oh! oh 1 ■ dit le brigadier , vieui renard nourri dans les ruses de l'état, « mauvais indice qu'une porte ouverte! je l'aime-

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rais mieux verrouillée h triples rerrous ! » En effel. In petite lettre et l'éiiingle inissécs par Andréa sur la table confirmèrent ou plutôt appuyèrent la triste vérité : Andréa s'était enfui. Nous disons appuyèrent, parce que le brigadier n'était pHS homme ii se rendre sur une seule preuve. Il r^arda autour de lui , jttongea son œil sous le lit , dédoubla les rideaux, ouvrît les armoires , et enfin s'arrêta à la cLeminée. Grâce aux précautions d'Andréa , aucune tnicc de son passage n'était demeurée dans les cendres. Cependant c'était une issue; et dans tes circonstances où l'on se trouvait , toute issue devait être l'objet d'une sérieuse investigation. Le brigadier se fit donc apporter un fagot et de In paille, il bourra la cheminée comme il eût fait d'un mortier et y mit le feu. Le feu fit claquer les parois de briquesi une colonne opaque de fumce s'élança par les conduits et monta vers le ciel comme le sombre jet d'un volcan, mais i) ne vît point tomber le prisonnier, comme il s'y attendait. C'est qu'Andréa, dès sa jeunesse en lutte avec la société , vahit bien un gendarme, ce gendarme fut-il élevé au grade respectable de brigadier; prévoyant donc l'incendie, il avait gagné le toit et se tenait blotti contre le tuyau. Un instant il eut quelque espoir d'être sauvé, car il entendit le brigadier appelant les deux gendarmes et leur criant tout haut : « Il n'y est plus, » Mais en allongeaut doueeuient le cou , il vit <fuc les deux gendarmes, au lieu de se retirer comme la chose était naturelle sur une pareille annonce, il vit, disons-nous, qu'au contraire les deux gendarmes redoublaient d'attention.

A son tour îl regarda autour de lui : l'iiôlel de ville, colossale bâtisse du seizième siècle, s'élevait coinme un rempart sombre ; à sa droite et par les ouvertures du monument, on pouvait plonger diTns tous les coins et recoins du toit , comme du haut d'une montagne on plonge dans la vallëc. Andre« comprit qu'il allait incessamment voir paraître la tête du brigadier de gendarmerie à quelqu'une de

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L'HOTEL DE LA CLOCHE ET DE LA BOUTEILLE. HH ces ouvertures. Découvert , il ëlRit peitlu ; une chasse sur les toits ne lui présentuit aucune chance de succès. Il résolut donc de redescendre non point par le même chemin qu'il était venu , mais par un chemin analogue. Il chercha des yeux celle des cheminées de laquelle il ne voyait sortir aucune fumée, l'atleignit en rampant sur le toit , et disparut par son orifice sans avoir été vu de personne. Au même instant une petite renètre de l'hôtel de ville s'ouvrait, et donnait passage à la tête du brigudier de gendarmerie. Un instant cette tête demeura immobile comme un de ces reliefs de pierre qui décorent le bâtiment , puis avec un long soupir de désappointement la tétc disparut. Le brigadier, calme et digne comme la loi dont il était le représentant, passa sans répondre h ces mille questions de la foule amassée sur la place, et rentra dans l'hôtel.

« Eh bien? « demandèrent à leur tour les deux gendarmes. •! — Eh bien ! mes fils , •• répondit le brigadier, " il faut que le brigand se soit véritiiblemcnt distancé de nous ce matin à la bonne heure ; mais nous allons envoyer sur |a route de Villers-Coterets et de Noyon et fouiller la forêt , où nous le rattraperons indubitnblement. » L'honorable fonctionnaire venait à peine, avec l'intonation qui est particulière aux brigadiers de gendarmerie, de donner le jour il cet adverbe sonore, lorsqu'un long cri d'effroi, accompagné du tintement redoublé d'une sonnette, retentit dans la cour de l'hôtel. « Ohi oh ! qu'est-ce là? » s'écria le brigadier. " — Voilà un voyageur qui semble bien pressé, » dit l'hôte. " A quel numéro sonne-t-on ? — Au numéro 5. — Courez-y, garçon ! >i En ce moment les cris et le bruit de la sonnette redoublèrent. Le garçon prit sa course, u — Non pas ! » dit le brigadier en arrêtant le domestique ; « celui qui sonne m'a l'air de demander autre chose que le garçon , et nous allons lui servir un gendarme. Qui loge au numéro 5? — Le petit jeune homme arrivé avec sa sœur cette nuit en chaise de poste, ctqui a demandé une chambre

