L'ACTE D'ACCUSATION. US
glot, retentit au milieu iln groupe qui entourait, comme nous l'avons dit , une femme. Cette femme tomba dans une violente attaque de d^s et Ail enlevée du prétoire ; tandis qu'on l'emportait , le voile épais qui cachait son visage s'écarta, et l'on reconnut madame Danglars. Malgré l'accablement de ses sens énervés, molgrë le bourdonnement qui frémissait àeon oreille, malgré l'espèce de folie qui bouleversait «en cerveau, Villefort la reconnut et se leva.
11 Les preuves? les preuves?» dit le président; ^prévenu, souveDH-vous que ce tissu d'horreurs a besoin d'être soutenu par les preuves les plus éclatantes. — Les preuves? " dit fienedetto en riant, ■ les preuves, vous les voulet? — Oui. — Eh bien! regardez M. de Villefort, et demandamoi encore les preuves. ■ Chacun se retourna vers le procureur du roi , qui , sous le poids de ces mille regards rivés sur lui, s'avani^ dans l'enceiate du tribuuat, chancelant, les cheveux en désordre et le visage couperosé par la pression de ses ongles. L'assemblée tout entière poussa un long murmure d'étonncment. » On me demande les preuves, mon père , » dit Beaedelto , « voulez-vous que je les donne? — Non, non, » balbutia M. de Villefort d'une vois étranglée, u ooD , c'est inutile. — Comment, inutile ! » s'écria le pirésident; « mais que voules-vous dire? — Je veux dire,» s'écria le procureur du roi, " que je me débattrais en vain sous l'étreinte mortelle qui m'écrase. Messieurs, je suis, je le reconnais , dans la main du Dieu vengeur. Pas de preuves! il n'en est pas besoin : toutceque vient de dire ce jeune homme est vrai. »
Un silence sombre et pesant comme celui qui précède les caUstrophes de la nature enveloppa dans son manteau de plomb tous les assistants , dont les cheveux se dressaient sur lat^re.
■ Eh quoi ! H. de Villefort , » s'écria le président, <i vous ne cèdes pas à une hallucination? Quoi ! vous jouissez de la plénitude de vos facultés 7 On concevrait qu'une accusation si
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tu LE COMTE DE HOïmXSISTO.
étraDge, si impr^ue, si terrible , ait troablë voe esprits; voyons, remettez-Tous. » Le procureur du roi secoua la tête. Ses dents s'entre-choquaicnt avec violence comme celles d'un homme dévoré par la fièvre, et cependant il était d'une pdleur mortelle. » — Je jouis de toutes mes facultés , monsieur, » dit-il , V le corps seulement souffre , et cela se con~ çoit. Je me reconnais coupable de tout ceque ce jeune homme vient d'articuler contre moi, et je me tiens dès h présentchcE moi h la disposition de H. le procureur du roi mon suceesseur. K Et en prononçant ces mots d'une voix sourde et presque étouffée, H. de Villefort se dirigea en vacillant vers la porte que lui ouvrit d'un mouvement machinal l'huissier desCTvice.
L'assemblée tout entière demeura muette et consteraée par cette révélation et par cet aveu qui faisaient un dënoilment si terrible aux différentes péripéties qui depuis quinie jours avaient agité la haute société parisienne.
u Eh bien! » dit Beauchamp, " qu'on vienne dire maintenant que le drame n'est pas dans la nature I — Ma foi , <> dit Château-Renaud , » j'aimerais encore mieux finir comme M. de Horcerf: un coup de pistolet parait doux près d'une pareille catastrophe. — Et puis il tue , » dit Benucbamp. ■ — Et moi qni avais eu un instant l'idéed'ëpouser sa fille!» dit Debray. « A-l-elle bien fait de mourir, men Dieu ! la pauvre enfant ! — La séance est levée , messieurs , » dit le président , <i et la cause remise à la prochaine session. L'affaire doit être instruite de nouveau et confiée à un autre magistrat. «
Quant & Andréa , toujours aussi tranquille et beaucoup plus intéressant, il quitta la salle escorte par les gendarmes, qui involontairement lui témoignaient des égards.
u Eh bien ! quepensez-vousdecela, mon brave homme?* demanda Debray au sei^ent de ville, en lui glissant un louis dans laniain. ■ — Il y aura des circonstances atténuantes ! b répondit cdui-ei. ,
H. de Villefort avait tu s'ouvrir devant lui les rangs de la Toute, si compacte qu'elle fût. Les grandes douleurs sont tellement vénëraMes, qu'il n'est pas d'exemple , même dans les temps les plus malheureux , que le premier mouvement de la foule réunie n'ait pas été un mouvement de sympathie pour une grande catastrophe. Beaucoup de gens haïs ont été assassinés dans une émeute ; rarement un malheureux, fâtil criminel , a été insulté par les hommes qui assistaient i sou jugement h mort.
