EXPIATION. V
était donné, on n'ouvrit pas. Villefort enfonça la porte d'un coup de pied.
A l'entrée de la chambre qui donnait dans son boudoir, madame de Villefort était debout, pâte, les traits contractés, et le regardant avec des yeus d'une fixité effrayante. ■ Héloïse ! Hëloïael » dit-il , " qu'avez -vous 7 parlez ! * La jeune femme étendît vers lui sa main roide et livide, u — C'est fait, monsieur, » dit-elle avec un râlement qui sembla déchirer son gosier ; » que voulez-vous donc encore de plus 7 » Et elle tomba de sa hauteur sur le tapis. Villefort courut Ji elle, lui saisit la main. Cette main serrait convalsivement un flacon de cristal à bouchon d'or. Madame de Villefort était morte.
' Villefort, ivre d'horreur, recula jusqu'au seuil de la chambre et regarda le cadavre. « Mon fils I » s'écria-t-il tout à coup-, « où est mon fils? Edouard I Edouard !» Et il se précipita hors de l'appartement en criant : « Edouard ! Edouard I * Ce nom était prononcé avec un tel accent d'angoisse, que les domestiques accoururent. ■ Mon fils! où est mon fils? » demanda Villefort. u Qu'on l'éloigné de la maison , qu'il ne voie pas... — H. Edouard n'est point tu bas, monsieur, » répondit le valet de chambre, v — Il joue sans doute au jardin ; voyez ! voyez ! — Non, monsieur. Madame a appelé son fils il y a une demi-heure à peu près ; M. Edouard est entré chez madame et n'est point descendu depuis^ »
Une sueur glacée inonda le front de Villefort, ses pieds trébuchèrent sur la dalle, ses idées commencèrent à lourner dans sa tète comme les rouages désordonnés d'une monb« qui se brise. « Chez madame ! « murmura-t-il , « chevnadame! » Et il revint lentement sur ses pas, s'essuyant le front d'une main, s'appuyant de l'autre aux parois de la muraille. En rentrant dans la chambre il fallait revoir le corps de la malheureuse femme. Pour appeler Edouard, il fallait réveiller l'écho de cet appartement changé en cercueil : parler, .détail violer le silence de la tombe. Villefort sentit sa
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«W LE COHTB DE HOUTECRISTO.
longue paralysée dans sa goi^e. « Edouard! Edouard! > balbutÎB-t-il, L'enfaot ne répondait pas ; où donc était l'enfont qui, au dire des domestiques, était entré diez sa mère et n'en était pas sorti ?
Villefort fit un pas en avant. Le cadavre de madame de VtUefort était couché en travers de la porte du boudoir dans lequel se trouvait nécessairement Edouard ; ce cadavre semblait veîllw sur le seuil avec des yeux fixes et ouverts, avec une épouvantable et mystérieuse ironie sur les lèvres. Derrière le cadavre, la portière rdevëe laissait voir une portion du boudoir, un piano droit et le bout d'un divan de satin bleu. Villefort fit trois ou quatre pas en avant, et sur le canapé il aperçut son enfant couché. L'entknt dormait gans doute. Le malheureux eut un élan de joie , un rayon de pure lumière descendit dans cet enfer où il se débattait. Il ne s'agissait donc que de passer par-dessas le cadavre, d'entnr dans le boudoir, de prendre l'enfant dans ses bras et de fair avec lui, loin, bien loin. Villefort n'était plus cet homme dont son exquise corruption faisait le type de l'bomme civilisé : c'était un tigre blessé h mort qui laisse sçs dents brisées dans sa dernière blessure. 11 n'avait plus peur des préjugés, mais des fantômes. Il prit son élan et bondit pur-dessus le cadavre comme s'il se fut agi de franchir un brasier dévorant. Il enleva l'enfant dans ses bras, le serrant, le secouant, l'appelant ; l'enfant ne repondit point. 11 colla ses lèvres avides à ses joues , ses joues étaient livides et glacées ; il palpa ses membres roidis, il appuya sa main sur son cœur, son cœur ne battait plus. L'enfant était mort.
Un papier plié en quatre tomba de la poitrine d'Edouard. Villefort, foudroyé, se laissa aller sur ses genoux; l'enfont s'échappa de ses bras inertes et roula du calé de sa mère. Villefort ramassa le papier, reconnut l'écriture de sa femme et le parcourut avidement. Voici ce qu'il contenait.