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118 LE COBtTE DE MONTECRISTO.

il deux lits. i> La saonelte retentit une troisième fois avec une intonation pleine d'angoisse. « — A moi ! M. le commissaire, •> cria le brigadier, « suivez-moi , et erabottez le pas.

— Un instant, ■> dit l'hôte ; .■ à la chambre numéro 5 il y a deux escaliers; un extérieur, un intérieur. — Bon! « dit le brigadier, " je prendrai l'intérieur, c'est mon département. Les carabines sont-elles cliargéesî — Oui , brigadier.

— Eh bien ! veillez à l'extérieur, vous autres , et s'il veut fuir, feu dessus; c'est un grand criminel, à ce que dit le télégraphe. » Le brigadier, suivi du commissaire, disparut aussitôt dans l'escalier intérieur, accompagné de la rumeur que ses révélations sur Andréa veouient de faire naître dans la foule.

Voilà ce qui était arrivé : Andréa était fort adroitement descendu jusqu'aux deux tiers de la cheminée, mais arrivé là, le pied lui avait manqué, et, malgré l'appui de ses mains, il était descendu avec plus de vitesse et surtout plus de bruit qu'il n'aurait voulu . Ce n'eût été rien si la chambre eût été solitaire, mais par malheur elle élait habitée. Deux femmes dormaient dans un lit, ce bruit les avait réveillées. Leurs regards s'étaient fixés vers le point d'où venait le bruit , et par l'ouverture de la cheminée elles avaient vu paraître un homme. C'était l'une de ces deux femmes , la femme blonde, qui avait poussé ce cri terrible dont toute la maison avait retenti, tandis que l'autre, qui était brune, s'élançant au cordon de la sonnette, avait donné l'alarme en l'agitant de toutes ses forces. Andréa jouait , comme on le voit, de malheur. « Par pitié! •< cria-t-il pâle, égaré, sans voir les personnes auxquelles il s'adressait , « par pitié ! n'appelez pas, sauvez-moi! je ne veux pas vous faire de mal. — Andréa l'assassin! » cria l'une des deux jeunes femmes. « — Eugénie ! mademoiselle Danglars! < Cavalcanti , passant de l'elTroi h la stupeur. « — f au secours! " cria mademoiselle d'Armilly reprenant la sonnette aux mains inertes d'Eugénie, et sonnant avec plus

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L'HOTEL DE LA CLOCHE ET DE LA BOUTEILLE. 117 de force encore que sa compafjne. « — Sauvez-moi , on me poursuit ! » dit Andréa en joignant les mains ; " par pitié, par grdce, oe me livrez pas ! — Il est trop tard , on monte, » répondit Eugénie. " — Eh bien ! cachez-moi quelque part , vous direz que vous avez eu peur sans motif d'avoir peur; VOUE détournerez les soupçons et vous m'aurez sauvé la rie.» Les deux femmes , serrées l'une contre l'autre, s'cnvcloppant dans leurs couvertures, restèrent muettes à cette voix suppliante; toutes les appréhensions, toutes les répugnances se heurtaient dans leur esprit.

u Eh hien I soit , » dit Eugénie ; k reprenez le chemin par lequel vous êtes venu, malheureux; partez, et nous ne dirons rien. — Le voici ! le voici ! « cria une voix sur le palier, * le voici! je le vois! « En effet, te brigadier avait collé son œil à la serrure, et avait aperçu Andréa debout et suppliant.

