LE B OCTOBRE
LE 5 OCTOIRE.
n était dx heures du soir i peu près; ua jour couleur d'opale, dans lequel un beau soleil d'automne infiltrait sea rayoDS d'or, tombait du ciel sur la mer bleuâtre. La chaleur do jour s'était éteinte graduellement , et l'on commençait k sentir cette légère brise qui semble la respiration de la nature se réveillant après la sieste brûlante du midi ; soufSe délicieux , qui rafirâlcbit les cdtes de la Héditemmée et qui porte de rivage en rivage le parfum des arbres , mêlé k l'Acre senteur de la mer.
Sur cet immense lac qui s'étend de Gibreilar aux Dardanelles et de Tunis i Venise , un léger yacht , pur et élégant de foime , glissait dans les premières vapeurs du soir. Son mouvement était celui du cygne qui ouvre ses ailes au vent et qui semble glisser sur l'eau. U s'avançait, rapide et gracieux à la fois , et laissant derrière lui un sillon phosphores* cent. Peu à peu le soleil dont nous arons salué les derniers rayons avait disparu i l'horium occidental; mais, ctunme pour donner raison aux rêves brillants de la mythologie , sesfeuz indiscrets, reparaissant au sommet dechaque vague, semblaient révéler que le dieu de flamme venait de se cacber au sein d'Ampbitrite , qui essayait ua vain de cacber sob amant dans les plis de son manteau aioré. Le yacht avan^ çait ra^dement , quoiqu'en apparence il y cât â peine asseï
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de vent pour faire flotter la chevelure bouclée d'uoe jeune fiUe.
Debout sur ta proue , un bomme de haute taille , aa teint de bronie, k l'œil dilaté, voyait venir h lui la terre sous la forme d'une masse sombre disposée en cftne, et sortant du milieu des flots comme un immense chapeau de Catalan.
■ Esl-ce U Monlecristo? » demanda d'une vois grave et empreinte d'une profonde tristesse le voyageur aux ordres duquel le petit yacht semblait être momentanément soumis.
■ — Oui, Ekcellence, » répondit le patron, h nous arrivons.
— Nous arrivons! » murmura le voyageur avec un indéfinissable accent de mélancolie. Puis il ajouta k voix basse :
■ Oui , ce sera Ik le port, n Et il se replongea dans sa pensée qui se traduisait par nn sourire plus triste que ne l'eussent été des larmes.
Quelques minutes après, on aperçut k terre la lueur d'une flamme qui s'éteignit aussitôt, et le bruit d'une arme & feu arriva jusqu'au yacht, u Excellence, i> dit le patron, >i voici le signal de terre, voutes-vous y répondre vous-même?
— Quel signal? » demanda celui-ci. Le pab^n étendit la main vers l'ile aux flancs de laquelle montait , isolé et blanchitre , un Ini^e flooon de fumée qui se déchirait en s'ëlargissant. iiAhl oui, » ditrilcommesorttfnl d'un réte; ndoanei. n Le patron lui tendit nne carabine toute cbai^^ ; le voyageur la prit , la leva lentement et fit feu en l'air.
Dix minutes après , on carguait les voiles , et l'on jetait l'ancre k dnq cents pas d'un petit port. Le canot était déjA k la mer avec quatre rameurs et le pilote ; le voyageur descendit, et au lieu de s'asseoir à la poupe , garnie pour lui d'un tapis bleu , se tint debout et les bras croisés. Les rameurs attendaient, leurs avirons it demi levés, comme des oiseaux qui font sécher leurs ailes, ■ Allea I » dit le voyageur. '^ he» huit rames retombèrent à la mer d'un seul eoup et sans faire jaillir une goutte d'eaa ; puis la barque , cédant & l'im-< pulsion , {^iasa' rapidement. j,-
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LE » OCTOBRE. Sa
En (là insUat on fut dans une petite anse tortaie par une échancrure naturelle; la barque Unirlia sur un fond de sable fin.
« Excellence, » dit le pilote, » montez sur les épaules de lieux de nos bommes , ils tous porteront i terre. » Le jeune homme répondit à cette invitation par un geste de complète indifférence , dégagea ses jambes de la barque , et se laissa glisser dans l'eau, qui lui monta jusqu'à la ceinture, h Ah! Excellence , » murmura le pilote , k c'est mal ce que vous faites là , et vous nous ferez gronder par le maitre. »
Le jeune homme continua d'avancer vers le rivage , suivant deux matelots qui choisissaient le meilleur fond. Au boutd'une trentaine de pas, ou avait abordé; le jeune homme secouait ses pieds sur un terrain sec , et cherchait des yeuX autour de lui le chemin probable qu'on allait lui indiquer , car il faisait tout h fait nuit.