Villerort traversa donc la haie des spectateurs, des gardes, des gens du palais , et s'éloigna , reconnu coupable de son propre aveu, mais protégé par sa douleur.
11 est des situations que les hommes saisissent avec leur instinct, mais qu'ils ne peuvent commenter avec leur esprit ; le plus grand poêle, dans ce cas, est celui qui pousse le cri le plus véhément et te plus naturel. La foule prend ce cri pour un récit tout entier, et elle a raison de s'en contenter, et plus raison encore de le trouver sublime quand il est vrai.
Du reste, il serait difficile de dire l'état de stupeur dans lequel était Villefort en sortant du palais , de peindre cette fièvre qui faisait batire chaque artère , roidissait chaque fibre, gonflait à les briser chaque veine, et disséquait chaque point de ce corps mortel en des millions de souffrances.
Villefort se traîna le long des corridors, guidé seulement
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par l'habitude ; il jeta de ses épaules la tc^e magistrale, non qu'il pensât à la quitter pour la convenance , mais parce qu'elle était k ses épaaies un fardeau accablant, noe tunique de Nessus féconde en tortures.
11 arriva chancelant jusqu'à la cour Dauphine, aperçut sa voiture, réveilla le cocher en l'ouvrant lui-même, et se laissa tomber sur les coussins en montrant du doigt )a direction du faubourg Saint-Honoré. Le cocher partit.
Tout le poids de sa fortune écroulée venait de retomber sur sa tête : ce poids l'écrasait; il n'en savait pas les conséquences; il ne les avait pas mesurées, il les sentait; Il ne raisonnait pas son code comme le froid meurtrier qui eommente un article connu. Il avait Dieu au fond du cour. u Dieu! » murmurait-il sans savoir même ce qu'il disait, ■ Dieu ! Dieu ! >• 11 ne voyait que Dieu derrière l'éboulnnent qui venait de se faire,
La voiture roulait avec vitesse ; Villefort, en «'agitant sur ses coussins , sentit quelque chose qui le gênait. Il porta la main h cet objet ; c'était ua éventail oublié par madame de Villefortentrelecoussinetledossierdela voiture; cet éventail éveilla un souvenir, et ce souvenir fut comme un éclair au milieu de la nuit. Villefort songea à sa femme, u Oh ! n s'écna-t-il, eomme si un fer rouge lui traversait le cœur.
En effet, depuis une heure, il n'avait plus sous les yeux qu'une face de sa misère, et voilà que tout i coup il s'en offrait une autre è son esprit , et une antre non moins t^rible. Cette femme ! il venait de faire avec elle le juge inexorable, il venait de la condamner à mort ; et elle, ella, frappée de terreur, écrasée par le remords, abiraéesousia honte qu'il venait de lui faire avec l'éloquence de son irréprochable vertu, elle, pauvre femme faible et sans défense contre ua pouvoir absolu et suprême, die se préparait peut-être en ce moment même ï mourir!