Un violent coup de crosse fit sauter la serrure, deux autres firent sauter les verrous; la porte brisée tomba en dedans. Andréa courut à l'auti'e porte, donnant sur la gtf Icrie de la cour, et l'ouvrit prêt k se précipiter. Les deux gendarmes étaient là avec leurs carabines et le couchèrent enjoué. Andréa s'était arrêté court; debout, pâle, le corps un peu renversé en arrière, il tenait son couteau inutile dans sa main crispée.

u Fuyez donc ! » cria mademoiselle d'Armilly dans le cœur de laquelle rentrait la pitié ii mesure que l'effroi en sortait; n fuyez donc ! — Ou tuez-vous! » dit Eugénie du ton et avec la pose d'une de ce» vestales qui dans le cirque ordonnaient avec le pouce au gladiateur victorieux d'achever son adversaire terrassé.

Andréa frémît et regarda la jeune fille avec un sourire de mépris qui prouva que sa corruption ne comprenait point cett« sublime férocité de l'honneur. » Me tuer, « dil-H en jetant son couteau , « pourquoi faire? — Hais vous l'avez dit, H s'écria mademoiselle Danglars, u oo vous eondam-

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ncra à mort , on vous cxccutern comme le dernior des criniînels! — Bnh! » répliqua Cavalcnnti en se crorsont les bras, « on a des amis, « Le brigadier s'uTRnça vers )iii le sabre au poing.

» Allons , allons , « dit Cavalcanli , " rengainez , mon brave homme, ce n'est point ta peine de Taire tant d'esbrouffc, puisque je me rends. » Et il tendit ses mains aux menottes.

Les deux jeunes ftlles regardaient avec terreur cette hideuse métamorphose qui s'opérait sous leurs yeux, l'homme du monde dépouillant son enveloppe et redevenant l'homme du bagne.

Andrcs se retourna vers elles , et avec le sourire de l'impudence : « Avez-vous quelque commission pour monsieur votre père, miidemoiselle Eugénie?» dit-il; « car, scion toute probabilité, je retourne fi Paris. » Eugénie cacha sa tête dans ses deux mains. >i Oh ! ob ! » dit Andréa , <i il n'y a pas de quoi être honteuse, et je ne vous en veux pas d'avoir pris la poste pour courir après moi... N'ctais-je pas presque votre mari? n Et sur cette raillerie Andréa sortit, laissant les deux fugitives en proie aux souffrances de la honte et aux commentaires de l'assemblée.

Une heure après, vêtues toutes deux de leurs habits de femmes, elles montaient dans leur calèche de voyage.

On avait fermé la porte de l'hètel pour les soustraire aux premiers regards ; mais il n'en fallut pas moins, quand cette porte fut rouverte, passer ou milieu d'une double hnie de curieux , aux yeux flamboyants , «ux lèvres murmurantes. Eugénie baissa les stores, mais si clic ne voyait plus, elle entendait encore, et le bruit des ricanements arrivait jusqu'à elle. <i Oh 1 pourquoi le monde n'est-il pas un désert? •• s'écria-t-ctie en se jetant dans les bras de mademoiselle d'Armilly, les yeux étincelants de cette rage qui faisait désirer h Néron que le monde romain n'eût qu'une seule tète afin de la trancher d'un seul coup.

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LA LOI. ItB

Le lendemain , elles descendaient ii l'hôtel de Flandre , ii Bruxelles.

Depuis la veille, Andréa était écrouë h la Conciergerie.

On a vu avec quelle tranquillité mademoiselle Dunglarset mademoiselle d'Armilly avaient pu accomplir leur transformation et opérer leur Tuile : c'est ([uc clincun était trop occupé de ses propres uffaircs pour s'ucpupor des leurs.

Nous laisserons le banquier, la sueur au front, aligner en face du fantôme de la banijueroute les énormes colonnes de son passif, et nous suivrons la baronne qui, après être restée un instant écrasée sous la violence du coup qui venait de la frapper, était allée trouver son conseiller ordinaire Lucien Dcbray.