K Vous savex si j'étais bonne mère, puisque c'est ponr mon
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EXPIATION. Ul
a fils que je me suis lîiite criminelle I Une lionne mère n« •1 part pas sans son fils. »
Villefort ne pouvait en croire ses yeux; Villefort ne pouvait en croire sa raison : il se Iralna vers le corps d'Edouard, qu'il examina encore une fois avec cette attention d'une minote que met la lionne â regarder son lionceau mort. Puis un cri déchirant s'ëcbappa de sa poitrine : u Dieu I » murmura-t-il, « toujours Dieu! » Ces deux victimes l'épouvantaient, il sentait monter en lui l'horreur de cette solitude peuplée de deux cadavres.
Tout k l'heure il éUtit soutenu par la raf;e, par cette immense faculté des hommes forts, par le désespoir, par cette vertu suprême de l'agonie qui poussait les Titans k escalader le ciel , Ajax à montrer le poing aux dieux. Villefort rourba sa tète sous le poids des douleurs, il se releva sur ses genoux, secoua ses cheveux humides de sueur, hérissés d'eftvî , et celui-là qui n'avait jamais eu pitié de personne s'en alla trouver le vieillard , son père , pour avoir dans sa ftiblesse quelqu'un à qui raconter son malheur, quelqu'un près de qui pleurer.
II descendit l'escalier que nous connaissons et entra chei Noirtier. Celui-ci paraissait attentif i écouter, aussi affectueusement que le permettait son immobilité, l'abbé Busoni, toujours aussi calme et aussi froid que de coutume. Villefbrt, en apercevant l'abbé, porta la main à son front. Le passé lui revint comme une de ces vagues dont la colère soulève plus d'écume que les autres vagues. Il se souvint de la visite qu'il avait faite li l'abbé le surlendemain du dîner d'Auteuil, et de b) visite que lui avait faite l'abbé i lui-même le jour de la mort de Valentine. > Vous ici, monsieur I » dit-il ; « mais vous n'apparaissez donc jamais que pour cseorter la mort 7 « Busoni se redressa ; en voyant l'altératioD du visage du magistrat, l'éclat farouche de ses yeux, il comprit ou crut comprendre que ta scène des auiiea était
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accomplie ; il ignorait le reste. » — J'y suis veau pour prier sur le corps de votre SUe, » répondit Busoni. u — Et aujourd'hui, qu'y veaez-vous fsire? — Je viens toqs dire qae vous m'avez assez payé votre dette , et qu'à partir de ce moment, je vais prier Dieu qu'il se cooteate comme moi.
— Mon Dieu ! » fit Villefort en reculant, l'épouvante sur le front , « cette voix , ce n'est pas celle de l'abbé Busoni ! — Non. » L'abbé arracha sa fausse toasure, secoua la léte, et ses longs cheveux noirs , cessant d'être comprimés , retombèrent sur ses épaules et encadrèrent son mâle visage. ■ — C'est le visage de H. de Hon(«cristo ! » s'écria Villefort les yeux hagards. « — Ce n'est pas encore cela, M; le procureur du roi, cherchez mieux et plus loin. — Cette voizl cette voix! où l'ai-je entendue pour la première fois? — Vous l'avez entendue pour la première fois à Marseille, il y a vingt-trois ans, le jour de votre mariage avec mademoiselle de Saint-Héran. Cherchez dans vos dossiers. — Voua n'êtes pas Busoni? vous n'êtes pas Monlecristo? Mon Dieu, TOUS êtes cet ennemi caché , implacable , mortel 1 J'ai fait quelque chose contre vous à Marseille, oh ! malheur à moi !
