‹ Le comte de MontecristoChapitre 37 sur 52 · L'ACTE D'ACCUSATION · texte numérisé non relu

L'ACTE D'ACCUSATION

. L'impressiOD fut la même sur tout le moudci et nul ne se trompa k l'espression de sa physionomie. Les traits ne portaient pas l'empreinte de cette émotion profonde qui refoule le sang au cœur et décolore le front et les joues. Ses mains, gracieusement posées, l'une sur son chapeau, l'autre dans l'ouverture de son gilet de piqué blanc, n'étaient agïEées d'aucun frisson-, son œil était calme et même brillant. A peine dans la salle, le regard du jeune homme se mît h parcourir tous les rangs des juges et des assistants, et s'arrêta plus JoDguement sur le président, et surtout sur le procureur du roi.

Auprès d'Andréa se plaça l'avocat qui devait le défendre, avocat nommé d'ofSce (car Andréa n'avait point voulu s'occuper de ces détails, auxquels il n'avait paru attacher aucune importance], jeune homme aux cheveux d'un blond fade, au visage rougi par une émotion cent fois plus sensible que celle du prévenu.

Le président demanda la lecture de l'acte d'accusation, rédigé, comme on sait, par la plume si habile et si implacable de Villefort.

Pendant cette lecture, qui fut longue, et qui pour tout autre eût été accablante, l'attention publique ne cessa de se porter sur Andréa, qui en soutint le poids avec la gaieté d'âme d'un Spartiate.

Jamais Villefort peut-être n'avait été si concis ni st éloquent ; le erime était présenté sous les couleurs les plus vives; les antécédents du prévenu, sa transfigura tion> la filiation de ses actes depuis un Age assez tendre, étaient déduits avec tout le talent que la pratique de la vie et la connaissance du cœur humain pouvaient Fournir à un esprit aussi élevé que celui du procureur du roi. Avec ce seul préambule, Benedetto était à jamais perdu dans l'opinion publique, en attendant qu'il fût puni plus matériellement par la loi. Andréa ne prêta pas la moindre attention aux charges successives qui s'élevaient et retombaient sur lui :

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SB LE COKTE DE H0HTBCU9T0.

H. de Vinefort, qui l'eumiHait sonront et qui nos doute continuait sur lui les études psychologiques qu'il avait eu si souvent l'occasion de faire sur des occnsés, M. de ViHefort ne put une seule fois lui faire baissw les yeux, quelles que fussent la fixité et Ift profondeur de son regard.

BdAd la lecture (ut terminée, u Âecné, <• dit le président, ■ T09 nom et prénoms? ■ Andréa se leva. « — Pardonoezmoi, M. le président, ■ dit-il d'une voix dont te timbre ribrail parfritement pur, * mais je vois que vous ailes prendre lu ordre de quesUoDS dans lequd je ne puis vous suivre. JU la prétention, que c'est à moi de justifier plus tard, d'être une exception aux accusés ordinales. Veuilles done, je tous prie, me p^mettre de répondre en snîv>«t un ordre différent ; je n'en répondrai pas moins à tout. Le président surpris regarda les jurés, qui regardèrent le procureur du roi.

Une grande surprise se manifesta dans toute l'assemUée. Hais Andréa ne parut aucunement s'en émouvoir. ■ Votre ige? n dit le [»-ësident ; « répoodres-vous h cette question ? — A cette question comme aux autres, je répondrai, H. le président, mais h son tour. — Votre Age? » r^>éta le nagistrat. « — J'ai vingt et un ans, ou plutôt je les aurai seulement dans quelques jours, ctaut né dans la nuit du 37 au S8 septembre 18i7. » H. de ViUefort, qui était occupée prendre une note, leva la tête h cette date. « — Où éte»-T0U8 né? «continua le président. « — A Auteuît, près Paru, ■ répondit Benedetto. M. de Villefort leva une smonde fois la tète, regarda Benedetto comme il eAt regardé la tête de Méduse, et devint livide. Quant k Benedetto, il passa gracieusement sur ses lèvres le coin brodé d'un neucfaoir <te fine batiste.

u Votre profession ? • demanda le président, u — D'abord fêtais faussaire, >■ dit Andréa le plus tranquillemeitt du monde ; >< ensuite je suis passé voleur, et tout réecmment je me suis fait assassin. • Un murmure ou plnlAt une lenpéte d'ÏDdlgnatioa et de nirpriw éclata dans toutes k* par-

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L'ACTE D'ACCUSATIDIT. S3S

lies de la saHe; les juges eux-mêmes te regardèrent stupé- Aite, les jures manifestèrent le plus grand d^oAt pour le eynisme qu'on attendait si peu d'un homme élégant.