C'est qu'en effet la baronne comptait sur ce mariage pour abandonner enfin une tutelle qui, avec une fdic du caractère d'Eugénie, ne laissait pus que d'être furl gênante ; c'est que dans ces espèces de contrats tacites qui maintiennent le lien hiérarcliiquc de la famille, la mère n'est réellement maîtresse de sa fille qu'à lu condition d'être continuellement pour elle un exemple de sagesse et un type de perfection.

Or madame Danglars redoutait la perspicacité d'Eugénie et les conseils de mademoiselle d'Armilly ; elle avait surpris

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certains regards dédaigneux laucés par sa fille à Debray , regards qui semblaient signifier que sa fille connaissait tout le mptère de ses relations amoureuses et pécuniaires avec le secrétaire intime, tandis qu'une interprétalioa plus sagace et plus approfondie eût au contraire démontré i la baronne qu'Eugénie délestait Debray, non point parce qu'il était dans la maison paternelle une pierre d'achoppement et de scandale, mais parce qu'elle le rangeait tout bonnement dans la catégorie de ces bipèdes que Platon essayait de ne plus appeler des hommes, et que Diogéne désignait par la périphrase d'animaux â deux pieds et sans plumes.

Madame Danglars, à son point de vue, et malheureusement dans ce monde chacun a son point de vue h soi qui l'empéchc de voir le point de vue des autres ; madame Danglars, à son point de vue, disons-nous, regrettait donc infiniment que le mariage d'Eugénie fût manqué , non point parce que ce mariage était convenable, bien assorti et devait faire le bonheur de sa filie , mais parce que ce mariage lui rendait sa liberté.

Elle courut donc , comme nous l'avons dit , chez Debray, qui après avoir, comme tout Paris, assisté à la soirée du contrat et au scandale qui en avait été la suite, s'était empressé de se retirer h son club , ou avec quelques amis il causait de l'événement qui faisait à cette heure la conversation des trois quarts de cette ville éminemment cancanière, qu'on appelle la cnpitalc du monde.

Au moment oii madame Danglars, vêtue d'une robe noire et cachée sous un long voile, montait l'escalier qui eooduisail h l'appartement de Debray, malgré la certitude que lui avait donnée le concierge que le jeune homme n'était point chez lui, Debray s'occupait Ji repousser les insinuations d'un ami qui essayait de lui prouver qu'après l'éclat terrible qui venait d'avoir lieu , il était de son devoir d'ami de la maison d'épouser mademoiselle Eugénie Danglars et ses deux millions;

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Debray se défendait eo homme qui ne demande pas mieux que d'être vaincu ; car souvent cette idée s'élait présentée d'elle-même & son esprit ; puis, comme il connaissait Eugénie, son caractère indépendant et altier, il reprenait de temps en temps une attitude complètement défensive , disant que cette union était impossible, de toute impossibilité, en se laissant toutefois sourdement chatouiller par l'idée mauvaise qui , au dire de tous les moralistes, préoccupe incessamment l'homme le plus probe et le plus pur, Teiilant au fond de son âme comme Satan veille derrière la croix.

Le thé, le jeu, la conversation intéressante, comme on ]e voit, puisqu'on y discutait de si graves intérêts, durèrent jusqu'à une heure du matin.

Pendant ce temps , madame Danglara , introduite par le valet de chambre de Lucien, attendait, voilée et palpitante, dans le petit salon vert, entre deux corbeilles de fleurs qu'elle-même avait envoyées le matin, et que Debray, il fbutledire, avait lui-même rangées, étagées, émondées avec un soin qui fit pardonner son absence k la pauvre femme.

A onze heures quarante minutes, madame Danglars, lassée d'attendre inutilement, remonta en fiacre et se fit reconduire chez elle. Les femmes d'un certain monde ont cela de commun avec les grisettes en bonne fortune, qu'elles ne rentrent pas d'ordinaire passé minuit.

La baronne rentra dans l'hôtel avec autant de précaution qu'Eugénie venait d'en prendre pour sortir; elle monta légèrement, et ie cœur serré, l'escalier de son appartement, contigu, comme on sait, à celui d'Eugénie. Elle redoutait si fort de provoquer quelque commentaire ; elle croyait si fert, pauvre femme respectable en ce point du moins, k la fille et à sa fidélité pour le foyer paternel !