— Oui, tu as raison, c'est bien cela, i> dit le comte en croisant les bras sur sa large poitrine ; « cherche ! cherche! — Hais que t'ai-je donc fait? " s'écria Villefort, dont l'esprit flottait déjà sur la limite où se confondent la raison et la démence^ dans ce brouillard qui n'est plus le rêve et qui n'est pas encore le réveil; « que l'ai-je fait? dis! parle! — Vous m'avez condamné à une mort lente et hideuse , vous avez tué mon père, vous m'avez àté l'amour avec la liberté, et la fortune avec l'amour! -— Qui étes-vous? qui étes-vous donc? mon Dieu ! — Je suis le spectre d'un malheureux que vous avez enseveli dans les cachots du château d'If. A ce spectre sorti enfin de sa tombe. Dieu a mis le masque du comte de Monlecristo , et il l'a couvert de diamants et d'or pour que vous ne le reconnussiez qu'aujourd'hui. ^ Ah! Je te reconnais, je te reconnais ! » dit le procureur du roi;
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EXPIATION. va
K tu es... — le suis Edmond Dantèsl — Tu es Edmond Dantès! n s'ëcria le procureur du roi en saisissaut le comte par le poignet ; u alors viens I »
Et il l'entraloa par l'escalier, dans lequel Hoatecristo étonné le suivit, ignorant lui-même où le procureur du roi le conduisait , et pressentant quelque nouvelle catastrophe. u Tiens, Edmond Dantès ! •■ dit-il en montrant au comte le cadavre de sa femme et le corps de son fils; « tiens! regarde, es-tu bien veng^?... »
HoDlecristo pAtit à cet effroyable spectacle; il comprit qn'tl venait d'outre-passer les droits de la vengeance; il comprit qu'il ne pouvait plus dire ; u Dieu est pour moi et avee m<H. » H se jeta avec un sentiment d'angoisse ineiprimable sur le coi^s de l'enfant , rouvrit ses yeux , tdta son pouls , et s'élança avec lui dans le chambre de Valentïne qu'il referma k double tour. « — Mon enfant! » s'écria Villefort; vil emporte le cadavre de mon enfant! Oh! malédiction ! malheur! mort sur toi I «
Et il voulut s'élancer après Hontecristo; mais, comme dans un rêve, il sentit ses pteds prendre raune, ses yeux se dilatèrent i briser leurs orbites, ses doigts recourbés sur la chair de sa poitrine s'y enfoncèrent graduellement jusqu'à ce que le sang rougit ses ongles, les veines de ses tempes se gonfièrent d'écrits boaillonnants qui allèrent soulever la ToAte trop étroite de son crAne et noyèrent son cerveau dans un dâuge de feu.
Cette fixité dura plusieurs minutes , jusqu'à ce que l'effroyable bouleversement de la raison fât accompli. Alors il jeta un cri suivi d'un long éclat de nre, et se précipita par les escaliers.
Un quart d'heure après, hi chambre de Valentine se rouvrit, et le comte de Hontecristo reparut. Pdie, l'œil morne, la poitrine oppressée; tous les traits de cette 6gure ordinaiment si calme et si noble ^ient bouleversés par la douleur. D tenait dans ses bras l'enfant auquel aucun secours s'avait
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tu LE COHTE DE MORTECHI^rO.
pu rendre la vie. 11 mit nn genou en terre et le déposa religieusement pris de sa mère, la ttte posée sur sa poitrine. Puis , se relevant , il sortit , et rencontrant un domestique sur l'escalier : •< Od est H. de ViUefort? » demanda-t-il. Le domestique, sans répondre, étendit la main du cAt^ du jardin.
Montecristo descendit le perron , s'avança vers l'endroit désigné, et vit, au milieu de ses serviteurs ftisant eercle autour de lui , VilleTort une bêche i la main et fouillant lo terre avec une espèce de rage. <• Ca n'est pas encore ici , >i disail-il; ■ ce n'est pas encore ici !» Et il fouillait plus loin. Montecristo s'approcha de lui, et tout has : « — Ifoniieur, » lui dit-ii d'un ton presque humble, ■ vous nvei perdu un flls; mais...» Viliefort l'inlerrorapit ; il n'avait ni écouté ai entendu. <• — Ohf je le retrouverai, ■ dit-il; ■ vons evei beau prétendre qu'il n'y est pas, je le retrouverai, dnssé'je chercher jusqu'au jour du dernier jugement. » Montecristo recula avec terreur, u — Oh t » dit-il ; u il est fou 1 ■ Et, oomme s'il eAt crdnt que les murs de la maison maudite ne s'écroulassent sur loi, il t'éUaça dans la rue, doistant pour ts première M» qu'Q eût le droit de foire ce qu'il avait fait. a Oh ! Esaex , asseï comme oela , ■ dit-il , - sawoBs le dernier. »
En rentrant ohez lui, Montecristo rencontra Uorrel, ijui errait dans l'Utel d« Champs-tlTsées, sîlencieui comme une ombre qui attend le moment fixé par Dieu povr reiUrer dans son tombeau. « Apprètez-vous, Msxirailien, ■ loi dit-il avec un sourire, •> nous quittons Paria demain. — N'avezvous plus rien h j foire? * demanda Horrc). " — Non, * répondit Montecristo , « et Dieu veuille que je n'y aie pas trop lait ! •■
Le lendemain, en effet, ils partirent accrnupagnéa de Baptistin pour toute suite. Hayd^ avait emmené Ali , et B^tncdo resuit pris de Noifticr.
