‹ Le comte de MontecristoChapitre 51 sur 52 · L8 S OCTOBRE · texte numérisé non relu

L8 S OCTOBRE

iDsensîblement leur forme el leur couleur; ses yeux troubles voyaient s'ouvrir comme des portes et des rideaux dans Is muraille. «Ami, >■ dit-il, "je sens que je me meurs; raem! « Il lit un effort pour lui tendre uae dernière fois la maio , mais sa main sans force retomba près de lui.

Alors il lui sembla que Montecristo souriait, non plus de son rire étrange et e{Trayant qui plusieurs fois lui avait laissé entrevoir les mystères de cette âme profonde, mais avec la bienveillante compassion que les pères ont pour leurs petit? enfants qui déraisonnent. En même temps le comte grandissait à ses yeux ; sa taille , presque doublée , se dessinait sur les tentures rouges; il avait rejeté en arrière ses che-' veux noirs, et il apparaissait debout el Ree comme un do ces anges dont on menace les méchants anjour du jugement dernier. Morrel , abattu , dompté, se renversa sur son fauteuil : une torpeur veloutée s'insinua dans chacune de ses veines. Un changement d'idées meubla pour ainsi dire son front, comme une nouvelle disposition de dessins meuble le kaléidoscope. Couché, énervé, haletant, Morrel ne sentait plus rien de vivant en lui que ce rêve : il lui semblait entrer à pleines voiles dans le vague délire qui précède cet antre inconnu qu'on appelle la mort. 11 essaya encore une fois de tendre la main au comte, mais cette fois sa main ne bougea même point ; il voulut articuler un suprême adieu ; sa langue roula lourdement dans son gosier comme une pierre qui boucherait un sépulcre.

Ses yeux chargés de langueur se fermèrent malgré lui; cependant derrière ses paupières s'agitait une image qu'il reconnut malgré cette obscurité dont ilse croyait enveloppé. C'était le comte qui venait d'ouvrir une porte. Aussitôt une immense clarté rayonnant dans une chambre voisine, ou plutôt dans un palais merveilleux, inonda la salle où Morrel se laissait aUer h sa douce agonie. Alors il vit venir au seuil de cette salle et sur la limite des deux chambres une femme d'une meiTeilleuse beauté. Pile et doucement souriante,

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nS LE COMTE DE HONTECRISTO.

eHe semblait l'ange de miséricorde coDJurant l'ange des Tengeences. « Estce déjà le ciel qui s'ouvre pour moi? i> pensa le mourant^ >i cet ange ressemble à celui que j'ai perdu. ■

Montecristo montra du doigt à la jeune Teiume le sofa où reposait Morrel. Elle s'avança vers lui les mains jointes et le sourire aur les lèvres. « Valcntine ! Valeotiue ! ■ cria Morrel du fond de l'àme. Mais sa bouche ne proféra point un son ; et, comme si toutes ses Torces étaient unies dans cette émotipn intérieure , il poussa un soupir et ferma les yeux. Valentine se précipita vers lui. Les ièvres de Morrel firent encore un mouvement. « — Il vous appelle, " dit le comte ; •1 il vous appelle du fond de son sommeil, celui h qui vous aviez confié votre destinée, et la mort a voulu vous séparer ! mais j'étais là par bonheur, et j'ai vaincu la mort! Valentine, désormais vous ne devez plus vous séparer sur la terre ; car pour vous retrouver, il se précipitait dans k tombe. Sans moi , vous mouriez tous deux ; je vous rends l'un à l'autre ; puisse Dieu me tenir compte de ces deux existences que je sauve ! « Valentine saisit la main de Montecristo , et dans un élan de joie irrésistible elle la porta ji ses lèvres. « Ob ! remerciez-moi bien, » dit le comte, " oh ! reditesmoi , sans vous lasser de me le redire , redites-moi que je vous ni rendue heureuse ; vous ne savez pas combien j'ai besoin de celte CM'titude. — Oh! oui, oui, je vous remercie de toute mon Ame, » dit Valentine, « et si vous doutez que mes remerciments soient sincères , eh bien ! demandez h Haydée, interrogez ma sœur chérie Haydéc, qui depuisyiotre départ de France m'a fait attendre patiemment, en me parlant de vous , l'heureux jour qui luit aujourd'hui pour moi, — Vous aimez donc Haydée? « demanda Montecristo avec une émotion qu'il s'efforçait vainement de dissimuler. « — Oh ! de toute mon âme ! — Eh bien ! écoutez, Valentine, >' dit le comte, « j'ai une grâce à vous demander. — A moi, grand Dieu! suis-je assez heureuse pour cela?... —