Au moment où il tournait la tête , uoe maiu se posa sur son épaule, et une voix le fit tressaillir. « Bonjour, Maximilien, » disait cette voix, u vous êtes exact, merci! — C'est vous, comte ! » s'écria le jeune homme avec ua mouvement qui ressemblait ii de la joie, et en serrant de ses deux mains la main de Hontecristo. u ~ Oui , vous le voyez , aussi exact que vous ; mais vous êtes ruisselant , mon cher ami : il faut vous changer, comme dirait Calypso h Télémaque. Venez donc , il y a par ici une habitation toute préparée pour vous, et dans laquelle vousoubUerez fatigues et Aroid. *
Mootecristo s'aperçut que IHorrel se retournait ; il attendit. Le jeune homme , eu effet , voyait avec surprise que pas tu mot n'avait été prouoncé par ceux qui l'avaient amené, qu'il ne les avait pas payés , et que cependant ils étaient partis. On entendait même déjà le battement des avirons de la barque qui retournait vers le petit yacht, x Ah t oui , n dit le comte, «vous eberehez vos matelots? — Sans doute ; je ne leur ai rien donné, et cependant ils sont partis. — Ne TOUS occupez pmntdecela, Haximilien,» diten riant Hob-
su LE COMTE DE HONTECHISTO.
teembi, « j'aî un marché avec la aurioe pour que l'accès de Moa ile soit fraoc de tout droit de charroi et de voyage. Je Buis abonné, comiQeon dit daus les pays civilisés. ■
Morrel regarda le oKDle avec àonoemeat. « Comte, » lui dit-il, ■ vous n'êtes plus le même ici qu'à Paris. — Comment «da? — Oui , id vous riei. « Le front de Moatemsto s'assombrK Imit k coup. » — Vous aves raisoa de me rappder h moi~mémc, Mazimilien , ■ dit-il; • vous revoir était ua bonheur pour moi , et j'oubliais que tout Imaheur est passager. — Oh ! non , non , comte , » s'écria Horrel en saisissant de nouveau les deux mains de son ami ; « riez au eon- Imire, soyez heureux, vous, et prouvez-moi par votre indifférence que la vie n'est mauvaise qu'à ceuxqui aouSi-eal. t>h ! vous êtes charilable, vous êtes bon , vous êtes grand , mon ami , et c'est pour me donner du courage que vous affectez cette gaieté. — Vous vous trompez , Motrel , » dit Montecristo, •> c'est pareequ'eaeffetj'âais heureux. — Alors vous m'oubliez moi-même , tant mieux ! — Comment eàa ? — Oui , car vous ie savez , ani , comme disait le gladiateur entrant dans le Cirque au sublime empereur , je vous dis à VODS ; a Ceini qui va mourir le salue. >> — Vous n'êtes pas consolé? » demanda Montecristo avec un r«gard étrange. « — Oh ! >• fil Horrel avec un regard plein d'amertume , « avez-vous ers règlement que je pouvais l'être? — Écoutez, » dit le comte, «vous ent^dez bien le s«is de mes paroles, n'est-ce pas, Maximilien? Vous ne me pseaez pas pour DD homme vulgaire , pour une crécelle qui émet des soDC vagues et vides de Eeos?Quand je vous demande si vous êtes consolé , je vous paiie en hcuame pour qui ie caeiir humain n'a fJus de secrets. Eh bien ! Morrd , descendons cosenUe au fooâ â^ votre cœur et sondons-le. Est-ee encore oMte impatience foi^ueuse de douleur qui bit boudir le eorps ooBune bondit le lion {ùquë parie moustique? Ëatnx teujours cette soif dévorante qui ne «'«teint que dans b iei^? Est-ce cette idéalité du regret tpii laace ie vivMrt
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LE OCTOBHE. SIS