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Les éTénemcDts qui venaieut de le passer pr^occupaieDt tout Paris. Emmanue) et sa femme se les raconlateot avec une surprise bien natar^ie , dans leur petit salon de la rue Meslay; ils rapprochaient ces trois catastrophes aussi soudaines qu'inattendues de Horeerf, de Daoghirs et de Villefort.
Maximilien, qoi était venu leur faire une visite , les écontait , ou plutôt assistait k leur conTereetion, plongé dana son insensibilité habituelle. ■ En vérité, ■ disait Julie, •< ne dirait-on pas, Emmanuel, que tous ces gens si riches, si henreux hier , avaient oublié , dans le calcul sur lequel ils avaient établi leur fortune , leur bonheur et leur considération , la part du mauvais génie , et que celui-ci , comme les méchantes fées des contes de Perrault qu'on a négligé d'inviter k quelque noce ou Ji qudque baptême , est apparu tout i coup pour se venger de ce fatal oubli? — Que de désastres! ■ diaait Emmanud, pensant à Horeerf et h Danglara. « — Que de touffrancesl » disait Julie, en se rappelant Valenline, que par un instinct de femme elle ne voulait pas nomnMr devant son frère. « — Si c'est Dieu qui lésa frappés, n disait Emmanuel, ■ c'est que Dieu , qui est la suprême bonté , n'a rien trouvé dans le passé de ces gens-lk qui méritait l'atténuation de la peine, c'est que ces gens-li étaient nandita. — H'ei^ pas bien téméraire dans ton jugement ,
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V» LE COHTE DE MONTECIUSTO.
Emmanuel ? » dit Julie. •• Quand mon père , le pistolet i la maiti , était prêt à se lirùler la cervelle , si quelqu'un eût dit comme tu le dis à cette heure : « Cet homme a mérita sa « peine, » ce quelqu'un-l& ne se serail-il point trompé ?
— Oui, mais Dieu n'a pas permis que notre père succombât, comme il n'a pas permis qu'Abreham sacrifiât son fils; au patriarche comme i nous , il a envoyé un ange qui a coupé à moitié chemin les ailes de la mort. >>
Il achevait à peine de prononcer ces paroles que le bruit de la cloche retentit. C'était le signal donné par le concierge qu'une visite arrivait. Presque au même instant la porte du salon s'ouvrit, et le comte de Hontecristo parut sur le seuil. Ce fut un double cri de joie de la part des deux jeunes gens. Hazimilten rdeva la lé\e et la laissa retomber.
u Maxiinilien , » dit le comte sans paraître remarquer les différentes loipressions que sa présence produisait sur ses hdtes, » je viens vous chercher. — Me chercher? » dit Morrel comme sortant d'un rêve. •• — Oui , » dit Hontecristo , " n'est-il pas convenu que je vous emmène, et ne vous ai-je pas prévenu bier de vous tenir prêt? — He voici, « dit Haximilien, -i j'étais venu leur dire adîeu. — Et oà atlez-vons, M. te comto? « demanda Julie, u — A Harseille d'abord, madame. — A Marseille ! » répétèrent ensemble les deux jeunes gens. « — Oui , et je vous prends votre frère.