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LE S OCTOBRE. SSB

Oui ; vous avez appelé Haydëe votre sœur, qu'elle soit TOb« sœur en effet, Valenline ; rendez-lui k elle tout ce que voua croyez me devoir à moi ; protégez-la, Morrel et vous, car » (fa voÏK du comte fut prête & s'éteindre dans sa gorge) « car désormais elle sera seule au monde... — Seule au monde ! » répéta une voix derrière le comte, « et pourquoi? " Monlecristo se retourna. Haydde était là debout , pâle et glacée, regardant le comte avec un geste de mortelle stupeur. <i — Parce que demain, ma fiUe, tu seras libre , » repondit le comte ; » parce que tu reprendras dans le monde la place qui t'est due, perce que je ne veux pas que ma destinée obscurcisse la tienne. Fille de prince ! je te reuds les richesses et le nom de ton père! >i

Uaydée pâlit , ouvrit ses mains diaphanes comme fait la vierge qui se recommande h Dieu, et d'une voix rauque de larmes: «Ainsi, mon seigueur, tu me quittes , » dit-elle. " — Haydde ! Haydée ! tu es jeune , tu es belle ; oublie jusqu'à mon nom et sois heureuse ! — C'est bien ! ■■• dit Haydée, " tes ordres seront exécutés, mon seigneur ; j'oublierai jusqu'à Ion nom et je serai heureuse. « Et elle lit un pas en arriére pour se retirer. « — Oh ! mon Dieu ! " s'écria Valentine, tout en soutenant la tête engourdie de Morrel sur sofi épaule, u ne voyez-vous donc pas comme elle estpàle? ne comprenez-vous donc pas ce qu'elle souffre? « Haydée lui dit avec une expression déchirante : « ~~ Pourquoi veux-tu donc qu'il me comprenne, ma sœur? il est mon maître et je suis soa esclave; il a le droit de ne rien voir. » Le comte frissonna aux accents de cette voix qui alla éveiller jusqu'aux fibres les plus secrètes de son cœur ; ses yeux rencontrèrent ceux de la jeune fille et ne purent en supporter l'éclat. ,1 — Mon Dieu ! mou Dieu I « dît Honteeristo, « ce que vous m'avez laissé soupçonner serait donc vrai ! Haydée, vous seriez donc heureuse de ne point me quitter? — Je suis jeune, » répondit-elle doucement, k j'aime la vie que tu m'as hNigoon fiùte ^ douce, et je regretterais de mourir. — Cda

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reat-il donc dire que si je te quittais, Haydée...? — J« mourrais, mon seigneur, oui ! — Mais tu m'aimes donc? — Oh! Valentine. il demande si je l'aime! Valentioe, dis-lui donc si tu aimes MaxiraiJîen ! » Le comte sentit sa poitrine s'ëlargir et son coeur se dilater; il ouvrît ses bras, Haydée s'y élança en jetant un cri. « Oh ! oui, je t'aime ! » ditelle, >• je t'aime comme on aime son père, son frère, soa mari ! je t'aime comme on aime sa vie, comme on aime son Dieu, car tu es pour moi le plus beau, le meilleur et le plus grand des êtres crées ! — Qu'il soit donc fait ainsi que tu le veux, mon ange chéri ! » dit le comte ; « Dieu , qui m'a suscité contre mes ennemis et qui m'a fait vainqueur. Dieu, je le vois bien, ne veut pas mettre ce repentir au bout de ma victoire ; je voulais me punir, Dieu veut me pardonner. Aime-moi donc, Haydée I Qui sait? ton amour rae fera peutêtre oublier ce qu'il faut que j'oublie. — Mais que dis-tu donc là, mon seigneur? » demanda la jeune tille. « — Je dis qu'un mot de toi , Haydée , m'a plus éclairé que vingt ans de ma lente sagesse; je n'ai plus que toi au monde , Haydée; par toi je me rattache à la vie, par toi je puis souffrir, par toi je puis être heureux! — L'entends-tu, Valentine? >• s'écria Haydée; ^ il dit que par moi il peut souffrir, par moi qui donnerais ma vie pour lui ! <• Le comte se recueillit un instant. « — Ai-je entrevu la vérité? ■> dit-il. i[ mon Dieu ! n'importe, récompense ou châtiment , j'accepte celle destinée. Viens, Haydée, viens... » Et jetant son bras autour de la taille de la jeune fille, il serra la main de Valentine, et disparut.