Une heore s'était déjà écoulée depuis sa condamnaUon; sans doute en ce moment elle repassait tous ses crimes dans
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M mtooire, die demandait grâce k Dieu, die écrivait une lettre pour implorer k genoux le pardon de sou vertueui tfpoux, pardon qu'elle achetait de aa mort. Villefort poussa un second rugissement de douleur et de rage, n Ah ! » s'é- GriB-t41 en se roulant sur le satin de son carrosse , k celte femme n'est devenue criminelle que parce qu'elle m'a tou* ché. Je sue le crime, moi ! et elle a gagné le crime comme on gagne le typhus, comme on gagne le choléra, comme on gagne la peste, et je la punis ! . . . J'ai ose lui dire : •• Hepen* u tez-Toos et mourei... » moi!... Oh 1 non! non! elle vivra. .. elle me suivra... Nous allons fuir, quitter la France, aller devant nous tant que la terre pourra nous porter. Je lui parlais d'écbnfaud!... Grand Dieu I comment ai-je osé prononcer ce mot? Mais moi aussi l'échafaud m'attend!,.. Nous Tuirons... Oui, je me confesserai à elle; oui, tous les jours je lui dirai, en m'humiliant, que moi aussi j'ai commis un crime... Oh ! alliance du tigre et du serpent ! oh ! digne femme d'un mari tel que moi!... II faut qu'elle vive, il faut que mon infamie fasse pâlir k sienne ! >> Et Villefort enfonça plutôt qu'il ne Laissa la glace du devant de son coupé. * Vite I plus vile ! h s'écria-t-il d'une voix qui fit bondir le cocher sur son siège. Les chevaux , emportés par la peur, volèrent jusqu'à la maison.
« Oui ! oui ! n se répétait Villefort à mesure qu'il se rapprochait de chez lui, uoui,iI faut que cette femme vive, il faut qu'elle se repente et qu'elle élève mon Sis, mon pauvre enfant, le seul, avec l'indestructible vieillard, qui ait survécu à la destruction de la famille. Elle l'aimait ; c'est pour lui qu'elle a tout fait. II ne faut jamais désespérer du cœur d'une mère qui aime son enfant ; elle se repentira ; nul ne saura qu'elle fut coupable; ces crimes commis chei moi , et dont le monde s'inquiète déjà , ils seront oubliés avec le temps, ou si quelques ennemis s'en souviennent , eh bien ! je les prendrai sur ma liste de crimes. Un , deux , trois de plus , qu'importe! Ha femme se sauvera emportant de l'or, et sur-
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ia LE COHTE DE HONTECRISTO.
tout emportant son fils, loin du gouffre où il me semble que le monde va tomber avec moi. Elle vivra, elle sera heureuse encore, puisque tout son amour est dans sou fils, et que son fils ne la quittera point. J'aurai fait une bonne action ; cela allège le cœur, » Et le procureur du roi respira plus librement qu'il n'avait fait depuis longtemps.
La voiture s'arrêta dans la cour de l'hAlel. Viilefiwt s'élança du marchepied sur le perron ; il vit les domestiques surpris de le voir revenir si vite. Il ne lut pas autre chose sur leur physionomie; nul ne lui adressa la parole; on s'arrêta devant lui , comme d'habitude, pour le laisser passer : voilà tout. 11 passa devant la chambre de Noirticr, et, par la porte entr'ouveFte, il aperçut comme deux ombres, mais il ne s'inquiëla point de k personne qui était avec son père : c'était ailleurs que son inquiétude le tirait. >i Allons ! « ditil en montant le petit escalier qui conduisait au palier où étaient l'appartement de sa femme et la chambre vide de Valentine; « allons ! rien n'est changé ici. » Avant tout, il ferma la porte du palier. » 11 faut que personne ne nous dérange, » dil-il ; n il faut que je puisse lui parler librement, m'accuser devant elle, lui tout dire... x 11 s'approcha de la porte, mit la main sur le bouton de cristal , la porte céda. « Pas fermée! ohî bien, très-bien ! » murmura-l-il. Et il entra dans le petit salon oii tous les soirs on dressait un lit pour Edouard ; car, quoiqu'on pension , Edouard rentrait tous les soirs ; sa mère n'avait jamais voulu se séparer de lui. Il embrassa d'un eoup d'œil tout le petit salon, u— Personne, i> dit- il ; u elle est dans sa chambre k coucher sans doute. 1 H s'élança vers la porte. Là le verrou était mis. U s'arrêta frissonnant. » Iléloïse! cria-t-il. » Il lui sembla entendre remuer un meuble, u Héloïse! 'i rëpéta-t-il. « — Qui est là?» demanda la voix de celle qu'il appelait. Il lui sembla que cette voix était plus faible que de coutume. « — Ouvrez, ouvrei, » s'écria Villefort, « c'est moi ! n Mats, naalgré cet ordre, malgré le ton d'angoisse avec lequel il
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