— Hélas I M. le comte, » dit Julie, ■ rendez-nous-le guéri! » Horrel se détourna pour cacher une vive rougeur, u — Vous vous êtes donc aperçue qu'il était souffrant? <• dit le comte. « — Oui , » répondit la jeune femme, u et j'ai peur qu'il ne s'ennuie avec nous. — Je le distrairai , » reprit le comte. ■ — Je suis prêt, monsieur, » dit Haximilien. u Adîeu, mes bims amis ! adieu, Emmanuel ! adieu, Julie ! — Comment ! adieu ? » s'écria Julie; « vous partez ainsi tout de suite, sans préparations, sans passe-ports? — Ce sont les délais qui doublent le chagrin des séparations , » dit Hoatecristo, « et Haximilien , j'en suis sûr , a dû se précautionner de toutes
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LE DÉPART. pj
choses ; je le lui avais recommandé. — J'ai mon passe-port, et mes malles sont faites, » dit Morrel avec sa tranquillité monotone, u — Fort bien, » dit Mootecristo en souriant, « on reconnaît là l'exactitude d'un bon soldat, — Et vous nous quittez comme cela? » dit Julie, » à l'instant? Vous ne nous donnez pas un jour, pas une heure? — Ma voilure est ^ la porte , madame ; il faut que je sois à Rome dans cinq jours. — Mais Maximilien ne va pas a Rome ! >' dit Emmanuel. <i — Je vais où il plaira au comte de me mener , n dit Morrel avec un triste sourire ; je lui appartiens pour ua mois encore. — Oh ! mon Dieu , comme îl dit cela, M. le comte!
— Haximilten m'accompagne , " dit le comte avec sa persuasive afTabilil^ , « tranquillisez- vous doue sur votre fr^re.
— Adieu , ma sœur ! » répéta Morrel ; « adieu , Emmanuel !
— Il me navre le cœur avec sa nonchalance , ■> dit Juhe;
H oh f Meximilien , Haximilien , tu nous caches quelque chose. — Bah ! » dit Hontecristo , •<■ vous. le verrez revenir gai, riant et joyeux, u Maximilien lança & Hontecristo un
regard presque dédaigneux , presque irrité.
« Partons ! " dit le comte. « — Avant que vous ne partiez, H. le comte, « dit Julie, ■ perracttesi-nous de vous dire tout ce qoe l'autre jour,.. ^ Madame, i. répliqua le comte en lui prenant les deux mains , k tout ce que vous me diriez ne vaudra jamais ce que je lis dans vos yeux , ce que voire cœur a pensé , ce que le mien a ressenti. Comme les bienfaiteurs de romans, j'eusse dû partir sans vous revoir ; mais cette vertu était eu-dessus de mes forces, parce que je suis un homme faible et vaniteux , parce que le regard humide, joyeux et tendre de mes semblables me fait du bien. Maintenant je pars , et je pousse l'ëgoïsme jusqu'à vous dire : II Ne m'oubliez pas , mes amis , car probablement vous ne lime reverrez jamais. «—Ne plus vous revoir! n s'écria Emmanuel , tandis que deux grosses larmes roulaient sur les jones de Julie; » ne plus vous revoir! mais ce n'est donc pas un homme , c'est donc un dieu qui nous quitte , et ce
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dieu va donc remdnter au ciel après être apparu sur la tem pour y faire le bien? — Ne dites pas cela, » reprit vivemetit JHontecristo , « ne dites jamais cela , mes amis ; les dieux De font jamais le mal , les dieux s'arrêtent où ils veuleot s'arrêter ; le hasard n'est pas plus fort qu'eux , el ce sont eux , au contraire , qui maîtrisent le hasard. Non , je suis un homme, Emmanuel, et votre admiration est aussi injuste que vos paroles sont sacrilëges. <• Et serrant sur ses lâvres la main de Julie qui se précipita dans ses bras , il tendit l'autre main ii Emmanuel ; puis , s'arrachant de cette maison , doux nid dont le bonheur était l'hôte , il attira derrière lui d'un signe Maximîlien , passif, insensible et coasternd comme il l'était depuis le mort de Valentine.
t Rendez la joie h mon frère ! h dit Julie k l'oreiUe de HoDtecristo. Montecristo lui serra la main comme il le lui avait serrée onze sus auparavant sur l'escalier qui conduisait au cabinet de Morrel, o^ Vous fiez-vous toujours & Sindbtd ]e marin?» lui demanda-t-il en souriant. ' — Ohl oui! — Eh bien donc , endormes-vous dans la paix et dans la confiance du Seigneur. ■>
Comme nous l'avons dit, la chaise de poste attendait : quatre chevaux vigoureux hérissaient leurs crins et frappaient le pavé avec impatience. Au bas du perron, Ali attendait , le visage luisant de sueur : il paraissait arriver d'une longue course. « Eh bien '. « lui demanda le comte en arabe, « as-tu été chei le vieillard? >• Ali fit signe que oui, u — Et tu lui as déployé la lettre sous les yens, ainsi que je te l'avais ordonné 7 — Oui , » fit encore respectueusement l'esclave. • — Et qu'a-t-il dit, ou plutôt qu'a-t-il fait? » Ali se pl»ço sous la lumière , de façon h ce que son mettre put le voir , et imitant avec son intelligence si dévouée la physionomie du vieillard , il ferma les yeux comme faisait Noirlier lorsqu'il voulait dire : 'i Oui. — Bien! il sceepte, » dit Hontecrislo ; •I partons ! »
Il avait à peine laisté échapper ce mot, que déjà la voiture
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LE DSPABT. Ht
roulait et que les dievsux fiîuient jaillir du pavé une pou^ ■iAre d'étincelles.