Rentrée chez elle, elle écouta à la porte d'Eugénie ; puis, n'entendant aucun bruit, elle essaya d'entrer ; mais les verrous étaient mis. Madame Danglars crut qu'Eugénie, fatiguée it cou» M koHticRiito. i. H

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des terribles émotions de le soirée, s'était misesu lit et qu'elle donnait. Elle appela la femme de chambre et l'interroges. u Mademoiselle Eugénie, i< répondit la femme de chambre, « est rentrée dans son appartement arec mademoiselle d'Ârmilly ; puis elles ont pris le thé «nsemble ; après quoi elles m'ont congédiée, en me disant qu'elles n'avaient plus besoin de moî. » Depuis ce moment la femme de chambre était à l'office, et, comme tout le monde, elle croyait les deux jeunes personnes dans leur appartement.

Madame Danglars se coucha donc sans l'ombre d'un soupçon ; mais, tranquille sur les individus, son esprit se reporta sur l'événement. A mesure que ses idées s'éelaircissaient en sa tête, les proportions de la scène du contrat grandissaient : ce n'était plus un scandale , c'était un vacarme ; ce n'était plus une honte, c'était une ignominie.

Malgré elle alors, la baronne se rappela qu'elle avait été sans pitié pour ta pauvre Mereédès , frappée naguère dans son époux et dans son fils d'un malheur aussi grand. « Eugénie, i> se dit-elle, «est perdue, et nous aussi. L'affaire, telle qu'elle va être présentée, nous couvre d'opprobre ; car, dans une société comme la nfrtre, cerlains ridicules sont des plaies vives, saignantes, incurables. Quel bonheur, » murmura-t-elle , x que Dieu ait fait à Eugénie ce caraclère étrange qui m'a si souvent fait trembler ! n Et son rc^rd reconnaissant se leva vers le ciel , dont la mystérieuse Providence dispose tout à l'avance selon les événements qui doivent arriver, et d'un défaut, d'un vice même fait quelquefois un bonheur.

Puis sa pensée franchit l'espace, comme fait, en étendant ses ailes, l'oiseau, d'un abimc, et s'arrêta sur Cavalcanti, Cet Andréa était un misérable, un voleur, un assassin; et cependant cet Andréa possédait des façons qui indiquaient une demi-éducation, sinon une éducation complète; cet Andréa s'était présenté dans le monde avec l'apparence d'une grande fortune, avec l'appui de noms honorables.

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Comment voir clair dans ce dédale? A qui s'adresser pour sortir de cette position cruelle? Debray, à qui elle avait couru avec le premier élan de la femme qui cherche un secours dans l'iiomme qu'elle aime et qui parfois la perd, Debray ne pouvait que lui donner un conseil; c'était à quelque autre plus puissant que lui qu'elle devait s'adresser. La baronne pensa alorsà M. de Vtllefort. C'était M. de Villefort qui avait voulu faire arrêter Cavatcanli; c'était H. de Villefort qui, sans pitié, avait porté le trouble au milieu de sa famille comme si c'eût été une famille étrangère. Hais non ; en y réfléchissant, ce n'était pas un homme sans pitié que le procureur du roi; c'était un magistrat esclave de ses devoirs, un ami loyal et ferme, qui, brutalement , mais d'une main sûre , avait porté le coup de scalpel dans la corruption; ce n'était pas un bourreau , c'était un chirurgien, un chirurgien qui avait voulu isoler aux yeux du monde l'honneur des Danglars de l'ignominie de ce jeune homme perdu qu'ils avaient présenté au monde comme leur gendre. Du moment oii M. de Villefort, ami de la famille Danglars, agissait ainsi, il n'y avait' plus à supposer que le banquier eût rien su d'avance et se fût prêté k aucune des menées d'Andréa. La conduite de Villefort, en y réfléchissant, apparaissait donc encore k la baronne sous un jour qui s'expliquait à leur avantage commun. Mais là devait s'arrêter l'inflexibilité du procureur du roi : elle irait le trouver le lendemain et obtiendrait de lui, sinon qu'il manquât à ses devoirs de magistrat, tout au moins qu'il leur laissât toute la latitude de l'indulgence. La baronne invoquerait le passé ; elle rajeunirait ses souvenirs ; elle supplierait au nom d'un temps coupable, mais heureux; M. de Villefort assoupirait l'affaire, ou du moins il laisserait (et, pour arriver à cela, il n'avait qu'à tourner les yeux d'un autre cdté), ou du moins il laisserait fuir Gavalcanti, et ne poursuivrait le crime que sur cette ombre do criminel qu'on appelle la contumace. Alors seulement die s'endormit plus tranquille.