Une heure à peu prèss'écoula pendant laquelle, haletante, sans voix , les yeux fixes, Valentine demeura près de Horpe!. Enfin elle sentit son cœur battre, un soufQe imperceptible ouvrit SCS lèvres, et ce léger frissonnement qui annonce le retour de la vie courut par toutlecorpsdu jeune homme. Enfin ses yeux se rouvrirent , mais fixes et comme insensés d'abord ; puis la vue lui revint, précise, réelle ; avec la vue

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le ■entiment , avec le MDtiment la douleur. ■ Oh! ■ a'écrift-l-il avec l'accent du désespoir, « je vis eacore, le comte m'a trompé! » El sa maiu s'étendit vers la table, et saisit nu couteau. « — Ami, « dit Valentine avec son adorable sourire, i réveille-toi donc et r^rde de mon càté. <i Morrel poussa UD grand cri, et, délirant, plein de doute, ébloui comme par une vision céleste, il tomba sur ses deux genoux...

Le lendemain, aux premiers rayons du jour, Morrel et Valentine se promenaient au bras l'un de l'autre sur le rivage, Valentine racontant h Morrel comment Montecristo était apparu dans sa chambre, comment il lui avait tout dévoilé, comment il lui avait fait toucher le crime du doigt, et enfin comment il l'avait miraculeusement sauvée de la mort, tout en laissant croire qu'elle était morte.

Ils avaient trouvé ouverte la porte de la grotte, et ils étaient sortis ; le ciel laissait luire dans son azur matinal les dernières étoiles delà nuit.

Alors Morrel aperçut dans la pénombre d'un groupe de rochers un homme qui attendait un signe pour avancer, il montra cet homme à Valentine. « Ah! c'est Jacopo! » ditelle, l' le capitaine du yacbt. » Et d'un geste elle l'appela vers elle et vers Maximilien. « — Vous nvez quelque chose à nous dire? >< demanda Morrel. m — J'avais h vous remettre cette lettre de la part du comte. — Du comte! » murmurèrent ensemble les deux jeunes gens. « — Onî, lisez. » Honret ouvrit la lettre et lut :

" Mon cher Maximilien,

« Il y a une felouque pour vous k l'ancre. Jacopo vous « conduira ii Livourne, oiî M. Noirtier attend sa petite-fille <r qu'il veut bénir avant qu'elle vous suive à l'autel. Tout u ce qui est dans cette grotte, mon ami, ma maison des « Champs-Elysées et mon petit château du Tréport sont le

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m LE coHtfi tm MovrecRisTO.

■ présent de noces que (M Edmoad Oaatès au fib de son •t patron Moml. Mademoiselle de Villefbrt voudn bien en » prendre la moitH!, Cnr je la Supplie de donner aux paarrei!

• dePnistoutelftfbrtoaeqaihiireTtentducAtédeBonpère a devenu fou , rt du côté de sen frère, décédé en septembre « dernier avec sa belle-mèfe.

«< Dites i l'ange qui Ta TeiOer sur votre vie, Morrel, de « prier quelquefois pour un homme qui, pareil à SataQ ;

■ t'ttt eru un instant Tégsl de Diee, et qui a reconnu, avec « toute rkniDilité d'un chrétien , qu'atrx mains de Dieu

■ mal est la suprême puissance et h Sagesse infinie. Ces « pliïrea adouciront peut^tre le remords qu'il emporte au « ibsd deson cœur.

■ Quant h TOUS, Morrd, voici tout le secret de nia eoo-

■ duite envers tous. Il n'y tt ni bonheur fiî malheur eh ce

■ itonde, H y a la com^raison d'un état k au autre, voilà « tout. Gelui-Hi seul qui a éprouvé l'extrême injbrtune est « aplc h ressentir la suprême fâicité. Il fout avbir voulti « aoyrir, Maximilien, pour bavoir combien H est boft de « TivPè.

• ViTW donc et soyei beureui , enfants chéris de mon

* tnHuT, et n'oublies jamais que, jusqu'au jour ou Dieu dai- « f[nera dévoiler l'avenir à l'homme , toute la sagesse huit mMioe tera dans ces deux mots :

■ Attmdreetapérer!

t^endaiit la lecture de eetle lettre, qui lui apprenait la folie de son père et la mort de son frire, mort et tblie quMle ignoilvit, Valètitine pâlit, un douloureux soupir s'éoliappa de sa poinine, et 'des larmes, qui n'en AAient pas mtAia poi-

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