Hasimilien s'accommoda dans son coia Bans dire un seul mot.
Une demi-heun s'écoula : la caléohe s'arrêta tJiut I coup ; le comte venait de tirer le cordonnet de soie qui correspondait BU doigt d'Ali. Le Nubien descendit et ouvrit la portière.
La nuit ëtîncclait d'étoiles. On était au haut de la montée de ViUejuif, sur le plateau d'où Paris, comme une sombre mer , agite ses millions de lumières qui paraissent des flots phosphorescents, flots en effet, flots plus bruyants, plus passionnés, plus mobiles, plus furieux, plus avides que ceux de l'Océan irrité, flots qui ne connaissent pas le calme comme ceux de la vaste mer, flots qui se heurtent toujours, éeument toujours, engloutissent toujours!...
Le comte demeura seul , et sur un signe de sa main , la voiture fit quelques pas en avant.
Alors il considéra longtemps , les bras croisés , cette fournaise où viennent se fondre, se tordre et se modeler toutes ees idées qui s'élancent du gouffre bouillonnant pour aller agiter le monde. Puis, lorsqu'il eut bien arrêté son regerd jHiissaat sur cette fiaby lime qui fait rêver les poètes religieux comme les railleurs matérialistes : u Grande ville 1 » murmura-t-il en indioant la télé et en joignant les mains conuae s'il eût prié, •> voilà moins de six mois que j'ai fraacfai tes portes. Je crois que l'esprit de Dieu m'y avait conduit , il m'en ramène triom[fhaQt ; le secret de ma présence dans tes murs, je l'ai confié i ce Dieu, qui seul a pu lire dans mon «œur; seul il connaît que je me retire sans haine et sans orgueil, mais non sans regrets; seul il sait que je n'ai fait usage ni pour moi, ni pour de vaines causes, de la puissance qu'il m'avait confiée. O grande ville! c'est dans ton sein palpitant que j'ai trouvé ce que je cherdiais; mineur patient, j'ai remue tes entrailles pour en faire sortir le nul ;
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no LE COMTE DE HONTECRISTO.
maintenant mon œuvre est accomfdie , ma missioa est terminée; mointenant tu ne peux plus m'offrir ni joies ni douleurs; adieu I Paris, adieu ! <•
Son regard se promena encore sur la vaste plaine coinine celle d'un génie nocturne ; pais, passant la main sur son liroot, il remonta dans ga voiture qui se referma sur lui, et qui disparut bientôt de l'autre côté de la montée dans un tourbillon de poussière et de brait.
Ll MAISON DES UUeS DE WEtLUK.
Ils firent dix lieues sans prononcer une seule parole. Horrel rérait, Hontecristo le regardait rêver, h Morrel , » lui dit le comte, « vous repentiriez-voua de m'avoir suivi? — Non, monsieur le comte ; mais quitter Paris... — Si j'avais cru que le bonheur vous attendit k Paris, Horrd, je vous y eusse laissé. — C'est à Paris que Valentine repose, et quitter Paris, c'est la perdre une seconde fois.* — Haximilien, ■ dit le comte, ' les amis que nous avons perdus ne reposent pas dans la terre , ils sont ensevelis dans noire cœur, et c'est Dieu qui l'a voulu ainsi, pour que nous en fussions toujours accompagnés. Moi, j'ai deux amis qui m'accompagnent toujours ainsi; l'un est celui qui m'a donné la vie, l'autre est celui qui m'a donné l'intelligeace. Leur esprit il tous deux vit en moi. Je les consulte dans le doute, et si j'ai tait qnel-
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