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124 LE COHTE DE HONTECRI^O.

Le lendemain, â neuf heures, elle se leva, et, sans sonner sa femme de chambre , sans donner signe d'existence h qui que ce fût au monde, elle s'habilla , et , vêtue avec la même simplicîtë que la veille , elle descendit l'escalier, sortit de l'hôtel, marcha jusqu'à la rue de Provence, monta dans un fiacre et se fit conduire k la maison de M, de Villefort.

Depuis un mois cette maison maudite présentait l'aspect lugubre d'un lazaret où la peste se serait déclarée ; une partie des appartements étaient clos à l'intérieur et à l'extérieur; les volets fermés ne s'ouvraient qu'un instant pour donner de l'air ; on voyait alors apparaître h cette fenêtre la tête effiirée d'un laquais; puis la fenêtre se refermait comme la dalle d'un tombeau retombe sur un sépulcre , et les voisins se disaient tout bas : « Est-ce que nous allons encore voir aujourd'hui sortir une bière de la maison de M. le procureur du roi? H

Madame Danglars fut saisie d'un frisson à l'aspect de cette maison désolée ; elle descendit de son liacrc , et , les genoux fléchissants, s'approcha de la porte fermée et sonna.

Ce ne fut qu'à la troisième fois qu'eut retenti le timbre dont le tintement lugubre semblait participer lui-même à la tristesse générale, qu'un concierge apparut entre-bài liant la porte dans une largeur juste assez grande pour laisser passer ses paroles. Il vit une femme , une femme du monde , une femme élégamment vêtue, et cependant la porte continua de demeurer à peu près close. « Mais ouvrez donc ! » dit la baronne. >i — D'abord, madame, qui étes-vous? y demanda le concierge. " — Qui je suis? maïs vous me connaissez bien. — Nous ne connaissons plus personne , madame. — Mais étes-vous fou, mon ami? ■•• s'écria la baronne. « — De quelle part veuei-vousî — Oh! c'est trop fort. — Madame, c'est l'ordre, excusez-moi; votre nom? — Madame la baronne Danglars. Vous m'avez vue vingt fois. — C'est possible, madame ; maintenant que voulez-vous ? — Oh ! que vous êtes étrange! et je me plaindrai à M. de Villefort de l'imperti-

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nence de ses gens.— Madame, ce n'est pas de rimpertiiience, c'est de la précaution; personne n'entre ici sans un mot de M. le docteur d'Avrigny ou sans avoir parlé à M. le procureur du roi. — Eh bien ! c'est justement h M. le procureur du roi'que j'ai affaire. — Affaire pressante ? — Vous devez bien le voir, puisque je ne suis pas encore remontée dans ma voiture. Mais finissons : voici ma carte, portez-la à votre maître. — Madame attendra mon retour? — Oui; allez. "

Le concierge rererma la porte, laissant madame Danglars dans la rue. La baronne , il est vrai , n'attendit pas longtemps ; un instant après , la porte se rouvrit dans une largeur sufGsante pour donner passage à la baronne : elle passa, et la porte se referma derrière elle. Arrivé dans la cour, le concierge, sans perdre la porte de vue un instant, tira un sifflet de sa poche cl siffla. Le valet de chambre de M. de Villeforl parut sur le perron, n Madame excusera ce brave homme , » dit-il en venant au-devant de la baronne ; <i mais ses ordres sont précis , et M. de Villefort m'a chargé de dire h madame qu'il ne pouvait faire autrement qu'il avait fait. Il

Dans la cour était un fournisseur introduit avec les mêmes précautions et dont on examinait les marchandises.