M. de Villefort appuja une main sur son fïoDt qui, d'abord pAIe, était devenu ronge cl bouillant ; tout k coup il se leva, regardaot autour de lui oomme un homme égaré: l'air lui msiiquail. u Cherchez-vous quelque diose, M, le procureur du roi ? ■ demanda Benedetto avec son plus obligeant soarire. M. de Villefbrt ne répondit rien, et se ras»[ou plutôt retomba sur son ftuteuil.

« Egt«e maintenant, prévenu, que vous consentez à dire votre nimi? » demanda le président. « L'affectation brutale que vous avec mise h énumérer vos différents crimes, que vous qualiâes de profession ; l'espèce de point d'honneur que vous y attachei, ee dont, au nom de la morale et du respect dû à l'humanité, la cour doit vous blAmer sévèrement, voilfa peut^tre la raison qni vous a fait tarder de vous BAmmCT : vous voulez fure ressortir ce nom par les titres qui le précèdent? — C'est ÏDcroyabie, H. le président, i> dit firaedetto du ton de voix le plus gracieux et avec les manières les plus polies, « conune vous avea hi au fond de ma pensée ; c'est en effet dans ce bat que je vous «i prié d'inttrrertir l'ordre des qiHetioas. n La stupeur éuit k son comble ; il n'y avait plus dans les paroles de raccusë ni fbrfantene ni cynisme : l'auditoire ima pressentait quelque foudre éclatant au fond de ce nuage sombre. ■ ~ Eh tmn I » dit le président, > votre nom 7 — Je ne puis vous dire mon nom, car je m le sais pas ; mais je sais celui de mon père, et je peux vous le dire. ■ Un éblouissetnent douloureux aveugla Villefort : on vit tombw de ses joues des gouttes de sueur Acres et pressées sur les papiers qu'il remuait d'une main convutsive et éperdue. ■ — Dites alors le nom de votre p^, n reprit ie président. Pas un souffle, pas une haleine ne troublait le silence de cette immense assemblée ; tout le monde attendait. « — Mon père est procureur du roi, n

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répondit tranquillement Aodrea. n — Procureur du roi ! >> fil avec stupéractlon le président sans remarquer le bouleversement qui se faisait sur la figure de M. de Villefort ; >i procureur du rot ! — Oui, et puisque vous voulez savoir son nom, je vais vous le dire ; 11 se nomme de Villefort. i>

L'explosion si longtemps eontcnuc par le respect qu'en séance on porte à la justice, se fit jour, comme un tonnerre, du fond de toutes les poitrines ; la cour elle-même ue songea point 6 réprimer ce mouvement de In multitude. Les inlerjeetions, les injures odressëea à Benedetto qui demeurait impassible, les gestes énergiques, le mouvement des gendarmes, le ricanement de cette partie fangeuse qui, dans toute assemblée, monte k la surface, aux moments de trouble et de scandale, tout cela dura cinq minutes avant queles magistrats et les huissiers eussent réussi à rétablir le silence. Au milieu de tout ce bruit on entendait la voix du président qui s'écriait : u Vous jouez-vous de la justice, accusé, et oseriez-vous donner k vos concitoyens le spectacle d'une corruption qut, dans une époque qui cependant ne laisse rien b désirer sous ce rapport, n'aurait pas encore eu son (^ale? ]< Dix personnes s'empressaient auprès de M. le procureur du roi, i demi écrasé sur son siège, et lui offraient des consolations, des encouragements, des protestations de zèle et de sympathie.

Le calme s'était rétabli dans la salle, k l'exception cependant d'un point où un groupe assez nombreux s'agitait et chuchotait. Une femme, disait-on, venait de s'évanouir ; on lui avait fait respirer des sels, et elle s'était remise.