hors de la vie k la poursnite du mort? ou Ihco est«e seulemeat la prostration du courage épuise , l'ennui qui étouSe le rayon d'espoir qui voudrait luire? Est-ce la perte de la mémoire amenant l'impuissance des larmes ? Oh ! mon cher nmi, si c'est cela, si votis ne pouvez plus pleurer, si vous croyez mort votn cceor engourdi , si vous n'avez plos de forces qu'en Dieu, de regards que pour le ciel, ami, laissons de c6të les mots trop étroits pour le sens que leur donne notre àme : Haximilîen , vous êtes consolé , ne vous plaignez plus. — Comte, ■ dit Horrel de sa voix douce et fane en même temps, « comte, écoutei-moi, comme on écoute un homme qui parle le doigt étendu vers la terre , les yeux levés au ciel : je suis venu près de vous pour mourir dans les bras d'un ami. Certes il est des gens que j'aime; j'aime ma sœur Julie , j'aime son mari Emmanuel ; mois j'ai besoin qu'on m'ouvre des bras forts et qu'on me sourie k mes deraitxs instants ; ma scaor fondrait en larmes et s'évanouirait ; je la verrais souSrir, et j'ai assez souffert; Emmanuel m'arracherait l'arme det mains et remplirait la maison de ses cris. Vous, comte, vous dont j'ai la parole , vous qui êtes plus qu'un homme , vous que j'appellerais un dieu si vous n'étiez mortel , vous , vous me conduirez doucement et avec tendresse, n'est-ce pas, jusqu'aux portes de la mort? — Ami! i> dit le comte, « il me reste encore un doute; auriez-vous si peu de force, que vous mettiez de l'orgneil à étaler votre douleur? — Non , voyez , je suis simple , n dit Horrel en tendant la main au eomte , >i et mon pouls ne bat ni plus fort ni plus lentement que d'babltude. Non , je me sens au bout de la route ; non , je n'irai pas plus loin. Vous m'avez parlé d'attendre et d'espérer ; savez-vous ce que vous avez foit , malheureux sage que vous êtes ? J'ai atteodu un mois, c'est4-dire que j'ai souffert un mois! J'ai espéré [l'homme est une pauvre et miaérahle créature ! } j'ai espéré , quoi? je n'en sais rien, quelque chose d'inconnu, d'absurde, d'insensé! un mirade... lequel? Dieu seul peut le dire, lai
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su IX COHTE DE HOflTECRlSTO.
qui S rade i notre raison eette folie que l'on nomme esp^ rance. Oui , j'ai aUeadu ; oui , j'ai espëré , comte , et depuis un quart d'heore que noua parions vous m'avez cent Tois , sans le savoir , brisé , torturé le cœur , car chacune de vos paroles m'a prouve qu'il n'y avait plus d'espoir pour moi. comte, que je reposerai doucement et voluptueusement dans b mort ! ■ Horrel prononça ces d^nierg mots avec une explosion d'énergie qui fit tressaillir le comte. ■ Mon ami ! * continua Horrel , voyant que le corate se taisait , * vous m'avez dés^ué le S octobre comme le terme du sursis que vous me demandiez... mon ami, c'est aujourd'hui le S octobre... X Morre) tira sa montre. <i II est neuf heures , j'ai encore trois heures h vivre. — Soit ! « répondit Hontecristo , •■ venez. »
Horrel suivit machinalement le comte , et ils étaient déjjl dans la grotte que Hazimilien ne s'en était pas encore aperçu. Il trouva des tapis sous ses pieds, une porte s'ouvrit , des parfums l'enveloppèrent , une vive lumière frappa ses yeux. Horrel s'arrêta , hésitant h avancer ; il se défiait des énervantes délices qui rentouraient. Montecrîsto l'attira doucement. ■ Ne convieatril pas, » dit-il, •< que nous employions les trois heures qui nous restent comme ces anciens Romains qui , condamnés par Néron , leur empereur et leur héritier, se mettaient à ubie couronnés de fleurs, et aspiraient la mort avec le parfum des héUotropes et des roses? » Morrel sourit, n — Comme tous voudrez , » dit-il ; » la mort est toujours la mort , c'est-â-dire l'oubli , c'est-Jidire le repos , c'est-i-dire l'absence de la vie , et par conséquent de la douleur, » Il s'assit , Honlecristo prit place en face de lui.
On était dans cette merveilleuse salle à manger que nous avons dijh décrite, et où des statues de marbre portaient sur leurs têtes des corbeilles toujours pleines de fleurs et de fruits. Horrel avait tout regardé vaguement , et il était probable qu'il n'avait rien vu.
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