La baronne monta le perron ; elle se sentait profondément impressionnée par cette tristesse qui élargissait pour ainsi dire le cercle de la sienne, et, toujours guidée par le valet de chambre , elle fut introduite, sans que son guide l'eût un instant perdue de vue , dans le cabinet du magistrat.

Si préoccupée que fût madame Danglars du motif qui l'amenait, la réception qui lui était faite par toute cette valetaille lui avait paru si indigne, qu'elle commença par se plaindre. Mais Villefort souleva sa tête appesantie par la douleur et la regarda avec un si triste sourire, que les plaintes expirèrent sur ses lèvres. <• Excusez mes serviteurs d'une terreur dont je ne puis leur faire un crime ; Boupçonnés, il H-

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IM LE COHTE DE HONTECSISTO.

soDt derenus soupçonneux. » Madame Daaglars avait sou- Tent entendu dans le monde parler de cette terreur qu'accusait le magistrat, mais elle n'aurait jamais pu croire, si elle n'avait eu l'expërience de ses propres yeux, que ce sentiment pût ét^ porte à ce point. •< — Vous aussi , « dit-elte, » vous êtes donc malheureux? — Oui , madame, » répondit le magistrat. 1" — Vous me plaignez alors? — Sincèrement, ma- .dame. ~ Etvouseomprenezcequi m'amène? — Vous venez me parler de ce qui voiis arrive, n'est-ce pns? —Oui, monsieur, un affreux malheur. — C'est-à-dire une mésaventure.

— Une mésaventure! » s'écria la baronne, « — Hélas! madame, ■ répondit le procureur du roi avec son calme imperturbable, <i j'en suis arrivée n'nppeler malheur que les choses irréparables. — Eh ! monsieur, croyez-vous qu'on oubliera?

— Tout s'oublie , madame , « dit Villefort ; u le mariage de votre fille se fera demain, s'il ne se fuit pas aujourd'hui; dans huit jours, s'il ne se fait pas demain. Et quant à regretter le futur de mademoiselle Eugénie, je ne crois pas que telle soit votre idée. » Madame Danglars regarda Villefort, stupéfaite de lui voir cette tranquillité presque railleuse. « — Suis- je venue chez un ami ? » dcmanda-t-elle d'un ton plein de douloureuse dignité. » — Vous savez que oui , madame , » répondit Villefort, dont les joues pâles se couvrirent, à cette assurance qu'il donnait, d'une légère rougeur. En effet, cette assurance faisait allusion à d'autres événements qu'il ceux qui les occupaient h cette heure la baronne et lui. u — Eh bien ! alors , Il dit la baronne , « soyez plus affectueux , mon cher Villefort ; parlez-moi eu ami et non en magistrat, et quand je me trouve profondément malheureuse, ne me dites point que je doive être gaie. » Villefort s'iuclina. « — Quand j'entends parler de malheurs, madame, » dit-il, « j'ai pris depuis trois mois la fâcheuse habitude de penser aux miens, et alors cette égoïste opération du parallèle se fait malgré moi dans mon esprit. Voilà pourquoi , k côté de mes malheups , les viVtres me semblaient une mésaventure ; voilà pourquoi , à