Andréa, pendant tout ce tumulte, avait tourné sa figure souriante vers l'assemblée; puis, s'appuyant enfin d'une main sur la rampe de chêne de son banc, et cela dans l'attitude la plus gracieuse : <' Messieurs, » dil'il, " à Dieu ne plaise que je cherche à insulter la cour et à faire, en présence de cette honorable assemblée, un scandale inutile. On me demande quel dge j'ai, je le dis ; on me demande

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oà je suis né, je réponds ; on me demande mon nom, je ne puis le dire , puisque mes parente m'ont abandonné. Hais je puis bien, sans dire mon nom, puisque je n'en ai pas, dire celui de mon père : or, je le répète, mon père se nomme M. de ViUefort, et je suis tout prêt à le prouver, nll y avait dans l'accent du Jeune homme une certitude, une conviction, une énergie qui réduisirent le turonlle au silence. Les regards se portèrent un moment sur le procureur du roi, qui gardait sur son siège l'immobilité d'un homme que la foudre vient de changer en cadavre. a Messieurs, » continua Andréa en commandant le silence du geste et de la voix, « je vous dois la preuve et l'explication de mes paroles. — Mais, >< s'écria le président irrité, •> vous avez déclaré dans l'instruction vous nommer Benedetto, vous avez dît être orphelin, et vous vous êtes donné la Corse pour patrie. — J'ai dit à l'instruction ce qu'il m'a convenu de dire à l'instruction, car je ne voulais pas que l'on efbibltt ou que l'on arrêtât, ce qui n'eût point manqué d'arriver, le retentissement solennel que je voulais donner à mes paroles. Maintenant je vous rëpèle que je suis né à AuteuU dans la nuit du 27 au 28 septembre lSi7, et que je suis fils de M. le procureur du roi de Villefort. Maintenant, Toulez-Tous des détails? je vais vous en donner. Je naquis au premier de la maison n° 28, me de la Fontaine, dans une chambre tendue de damas rouge. Mon père me prit dans ses bras en disant k ma mère que j'étais mort, m'en veloppa dans une serviette marquée d'un H et d'un N et m'emporta dans le jardin où il m'enterra vivant, n Un frisson parcourut tous les assistants quand ils virent que grandissait l'assurance du prévenu avec l'épouvante de M. de Villefort. « — Mais comment savez-vous tous ces détails? » demanda le présideut. « — Je vais vous le dire, M. le prëaident. Dans le jardin où mon père venait de m'eosevelir, s'était, cette nuit-là même, introduit un homme qui lui en voulait morteUement et qui le guettait depuis longtemps i. H

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pour accomplir sur lui une vengeance corse. L'homme était caché dans nn massif; il vit mon père enfermer un dëpdt dans la terre, et le frappa d'un coup de couteau au milieu ménae de cetle opération ; puis, croyant que ce dépôt était quelque trésor, il ouvrit la fosse et me tronva vivaDt encore. Cet homme me porta à l'hospice des enfants trouvés, où je fus inscrit sous le n° Z7. Trois mois après, sa femme fit le voyage de Rogliano h Paris pour me venir cliercber, me réclama comme son fils et m'emmena. Voilk comment, quoique né à Auteuil, je fus ëlevë en Corse. »

I) y eut un instant de silence , mais d'un silence si profond , que , sans l'anxiété que semblaient respirer mille poitrines, on eût cru la salle vide. » Continuez.» dit la voixdu président. « — Certes, j>continuaBenedetto, uje pouvaiaétre heureuKchez ces braves gensqui m'adoraient; mais mon naturel pervers l'emporta sur toutes les vertus qu'essayait de verser dans mon cœur ma mère adoptive. Je grandis dans le nul et je suis arrivé au crime. Eufin, un jour que je maudissais. Dieu dem'avoir fait si méchant et de me donner une si hideuse destinée, mon père adoptif est venu me dire :

■ Ne blasphème pas, malheureux! car Dieu t'a donné le «jour sans colère; le crime vientde ton pèreetnon de toi,

■ de ton père qui t'a voué à l'enfer si tu mourais, à la misère

■ si un miracle te rendait au jour. >• Dès lors j'ai cessé de blasphémer Dieu , mais j'ai maudit mon père; et voilb pourquoi j'ai fait entendre ici les paroles que vous m'avei reprochées, H. le président; voilà pourquoi j'ai causé le scandale dont frëmit encore cette assemblée. Si c'est un crime de plus, punissez-moi; mais si je vous ai convaincu que dès le jour de ma naissance ma destinée était fatale, douloureuse, amère, lamentable, plaignez-mot! — Mais votre mère? » demanda te président. •• — Ha mère me eroyait mort; ma mère n'est point coupable. Je n'ai pas voulu savoir le nom de ma mère ; je ne la connais pas. »

En ce moment , un cri aigu , qui n tomina par un ua-

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