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cdté de ma position funeste, la vAtre me semblait une position à envier; mais cela tous contrarie, laissons cela. Vous disiez, madame?... — Je venais savoir de vous, mon ami, » reprit la baronne, « où en est l'afTnire de cet imposteur? — Imposteur ! " répéta Villcfort ; « décidément, madame, c'est un parti pris chez vous d'atténuer cerla'ines choses et d'eu exagérer d'autres; imposteur, M. Andréa Cavalcantî, ou plutôt M. Benedetto ! Vous vous trompez , madame, H. Benedetto est bel et bien un assassin. — Monsieur, je ne nie pas la justesse de votre rectification, mais plus vous vous armerez sévèrement contre ce malheureux, plus vous frapperez notre famille. Voyons, oubliez-le pour un moment ; au lieu de le poursuivre , laissez-le fuir. — Vous venez trop tard , madame , les ordres sont déjà donnés. — Eh bien ! si on l'arrête. . . Croyez-vous qu'on l'arrêtera ? — Je l'espère. — Si on l'arrête (écoulez, j'entends toujours dire que les prisons regorgent), eh bien ! laissez-le en prison. « Le procureur du roi fit un mouvement négatif. « Au moins jusqu'à ce que ma fille soit mariée ! » ajouta la baronne. " — Impossible, madame, la justice a des formalités. — Même pour moi?» dit k baronne, moitié souriante, moitié sérieuse. « — Pour tous, " répondit Vîliefort; " et pour moi-même comme pour les autres. — Ah ! » fit la baronne sans ajouter en paroles ce que sa pensée venait de trahir par celte exclamation. Villefort la regarda avec ce regard dont il sondait les pensées. « — Oui , je sais ce que vous voulez dire , » reprit- il; « vous faites allusion à ces bruits terribles répandus dans le monde, que toutes ces morts qui depuis trois mois m'babillent de deuil, que cette mort à laquelle vient comme par miracle d'échapper Valentine ne sont point naturelles? — Je ne songeais point h cela , « dit vivement madame Danglars. " — Si, vous y songiez, madame, et c'était justice; car vous ne pouviez faire autrement que d'y songer, et vous vous disiez tout bas : « Toi qui poursuis le crime , « réponds : pourquoi tlonc y a-MI autottr de toi des crimes

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lis LE COMTE DE MOHTECRISTO.

>i qui restent impunis? » La baronne pâlit. « Vous tous disiez eela, n'est-ce pas, madame? — Eli bien! je l'avoue. — Je vais vous répondre. « Villefort rapprocha son fauteuil de la chaise de madame Danglars ; puis , appuyant ses deux mains sur son bureau, et prenant une intonation plus sourde que de coutume : « 11 y a des crimes qui restent impunis,» dit-il , " parce qu'on ae connaît pas les criminels et qu'on craint de frapper une tête innocente pour une tête coupable ; mais quand ces criminels seront connus , » Villefort étendit la main vers un grand crucifix placé en face de son bureau. Il quand ces criminels seront connus , n répéta-t-il , ir par le Dieu vivant , madame , quels qu'ils soient , ils mourront. Maintenant, après le serment que je viens de faire et que je tiendrai, madame, osez me demander grâce pour ce misérable! — £h! monsieur, n reprit madame Danglars, " êtesvous sûr qu'il soit aussi coupable qu'on le dit? — Écoulez , voici son dossier : fieoedelto , condamné d'abord i cinq ans de galères pour faux , â seize ans ; le jeune bomme promettait, comme vous voyez; puis évade, puis assassin. — Et qui est ce malheureux? — Eh! sait-on cela? Un vagabond, un Corse. — 11 n'a donc été réclamé par personne? — Par personne ; on ne connaît pas ses parents. — Mais cet homme qui était venu de Lucques? — Un autre escroc comme lui , son complice peut-être. » La baronne joignit les mains. ic — Villefort ! » dit-elle avec sa plus douce et sa plus caressante intonation. <c — Pour Dieu ! madame , >< répondit le procureur du roi avec une fermeté qui n'était pas exempte de sécheresse , « pour Dieu ! ne me demandez donc jamais grâce pour un coupable ! Que suis-je, moi ? la loi . Est-ce que la loi a des yeux pour voir voire tristesse? Est-ce que la loi a des oreilles pour entendre votre douc« voix ? Est-ce que la loi a une mémoire pour se faire l'application de vos délicates pensées? Non, madame, la loi ordonne , et quand la loi a ordonné, elle frappe! Vous me direz que je suis un être vi- Tant, et non pas un code ; un homme, et non pas un volume.

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